HOLE IN MY HEART T3 – CHAPITRE 5 PARTIE 1

Fonia (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei

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L’héritier mourait au bout de trente ans ?

Pour la énième fois, les paroles de Fonia laissèrent Konoe stupéfait. Trente ans ? Mais un instant plus tôt, elle avait dit qu’elle avait hérité de la Barrière des Séraphins vingt-cinq ans auparavant. Ce qui voulait dire…

— Oui. Je mourrai dans cinq ans.

— …

Fonia avait parlé d’une voix égale, sans expression ni émotion. Elle parlait de sa propre espérance de vie, annonçait qu’il ne lui restait que cinq ans, cinq petites années à vivre, comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre.

Pourquoi ?

Konoe ne comprenait pas… puis les paroles qu’elle avait prononcées plus tôt lui revinrent.

— L’âme de l’héritier commence à s’éroder dès la transmission. Cette utilisation excessive a un prix. Jour après jour, elle s’effrite. Le cœur s’émousse, perd ses couleurs, et les souvenirs s’estompent.

Le cœur s’émousse. Perd ses couleurs. Les souvenirs s’estompent.

Parce que son cœur s’émoussait. Était-ce pour cela ? Et… ses souvenirs s’estompaient ?

C’était vrai. Maintenant qu’elle en parlait, certaines choses avaient intrigué Konoe. Par exemple, lorsqu’ils s’étaient promenés ensemble en ville.

— J’aime ça. Je m’en souviens, maintenant. Je voulais t’en faire goûter aussi.

— …? Ah.

Fonia lui avait tendu la crêpe, son mets préféré, comme si elle l’avait oublié. Et un peu plus tôt, pendant leur enquête.

— Le journal me l’a rappelé. Les hommes sont heureux quand on les prend dans ses bras ou qu’on les laisse poser la tête sur ses genoux. C’est bien ça ?

Il avait trouvé sa façon de parler un peu étrange. Mais il était trop préoccupé pour s’y attarder. Peut-être était-ce…

— …

Konoe ne trouvait plus ses mots. Il ne parvenait pas à assimiler cette vérité qui venait de lui être révélée.

— Mais c’est pour ça, Konoe. Que je te suis reconnaissante.

— Hein ?

— Pour ce qui s’est passé il y a quinze ans, sur le terrain d’entraînement.

Mais Fonia poursuivit, s’adressant à Konoe encore abasourdi.

Le terrain d’entraînement ? Ce jour-là…

— Dis, Konoe… nous sommes aux antipodes, n’est-ce pas ?

Fonia, en pleurs sur le terrain d’entraînement, la nuit. Elle lui avait dit la chose. Tandis que Konoe se remémorait la scène, Fonia hocha doucement la tête, un léger sourire aux lèvres.

— Dis, Konoe. Veux-tu écouter mon histoire ?

 

◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆

C’était l’histoire de Fonia Archinolca.

Parmi les nombreuses races qui peuplaient ce vaste monde, elle appartenait à la famille royale des Dragoniens, réputés les plus puissants.

Une princesse née avec des cornes et des ailes semblables à des joyaux, d’une beauté que tous lui enviaient. Sage, forte et douée de nombreux talents, elle était une jeune fille prometteuse dont tous les précepteurs envisageaient l’avenir avec espoir.

Et, à l’opposé de tout cela, c’était l’histoire d’une jeune fille qui avait tout perdu et s’était retrouvée vide.

La vie de Fonia avait basculé vingt-cinq ans auparavant.

Jusqu’à ce jour-là, Fonia avait mené une vie bien remplie, mais épanouissante, en tant qu’héritière du trône des Dragoniens. Ses études et son entraînement étaient rigoureux, mais elle vivait heureuse auprès de ses parents, qu’elle respectait, et de ses trois adorables petits frères. Elle travaillait dur, convaincue qu’elle succéderait à son père et deviendrait une souveraine digne de ce nom.

Une belle princesse aux multiples talents. Elle n’avait jamais douté de son avenir radieux. Tout le monde s’y attendait.

Mais soudain, cet avenir lui avait été fermé.

— Pardonne-moi. Pardonne-moi, Fonia.

