HOLE IN MY HEART T3 – CHAPITRE 4 PARTIE 1

Journal intime (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei

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Le japonais. La langue du Japon, un pays situé sur Terre.

Dans ce monde, c’était une langue étrangère. Grâce à la bénédiction de la divinité du Langage, toute l’humanité se comprenait. Le japonais n’avait donc pas sa place dans ce monde, qui ressemblait à celui d’avant la chute de la tour de Babel.

Et pour les gens venus d’ailleurs, invoqués et dotés de cette même bénédiction, c’était une langue du passé, empreinte de nostalgie, mais dont ils ne se servaient plus. Konoe lui-même n’en avait pas vu depuis vingt-cinq ans, depuis sa formation précédant son entrée à l’Académie. Cette langue flottait dans ses souvenirs, mais s’éloignait un peu plus chaque jour…

Pourtant, cette même langue se trouvait à présent juste sous ses yeux.

— …C’est bien du japonais. La langue de mon pays natal. C’est assez difficile à lire, mais il n’y a aucun doute.

— Du japo… nais ? Ton pays natal… un autre monde ? Attends, Konoe, tu arrives à lire ça ?

— …Oui. Traduit dans la langue de ce monde, ça donne…

《 Le jour où je ■’ai rencontrée c’était douze ans après ce jour■, à l’automne 》

《À cette époque, j’étais venu du ■ Divin pour voir de mes propres yeux le ■ où l’on disait que le Roi-■ était ■ellé… 》

Konoe suivit du doigt les caractères du document, les lisant à voix haute par bribes. Les deux premières lignes correspondaient probablement à ce qu’il venait de lire.

Les caractères brouillés et illisibles étaient sans doute des kanjis complexes. Malgré cela, il parvenait à en déchiffrer une bonne partie. Se pouvait-il que « Roi-■ » signifie Roi-Démon, et « ■ellé », « scellé » ?

— Vraiment ? Du japonais… la langue d’un autre monde ? Pourquoi se trouve-t-elle dans la Région Scellée ?

— Je ne sais pas pourquoi. Mais il n’y a aucun doute.

Le masque impassible de Fonia s’était effondré. Elle restait bouche bée, les yeux allant et venant à travers la pièce.

— Hein ? Vraiment ? Mais si c’est le cas, pourquoi personne ne s’en est-il rendu compte jusqu’à présent ? Les chercheurs devraient connaître les langues des autres mondes.

— C’est… peut-être parce que les caractères sont brouillés ?

Konoe examina l’écriture. Les traits étaient épais et les caractères flous. C’était très difficile à lire. Il se dit qu’à moins d’être japonais, on ne pourrait probablement pas les déchiffrer. D’autant que le japonais comptait énormément de caractères complexes.

— Ils n’ont pas pu identifier la langue parce que les caractères étaient brouillés ? C’est possible, ça ? Mais toi, tu arrives à les lire comme ça, non ? Ils ne doivent donc pas être si brouillés que ça. En deux cents ans, pourquoi personne n’a… Ah, non, attends. Ça ne fait peut-être pas deux cents ans.

— …?

— Parce que les premières personnes venues d’un autre monde ont été invoquées ici il y a trente ans. Cinq ans plus tard, le Royaume Divin a commencé à étudier leurs technologies, à vérifier qu’elles étaient sûres et reproductibles, puis à les partager avec les autres pays. Avant cela, les gens d’autres mondes n’arrivaient ici que par hasard, en de rares occasions. Je doute qu’on ait pu étudier leur langue.

Des gens venus d’un autre monde par hasard. Konoe en avait entendu parler. Outre ceux qui étaient invoqués, certains arrivaient dans ce monde après avoir été emportés par un phénomène mystérieux.

Au fond, c’était logique. Si l’invocation était le seul moyen d’entrer en contact avec les habitants d’ailleurs, comment avait-on découvert l’existence de ces mondes au départ ?

— Tout de même, cela fait vingt-cinq ans que les recherches ont commencé. Elles sont classées secrètes, donc aucun de ceux qui viennent d’un autre monde ne travaille dans les laboratoires, mais pourquoi personne ne l’a-t-il remarqué ? Il y a peut-être une autre raison… Ah, non, ce n’est pas ça non plus. Je pars d’une mauvaise hypothèse. Ce n’est pas le moment de réfléchir à ça. Ce n’est pas ce qui compte.

À cet instant, Fonia, qui marmonnait jusque-là la tête baissée, la releva. Elle regarda Konoe dans les yeux.

— C’est une découverte majeure. C’est incroyable. Konoe, c’est vraiment incroyable.

— Ah, oui.

— Un mystère de longue date vient d’être résolu. Konoe, merci !

