Free! t2 chapitre 11
Believe
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Traduction : Lustella
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Asahi engloutit son bentô de riz sauté avec une énergie impressionnante, puis se leva, les joues gonflées comme celles d’un écureuil.
— À partir d’aujourd’hui, je participe à l’entraînement du midi.
Il rangea son bentô tout en projetant des grains de riz autour de lui. Haruka aurait préféré qu’il attende d’avoir fini de manger avant de parler. Non, avant même ça, il aurait surtout voulu qu’il cesse de venir manger ici. S’il était si pressé, il n’avait qu’à déjeuner à sa propre place.
— À plus tard.
— Ouais.
Kisumi lui adressa un signe de la main avec le sourire, puis, après l’avoir regardé partir, se tourna vers Haruka.
— L’entraînement du midi ?
— L’entraînement à sec du club de natation. Makoto fait aussi de la musculation et ce genre de choses.
— Et toi, Haru ?
S’il avait pu nager, cela ne l’aurait pas dérangé, mais s’entraîner sur la terre ferme ne l’intéressait pas.
— J’ai des choses à faire pour le comité de la bibliothèque.
— Mais tu n’es pas de permanence aujourd’hui, si ?
— J’écris ma fiche de lecture dans la salle de la bibliothèque.
— Waouh, une fiche de lecture ? J’ai hâte de voir ça. Celle sur Le Vieil Homme et la Mer était géniale. Commencer par : « Tout ce que je peux en dire, c’est que ce sont des efforts inutiles », avant de conclure par : « Ce n’est pas quelque chose qu’un vieil homme devrait faire »… C’était bien du Haru tout craché.
Nao l’avait publiée dans le Bulletin de la bibliothèque.
— Alors que tu n’en disais absolument rien de positif, ça m’a quand même donné envie de le lire.
Grâce à cela, Le Vieil Homme et la Mer était désormais réservé pour les trois prochains mois.
— Et aujourd’hui, tu écris sur quel livre ?
— Le Citron.
— Oh. Et tu vas écrire quoi dans ta fiche ?
Plus important encore, Haruka observait depuis un moment le bentô de Kisumi. Quelque chose qui ressemblait à du poulet recouvert de sauce tomate. Dans la sauce, des oignons finement émincés et quelque chose de vert. Ce n’était pas de l’avocat, comme la dernière fois…
— Ça ? C’est du poulet sauté. Le vert, ce sont des cornichons.
Kisumi se plaça de façon à les dissimuler aux regards des autres, puis déposa une portion sur le couvercle de son bentô.
— Vite, maintenant !
Une étrange tension d’urgence s’installa.
— D’accord.
Puisque Kisumi s’était donné tout ce mal, Haruka décida d’y goûter. Le poulet avait été laissé sur le feu jusqu’à ce qu’il grille légèrement : croustillant à l’extérieur, il restait juteux à l’intérieur. La sauce tomate lui parut un peu sucrée, mais cela s’accordait parfaitement avec l’acidité des cornichons.
C’était bon.
— Délicieux, pas vrai ?
— Ouais.
— Alors, tu vas écrire quoi dans ta fiche de lecture ?
— « Si vous voulez rêvasser, faites-le chez vous. »
Kisumi laissa échapper un petit rire.
Soudain, les voix des filles qui mangeaient leur bentô près de la fenêtre parvinrent aux oreilles de Haruka.
— Il court encore.
Il n’avait pas besoin de regarder dehors pour savoir de qui elles parlaient. C’était Natsuya.
— J’ai entendu dire que c’était le capitaine du club de natation.
— Je me demande comment il fait pour courir avec cette chaleur.
— Sérieusement, rien que de le regarder, j’ai l’impression de cuire.
— Les types passionnés comme ça, ce n’est plus à la mode.
— Qu’est-ce que c’est lourd…
Haruka comprenait mieux, maintenant. Il semblait exister un gouffre considérable entre les valeurs d’Asahi et celles du reste du monde.
— Regardez, regardez. Il y en a un autre qui arrive.
— C’est lourd… Comme si un seul ne suffisait pas à nous donner chaud, maintenant ils se multiplient.
— Qu’est-ce qu’on va faire s’ils continuent d’augmenter comme ça ?
— Beurk, je ne supporterais pas.
— Hé, ce ne serait pas notre idiot ?
— Si, c’est bien lui.
— Donc il est idiot et lourd, maintenant ?
— La honte !
Courage, Asahi.
— Nanase-kun, tu vas aussi à la bibliothèque ?