— Père…

Parce que Fonia était devenue l’héritière de la Barrière des Séraphins. Elle avait été liée à une Magie Unique qui la condamnait à mourir. Fonia, qui avait alors vingt ans, avait vu la durée de sa vie fixée. On lui avait annoncé qu’il lui restait trente ans.

— Non… N’y a-t-il rien, vraiment rien à faire ? Fonia n’a que vingt ans. C’est encore une enfant, elle est loin d’être adulte !

— Mère…

Sa mère avait crié. Cela n’aurait jamais dû arriver. Une telle transmission n’aurait pas dû être permise. Elle n’avait que vingt ans. Adulte selon les critères humains, mais les Dragoniens vivaient cinq cents ans. Ils grandissaient plus lentement que les humains et atteignaient leur majorité à quarante ans. Fonia était encore une enfant. Bien trop jeune. Selon la coutume, la transmission aurait dû avoir lieu beaucoup plus tard.

Mais un malheur avait contraint Fonia à hériter de la Barrière. La personne qui était à l’origine la « Next » avait été tuée lors d’une attaque de monstres. Et celle qui venait après elle avait éveillé sa propre Magie Unique au cours de cette bataille.

Une seule Magie Unique par personne. À quelques rares exceptions près, c’était une loi de ce monde. Quiconque avait éveillé une Magie Unique ne pouvait hériter de la Barrière des Séraphins. Deux candidats avaient été perdus d’un seul coup, et l’héritier en fonction approchait du terme de sa vie. Archinolca avait dû réagir dans l’urgence.

De plus, les blessures laissées par le Dragon de la Canopée, cent ans auparavant, étaient profondes. Le système et l’organisation qui assuraient la transmission s’étaient effondrés et n’avaient pas encore été entièrement rétablis.

Fonia était donc la seule à posséder une âme assez forte pour accueillir la Barrière des Séraphins sans avoir encore de Magie Unique. …Non, à vrai dire, il y en avait d’autres, mais tous étaient des roturiers ou étaient encore plus jeunes qu’elle. En tant que membre de la famille royale, en tant que protectrice du pays, Fonia avait été appelée à se tenir devant tous les autres.

— Fonia, il n’y a pas d’autre solution. Tu dois en hériter. Je t’en prie, hais ton père pour son impuissance.

Ainsi, sans avoir le temps de se préparer, Fonia était soudain devenue l’héritière.

On n’avait pas laissé à Fonia le temps de l’accepter.

En temps normal, la personne désignée comme « Next » bénéficiait de privilèges particuliers. Le mot « Next » était la clé.

Il suffisait de prononcer ce mot pour que l’interlocuteur, s’il en connaissait le sens, se montre accommodant. Dans le cas contraire, on lui donnait une explication toute prête, comme le fait d’être candidate au titre de prochaine Princesse-Prêtresse, avant de prendre congé. Telle était la règle. Tout comme les jeunes Dragoniens aux teintes vertes avaient prononcé le mot « Next » devant Konoe. Ces privilèges permettaient aux « Next » de se préparer mentalement. Mais Fonia n’en avait pas eu le temps.

De plus, Fonia n’avait pas pu s’entraîner au préalable.

L’héritier devait être fort. Car il devait pénétrer dans la Région Scellée avec les nouveaux Adeptes. Les « Next » s’entraînaient donc avant la transmission. Cela leur permettait de profiter du peu de temps qu’il leur resterait après avoir hérité de la Barrière. De vivre heureux.

Mais la transmission avait été si soudaine pour Fonia qu’elle avait dû consacrer une partie du temps qui lui restait à étudier à l’Académie. Sa courte vie s’en était trouvée encore raccourcie.

Même parmi les héritiers au destin si rude, celui de Fonia avait été particulièrement cruel. Son père avait baissé la tête. Le dos de cet homme, qui avait toujours été un roi digne et fort, lui avait paru bien petit.

Sa mère avait serré Fonia dans ses bras en pleurant. C’était la première fois qu’elle voyait sa mère, au sourire toujours si doux, éclater ainsi en sanglots. Ses trois petits frères étaient restés figés, puis, comprenant ce qui se passait, s’étaient accrochés à elle en pleurant.

— Pardonne-moi.

— Pourquoi ?

— Grande sœur.

— Hais-moi.

— Pardonne-moi.

— Ne pars pas, grande sœur.

