Free! t1 chapitre 3
Free
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Traduction : Lustella
Harmonisation : Raitei
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Haruka réapparut au club de natation quatre jours plus tard.
Makoto était en train de se changer dans les vestiaires lorsque Haruka entra, le visage habituel, mais le souffle court.
— Haru…
— Salut.
— Ne me fais pas juste « salut ». Qu’est-ce qui s’est passé ? Tu vas déjà mieux ?
— Ça va maintenant.
Il marmonna d’une petite voix, puis contempla sans grande compassion l’expression inquiète de Makoto.
— Tu ne vas pas bien. Tu respires super fort. Tu n’as pas encore de la fièvre ?
Haruka ouvrit la porte de son casier en agitant la main comme si Makoto était pénible. Irrité, celui-ci haussa légèrement la voix.
— Haru.
— J’ai couru jusqu’ici.
— Depuis où ?
— Depuis chez moi, évidemment.
Sur ces mots, il jeta son sac dans le casier.
— Hé, Haru. Tu n’es même pas venu à l’école aujourd’hui.
— J’allais mieux après midi.
Il répondit d’un ton las tout en retirant ses vêtements. Comme s’il ne voulait même pas voir le visage inquiet de Makoto, Haruka continua de se changer en silence.
— Haru, qu’est-ce que tu vas faire si ta fièvre remonte ?
— Makoto !
Le ton ferme de Haruka se superposa au bruit de la porte du casier qui se refermait, repoussant les paroles de Makoto.
— Qu… quoi ?
Haruka se mit à marcher. En passant à côté de Makoto, il posa sa main gauche sur son épaule.
— Merci.
Laissant ces mots derrière lui, il quitta les vestiaires.
Toute la force quitta le corps de Makoto d’un seul coup. Ses joues se détendirent à ces mots qu’il n’avait absolument pas anticipés, et ses sourcils en forme de huit se levèrent malgré lui. Puis l’inquiétude qu’il éprouvait pour Haruka disparut quelque part.
Haruka essaya de nager mille mètres en crawl, comme d’habitude.
Son souffle, si lourd après sa course, ne présentait plus la moindre irrégularité une fois dans l’eau. Au contraire, il sentait son corps guérir. Pour Haruka, c’était la même eau que toujours.
Il avait menti en disant qu’il allait mieux depuis midi. Pour être exact, c’était maintenant qu’il commençait à aller mieux. L’école ne guérissait ni son corps ni son cœur. C’était pour cela qu’il avait pris sa journée. Tandis qu’il sentait ses forces revenir dans l’eau, il augmenta progressivement sa vitesse.
Il termina sa nage dans un mouvement fluide, puis leva le visage hors de l’eau. Une main se tendit vers lui.
Une main plus fine et plus délicate que celle de Makoto.
Haruka hésita un instant, se demandant s’il ne risquait pas de la briser en s’y accrochant. Il retira ses lunettes et leva les yeux en les plissant.
— Bon retour. Je suis contente que tu te sois remis aussi vite.
Avec un sourire semblable à un tournesol en pleine floraison, Aki le regardait depuis le bord du bassin. C’était cette même main qu’il avait repoussée, ce jour-là, sur la route bordée de peupliers.
Haruka saisit la main qu’elle lui tendait et se hissa sur le bord de la piscine.
— Merci.
— Oui.
Il secoua une fois la tête vers la droite pour chasser l’eau de son oreille, puis parla d’une petite voix.
— L’écharpe.
Ce court nom fut le seul à franchir ses lèvres. Le sourire de tournesol d’Aki s’assombrit légèrement.
— Oui.
— Comme elle a fini dans cet état, je me demandais si tu en avais encore besoin.
L’écharpe, devenue brun clair dans la rivière, n’avait pas retrouvé sa blancheur, même après avoir été lavée. Haruka l’avait confiée à Makoto en lui demandant de la rendre à Aki.
— Oui, je l’ai reçue de Tachibana-kun.
Aki baissa les yeux. Elle pensait probablement que si Haruka était tombé dans la rivière, c’était sa faute.
— Ne la fais plus tomber.
— Pardon.
Ne t’excuse pas. C’est moi qui devrais m’excuser.
— Désolé pour tout.
L’expression d’Aki s’éclaira aux mots de Haruka. Son sourire de tournesol réapparut.
— Ne t’en fais pas.
Aki inclina légèrement la tête sur le côté.
Rien qu’à cette conversation, Haruka comprit assez bien à quel point il l’avait inquiétée.
Quelqu’un l’appela au loin.
— Zaki ! On commence l’entraînement pour le relais !
— D’accord !
Après avoir répondu, elle montra sa paume à Haruka.
— À plus tard.
— Oui.
Aki s’éloigna en courant, laissant derrière elle son sourire.
Rin arriva en se décalant pour laisser passer Aki.
— Nanase, nous aussi, on s’entraîne pour le relais.
Le relais ? Pourquoi est-ce que j’aurais besoin de m’entraîner pour ça ?
Tandis que Haruka pensait cela, Makoto arriva en courant derrière Rin.
— Pas question. Tu ne devrais pas te forcer davantage aujourd’hui, Haru.
