I HAD – CHAPITRE 6

Chapitre 6

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Traduction : Gatotsu
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Bientôt, un été comme tant d’autres battait son plein. La température grimpa, et je me retrouvai assise avec Traînée-san, à manger une glace tout en profitant du souffle du ventilateur.

— C’est bizarre. À chaque fois que le ventilateur souffle dessus, j’ai l’impression que ma glace fond plus vite.

— C’est parce que le vent souffle de l’air chaud sur elle.

— Même cette brise fraîche ?

— Elle est fraîche pour toi, oui. Mais elle reste quand même plus chaude que ta glace, non ?

J’en fus tellement impressionnée que je crus que mes yeux allaient me sortir des orbites. Traînée-san était vraiment bien plus futée que moi. Pourtant, même elle ignorait pourquoi Minami-san avait disparu.

C’était vraiment un mystère.

— La vie, c’est comme une pastèque.

— Et qu’est-ce que ça veut dire ?

— On peut en manger presque toute la chair, dis-je. Mais il reste toujours de tout petits pépins qu’on ne peut pas manger.

— Ah ah ah, c’est vrai. Mais même si on ne peut pas les manger, on peut toujours les planter quelque part pour qu’ils donnent naissance à quelque chose de nouveau.

— Wahou.

— Dis donc, petite demoiselle, tu es déjà rassasiée ?

— Pas du tout. Hitomi-sensei a dit qu’en été, on perdait l’appétit, mais pour moi ça reste un vrai mystère. Quand il fait chaud, je dépense toute mon énergie, alors j’ai besoin de manger encore plus !

— Alors j’ai une faveur à te demander. Tu pourrais aller nous acheter un morceau de pastèque au supermarché ?

— C’est dans mes cordes !

J’acceptai fièrement l’argent de Traînée-san et remis mes chaussettes jaunes. Elle, de son coté, resterait ici pour se préparer avant d’aller travailler.

Bien sûr, j’adorais les glaces, mais la pastèque faisait aussi partie de mes choses préférées. C’est merveilleux que Traînée-san aime les mêmes choses que moi.

— C’était peut-être un fantôme, dit Traînée-san.

Elle se passa de la lotion sur le visage tandis que j’avalais un peu de thé d’orge avant de repartir sous le soleil de l’après-midi.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demandai-je.

— Minami-san.

Je n’avais même pas envisagé que Minami-san puisse être un fantôme. J’essayai de me rappeler son visage.

— Mais elle n’était pas transparente ni quoi que ce soit. Elle avait des jambes et tout ce qui va avec. Je crois que si elle ressemble à quelque chose, ce serait plutôt à Totoro[1] qu’à un fantôme.

— Ha ha, je vois. Dans ce cas, tu la reverras probablement tant que tu es encore une enfant.

C’était peut-être vrai, pensai-je. J’attendais déjà avec impatience le jour où je pourrais la revoir.

— J’y vais !

J’enfilai mes chaussures, fourrai l’argent dans ma poche, et me dirigeai vers le supermarché du coin avec mon amie, qui se roulait dans l’ombre.

Heureusement que j’avais bu ce thé avant de sortir, pensai-je. Dehors, la chaleur était étouffante. La chaleur semblait se dégager aussi bien du soleil que du sol et des murs des bâtiments.

Sans ce thé, je me serais peut-être desséchée jusqu’à devenir une minuscule momie avant même d’arriver au supermarché.

Mon amie au pelage sombre, peu faite pour le soleil d’été, recherchait les zones d’ombre.

C’était compréhensible, pensai-je, puisqu’elle ne portait ni chaussures ni chaussettes à ses quatre petites pattes.

Bien entendu, dans les zones dépourvues d’ombre, je devais la porter.

Tandis que je la portais, elle chantait tout du long.

— Miaou miaou !

Je chantai avec elle.

— Le bonheur ne vieeent pas tout seul à moooooi…

— Miaou miaou !

En arrivant au supermarché, je vis beaucoup de monde entrer et sortir par les portes automatiques.

Je ne pus m’empêcher d’imaginer le magasin lui-même en train de manger de la pastèque et de recracher les pépins. Je restai plantée un moment devant les portes, gênant un peu le passage, tout en profitant de l’air frais qui s’en échappait comme un long souffle.

— Bon, attends-moi ici, d’accord ?

— Miaou.

Le coin d’ombre que je lui avais trouvé était déjà occupé par un grand chien jaune avec un collier autour du cou, bien plus gros qu’elle.

Sans montrer le moindre signe de peur, elle alla s’asseoir à côté de lui.

Il remarqua soudain sa présence, tourna la tête vers elle, et elle le regarda en retour. Ils restèrent ainsi un long moment.