Face à sa famille, Fonia…

— Tout va bien. Je vais bien. Je deviendrai simplement un pilier de ce monde, comme les héritiers qui m’ont précédée.

Alors, à son tour, Fonia s’était redressée, droite et fière.

Elle avait accepté son destin. Elle était intelligente. Elle ne voulait plus voir sa famille pleurer. Au fond, elle voulait s’accrocher à sa mère et sangloter, mais Fonia avait eu la force de le cacher et de tenir debout.

Fonia était une jeune fille forte.

— Je m’en vais.

Quelques jours plus tard à peine, Fonia avait dû partir pour le Royaume Divin afin d’intégrer l’Académie. Elle s’était dégagée des mains de ses frères qui, en pleurs, la suppliaient de rester. Dans son cœur, elle pleurait aussi. Elle ne voulait quitter ni sa famille ni Archinolca, mais elle l’avait caché et avait franchi le portail de transfert.

 

◆

— Je suis ravie de faire votre connaissance, Instructrice. C’est un honneur.

— Alors, c’est toi, l’héritière actuelle. On m’a raconté. Je ne te ménagerai pas pendant l’entraînement, mais en dehors de ça, je ferai mon possible pour t’arranger. N’hésite donc pas à me demander quoi que ce soit.

Ainsi, Fonia devint candidate Adepte. Elle se jeta à corps perdu dans cet entraînement que l’on qualifiait d’enfer.

— Vous êtes les protecteurs de l’humanité. Le dernier rempart de ceux qui n’ont aucun pouvoir. La défaite n’est pas permise. Vous devez être plus forts que tout.

L’entraînement était encore plus éprouvant que ne le laissaient entendre les rumeurs. Fonia fut terrassée encore et encore, le corps transpercé par une lance. Elle vomissait du sang et se tordait au sol. Elle souffrait. Elle se demandait pourquoi elle devait endurer tout cela. Elle avait mal, elle était triste, elle était au supplice, et elle avait constamment envie de pleurer.

— Si vous perdez vos bras, battez-vous avec vos pieds. Si vous perdez vos pieds, rampez et mordez. Battez-vous même dans la mort. Devenez un bouclier pour les innocents. Voilà ce que signifie être un Adepte.

— …!

Malgré tout, Fonia courait de toutes ses forces. Elle s’efforçait de rester en tête. Pour devenir forte au plus vite et rentrer dans son pays. Pour revoir sa famille. Et surtout, pour réaliser son propre souhait.

— Je vais…!

Oui. En réalité, même si elle n’avait pu le dire ni à son père, ni à sa mère, ni à personne ce jour-là, Fonia avait beaucoup de choses qu’elle voulait faire. Énormément. En réalité, même si Fonia était une jeune fille forte, elle restait une jeune fille ordinaire.

Elle avait des rêves. Des souhaits. Des choses qui lui étaient précieuses. Beaucoup étaient désormais hors de sa portée, mais il lui en restait encore.

Alors, Fonia prit son entraînement plus au sérieux que quiconque. Elle maniait son épée avec acharnement, cherchant à devenir Adepte au plus vite. Elle s’efforçait de maîtriser la Magie Unique implantée en elle.

— …

Une année passa, puis deux. Le temps qui lui restait à vivre s’amenuisait.

Malgré tout, Fonia gardait la tête haute. Elle éprouvait de l’impatience. Du désespoir. Mais elle s’accrochait de toutes ses forces pour rester en tête. Car Fonia avait encore tant de choses à faire…

 

◆

Et ainsi, ce jour-là, dix ans plus tard.

— Félicitations, Fonia.

Fonia devint Adepte. Elle obtint le titre plus vite que tous ceux de sa promotion. Reconnue par la divinité, elle reçut la bénédiction de l’Instructeur et son manteau. Le lendemain, elle devait rentrer à Archinolca.

Ses efforts avaient enfin porté leurs fruits.

— J’ai réussi. Enfin, je vais pouvoir…

À cet instant, une joie pure emplit Fonia. Elle avait réussi. Elle pouvait enfin rentrer chez elle. Revoir tout le monde, faire ce dont elle avait envie. Réaliser ses souhaits. Retrouver les rêves qu’elle n’avait pu accomplir.

Elle profiterait pleinement des vingt années qu’il lui restait à vivre. Voilà ce qu’elle se dit.

