INEPT T2 – CHAPITRE 2
Reirin pardonne
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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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— Vous êtes Dame Reirin, n’est-ce pas ?! lança Tousetsu d’un ton suppliant, alors qu’elle était agenouillée devant l’entrepôt.
Pendant un moment, Reirin se contenta de la fixer en retour, sans dire un mot.
Techniquement, elle avait bien bougé les lèvres, mais aucun mot capable de décrire cet échange ne sortait de sa bouche.
Par où devrais-je même commencer, d’ailleurs ?
Il s’était passé tant de choses depuis qu’elle avait échangé son corps pour la première fois. Elle avait l’impression que des siècles s’étaient écoulés depuis que Keigetsu l’avait poussée du haut de la pagode, la nuit de la Fête du Double Sept.
Après avoir survécu au Jugement du Lion, elle avait été exilée dans un entrepôt. Elle s’était rapidement liée d’amitié avec une charmante dame de la cour et avait assisté à un banquet pour démasquer la servante de Kin qui l’avait persécutée, pour finalement découvrir que ladite femme n’avait jamais existé. Comme si tout cela ne suffisait pas, son corps était ensuite tombé malade alors que Keigetsu s’y trouvait encore, et, dans une tentative d’exorciser la maladie, elle avait tiré à l’arc jusqu’à s’évanouir.
Au début de l’échange, Reirin avait fait tout ce qu’elle pouvait pour faire connaître son sort, mais elle avait laissé ces efforts de côté dans tout le chaos qui s’ensuivit.
C’est là que Tousetsu a enfin compris la vérité, mais je ne me sens pas le moindrement soulagée… Au contraire, je me tourmente à l’idée de devoir m’expliquer.
En réalisant qu’elle s’était encore plus habituée à sa nouvelle vie qu’elle ne le pensait, un sourire amer se dessina sur le visage de Reirin. Elle se leva lentement de son lit d’herbe et se dirigea à grands pas vers l’endroit où sa dame d’honneur avait appuyé son front contre le sol. Son corps fatigué était lourd comme du plomb et son équilibre précaire, mais pour le meilleur ou pour le pire, Reirin avait l’habitude de se déplacer dans un état aussi misérable.
— Tousetsu.
La femme sursauta à la simple mention de son nom. D’une voix douce, Reirin poursuivit :
— Pour commencer, je te prie de te relever. Discutons-en calmement.
— Je ne peux pas ! Je ne mérite plus jamais de me tenir à la même hauteur que vous ! Tousetsu campa sur ses positions, l’air désespéré. Elle semblait déjà pleinement convaincue que la personne qui se tenait devant elle était bien Reirin.
N’ayant pas d’autre choix, la Dame s’appuya contre le cadre de la porte, puis s’accroupit.
— Très bien. Alors je vais descendre vers toi.
— Oh…
Lorsque Reirin lui offrit un sourire serein, Tousetsu secoua la tête comme submergée, les yeux à nouveau remplis de larmes.
— C’est la Dame Reirin que je connais… Comment ai-je pu passer une semaine entière à croire que Shu Keigetsu était vous ?!
— Quand et comment as-tu découvert la vérité ?
— Même si j’ai honte de l’admettre, je ne m’en suis rendu compte qu’au moment où je suis arrivée ici. J’ai commencé à avoir des soupçons lorsqu’elle a murmuré des grossièretés dans le délire de sa fièvre ; à ce moment-là, toutes les petites incohérences que j’avais remarquées ont commencé à s’accumuler, alors je lui ai demandé des explications dès qu’elle s’est réveillée.
— Eh bien. Elle a tout avoué de son plein gré ? demanda Reirin, surprise.
Après un moment, Tousetsu acquiesça impassiblement.
— Oui. Nous avons eu une conversation courtoise.
Ah. Donc Tousetsu l’a menacée.
Reirin fut prise d’une sueur froide. Aussi imperturbable que Tousetsu puisse paraître, elle avait appris à ses dépens que sa servante était plus instable qu’elle ne le laissait paraître.
