Free! t1 chapitre 2

Water

Dominant le petit port de pêche, le sanctuaire Misagozaki se dressait au sommet d’une colline légèrement surélevée.

À mi-hauteur des marches de pierre qui menaient au sanctuaire se trouvait un torii[1] isolé, accompagné d’un chôzuya[2], le pavillon où l’on se purifie les mains. Plus haut, au sommet de l’escalier, deux autres torii attendaient les visiteurs, avec l’enceinte du sanctuaire derrière eux.

Tout au fond de cette enceinte, la vue depuis Misagozaki était si magnifique, avec la mer étendue à perte de vue et la lumière diffuse du soleil qui s’y reflétait, que les poètes l’avaient chantée dans leurs vers depuis les temps anciens.

Le village portuaire d’Iwatobi comptait peu de plaines. Les maisons y étaient serrées les unes contre les autres, au point que leurs murs semblaient presque se toucher. Entouré de tous côtés par la mer et la montagne, relié au reste du monde par une unique route, le village d’Iwatobi formait comme une île solitaire au milieu de la terre.

Il ne se limitait pas à la plaine : il montait aussi le long du flanc de la montagne, jusqu’aux sentiers boisés. Les marches de pierre menant au sanctuaire Misagozaki s’inséraient entre les maisons alignées de part et d’autre.

Chargé d’histoire, le sanctuaire avait beau arborer une teinte bleue délavée, son allure majestueuse débordait de dignité. On y organisait diverses cérémonies empreintes de raffinement.

À l’automne, un festival animé s’y tenait. Les fidèles descendaient les marches de pierre en courant, portant le mikoshi sorti du sanctuaire principal. Après avoir fait le tour du port, ils entraient avec lui dans la mer.

Ce festival était censé exprimer la gratitude des habitants pour l’abondance des récoltes. Mais s’ils entraient ainsi dans la mer, c’était tout simplement parce qu’Iwatobi était un village de pêcheurs.

Le sanctuaire, qui surplombait le port, avait naturellement pour mission de veiller sur la sécurité de la pêche.

Voilà pourquoi les pêcheurs frappaient des mains en prière sur leurs bateaux avant de prendre la mer.

Autrement dit, le sanctuaire Misagozaki présidait à la bénédiction des récoltes abondantes et des pêches fructueuses. Parfois même, on venait lui demander une naissance sans complication ou la réussite scolaire. C’était un sanctuaire dédié à une divinité appréciée, mais toujours très sollicitée.

La maison de Haruka se trouvait à mi-hauteur des marches menant au sanctuaire Misagozaki, en prenant à gauche au niveau du torii isolé, là où se dressait le chôzuya. C’est pourquoi, où qu’il aille, il devait toujours monter ou descendre cet escalier de pierre.

Il existait bien d’autres ruelles, mais le flot de maisons construites sans ordre précis formait un dédale étroit et compliqué. Il était donc beaucoup plus rapide de descendre les marches du sanctuaire que de tenter de s’y frayer un chemin. C’est pour cela que Haruka laissait son vélo en bas de l’escalier.

Après être rentré de l’école, il se rendait au club de natation à vélo.

Ce jour-là, Haruka rentra chez lui, fourra les affaires nécessaires dans son sac, puis rouvrit aussitôt la porte d’entrée. Une fois arrivé au bas des marches, il leva les yeux vers la maison de Makoto.

La maison de Makoto se trouvait de l’autre côté de l’escalier, les marches du sanctuaire séparant leurs deux habitations. L’escalier qui menait à son entrée descendait jusqu’aux marches de pierre du sanctuaire.

D’habitude, à cette heure-là, Haruka retrouvait Makoto et son visage souriant. Mais aujourd’hui, il semblait en retard. Ce n’était pas comme s’ils s’étaient donné rendez-vous, et Haruka n’avait aucune obligation de l’attendre. Makoto avait un petit frère et une petite sœur qui allaient à la maternelle ; il lui arrivait souvent de devoir les accompagner en leur tenant la main.

Haruka enfourcha son vélo et posa le pied sur la pédale. Il pourrait toujours le rattraper en chemin. Et de toute façon, ils se retrouveraient au club de natation. Plutôt que de s’impatienter en l’attendant, mieux valait partir tout de suite : cela les arrangerait tous les deux.

Haruka leva une dernière fois les yeux vers l’escalier qui menait à la maison de Makoto, puis appuya de toutes ses forces sur la pédale.

Il fallait environ dix minutes pour atteindre le club de natation. En chemin, on traversait la Shiwagawa, une rivière de première catégorie. En hiver, le vent soufflait constamment le long de ses berges. Une fois passé le grand pont Mutsukibashi qui l’enjambait, il suffisait de longer la digue pendant un court moment pour entendre aussitôt le bruit des vagues.

Au port, les bateaux de pêche blancs, amarrés les uns contre les autres, indiquaient que le village de pêcheurs se trouvait tout près. En jetant un regard de côté aux nombreux mâts blancs qui tremblaient sur les vagues, puis en traversant le port, on atteignait le club de natation d’Iwatobi.

Après avoir traversé le village d’Iwatobi, Haruka approcha de Mutsukibashi.

Dès qu’il s’engagea sur le pont, le vent le poussa sur le côté et il grimaça instinctivement. Aujourd’hui, il soufflait beaucoup plus fort que d’habitude.

Secoué par les bourrasques, Haruka atteignit le milieu du pont. Là, il aperçut la silhouette de Yazaki Aki, petite et immobile, plantée là d’un air absent. Pour une raison qu’il ignorait, elle avait arrêté son vélo et semblait contempler la surface de la rivière.

Ils étaient dans la même classe et fréquentaient tous deux le club de natation d’Iwatobi. C’était le seul point commun qu’elle partageait avec Haruka.

En s’approchant, il distingua clairement l’expression soucieuse d’Aki. Devait-il passer sans rien dire ? Ou valait-il mieux lui adresser la parole ?

Hésitant légèrement, il se retourna, mais Makoto ne semblait toujours pas arriver.

Pourquoi hésiter pour une chose aussi insignifiante ? Pourquoi compter sur Makoto ?

Tandis qu’il claquait la langue contre lui-même intérieurement, Aki remarqua Haruka et se tourna vers lui avec un sourire abattu.

— Ah, Nanase-kun.

— Salut. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Il serra les freins et s’arrêta devant elle.

— C’est mon écharpe…

En disant cela, Aki jeta un regard vers la rivière.

Plus loin, une écharpe blanche, emportée par le courant, dérivait à la surface de l’eau. Pour une rivière de première catégorie, la Shiwagawa était assez large. L’écharpe avait été entraînée jusqu’à un endroit impossible à atteindre, même en traversant le pont et en descendant sur la berge.

