I HAD – CHAPITRE 7

Chapitre 7

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Traduction : Gatotsu
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Le lendemain, une fois la réunion du matin terminée, j’appelai Hitomi-sensei et lui fis part de la décision que j’avais prise la veille.

— Aujourd’hui, c’est moi qui apporterai les documents à Kiriyuu-kun. Il y a quelque chose que je dois lui dire.

Ma proposition sembla la laisser perplexe. Et c’était compréhensible : elle pensait que j’étais en partie responsable de l’absence de Kiriyuu-kun. Même si elle ne me le disait pas ouvertement, je savais que c’était le cas.

— Vous m’avez dit que je devais être son alliée, pas vrai ? Un allié de la justice ne cesse pas de l’être parce que quelqu’un ne vient pas lui demander son aide. C’est à lui d’aller au secours des faibles.

Je me retins d’ajouter : « Évidemment, les idiots de notre classe, eux, ce sont les méchants. »

Mais Hitomi-sensei semblait toujours préoccupée. Je commençai alors à réfléchir à ce que je ferais si elle refusait ma proposition, avant de décider que j’irais quand même chez Kiriyuu-kun. Après tout, Hitomi-sensei elle-même m’avait dit que les adultes n’avaient pas toujours raison.

Bien sûr, cela ne voulait pas dire que j’avais davantage raison simplement parce que j’étais une enfant. Je savais que si Hitomi-sensei avait finalement accepté, c’était parce qu’elle avait décidé de me faire confiance.

— Très bien. Tu peux apporter les documents aujourd’hui.

— Je m’acquitterai de cette mission avec honneur !

— D’accord, mais j’aimerais que tu me promettes trois choses.

Elle prit un air sérieux et leva trois doigts. C’était précisément ce genre d’expression sérieuse que j’aimais tant chez elle. J’étais certaine qu’au fond de son cœur, elle pensait sincèrement à nous deux, Kiriyuu-kun et moi.

— Premièrement, si tu arrives à voir Kiriyuu-kun, je veux que tu lui dises que je serai toujours là à l’attendre.

Je restai stupéfaite.

— Vous ne l’avez pas vu ?

— Non. Il ne veut toujours pas me voir.

— C’est vraiment un froussard.

À ces mots, elle replia un deuxième doigt.

— Deuxièmement, tu ne dois pas t’en prendre à lui. S’attaquer à quelqu’un, ce n’est pas agir en allié. Alors, tu ne dois surtout pas essayer de le forcer à revenir à l’école.

Je trouvais cela logique. Le devoir d’un allié de la justice était de réprimander les enfants qui se conduisaient mal. Même si Kiriyuu-kun était un froussard, ce n’était pas un mauvais garçon. Je ne pouvais donc pas m’en prendre à lui.

— Et la dernière ?

— Troisièmement, tu dois me promettre de ne pas dire du mal de tes camarades. Ils s’inquiètent tous autant que toi pour Kiriyuu-kun.

En l’entendant, je me dis qu’elle était vraiment à côté de la plaque.

Je me demandai si elle avait remarqué que cette dernière promesse était la seule à laquelle je n’avais pas acquiescé.

De retour en classe, je regardai les élèves qui faisaient tout ce vacarme autour de moi. Tous passaient le temps comme d’habitude, avec leurs airs habituels stupides, comme si Kiriyuu-kun n’avait jamais fait partie de la classe. Personne ne parlait de lui ni ne demandait de ses nouvelles à Hitomi-sensei. Pas une seule personne.

Sa troisième demande était donc un mensonge. Un mensonge pur et simple.

Je ne savais pas si je devais m’en réjouir ou m’en attrister, mais une chose devint très vite évidente ce jour-là : même si je n’étais qu’une enfant, je ne m’étais ni trompée ni fait de fausses idées.

Pendant la récréation, il se passa quelque chose qui me laissa sans voix.

— Hein ? Pourquoi tu ferais un truc pareil pour le fils d’un voleur ? Me dis pas que tu l’aimes ou quoi ?

J’étais en train de recopier mes notes sur une feuille lorsqu’un de ces idiots m’interpella, un sourire stupide plaqué sur le visage.

Comme il l’avait deviné, je faisais bien cela pour Kiriyuu-kun.

Puisque je comptais aller chez lui, autant lui transmettre le cours avec ma belle écriture bien soignée, pensai-je.

Je parvins tant bien que mal à ravaler les paroles cinglantes qui me montaient aux lèvres, poussai un soupir et répondis à sa question.