— Quoi qu’il en soit, j’aimerais entendre votre propre version des faits, Dame Reirin. Que vous a-t-elle donc fait ? Pourquoi vous êtes-vous laissée piéger dans le corps de cette sorcière pendant une semaine entière, contrainte d’endurer des conditions aussi misérables ? !
— Euh…
Reirin ouvrit et ferma la bouche, puis porta une main à sa joue, consternée. Peut-être était-il temps de recourir au jeu des mimes.
Compte tenu du choc que cela causerait à Leelee, peut-être devrais-je trouver une façon plus appropriée de lui révéler la vérité.
Elle jeta un coup d’œil vers Leelee, se demandant comment la spectatrice entraînée dans leur conversation prenait cette nouvelle soudaine. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise devant ce qu’elle découvrit. Bien que Leelee écoutât attentivement ce que Reirin avait à dire, elle ne semblait pas le moins du monde choquée par ce qu’elle entendait.
— Tu n’es pas surprise, Leelee ? lui demanda la Dame.
— Quoi ? Que vous ne soyez pas Shu Keigetsu ?
Ramassant le chandelier qui gisait par terre, Leelee haussa les épaules.
— Comment dire… ? J’avais un pressentiment à ce sujet depuis un certain temps déjà. Il m’est même arrivé à plusieurs reprises de me demander si ma maîtresse n’avait pas échangé sa place avec Dame Kou Reirin. Bien sûr, je n’aurais jamais imaginé que la très estimée « papillon » de Son Altesse se révèle être un tel personnage, je ne peux donc pas prétendre que ce point ne me surprend pas.
— Un personnage ?
Reirin répéta cette description peu flatteuse avec une émotion qui défiait les mots.
— Je suis tellement désolée… Tout ce temps, tu m’as soupçonnée d’être une charlatane, et pourtant tu as eu la gentillesse de me laisser tranquille, dit-elle, abattue.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire ! insista Leelee, regardant sa maîtresse d’un air agité. Je n’ai jamais pensé que vous étiez quelqu’un de suspect ! Je veux dire, je pensais que vous étiez une originale… mais je voulais que vous restiez la personne que vous étiez. J’avais le sentiment que si je disais quoi que ce soit, le coup du destin qui nous avait réunies partirait en fumée, emportant toute votre existence avec lui… Alors je n’ai jamais pu me résoudre à vous interroger à ce sujet, marmonna-t-elle, tellement désespérée de trouver des excuses qu’elle n’avait même pas pensé à choisir ses mots.
— Mon Dieu ! s’exclama Reirin, les yeux brillants, en se tournant vers sa servante. Je suis si heureuse de l’entendre. On dirait que tu m’apprécies encore plus que je ne le pensais !
— Quoi… ! Allons, je suis votre dame d’honneur ! Que je vous apprécie ou non n’a rien à voir avec…
— Exact, l’interrompit froidement Tousetsu depuis sa position au sol, tandis que Leelee rougissait. Il serait plus qu’imprudent de la part d’une simple servante de « s’attacher » à Dame Reirin. À ce propos, de quel droit lui parles-tu d’égal à égal ? Aie un peu de honte.
— Euh… Allons, allons ! Si je me souviens bien, n’est-ce pas toi qui as adopté un ton plutôt effronté avec moi dans les cachots ? dit Reirin, se précipitant à la défense de sa servante surprise.
C’était maintenant au tour de Tousetsu de haleter, après quoi elle sortit un poignard de sa robe d’un geste rapide.
— Votre colère est parfaitement justifiée, madame. Non seulement je n’ai pas remarqué votre situation difficile, mais je suis allée jusqu’à vous insulter et à vous donner du poison ! Une offense aussi grave mérite la mort. Maintenant que nous en sommes là, permettez-moi de m’excuser en m’arrachant ces nœuds que j’appelle des yeux — !
— Arrête !
— Et où as-tu appris à dégainer un poignard de ta poitrine comme ça ?! s’étonna Leelee, alarmée par la rapidité fulgurante avec laquelle Tousetsu avait sorti sa lame.