— C’est impossible. Tu n’as pas d’autre choix que d’y renoncer.

Cela avait-il paru froid ?

Il s’en voulut légèrement après l’avoir dit, mais en réalité, il n’y avait rien à faire.

— Oui…

Même si Aki comprenait que c’était impossible, peut-être n’arrivait-elle pas à l’accepter. Elle continuait de fixer l’écharpe qui dérivait. Haruka détourna les yeux de cette expression inhabituelle chez elle et posa le pied sur la pédale.

— J’y vais.

— D’accord.

Avant même qu’Aki ait terminé sa réponse, Haruka s’était déjà remis à pédaler. Sentant dans son dos la silhouette d’Aki s’éloigner, il traversa Mutsukibashi. Tandis qu’il avançait rapidement le long de la digue, l’écharpe blanche qui dérivait apparaissait et disparaissait sans cesse au bord de son champ de vision.

Haruka détourna les yeux de la rivière et poursuivit sa route vers le club de natation d’Iwatobi.

Makoto arriva dans les vestiaires au moment où Haruka mettait ses lunettes.

— Désolé, Haru. En partant, j’ai vu que le bocal des poissons rouges était sale, alors je l’ai nettoyé un peu. C’est pour ça que je suis en retard.

Tu aurais pu faire ça en rentrant.

Haruka commençait à se changer en lançant à Makoto un regard qui disait clairement cela, lorsqu’une pensée concernant Aki traversa soudain son esprit.

Aki était-elle encore là lorsque Makoto avait traversé le pont ?

— Tout à l’heure, sur le pont…

Il commença sa phrase, puis s’interrompit, jugeant que cela n’avait aucune importance.

— Quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé sur le pont ?

— Non. Laisse tomber.

— Maintenant que tu en parles, j’ai croisé Zaki-chan en traversant le pont. Elle n’avait pas l’air d’aller très bien.

Il l’appelait « Zaki », un surnom qui semblait mélanger « Yazaki » et « Aki ». Makoto y ajoutait « chan ».

— Apparemment, elle a fait tomber son écharpe.

— Ah, je vois. C’est vrai que le vent est fort sur ce pont.

Il le savait ?

Haruka avait seulement dit qu’elle l’avait fait tomber. Il n’avait pas précisé que le vent était fort. Elle aurait très bien pu la perdre autrement, en la laissant simplement tomber en chemin. Ce serait même plus naturel. Cela voulait donc dire que Makoto faisait semblant de ne pas avoir entendu l’histoire directement de la bouche d’Aki.

Peut-être lui avait-elle aussi dit que Haruka s’était montré froid avec elle.

Et dans ce cas… Makoto compte-il lui faire la leçon ? De toute façon, c’est une histoire sans intérêt.

Haruka n’avait pas l’intention de poursuivre la conversation.

— J’y vais.

— D’accord.

Haruka quitta les vestiaires.

— Je m’appelle Matsuoka Rin. Je viens du Sano SC. Mon prénom sonne plutôt féminin, mais je suis bel et bien un garçon. Enchanté.

Comme prévu, cela suffisait.

Il n’y avait pas de quoi être surpris une deuxième fois.

C’était le seul club de natation des environs.

Il n’y avait donc plus aucune raison de se demander ce que faisait Rin ici. Tout allait bien tant que les autres semblaient l’apprécier. Haruka regrettait seulement les complications que cela risquait d’apporter.

— Eh ben, les coïncidences s’accumulent, hein ? Après le changement d’école, voilà qu’on se retrouve dans le même club de natation.

Haruka n’avait aucune envie de supporter ces bêtises. Laissant le reste à Makoto, il plongea dans la piscine.

Ses doigts ouvrirent une faille dans l’eau, et il s’y glissa. D’abord les bras, puis la tête, la poitrine, le ventre et enfin les pieds. Il ne déployait pas toute sa force, mais ne se laissait pas non plus aller. Accueilli par l’eau, il l’accueillait à son tour. Tous deux reconnaissaient leur existence mutuelle. Ils ne s’excluaient pas. Ils ne fusionnaient pas non plus. Malgré leur différence de nature, une relation se poursuivait entre eux, sans négation réciproque.

Voilà ce que la natation signifiait pour Haruka.

Dans l’eau, il était libéré de tout ce qui l’encombrait. Les remous qui agitaient son cœur s’apaisaient doucement. Rin, Aki, l’écharpe, le vent. Ce n’était pas qu’il les oubliait complètement, mais il en était libéré, ne serait-ce qu’un instant.

Après avoir nagé mille mètres en crawl, Haruka sortit la tête de l’eau. Comme s’il l’avait attendu, Makoto lui tendit la main depuis le bord du bassin.

— Bien joué.

Haruka ne nageait pas d’une manière qui l’épuisait. Celui qui était essoufflé, c’était plutôt Makoto. Peut-être venait-il lui aussi de nager mille mètres. Et, qui plus est, de toutes ses forces.

Cela durait depuis toujours. Quand Makoto nageait, il ne levait jamais le pied. Sa nage ne donnait jamais l’impression de couler naturellement.

Haruka ne lui avait jamais demandé pourquoi. Il n’avait même jamais songé à le faire.

— Et lui ?

Makoto le tira hors de l’eau par la main, et Haruka posa la question au sujet de Rin.

— Il nage. Regarde, là-bas.Au bout d’une ligne, Rin répétait ses mouvements pour vérifier ses sensations dans l’eau. Après s’en être assuré, Haruka se mit à marcher.

— Je vais prendre le petit bassin de l’autre côté. Chronomètre-moi.

Son temps lui importait peu. Il voulait seulement mettre un peu de distance entre Rin et lui.

Il regrettait d’avoir été mêlé à cette histoire. Plus que tout, il ne voulait pas que Makoto s’y retrouve impliqué. Si Makoto s’en mêlait, Haruka finirait forcément entraîné à son tour. Il en était certain.

Sans prêter attention à Makoto, qui avait écarté les bras d’un air stupéfait, Haruka continua de marcher vers le bassin de vingt-cinq mètres.

Après avoir terminé sans difficulté ses mille mètres de crawl, Rin sortit la tête de l’eau. Un garçon aux grands yeux ronds, semblables à ceux d’un petit animal, le fixait depuis le bord du bassin. Ses yeux semblaient sonder l’eau à la recherche d’un gerris ou d’une écrevisse. Il regardait Rin sans même cligner des paupières.

— Quoi ?

Rin leva les yeux vers lui depuis l’eau.

— Matsuoka-kun, tu es ami avec Nanase-kun ?

Le garçon le fixait droit dans les yeux.

— Plutôt que des amis, je dirais qu’on est rivaux.