— Oui, je l’aime bien. En tout cas, bien plus que vous tous. C’est un faiblard, mais il dessine vraiment très bien.

— Il est faible parce qu’il passe son temps à dessiner.

Ce n’était peut-être pas complètement faux, pensai-je en me rappelant ce que Mamie m’avait dit.

Mais ce n’était pas parce qu’un idiot avait dit quelque chose qui contenait une part de vérité que je pouvais le laisser s’en servir pour faire du mal aux autres. Je l’ignorai donc et continuai de recopier mes notes.

Le garçon fit une grimace contrariée, comme si son inexistante fierté venait d’en prendre un coup.

— Hé, m’ignore pas !

Comme je continuais justement à l’ignorer, il m’arracha la feuille que j’étais en train de recopier et la brandit bien haut pour que toute la classe puisse la voir.

— Elle est amoureuse de Kiriyuu !

Toute la classe se tourna vers nous en murmurant. Le garçon me regardait, les yeux brillants d’une fierté triomphante, comme s’il venait réellement de remporter une victoire.

C’était écœurant.

Je poussai un profond soupir et me préparai à lui faire comprendre toute l’étendue de sa propre stupidité.

— Je sais que tu meurs d’envie de montrer à toute la classe à quel point tu es idiot, mais rends-moi ça maintenant.

Je me levai pour récupérer la feuille qu’il tenait, mais il pivota pour la maintenir hors de ma portée. Quiconque aurait assisté à la scène aurait compris au premier coup d’œil lequel de nous deux était en tort.

N’importe lequel d’entre eux aurait pu le convaincre de me rendre la feuille. Un des élèves derrière lui aurait même pu simplement la lui prendre et me la rendre lui-même.

Pourtant, personne ne fit quoi que ce soit. Ils savaient tous que Kiriyuu-kun était absent, et que je prenais toujours sa défense, mais pas un seul ne bougea.

C’est ainsi que je compris que Hitomi-sensei m’avait menti.

Je soupirai et demandai à cet idiot.

— Tu ne veux vraiment pas me la rendre ?

Il m’ignora. J’avais fait une promesse à Hitomi-sensei. Je ne m’en prendrais pas à mes alliés.

— Puisque tu refuses de me la rendre, j’imagine que ça fait de toi un voleur.

Autrement dit, je pouvais tout à fait m’en prendre à un ennemi.

L’idiot me lança un regard noir, le visage devenant écarlate.

— Tu sais ce que ça veut dire, « voleur », pas vrai ? Tu dois bien le savoir, vu le nombre de fois où tu l’as répété. Un voleur, c’est quelqu’un qui prend ce qui appartient à quelqu’un d’autre sans lui demander la permission, je me trompe ? Alors j’imagine que toi aussi, tu es un voleur. Je ne sais pas si le père de Kiriyuu-kun a réellement volé quelque chose, puisque je ne l’ai pas vu faire. Mais toi, je sais avec certitude que tu es un voleur. La preuve, tu viens de prendre quelque chose qui m’appartient, pas vrai ?

Son visage rougissait de plus en plus. À ce rythme, je crus qu’il allait finir par exploser. Mais je n’avais pas encore terminé. S’il explosait, je n’aurais qu’à m’excuser.

— Voler, c’est mal, dis-je. C’est bien pour ça que tu t’en es pris à Kiriyuu-kun, j’ai tort ? Alors, reprenons ton raisonnement de tout à l’heure. Si le fait que son père soit un voleur suffit à faire de Kiriyuu-kun un voleur lui aussi, alors j’imagine que toute ta famille est composée de voleurs ! Quelle horrible famille ! Ta mère, ton père, tout le monde : tous des voleurs. Peut-être même ta grand-mère et ton grand-père ? Si le simple fait d’être lié à quelqu’un de mauvais suffit à te rendre mauvais toi aussi, alors peut-être que tous tes amis sont des voleurs ! Non, attends, je me demande si le simple fait d’être dans la même pièce que toi suffit à faire de quelqu’un un voleur. Alors, j’imagine que je suis peut-être devenue une voleuse, moi aussi. Quelle horreur. Moi, je ne suis pas comme toi.

— La ferme !

À l’instant où la voix stridente du garçon parvint à mes oreilles, quelque chose d’autre se produisit. Je vis soudain le garçon s’éloigner de moi. Non, je me trompe. C’était moi qui tombais. Au-dessus de moi, je pouvais voir le plafond. Il me fallut un moment pour comprendre ce qui venait de se passer. Je restai là, abasourdie, jusqu’à ce que la douleur du coup finisse par atteindre mon cerveau.