Je n’arrive pas à croire à quel point Tousetsu peut être impulsive…
Reirin fut une fois de plus prise de court. Elle pensait avoir découvert toute l’étendue de la loyauté et de la ferveur de Tousetsu lors de leur rencontre dans le donjon, mais voilà qu’elle recevait à nouveau la même leçon.
Si tout ce qui s’est passé n’avait pas eu lieu, j’aurais peut-être passé toute ma vie sans jamais connaître sa véritable personnalité.
Après tout, ayant jugé Tousetsu comme étant du genre distante, Reirin avait toujours pris soin de garder ce que sa servante pourrait considérer comme une distance confortable. C’était incroyable de penser à tout ce qu’elle avait appris grâce à cet échange.
Tout en réfléchissant à cette expérience, Reirin tendit doucement la main vers la main de Tousetsu qui tenait le poignard et la força à poser la lame sur le sol.
— Calme-toi, s’il te plaît. J’ai besoin que tu gardes la tête froide. Si tu ne prends pas les rênes de cette conversation, j’ai bien peur de ne pouvoir t’expliquer grand-chose.
— Que voulez-vous dire ? demanda Tousetsu, fronçant les sourcils d’un air sceptique, mais il ne lui fallut pas longtemps pour que son esprit vif se mette en marche. Shu Keigetsu a-t-elle fait quelque chose pour vous empêcher de parler ?
La façon dont Reirin ouvrait et fermait la bouche sembla la mener à une révélation.
— C’était donc sa magie… Je suppose qu’elle a scellé votre voix pour vous empêcher de dire quoi que ce soit qui lui soit gênant — quoi que ce soit qui puisse expliquer la vérité de la situation ? Peut-être pourriez-vous essayer de tout mettre par écrit… ou a-t-elle empêché cela aussi ? Dans ce cas, que diriez-vous de répondre par un signe de tête oui ou non aux questions que je vous poserai ?
La dame d’honneur en chef envisagea tous les scénarios imaginables avant même que Reirin n’ait eu le temps de lui répondre. Elle lança ensuite une série de questions tests, et dès qu’elle eut déduit que sa maîtresse pouvait répondre à tout ce qui ne concernait pas directement l’échange de corps, elle changea d’approche.
— En bref, Shu Keigetsu a utilisé les arts mystiques pour échanger son corps avec le vôtre la nuit de la Fête du Double Sept. Y a-t-il quelque chose dans ce que je viens de dire qui vous semble étrange ?
— Non.
Tousetsu avait demandé à Reirin de répondre par la négative ou par l’affirmative aux questions la concernant, plutôt que de confirmer quoi que ce soit au sujet de la situation elle-même.
Après seulement une poignée de questions, Tousetsu avait découvert toute la vérité en un clin d’œil : Shu Keigetsu avait échangé leurs corps grâce aux arts mystiques, elle l’avait fait pour prendre la place de Reirin et gagner les faveurs de Gyoumei, le vol de son journal intime par « Shu Keigetsu » était un mensonge qu’elle avait inventé pour empêcher la vérité de se savoir, et Reirin et Keigetsu avaient été en contact l’une avec l’autre.
— D’après ce que je peux en juger, elle n’a montré aucun signe de culpabilité depuis qu’elle a pris la direction du palais Kou en votre nom. Maudite sois-tu, Shu Keigetsu ! La torture infligée par les Yeux de l’Aigle serait une punition trop légère pour ses crimes. Je n’aurai de repos tant que je n’aurai pas utilisé toutes les ruses Gen possibles pour lui infliger le supplice le plus douloureux qui soit ! grommela la dame d’honneur en chef d’un ton sinistre, en grinçant des dents.
Reirin s’empressa de la calmer.
— Attends un instant ! En vérité, je suis très reconnaissante de la tournure des événements.
— Pardon ?
— Quoi ?
Même Leelee était suffisamment choquée pour prendre la parole.