Après avoir terminé son bentô et essuyé son bureau, Haruka s’apprêtait à quitter la salle, ses feuilles et son livre à la main, lorsque Satomi l’interpella.
— Allons-y ensemble.
Elle leva ses propres feuilles et son livre pour les lui montrer.
Celui-ci s’intitulait La Tombe du chrysanthème sauvage. À en juger par le mot « tombe » dans le titre, ce devait être le genre d’histoire à faire pleurer. Puisque Satomi le lisait, cela ne pouvait en tout cas pas être un récit d’horreur.
Dans le couloir, elle jeta un coup d’œil au livre de Haruka.
— Comment ça se lit ?
Le titre était écrit avec des kanji assez complexes.
— Le Citron.
— Waouh, ça a encore l’air difficile. L’auteur est célèbre ?
Haruka n’en savait rien.
— Il est déjà mort.
— …
Ils poursuivirent un moment leur chemin en silence, mais Satomi reprit la parole tandis qu’ils montaient l’escalier.
— Tu sais, Ikuya-kun attend vraiment la prochaine compétition avec impatience.
Le sujet était passé du Citron à Ikuya.
— Dès qu’il lui reste un peu de temps après l’entraînement, il va au au club de Bandô.
C’était sans doute pour cette raison qu’il avait refusé de venir encourager Kisumi.
— En voyant Ikuya-kun, je me suis dit que moi non plus, je ne pouvais pas me laisser distancer…
Est-ce qu’elle nageait elle aussi au club de Bandô ? Pourtant…
— Tu n’avais pas arrêté ?
Satomi secoua légèrement la tête.
— Non. Je ne pouvais pas vraiment laisser Ikuya-kun tout seul, alors je n’ai pas réussi à arrêter.
— Alors, pourquoi ?
Pourquoi avait-elle affirmé le contraire, ce jour-là ?
— C’est Natsu-nii qui me l’a demandé. Il voulait que je nage quelque temps au club du collège. J’ai beaucoup hésité, mais je n’arrêtais pas de me répéter que c’était pour le bien d’Ikuya-kun… Seulement, en le voyant avec toi, Nanase-kun, et les autres, j’ai compris que je m’étais trompée.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il a l’air tellement vivant avec vous. Ikuya-kun est un peu maladroit. Il se renferme et donne l’impression de détester les gens, mais je ne crois pas que ce soit vraiment ça. Je pense qu’il est simplement un peu craintif. Parce que s’il rencontre des personnes comme toi et les autres, capables de vraiment le comprendre, alors même lui peut se faire des amis.
Le comprendre vraiment… C’était assez discutable. Et puis, depuis quand étaient-ils devenus amis ?
— J’ai compris qu’il n’était pas nécessaire de chercher à le rendre plus fort en le repoussant. Ikuya-kun devient déjà plus fort, petit à petit, et je n’ai pas besoin de m’inquiéter autant. Il peut avancer doucement, pas à pas…
Arrivée en haut de l’escalier, Satomi lui adressa un sourire en reprenant légèrement son souffle. Un sourire qui semblait dire : Moi non plus, je ne peux pas me laisser distancer.
Ils poursuivirent côte à côte dans le couloir et passèrent par hasard devant la salle d’économie domestique. À travers la porte ouverte, Haruka aperçut Tomo en train de grimper sur un escabeau. Essayait-elle encore d’attraper une marmite ou quelque chose du même genre ? S’ils s’en servaient aussi souvent, ils n’avaient qu’à la ranger plus bas.
— Dis, il y a quelque chose que j’aimerais te demander, Nanase-kun…
Satomi venait de s’adresser à lui d’une petite voix, les yeux baissés avec embarras, lorsque Haruka remarqua soudain que le verrou de l’escabeau n’était pas enclenché. Il entra aussitôt dans la salle.
— C’est dangereux si tu ne le verrouilles pas.
Il avait choisi le pire moment pour parler. Tomo, qui venait enfin d’atteindre la marmite en se hissant sur la pointe des pieds, perdit l’équilibre sous l’effet de la surprise. L’un des côtés de l’escabeau se déroba. Comme celui-ci n’était pas verrouillé, il s’ouvrit brusquement, et Tomo, la marmite entre les mains, ne put rien faire d’autre que tomber.
Le cri de Tomo. Haruka qui se mettait à courir. La marmite entraînant de la farine blanche dans sa chute. Le Citron jeté au sol.
