Free! t2 chapitre 12

Accelerate

Le ciel bleu s’étendait à perte de vue. C’était toujours ainsi lorsqu’ils venaient au stade nautique de Hiyori : il faisait systématiquement beau. Haruka préférait cela.

— Mmm…

Makoto s’étira en direction du ciel sans nuages.

— C’est bien qu’il fasse beau aujourd’hui aussi, pas vrai, Haru ?

Les jours de soleil, la voix de Makoto était toujours joyeuse. Une voix encore plus enjouée accourut à toute vitesse depuis l’allée bordée de platanes.

— Haru-chaaaan !

Emporté par son élan, Nagisa agrippa le survêtement de Haruka et s’en servit comme d’un frein pour s’arrêter.

— Haru-chan, Mako-chan ! Bonjour !

— Nagisa, tu es venu.

La voix ravie de Makoto se fit plus vive encore.

— Bien sûr, puisque je l’avais promis. Pas vrai, Haru-chan ?

— Ouais.

Haruka avait oublié de quelle promesse il s’agissait.

— Alors aujourd’hui, on va tous vous encourager très fort.

Sous les platanes, les camarades de Nagisa inclinèrent légèrement la tête. À en juger par les sacs de leur club de natation, ils comptaient aller s’entraîner après les avoir encouragés.

— Ouais.

— Alors, la prochaine fois que ce sera mon tour, vous viendrez m’encourager aussi, d’accord ?

Haruka regarda Makoto.

Toujours souriant, celui-ci acquiesçait à son intention. Cela signifiait qu’il devait répondre lui-même. N’ayant visiblement pas le choix, Haruka céda.

— …Ouais.

Sa réponse fut un peu faible.

— À tout à l’heure ! Bonne chance !

Nagisa agita la main, puis repartit en courant vers ses nouveaux camarades.

— On dirait que Nagisa s’est complètement intégré, pas vrai ?

— Ouais.

Tout en regardant Nagisa se fondre parmi eux, Haruka et Makoto se remirent en marche.

— Haru, tu étais inquiet ?

— Pour Nagisa ?

Il avait récemment compris que s’inquiéter pour Nagisa était une perte de temps.

— C’est pourtant la tête que tu faisais.

— Vraiment ?

Il parlait d’un garçon qui mettait de la mayonnaise sur du calamar mijoté.

— Au fond, tu es soulagé, non ?

— Pas du tout.

Haruka avait déjà oublié le visage de Nagisa lorsqu’il avait décidé de rejoindre son club de natation et s’était éloigné d’eux.

— Tu ne peux pas te permettre de montrer un côté peu glorieux, hein ?

La voix détendue de Makoto se chargea de force.

— …Ouais.

Haruka laissa silencieusement monter l’énergie dans son corps.

Sôsuke se tenait devant les vestiaires, le dos appuyé contre le mur. Ses longs bras étaient croisés, comme s’il ne savait pas vraiment quoi en faire, et un léger sourire flottait sur ses lèvres.

— Yo.

Son regard était fixé sur Haruka.

Makoto se tourna vers lui. Cela voulait dire qu’il devait répondre.

— Ouais.

Haruka se contenta de cette réponse à contrecœur et passa devant Sôsuke.

— À Rin…

Il semblait ne pas avoir l’intention de les laisser partir aussi facilement. Haruka s’arrêta et leva les yeux vers lui.

— Je lui ai écrit une lettre. À propos de la compétition.

— Et alors ?

— Je lui ai dit que Nanase n’avait rien d’exceptionnel.

— Et ensuite ?

— Rin m’a répondu.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— De ne pas te sous-estimer.

— Alors ne le fais pas. Nous…

Le regard de Haruka se changea en une énergie tranchante qui transperça Sôsuke.

Une unique goutte de sueur coula sur son visage, mais il soutint son regard.

— Aujourd’hui, je nage le cent mètres nage libre et le relais quatre nages. Et toi, Nanase ?

— Le cinquante et le cent mètres nage libre. Plus le relais et le relais quatre nages.

— Ne va pas encore jusqu’à l’épuisement complet.

— Et le départ ?

— Je le maîtrise.

— Alors ça va.

Haruka détourna prudemment les yeux de Sôsuke et entra dans les vestiaires. Makoto le suivit après lui avoir lancé un « à plus tard ».

Son cœur battait anormalement vite. Il ne parvenait pas à réprimer la chose qui remuait au plus profond de lui. L’idée que Sôsuke l’ait provoqué l’irritait, mais cette sensation ressemblait également à l’exaltation qu’il éprouvait après avoir nagé de toutes ses forces. Elle ne risquait pas de s’apaiser de sitôt.

— T’es leeeent, Haru !

La voix d’Asahi résonna dans tout le vestiaire. Haruka eut soudain envie de faire semblant de ne pas le connaître.

— Par ici, par ici.

Ikuya leur fit signe d’approcher.

Ils avaient probablement le droit de s’installer n’importe où dans les vestiaires, mais, comme les clés se perdaient sans cesse, il avait été décidé que les élèves du collège d’Iwatobi se regrouperaient au même endroit. Nao, en tant que manager, devait conserver toutes les clés. Arrivés en avance, les première année leur avaient gardé des places.

Asahi était manifestement venu très tôt : il avait déjà fini de se changer et portait même ses lunettes. Sakuyuki vint le trouver.

— Tu es drôlement en avance, Asahi.

— T-t-toi, Sakuyuki ! Qu’est-ce que tu viens faire ici ? Ah, je vois, tu es venu nous espionner !

Pourquoi prenait-il ce ton théâtral ? Même Sakuyuki éclata de rire.

— Arrête de rire. Si t’as quelque chose à me dire, dépêche-toi.

Sakuyuki tenta de contenir son amusement.

— Ce n’est pas vraiment important. Je me demandais juste quelles épreuves tu allais nager.

Son visage restait encore détendu.

— Tss. Le deux cents mètres nage libre, le relais et le papillon du relais quatre nages.

Après avoir claqué de la langue, Asahi répondit à contrecœur.

— Waouh. Alors tu arrives de nouveau à nager le crawl.

— Oh, la ferme. Si t’as fini, dégage.

— Moi, je fais le cent et le deux cents mètres papillon. Et le papillon du relais quatre nages.

— Et la nage libre ?

— Si j’avais su que tu allais la nager, je me serais inscrit, Asahi.

— Je te signale que ma spécialité a toujours été le crawl. Le papillon, c’est juste un bonus. Et si mon adversaire, c’est Sakuyuki, le bonus suffira largement.

— J’ai hâte de voir ça. À plus tard.

Même après la disparition de Sakuyuki de l’autre côté des vestiaires, Asahi continua un moment à fixer l’endroit où il avait disparu. Avec ses lunettes sur les yeux, pouvait-il voir Sakuyuki à travers les casiers ? En l’observant, Haruka commença presque à croire qu’Asahi pouvait réellement se faire une illusion pareille.

Les nageurs se rassemblèrent au bord du bassin. Après une brève cérémonie d’ouverture, on leur expliqua l’ordre des épreuves.

Apparemment, les garçons et les filles de chaque niveau passeraient séparément et disputeraient toutes leurs épreuves avant de céder la place au groupe suivant. Cette organisation permettait d’économiser considérablement le temps nécessaire aux rassemblements. Il y avait donc six groupes au total.

