Hole in my heart t1 - CHAPITRE 5 PARTIE 8

Doré (8)

Telnerica regardait le soleil à travers la fenêtre.

Le voyant descendre vers l’horizon, l’échéance approchait.

— …

C’était presque l’heure. Dans moins d’une demi-heure, l’émissaire viendrait dans sa chambre.

Et alors, Telnerica…

— …!

Elle pressa sa main tremblante avec l’autre.

Elle avait peur. Terrifiée. Son cœur battait à tout rompre, son souffle se coupait comme s’il pouvait s’arrêter.

Mais.

— …Maître Konoe.

Telnerica pensa à un homme. Son premier amour. Son profil, son dos.

En pensant à lui, ses tremblements cessèrent. Il ne resta dans sa poitrine qu’une émotion chaleureuse.

— …Oui, Maître Konoe… je me demande s’il a décidé quelle demeure acheter.

Portée par cette émotion, elle se remémora quelques jours plus tôt, en train de regarder un catalogue avec Konoe.

Le souvenir de leur discussion pour savoir laquelle était la meilleure, laquelle lui conviendrait le mieux.

Un souvenir heureux.

— …J’espère qu’il achètera une belle maison.

Telnerica le pensait. Et, si possible, elle espérait qu’il la chérirait.

La première demeure que Konoe, qui n’avait pas encore de foyer, achèterait. Une maison achetée avec l’or gagné grâce au travail de Sylmenia. …Et avec l’or de Telnerica.

— Penser que j’aimerais qu’il la chérisse comme s’il s’agissait de moi… c’est peut-être un peu excessif, hein…

Telnerica rit, moqueuse envers elle-même, mais c’étaient indéniablement ses véritables sentiments.

Quelle qu’en soit la forme, Telnerica voulait être aux côtés de Konoe.

— …

Konoe devait déjà être de retour dans la capitale, pensa-t-elle.

Elle avait voulu lui dire au revoir une dernière fois. Tenir encore sa main. Mais elle n’en avait pas eu le temps. Pour envoyer l’or à Konoe aujourd’hui, elle avait dû se rendre ici tôt le matin.

— …Maître Konoe.

Elle prononça son nom, y faisant affluer d’innombrables sentiments, d’innombrables sentiments véritables.

Elle se souvenait. Encore et encore, de ce jour.

Ce jour où Telnerica avait été vouée à mourir sans la moindre raison.

Impuissante, recroquevillée dans le désespoir, elle n’avait rien pu faire. Elle était restée là, incapable du moindre mouvement, accablée par la souffrance, au bord des larmes. Son cœur, déjà, commençait à se fissurer.

Elle avait voulu tout abandonner. Fuir sur-le-champ.

Elle n’arrivait plus à respirer. Sa vision se troublait.

Elle avait eu envie de renoncer à tout, de supplier quelqu’un de ne sauver qu’elle seule.

…Mais Telnerica ne le pouvait pas.

Car cela aurait rendu vaines les morts de son père, de sa mère et de son frère.

Son père, fort, chaleureux, toujours tourné vers le peuple.

Sa mère, belle, douce, admirée du peuple.

Son frère, talentueux, brillant, aimé du peuple.

Ils étaient morts, laissant Telnerica seule. Seule Telnerica pouvait porter leur volonté. Elle voulait protéger le peuple, la ville que sa famille aimait. Alors elle lutta. Lutta désespérément, cria, continua d’avancer. Endura la douleur, continua de marcher. Résolue à être forte, elle serra les dents et releva la tête.

…Mais elle ne pouvait rien faire.

Impuissante, Telnerica mourait sur ces escaliers. Il y avait de l’impuissance. Du regret. Du désespoir. Et par-dessus tout, elle était triste.

Ne pas même pouvoir donner un sens à la mort de ceux qu’elle aimait lui était d’une cruauté indicible. Incapable d’ouvrir la bouche, Telnerica ne cessait de leur adresser, en silence, les mêmes excuses au fond de son cœur.

À son père. À sa mère. À son frère. Pardon, pardon, pardon.

Elle ne pouvait que leur demander pardon. C’était la seule chose qu’elle fût encore capable de faire, et elle se haïssait pour cette impuissance. Telnerica aurait dû mourir ainsi. Elle était censée…

— C’est la fin… la maladie mortelle.

Quelqu’un l’avait trouvée.

Quelqu’un avait sauvé Telnerica. Sauvé la ville. Donné un sens à la mort de sa famille. Pour Telnerica, cela suffisait. Parce que, ce jour-là, Konoe l’avait relevée. Parce que la chaleur de ses bras l’avait entourée.

…Oui, cela lui suffisait vraiment.

Telnerica se disait alors que, quoi qu’il puisse lui arriver par la suite, tout irait bien.

Alors…

— …

Telnerica contemplait le soleil qui descendait vers l’horizon.

L’astre s’effaçait peu à peu.

Mais c’est alors que…

— …Hein ?

Une ombre apparut. Au début, elle ne semblait être qu’un point noir.

— …Ah.

Kraaash

Un bruit de fracas retentit.