Ma chaise était elle aussi tombée sur le côté. Peut-être l’avais-je entraînée dans ma chute.

N’importe qui aurait immédiatement compris ce qui venait de se passer : c’était une agression. De la violence. Quelque chose qu’on nous avait appris à ne jamais faire.

Alors que je me relevais, avec l’intention de le réprimander, quelque chose me heurta légèrement la tête. Je le ramassai et le dépliai, pour découvrir qu’il s’agissait de la feuille sur laquelle je recopiais les notes pour Kiriyuu-kun.

— Tout le monde te déteste, dit le garçon.

Il m’avait pris quelque chose, l’avait détruit, puis m’avait frappée. Et pour couronner le tout, il m’insultait. Si quelqu’un pouvait assister à une scène pareille et prétendre que j’étais celle qui avait tort, alors cette personne était folle.

Quelqu’un allait forcément venir à mon secours, pensai-je.

Et pourtant, alors qu’ils étaient tous là depuis le début, pas une seule personne ne se leva pour me tendre la main ou me réconforter.

Ce que Hitomi-sensei avait dit était bel et bien un mensonge. Alors moi, qui disais toujours ce que je pensais, j’exprimai exactement ce que j’avais sur le cœur, assez fort pour que tout le monde m’entende.

— Vous êtes tous des voleurs.

Comme pour empêcher mes paroles de continuer à résonner, la sonnerie retentit, annonçant la fin de la récréation.

Après la réunion de fin de journée, les feuilles destinées à Kiriyuu en main, je quittai aussitôt le bâtiment, sans même m’arrêter pour prendre le bonbon que Shintarou-sensei, assis à côté de Hitomi-sensei dans la salle des professeurs, avait l’habitude de me donner.

Je ne saluai aucun de mes camarades en les croisant.

À la place, je retrouvai mon amie à fourrure près de chez moi, puis me dirigeai vers la maison de Kiriyuu-kun.

Je savais déjà où il habitait. Je l’avais déjà croisé dans la rue auparavant.

Une fois arrivée dans les environs, il me suffisait de regarder les plaques portant les noms des habitants.

Parmi les rangées de maisons toutes identiques, une seule portait le nom « Kiriyuu » à l’entrée. Je me souvenais de la manière dont ce nom de famille s’écrivait en kanji, parce que j’avais déjà fait remarquer à quel point il avait du flow.

— Koyanagi est encore plus classe, cela dit, me dis-je en appuyant sur la sonnette.

J’attendis environ une minute, mais personne ne semblait venir m’ouvrir. J’appuyai une deuxième fois, sans plus de résultat.

Je ne pouvais pas imaginer que Kiriyuu-kun soit sorti. Même moi, lorsque je restais à la maison parce que j’étais malade, je refusais de mettre un pied dehors, de peur de croiser ceux qui, eux, étaient allés à l’école. Kiriyuu-kun, lui, n’en aurait certainement pas eu le courage.

Peut-être qu’il ne voulait pas me voir. J’appuyai une troisième fois sur le bouton, tout en me demandant comment j’allais bien pouvoir occuper la minute suivante. Mais cette fois, une voix finit par sortir du haut-parleur de l’interphone.

— Bonjour… ?

Malgré le peu d’entrain dans sa voix, je reconnus la mère de Kiriyuu-kun. Je l’avais déjà entendue parler lors de la journée de visite des parents en classe.

— Bonjour ! Je suis une camarade de classe de Kiriyuu-kun. Je suis venue lui apporter des feuilles !

— Ah… merci. Un instant.

J’attendis sagement, et peu après, la mère de Kiriyuu-kun ouvrit la porte d’entrée.

— Attends-moi ici une minute, dis-je à mon amie à fourrure, assise à mes pieds en train de se lécher le pelage.

J’inclinai la tête pour saluer la femme.

— Bonjour !

— Tu es Koyanagi-san, n’est-ce pas ? Celle qui est assise à côté de Hikari.

Même si je ne lui avais encore jamais parlé, elle semblait savoir qui j’étais. Je ne savais pas vraiment pourquoi, mais j’en fus heureuse. Hikari était le prénom de Kiriyuu-kun : Kiriyuu Hikari. Un nom vraiment remarquable pour quelqu’un comme lui.

— D’habitude, c’est Hitomi-sensei qui apporte tout ça, mais j’imagine qu’aujourd’hui, c’était à toi de t’en charger. Merci.