Les épreuves se dérouleraient, des distances les plus courtes aux plus longues, dans l’ordre suivant : nage libre, brasse, dos et papillon. Cependant, la nage libre comptait quatre distances, contre deux pour les autres nages. Le cinquante et le cent mètres nage libre seraient donc disputés à la suite, puis le quatre nages individuel s’intercalerait entre le quatre cents et le mille cinq cents mètres nage libre. Les relais nage libre et quatre nages viendraient ensuite.

Chaque épreuve ne comportait qu’un seul passage chronométré. Il n’y aurait donc ni séries qualificatives ni finales. Seuls les temps détermineraient le classement.

Les épreuves réunissant beaucoup de nageurs seraient divisées en plusieurs séries, ce qui signifiait que tous les participants ne s’affronteraient pas directement. Une fois la cérémonie d’ouverture terminée, des acclamations éclatèrent simultanément dans les tribunes lorsque les nageurs commencèrent à quitter le bassin. Parmi toutes ces voix, les encouragements pour Iwatobi se distinguaient nettement.

— Haru, regarde.

À la demande de Makoto, Haruka leva les yeux vers les tribunes en marchant.

Shôta se trouvait là. Debout à la tête du groupe de supporters du collège d’Iwatobi, il criait de toutes ses forces.

— Shôta s’est porté volontaire pour diriger les encouragements.

Sans qu’ils l’aient remarqué, Nao s’était mis à marcher à leurs côtés. Comme toujours, il se déplaçait avec la discrétion d’un chat. Les managers avaient eux aussi participé aux cérémonies d’ouverture et de clôture.

— Comme il a causé des problèmes à tout le monde, il a demandé qu’on le laisse au moins prendre la tête des supporters.

Kisumi et Tomo se tenaient près de Shôta. Nagisa et ses camarades étaient également présents, un peu plus loin.

— Lorsque Shôta a été convoqué par le collège, Natsuya l’a été lui aussi. Ils ont même envisagé de suspendre les activités du club et de nous interdire les compétitions extérieures.

Haruka se tourna malgré lui vers Nao. C’était la première fois qu’il en entendait parler.

— Natsuya n’a rien voulu céder. Il a affirmé que tout était de sa responsabilité et que, même s’il devait quitter le club, ils devaient au moins épargner le reste de l’équipe.

Haruka n’avait pas eu la moindre idée que l’affaire avait pris des proportions aussi graves. Il regarda Makoto, mais celui-ci secoua également la tête.

— Apparemment, Shôta s’est excusé sans cesser de pleurer, et ils ont décidé de fermer les yeux pour cette fois. Bien entendu, il a tout de même reçu trois jours d’exclusion du club et l’interdiction de participer à cette compétition.

— Haru…

Makoto murmura d’une voix inquiète. Il se préoccupait de Haruka, craignant qu’après avoir entendu tout cela, celui-ci ne se persuade que tout était de sa faute.

Haruka s’arrêta et regarda Nao. Nao s’immobilisa à son tour et soutint son regard, avant de le reporter lentement vers Shôta.

Un mégaphone devant la bouche, celui-ci entonnait à pleine voix :

À Iwatobi, où nous sommes réunis,

Ô jeunesse brûlante de passion,

Que les éclaboussures viennent colorer

Cette adolescence qui ne reviendra qu’une fois.

C’était le chant d’encouragement du club de natation du collège d’Iwatobi.

Souffles indomptables, entraînement sans relâche,

Laissez la force de croire vous emplir.

Haruka avait entendu dire que les générations successives d’anciens élèves l’avaient composé peu à peu.

Faites bouillir votre sang,

Faites gronder vos cris,

Voici venu le moment de révéler votre véritable valeur.

Chacun y avait ajouté quelques mots, jusqu’à ce qu’il soit achevé au fil des corrections…

Ah, l’esprit de la nage réside dans les petites choses.

Nao détourna les yeux de Shôta pour les poser de nouveau sur Haruka.

— Shôta essaie de faire ce qu’il doit accomplir, ce que lui seul peut accomplir. Si tu t’inquiètes pour lui, alors tourne-toi vers les sentiments du Shôta d’aujourd’hui. Accepte-les.

Haruka acquiesça sans rien dire. À cet instant, il se sentit prêt à affronter tout ce qui se présentait à lui : les sentiments de Shôta, ceux de Nao qui pensait à lui, et ceux de Natsuya qui avait tenté de protéger le club.

Cette résolution se transforma en énergie et emplit tout son corps.

— Allons-y, Makoto.

Les sourcils relevés de Makoto s’adoucirent.

— Haru…

Maintenant que sa décision était prise, il ne lui restait plus qu’à nager de toutes ses forces.

Au long coup de sifflet, Haruka monta sur le plot de départ. Après avoir profondément expiré une fois, il concentra son esprit sur son centre de gravité et l’abaissa fermement. Puis, tout en contrôlant finement sa respiration, il sentit son poids se répartir sur toute la plante de ses pieds.

— À vos marques !

Sans relever le bassin, il recula son pied arrière, posa le bout de ses doigts sur le plot et, transformant tout son corps en oreilles, attendit.

Le départ.

Son corps réagit avant même que son esprit ait le temps d’y penser. Puisant sa force dans le plot, il s’élança selon une trajectoire basse.

Il entendit la voix de Shôta. Celui-ci criait son nom. Poussé par cette voix, Haruka eut l’impression qu’il pouvait s’envoler n’importe où. Qu’à cet instant, il pouvait même voler sans ailes.

Il entra dans l’eau plus loin que tous les autres et ajusta sa position profilée. L’élan du départ le portait encore. La preuve : l’eau venait puissamment à sa rencontre. Répondant à son appel, il entama ses ondulations. Il fendit l’eau et glissa dans l’ouverture qu’il venait d’y créer.

Lorsqu’il remonta à la surface, il enchaîna avec ses battements et commença ses mouvements de bras. Il nageait en transformant la résistance de l’eau en force de propulsion. Ses deux axes stables portaient son corps comme des rails.

Il ressentait l’eau.

Et l’eau ressentait Haruka.

Même s’ils étaient de natures différentes, ils pouvaient accepter mutuellement leur existence. Ils se reconnaissaient l’un l’autre. Toujours plus profondément…

Il effleura légèrement le mur d’arrivée et releva la tête. De grandes clameurs de joie éclatèrent, bientôt emportées par une vague d’applaudissements.

La voix de Shôta appelant son nom. Celle de Kisumi. Celle de Tomo. Puis celle de Nagisa.

— Haru-chaaaan !

La voix de Makoto. Celle d’Asahi. Celle d’Ikuya.

— Haru !

Haruka retira ses lunettes et leva les yeux vers le panneau d’affichage. Juste sous la mention « Garçons de première année — 50 mètres nage libre », son nom apparaissait. Derrière son temps figuraient les lettres rouges « GR ».

Apparemment, il venait de battre le record de la compétition dans sa catégorie.

Le cinquante mètres n’existait qu’en nage libre. Ils furent donc immédiatement appelés pour le cent mètres, et Haruka fut affecté à la troisième série.

Dans le couloir voisin se tenait Sôsuke.

— Yo. C’était parfait.

— Je me demande ce que ça aurait donné si tu avais participé.

C’était une manière détournée de lui dire que la course aurait probablement été serrée si Sôsuke avait nagé.

— Pff. Je vais te le prouver.