— C’est quoi, un rival ? Quelqu’un qui fait le malin en se vantant ?

Il ne clignait toujours pas des yeux.

— Ça veut dire qu’on est en compétition l’un avec l’autre.

Tout en répondant, Rin détourna le regard et grimpa sur le bord de la piscine. À force de se fixer ainsi, ils avaient l’impression de sonder les profondeurs de leurs yeux respectifs.

— Qui est le plus rapide, toi ou Nanase-kun ?

— Sur cinquante mètres, moi. Sur cent mètres, Nanase.

Lorsque Rin se leva, le garçon fit de même. Il avait une carrure plutôt frêle.

Il devait être en quatrième année de primaire.

— Pourquoi ?

— Pourquoi quoi ?

— Pourquoi tu es rapide sur cinquante mètres, mais lent sur cent ? Ah, je sais. Tu ne sais nager que cinquante mètres, c’est ça ? Tu t’essouffles après ? Tu veux que je t’apprenne ?

— Non merci ! Je sais très bien nager cent mètres, et je ne suis pas essoufflé.

— Hé hé. Moi, mon record, c’est cinq cents mètres, tu sais. Du coup, je suis dans le groupe compétition depuis janvier. Ma meilleure nage, c’est la brasse. Je suis le seul de ma classe à savoir nager cinq cents mètres.

— Quand tu dis ta classe, tu parles de l’école ?

— Oui. Cinquième année, classe trois.

Quel discours prétentieux.

Rin retira ses lunettes et chercha Haruka et Makoto du regard.

— Hé, Matsuoka-kun, c’est laquelle, ta meilleure nage ?

— Toutes.

— Quand tu dis toutes, tu veux dire même le papillon ?

Le papillon était la dernière des quatre nages que l’on apprenait. S’il venait à peine d’intégrer le groupe compétition, il ne devait probablement pas encore le maîtriser correctement.

— Le papillon, le dos, la nage libre et la brasse. Et puis je suis le meilleur des meilleurs en nage du chien.

Où ont-ils bien pu disparaître ?

Rin ne voyait ni Haruka ni Makoto.

— C’est incroyable. Alors tu sais vraiment tout nager.

— Oui.

Il faisait du quatre nages individuel depuis la troisième année de primaire.

Il n’y avait vraiment pas de quoi s’en vanter. Cette conversation commençait à devenir franchement agaçante.

Il en avait assez, aussi, d’être dévisagé par ces grands yeux ronds.

— Moi, c’est Hazuki Nagisa. Hé, Matsuoka-kun, regarde mon papillon. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’arrive pas à aller tout droit.

— Ton coude se plie. Tu n’arrives pas à garder le coude haut. Tu n’utilises pas ton dos.

Voilà Makoto.

Il chronométrait à l’arrivée du petit bassin. Et celui qui nageait, c’était Haruka.

— Hé, tu ne l’as même pas encore vu ! Ne dis pas ça au hasard.

— Tu fais trop de bruit. Même sans le voir, c’est à peu près…

Les yeux de Nagisa se remplirent de larmes.

— Ne dis pas que je fais du bruit. Regarde correctement.

Les yeux encore embués, il continuait de fixer Rin droit dans les yeux.

Ce serait vraiment pénible de le faire pleurer ici.

— Bon, bon. Je vais regarder.

Aussitôt, le visage de Nagisa s’illumina d’un grand sourire.

— Vraiment ? Alors je vais nager ici.

Il remit ses lunettes, puis plongea dans la ligne où Rin nageait quelques instants plus tôt.

Pour commencer, il vaudrait mieux lui réapprendre les bases du plongeon.

Ce qu’il faisait ne pouvait même pas être appelé du papillon. C’était exactement comme Rin l’avait deviné. Voilà sans doute ce qu’était, pour lui, « nager le papillon ». Il valait mieux parler de nage de sauterelle[3] que de papillon. Dans un sens, c’était même une nouvelle forme de nage.

Rin frissonna.

Allait-il devoir regarder ça à chaque fois ? Allait-il devoir accompagner ce gamin aux grands yeux ronds jusqu’à ce qu’il apprenne enfin à nager correctement ?

Il ne pouvait s’empêcher d’avoir l’impression que les choses finiraient ainsi.

Et comme ses mauvais pressentiments s’étaient presque toujours révélés exacts jusque-là, Rin observa la sauterelle de Nagisa sans vraiment la regarder.

— Bon. Ça suffit pour aujourd’hui. Tu as fait beaucoup de progrès.

Lorsque Rin prononça ces mots, Nagisa, qui respirait bruyamment dans l’eau, afficha une expression rayonnante.

— Vraiment ? Je me suis amélioré ?

Oui, tu t’es amélioré. En nage de la sauterelle, du moins.

— Dépêche-toi de sortir. Je vais te montrer quelque chose d’intéressant.

— Quoi ? Quoi donc ?

Nagisa grimpa sur le bord de la piscine, les yeux pleins de curiosité.

— Par ici.

Rin lui fit signe et trottina vers le petit bassin.

— Où tu vas, Matsuoka-kun ?

— Tout à l’heure, tu as demandé qui était le plus rapide entre Nanase et moi, non ?

— Oui.

— Je vais te le montrer maintenant.

Rin avait l’air amusé.

Il courut jusqu’à Makoto. Celui-ci remarqua Rin et se retourna vers lui.

— Ah, Matsuoka-kun.

Il tenait un chronomètre à la main. Haruka nageait dans le petit bassin, enchaînant des mouvements de crawl élégants.

— Il en est à combien ?

— Euh… il vient de virer aux cinquante mètres…

Haruka effectua son virage.

Rin mit ses lunettes, fit claquer l’élastique contre sa peau, monta sur le plot de départ et s’élança dans la ligne voisine.

Il fit jaillir l’eau autour de lui et fendit le bassin d’un battement de dauphin. Lorsqu’il remonta à la surface et commença à nager, il avait un demi-corps d’avance sur Haruka.

Il nage vraiment sans se soucier de rien. Allez, essaie donc de me rattraper !

Rin fonça à toute vitesse. Aux vingt mètres, ils étaient parfaitement alignés. Puis ils effectuèrent leur virage en même temps. Rin se projeta vers l’avant, remonta à la surface et reprit ses mouvements.

Il sentait les doigts de Haruka près de son dos.

À quinze mètres de l’arrivée, la nage de Haruka changea.

Ce n’était pas parce que son mouvement était devenu plus rapide. Ce n’était pas non plus parce qu’il y mettait plus de force. Pourtant, Rin le savait.

Il le sentait.

Cette présence formidable, comme un amas d’énergie.

Voilà. Allez. Approche. Approche encore.