En cet instant, le cœur de Fonia débordait véritablement de bonheur…

— Par quoi vais-je commencer ?

Mais en réalité… le désespoir de Fonia commença là.

Fonia réfléchit. Elle le devait. Rentrer chez elle, revoir sa famille… puis, que ferait-elle en premier ? Cette pensée aurait dû lui venir naturellement. Une pensée toute simple.

Elle pouvait enfin vivre pour elle-même, alors elle avait simplement essayé de penser à ce qu’elle voulait faire. Rien de plus. Et pourtant.

— …Hein ?

Et pourtant, après sa famille, rien ne vint à l’esprit de Fonia.

Il n’y avait rien. Pas la moindre chose. Elle aurait dû avoir tant de choses qu’elle voulait faire, mais elle n’arrivait pas à s’en souvenir. Ce qu’elle aimait, ce qui lui était précieux, ses souhaits, rien ne lui revenait.

— Hein ? …Quoi !?

Fonia ne comprenait pas. C’était impossible. Si elle n’avait plus de souhaits, pourquoi s’était-elle tant acharnée ? C’était impossible. Cela ne devait pas être possible.

— Pourquoi ?

Et pourtant, dans la poitrine de Fonia, il n’y avait qu’un vide béant. Rien. Une caverne déserte. Oui. L’âme de Fonia…

— Non, ah… ngh, ah.

L’âme de Fonia s’était érodée à ce point en dix ans.

La Barrière des Séraphins avait tout englouti.

L’âme de l’héritier de la Barrière des Séraphins s’effritait. Le cœur s’émoussait, perdait ses couleurs, et les souvenirs s’estompaient. À cet instant, Fonia en comprit pour la première fois toute la cruauté.

Il ne lui restait que la force qu’elle avait acquise au prix de tant d’efforts. Mais elle ne se souvenait même plus de la raison pour laquelle elle l’avait cultivée.

— Ah.

Mais malgré tout. Malgré sa stupeur, Fonia inspira profondément. Elle tenta de se calmer. Fonia avait toujours été une jeune fille forte.

Lors de la transmission, lorsqu’elle avait quitté sa famille, elle n’avait jamais flanché. Dans les moments difficiles, elle s’efforçait avec acharnement de relever la tête et de bomber le torse. Alors, instinctivement, elle tenta de faire de même cette fois encore…

— Ah, haha… ha… ah, aah.

Mais cela. Cela, elle ne le pouvait pas.

— Ah, aah… AAAAAAAAAAAAAAAH !!!!

Ce jour-là, Fonia pleura. Pour la première fois depuis qu’elle était devenue l’héritière.

 

◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇

Et maintenant, dans le présent. Sur le canapé de la salle de réception du château.

— …

Après avoir écouté l’histoire de Fonia, Konoe resta sans voix.

L’histoire d’une jeune fille à qui l’on avait soudain tout arraché. Sa place, sa vie, ses souhaits. Malgré tout, elle avait tenté de rassembler ce qui lui restait et de se relever… pour découvrir que même ces souhaits avaient disparu sans qu’elle s’en aperçoive.

Face au passé de Fonia, Konoe ne savait plus où poser les yeux. Il ne parvenait pas à l’assimiler. Le passé de Fonia, et le temps qui lui restait. Son esprit n’arrivait pas à suivre.

Il ne savait ni ce qu’il ressentait ni ce qu’il devait lui dire.

Mais Fonia…

— Konoe.

…Arborait un léger sourire. Konoe ne comprenait pas pourquoi elle souriait.

— Konoe. Tu m’as appris quelque chose.

— Moi…?

— Oui. Quelque chose d’important.

Elle avait beau dire cela…, songea Konoe. Lui avoir appris quelque chose ? Moi, à Fonia ?

Konoe fouilla ses souvenirs d’il y avait quinze ans… mais rien ne lui vint. Pour lui, ce jour-là n’avait été qu’une brève conversation avec Fonia, apparue à l’improviste.

Et pourtant, Fonia souriait, les yeux toujours fixés sur lui.

— Et maintenant, grâce à toi, je m’en suis souvenue à nouveau.

À cet instant, Fonia sortit quelque chose de la sacoche à sa taille. C’était un vieux journal usé.

— Dis, Konoe. Ce jour-là, je…

 

 

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