Il voulait dire que, lors de la course qu’ils s’apprêtaient à disputer, il lui montrerait que son véritable niveau était supérieur au sien.

— Je ne perdrai pas pour autant.

Haruka n’avait aucune intention de s’attacher à la victoire ou à la défaite. Cela signifiait simplement que, si Sôsuke le désirait, il nagerait sérieusement.

— Parfait.

Sôsuke lui demandait de venir l’affronter dans cet état d’esprit. Sans cela, la course n’aurait aucun intérêt.

— À vos marques !

Transformant tout son corps en oreilles, Haruka exclut tous ses sens à l’exception de l’ouïe.

Le départ.

Son temps de réaction fut presque identique à celui de Sôsuke. Ils flottèrent dans les airs comme s’ils avaient synchronisé leurs mouvements, puis entrèrent dans l’eau en soulevant de faibles éclaboussures. Position profilée, puis ondulations.

Haruka prit une courte avance. Cependant, c’était maintenant que Sôsuke allait révéler sa véritable valeur. À peine Haruka le sentit-il revenir puissamment sur lui que Sôsuke le dépassa avec une facilité déconcertante.

Il le sentait.

La présence de Sôsuke était si intense que sa peau en picotait. Et, à travers les ondulations qui lui parvenaient, Haruka comprit que Sôsuke le ressentait lui aussi.

Sôsuke vira avant lui. Durant un bref instant, leurs regards se croisèrent.

Viens.

Sôsuke le provoquait. Il n’avait pas besoin de le lui demander. Haruka libéra toute son énergie d’un seul coup.

La chaleur montait en lui. Ses mains, ses pieds, son corps tout entier brûlaient d’un rouge incandescent. Toute l’eau qui le touchait s’évaporait aussitôt.

Il est rapide, pas vrai ?

Rin…

Sôsuke, c’est moi.

La voix de Rin résonnait dans ses oreilles.

Si tu veux me dépasser, dépasse Sôsuke.

C’était bien son intention, même sans qu’on le lui dise.

Il va te montrer qu’aucun talent ne peut surpasser le travail.

Haruka n’avait pas le souvenir d’avoir jamais nagé grâce à un quelconque talent.

Tu ne peux pas dépasser Sôsuke.

Non. Il le dépasserait.

Parce qu’il est moi.

Sôsuke était Rin.

Alors…

C’était précisément pour cette raison…

Je ne peux absolument pas perdre !

Porté par une chaleur intense, Haruka se mit à émettre une lumière blanc bleuté. Il finit par devenir une extraordinaire masse d’énergie qui transperça la vapeur d’eau l’enveloppant.

Haruka toucha le mur et releva la tête. Dans le couloir voisin, Sôsuke émergea lui aussi et inspira profondément. Puis il tendit la main par-dessus la ligne d’eau.

Haruka la saisit. Tout en songeant que sa main était toujours aussi immense, il sentit l’énergie résiduelle de Sôsuke se déverser en lui. Sôsuke devait, lui aussi, ressentir la même chose.

Les supporters du collège d’Iwatobi explosèrent soudain de joie et scandèrent plusieurs fois le nom de Haruka. Celui-ci accueillit leurs encouragements, tout en sentant une énergie nouvelle l’envahir peu à peu.

La nervosité d’Asahi avait atteint son paroxysme. Jamais de toute sa vie il n’avait été aussi tendu à l’idée de nager. Après tout, la nervosité naissait de la crainte de perdre. Tant qu’on ne se préoccupait pas du résultat, une course n’était pas bien différente d’un entraînement.

Jusqu’à présent, Asahi s’était contenté d’être sélectionné. Il n’avait donc aucune raison de se soucier de l’issue de la course. Lors des qualifications, il lui avait suffi de nager normalement pour devenir représentant. Il n’y avait alors rien qui puisse véritablement le rendre nerveux.

Mais cette fois, c’était différent. Il ne s’agissait pas de gagner ou de perdre. Le problème était bien plus grave : serait-il seulement capable de nager ? Toute l’angoisse d’Asahi se concentrait sur une seule question. Parviendrait-il à terminer ces simples deux cents mètres ?

Au long coup de sifflet, il monta sur le plot de départ.

Qu’est-ce que je suis censé faire, déjà ?

Il ne se souvenait plus comment prendre son départ. Il tenta de se calmer et de retrouver ses gestes, mais l’inquiétude et l’impatience l’empêchaient de se concentrer.

Comment c’était, déjà ? Comment on respire ?

Il inspira, mais, convaincu que ce n’était pas ça, expira aussitôt.

Ah.

En soufflant, son esprit se concentra naturellement sur son centre de gravité. Ce n’était pas la théorie qui le lui rappelait, mais son corps. Dès qu’il eut retrouvé ce premier repère, le reste s’enchaîna de lui-même.

— À vos marques !

Il attendit le signal en position de départ décalé. Sans même qu’il s’en aperçoive, sa nervosité avait disparu.

Il s’élança au bref signal électronique. En entrant dans l’eau, il eut le sentiment d’avoir réussi un bon départ. Puis ses ondulations le propulsèrent rapidement en tête. Il les prolongea jusqu’aux environs des quinze mètres avant de commencer ses mouvements de bras. Lorsqu’il émergea, il possédait déjà une longueur d’avance sur le nageur qui le suivait.

Mais son attaque puissante s’arrêta là.

Les éclaboussures qu’il soulevait, bien plus hautes que nécessaire, dissimulaient son corps. Il ne parvenait pas à maintenir correctement son équilibre. Son corps se raidit et il perdit son rythme.

Il savait qu’il devait nager avec davantage de fluidité, mais il ne pouvait s’empêcher de forcer, transformant sa nage en une lutte désespérée.

Il paniqua à l’idée qu’il devait respirer. Il ne savait plus à quel moment le faire. Son corps était pourtant censé s’en souvenir, mais plus il essayait d’y réfléchir, plus il s’embrouillait.

Déséquilibrés, ses bras et ses jambes s’agitaient de façon irrégulière. Il parvenait tout juste à ne pas couler. Refusant de sombrer, il continuait à se débattre avec acharnement. Au milieu de ces mouvements désordonnés, il finit par trouver un rythme précis auquel il s’accrocha pour avancer tant bien que mal.

Une fois les cent mètres dépassés, il pénétra en territoire inconnu. Combien de temps pourrait-il encore tenir avec une nage pareille ? Cette pensée réveilla en lui la peur de couler à nouveau. Recroquevillé par cette terreur, il perdit davantage encore son rythme. Son corps devenait lourd, tandis qu’une impatience incontrôlable l’envahissait. Allait-il finir par sombrer ainsi ? Un sentiment proche de l’abandon prenait peu à peu racine en lui lorsque…

— Asahi ! N’abandonne pas !

Haru ?

Il avait entendu la voix de Haruka. Il ne pouvait pas la confondre avec une autre, même au milieu des éclaboussures.

— Tu peux nager !

Je peux… nager ?

— Crois-moi, Asahi ! Tu peux le faire !

Quelque chose se rompit soudain en lui, et il sentit une force jaillir des profondeurs de son corps. Cette puissance éveilla en lui le devoir de continuer à nager et le poussa en avant. Ils avaient tous décidé de porter la détermination de Haruka avec lui. Cela ne pouvait donc pas se terminer ici. Cela ne devait pas se terminer ici.