Elle tombait d’une hauteur de 1,20 mètre. Tant qu’elle ne se cognait pas la tête, elle ne devrait pas être grièvement blessée. Jugeant qu’il ne pourrait pas la retenir avec ses seuls bras, Haruka glissa tout son corps sous elle. Il la rattrapa en saisissant fermement ses épaules. La marmite rebondit sur le sol et un nuage de poudre blanche s’éleva dans les airs. L’escabeau s’effondra avec fracas, Satomi poussa un cri, et la farine les enveloppa tous deux comme si elle venait d’exploser.
— Tu vas bien ?
Il était censé avoir protégé le haut de son corps. Haruka maintenait les épaules de Tomo entre ses bras, mais elle avait tout de même pu se cogner les jambes ou les hanches. Sans doute encore incapable de comprendre ce qui venait de se passer, elle fixait son visage avec stupeur.
— …Nanase-kun…
— Tu peux te lever ?
— Hein… ?
Tomo tourna les yeux vers la farine blanche qui flottait autour d’eux. Ce ne fut qu’à cet instant qu’elle sembla enfin prendre conscience de leur position. Décontenancée, elle s’écarta précipitamment de Haruka.
— Tu peux te lever ? répéta-t-il.
— …Oui.
Tomo se remit debout. Tout en la regardant faire, Haruka dégagea son pied droit, coincé sous l’escabeau.
— Tu as mal quelque part ?
— …Non.
Il fut soulagé. Il ne pouvait cependant pas rester indéfiniment allongé sur le sol au milieu du nuage de farine. Lorsqu’il tenta à son tour de se relever, une douleur fulgurante lui traversa la cheville droite.
— … !
Ses genoux cédèrent malgré lui.
— Nanase-kun !
Tomo et Satomi crièrent en même temps. Haruka leva la main droite pour arrêter Satomi, qui accourait vers lui.
— Ça va. J’ai juste perdu l’équilibre…
Il essaya de se remettre debout, mais la douleur le transperça de nouveau. Cette fois, il parvint tant bien que mal à ne pas retomber, mais il lui était impossible de faire porter son poids sur son pied droit.
— L’infirmerie ! Nanase-kun, il faut aller à l’infirmerie !
Tomo saisit sa main gauche, passa son bras autour de ses épaules et le soutint.
— Hé… Attends…
— Ne parle pas ! Il faut te faire soigner tout de suite !
Elle venait de le transformer en grand blessé. L’essentiel était que Tomo n’ait rien. Haruka se sentit soulagé en avançant, appuyé sur son épaule. Tandis qu’elle le conduisait à l’infirmerie, il trouva également le moyen de se réjouir que, par chance, cette farine n’ait pas encore servi.
Lorsque l’entraînement commença, la douleur avait déjà disparu. Les patchs médicamenteux modernes semblaient plutôt efficaces. En retirant le bandage, Haruka répandit une odeur de pommade dans tout le vestiaire.
— Haru, tu es sûr que ça va ? Tu ne devrais pas aller à l’hôpital ?
L’habitude de Makoto de se mêler de tout refaisait surface.
— Hé, c’est quoi, ça ?
Pourquoi Asahi avait-il l’air surpris maintenant, alors qu’ils étaient dans la même classe ?
— Tu t’es cassé quelque chose ?
Apparemment, Ikuya estimait qu’une fracture n’empêchait pas de nager.
— Ce n’est qu’un bleu. Ça va déjà mieux.
Haruka retira le patch et examina l’endroit où il s’était cogné. La peau avait pris une teinte bleu vif assez impressionnante, mais il ne ressentait plus aucune douleur.
— Haru, ce n’est pas gonflé ?
Il aimerait vraiment que Makoto cesse de se comporter comme son tuteur.
— Ce n’est rien.
— Fais-le examiner à l’hôpital.
Haruka se retourna, agacé par leur insistance, et découvrit Nao derrière lui. Maintenant qu’il y pensait, il avait entendu dire qu’il revenait au collège aujourd’hui.
— Je n’ai plus mal.
— Mais c’est gonflé, non ?
— C’est juste un peu bleu…
— Qu’est-ce que l’infirmière t’a dit ?
— …Que ce n’était qu’un soin provisoire.
— Alors va à l’hôpital.
La compétition approchait. Il ne pouvait pas se permettre de faire une pause pour si peu. Il n’avait même pas encore totalement maîtrisé le crawl biaxial.
— Peu importe. Je vais bien.
— Pourquoi est-ce que tu décides ça tout seul ? Tu as des connaissances médicales, peut-être ?!