Il ne parlait même plus comme quelqu’un d’inquiet, mais comme un tuteur. Haruka se dit que s’ils s’inquiétaient autant pour lui, le relais importait peu. Le mieux serait encore qu’il retourne dans l’eau.
— Quel genre de relais ? Je ne nage que la nage libre.
Il posa la question à Rin, faisant semblant de ne pas voir Makoto.
— C’est en nage libre.
— Haru.
Trouvant l’expression inquiète de Makoto désagréable, Haruka passa devant lui.
— Haru !
Le coup de sifflet qui retentit quelque part couvrit la voix de Makoto, qui criait de nouveau dans son dos.
L’entraînement au relais mettait l’accent sur le plongeon.
Ils utilisaient le bassin de vingt-cinq mètres. Chacun s’alignait d’un côté ou de l’autre de la piscine, nageait, puis retournait se placer à l’arrière de la file. Ils répétaient l’exercice jusqu’à la fin du temps imparti.
Dans un relais, on pouvait dire que ce qui créait le plus de différences, c’était le départ et le moment du toucher. Par nature, nager consistait à produire une force de propulsion tout en générant, dans le même temps, une résistance de l’eau. Autrement dit, il n’était pas exagéré de dire que maximiser la puissance de l’impulsion au départ avait une importance capitale.
C’est pour cela qu’un tel entraînement devenait essentiel : il fallait prendre pleinement conscience de l’angle d’entrée dans l’eau et de la posture sous-marine.
Dans un relais nage libre, il existait quatre types de plongeons. En nage libre, toutes les nages étaient théoriquement autorisées, mais comme on choisissait presque toujours le crawl, « nage libre » et « crawl » étaient employés dans un sens très proche. C’est donc aussi en crawl qu’ils effectuaient cet entraînement.
Haruka plongea légèrement dans la piscine, ouvrant une faille dans l’eau. Il y glissa son corps, acheva sa longueur d’un crawl léger et toucha le mur.
Rin plongea par-dessus lui.
Il avait beau être de la même taille que Haruka, la puissance de ses jambes dépassait celle de Makoto et de Haruka. C’était précisément parce que la force de son impulsion était devenue une arme redoutable qu’il était si rapide en petit bassin.
Haruka y pensait en remontant sur le bord de la piscine. Pour une même distance de cent mètres, on effectuait trois virages en petit bassin, contre un seul en grand bassin. C’est pourquoi Rin était largement avantagé en petit bassin. Lors des compétitions, c’était la raison pour laquelle il devançait Haruka jusqu’aux soixante-dix mètres. Et c’était aussi la raison pour laquelle Haruka courait.
Il ne niait pas qu’il existait quelqu’un capable de nager plus vite que lui. Mais il n’était pas question de l’admettre aussi simplement. Ce n’était pas qu’il voulait gagner ou qu’il détestait perdre. Il ne parvenait simplement pas à accepter si facilement que quelqu’un puisse ressentir l’eau mieux que lui.
Si on lui demandait si courir lui permettrait de plonger plus loin, sa réponse honnête serait qu’il n’en savait rien. Mais puisqu’il existait quelqu’un qui plongeait plus loin que lui et qui courait, c’était une raison suffisante pour courir lui aussi.
Tout en réfléchissant à cela, Haruka continua d’observer la nage de Rin.
Makoto se tenait de l’autre côté. Bonnet sur la tête, lunettes en place, il ne ressemblait pas du tout à un élève de primaire. Épaules larges, torse épais. Ce n’était pas qu’il fût particulièrement musclé, mais lorsqu’il se tenait sur le plot de départ, il dégageait une impression assez écrasante.
Lorsque Rin toucha le mur, Makoto plongea dans une énorme gerbe d’eau.
Il se propulsa violemment vers l’avant, ses mouvements chargés de toute sa force. Même sans chronométrage, il nageait de toutes ses forces. C’était habituel chez Makoto. Le même Makoto que toujours, dans la même eau que toujours.
Alors qu’il ne restait que quelques mètres avant l’arrivée, Makoto cessa soudain de nager.
Haruka pensa qu’il avait peut-être avalé de l’eau, mais ce ne semblait pas être le cas. Il n’avait pas non plus l’air d’avoir une crampe. Il se tenait simplement debout dans l’eau, respirant avec difficulté.
Rin, qui venait à peine de sortir de l’eau, y replongea aussitôt et nagea jusqu’à Makoto.
— Qu’est-ce qui se passe, Tachibana ?
Makoto releva ses lunettes et afficha un sourire avec ses sourcils en forme de huit.
— Désolé, ça va. Je suis juste un peu en méforme, on dirait.
Son sourire semblait pouvoir se transformer en visage couvert de larmes à tout moment. Haruka détourna les yeux de Makoto.
Puis il partit vers les douches sans rien dire.
Après rassemblement des propositions de toutes les classes pour le projet de fin d’études, l’idée d’Aki fut finalement retenue. Il avait été officiellement décidé de planter un parterre de fleurs autour du cerisier.
Une fois la décision prise, les préparatifs avancèrent rapidement. L’organisation du projet fut réglée en un clin d’œil. Et, quelques jours plus tard à peine, de grandes quantités d’argile furent transportées dans les salles de classe, qui se mirent à ressembler à des ateliers de briques après les cours.