Reirin fit de son mieux pour mettre des mots sur ses sentiments, en prenant soin d’éviter tout terme tel que « l’échange » ou « Keigetsu ».
— J’ai passé ces sept derniers jours en excellente santé. J’ai eu l’occasion de m’adonner à mes passe-temps à ma guise, à l’abri du regard de quiconque. J’ai rencontré une dame d’honneur avec qui je peux être moi-même. J’ai pu me régaler de tous mes plats préférés, rire et me mettre en colère. Je me suis essayée à tant de choses que je ne pouvais jamais faire auparavant et j’ai appris tant de choses que j’ignorais.
— …
— Bien sûr, je ne peux pas laisser tu-sais-qui dépérir dans la maladie, et nous avons toutes les deux nos propres responsabilités en tant que Dames, donc je sais que nous devons remettre les choses en ordre. Mais pour moi, ces sept derniers jours ont été… un trésor. Si c’est possible, je veux lui rendre son corps sans faire d’histoires, en chérissant les souvenirs que nous avons créés en chemin, murmura-t-elle, baissant les yeux et souriant à la toute fin de son discours.
Tousetsu resta silencieuse pendant un moment, jusqu’à ce qu’elle dise enfin :
— Je comprends.
— Je suis contente…
— Si ma très chère et bienveillante Demoiselle céleste ne peut se résoudre à lever la main contre son ennemie, alors c’est une raison de plus pour que je prenne le jugement en main.
Tousetsu serra les poings, le visage aussi impassible que jamais.
— Quoi ? C’est ça, ta conclusion ?! Reirin ne put s’empêcher de lui crier en retour.
— Bien sûr. Je vais la tuer, quoi qu’il en coûte.
Voyant le refus catégorique de sa dame d’honneur de céder, Reirin fut prise d’une légère envie de la taquiner.
— « Rat d’égout. »
— Pardon ?
— C’est comme ça que tu m’as appelée. Et avec un air si effrayant sur ton visage, en plus… Oh, quelle expérience angoissante ça a été !
Lorsque sa maîtresse fit mine de porter la main à sa joue, la rapidité avec laquelle Tousetsu pâlit était presque comique.
— Je… je ne saurais trop m’excuser…
Reirin continua, s’amusant un peu malgré elle.
— J’étais tellement soulagée de voir un visage familier dans ces donjons plongés dans l’obscurité totale… Imagine ma surprise quand on m’a réprimandée pour le simple fait d’avoir appelé ton nom ! J’étais tout simplement dévastée.
— Je suis tellement désolée ! Pardonnez-moi, je vous en prie !
— Dois-je m’adresser à toi en tant que Dame Kou Tousetsu à partir de maintenant ?
— Non ! Vous devriez m’appeler « ordure » !
À ce stade, Tousetsu se frottait le front contre le sol avec la force de son humiliation.
— J’avais raison ! Ma seule issue est de mettre m’ôter la vi…
Les yeux brillants de larmes, elle tenta à nouveau de saisir son poignard, mais Reirin mit rapidement un terme à ce qu’elle avait l’intention de faire.
— Non, Tousetsu, réprimanda-t-elle sa servante avec un doux sourire. Je crois qu’il est douze fois plus difficile de mener une vie saine que de mourir.
Tousetsu retint son souffle, consciente du poids que revêtaient ces mots venant d’une Dame qui avait bravé d’innombrables rencontres avec la mort.
— Si tu souhaites vraiment être pardonnée — ou plutôt, si tu souhaites vraiment te racheter — tu ne dois pas choisir la solution de facilité.
Le regard fixe de sa maîtresse réduisit Tousetsu au silence.
— Oui, concéda-t-elle finalement après une longue pause, vous avez raison.
Reirin poussa un soupir de soulagement. Pour l’instant, du moins, il semblait qu’elle avait dissuadé sa servante d’agir contre Shu Keigetsu.
Du moins, c’est ce qu’elle croyait.
— Même si cela me fait mal, je ne ferai ni de mal à ce rat d’égout ni ne mettrai fin à mes jours.