La force de la voix de Nao le prit de court. Ce fut seulement à cet instant que Haruka comprit.
Nao parlait de lui-même.
Il avait aggravé son état en se fiant trop facilement à son propre diagnostic, puis avait été rongé par le regret pendant six mois.
Tous ces sentiments transparaissaient dans sa voix, et il ne laissait à Haruka aucune possibilité de protester.
À l’hôpital, le diagnostic tomba : ce n’était qu’une contusion. On lui appliqua le même genre de patch qu’à l’infirmerie. Comme il avait le droit de nager tant qu’il ne ressentait aucune douleur, Haruka participa à l’entraînement du lendemain. Lorsqu’il rapporta le diagnostic à Nao, celui-ci lui ordonna d’arrêter plus tôt pour aujourd’hui, tandis que Natsuya lui recommanda de nager tranquillement et de sortir avant les autres.
La compétition avait lieu après-demain. Une irritation, à mi-chemin entre l’impatience et la frustration, lui serrait la poitrine lorsqu’il plongea dans l’eau.
En restant conscient de son centre de gravité, il adopta sans forcer une position profilée, puis entama quelques ondulations légères. Il accueillit doucement l’eau et entreprit de parcourir mille mètres en crawl biaxial, sans jamais forcer.
Soudain, quelque chose lui apparut. Peut-être était-ce parce qu’il nageait avec légèreté, parce qu’il avait enfin réussi le mouvement « 2G-2D » de Sôsuke, ou simplement parce qu’il était arrivé au stade où il pouvait le comprendre. Quoi qu’il en soit, il réalisa qu’il s’était jusque-là trop concentré sur ses axes. Passer harmonieusement de l’un à l’autre n’était qu’un moyen, pas une fin. Le crawl biaxial servait avant tout à nager vite.
En revenant à l’essentiel, il comprit que, crawl biaxial ou non, quelle que soit la technique employée, il nageait toujours dans l’eau.
Cette évidence était si simple qu’il faillit en rire, oubliant presque qu’il était en train de nager.
Soudain, l’eau vint à la rencontre de Haruka. Il lui répondit et libéra ses sensations. Elle afflua vers lui avec force. Il n’avait plus besoin de se retenir. Il n’y avait plus ni trouble ni hésitation. Ils se reconnaissaient simplement l’un l’autre. Il l’acceptait, et se laissait accepter en retour.
Lorsqu’il acheva ses mille mètres, une main se tendit vers lui depuis le bord de la piscine. C’était Ikuya.
Sous ses longs cils, il déclara sèchement :
— Ne force pas trop.
Haruka ne ressentait aucune douleur au pied. Pas même la moindre gêne. Seul le bleu, d’une couleur presque ridiculement vive, subsistait.
Il saisit la main d’Ikuya.
— Merci.
Ikuya avait beau être de petite taille, il le hissa avec une force surprenante. La preuve que le bas de son corps était parfaitement équilibré.
— Satomi m’a raconté. Tes exploits héroïques, Nanase.
C’était à cause de rumeurs comme celle-là que Tomo avait l’air si abattue. À chaque récréation, Haruka aurait presque préféré être celui qui lui demandait si elle allait bien.
— Nao-senpai a dit que tu devais t’arrêter pour aujourd’hui.
Haruka regarda Nao. Il semblait corriger le papillon d’Asahi. Il était impressionnant qu’après seulement deux années de natation, Nao soit déjà capable d’enseigner avec autant de précision. Peut-être aimait-il profondément ce sport, ou peut-être possédait-il simplement une grande curiosité. Quoi qu’il en soit, Haruka ne pouvait nier la justesse de ses conseils. Leur niveau progressait à une vitesse remarquable.
— Dis à Nao-senpai que je fais encore cent mètres.
Après avoir confié le message à Ikuya, Haruka remonta une nouvelle fois sur le plot de départ.
— Compris.
Tout en écoutant sa réponse laconique derrière lui, Haruka ajusta ses lunettes et s’élança. Alors qu’il flottait un bref instant dans les airs, il sentit le regard d’Ikuya posé sur lui. Il n’exprimait ni la rivalité nue de Rin et Sôsuke, ni l’admiration presque sucrée de Nagisa. Encore moins l’attention protectrice de Makoto. Ikuya cherchait à faire face à cette chose qui se trouvait en Haruka, cette chose que Haruka lui-même ne comprenait pas.
Il glissa dans l’eau comme pour échapper à son regard.