Haruka mordait son épaule, enfermant la tête de Rin dans sa pression. Il restait cinq mètres.

Il va me dépasser. Il va me dépasser. Comme si j’allais le laisser faire !

Leurs têtes s’alignèrent. Puis Rin toucha le mur.

Il sortit la tête de l’eau et cria à Makoto :

— Qui a gagné ?

Nagisa se tenait lui aussi à côté de Makoto. Tous deux pointèrent Haruka du doigt en même temps.

Haruka grimpa sur le bord du bassin, la respiration toujours parfaitement calme. Rin, lui, aurait besoin d’un peu plus de temps pour récupérer. La pression de résister à la remontée de Haruka lui avait infligé de sérieux dégâts.

— Alors ? Le cent mètres de Nanase, ça fait combien ?

Haruka prit le chronomètre des mains de Makoto, puis le lui rendit.

Ensuite, il s’éloigna comme si de rien n’était.

Makoto regarda le chronomètre avant de répondre à Rin.

— Il s’est réinitialisé.

Nagisa partit à la suite de Haruka.

— Nanase-kun, c’était trop fort ! Tu étais super classe ! Hé, hé, la prochaine fois, apprends-moi à nager en crawl !

En entendant la voix de Nagisa s’éloigner, Rin plongea la tête dans l’eau.

Il est vraiment rapide.

Rin murmura ces mots sous l’eau, incapable de contenir l’excitation qui montait en lui.

Haruka jeta son sac sur son épaule, quitta les vestiaires et gagna le hall. Le sol, agréablement froid sous ses pieds, lui rappela que l’hiver n’était pas encore terminé.

En marchant, il repensa à ce qui venait de se passer.

Pourquoi s’était-il autant échauffé ?

Il avait su tout de suite que c’était Rin, juste avant qu’ils ne s’alignent pour le virage. Ils s’étaient assez souvent croisés en compétition.

Haruka le reconnaissait à la sensation des ondulations dans l’eau. Et puis, personne d’autre dans ce club ne lançait ce genre de défi.

À l’instant où il l’avait compris, quelque chose s’était mis à bouillir en lui.

En pensant que celui qui ressentait l’eau mieux que lui se trouvait juste devant, son corps s’était embrasé. Une chaleur intense l’avait traversé. Il n’avait pas réussi à contenir cette sensation.

Même après être remonté sur le bord du bassin, une braise continuait de couver en lui, comme après une combustion incomplète. Rien qu’à l’idée qu’une telle chose puisse exister en lui, Haruka s’irrita et perdit toute envie de nager.

Nager lui donnait habituellement l’impression de renaître. Mais penser qu’un garçon comme Rin pouvait réveiller ses émotions lui inspira un profond malaise envers lui-même. Regrettant amèrement de s’être laissé provoquer et d’être entré dans son jeu, Haruka quitta la piscine.

En levant distraitement les yeux vers le mur de la salle de repos, il remarqua les photos des générations précédentes de membres, alignées les unes à côté des autres. C’étaient les photos de groupe prises chaque année à la fin du mois de mars. Il savait qu’elles étaient exposées là, mais ne leur avait jamais vraiment prêté attention jusqu’à présent.

Haruka figurait sur deux d’entre elles. Il se tenait près du bord, l’air ennuyé.

En les regardant de nouveau, il se rendit compte qu’elles étaient nombreuses. La plus ancienne remontait à vingt-trois ans. Comparée aux photos récentes, elle comptait nettement moins de monde.

Au centre, un garçon riait en tenant un trophée. On pouvait lire « 18ᵉ tournoi » sur la médaille pendue à son cou.

Ce n’était pas la seule photo de ce genre. Sur chacune d’elles, tout le monde riait en tenant un trophée ou un bouclier.

Cette année, est-ce qu’ils vont vouloir me faire poser comme ça, moi aussi ?

À cette pensée, il en eut déjà assez.

En sortant, le vent lui fouetta soudain les joues.

Donc il souffle encore.

Haruka fit la grimace et se dirigea vers les supports à vélos.

— Ouah, le vent est vraiment fort.

Makoto arriva derrière lui. C’était le genre de garçon qui disait tout ce qui lui passait par la tête. Parfois, il disait même à voix haute ce que Haruka pensait en silence.

Quel type envahissant.

— Ah, quelle nage !

Rin sortit du club en parlant comme un vieil homme quittant un bain thermal, puis se dirigea dans une direction différente de celle de Haruka et Makoto. En le voyant, Makoto l’interpella.

— Matsuoka-kun, les supports à vélos sont par là.

— Non, je n’ai pas encore de vélo.

— Dans ce cas, tu veux monter derrière moi ? Je te ramène.

Encore une remarque inutile. Il ferait mieux de le laisser tranquille.

Haruka continua de marcher sans se préoccuper de Makoto.

— Ça ira. Ce n’est pas si loin. À demain.

Rin avait parlé assez fort pour que Haruka l’entende, puis il partit dans la direction opposée aux supports à vélos.

Haruka et Makoto traversèrent rapidement le port de pêche à vélo, puis débouchèrent sur la digue de la Shiwagawa. Pour rejoindre Mutsukibashi, c’était le seul chemin possible.

Sans même s’en rendre compte, Haruka regarda la surface de l’eau.

Mais l’écharpe avait disparu. Avait-elle coulé ? Avait-elle été emportée jusqu’à la mer ?

Juste avant qu’ils ne traversent le pont, Rin, qui courait en soufflant de petits nuages blancs, les rattrapa. Son sac à dos, mal ajusté par-dessus sa tenue de sport, rebondissait contre son dos tandis que ses chaussures blanches frappaient le sol en rythme. Il était parfaitement préparé pour courir.

Ce n’était sans doute pas exceptionnel. Il comptait probablement faire ce trajet en courant tous les jours.

Haruka détourna les yeux de Rin en claquant la langue intérieurement. Puis, lorsque Rin le dépassa, il appuya un peu plus fort sur la pédale.

Il entendit la voix de Makoto derrière lui.

— Tu habites à combien de kilomètres ?

— Trois et que…

Le vent emporta la fin de la réponse de Rin.

Le lendemain matin, le vent soufflait de nouveau contre la rangée de peupliers. Bien que le ciel fût dégagé, Haruka leva les yeux vers les nuages, se demandant d’où pouvait bien venir ce vent. Puis, estimant qu’il n’y avait aucune raison particulière à chercher, il rentra le cou dans sa veste.

Le matin, il allait toujours seul à l’école.

Makoto devait accompagner son petit frère et sa petite sœur à l’arrêt du bus de la maternelle, ce qui le faisait toujours arriver de justesse. Ensuite, il se dépêchait de rejoindre l’école. Haruka ne pouvait pas suivre ce genre de rythme.