— Oh, Tousetsu ? La façon dont tu as formulé cela donne l’impression que tu as une autre idée en tête.
La pression silencieuse derrière le sourire de Reirin s’intensifia. Après avoir relancé Tousetsu une fois de plus, la femme surnommée « la dame de cour glaciale » détourna le regard.
— Je refuse désormais de m’occuper d’elle. Si cela est possible, je demanderai à être mutée au Palais de l’Étalon Vermillon afin de pouvoir continuer à vous servir. Il y a un risque qu’elle meure de faim si les autres dames d’honneur l’abandonnent à la suite de mon départ, mais je ne lui ferais rien à elle.
— Tousetsu.
— Dans mon désarroi, je pourrais laisser échapper à Sa Majesté ou à Son Altesse que la Dame du Palais Kou se comporte de manière étrange, mais cela ne devrait pas être considéré comme une violation directe de vos ordres.
— …
Reirin posa une main sur sa joue et poussa un profond soupir. Une partie d’elle en avait assez de l’obstination de sa servante, mais un seul regard sur le visage de Tousetsu transforma sa frustration en un sourire impuissant.
Les traits de son visage se plissèrent en un froncement de sourcils, les yeux de la dame d’honneur en chef étaient humides de larmes, et son nez était rouge.
Elle ressemble à une enfant boudeuse.
Elle avait dû avoir peur. Non seulement elle n’avait pas remarqué que l’objet de sa loyauté indéfectible avait été remplacé, mais elle lui avait même donné du poison. Toutes les mesures qu’elle avait prises pour protéger sa maîtresse bien-aimée n’avaient fait que la pousser davantage dans une impasse. Pourtant, comme il lui était interdit de punir la coupable ou de manifester ses remords, elle ne savait plus où diriger ses émotions.
— Je suis désolée de t’avoir inquiétée, mais je te promets que je vais très bien. Ne t’inquiète pas — ta loyauté m’est parvenue haut et fort.
— …
Lorsque Reirin tendit la main pour lui caresser la joue, les yeux de Tousetsu tremblèrent d’émotion.
— Regarde à quel point vous êtes blessée, dit la femme en pinçant les lèvres.
Tout en clignant des yeux pour chasser ses larmes, elle prit les mains de Reirin, enveloppées dans un tissu, dans ses propres mains tremblantes.
— Qu’est-ce que c’est que ces pansements de pacotille ? Le sang les a imprégnés d’un rouge vif. Même tes vêtements sont réduits à un lambeau sans manches. Vous êtes là, dans un état si pitoyable… et pourtant vous êtes allongée sur un lit d’herbe, sans aucun meuble ni lanterne en vue. C’est… trop…
— Tousetsu. Tout va bien. J’ai été heureuse et en bonne santé ici. Je le pense vraiment.
— Je suis… tellement désolée…
Les larmes que Tousetsu avait tant lutté pour retenir finirent par jaillir avec ses excuses.
— Je suis vraiment désolée… que vous ayez souffert tout ce temps, et que je sois restée ignorante de votre sort…
— Ce n’est pas vrai du tout.
Reirin serra dans ses bras la dame de cour, de plusieurs années son aînée, dans une étreinte douce. Elle savait que lorsque cette femme fière reprendrait ses esprits plus tard, elle aurait honte d’avoir laissé quelqu’un d’autre voir ses larmes.
Il ne fallut pas longtemps avant que les sanglots étouffés de Tousetsu ne s’apaisent et que ses épaules cessent de trembler.
Lorsque Reirin fut certaine qu’elle s’était libérée de tout ce qu’elle avait sur le cœur, elle prit les joues de sa servante entre ses mains et la força à lever les yeux.
— Très bien, Tousetsu. J’ai une proposition à te faire.
— Quoi… ?