☆
En attendant que Natsuya termine ses longueurs, Nao s’était réfugié dans la maigre ombre d’un arbre afin d’échapper au soleil devenu plus intense.
Le crawl de Natsuya était toujours aussi puissant. À chaque mouvement, il mobilisait pleinement son corps musclé et frappait l’eau comme s’il cherchait à expulser l’excès d’énergie qui débordait de lui. Pourtant, il n’oubliait jamais la finesse nécessaire à chaque instant. Tous les muscles de son corps coopéraient organiquement dans un seul but : avancer. Il sublimait ainsi toute cette puissance. C’était sa façon de nager.
Lorsqu’il eut enfin terminé, Natsuya posa les mains sur le bord et se hissa hors de l’eau. Ses muscles contractés reflétèrent la lumière du début de l’été et dispersèrent de petites perles brillantes. Puis il s’avança vers Nao, exhibant sans la moindre gêne son corps bronzé sous le soleil, tandis que d’innombrables rayons semblaient ruisseler sur lui.
Quel frimeur.
Il le faisait exprès, songea Nao.
— Ne te relâche pas, monsieur le manager.
Natsuya découvrit ses dents dans un grand sourire. Nao leva la paume, et Natsuya la frappa d’un claquement sec, projetant quelques gouttes d’eau.
— Tu as l’air en pleine forme.
— On peut dire ça. Et toi ? L’opération s’est bien passée ?
— C’était un traitement, pas une opération. Et il ne s’agissait pas de savoir si ça allait marcher ou non, c’était simplement une précaution. C’est parce que tu présentes les choses comme ça que les première année viennent me voir avec des mines d’enterrement.
— D’accord, désolé. Mais grâce à ça, tu as pu leur parler de pas mal de choses, non ?
Était-ce ce qu’il avait cherché depuis le début ? Ou s’agissait-il simplement des documents à lui apporter ?
— On peut dire ça.
— C’est aussi parce que tu ne parles presque jamais de toi.
Nao ne cherchait pas spécialement à cacher quoi que ce soit. Il n’aimait simplement ni s’apitoyer sur son sort ni se mettre en valeur.
— Ce n’est pas vraiment ça.
— Alors, quand pourras-tu recommencer à nager ?
— Cela dépendra de mon contrôle dans un mois.
— Je vois. Mais dans l’ensemble, ça a l’air bien parti. Et Nanase ?
— Je lui ai ordonné d’arrêter pour aujourd’hui.
Nao désigna Haruka du regard. Celui-ci s’apprêtait justement à saluer la piscine.
— Comment s’en sortent les première année ?
— Comme on pouvait s’y attendre de nageurs expérimentés. Mes connaissances superficielles atteindront bientôt leurs limites.
Nao avait réussi à les guider jusque-là sans se limiter à ce qu’il avait lui-même appris. Il avait dévoré quantité d’ouvrages techniques et rendu visite à d’anciens membres du club après leur diplôme, parvenant ainsi à donner le change. Mais rien ne garantissait que cette façade ne finirait pas un jour par se fissurer. Peut-être même que ses limites seraient révélées dès aujourd’hui.
— Asahi pourra nager le crawl ?
— Le circuit semble l’avoir poussé à devenir sérieux. Maintenant, il s’entraîne avec application. Sans parler de vitesse, il devrait réussir à tenir une centaine de mètres.
— Je vois.
Nao avait entendu dire qu’Asahi avait commencé à courir avec Natsuya pendant la pause déjeuner. Tant qu’il conservait cet état d’esprit positif, il ne devait probablement plus y avoir de raison de s’inquiéter. Ceux qui avaient connu la douleur et réussi à se relever devenaient forts.
— Il fera un bon capitaine.
— Je vois.
Natsuya acquiesça avec un sourire satisfait. Puis son expression détendue se raffermit lorsqu’il tourna les yeux vers Nao.
— Et lui, comment va-t-il ?
— Je pense l’inscrire à la compétition d’après-demain.
— Tu crois que ça ira ?
— Il semble avoir déjà trouvé son équilibre.
— Qu’est-ce que tu vois en lui ?
— Il a l’étoffe d’un prodige. Mais il n’en a pas encore conscience.
— Même toi, tu le penses ?
— Il possède un excellent sens de l’équilibre. Aucun autre élève de première année n’a une position profilée aussi belle.
— Je vois.
— Et puis il y a sa respiration. Il ne s’en rend probablement pas compte, mais il nage d’une façon qui évite de trop faire monter son rythme cardiaque. C’est pour ça que sa vitesse baisse très peu sur les longues distances.