Il grimaça lorsque le vent souffla de nouveau. Même si de nombreux enfants marchaient en file, seul le bruissement étrange des peupliers dans le vent semblait résonner.

Haruka n’aimait pas cette grande route trop large qui menait à l’école. Surtout en hiver. Cette file d’enfants qui s’étirait sur le trottoir lui était désagréable. Et lorsqu’il pensait qu’il en faisait lui aussi partie, il lui arrivait de ne plus le supporter.

Il finit par se rappeler une scène d’autrefois.

Même si cela remontait à plusieurs années, il s’en souvenait encore très clairement. Ce jour-là aussi, un vent glacial soufflait.

Dans le port, le seul bruit qui résonnait était celui des pas lourds de personnes vêtues de kimonos blancs, avançant avec leurs cannes. Elles étaient une quinzaine. Toutes marchaient lentement, silencieusement, les yeux baissés. Il y avait des vieillards, mais aussi des enfants de son âge.

Avant même qu’il s’en rende compte, le regard de Haruka suivit ces enfants. Comme les adultes, ils portaient des kimonos blancs et gardaient les yeux baissés. Ils tenaient la main d’une petite fille.

Est-ce qu’elle pleure ?

En pensant cela, Haruka serra légèrement le poing. L’enfant releva le visage et se tourna vers lui. Lorsque leurs regards se croisèrent, elle essuya de la main gauche ses yeux mouillés de larmes. Puis elle fixa Haruka d’un regard noir.

— Haru-chan, où ils vont, ces gens ?

Le jeune Makoto posa la question en essayant de se cacher derrière Haruka.

— Je ne sais pas.

— Alors qu’est-ce qu’ils font ?

Il était impossible que Haruka le sache. Au lieu de répondre, il regarda Makoto.

Celui-ci, les sourcils en huit froncés par l’inquiétude, serrait le bord du vêtement de Haruka. Une voix semblable à un sanglot s’échappa quelque part dans la file, et Makoto resserra sa prise.

— Tu as peur, Makoto ?

— Je ne sais pas. Et toi, Haru-chan ?

Haruka n’avait pas peur. C’était seulement que cette procession, dont il ignorait la nature, faisait naître dans sa poitrine un frisson de malaise. Il ne savait pas ce qu’elle représentait. Mais il était certain d’une chose : c’était quelque chose qui effrayait Makoto.

Haruka saisit la main de Makoto, qui agrippait son vêtement, et l’entraîna loin de cette file. Le plus loin possible, aussi vite qu’il le pouvait.

— Bonjour, Nanase-kun.

Interpellé brusquement, Haruka se retourna avec surprise. Cette voix inattendue l’avait complètement pris au dépourvu.

Lorsqu’il comprit qu’il s’agissait d’Aki, il fut légèrement gêné par sa propre réaction. Mais cette pensée ne dura qu’un instant. Il retrouva aussitôt son calme.

— Salut.

Sa réponse fut sèche. C’était habituel chez lui, mais il trouva qu’elle sonnait particulièrement grognon, même pour lui. En premier lieu, il aurait sans doute été plus approprié de répondre d’un ton plus chaleureux. Mais c’était ainsi.

Aki, elle, ne sembla pas s’en formaliser. Elle lui adressa son sourire habituel, inchangé.

— Désolée pour hier. Je t’ai inquiété.

Elle parlait sans doute de ce qui s’était passé sur le pont. Haruka ne voyait pas d’autre possibilité. Il ne se souvenait même pas avoir été si inquiet que cela. C’était seulement que l’expression abattue d’Aki, si différente de d’habitude, était restée dans un coin de sa mémoire.

— Qu’est devenue ton écharpe ?

 

De toute façon, comme elle était tombée au milieu de cette large rivière, il n’y avait sûrement rien à faire. À peine eut-il posé la question qu’il pensa qu’il aurait mieux fait de se taire.

L’ombre sombre qui assombrissait le visage d’Aki la veille avait disparu. Elle sourit avec une douceur qui évoquait un ciel bleu d’été.

— Après ton départ, elle a coulé presque aussitôt. Du coup, j’ai bien dû l’accepter. Si elle avait continué à dériver, je serais sûrement restée là à la regarder.

En disant cela, elle sourit de nouveau. Un sourire trop lumineux pour ce ciel d’hiver et cette route.

— Qu’est-ce qu’il y a, Nanase-kun ? Ton visage est tout rouge.

Soudain, Aki se pencha pour regarder le visage de Haruka de plus près. Leurs regards se croisèrent directement. Haruka détourna aussitôt les yeux vers un point vague au loin.

— Rien. C’est normal.

— Tu n’as pas de fièvre ?

Aki tendit la main vers son visage, et Haruka la repoussa instinctivement. Le temps sembla s’arrêter un instant entre eux.

Aki regarda Haruka avec surprise, tenant dans son autre main celle qu’il venait de repousser.

— Ah… pardon.

C’était la faute de Haruka. S’il n’aimait pas qu’on le touche, il aurait pu tourner la tête ou lever légèrement la main pour l’arrêter. Il n’avait pas besoin de repousser sa main ainsi.

— Non, c’est moi… désolé.

La conversation s’interrompit là, et ils reprirent leur marche vers l’école. Ils restèrent silencieux, les yeux baissés, grimaçant parfois lorsque le vent se levait avec force.

C’était un état parfaitement approprié pour marcher sur cette route bordée de peupliers.

 

Le sujet de la vie de classe, ce jour-là, était le « projet de commémoration de fin d’études ». Chaque classe devait proposer des idées, puis l’ensemble serait réduit à un seul projet. Comme tous les élèves de dernière année participeraient ensuite à sa réalisation, les avis furent nombreux, même dans la classe de Haruka.

Certains proposaient des choses faciles à fabriquer rapidement. D’autres imaginaient des projets qui semblaient totalement irréalisables. Il y avait des idées amusantes, d’autres qui dépendaient trop des goûts de chacun.

Lorsque les propositions commencèrent à s’épuiser, Aki leva la main.

— Euh… ça fait un moment que j’y pense, mais les seules fleurs qui fleurissent dans cette école, ce sont les fleurs de cerisier, non ? Ce cerisier est couvert de fleurs au printemps, mais il a l’air un peu seul…

Elle parlait du grand cerisier dressé entre le bâtiment de l’école et la piscine. Dans les environs, on ne trouvait aucun autre arbre aussi splendide. Il dégageait une présence si écrasante que personne ne semblait pouvoir l’approcher ; les autres arbres, l’herbe et les fleurs se tenaient à distance, comme dominés par lui.