— Je t’interdis de faire du mal à tu-sais-qui ou à toi-même. Tu ne dois pas démissionner du Palais du Qilin d’Or, et tu ne dois pas non plus révéler la vérité à Sa Majesté ou à Son Altesse. Il te suffit de suivre ces règles simples pour te racheter, dit Reirin en souriant tandis qu’elle caressait les cheveux complètement ébouriffés de la femme. Jusqu’à présent, j’ai été incapable de dire la vérité à qui que ce soit. À présent, c’est à ton tour de subir le même sort. Considère cela comme ta punition — ce sera plus facile à accepter ainsi, n’est-ce pas ?
— Mais c’est… bien trop clément ! s’exclama Tousetsu en secouant la tête, incrédule.
— Tu vas endurer les mêmes épreuves que ta maîtresse. En quoi est-ce clément ? rétorqua Reirin en agitant son doigt d’un air espiègle. Bon ! Il est temps que tu retournes au Palais du Qilin d’Or. La dame d’honneur en chef des Kous ne devrait pas traîner dans le palais d’un autre clan. Je comprends pourquoi tu es en colère contre une certaine personne, mais tu dois te comporter d’une manière digne de ta position.
Tousetsu se raidit…
— Mais…
— Tousetsu, l’interrompit Reirin. Elle a peut-être survécu à la nuit, mais la Cour des Demoiselles n’est pas assez bienveillante pour manifester une sympathie sans réserve envers une Dame qui ne fait rien d’autre que rester alitée. Je suis sûre que les quatre consorts et leurs rejetons vont saisir cette occasion pour ébranler le Palais du Qilin d’Or jusqu’à ses fondations. C’est parce que je te fais confiance que je te demande de rester au Palais Kou et de protéger notre peuple.
Tousetsu avait du mal à contester cela.
— Très bien, Madame.
Toutes ses voies de fuite coupées et un sentiment de responsabilité instillé à leur place, Tousetsu plissa les yeux avec l’intensité de quelqu’un qui fixe une lumière aveuglante, mais finit par hocher fermement la tête.
— Je comprends. Si c’est ce que vous m’ordonnez, alors je ferai de mon mieux.
— Merci. Je compte sur toi.
Maintenant que sa dame d’honneur voyait les choses à sa manière, Reirin se détendit enfin.
Tousetsu s’inclina une dernière fois avant de se relever à contrecœur. Mais lorsqu’elle aperçut Leelee debout aux côtés de Reirin, ses yeux lancèrent un éclair d’avertissement.
— Je ne pleurais pas, alors fais attention à ne pas aller raconter ça à tout le monde.
— Ouais, c’est ça. Ce n’est pas comme si j’avais pu voir grand-chose à la lueur d’une seule bougie.
— Bonne attitude. Mais pour toi, ça se dit « oui, Madame ».
— Oui, Madame.
Après s’être arrêtée pour menacer la jeune dame d’honneur, elle quitta enfin l’entrepôt. Contre toute attente, Leelee ne semblait pas le moins du monde intimidée ; au contraire, elle la regardait s’éloigner avec un air exaspéré.
— Bon sang, elle est vraiment particulière à bien des égards.
— Je suis désolée pour tous ces ennuis…
— Ne vous en faites pas. Je suis impressionnée que vous ayez réussi à faire reculer cette bête enragée sans bagarre. Elle est vraiment arrivée en trombe, dit Leelee en se retournant avec un haussement d’épaules désinvolte.
Pendant un moment, les deux femmes se regardèrent en silence.
— …
Un insecte estival chantait quelque part dans le jardin.
Leelee fut la première à prendre la parole.
— Alors… vous étiez vraiment Dame Kou Reirin, murmura-t-elle en dévisageant sa maîtresse de la tête aux pieds.
Même épuisée, la Dame affichait une posture souple et gracieuse. Une expression sereine se lisait sur son visage. La voix avec laquelle elle avait réprimandé sa dame d’honneur avait été tendre, et la façon dont elle se préoccupait des affaires du Palais du Qilin d’Or en tant que Demoiselle témoignait non seulement de sa gentillesse, mais aussi de sa gravité et de son intelligence.