— Je vois.
— Il deviendra rapide. Ikuya, je veux dire.
Peut-être était-ce parce que le soleil du début de l’été s’était intensifié, mais la lumière reflétée dans les yeux de Natsuya brillait davantage, vacillant comme si elle risquait de déborder à tout instant. Face à ce regard, Nao n’aurait même pas pu plaisanter en ajoutant : « plus rapide que toi ».
— …Je compte sur toi.
C’était probablement tout ce que Natsuya était capable de dire.
Ce fut alors que les trois garçons de première année les rejoignirent.
☆
Sôhei conduisait la camionnette de livraison en direction de la mer.
Le coude de son épais bras droit bronzé dépassait seul par la fenêtre, et il riait sous sa barbe courte, agitée par la brise marine, comme s’il avait momentanément oublié tout le reste.
Il n’avait pas repris cette route depuis la compétition de mars. À l’époque, comme il s’agissait de la dernière course de Rin au Japon, il avait pratiquement forcé sa grand-mère, Kyô, à venir. Il lui avait demandé d’assister à la course non pas en tant que mère de Toraichi, mais en tant que grand-mère de Rin.
En repensant à ce qu’il lui avait dit ce jour-là, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver un peu de honte.
— C’est pas Tora. C’est Rin. Je comprends les sentiments que tu projettes sur lui, O-Kyô-san, mais c’est pas ton devoir de regarder correctement ton petit-fils qui fait de son mieux ? Tu regardes pas Tora. Tu regardes Rin. O-Kyô-san, c’est Rin que tu dois voir, pas ton fils Tora.
Il avait probablement pris un ton bien trop moralisateur, mais lorsqu’il avait vu Kyô contempler avec bonheur Rin en train de nager, il avait décidé que cela en avait valu la peine.
Quant à Sôhei, il avait souffert et avait été éliminé en demi-finale. Son fils Asahi, lui, avait coulé en pleine course. Il était resté profondément abattu et avait même presque cessé de manger pendant plusieurs jours.
— Je n’arrive plus à nager le crawl…
Lorsqu’Asahi le lui avait annoncé, Sôhei s’était dit qu’il abandonnerait sûrement la natation. C’était tout à fait son genre. Il se lassait vite et ne persévérait jamais dans rien. En plus, il lui suffisait de toucher un peu à quelque chose pour se comporter comme un expert. Sôhei n’avait aucune intention de le forcer. S’il voulait continuer, qu’il continue. S’il voulait arrêter, cela lui allait également. De toute façon, peu importait ce qu’il faisait si c’était avec des sentiments aussi tièdes. Il pouvait aussi choisir un autre sport. Et ce serait encore mieux s’il annonçait vouloir se concentrer sur ses études, même si Sôhei avait depuis longtemps renoncé à attendre cela de lui.
— J’ai été submergé par le nageur du couloir voisin, et j’ai coulé.
Voilà ce qu’Asahi lui avait raconté. Et, effectivement, ce garçon avait été saisissant.
Sôhei comprenait ce qu’Asahi voulait dire en affirmant que son couloir s’était mis à briller. Ce n’était pas seulement une question de vitesse. Sa nage frappait directement le cœur de ceux qui la regardaient. Cela aurait été encore mieux de pouvoir nager à ses côtés.
Il avait entendu dire que Rin avait changé d’école pour le poursuivre. Tout s’expliquait. Rin était le fils de Toraichi, après tout. Si une nage pareille s’était présentée devant lui, nul doute que Toraichi s’y serait intéressé. Non, pas seulement intéressé. Il aurait probablement dévoilé tout ce qu’il avait en lui : son esprit de rébellion, sa compétitivité et même son hostilité.
Nanase Haruka.
Il appartenait au même club de natation qu’Asahi au collège. Et il participerait à la compétition d’après-demain.
La maison de Kyô apparut devant lui. Malgré le vent venu de la mer et l’érosion du sel qui la rongeait, elle se tenait toujours debout, comme si elle bombait fièrement le torse. Tout comme Kyô elle-même.
Lorsqu’il gara la camionnette, Kyô sortait justement de l’eau et avançait vers lui, ruisselante.
— Toujours au travail, O-Kyô-san ?
Sa tenue blanche de plongeuse en apnée lui allait encore remarquablement bien, songea-t-il. Elle avait officiellement pris sa retraite, mais il avait entendu dire que la coopérative de pêche souhaitait son retour. Elle deviendrait probablement la dernière ama de la région.