Les joues de Fonia étaient rouges et ses yeux humides. Un léger sourire se dessinait sur ses lèvres, et elle ne cessait de répéter à quel point c’était incroyable. Ses ailes battaient au gré de ses émotions.

Elle avait beau trouver cela incroyable, il n’avait pu lire ce texte que parce qu’il était japonais, et Konoe avait donc du mal à accepter ses éloges. Ce n’était pas le fruit de ses propres efforts, contrairement à ses capacités d’Adepte.

Konoe eut donc un sourire gêné et se gratta la joue.

— Konoe, je suis tellement heureuse que tu sois là !

Mais bon, quand elle le disait ainsi, il sentait un frisson lui parcourir le dos.

Sans un mot, Konoe détourna le regard. Pendant un moment, il se contenta de laisser Fonia le couvrir d’éloges…

 

◆

— Alors, qu’est-ce qui est écrit après le début ?

— D’accord, je vais lire.

— Bien… Ah, je vais prendre ta traduction en note.

Un peu plus tard, à l’invitation d’une Fonia plus calme, Konoe reporta son attention sur les caractères des documents. Il étala les feuilles sur le bureau et commença à lire, tentant de deviner les caractères brouillés d’après leurs contours.

Fonia sortit un carnet et un stylo de la sacoche à sa taille.

《 Le jour où je ■’ai rencontrée c’était douze ans après ce jour■, à l’automne 》

《 À cette époque, j’étais venu via un portail du Royaume Divin pour me rendre en Archinolca, pour voir de mes propres yeux le pays où l’on disait que le Roi-Démon était scellé. La ville, taillée dans les hautes montagnes, était à couper le souffle, et je… 》

《 Comparé à la Terre, tout dans ce monde semble avoir des proportions plus grandioses… 》

《 En haute montagne, les températures étaient basses et variaient beaucoup. Pourtant, l’air ne semblait pas particulièrement raréfié, ce qui, j’en suis sûr, est encore une bénédiction divine… 》

Konoe déchiffra le texte, estimant que c’était, en substance, ce qu’il disait.

Ce qui était écrit là, c’était l’histoire d’un homme vu qu’il se désigne par « boku[1] ». Le récit de sa visite en Archinolca. Le froid qu’il avait ressenti, ce qui l’avait ému, ce qui l’avait surpris. Autrement dit, c’était…

— Konoe, est-ce un journal intime ?

— On dirait bien.

Fonia avait cessé d’écrire pour poser sa question à mi-voix, l’air perplexe. C’était effectivement l’impression qui s’en dégageait.

À première vue, il s’agissait d’un journal intime écrit à la première personne. Il regorgeait d’observations parfaitement banales, au point de faire oublier que ce texte était censé avoir été gravé à l’intérieur de la Région Scellée du Roi-Démon.

— …? Qu’est-ce que ça signifie…?

Pourquoi y avait-il un journal intime à l’intérieur du sceau ?

Le visage de Fonia, qui rayonnait de joie quelques instants auparavant, s’était à présent assombri à cause de la méfiance. Konoe partageait son sentiment. Vu l’endroit, il s’était attendu à quelque chose de plus… important.

《 Je décidai d’aller faire un tour au marché. Il s’avéra que la recette de la mayonnaise n’était pas encore parvenue dans cette région, alors j’y vis une occasion de faire des affaires et… 》

Konoe pencha la tête, mais comme se poser des questions ne résoudrait rien, il reprit sa traduction. Même s’il ne comprenait pas la raison d’être de ce journal, il commençait à se faire une idée de son auteur.

Il s’agissait apparemment d’un Japonais originaire de la Terre qui était arrivé par hasard dans ce monde plusieurs années avant de venir en Archinolca. D’après son journal, il avait d’abord été aventurier au Royaume Divin, gagnant de l’argent en frôlant la mort à de nombreuses reprises, avant de se lancer dans le commerce. Il vendait principalement de la mayonnaise et, sans en tirer des profits considérables, il parvenait à gagner convenablement sa vie.

《 Même en Archinolca, la mayonnaise se vendait plutôt bien. 》

《 Le fait que les fritures soient populaires dans la région y était sans doute pour beaucoup. Franchement, Dieu merci, la mayonnaise existe. Sans elle, je serais sûrement mort depuis longtemps. 》

Il écrivit également qu’il était heureux de s’être souvenu de la recette de la mayonnaise, qu’il avait lue au Japon dans un roman « Isekai ». Il était donc fort probable qu’il ait vécu au Japon à peu près à la même époque que Konoe.