Elle avait peut-être le même visage que Shu Keigetsu, mais c’était une personne totalement différente. Maintenant que Leelee connaissait la vérité, il était difficile de ne pas voir tous les indices qui avaient été là depuis le tout début.
J’ai fait semblant de ne pas le remarquer.
Selon toute vraisemblance, c’était le cas depuis qu’elle avait commencé à s’adresser à la Dame devant elle exclusivement en l’appelant « Madame ». Bien qu’elle se fût convaincue que la Dame était sa précieuse maîtresse — non, précisément à cause de cela —, elle avait détourné les yeux de la vérité, sentant que cela signifierait la fin de leur vie commune.
— Je suis désolée de t’avoir trompée pendant si longtemps, lança Reirin dans une excuse désespérée.
Leelee secoua immédiatement la tête.
— Ne le soyez pas ! Ce serait fou— Je veux dire, il n’y a aucune raison pour que vous vous excusiez, dit-elle en adoptant un ton plus formel alors qu’elle s’agenouillait. La faute incombe entièrement à cette ignoble Shu Keigetsu. Je vous implore d’accepter mes humbles excuses au nom de tout le Palais de l’Étalon vermillon.
— Arrête ça, Leelee !
Reirin aida sa servante à se relever, le visage marqué par la détresse.
— Je t’en prie, traite-moi comme tu l’as toujours fait. Je n’aurais pas autant apprécié mon séjour ici sans ta franchise.
— Mais…
— La vérité a été révélée à toi et à Tousetsu. Je lui ai peut-être fait jurer le secret, mais ce n’est qu’une question de temps avant que la situation ne devienne intenable. Tôt ou tard, notre vie ici prendra fin. Rends-moi service et fais-moi plaisir jusqu’à ce moment-là.
Sa voix et son expression étaient toutes deux empreintes de regret. Il en allait de même pour Leelee qui la regardait fixement. Les grands yeux félins de la rousse étaient remplis de tristesse.
Leur vie commune dans l’entrepôt avait été comme un rêve devenu réalité.
Bien qu’elles aient toutes deux souhaité que ces jours puissent durer éternellement, l’une d’elles se trouvait être la fleur de la cour — la Demoiselle souveraine, louée comme le papillon du prince.
De plus, bien que la véritable identité de cette dame de la cour restât un mystère, il était un fait que Reirin avait été la cible des intrigues du clan Kin. Il n’y avait aucune raison pour qu’elle reste dans le corps d’une Dame qui s’était fait tant d’ennemis.
L’heure des adieux approchait.
Leelee se mordit la lèvre, mais, pour tenter de sortir de sa rêverie, elle finit par esquisser un sourire en coin.
— C’est vrai. Je dois l’admettre, c’est difficile de témoigner le respect qui s’impose au papillon du prince quand on sait qu’elle est une excentrique imprudente, fan de pommes de terre et obsédée par l’entraînement.
— C’est dur, Leelee ! gloussa Reirin, comprenant la tentative de sa servante pour détendre l’atmosphère. Leelee ne manqua pas de remarquer le léger balancement de son corps lorsqu’elle porta une main à ses lèvres.
— Attends. C’est moi, ou vous vacillez un peu ?
— Hm ? Non, pas du tout.
Reirin ne tarda pas à corriger sa posture et à sourire comme si de rien n’était. Ne se laissant pas berner, Leelee brandit la bougie que Tousetsu avait laissée derrière lui et l’approcha du visage de sa maîtresse.
— Quoi… Vous vous moquez de moi ! Vous êtes pâle comme un fantôme !
— C’est un effet de lumière.
— Comment est-ce même possible d’avoir l’air aussi pâle à la lueur d’une flamme ?!
Leelee jeta le bougeoir à la hâte et posa une main rassurante sur l’épaule de sa maîtresse. Elle faillit fondre en larmes en voyant à quel point Reirin vacillait sur ses jambes tout au long du court trajet de retour vers l’entrepôt.