Dans le vaste espace créé en repoussant les bureaux au fond de la pièce, on avait étendu une grande bâche bleue. L’argile y était empilée en montagne. Elle n’était pas encore rouge, mais apparemment, elle le deviendrait à la cuisson, lorsque le fer qu’elle contenait s’oxyderait.
Le travail commença par le pétrissage de l’argile.
Chacun prenait un morceau découpé pour lui, l’emportait à l’endroit qui lui plaisait, puis le pétrissait avec application en y mettant le poids de son corps pour en chasser l’air. Si cette étape n’était pas faite correctement, l’argile se fissurerait à la cuisson.
Haruka s’efforça de se concentrer sur cette tâche comme sur un simple travail, en essayant de ne pas penser au fait que tout cela serait placé près du cerisier.
— Hé, Nanase.
Rin vint lui parler tout en pétrissant l’argile.
Haruka se contenta de le regarder sans répondre.
— Pour la prochaine compétition, ça te dirait de faire le relais quatre nages ?
La prochaine compétition aurait lieu après la cérémonie de fin d’études, à la fin du mois de mars. Chaque année, les clubs de la région se rassemblaient dans un même établissement, et l’événement se déroulait à assez grande échelle. C’était d’ailleurs à cette compétition qu’ils avaient rencontré Rin.
Depuis qu’ils étaient en sixième année de primaire, Makoto et Haruka avaient participé à la plupart des compétitions. Toutes les épreuves étaient réparties par âge et par sexe. En général, un nageur participait à trois ou quatre épreuves, mais Haruka, lui, n’avait jamais pris part qu’aux épreuves de nage libre. Il était ainsi triple champion en nage libre. Makoto avait déjà participé à la nage libre et à la brasse, et avait remporté deux fois le titre de champion en brasse.
— Pas si je ne nage pas la nage libre.
Haruka répondit en baissant les yeux vers l’argile.
— Tu es vraiment obsédé, Nanase. Ça va, tu peux faire la nage libre. Hé, Tachibana.
Soudain entraîné dans la discussion, Makoto s’arrêta de pétrir.
— Si c’est un relais quatre nages, qui fera le papillon ? Ce ne serait pas plus simple de faire un relais nage libre ?
Pour nager un relais quatre nages, il fallait des membres pour les quatre spécialités : dos, brasse, papillon et nage libre.
Or, au club de natation d’Iwatobi, il n’y avait personne de vraiment rapide en papillon dans leur catégorie d’âge.
Rin répondit à Makoto d’un ton légèrement surpris.
— Le quatre nages, ça ira. Je ferai le papillon. Tachibana peut faire la brasse, donc il ne reste que le dos. Personne ne sort vraiment du lot, mais bon, tant qu’il sait nager normalement, on se débrouillera avec le reste. On trouvera quelqu’un qui convient pour le dos.
Écrasé par l’aplomb de Rin, Makoto reprit son pétrissage sans répondre.
À la place de Makoto, ce fut la main de Haruka qui s’arrêta.
— Je t’ai dit que je ne nageais que la nage libre. Ne continue pas à organiser le relais comme si j’avais accepté.
Il essaya de faire passer sa volonté ferme dans un ton calme. Rin soupira dans l’argile, avec l’air de dire que les enfants désobéissants finissaient par se brûler les doigts. Mais le ton de sa voix répondit à la détermination de Haruka.
— C’est justement pour ça que je te dis que tu peux faire la nage libre !
La fin de sa phrase fut trop appuyée. Même s’il tenta de se retenir après l’avoir prononcée, il était déjà trop tard. Les regards de leurs camarades, éparpillés sur la bâche bleue, s’étaient tous tournés vers eux. Makoto aussi regardait Rin, les mains arrêtées.
Rin se leva brusquement, comme s’il venait d’avoir une idée. De toute façon, puisqu’il avait déjà attiré l’attention, c’était probablement pour cela qu’il adopta une attitude bravache.
— C-c’est pour ça que… on pourrait écrire un message sur les briques. Un mot qu’on aime, par exemple. Quelque chose qui restera en souvenir. Écrivez librement ce que vous voulez. Librement, hein ?
Haruka venait à peine de penser qu’il était trop tard pour jouer l’élève innocent de fin d’année qu’Aki se leva.
— C’est une bonne idée, non ?
Cette simple phrase d’Aki changea l’atmosphère de la classe. Tout le monde s’anima, discutant du genre de message à écrire, et la salle retrouva son agitation.
Rin laissa tomber ses épaules et poussa un minuscule soupir.
Haruka et Makoto continuèrent de pétrir l’argile comme si rien ne s’était passé. Rin se rassit lui aussi et reprit en silence son travail.
Au final, ils ne revinrent pas sur la discussion du relais ce jour-là.
Quelques nuages fins glissaient au sommet du mont Myôjin. Le vent devait souffler aujourd’hui encore sur Mutsukibashi.
En pensant cela, Haruka regarda sa montre.