Il cessa de réfléchir. Il laissa son corps agir. Il s’abandonna à la force qui montait en lui.

Asahi continuait à avancer en soulevant d’immenses éclaboussures. Il parvenait malgré tout à pousser son corps vers l’avant.

Lors de son dernier virage, il se déplia rapidement. Après ses ondulations, il entama ses derniers mouvements de bras. Il n’était plus pressé. Il n’avait plus peur. Porté par un puissant sentiment de devoir, Asahi poursuivit sa nage.

Lorsque ses doigts touchèrent le mur, il comprit enfin qu’il était arrivé. Agrippé à la poignée, il respirait bruyamment, les épaules se soulevant et s’abaissant. Il n’était plus capable de penser. Son énergie et son endurance complètement épuisées, il réussissait à peine à se maintenir au mur.

Une main se tendit soudain vers lui. Asahi leva les yeux. À travers ses lunettes, la silhouette de Haruka ondulait.

Lorsqu’il saisit sa main, Haruka le hissa avec force hors de l’eau. Une fois sur le bord, Asahi tenta tant bien que mal de calmer sa respiration et de se remettre debout. Ce ne fut qu’à cet instant qu’il comprit que Haruka lui paraissait onduler simplement parce que ses lunettes étaient remplies d’eau.

— Tu t’es bien battu, Asahi.

Haruka lui disait cela en conservant son habituelle expression renfrognée. Asahi se détendit.

C’était bien le Haruka de toujours.

Le Haruka de toujours venait simplement de prononcer des mots qui ne lui ressemblaient pas.

— J’ai… cru que j’allais encore me pisser dessus.

La tête baissée, il la laissa retomber contre la poitrine de Haruka.

Il ne semblait pas près de retirer ses lunettes remplies d’eau.

Ikuya, qui avait pris le meilleur départ, entama ses mouvements de bras. Pourtant, avant même d’avoir parcouru cinquante mètres, il fut dépassé sur sa droite, puis presque aussitôt sur sa gauche. Un troisième nageur le doubla à son tour.

Malgré cela, Ikuya ne perdit pas sa concentration. Il ne céda pas à la précipitation.

La pensée qu’il portait la détermination de Haruka le rendait plus fort. Maintenant qu’il avait senti la chaleur de ce qu’il avait accepté de porter, il ne pouvait plus revenir en arrière. Oubliant même qu’il disputait sa toute première course, il continua simplement à nager de toutes ses forces, les yeux tournés vers l’arrivée des quatre cents mètres.

Il nageait pour quelqu’un d’autre. Ni pour exhiber sa puissance, ni pour attirer les regards. Il ne craignait plus d’être sous-estimé ou méprisé. Aucun violent sentiment d’infériorité ne le tourmentait, aucun regret ne le poussait en avant. Il nageait simplement pour ce qu’il avait choisi de porter, pour cette chaleur et rien d’autre.

Il pouvait le faire. Il allait nager pour lui. Il devait terminer cette course. Tant qu’il continuerait à ressentir la détermination de Haruka, ne serait-ce qu’un fragment, il était convaincu qu’il pourrait aller jusqu’au bout sans laisser cette ardeur s’éteindre.

Après les trois cents mètres, les nageurs qui le précédaient commencèrent à ralentir les uns après les autres. Ce n’était pas Ikuya qui accélérait. Trop confiants en leurs capacités, ils étaient partis trop vite et ne parvenaient plus à maintenir leur allure.

Lors du dernier virage, Ikuya prit appui sur le mur et se déploya vivement. Pourtant, il ne parvenait toujours pas à les rejoindre. L’infime distance qui le séparait encore du nageur devant lui refusait de diminuer. L’impatience de ne pas réussir à combler cet écart finit par se transformer en irritation.

Bon sang. Pourquoi je n’arrive pas à le rattraper ? Il ne reste presque rien, alors pourquoi l’écart ne se réduit pas ?

Son irritation se mua en colère. Ses vaisseaux se resserrèrent, son sang accéléra et les battements de son cœur perdirent leur régularité.

Bon sang ! Bon sang ! Bon sang !

— Ikuya ! Écoute-moi !

C’était la voix de Haruka. Malgré l’eau, malgré toute la concentration qui l’absorbait, cette voix-là parvint jusqu’à lui.

— Sur les longues distances, tu es plus rapide que moi !

Évidemment. Ne dis pas des choses aussi évidentes !

— Tu es plus rapide que moi !

La détermination de Haruka, celle qu’Ikuya avait accepté de porter, afflua dans son corps avec une chaleur plus intense encore. Comme propulsé par cette énergie, il accéléra sans aucune limite. Son corps, ses bras, jusqu’au bout de ses doigts se déployèrent brusquement et touchèrent le mur qui ouvrait sur l’avenir.

Lorsqu’il releva la tête hors de l’eau, les tribunes s’animèrent soudain. Il se tourna vers le panneau d’affichage. Son nom figurait à la troisième place du classement général.

— Tu t’es bien battu, Ikuya.

Depuis le bord du bassin, Haruka lui tendait la main. Makoto et Asahi se tenaient derrière lui, tous deux souriants. Haruka, lui, conservait son expression impassible habituelle.

— Merci.

Ikuya saisit sa main et se laissa hisser hors de l’eau. Pendant que Haruka le tirait vers le bord, son regard croisa par hasard Natsuya dans les tribunes. Debout, les jambes solidement écartées, celui-ci leur tournait le dos.

Ikuya eut l’impression que ses épaules tremblaient légèrement.

Tout va bien maintenant… Natsu-nii.

Après avoir adressé ces mots à son frère en silence, Ikuya se jeta au milieu de ses camarades.

Makoto fixait intensément la surface de l’eau. Son inquiétude ne s’était pas encore complètement dissipée. Pourtant, il ne ressentait aucune crainte précise. Il n’avait ni mauvais pressentiment ni agitation particulière.

Une vague anxiété flottait simplement en lui.

— Ne t’inquiète pas, Makoto…

Alors qu’il s’apprêtait à rejoindre le plot de départ, Haruka l’interpella.

— Je nagerai avec toi.

Ces quelques mots suffirent à dissiper son inquiétude, comme une brume qui se levait.

— Ouais !

Après lui avoir répondu avec le sourire, Makoto monta énergiquement sur le plot.

— À vos marques !

Il se mit en position tout en contrôlant finement sa respiration.

Au bref signal électronique, ils s’élancèrent tous en même temps.

Makoto entra dans l’eau en gardant son esprit concentré sur son centre de gravité. Depuis sa position profilée, il entama ses ondulations, sans jamais cesser de rester conscient de ce point d’équilibre.

Sur mille cinq cents mètres, le plus important était de conserver une posture correcte. Avec la fatigue, le coude finissait par s’abaisser, ce qui brisait la forme du corps et augmentait la résistance de l’eau. Il fallait donc rester constamment attentif à son centre de gravité. Cela permettait d’empêcher la posture de se dégrader et de continuer à nager naturellement, sans forcer. Tout dépendait ensuite de sa capacité à maintenir cette concentration jusqu’au bout. Le moindre trouble dans son esprit se traduisait immédiatement par une dépense d’énergie supplémentaire. Les longues distances exigeaient en permanence une grande force mentale et beaucoup d’endurance.

Makoto rejeta toute idée de compétition et conserva son propre rythme. Il ne pensait qu’à cela. Ni impatience ni agressivité. Il confia son corps à l’eau et, sans fournir le moindre effort superflu, continua à graver en lui le bon rythme.