— Je ne devrais pas être surprise… Vous êtes restée debout toute la nuit, vous avez réprimandé quelqu’un, vous avez dansé, préparé des tisanes, tiré à l’arc géant, et vous vous êtes épuisée dans la foulée… Il est impossible que quelqu’un qui s’est évanoui puisse se relever aussi vite sans en ressentir les conséquences.
— Je t’en prie, tu exagères ! Ce n’est pas grave. Au contraire, je me sens tout à fait bien. C’est comme si les étoiles du ciel nocturne scintillaient sous mes yeux !
— Ça s’appelle voir des taches !
— Et mon corps se balance d’avant en arrière au rythme des battements de mon cœur.
— Ça s’appelle le vertige ! rétorqua Leelee en allongeant sa maîtresse sur son lit d’herbe.
— Oh… Je dois laver le riz à temps pour le petit-déjeuner de demain…
— Allez donc dormir, bon sang !
Ne tirant jamais les leçons de ses erreurs, Reirin tenta de se tortiller pour sortir du lit, mais Leelee la repoussa.
— Écoutez-moi bien ! Si vous essayez de laver le riz avec vos mains couvertes de sang, c’est moi qui vais déchaîner le châtiment divin avant même que le dieu de l’agriculture n’en ait l’occasion ! Vous n’avez pas le droit de faire un seul pas hors de ce lit pendant toute la journée de demain !
— Alors laisse-moi au moins broder…
— Pas de couture ! Pas de tricot ! Pas de tissage, pas de découpe, et pas de brassage ! Rien du tout ! Dormez, espèce d’idiote accro au travail ! hurla la rousse en pointant son doigt vers sa maîtresse.
Le visage de Reirin s’assombrit.
— Tu ne mâches pas tes mots avec ta maîtresse, Leelee…
— C’est ce que vous m’avez demandé de faire ! hurla-t-elle en retour dans un accès de désespoir.
— Oh, dit la Dame, ses longs cils battant tandis qu’elle clignait des yeux. C’est vrai.
Trouvant cet échange plutôt amusant, elle éclata de nouveau de rire, allongée dans son lit.
— Hi hi… C’est vrai, n’est-ce pas ? Je t’en suis reconnaissante.
Malgré toutes ses protestations, elle devait se sentir somnolente ; un sourire persistant sur les lèvres, ses yeux se fermèrent peu à peu.
— Merci, Leelee…
Sur ce dernier murmure, Reirin se rendormit.
Leelee contempla en silence sa maîtresse endormie pendant un moment.
— Tu sais vraiment comment semer le trouble.
Son esprit vagabonda vers les dames de la cour du Qilin d’Or dirigées par Tousetsu, qui étaient si surprotectrices que la nouvelle de leurs agitations avait atteint les autres clans. De même, elle pensa à l’impératrice qui traitait Reirin comme la prunelle de ses yeux et au prince héritier qui aimait tant la choyer. Avant que Leelee ne fasse la connaissance de la Dame, elle avait été consternée par la mesure dans laquelle ils s’étaient tous prosternés devant une seule Dame, mais elle comprenait désormais ce qu’ils ressentaient. Ce n’était pas vraiment de la flatterie — ils ne pouvaient tout simplement pas la laisser livrée à elle-même.
Car aussi douce et innocente qu’elle fût, elle était tout aussi imprudente et têtue.
— Espérons qu’elle ait au moins une journée entière de repos…
Le secret de l’échange avait été découvert.
Dans des circonstances normales, ce serait le moment de dénoncer Shu Keigetsu. Leelee devait entrer en contact avec elle, la coincer et mettre immédiatement un terme à son plan malfaisant de vol de corps.
Mais tout de même…
Cette maudite femme vient tout juste de revenir de l’orée de la mort.
On peut espérer qu’elle restera discrète pendant qu’elle se remet.
Elle allait lui accorder encore un jour. Non, peut-être même deux ou trois.
Leelee ne pouvait qu’espérer que sa vie étrangement épanouissante dans cet entrepôt délabré se poursuivrait au moins aussi longtemps.