L’ombre brisa la fenêtre à côté de celle de Telnerica et entra dans la pièce. Les éclats de verre se mirent à danser dans l’air, scintillant dans les derniers rayons du soleil.

Dans la lueur du crépuscule, l’ombre releva le visage.

— Maître Konoe.

 

◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆

 

— …

Konoe régula sa respiration irrégulière et releva le visage.

Le trajet avait été long. Plus de mille kilomètres. Normalement simple, mais après le combat contre le dragon, cela n’avait rien d’aisé. Son endurance et son mana étaient épuisés. Cela s’était joué de peu.

Pris de panique en voyant le soleil se coucher, il avait forcé ses jambes fatiguées à avancer.

Son mana était à sec, mais il en rassembla les dernières traces.

— …Tel…nerica.

Konoe appela son nom. Fit un pas en avant. Il vit la jeune fille.

Elle était réellement là.

— …Telnerica.

— Maître Konoe.

Telnerica portait un vêtement blanc, semblable à une blouse. Aucune trace de magie de guérison. Cela n’avait pas encore commencé. Il fit un pas de plus, la regardant attentivement.

— …Dieu merci.

Il était arrivé à temps. Telnerica était encore indemne.

— Maître Konoe… pourquoi ?

Telnerica murmura, le questionnant.

Konoe ne savait pas ce que signifiait sa question. Pourquoi était-il ici ? Comment avait-il su où elle se trouvait ? Ou un autre pourquoi ? Konoe ne comprenait pas Telnerica.

Même maintenant, il ne comprenait pas. Même après avoir risqué sa vie face au dragon, l’avoir vaincu, il ne comprenait toujours pas.

Et ainsi, tout ce que Konoe pouvait faire, c’était…

…Dire ce qu’il ressentait.

— Telnerica, arrête, je te prie.

— …Hein ?

— Je n’ai pas besoin de cet argent, alors arrête, je te prie.

Les yeux de Telnerica s’écarquillèrent aux paroles de Konoe.

Puis son visage s’assombrit, et elle murmura :

— Mais… mais Maître Konoe, si je ne le fais pas, je ne peux rien vous donner…

— …

— Je vous dois énormément. Une dette que je ne peux pas entièrement rembourser. C’est pour ça que je…

Les paroles de Telnerica étaient sincères, presque tremblantes de larmes.

Mais Konoe ne pouvait pas accepter cela.

— …Non. Ce n’est pas ça. Ce n’est pas ainsi.

— Maître Konoe.

Konoe, qui n’avait presque jamais parlé correctement de toute sa vie, força désespérément ses lèvres à bouger. Sa bouche, restée longtemps scellée, lui semblait lourde, et il ne savait même pas vraiment ce qu’il disait.

— Je…

Malgré cela, il força les mots à sortir.

Ce qu’il ressentait.

Oui, ce que Konoe voulait n’était pas de l’argent.

— J’aimais la tour de guet.

— …Hein ?

— Être assis avec toi, boire du thé. J’aimais ces moments-là.

Il l’avait enfin compris. Il l’avait vu dans l’éclair blanc. Ce n’était pas fréquent. Peut-être seulement une poignée de fois. Mais Konoe en était venu à aimer cet instant. C’était chaleureux. Il l’avait appris pour la première fois. Même par grand vent, ils pouvaient être proches.

Oui. C’était ce que Konoe voulait. La seule chose qu’il voulait.

Cela avait toujours été ainsi. Aspirer à devenir un Adepte. Lutter désespérément pendant vingt-cinq ans. Frôler la mort d’innombrables fois.

Ce dont Konoe avait rêvé au départ.

— Le simple fait que tu sois là me suffit.

— …Maître Ko…noe…

C’était le rêve qu’il portait depuis le Japon.

Avoir quelqu’un à ses côtés.

Tenir sa main.

— …Alors, je t’en prie…

— …Oui.

— Si cela te convient, si tu acceptes…

…Il détestait la solitude. Oui, il détestait être seul.

Alors Konoe continua de parler désespérément. Pris de panique, perdant le fil de ses mots.

Malgré tout…

— …À mes côtés…

— Oui !

 

La main de Konoe fut enveloppée par quelque chose de chaud.

La paume de Telnerica. Sa petite paume.

— Si c’est ce que vous souhaitez…

Ses mains chaleureuses enveloppèrent celles de Konoe. Konoe, qui regardait vers le bas, releva le visage. Devant lui.

Telnerica, les larmes aux yeux, et pourtant souriante.

— Ce corps, telle une fleur sacrée fleurissant à vos côtés…

Ces mots, la suite de ceux d’autrefois. Une promesse précieuse, appelée à durer pour toujours.

— …Même si la forêt s’assombrit d’innombrables fois, je fleurirai éternellement près de vous.

La pièce, baignée par le crépuscule, était sombre, mais les yeux embués de larmes de Telnerica scintillaient faiblement.

Konoe fut captivé par cet éclat, ses joues se détendant légèrement. Telnerica plissa les yeux.

Et ce fut tout.

L’instant où cette agitation trouva sa résolution.

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