— Alors je me suis dit… et si on plantait un parterre de fleurs autour du cerisier ? Au printemps, ce serait sûrement magnifique si l’arbre et les fleurs de toutes les couleurs fleurissaient ensemble.

Haruka ressentit une légère opposition. Le cerisier devait rester plus haut, plus imposant, plus digne que tout le reste, enveloppé dans sa sérénité. Il ne voulait même pas imaginer sa silhouette entourée de fleurs éclatantes.

— Moi aussi, je suis pour le parterre de fleurs.

Celui qui soutint l’idée d’Aki fut Makoto.

— Ce serait bien de planter des fleurs qui fleurissent à peu près au moment de la remise des diplômes.

On ne pouvait pas dire que le vote à la majorité soit toujours juste. Indépendamment de la force des sentiments de chacun, chaque personne disposait d’une voix de valeur égale. Dans ce cas, il était naturel qu’Aki et Makoto cherchent à faire comprendre la force de leurs sentiments. Mais Haruka, lui, en était incapable. Imposer ses sentiments aux autres était ce qu’il savait le moins faire.

Mais c’était toujours comme ça : les idées d’Aki recevaient généralement l’adhésion. Cette fois encore, le parterre de fleurs fut choisi à une écrasante majorité.

— Haru, ça va ?

Après la vie de classe, Makoto vint lui parler d’un air inquiet.

— Quoi ?

— Ton visage est rouge. Tu n’as pas de fièvre ?

Aki lui avait dit la même chose le matin même. Haruka posa la paume de sa main sur sa nuque pour vérifier. Il se sentait un peu fiévreux.

— Pas vraiment. Je vais bien.

Il n’y avait pas de quoi inquiéter les autres. Alors qu’il trouvait désagréable l’expression de Makoto, soucieux comme s’il veillait un malade, Rin intervint d’une voix qui semblait tomber au mauvais moment.

— Qui l’aurait cru ? Tachibana, un romantique amoureux des fleurs.

Les bras croisés, il s’amusait à taquiner Makoto comme bon lui semblait.

— En tout cas, ton idée m’a surpris, Matsuoka-kun. Faire embarquer nos messages à bord d’un satellite, c’est pas encore plus romantique ?

— On y place juste des messages sur nos rêves et nos amis mais on lance pas nous même le satellite, hein.

— Hmm. Matsuoka-kun est bien un romantique, comme je le pensais.

— Peut-être bien. Mais j’avoue que j’ai été surpris que Nanase-kun vote pour mon idée. En fait, ça m’a même fait un peu plaisir.

Les voix de Rin et de Makoto lui faisaient mal aux oreilles. Leur crier qu’ils étaient bruyants aurait été trop agaçant, trop pénible.

Ça risque d’être mauvais.

Au moment où Haruka pensa cela, Rin remarqua son état. Tout aurait été plus simple s’il ne l’avait pas fait.

— Hein ? Nanase-kun, tu ne te sens pas bien ?

Il ne posait pas la question à Haruka. Il la posait à Makoto.

— Justement, je me disais qu’il avait peut-être de la fièvre…

Makoto se pencha à nouveau vers le visage de Haruka.

— Je t’ai dit que je n’avais pas de fièvre !

Réprimer ce qu’il ressentait était pénible.

Les élèves autour d’eux se retournèrent en entendant la voix dure de Haruka. Un silence désagréable s’installa.

— …Désolé.

C’étaient les mêmes mots qu’il avait adressés à Aki le matin même. Haruka se leva de sa chaise et se dirigea vers la porte de la classe. Il voulait se libérer de cet endroit, ne serait-ce qu’un instant.

Sentant dans son dos le regard inquiet de Makoto, Haruka quitta la classe.

Au moment où il s’apprêtait à enfourcher le vélo qu’il avait laissé au pied des marches de pierre, Haruka s’arrêta.

C’était le vélo qu’il prenait chaque jour pour aller au club de natation.

Est-ce qu’il va courir aujourd’hui aussi ?

Une pensée concernant Rin traversa son esprit.

Il y avait environ deux kilomètres jusqu’au club de natation d’Iwatobi. C’était moins que la distance que Rin parcourait en courant.

Haruka n’avait presque jamais fait d’entraînement physique. Renforcer son corps ne l’intéressait guère. Nager, autrement dit ressentir l’eau : voilà ce que la natation représentait pour lui. Il n’avait jamais songé à nager dans le but de gagner contre quelqu’un. C’est pour cela qu’il ne se souciait pas non plus de ses temps, et qu’il n’éprouvait pas le besoin d’entraîner son corps.

Mais il y avait un garçon qui nageait plus vite que lui. Et si cela signifiait que ce garçon ressentait l’eau plus profondément que lui, alors il ne pouvait nier la légère gêne qui demeurait dans sa poitrine. Il ignorait comment Rin ressentait l’eau. Mais Rin était plus rapide que lui sur cinquante mètres, et sur cent mètres, il le devançait jusqu’aux soixante-dix mètres. Aujourd’hui encore, il allait courir.

C’était une raison largement suffisante pour que Haruka coure lui aussi.

Il avait de la fièvre. Il le savait, sans que Makoto ou Aki aient besoin de le lui dire. Pourtant, jusqu’à présent, lorsqu’il ne s’agissait que d’un léger rhume ou d’une petite fièvre, il guérissait en nageant. Il n’en comprenait pas la raison. Dans l’eau, il guérissait. Après avoir nagé, même un rhume disparaissait de manière presque incroyable.

Il n’avait donc aucune intention de se reposer aujourd’hui non plus.

Mais s’il allait au club, il croiserait Rin. Il verrait Rin courir. Et s’il passait à côté de lui à vélo, il détournerait le regard. Ensuite, il s’en voudrait de ne pas avoir couru.

Haruka leva une seule fois les yeux vers l’escalier qui menait à la maison de Makoto. Makoto n’arrivait toujours pas.

Laissant son vélo derrière lui, il se mit à courir d’une foulée légère sur les deux kilomètres qui le séparaient du club.

Le vent soufflait aujourd’hui encore sur Mutsukibashi. Frappé au visage par les bourrasques, Haruka leva involontairement les yeux vers le mont Myôjin.

 

Puis, se ravisant en songeant qu’il n’y avait aucune raison particulière pour que le vent vienne de la montagne, il regarda de nouveau devant lui et continua de courir.

Un souffle blanc s’échappait de sa bouche. La sueur coulait. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas couru une longue distance. Pourtant, même s’il ne courait pas si vite, il n’arrêtait pas de transpirer.

Il n’y avait ni pente raide ni escalier, mais son pouls battait violemment dans tout son corps. C’était peut-être à cause de la fièvre ; peu à peu, il ne parvint plus à contrôler sa respiration irrégulière. Malgré tout, Haruka continua de courir, le visage fermé, presque arrogant.