Par rapport au début, de combien s’était-il amélioré ? Ce n’était pas vraiment son objectif, et il ne faisait pas non plus la course contre quelqu’un. Pourtant, pour une raison qu’il ignorait, son temps l’intéressait. S’il fallait le dire, son adversaire était probablement lui-même, celui de la veille. Peut-être était-ce quelque chose comme dépasser ses propres limites pour poser le pied dans un monde nouveau, de l’autre côté.
Contrairement à l’eau, il ne pensait pas que la terre puisse le guérir. Même ainsi, lorsqu’il courait, il lui arrivait de sentir quelque chose se libérer en lui. Mais il ne faisait que chercher à courir vite sur la terre ferme. Il pensait qu’il existait encore un énorme fossé entre la natation et le fait de se passionner pour quelque chose comme cela.
Toutefois, s’il continuait à courir ainsi, il était possible qu’un jour cela prenne une signification similaire.
Tandis qu’il réfléchissait vaguement à cela, il approcha de Mutsukibashi. Le bruit d’une autre paire de pas se superposa soudain au sien.
— Bonjour, Nanase-kun.
Lorsque Haruka se retourna à cette voix, Hazuki Nagisa était sur le point de le rattraper.
— Salut.
Il marmonna légèrement.
Les points communs qu’il avait avec Nagisa étaient qu’ils fréquentaient le même club de natation et qu’ils portaient tous deux un prénom aux sonorités féminines. À l’école, Nagisa était en cinquième année de primaire, une classe en dessous de lui.
Haruka ne se demanda pas pourquoi Nagisa courait. C’était plutôt le fait que Nagisa coure avec une expression aussi heureuse qui le poussait à se poser la question.
— Nanase-kun, ces derniers temps, tu cours tous les jours, non ?
Sa voix sucrée s’enroula autour des oreilles de Haruka.
— Un peu, oui.
Il répondit sèchement, pensant que cela mettrait fin à la conversation. Ce n’était pas qu’il voulait éviter Nagisa. Il ne voulait simplement penser à rien d’autre pendant qu’il courait. Il n’aimait pas que son esprit s’égare vers autre chose que la course. Il avait l’impression que la porte de ce qui était sur le point de se libérer en lui se verrouillait de nouveau avec obstination.
— Moi aussi…
La voix de Nagisa fut interrompue par son essoufflement.
— Je pensais commencer à courir à partir d’aujourd’hui, moi aussi. Ça te dérange si je cours avec toi ?
Haruka n’avait aucune raison de refuser.
— Ça ne me dérange pas vraiment.
— Vraiment ? Je suis content.
— Mais je ne t’attendrai pas si tu n’arrives pas à suivre.
— D’accord.
Haruka n’avait aucune intention de suivre plus longtemps la conversation de Nagisa. Avant même qu’ils aient fini de traverser le pont, il accéléra.
Laissant derrière lui le long souffle de Nagisa, il regagna son propre monde.
Soudain, un vent passa près de Haruka. En sentant que c’était Nagisa, son souffle se coupa un instant.
Seulement un instant.
Son mauvais pressentiment était juste.
Après avoir terminé ses mille mètres en papillon, Rin releva la tête et vit le gamin aux grands yeux ronds qui le contemplait depuis le bord du bassin. Tous les jours depuis.
— Quoi ?
Il savait ce que Nagisa voulait, mais il osa quand même poser la question.
— Tu sais vraiment nager le papillon, hein ?
— Oui. Et alors ?
— Tu es doué, non ?
Pas autant que toi en nage de la sauterelle.
— Tu vas nager, c’est ça ? Je vais regarder.
Rin grimpa rapidement sur le bord de la piscine. Il avait déjà renoncé à toute résistance inutile.
— En fait, je fais une petite pause avec le papillon.
Oh, il s’en est déjà lassé ? À ce rythme, il ne progressera jamais.
— Alors tu n’as plus rien à me demander.
— Non, ce n’est pas ça. Euh… Matsuoka-kun, tu participes à la prochaine compétition ?
— Oui. Enfin, pour l’instant.
Aki était là. Elle se tenait près de la ligne la plus éloignée. Était-ce Haruka qui nageait ?
— Tu vas nager quoi ?
— Le relais quatre nages.
C’était bien Haruka. Avec l’élégance d’un oiseau aquatique en plein vol, il nageait comme s’il glissait. Personne d’autre que Haruka ne pouvait nager ainsi.
— Avec Nanase-kun ?
— Ce n’est pas encore décidé, mais j’ai demandé à Nanase et Tachibana.
Aki allait-elle attendre que Haruka finisse de nager ? Au moment où Rin se posa la question, elle s’éloigna soudain de la ligne. Même en partant, elle se retournait parfois vers Haruka.
— Un, deux, trois. Et le dernier ?
— Il n’y a encore personne.
Lorsqu’Aki disparut dans la foule, Haruka grimpa sur le bord du bassin.
— Alors laisse-moi participer. Je suis rapide.
Ses grands yeux ronds brillaient.
— Pas question.
Rin pensa qu’Aki avait peut-être demandé quelque chose de déraisonnable à Haruka. Tant que cela ne représentait pas un poids trop lourd pour lui, ça allait.
— Pourquoi ?
— Il n’y a aucune chance qu’un type qui abandonne l’entraînement du papillon en plein milieu soit rapide.
— Tu te trompes. Je ne l’ai pas abandonné, je fais juste une pause.