— Oui, c’est moi qui le lui ai demandé. J’ai une affaire à régler avec Kiriyuu-kun.

À ces mots, la mère de Kiriyuu-kun prit la même expression préoccupée que Hitomi-sensei ce matin-là.

Elle semblait inquiète. Peut-être que même elle pensait que c’était à cause de moi si Kiriyuu-kun ne venait plus à l’école, alors que c’était pourtant la toute première fois que je lui parlais.

— Une affaire ? demanda-t-elle.

Je lui répondis honnêtement. Quand on veut que quelqu’un nous croit, il n’y a qu’une chose à faire : lui dire la vérité.

— Je suis venue lui dire que je suis son alliée, et que j’aimerais qu’il revienne à l’école. Sinon, je n’aurai plus personne avec qui faire équipe pendant les cours.

Je sentis qu’elle se détendait un peu. Comme je le pensais, dire la vérité était bien la meilleure chose à faire. Après tout, l’honnêteté finissait toujours par payer.

Elle sourit.

— Entre donc.

C’était la première fois que j’entrais chez lui. Les odeurs de cuisine et de linge imprégnaient toute la maison, bien plus que chez moi. C’était sans doute parce que, chez moi, il n’y avait personne pendant la journée. Il n’y a pas si longtemps, j’en aurais peut-être même été jalouse.

Elle me conduisit jusqu’au salon, où je m’assis sur le canapé et bus le jus d’orange qu’elle m’avait servi.

Rien que pour cela, j’étais contente d’être venue. Le jus était sucré et délicieux.

Tout en le buvant, je posai à la mère de Kiriyuu-kun une question qui me tracassait depuis mon arrivée.

— Où est Kiriyuu-kun ? Il est sorti ?

Elle secoua la tête en prenant une gorgée de café.

— Hikari est dans sa chambre, à l’étage. Il passe la majeure partie de son temps enfermé là-haut.

— Je me demande s’il est en train de dessiner.

Je n’avais pourtant fait que dire ce que je pensais, mais la mère de Kiriyuu-kun eut l’air surprise.

— Oh ? Tu es au courant qu’il dessine ? Pourtant, il cherche toujours à le cacher.

— À l’école aussi, il cache tout le temps ses dessins. Il est tellement doué qu’il devrait les montrer davantage. Moi, je trouve ses dessins magnifiques.

S’il y eut un moment où je gagnai définitivement la sympathie de la mère de Kiriyuu-kun, ce fut celui-là.

Décidément, on ne gagnait vraiment rien à mentir.

— Si Kiriyuu-kun est resté enfermé dans sa chambre à dessiner pendant tout ce temps, alors je le soutiens et j’ai hâte de voir ce qu’il a fait. Mais je ne peux pas l’encourager à cacher quelque chose qu’il aime.

— Alors, tu devrais lui faire savoir. Tu es vraiment son alliée, Koyanagi-san.

— Oui. Je n’ai jamais été son ennemie, pas une seule fois.

Je finis mon jus d’orange et montai les escaliers jusqu’au premier étage, guidée par la mère de Kiriyuu, qui souriait toujours. À l’étage, un couloir lumineux était bordé de plusieurs portes, toutes semblables les unes aux autres.

Nous nous arrêtâmes devant l’une d’elles. C’était une porte toute simple, loin d’être couverte d’images comme la mienne.

La mère de Kiriyuu frappa.

— Hikari, une amie est venue te voir.

Nous n’étions pas amis, mais j’étais trop occupée à attendre une réponse derrière la porte pour prendre la peine de la corriger. Il s’écoula quelques instants avant que Kiriyuu-kun ne réponde.

— Qui est-ce… ?

Sa voix était très faible. Quelqu’un qui ne connaissait pas Kiriyuu-kun aurait sans doute pensé qu’il était malade.

Mais après tout le temps que j’avais passé avec lui en classe, elle ne me semblait pas différente de sa voix habituelle.

Avant que sa mère ait pu prononcer mon nom, je fis un pas vers la porte.

— C’est moi.

Je compris aussitôt qu’il m’avait reconnue. Un bruit de mouvements précipités me parvint de l’intérieur. Pourquoi paniquait-il à ce point ? Je n’étais pourtant pas comme ces idiots qui s’acharnaient sur lui.

— Pourquoi… ? demanda-t-il.

Sa question semblait venir du plus profond de son cœur.