Si un texte écrit deux cents ans auparavant paraissait si actuel à Konoe, qui avait quitté le Japon vingt-cinq ans plus tôt, c’était sans doute parce que le temps s’écoulait différemment d’un monde à l’autre. On lui avait enseigné que presque toutes les personnes invoquées ou arrivées par hasard venaient de la Terre du début du XXIe siècle.

Une fois arrivé à ce point de sa lecture…

— Konoe, pour être honnête, je ne vois pas pour l’instant quel rapport tout cela a avec le Roi-Démon.

— …Oui.

— Le journal mentionne le sceau du Roi-Démon, donc le Roi-Démon lui-même ne venait pas d’un autre monde, n’est-ce pas ?

— Oui, apparemment.

Dès qu’il avait reconnu du japonais, Konoe s’était lui aussi demandé si le Roi-Démon n’était pas japonais à l’origine, mais, d’après le journal, cela ne semblait pas être le cas. Ce qui voulait dire… que le Roi-Démon avait recopié le journal de cet homme ? Franchement, cela n’avait aucun sens.

— Tu es sûre que c’est bien ce qui est écrit sur place ?

C’était si déroutant que la question lui vint naturellement. Le contenu de la copie aurait-il pu être remplacé par un autre ?

— Son authenticité ne fait aucun doute. C’est moi qui l’ai recopié… et je l’ai fait plus d’une fois. J’en fais régulièrement des copies et je compare les versions.

— Je vois.

En y regardant de plus près, Konoe aperçut la signature de Fonia au bas du document. La copie devait donc être fidèle.

— Pour l’instant, continuons à lire.

Konoe pencha la tête et baissa de nouveau les yeux sur le document. Au fond, s’il avait des doutes, il pourrait toujours aller voir l’original plus tard. Le journal continuait encore un moment à décrire comment son auteur profitait de son séjour dans la ville d’Archinolca.

— …? Hein ?

Mais alors que le premier document touchait à sa fin, le récit prit une autre tournure. Cela se produisit tandis que l’auteur voyageait en carriole depuis la capitale d’Archinolca vers une ville voisine.

《 Tout se produisit brusquement. Un rocher lancé dans les airs écrasa les chevaux, et les aventuriers qui assuraient notre protection furent projetés au loin. De part et d’autre de la route surgirent des monstres couverts de fourrure grise. 》

《 Des trolls. Des monstres de haut niveau. Et pas un seul. Une meute de plusieurs dizaines. 》

La panique s’empara des occupants de la voiture. L’auteur tenta de s’échapper tant bien que mal, mais se retrouva rapidement acculé. Ses compagnons de voyage furent tués. Il essaya désespérément de fuir, mais les trolls se rapprochaient en ricanant.

《 Une pierre lancée par un troll me frappa à la jambe, et je m’écroulai au sol. Ma jambe était pliée dans un angle anormal. Je tentai de m’éloigner en rampant, mais une jambe velue apparut juste devant moi… 》

L’auteur écrivit qu’il avait perdu tout espoir. Il ne pouvait que regarder la massue se lever au-dessus de lui.

《 Mais à cet instant, je vis une lumière verte. 》

《 Un éclair vert descendit du ciel et tailla les trolls en pièces. 》

La situation s’était renversée. Sous ses yeux, les trolls mouraient.

Et puis…

《 Elle descendit du ciel. Une femme dragonide vêtue d’une robe. Ses cornes et ses ailes brillaient comme des émeraudes. Elle balaya les environs du regard et s’approcha de moi, l’unique survivant. 》

《 Elle me demanda si j’allais bien et me tendit la main. Mon regard remonta de sa main jusqu’à son visage. 》

《 Elle était belle. Vraiment belle. Plus belle que toutes les personnes que j’avais jamais vues. Ses yeux verts étaient baissés vers les miens. Ses cornes et ses ailes reflétaient la lumière du soleil, et ce vert éclatant était si beau. 》

《 C’est ainsi que je tombai amoureux d’elle. Ce fut le début de notre histoire, à Fatima et à moi. 》

— Fatima ?

Lorsque Konoe lut ce nom à voix haute, Fonia réagit.

Elle posa le bout de son stylo contre son menton, l’air de chercher à se rappeler quelque chose.

— J’ai l’impression… d’avoir déjà vu ce nom. Ah… Je crois que c’était quand nous étudiions l’arbre généalogique. Une princesse-prêtresse d’il y a environ trois cents ans. Nous disions tous qu’elle sortait de l’ordinaire. C’est vrai. Son mari venait d’un autre monde.

Quelqu’un d’un autre monde ?

 

[1] Boku (僕) : pronom japonais signifiant « je », généralement employé par les hommes, avec une nuance plutôt douce ou familière. Par opposition à watashi/atashi plus courants chez les femmes.

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