— Alors pourquoi tu fais une pause ?
— Parce que je fais la brasse dans le relais quatre nages, donc je m’entraîne pour ça.
— Ah oui ? Ton ordre d’apprentissage est sacrément désordonné.
— Allez, laisse-moi être dans l’équipe.
— Les mauvais nageurs ne sont pas admis !
Comme cette conversation n’aurait jamais de fin, Rin y coupa court en s’éloignant. Tandis qu’il entendait Nagisa lancer un « méchant » dans son dos, il quitta les lieux d’un pas rapide.
— Qu’est-ce que tu as écrit sur ta brique ?
Après avoir fini de nager, Haruka était assis sur le banc lorsqu’Aki vint s’asseoir à côté de lui.
— Libre.
Il ne donna qu’une réponse brève, réduite au strict nécessaire.
— Ça te ressemble bien, Nanase-kun. On peut l’interpréter comme « vivre librement », mais aussi comme « se consacrer à la nage libre », non ?
Cela n’avait pas un sens aussi profond. Comme il avait dit à Rin qu’il ne nageait que la nage libre, il l’avait surtout écrit par dépit. Même si Aki venait de lui poser une question, Haruka n’avait aucune intention de suivre les règles de la conversation et de lui demander ce qu’elle avait écrit, elle.
Plus que cela, il voulait lui demander si elle était vraiment venue jusqu’à lui uniquement pour discuter de ce genre de chose. Ou si elle avait autre chose à lui dire.
Sentant peut-être ce que Haruka pensait, Aki inspira doucement avant de parler.
— Dis, Nanase-kun…
Après avoir commencé, Aki s’interrompit. Haruka trouva cela inhabituel de sa part.
— Quoi ?
Il l’encouragea à continuer. Soutenue par ce mot, Aki se remit à parler, un léger sourire flottant sur ses lèvres.
— En fait, je pense participer au relais quatre nages. Avec Miki, Maki et Yûki. C’est drôle, non ? Rien qu’en regardant nos prénoms, on dirait presque des sœurs.
En disant cela, Aki sourit.
Avait-elle finalement ravaler les mots qu’elle avait commencé à prononcer ? Haruka pensa que cela n’avait pas d’importance et se contenta d’une réponse distraite.
— Oui, c’est vrai.
Makoto, qui venait de terminer sa nage, était en train de remonter sur le bord du bassin. Le moment était parfait pour échanger les places. De Makoto à Haruka dans le couloir. De Haruka à Makoto pour parler avec Aki.
Haruka se leva et marcha vers le plot de départ.
— Nanase-kun.
Aki se leva et l’appela pour l’arrêter. Les pieds de Haruka s’immobilisèrent, mais il ne répondit pas. Aki força courageusement sa voix à sortir de sa gorge.
— Tu devrais faire le relais.
Sans se retourner complètement, Haruka inclina seulement la tête et regarda Aki par-dessus son épaule.
— Pourquoi ?
— Parce que, Nanase-kun, tu es le plus rapide des sixièmes années, non ?
— Sur cinquante mètres, Matsuoka est plus rapide.
Il recommença à marcher, ramenant son regard devant lui. Passant devant Makoto, encore ruisselant d’eau, il plongea depuis le plot de départ.
En échappant au regard d’Aki, Haruka se libéra de nouveau de ses attaches dans l’eau.
— Hé, Haru. Tu es venu en courant aujourd’hui aussi ?
Makoto lui posa la question alors qu’il se séchait dans les vestiaires. Légèrement conscient de la présence de Rin, qui se changeait derrière lui, Haruka répondit dans un murmure.
— Oui.
Il se demanda si Rin allait dire quelque chose, mais ce fut la voix de Nagisa qu’il entendit à la place.
— Moi aussi, j’ai décidé de courir à partir d’aujourd’hui. Nanase-kun a dit que je pouvais courir avec lui.
— Ah oui ?
Rin fixa Haruka d’une voix taquine. Comme il semblait mal comprendre quelque chose, Haruka ajouta au cas où :
— Tant qu’il arrive à me suivre.
Même après cette précision, Rin continua de sourire. Haruka sentit une légère irritation monter en lui. Makoto vint au secours de ses sentiments.
— Peut-être que je vais courir avec vous, moi aussi.
Il avait dit cela comme une plaisanterie, mais Haruka savait qu’il ne plaisantait pas. Lorsqu’il lui avait demandé s’il était venu en courant, Haruka s’était dit qu’il allait probablement enchaîner ainsi.
Cela l’irrita encore davantage. Il n’avait aucune raison de refuser.
— Je te préviens, je ne t’attendrai pas.
— Ça va. Je ne suis pas si lent.
— Pas seulement. Je ne t’attendrai pas non plus si tu es en retard.
— Ah, donc c’est de ça que tu parles.
Une petite ombre passa dans les yeux de Makoto. Mais elle disparut si vite qu’on aurait pu croire à une hallucination, et Makoto redevint comme avant.
— Ça ira. À partir de demain, je pourrai arriver à l’heure.
Alors qu’est-ce qui te retenait jusqu’à aujourd’hui ?
Avant que Haruka puisse le dire, Nagisa s’interposa.