Des gestes monotones se répétaient au sein d’une cadence tout aussi monotone. Derrière ses lunettes défilait un paysage uniforme, accompagné des mêmes sons encore et encore. L’eau et les éclaboussures. Le mur et le fond du bassin. Puis sa propre respiration.

Cette répétition entraîna Makoto dans un monde de solitude, au cœur d’un temps qui semblait devoir durer éternellement.

Soudain, il pensa à Haruka.

Lorsqu’il avait nagé les mille cinq cents mètres, avait-il connu cette même solitude ? Il avait nagé dans la souffrance, le souffle rauque. Makoto se demanda s’il avait alors perdu toute posture, tout centre de gravité, tout rythme. Ses bras comme ses jambes avaient dû lui donner l’impression d’être écrasés par l’épuisement. Les mille cinq cents mètres avaient certainement dû lui paraître interminables.

Cela avait dû être difficile. Frustrant. Peut-être n’avait-il même pas eu le loisir de ressentir quoi que ce soit.

Tout en répétant ses mouvements monotones et en imaginant la solitude éprouvée par Haruka, Makoto s’égara dans un abîme de pensées.

Brusquement, une brèche s’ouvrit dans sa concentration.

Elle ne dura qu’un instant. Un seul.

Comme si elle avait attendu précisément cette faille, une ombre sombre se mit à ramper au fond du bassin. Le corps de Makoto fut parcouru de frissons.

Non. N’approche pas !

L’ombre ondulante rampa sur le fond à sa poursuite, et ses tremblements s’intensifièrent.

N’approche pas ! N’approche pas ! N’approche pas !

La terreur.

Sa concentration se rompit et son centre de gravité s’effondra. Incapable de conserver sa position profilée, Makoto perdit toute sa posture. Il devait fuir. Cette pensée le plongea dans la panique. Son cœur s’emballa et sa respiration devint douloureuse.

Il n’arrivait plus à respirer assez vite.

Il ne pouvait plus… respirer.

Sa respiration…

Sa respiration…

Ah… Cette fois, c’est peut-être fini.

Une sensation proche de la résignation se répandit en lui. Elle se transforma bientôt en désespoir et lui arracha toute force. L’eau l’engloutissait. Elle l’entraînait vers le fond.

Makoto avait perdu jusqu’à la volonté de résister. Il ne pouvait plus rien faire.

Pardon, Haru…

— Makoto !

La voix de Haruka.

Même alors qu’il était sur le point d’être englouti, c’était la seule chose qu’il ne pouvait manquer d’entendre.

— N’oublie pas. Je suis avec toi !

C’était vrai. Haruka lui avait dit qu’il nagerait avec lui.

— Je nage avec toi !

Il nageait avec lui.

Haruka nageait avec lui.

Cette seule pensée suffit à lui rendre sa force. Elle lui permit de rester ferme. Repoussant la résignation et le désespoir, une masse brûlante jaillit du plus profond de sa poitrine.

De l’ardeur.

Les pensées de Haruka emplirent Makoto avec une force irrésistible.

Tu peux nager. Tu peux encore nager !

L’ombre qui rampait au fond du bassin se retira soudain. Après avoir faiblement vacillé une dernière fois, elle disparut comme si elle venait d’être effacée.

Finalement, ce n’était pas si terrible, songea Makoto.

Tant que Haruka restait avec lui, il pouvait nager. Il aurait simplement dû nager avec lui cette fois-là aussi.

Il se sentait bien dans l’eau. Il avait l’impression qu’elle le guérissait. Tout en sentant profondément qu’elle l’acceptait, Makoto continua à nager.

Dans ce cas…

Moi aussi, je vais m’accepter.

Avec Haruka à ses côtés, il devait en être capable. Rien ne lui était impossible. Il pouvait tout surmonter.

Tant qu’il était avec Haruka, il pouvait tout accepter.

Makoto nagea jusqu’au bout en insufflant tous ses sentiments dans chaque mouvement, puis toucha le mur.

Il releva la tête hors de l’eau et inspira profondément. Lorsqu’il leva les yeux, Haruka se tenait devant lui, la main tendue dans sa direction.

Makoto remonta ses lunettes et plongea son regard droit dans le sien. Il eut l’impression de pouvoir voir jusqu’au plus profond de son cœur.

Puis, tout en sentant que Haruka le regardait lui aussi, il saisit fermement cette main tendue.

Le relais des garçons de première année allait commencer. L’annonce les invitant à se rassembler retentit, et les nageurs gagnèrent la zone de départ.

— Tu peux le faire, Makoto ?

Haruka s’adressa à Makoto, qui avait encore les mains posées sur les genoux et respirait bruyamment, le dos courbé. Sans doute lui était-il difficile de parler, car il se contenta d’acquiescer. Si Makoto affirmait pouvoir nager, Haruka n’avait aucune raison de s’y opposer.

Il regarda Asahi. Celui-ci lui adressa un large sourire en levant le pouce.

Puis il se tourna vers Ikuya. Sous ses longs cils, celui-ci acquiesça franchement.

Tous trois débordaient d’une exaltation si intense que leur corps semblait incapable de la contenir. C’était du moins ce que ressentait Haruka. Accueillant cette ardeur, il laissa silencieusement son énergie se déployer.

— Allons-y.

Haruka et les autres avancèrent d’un pas puissant vers le théâtre de leur nouvel affrontement décisif.

Dans la deuxième série du relais nage libre, Asahi monta sur le plot de départ.

— À vos marques !

Il attendit le signal en position accroupie.

Le départ.

Haruka suivit Asahi du regard, estimant qu’il avait pris un bon départ. Il prolongea ses ondulations jusqu’à la limite des quinze mètres, puis entama ses mouvements de bras en remontant à la surface.

Il manquait de vitesse.

Cependant, il ne soulevait plus les énormes éclaboussures qui accompagnaient jusque-là sa nage. Même par rapport à son deux cents mètres précédent, son amélioration était évidente. Il avait progressé, mais restait malgré tout en dernière position.

Il s’accrocha dans le virage, sans parvenir à combler son retard. Distancé peu à peu, il passa le relais à Ikuya.

Son temps de réaction était de –0,3 seconde.

Un faux départ.

Ils furent disqualifiés sur-le-champ.

Tout en regardant Ikuya sortir du bassin, Haruka éprouva une étrange sensation. Même pendant les entraînements, il ne l’avait jamais vu manquer un départ. Avait-il cédé à l’impatience ? À la nervosité ? Ou alors…

Makoto s’adressa à Haruka à voix basse.

— Je me fais peut-être des idées, mais…

Son regard restait fixé sur Ikuya, qui se hissait sur le bord.

— Il a peut-être fait exprès de partir trop tôt parce qu’il s’inquiétait pour nous.

Compte tenu de l’état de Makoto après son épreuve de fond, participer au relais nage libre était effectivement imprudent. Aucun nageur des autres équipes ne venait de disputer le mille cinq cents mètres. Pour commencer, rien n’obligeait Haruka et les autres à participer à ce relais. Sans l’acharnement de Haruka et sa promesse faite à Natsuya…

Le relais quatre nages aurait lieu un peu plus tard, après une pause. D’ici là, Makoto aurait peut-être récupéré une partie de son endurance.

Était-ce à cela qu’Ikuya avait pensé ?