Makoto ne le rattrapait toujours pas. Peut-être était-il encore en train de s’occuper de ses poissons rouges. Enfin, peu importe…

Sa vision se mit parfois à trembler étrangement. Lorsqu’il eut traversé le pont, Haruka comprit qu’il ne pourrait pas courir jusqu’au club. Il atteignit sa limite sur la digue, au bord de la rivière.

Il s’arrêta net, posa les mains sur ses genoux et respira bruyamment.

 

En baissant les yeux, il vit que la sueur qui ruisselait de son visage formait de petites taches sur le sol. S’il l’avait pu, il se serait allongé les bras et les jambes écartés, comme Rin ce jour-là.

Merde. Pourquoi est-ce que je suis aussi épuisé ?

Il tenta de se ressaisir, mais sa poitrine lui faisait mal et ses jambes refusaient d’avancer. L’idée que Makoto ou Rin puissent le trouver dans cet état lui était insupportable. Rien que le fait d’inquiéter quelqu’un ou de le pousser à se faire du souci lui donnait envie de disparaître. Il refusait de reconnaître que son existence pouvait se résumer à cela.

Étrangement pressé de remettre sa respiration en ordre, il resta là un moment. Quand son souffle se fut un peu calmé, il remarqua soudain quelque chose de blanc à la surface de la rivière, qui apparaissait et disparaissait sans cesse.

L’écharpe d’Aki était coincée là, dans un endroit accessible depuis la berge, au pied de la digue. Il pensait qu’elle avait déjà coulé ou qu’elle avait été emportée jusqu’à la mer, mais la marée haute semblait l’avoir ramenée en arrière. Elle dérivait maintenant à un endroit où il pouvait l’atteindre.

Il pouvait la récupérer. Oui, il en était persuadé.

Au bruit de freins, il se retourna par réflexe. Aki descendit de son vélo, l’air inquiet.

— Qu’est-ce qui se passe, Nanase-kun ?

Haruka redressa le dos, enfermant de force sa respiration haletante dans sa poitrine. Il avait l’intention de dire que ce n’était rien et de repartir en courant, mais il resta silencieux. S’il parlait, il avait l’impression que tout son souffle contenu s’échapperait d’un coup.

— Ah…

Le regard d’Aki passa derrière Haruka et se posa sur la surface de l’eau. Sur l’écharpe blanche qui dérivait dans la rivière.

Haruka claqua la langue intérieurement, puis tenta d’inspirer profondément. Son souffle s’était déjà nettement calmé. Il pensa qu’il pouvait parler maintenant.

— Je vais te la chercher.

— Non, ça va. C’est dangereux.

Ce n’est pas comme si j’étais épuisé ici. J’ai seulement vu l’écharpe d’Aki et je me suis arrêté un instant.

En se trouvant cette excuse, il tourna le dos à Aki.

Mais au moment où il posa le pied sur la pente de la digue, un violent vertige le frappa. À l’instant où il crut que tout était fini, sa vision s’assombrit et il perdit l’équilibre.

Il aurait dû sentir l’herbe folle sous ses pieds. Mais ses pieds fendirent le vide, son corps roula, et il dévala la pente.

Il ne distinguait plus le haut du bas. C’était son propre corps, et pourtant, il n’avait aucune idée de ce qui lui arrivait. La seule chose qu’il entendit fut le cri d’Aki, semblable au bruit des peupliers de la route qui tremblaient sous le vent.

La froideur de l’eau se transmit au bas de son corps, et c’est ainsi qu’il comprit qu’il était tombé dans la rivière. Sa vision revint peu à peu.

La moitié de son corps était dans l’eau. Sa main droite agrippait l’herbe sèche de la berge. Sa main gauche… était emmêlée dans l’écharpe blanche, devenue brun clair.

Ça craint… Qu’est-ce que je suis en train de faire ?

C’était tout ce dont il se souvenait clairement.

L’eau de la rivière ne guérit ni le corps ni le cœur de Haruka. Elle ne lui arracha que sa chaleur corporelle, et ses pensées s’interrompirent.

Entre le rêve et la réalité, il lui sembla entendre faiblement la voix de Makoto qui l’appelait, ainsi que la sirène d’une ambulance.

— Haru ! Haru !

Puis Haruka sombra dans un sommeil profond.

Il ouvrit les yeux parce que sa tête lui faisait terriblement mal. Avant même qu’il ait le temps de se demander où il se trouvait, la voix de Makoto parvint à ses oreilles.

— Haru, tu es réveillé ? Haru.

Cette voix ne lui faisait pas mal aux oreilles. Il ne ressentait aucune résistance face à cette inquiétude.

La voix de Makoto s’écoulait naturellement, comme toujours.

Haruka tenta de faire le point avec ses yeux, mais il n’y parvint pas. Sa tête lui faisait encore mal. Son corps était lourd. Pourtant, comme il avait ouvert les yeux, il voulut rassurer Makoto et essaya de parler.

— Où est-ce qu’on est ?

— À l’hôpital.

— L’hôpital ?

La lumière fluorescente lui parut éblouissante. Lorsqu’il essaya de comprendre pourquoi il dormait à l’hôpital, sa tête lui fit de nouveau mal.

— Haru, ça va ? Ta mère va bientôt arriver. On vient de la prévenir.

Enfin, il parvint à distinguer clairement le visage de Makoto. Aussitôt, il remarqua la présence de quelqu’un d’autre derrière lui. Rin se tenait là, silencieux, le visage sérieux, avec une expression qu’on ne lui voyait pas d’ordinaire.

À côté de lui, quelque chose de blanc, suspendu à un cintre, oscillait dans le souffle du climatiseur.

Un rideau ? Non. C’est quelque chose de plus fin, comme du tissu…

L’écharpe.

À l’instant où il s’en rendit compte, ses souvenirs lui revinrent. Il tenta brusquement de se redresser, et tout son corps protesta dans un craquement douloureux.

— Il ne faut pas forcer. Tu avais quarante degrés de fièvre.

Haruka voulait savoir.

Après sa chute dans la rivière, que s’était-il passé pour qu’il se retrouve ici ? Il voulait le savoir immédiatement.

— Et Yazaki ?

Aki était là. Elle avait dû tout voir du début à la fin. Mais elle n’était pas dans la chambre.

— Zaki-chan doit être chez elle. Mais je suis sûr qu’elle s’inquiète beaucoup en ce moment.

— Qu’est-ce qui m’est arrivé ?

— Matsuoka-kun et moi venions juste de traverser le pont quand on a entendu le cri de Zaki-chan. On est allés voir, et Haru était tombé dans la rivière.