— On peut aussi courir ensemble sur le chemin du retour, non ?
Haruka sortit son sac du casier et en referma la porte.
— Tant que tu te dépêches de te changer.
Sur ces mots, il quitta les vestiaires d’un pas rapide.
— Ah, attends !
Enfilant sa chaussette à moitié tout en attrapant son sac, Nagisa courut après Haruka. Rin et Makoto trouvèrent la scène amusante et rirent un instant.
Lorsque leur rire s’éteignit, la température sembla soudain chuter dans le calme des vestiaires.
Makoto sortit son sac de son casier et adressa un léger signe de la main à Rin.
— Bon, moi aussi, je rentre.
— Tachibana.
Makoto s’arrêta au moment où il allait faire un pas. Lorsqu’il se retourna, Rin affichait une expression inhabituellement sérieuse.
— Quoi ?
— Qu’est-ce que tu penses du relais quatre nages ?
— Ce que j’en pense… ? Ça ne me dérange pas d’y participer.
La question le mettait un peu dans l’embarras. Il n’avait rien d’autre à répondre.
Rin hocha légèrement la tête à plusieurs reprises, sans même avoir l’air satisfait. Il ne semblait pas chercher une réponse particulière.
— Tu crois que Nanase nagerait dans le relais quatre nages ?
« Est-ce que tu pourrais lui demander de le faire ? » C’est ainsi que Makoto l’entendit. Celui qui intéressait Rin, c’était Haruka.
— Je ne pense pas que ça changerait quoi que ce soit, même si je lui demandais.
— Oh, ne dis pas ça.
— Hmm… Je peux toujours essayer de lui en parler.
— Je compte sur toi.
Face au regard de Rin, qui semblait dire « tu es le seul sur qui je peux compter », Makoto se sentit légèrement sous pression.
— À plus tard.
— Oui.
Après avoir quitté les vestiaires, Makoto se dirigea vers le hall à moitié en courant. Mais Haruka était introuvable. Même si Rin lui avait demandé de le faire, il n’était pas obligé d’agir tout de suite. Cela dit, il ne voulait pas non plus repousser la chose trop longtemps. C’était tout.
Il n’avait pas l’intention de convaincre Haruka. Si Haruka ne voulait pas, cela ne le dérangeait pas. Il n’avait aucune raison de s’agiter autour du relais quatre nages. Haruka était libre de nager ce qu’il voulait.
Le cliquetis de la clé résonna lorsqu’il ouvrit l’abri à vélos. Il jeta un coup d’œil à l’endroit où Haruka garait habituellement le sien. Aujourd’hui, un autre vélo s’y trouvait.
Sans Haruka, l’abri à vélos lui sembla terriblement froid, presque inhumain.
À partir de demain, je viendrai en courant.
Il répéta pour lui-même ce qu’il avait dit légèrement dans les vestiaires. Puis il monta sur son vélo et se mit à pédaler.
Il rattrapa Nagisa à Mutsukibashi. Haruka courait déjà vers le milieu du pont.
— Courage, Nagisa !
Nagisa leva les yeux vers lui lorsqu’il l’appela, soufflant des nuages blancs à chaque respiration. Makoto était content de le dépasser ainsi, mais il eut aussi un peu pitié de le voir abandonné derrière Haruka. Comme lui aussi venait d’être laissé en arrière, il décida d’adopter son rythme.
— Allez, Nagisa !
Il pourrait parler à Haruka demain. Rien ne pressait vraiment.
Makoto traversa Mutsukibashi en encourageant Nagisa, qui avançait en trébuchant sous les bourrasques.
Dès que Makoto rentra chez lui, il sortit une pelle de jardinage et se mit à creuser un coin du jardin. Le travail ne lui prit même pas une minute. Ensuite, il ouvrit la porte d’entrée et alluma la lumière.
Le bocal des poissons rouges était posé sur l’étagère à chaussures.
Deux poissons rouges flottaient à la surface de l’eau. Ils ne nageaient pas, ne bougeaient pas leurs ouïes. Ils dérivaient simplement, paisiblement, à la surface. Au premier coup d’œil, on voyait qu’ils étaient malades : de nombreux points blancs couvraient leurs écailles.
Même s’il lavait le bocal tous les jours dès son retour de l’école et les traitait en les plongeant dans une eau médicinale, lorsqu’il était rentré de l’école ce jour-là, tous deux flottaient déjà.
Makoto glissa doucement la main dans le bocal. Une sensation tiède s’enroula autour de ses doigts. Comme dans un marais stagnant, il ne sentait plus le moindre battement de vie. De cette main, il recueillit les poissons rouges qui dérivaient froidement.
Les deux poissons dormaient dans la main de Makoto, sans le plus infime frémissement de nageoire.
Il les porta jusqu’au coin du jardin et les déposa dans le trou qu’il avait creusé plus tôt. Lorsqu’il les recouvrit de terre, la cérémonie prit fin.
En pensant qu’une si petite vie pouvait s’achever ainsi, il sentit une douleur aiguë se ficher au fond de sa poitrine.
— Vous vouliez encore nager.
Makoto se releva, la pelle de jardinage à la main. Même debout, il ne parvenait toujours pas à détacher son regard du sol.