Mais dans ce cas, pourquoi se serait-il également inquiété pour Haruka ? Makoto avait bien dit « nous ». Alors que Haruka ne voyait aucune raison de se préoccuper de lui, une idée lui traversa soudain l’esprit.

— À cause de ma… blessure ?

Makoto releva ses sourcils inclinés et acquiesça.

Haruka baissa les yeux vers son pied. Le bleu était effectivement encore très visible. Pourtant…

C’était ridicule. En l’ayant regardé nager tout à l’heure, n’importe qui pouvait voir qu’il ne nageait pas comme un blessé. Et même si Ikuya avait interprété son attachement à la nage libre comme une forme de détermination, cela ne justifiait pas de provoquer un faux départ. Il lui suffisait de dire qu’il ne participerait pas.

Haruka décida donc qu’Ikuya ne l’avait pas fait volontairement. Makoto réfléchissait trop. Il préféra s’en convaincre.

— Désolé.

Après cette excuse laconique, Ikuya retira son bonnet et ses lunettes, puis leva les yeux vers Haruka sous ses longs cils.

Ce regard n’avait plus rien de cette lueur sombre et perçante qu’il avait autrefois. Ikuya ne souriait pas, mais n’affichait pas non plus une expression coupable. Il le regardait simplement, avec sa franchise habituelle.

Incapable de comprendre ses véritables intentions, Haruka se contenta de fixer Ikuya, encore ruisselant.

— Espèce d’idiot. T’as gâché toute ma nage.

Asahi tendit le poing et frappa légèrement Ikuya à la poitrine. Puis il éclata de rire.

— Ce sera pour la prochaine fois. On se rattrapera au relais quatre nages.

Makoto posa une main sur l’épaule d’Ikuya et l’autre sur celle d’Asahi, puis se tourna vers Haruka. Asahi lui tendit le poing droit.

Une volonté farouche brillait dans les yeux qu’Ikuya posait sur lui.

Malgré leur disqualification, le moral de l’équipe n’avait pas baissé. S’ils lui avaient ouvertement montré leur inquiétude, comment aurait-il réagi ? Aurait-il de nouveau refusé de les considérer comme ses camarades ?

C’était ridicule. Ce n’était pas l’esprit d’équipe qui permettait de nager plus vite. Les camarades étaient contraignants, étouffants…

Et pourtant, leur présence avait quelque chose d’étrangement chaleureux.

— Allons-y.

Haruka tourna les talons. Tandis qu’il s’éloignait, il sentit silencieusement une énergie commencer à brûler au fond de lui.

Une courte pause séparait le relais nage libre du relais quatre nages. Il était difficile pour un établissement de réunir huit nageurs différents, plus encore au sein d’un même niveau, si bien qu’un même élève devait souvent participer aux deux épreuves. Pendant cet intervalle, chaque équipe en profitait pour s’échauffer ou recevoir les derniers conseils de ses aînés.

Nao appela également Haruka et les autres, qui le rejoignirent à la limite entre le passage et le bord du bassin.

— Vous vous êtes bien débrouillés jusqu’ici. Il ne reste plus que le relais quatre nages. Nagez de tout votre cœur !

— Oui.

— Une équipe de relais, c’est une rencontre qui ne se produit qu’une fois. Vous ne pourrez pas toujours nager avec les mêmes personnes. Et même au cours d’une saison, cette compétition est pratiquement la seule où vous pouvez constituer une équipe uniquement avec des nageurs de la même année. La prochaine fois que vous pourrez vous retrouver tous les quatre, ce sera donc ici, dans un an.

— …Oui.

— Et si, à ce moment-là, ne serait-ce que l’un de vous manque à l’appel, alors vous ne pourrez plus jamais nager avec cette équipe.

La sueur perla dans le dos de Haruka, puis se mit lentement à couler le long de sa peau.

Il comprenait enfin ce que cette compétition représentait pour Shôta et les élèves de deuxième année. Ce n’était pas un simple tournoi destiné à mesurer leurs temps. Il en allait de même pour Nao et les troisièmes années. Pour chacun d’entre eux, cette journée possédait forcément une signification particulière.

C’était cela, ne plus pouvoir nager.

Et c’était cela, nager en équipe.

Même s’il existait d’autres endroits où nager, ces coéquipiers-là ne se trouvaient qu’ici.

Haruka serra brièvement le poing.

— Ne t’inquiète pas, Nao-senpai. Malgré les apparences, on est plutôt tenaces.

Asahi venait de prononcer une phrase dont le sens paraissait à la fois clair et assez douteux.

— Exactement. Accrochez-vous à la vie. Traversez-la avec audace. Continuez à avancer sans aucune retenue. Si vous voulez nager de nouveau avec cette équipe, faites preuve d’une détermination à la hauteur de ce souhait. Ne vous laissez pas déstabiliser par des détails. Gardez une volonté inébranlable !

— Oui.

Les sentiments de Nao leur parvenaient avec force. Haruka comprit alors le véritable sens d’une rencontre qui ne se produit qu’une fois. La fragilité, le caractère éphémère et la solitude propres aux liens entre camarades s’accompagnaient aussi d’un éclat semblable à celui du verre.

— Pour pouvoir encore nager ensemble l’année prochaine, puis l’année suivante, gravez dans vos cœurs le relais que vous allez disputer maintenant. Faites-en un souvenir que vous n’oublierez jamais. Montrez-nous quelque chose…

Nao marqua une pause.

— Quelque chose d’inoubliable !

— Oui !

Leurs quatre voix s’accordèrent parfaitement. Leurs sentiments se superposèrent.

Le relais qu’ils allaient nager revêtait désormais une immense importance. Pour en faire un souvenir inoubliable, ils ne pouvaient pas perdre. Pour le graver en eux, ils devaient absolument gagner. Pour transformer leur désir de nager de nouveau ensemble en une certitude, ils devaient dépasser leurs limites.

Tous les quatre en avaient désormais pleinement conscience.

L’appel des nageurs pour le relais quatre nages retentit. Les tribunes s’animèrent, et le chant d’encouragement entonné par Shôta monta encore d’un cran. Peu à peu, les élèves de deuxième et de troisième année du club se joignirent à lui, jusqu’à former un immense chœur.

Le collège d’Iwatobi et celui de Sano avaient été placés dans la même première série. Haruka aperçut également la grande silhouette élancée de Sôsuke. Celui-ci se frappait le corps à différents endroits. Makoto lui avait déjà expliqué que cela permettait de stimuler les muscles. Lorsque Haruka lui avait demandé si cela faisait réellement nager plus vite, il lui avait répondu que le gain pouvait atteindre quelques dixièmes de seconde. Cela semblait donc utile pour des nageurs que presque rien ne séparait.

Alors qu’ils s’apprêtaient à rejoindre leurs couloirs, Sôsuke interpella Haruka.

— J’ai enfin compris ce que ressentait Rin.

— Quoi ?

— La pression qu’on ressent quand tu nous rattrapes, Nanase.

— Et alors ?

— Pendant la course, j’en avais la peau qui picotait. C’était la première fois que ça m’arrivait.

— Donc ?

— Mais maintenant, je l’ai déjà vécue. La prochaine fois, je ne te laisserai pas me dépasser !

— Encore faudrait-il que tu réussisses à rester devant moi.