— Tiens donc, voilà qui est rare.
Le masque qu’elle avait relevé sur son front reflétait la lumière du début de l’été au point de l’éblouir. Dans le grand baquet rond qu’elle portait, des oursins, des coquillages et quelques turbans gigotaient encore. Elle ne paraissait absolument pas avoir dépassé la soixantaine.
— De temps en temps, faut bien que je vienne brûler un bâton d’encens pour Tora. Il a toujours été du genre à se sentir seul.
Kyô éclata soudain de rire et passa devant Sôhei pour ouvrir la porte d’entrée.
— Gô, nous avons de la visite. Tu peux servir le thé ?
— Ouiii !
Une réponse joyeuse leur parvint depuis l’intérieur. La sœur de Rin était manifestement venue lui rendre visite. Les oursins et les coquillages étaient donc pour elle.
— Ces derniers temps, elle vient tous les week-ends. Depuis le départ de Rin, elle s’imagine que je dois me sentir seule. Elle me traite vraiment comme une vieille femme.
Tout en parlant comme si cela ne la dérangeait pas vraiment, Kyô entra dans la maison. Sôhei la suivit.
Quatre tablettes funéraires étaient alignées sur l’autel bouddhique familial. Celle de Toraichi se trouvait à gauche, à côté de celle de son père. À droite reposaient celles du père et de la mère de Kyô. Les trois hommes avaient été emportés par la mer alors qu’ils étaient encore jeunes.
Malgré cela, Kyô n’avait jamais cherché à s’en éloigner. Elle avait vécu, aimé, haï, craint et guéri avec elle. Pour Kyô, la mer était sans doute la vie elle-même.
Les trophées et les plaques remportés par Toraichi étaient disposés près de l’autel. Plusieurs dataient de courses auxquelles il avait participé avec Sôhei.
— Ça fera huit ans, maintenant.
Il murmura ces mots face à l’autel.
— Puisque nous avons célébré le septième anniversaire l’année dernière.
Sans qu’il l’ait vue revenir, Kyô se tenait derrière lui, changée, une serviette nouée autour de la tête.
Deux tasses de thé vert avaient été posées sur la table.
— Gô, prépare la plaque chauffante, d’accord ?
— Ouiii !
À l’entrée, il aperçut Gô qui transportait déjà l’appareil. Elle semblait savoir exactement quoi faire.
— Ne te brûle pas.
— Je ne suis plus une enfant.
Le ton de sa réponse ressemblait tellement à celui de Kyô que Sôhei sourit malgré lui sous sa barbe.
— Alors, qu’est-ce qui t’amène ?
Kyô s’assit et porta sa tasse de thé vert à ses lèvres.
— Nanase-kun nage avec mon Asahi. Apparemment, ils sont dans le même club au collège.
— Oh ? Cet enfant et le fils de Sôhei… C’est quand ?
Elle avait mordu à l’hameçon. Sôhei s’efforça de garder un air calme pour ne pas le laisser paraître.
— Après-demain, O-Kyô-san. Qu’est-ce que tu dirais de venir avec moi ?
Kyô but une nouvelle gorgée.
— Cette fois, tu me demandes de regarder à la place de Rin ? Très bien. Viens me chercher.
Soulagé, Sôhei détendit les épaules et saisit sa tasse. Kyô murmura alors :
— Après tout, c’est pour cet enfant que Rin est allé jusqu’à changer d’école. Mais j’ai tout de même été surprise quand j’ai appris qu’il partait pour une raison pareille.
— Oui, c’est vrai. Sa détermination force le respect. Il t’a contactée ?
— Une seule lettre. Il semble aller bien.
— Tant mieux. Pourtant, Rin était un sacré pleurnichard.
— Il n’a toujours pas changé.
Un sourire monta spontanément aux lèvres de Sôhei.
— Asahi ne doit probablement pas se souvenir de Rin. Quand nous allions à la piscine avec Tora, on les avait fait s’affronter. On voulait voir lequel de nos fils réussirait le premier à nager dix mètres.
— Ah bon ? Il s’est passé quelque chose comme ça ?
— Rin et Asahi étaient encore à la maternelle. Ils n’avaient même pas commencé les cours de natation, mais c’était vraiment amusant. Ils s’étaient pris au jeu encore plus que leurs pères et s’étaient entraînés avec acharnement. Finalement, ils avaient tous les deux appris à nager en une seule journée. Alors Tora et moi, on s’était dit qu’ils deviendraient sûrement de bons nageurs…
Sa voix se brisa sans prévenir. Sôhei se retourna vers l’autel, offrant son dos à Kyô.