— Pardon.
Il laissa tomber la pelle, courut jusqu’à l’entrée et éteignit la pompe du bocal.
Paisible et sombre, il ne restait plus que l’eau dépourvue de sens.
En pensant qu’elle ressemblait à l’eau qui avait tenté d’engloutir Haruka ce jour-là, ses mains recommencèrent à trembler légèrement.
Makoto se précipita hors de chez lui et dévala vigoureusement les marches jusqu’à atteindre l’escalier de pierre menant au sanctuaire.
La maison de Haruka était juste là.
Il devait le voir maintenant. Pas demain. Maintenant. S’il ne le voyait pas, il ne pourrait pas rester lui-même. Il voulait voir Haruka.
— Makoto.
Alors qu’il commençait à gravir les marches de pierre dans la lumière du soir, une voix l’arrêta soudain.
Makoto s’immobilisa, les battements de son cœur devenant plus forts.
La voix de Haru…
Il leva lentement les yeux et gravit les marches une à une.
Le soleil couchant éclairait le torii isolé, dont l’ombre s’épaississait.
Et sous ce torii se tenait…
Haruka.

Est-ce qu’il m’attendait ?
La question lui vint à l’esprit, mais il la rejeta aussitôt. C’était impossible. Il le savait. Et pourtant, une partie de lui avait envie de le croire.
Ses pieds se mirent à avancer d’eux-mêmes.
Vers Haruka.
Il gravit les marches en gardant les yeux fixés sur lui. Il ne parvenait pas à détourner le regard. Il ne pouvait pas détacher ses yeux de Haruka. Comme attiré par quelque chose, Makoto monta jusqu’au torii isolé. Il s’arrêta si près de Haruka qu’il aurait pu le toucher en tendant la main.
— Haru… Tu étais là depuis le début ?
— Oui.
Haruka répondit d’un minuscule murmure, sans expression.
— Tu savais que j’allais venir ?
Même en sachant que c’était impossible, Makoto ne put s’empêcher de poser la question.
— Non.
— Alors pourquoi…
Pourquoi tu te tiens dans un endroit pareil ?
— Je regardais le coucher du soleil.
Makoto tourna la tête dans la même direction que le regard de Haruka. Le soleil couchant, rouge, semblait se glisser entre les érables et les zelkova pour faire sombrer le centre des nuages légers sous l’horizon. Comme sa lumière était brouillée par les nuages, il avait perdu l’éclat de l’astre du jour et révélait des contours aussi larges que ceux de la lune.
Makoto trouvait cela beau, mais pas au point de rester fasciné devant.
Peut-être qu’il m’attendait vraiment.
Même si Haruka disait le contraire, Makoto avait envie de le croire. Rien qu’à cette pensée, la douleur lancinante au fond de sa poitrine commença à s’apaiser.
— Tu avais quelque chose à me demander ?
Le visage de Haruka brillait d’un rouge profond, éclairé par le soleil couchant.
— Quelque chose à te demander… pas vraiment. Mais maintenant que j’ai vu ton visage, je crois que je me sens un peu rassuré.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Haruka découvrit légèrement les dents et eut un petit rire.
— C’est bizarre, hein ?
Makoto rit à son tour, ses sourcils en forme de huit levés.
Maintenant qu’il y pensait, cela faisait un moment qu’il n’avait pas parlé seul à seul avec Haruka. Ces derniers temps, Rin était toujours avec eux, où qu’ils aillent.
Tout à coup, Haruka planta son regard droit dans celui de Makoto. La lumière du couchant éclairait ses yeux jusqu’au fond, au point que son cœur semblait presque devenir transparent.
— Makoto.
— Quoi ?
— Tu as peur de l’eau ?
Le cœur de Makoto bondit.
Ses mains commencèrent à transpirer. Sa gorge s’assécha, sa poitrine se serra. Il eut l’impression que l’oxygène venait de disparaître, mais seulement autour de lui. Même en faisant semblant de rester calme, il ne parvenait pas à contenir sa respiration difficile.
Il fixa les yeux de Haruka.
Et il comprit que c’était son propre cœur, à lui, qui était devenu transparent.
Cela avait toujours été comme ça, depuis qu’ils étaient petits. Haruka ne disait jamais rien de lui-même, mais il savait tout de Makoto. Il le comprenait. Et ensuite, il faisait semblant de ne pas comprendre.
Le cœur de Makoto s’ouvrit.
À présent, cela n’avait plus aucun sens de garder les choses enfermées.
Sans le critiquer, sans le presser de questions, Haruka lui demanda de sa voix calme habituelle :
— Depuis toujours ?
Makoto hocha la tête sans un bruit.
Sa peur de l’eau n’avait rien à voir avec le fait de savoir nager ou non. Peu importe combien il nageait, quelque chose d’inévitable rôdait dans l’eau. Même si cette chose semblait dormir, rien ne garantissait qu’elle ne surgirait pas un jour pour l’attaquer.
Cette peur habitait le cœur de Makoto. Il connaissait la terreur de cette chose tapie dans l’eau, et il avait peur de son ombre.
Haruka lui posa une nouvelle question, courte.
— Pourquoi ?