Haruka répondit d’un ton léger, le coin des lèvres légèrement relevé. Sôsuke lui rendit un sourire plein de défi.

Ils se fixèrent dans les yeux pendant quelques secondes, puis le coup de sifflet les força à se séparer et à rejoindre chacun leur couloir.

Tout en effectuant ses étirements avant le départ, Makoto lui adressa la parole.

— Dis, Haru. Quand tu as rejoint le club, tu pensais vraiment que je m’y étais déjà inscrit ?

Toujours penché en avant, Haruka lui répondit vaguement, se demandant pourquoi il abordait ce sujet maintenant.

— Ouais.

Makoto poursuivit en faisant passer au-dessus de sa tête ses mains jointes derrière son dos.

— Tu ne t’es jamais dit que, même si je ne m’étais pas encore inscrit, j’aurais rejoint le club de toute façon dès que toi, tu l’aurais fait ?

Il l’affirma presque comme une évidence, ses sourcils relevés.

— Je ne sais plus. J’ai oublié.

La poitrine appuyée contre ses genoux tendus, Haruka répondit d’un ton évasif.

Je me demande comment c’était vraiment.

Il se répéta ces mots en silence.

Au fond, cela n’avait aucune importance. Si Makoto voulait croire les choses ainsi, cela lui convenait. S’il avait besoin de transformer une coïncidence en fatalité pour y voir un lien entre eux, Haruka n’y voyait aucun inconvénient.

Après la série de coups de sifflet brefs, Makoto entra dans l’eau au long coup de sifflet.

Au suivant, il saisit la barre de départ et plaqua ses deux pieds contre le mur.

— À vos marques !

Il ramena fermement son corps vers la paroi et attendit le signal.

Pousse tes genoux vers le mur.

À l’instant où la voix de Nao traversa son esprit, le bref signal électronique retentit.

Son corps réagit. Il déplia le bas de son dos et poussa ses genoux comme s’il cherchait à les cogner contre le mur. Puisant dans toute la force de la paroi, Makoto s’élança dans les airs. Ce bref instant de suspension lui parut durer une éternité.

Plus loin. Plus loin que tous les autres.

Dès son entrée dans l’eau, il entama ses ondulations Vassallo. En dos, il était impossible d’accélérer autant qu’en crawl ou en papillon. Les ondulations sous-marines jouaient donc un rôle d’autant plus important. Ce ne fut qu’à la limite des quinze mètres qu’il passa aux battements de jambes et remonta à la surface en commençant ses mouvements de bras.

D’immenses acclamations lui parvenaient. Parmi elles, certaines voix criaient son nom. Lorsqu’il inspira pendant le retour aérien de son bras, il tenta de vérifier la position des autres couloirs.

Il ne vit personne.

Il ignorait quelle avance il avait prise. Mais, qu’elle soit importante ou non, ce qu’il devait accomplir ne changeait pas.

Rejoindre mes camarades avant tous les autres !

Makoto ne pensa plus qu’à cela et continua à frapper l’eau.

Au virage des cinquante mètres, il pivota en faisant tourner son corps. Il posa la plante de ses pieds contre le mur et, après s’être assuré d’y avoir accumulé suffisamment de force, la libéra d’un seul coup.

Il croisa les autres nageurs en ressentant pleinement la résistance de l’eau. Puis il reprit ses ondulations Vassallo, comme pour transpercer cette résistance.

Soudain, une odeur de marée lui parvint.

Bien qu’il se trouvât sous l’eau, il sentit distinctement le parfum de la mer dans ses narines.

Il nageait dans l’océan.

Il était revenu dans cette mer.

Au-delà de la surface, le ciel bleu oscillait doucement. Même à travers l’eau qui défilait autour de lui, il distinguait parfaitement l’intensité de ce bleu.

Salut.

Lorsque Makoto remonta vers la surface en lui adressant cette salutation, le ciel éclatant l’accueillit. La mer, qui en reflétait la lumière, scintillait. Brillante comme un diamant et ondulant avec la douceur d’une guimauve, elle enveloppa tendrement Makoto.

Il avait réussi à accepter ses nouveaux camarades.

Il sentait désormais clairement qu’ils étaient devenus une véritable équipe. C’était précisément pour cette raison qu’il pouvait contempler ce paysage. C’était pour cela qu’il pouvait le ressentir.

Asahi, Ikuya et Haruka existaient avec force au plus profond de Makoto.

La présence de ses camarades le transforma en créature marine. Ce lien inébranlable se grava dans son cœur. Agitant sa nageoire caudale et faisant onduler tout son corps, il nagea plus vite que n’importe quelle créature peuplant la mer.

Il devait aller vite.

Cette pensée s’imposa puissamment à lui.

Vers l’endroit où ses camarades l’attendaient.

Ikuya se tenait sur le plot de départ, synchronisant sa respiration sur celle de Makoto. L’esprit concentré sur son centre de gravité, il attendait cet instant sans bouger.

Lorsque le bras de Makoto se tendit fermement, Ikuya amorça son départ. Tout en évaluant le bon moment, il recula sa jambe arrière. Puis, au moment précis où la main de Makoto toucha le mur, il poussa sur sa jambe avant.

Son temps de réaction fut de zéro.

— Ikuya !

Alors qu’il flottait dans les airs, il entendit la voix de Makoto.

Cette voix le poussa en avant.

Après son entrée dans l’eau, il adopta une position profilée et fendit l’eau. Une traction, puis un mouvement de jambes. Il remonta à la surface en rétablissant son équilibre grâce à une ondulation.

Il saisit l’eau. Il la repoussa de ses jambes. Transformant sa résistance en force de propulsion, il la traversa.

Il ne laisserait personne le rattraper.

Porté par cette détermination, Ikuya continua à nager.

Au virage des cinquante mètres, il reçut la force du mur. Une traction, puis un mouvement de jambes. Il lut les mouvements de l’eau et se glissa dans son courant. Il ramena l’eau vers lui, l’accueillit, puis transforma de nouveau sa résistance en propulsion pour accélérer.

Soudain, un souvenir se mit à couler dans l’eau.

Satomi.

Puis un autre.

Natsu-nii.

Ce n’étaient pas les photographies qu’il avait enterrées ce jour-là. Les souvenirs qu’il portait en lui défilaient un à un dans l’eau.

Tous représentaient des instants insignifiants, des scènes qui ne méritaient même pas vraiment d’être racontées.

Satomi se tenait debout. Natsuya courait. Ikuya était suspendu à une barre fixe. Satomi lisait un livre. Natsuya buvait du thé d’orge directement au bec de la bouilloire. Ikuya peignait un portrait d’eux trois.

Des fragments d’un quotidien paisible, trop ordinaires pour qu’on puisse même les appeler des souvenirs.

Pourtant, aussi banals soient-ils, chacun d’eux était précieux.

Il ne pouvait ni les jeter ni les oublier.

Il devait tous les porter.

Il lui faudrait aussi la force de porter tous les souvenirs qui s’accumuleraient désormais. C’était précisément de cette force dont il avait besoin.

L’avenir reposait sur l’ensemble du passé.

Il venait enfin de le comprendre.

Parmi les souvenirs qui défilaient apparurent les visages de ses camarades. Asahi dressait ses cheveux en pointes tout en jurant. Makoto posait sa grande main sur l’épaule d’Ikuya. Haruka le regardait avec sa mine revêche habituelle.