Ensuite, pendant que Makoto et Rin tiraient Haruka jusqu’à la berge, Aki avait appelé une ambulance. Tandis que Makoto et Rin montaient avec lui, Aki avait contacté le club de natation et leurs familles. On raconta qu’elle avait parfaitement rempli son rôle, même si elle semblait au bord des larmes.

— Alors tu devras aussi lui dire les choses correctement plus tard.

Allongé dans son lit, Haruka hocha une fois la tête.

Makoto lui avait expliqué dans les grandes lignes ce qu’il voulait savoir. Sa tête lui faisait mal pendant qu’il écoutait, mais il s’efforça de paraître aussi détaché que possible.

— Ah, et apparemment, tu as la grippe.

Haruka fut profondément irrité que tout cela soit arrivé pour une chose aussi stupide.

— Je vais appeler le médecin.

Lorsque Makoto ouvrit la porte et sortit, le calme tomba soudain sur la chambre d’hôpital. On n’entendait plus que le bruit du climatiseur et la respiration irrégulière de Haruka. C’est alors seulement qu’il remarqua à quel point son souffle était désordonné.

Il aperçut Rin. Il était resté silencieux tout du long, le regard baissé de côté. À côté de lui, l’écharpe oscillait doucement.

— Merci, Matsuoka.

Haruka fut lui-même surpris de la sincérité avec laquelle ces mots étaient sortis. Rin se contenta d’incliner légèrement la tête, sans même essayer de regarder dans sa direction.

Ensuite, jusqu’au retour de Makoto, seuls la respiration de Haruka et le léger bruit du climatiseur résonnèrent dans la chambre.

Exposé au vent froid extérieur, Rin réalisa à quel point il faisait chaud dans la chambre d’hôpital.

Tout en marchant, il glissa dans la poche de sa veste sa main engourdie par le froid. Ses jambes étaient étrangement lourdes. Il avait du mal à respirer.

Il finit par rattraper Makoto, qui marchait devant lui, et tenta de l’appeler.

— … Tachibana.

Il avait l’impression que cela faisait très longtemps qu’il n’avait pas parlé. En tout cas, c’était la première fois depuis son arrivée à l’hôpital.

— Qu’est-ce qu’il y a, Matsuoka-kun ?

— Je…

— Oui ?

Rin hésita. Makoto attendit patiemment ses prochains mots, sans le presser. Pendant ce temps, ils continuèrent de marcher sans s’arrêter. C’était comme s’il attendait doucement que Rin le rattrape.

— J’ai vraiment eu peur.

C’était ce que Rin ressentait sincèrement. Il avait encore peur. À cause de cela, ses organes semblaient toujours bouger de manière désordonnée dans tout son corps. Il savait bien que, même sans qu’il en ait conscience, ses poumons respiraient et son cœur battait.

Mais à présent, lorsqu’il devait prendre de grandes inspirations, il avait l’impression que toutes ses fonctions s’étaient arrêtées.

— J’ai eu tellement peur que je ne savais plus quoi faire.

Makoto se retourna et sourit. Puis, levant soudain ses sourcils en huit, il reprit sa marche.

— Ça va. Ce n’est que la grippe. Il n’a pas attrapé de pneumonie, il ira vite mieux.

Ce qui était arrivé à Haruka était terrible, c’était certain. En le voyant tomber dans la rivière, Rin s’était précipité vers lui. Il avait été paniqué, affolé. Mais il ne parlait pas de la peur qu’il avait ressentie pour Haruka.

— Non, je ne parlais pas de Nanase. Je parlais de toi, sur le pont.

— Hein ?

Makoto s’arrêta.

Même sous le regard direct de Rin, il continua pourtant de sourire. Comme s’il venait d’entendre une plaisanterie.

— Quand on a sorti Nanase de la rivière, tu tremblais, non ?

— Ah bon ? J’étais un peu dans les vapes, je ne m’en souviens pas très bien.

Makoto se retourna de nouveau et reprit sa marche. En observant son dos, Rin se souvint avec certitude qu’il tremblait, à ce moment-là. Même s’il avait donné des instructions précises à Rin et à Aki, Makoto tremblait d’une manière impossible à manquer. Ses mains, ses jambes, son visage.

Ce n’était pas à cause du froid. Il tremblait comme quelqu’un qui avait peur de quelque chose. Puis, une fois dans l’ambulance, il avait agrippé le bord des vêtements de Haruka et tremblé tout en répétant son prénom.

Rin n’avait jamais vu quelqu’un aussi terrifié. Cette peur s’était accrochée profondément dans sa poitrine, au point que son corps ne fonctionnait plus comme il le voulait.

Rin ne dit rien de plus et continua de marcher derrière Makoto. Peu importait que Makoto dise ne pas s’en souvenir. Il ne voulait pas le forcer à exprimer quelque chose qu’il ne voulait pas dire. Il n’avait donc pas l’intention d’insister davantage. Il savait que poser plus de questions ne changerait rien.

Pendant qu’ils attendaient à l’arrêt de bus, puis une fois montés dedans, ils restèrent silencieux. Leurs regards ne se croisèrent pas une seule fois.

Rin se leva et appuya sur le bouton pour demander l’arrêt. Il descendait deux arrêts avant Makoto.

— À plus.

— Oui.

Il aperçut le visage de Makoto pendant un bref instant. C’était bien le Makoto habituel. Ses sourcils en forme de huit se levaient, et son sourire ordinaire flottait sur ses lèvres.

Peut-être que Rin y faisait trop attention.

En descendant du bus, il sentit soudain toutes ses forces l’abandonner. Il inspira profondément l’air du soir, puis regarda le bus s’éloigner vers le ciel rouge sombre. La main de Makoto se mit à trembler.

Quelque chose qui le maintenait tendu venait soudain de céder. Sa main tremblait si fort qu’il ne pouvait plus rien y faire. Bientôt, le tremblement se propagea à tout son corps. Ses jambes, sa poitrine, son visage. Ses dents claquaient. Il se serra lui-même dans ses bras.

Peu importe la force avec laquelle il se tenait, il ne parvenait pas à arrêter les tremblements. Peu importe la force avec laquelle il serrait les dents, ses lèvres continuaient de frémir. Makoto ne put rien faire contre les larmes qui débordèrent silencieusement de ses yeux.

 

 

[1] Un portail traditionnel japonais, communément érigé à l’entrée d’un sanctuaire shintoïste.

[2] Pavillon d’ablution destiné au rite de purification cérémoniel.

[3] En japonais, batta est une abréviation de butterfly (« papillon »), mais signifie également « sauterelle ». Rin transforme donc la « nage papillon » maladroite de Nagisa en « nage sauterelle », un jeu de mots difficile à restituer en français.

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