— Toi non plus, tu n’as pas changé depuis cette époque.
Une odeur de bord de mer lui parvint. Les coquillages étaient-ils déjà en train de cuire sur la plaque ? Sans avouer que la fumée lui piquait les yeux, Sôhei resta encore un moment face à l’autel.
☆
Le cri de Natsuya résonna au-dessus de la piscine.
— Rassemblement !
Sa voix était aussi puissante que sa capacité pulmonaire. Même les membres du club de football, sur le terrain, se tournèrent dans leur direction.
— Je vais annoncer les participants de demain !
Il s’agissait des nageurs retenus pour le tournoi chronométré par niveau. Il n’existait aucune limite au nombre d’épreuves auxquelles une même personne pouvait participer, mais chaque établissement ne pouvait inscrire qu’un seul élève par épreuve. Le classement était établi sur un seul temps, et les épreuves comptant beaucoup de participants étaient réparties en plusieurs séries. Voilà, dans les grandes lignes, le règlement.
— Garçons de première année, nage libre. Cinquante et cent mètres : Nanase !
— …Oui.
Haruka répondit avec méfiance. Que comptait-il faire des autres distances en nage libre ?
— Deux cents mètres : Asahi !
— Ouais !
Des murmures parcoururent les membres du club en apprenant qu’Asahi allait nager le crawl.
— Quatre cents mètres : Ikuya !
— Oui.
Ikuya serra légèrement le poing. Il s’agirait de sa première course officielle.
— Mille cinq cents mètres : Tachibana !
— Oui.
Makoto et Ikuya levèrent la main et se tapèrent dans la paume. Apparemment, ils avaient discuté de tout cela sans que Haruka en sache quoi que ce soit.
— Relais : Asahi, Ikuya, Tachibana et Nanase !
— Ouais !
— Oui.
— Ah… oui.
Asahi ayant répondu trop vite, leurs voix désynchronisées provoquèrent quelques rires parmi les membres du club.
— Relais quatre nages. Dos : Tachibana. Brasse : Ikuya. Papillon : Asahi. Crawl : Nanase.
— Oui !
À l’exception de Haruka, les trois autres répondirent parfaitement à l’unisson. Haruka, lui, resta planté là, de mauvaise humeur.
— Ensuite, les filles de première année…
Pendant que Natsuya poursuivait son annonce, Haruka quitta discrètement le cercle.
Agacé qu’on s’inquiète pour lui et qu’on décide de tout à sa place, il s’apprêtait à partir lorsque Nao l’interpella.
— Haruka.
Il s’arrêta, mais n’avait aucune envie de se retourner vers son expression lumineuse.
— Hier, après ton départ, ils sont venus nous faire une requête directe, à Natsuya et à moi.
— Une requête directe ?
Haruka regarda malgré lui Nao par-dessus son épaule.
— Ils ont dit qu’ils porteraient tous ta détermination avec toi.
— Ma… détermination ?
De quoi parlait-il ? Était-ce un malentendu, une illusion ou une simple interprétation erronée ? Haruka n’avait en tout cas aucun souvenir d’avoir jamais exprimé une quelconque détermination. Et même si c’était le cas, pourquoi auraient-ils besoin de la porter avec lui ? Il refusait de croire qu’ils se donnaient autant de mal uniquement à cause de sa blessure au pied, mais cela ressemblait bien à ça. La manie de Makoto de s’inquiéter pour tout le monde semblait être contagieuse.
Une main se posa sur son épaule droite. Haruka se retourna.
Makoto se tenait devant lui, ses sourcils relevés accompagnant son sourire.
— Appuie-toi davantage sur nous.
Asahi passa en courant et lui asséna une forte tape sur l’épaule gauche, avant de se retourner en brandissant le poing.
— On va te montrer à quel point le groupe des garçons de première année est soudé !
Lorsqu’Asahi se fut éloigné, Ikuya apparut à son tour et fixa Haruka droit dans les yeux.
— Nous sommes camarades, pas vrai ? Haru.
Décidément. Ils étaient libres d’interpréter son attachement au crawl comme une forme de détermination, mais Haruka restait stupéfait par leur incroyable propension à se mêler de ses affaires. Les camarades étaient décidément contraignants et étouffants.
Tout en pensant cela au fond de lui, il sentit pourtant le coin de ses lèvres se relever légèrement.