Attiré par cette chose qui brillait dans ses yeux, tout au fond de son regard, Ikuya tendit la main.

Pour avancer.

Pour frapper à la porte de l’avenir.

Pour graver cet instant dans son cœur.

Allez, Ikuya !

Tout en réglant finement sa respiration, Asahi attendait Ikuya. Le plot de départ semblait chercher à repousser le poids de son corps. Asahi le maintenait sous lui par la seule force de ses muscles, tous ses sens en alerte.

Viens. Viens. Viens.

Le bras d’Ikuya s’allongea. Puis vint sa dernière traction.

Il arrive !

Asahi poussa sur sa jambe arrière. Il ne regardait pas la main d’Ikuya. Ses sens lui indiquaient le bon moment.

J’y vais !

Il tendit sa jambe avant et s’élança dans les airs.

— Asahi !

Je t’entends, Ikuya !

Après son entrée dans l’eau, il adopta une position profilée et entama ses ondulations.

Youhou !

Comme s’il libérait d’un seul coup toute la frustration accumulée pendant la nage libre, il commença ses mouvements de bras.

C’est ça ! C’est ça ! C’est ça !

Son corps bondissait. Il se sentait léger. En y mettant toute sa volonté, il avait presque l’impression qu’il pourrait voler jusqu’au mur opposé, comme un poisson volant. Cette sensation de liberté qui le traversait de part en part délivrait rapidement son corps de toute entrave.

Sakuyuki !

Dans la même série, Sakuyuki venait de plonger. Asahi ne l’avait pas vu. Il l’avait senti.

Alors, Sakuyuki ? Je suis rapide, pas vrai ? Tu peux me rattraper ?

Jusqu’à l’école primaire, Sakuyuki avait été plus rapide que lui en papillon.

Mais plus maintenant.

Asahi avait découvert le plaisir de savoir nager. Il avait découvert ce que signifiait nager avec des camarades.

Je me suis entraîné tous les jours. Je n’ai pas séché une seule fois.

Il avait beau faire tourner ses bras, frapper l’eau de ses jambes, il n’avait pas l’impression que son endurance finirait par s’épuiser.

Voilà ce que ça donne quand je m’y mets sérieusement.

Une énergie nouvelle jaillissait continuellement en lui, sans limite, sans fin.

Sakuyuki… c’est grâce à toi.

Il lui avait demandé pourquoi il continuait à nager. Il lui avait dit que, peut-être, c’était simplement parce qu’il aimait ça.

Asahi n’avait pas pu le nier.

Il avait été forcé de l’admettre.

Il aimait nager.

Il ignorait pourquoi. Il ne se souvenait même pas du moment où il avait commencé à aimer ça.

Mais s’il aimait vraiment la natation, alors il ne pouvait pas abandonner. Maintenant qu’il l’avait reconnu, il pouvait enfin s’y consacrer pleinement.

Soudain, le souvenir de la première fois où il avait nagé le crawl lui revint.

Son père venait tout juste de le lui apprendre. Alors qu’ils ne savaient même pas encore respirer correctement, ils s’étaient affrontés pour voir lequel atteindrait le premier les dix mètres.

Affrontés ? Contre qui ?

Il avait oublié.

Il ne se souvenait plus de son nom, mais ce garçon l’avait vraiment agacé. Contre lui, et lui seul, Asahi avait refusé de perdre.

Il avait mobilisé toutes ses forces.

Pas question que je perde.

Il avait fait tourner ses bras aussi vite qu’il le pouvait et battu des jambes avec acharnement. Mais il n’arrivait plus à respirer.

Encore une traction.

Encore un battement.

Jusqu’à cette ligne.

Jusqu’à cette ligne…

Au moment où il avait cru avoir terminé, son père l’avait soulevé hors de l’eau. Sans savoir pourquoi, Asahi s’était mis à pleurer. L’autre garçon avait lui aussi été récupéré par son père, et lui aussi pleurait.

Ils sanglotaient tous les deux.

Qu’est-ce que je raconte ? J’aime nager depuis ce jour-là, pas vrai ?

Cette pensée le fit rire.

Et avec ce rire, une énergie nouvelle jaillit en lui.

Attends-moi, Haru !

Il appela le nom de son camarade.

J’arrive !

Personne ne le rattraperait : il insuffla cette pensée dans ses jambes.

Il arriverait avant tous les autres : il emplit ses bras de cette certitude.

Tout en sentant le lien puissant qui l’unissait à ses camarades se graver dans son cœur, Asahi accéléra en direction du mur.

Et, à cet instant, il franchit une nouvelle ligne.

Sur le plot de départ, Haruka attendait Asahi tout en gardant les yeux fixés sur Sôsuke, placé dans la même série. À travers ses lunettes, celui-ci lui paraissait encore plus élancé que d’habitude.

Désolé. Je vais partir avant toi.

Haruka synchronisa sa respiration sur celle d’Asahi et laissa l’énergie se diffuser dans son corps. Puis, sans la moindre erreur de timing, il s’envola.

— Vas-y, Haru !

La voix d’Asahi le poussa en avant. Mais elle n’était pas seule. Celles de Makoto et d’Ikuya le portaient elles aussi. Il entendait également Shôta, Nagisa et Kisumi.

Haruka transforma toutes ces voix en énergie, qui s’embrasa au plus profond de sa poitrine.

Il entra dans l’eau, le corps brûlant. La vapeur l’enveloppa. Ses sentiments, trop puissants pour être contenus, déferlèrent en lui. Les gravant dans son cœur, Haruka devint un unique rayon de lumière qui transperça l’eau.

Elle se refermait puissamment sur lui.

Il était capable de l’accepter tout entière.

Ils ne fusionnaient pas pour ne former qu’un seul corps. L’eau ne le bousculait pas non plus. Il la ressentait.

Avec sa peau.

Avec ses yeux.

Avec son cœur.

Puis, sans douter de ce qu’il percevait, il reconnaissait tout ce qu’elle était. Bien qu’ils fussent de natures différentes, l’eau et lui reconnaissaient profondément la valeur de l’existence de l’autre.

Makoto avait dit qu’ils ressemblaient à l’eau.

C’était peut-être vrai.

Le paysage qui s’offrait à lui en cet instant le lui prouvait mieux que tout.

Un paysage qu’il n’aurait jamais pu voir seul, quelle que soit sa manière de nager.

Une sensation qu’il n’aurait jamais pu éprouver seul, quels que soient ses progrès.

Une vitesse qu’il n’aurait jamais pu faire naître seul, aussi intensément qu’il la désirât.

Et pourtant, il dépassa même cette vitesse fulgurante.

Rin… Quel paysage vois-tu, toi ?

Haruka concentra toute l’énergie qu’il libérait dans son centre de gravité.

À mesure que la pression de cette énergie augmentait, une lumière éblouissante se mit à rayonner au cœur de Haruka. Cette lueur intense grandit peu à peu, jusqu’à envelopper tout son corps.

Soudain, le paysage autour de lui disparut. L’eau comme les acclamations s’évanouirent, et Haruka se retrouva à nager dans une obscurité et un silence absolus, brillant tel un poisson des profondeurs.

Il continua d’avancer dans un monde dépourvu de haut comme de bas, où même le cours du temps n’existait plus.

Puis, finalement, la lumière qu’il émettait s’éteignit à son tour.

Haruka lui-même commença à disparaître…

Et alors descendit sur lui…

le néant.

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