La question de Haruka ne mettait pas Makoto mal à l’aise. Au contraire, il voulait qu’il sache. Peut-être même avait-il attendu que Haruka la lui pose. D’un autre côté, il éprouvait aussi de la honte à exposer sa faiblesse. Ce n’était pas qu’il l’avait vraiment cachée. Mais il l’avait gardée tout entière en lui depuis toujours.
— Quand on était petits, tous les deux, on a vu ces gens en kimono blanc marcher en file, tu te souviens ?
Haruka hocha légèrement la tête.
Le visage de l’enfant qui s’était retournée ce jour-là traversa l’esprit de Makoto. Au même instant, il comprit que Haruka s’en souvenait lui aussi.
— Apparemment, un grand bateau de pêche avait coulé. Un gros bateau avec des dizaines de personnes à bord. Il se trouvait à trois kilomètres du port, en route vers le large.
Makoto n’avait appris ce qui s’était passé que plusieurs années après avoir vu cette procession.
Haruka tourna son regard vers la mer, et Makoto fit de même. Le vent souffla comme s’il emportait le soleil couchant.
— Trois kilomètres, c’est une distance qu’on nage facilement tous les jours. Alors pourquoi est-ce que ces pêcheurs se sont noyés là-bas ?
Quelque chose rôdait dans la mer, quelque chose face auquel savoir nager une telle distance ne suffisait pas.
Même en le cherchant, on ne le trouverait sûrement pas. Depuis le début, c’était quelque chose qu’on ne pouvait pas voir avec les yeux. Makoto ne pouvait pas l’imaginer autrement.
— Quand j’entre dans la piscine, je perds mon calme habituel. Plus que nager, j’ai l’impression de fuir quelque chose. Ce n’est même pas la mer, et j’ai pied… mais je suis toujours en train de fuir l’eau.
Haruka l’écoutait sans dire un mot.
Le soleil disparut sous l’horizon, et le ciel à l’est commença à s’assombrir. Toujours tourné vers la mer, Makoto cacha son regard. Puis il releva lentement les yeux vers Haruka.
— Quand Haru est tombé dans la rivière, j’ai tremblé de peur. J’avais beau essayer de me retenir, les tremblements venaient de l’intérieur. Mes mains, mes jambes… je n’arrivais pas à empêcher tout mon corps de trembler.
La chose qui rôdait dans l’eau essayait d’emporter Haruka.
C’était ce que Makoto avait pensé.
Il avait cru que Haruka allait disparaître. Que la peur qui, jusque-là, n’existait que dans son esprit venait de devenir réelle et se jetait sur lui. Et alors, tous les sentiments autres que la terreur avaient quitté Makoto.
Depuis ce jour, sans prévenir, cette peur se réveillait soudain dans son cœur. Chez lui, à l’école, à la piscine… Quand elle revenait, son corps se raidissait et ses pensées s’arrêtaient. Il finissait par lutter de toutes ses forces contre cette peur qui l’attaquait.
— Ce n’est pas parce que Matsuoka-kun me l’a demandé, mais je pense que je vais essayer de nager le relais quatre nages. Alors… Haru, nageons ensemble. Si Haru n’est pas là, ça ne va pas. Il faut que ce soit toi. Je veux nager avec toi, Haru !
Sans bouger, sans même changer d’expression, Haruka reçut de face les paroles de Makoto, qui semblaient le frapper de plein fouet.
Son regard froid paraissait capable de compter jusqu’aux respirations et aux battements du cœur de Makoto. Ce regard de Haruka refroidit le cœur et le corps brûlants de Makoto. Les remous dans sa poitrine s’apaisèrent rapidement.
— Désolé. On dirait que j’ai dit quelque chose d’un peu bizarre. Ne t’en fais pas trop, d’accord ? Il fait déjà nuit, alors je vais rentrer.
Les lampadaires du port commençaient à s’allumer, et la lune montait dans le ciel de l’est.
— À plus tard.
Makoto prononça ces mots et s’apprêta à descendre les marches de pierre, mais la bouche pesante de Haruka s’ouvrit légèrement.
— Je vais y réfléchir.
— Hein ?
— Au relais quatre nages.
Les sourcils en forme de huit de Makoto se relevèrent doucement. Ses yeux se plissèrent, et un sourire revint sur ses lèvres.
Pour l’instant, ces quelques mots suffisaient.
— Alors à demain, Haru.
— Oui.
Le cœur de Makoto était devenu si léger qu’on ne pouvait même pas le comparer à ce qu’il ressentait plus tôt. Il avait l’impression d’avoir enfin déposé le fardeau qu’il portait seul depuis toujours.
Peut-être qu’à partir de demain, des journées comme celle-ci continueraient.
Il aimait nager tout en ayant peur de l’eau. Mais lorsqu’il entrait dans la piscine, il avait envie de fuir. C’est pour cela qu’il voulait que Haruka soit là. Et Haruka, lui, restait aussi abrupt que toujours.
Malgré tout, pour l’instant, cela n’avait pas d’importance.
Le simple fait que Haruka comprenne qu’il était ainsi lui suffisait.
Le pas léger, Makoto rejoignit le chemin du retour depuis les marches de pierre, tandis que le crépuscule s’épaississait autour de lui.