— Je t’ai apporté les feuilles distribuées en classe. J’ai aussi recopié mes notes pour toi.

— Hitomi-sensei n’est pas venue… me les apporter ?

— Je suis venue à sa place. Après tout, c’est moi qui ai recopié les notes. Et puis, j’ai quelque chose à te dire.

Kiriyuu-kun ne répondit pas. Je poursuivis donc.

— Écoute, Kiriyuu-kun. Je suis ton alliée. Je n’ai jamais été ton ennemie. Alors, tu peux revenir à l’école l’esprit tranquille.

Il ne répondit toujours pas.

— Tu t’es peut-être fait une fausse idée, mais je suis vraiment ton alliée. S’il arrive quoi que ce soit, Hitomi-sensei et moi nous nous battrons pour toi. Mais toi aussi, tu dois te battre. La vie, c’est comme le premier coureur d’un relais : s’il ne se met pas à courir, la course ne pourra jamais commencer.

Comme je m’y attendais, il continua de garder le silence.

— C’est ce que je suis venue te dire aujourd’hui.

Je ne savais pas si j’avais réussi à lui faire comprendre tout ce que je voulais lui dire, mais j’avais au moins exprimé l’essentiel. Je me tus et attendis sa réponse.

L’attente me parut interminable. Heureusement, il finit par répondre avant que je ne vieillisse sur place.

Mais ce fut une réponse que je ne pouvais pas accepter.

— Rentre chez toi…

Je restai figée de stupeur. Il enchaîna aussitôt, ses mots fusant comme des coups.

— Ne reviens plus. Je ne retournerai plus à l’école.

Ce qui me bouleversa, ce ne fut pas seulement le sens de ses paroles, mais aussi l’odeur de sa voix. C’était la même que j’avais sentie lorsqu’il m’avait lancé ce regard noir en classe.

J’étais complètement perdue. La mère de Kiriyuu-kun devait l’être tout autant. Sans même y réfléchir, je posai la main sur la porte.

— Pourquoi ?

— Je ne me battrai pas.

Ces mots furent ceux de trop. Ils attisèrent une terrible flamme dans mon cœur. L’étincelle née de ce qui s’était passé cet après-midi était toujours présente en moi, et venait soudain de s’embraser dans la mauvaise direction.

J’avais déjà oublié que sa mère se tenait juste derrière moi.

— Si tu ne te bats pas, ils continueront de se moquer de toi.

Le silence demeura.

— À propos de tes dessins… et de ton père.

Il n’y avait toujours aucune réponse.

— Tu n’as rien fait de mal ! Tout le monde se trompe sur ton compte ! Tu dois te battre !

J’étais vraiment à bout. Je ne supportais pas que Kiriyuu-kun soit la risée des autres, qu’il refuse de se défendre et que je sois incapable d’y changer quoi que ce soit.

— Non, murmura Kiriyuu-kun. Je ne suis pas aussi courageux que toi.

— Espèce de… froussard !!!

Ma voix jaillit avec une telle force que je m’en étonnai moi-même. J’avais inspiré si profondément que je me demandai comment il pouvait encore rester assez d’air pour les gens autour de moi. Mais ce qui suivit me surprit bien davantage…

— Rentre chez toi !

J’avais déjà entendu Kiriyuu-kun crier auparavant. Ce n’était donc pas cela qui m’avait surprise.

— Je les déteste ! Je les déteste tous ! Mais celle que je déteste le plus, c’est toi !

J’étais certaine qu’il pleurait, même si je ne comprenais pas pourquoi.

En temps normal, j’aurais sans doute lancé quelque chose comme : « Je croyais que les garçons ne pleuraient pas », mais j’étais bien trop bouleversée.

Bouleversée de savoir qu’il souffrait, mais aussi de sentir à quel point mon propre cœur s’était assombri à cause de ses paroles.

Je ne pouvais pas rester là plus longtemps.

Je savais que c’était impoli, mais je sortis précipitamment les feuilles de mon cartable, les mis entre les mains de la mère de Kiriyuu-kun et pris la fuite.

Je passai même devant ma fidèle compagne sans lui accorder le moindre regard et courus m’asseoir sur un banc situé en bordure du parc. Puis, sous le regard intrigué de mon amie, je fondis en larmes.

Ce jour-là, je n’allai voir ni Traînée-san, ni Mamie. Il me restait pourtant encore beaucoup de temps avant l’heure à laquelle je devais rentrer, mais je ne pouvais tout simplement pas aller les voir avec les yeux pleins de larmes.

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