Oh là là, était-ce le début d’une nouvelle histoire d’amour ?

Même si je me demandais si une vilaine fille comme elle pouvait vraiment apporter un peu de bonheur à un brave garçon comme lui, je décidai de ne pas m’en mêler.

Je les laissai donc là tous les deux et franchis discrètement les portes automatiques.

Je saluai le vigile comme à mon habitude.

Ce dernier, qui montait la garde près de l’entrée tel un gardien sorti d’un conte de fées, me rendit poliment mon salut.

Au début, je croyais que les vigiles étaient des policiers envoyés faire des courses, mais ce vieux monsieur, qui me faisait plutôt penser à un sorcier, m’avait expliqué un jour qu’ils étaient des alliés de la justice, chargés de garder les portes de ce marché.

En entrant, une myriade d’odeurs vint chatouiller mon petit nez.

J’adorais les grands supermarchés. Peu importe le nombre de fois où j’y allais, j’y découvrais toujours des choses que je n’avais jamais vues et jamais mangées, ainsi que toutes mes choses préférées cachées parmi elles.

Cela me procurait la même joie que lorsque je partais à la recherche d’un merveilleux livre.

Je trouvai rapidement les pastèques. Certaines étaient rondes et entières, d’autres étaient découpées en morceaux triangulaires.

Je choisis un morceau juste assez grand pour moi et Traînée-san, puis le déposai dans mon panier.

Il y avait aussi des pastèques carrées. Je n’en avais jamais vu de pareilles, alors j’en restai bouche bée. Quand je vis combien il fallait d’argent pour en acheter une, je compris aussitôt que, même chez les pastèques, ce qui sortait de l’ordinaire coûtait plus cher.

Même si j’avais déjà trouvé ce pour quoi j’étais venue, je décidai de continuer de regarder un peu. Je n’avais aucune envie de m’immiscer dans les affaires de cœur de mon amie, et je voulais profiter encore un peu de cet endroit bien frais.

Je passai devant les rayons de poisson et de légumes.

Puis, en m’arrêtant devant les fiches de recettes posées à côté du rayon pâtisserie, je me surpris à penser que j’aimerais devenir comme Mamie, un jour.

C’est alors qu’une voix m’interpella.

— Koyanagi-san !

Je me retournai en entendant cette voix qui me semblait familière.

Je me demande si mon visage était aussi rayonnant que le soleil ce jour-là.

— Oh, Ogiwara-kun ! Tu fais les courses ?

— Ouais, ma mère m’a envoyé ici. Et toi ?

— Je suis venue acheter de la pastèque. Il fait super chaud.

— Ouais, c’est le cas de le dire. J’aimerais partir sur une planète froide, comme le Petit Prince.

C’était une réponse digne d’Ogiwara-kun, pensai-je.

À ma connaissance, nous étions les seuls de notre classe à avoir lu ce livre. Je ne lui avais pas reparlé depuis le jour où je lui avais raconté l’histoire du baobab.

À l’école, il était toujours en train de discuter avec différentes personnes, alors j’étais contente d’avoir enfin l’occasion de lui parler de nouveau.

Nous parlâmes un bon moment du livre « Mémoires d’un Éléphant blanc » qu’il avait fini de lire.

Était-ce cinq minutes ? Dix ? Je perdis rapidement de vue la raison pour laquelle j’étais venue faire des courses pour Traînée-san.

Je ne me rappelai mon objectif qu’en baissant les yeux vers le morceau de pastèque que je tenais entre les mains. J’avais beau avoir du mal à me résoudre à partir, je ne pouvais pas faire attendre ma chère Traînée-san. Il était temps pour moi d’y aller.

Ogiwara-kun et moi n’étions pas amis. Nous discutions seulement de temps en temps. Nous n’avions jamais déjeuné ensemble, ni même partagé un simple goûter.

De plus, je n’étais pas la seule à qui Ogiwara-kun parlait. Il était comme ça avec tout le monde dans la classe, même avec Kiriyuu.

Malgré tout, je pouvais discuter avec lui aussi facilement qu’avec Traînée-san ou Minami-san. Il était le seul de notre classe à être aussi intelligent que moi.

Mon morceau de pastèque commençait à tiédir, alors j’en pris un autre à la place.

Je pris enfin ma place dans la file de la caisse.

Après un court moment d’attente, je tendis ma pastèque à la caissière et la payai.

— Tu fais les courses toute seule ? dit-elle. C’est impressionnant, jeune fille.

Je ne trouvais pas cela impressionnant du tout.

— Merci, mais je ne pense pas que ce soit si extraordinaire que ça.

Elle me donna un sac en plastique blanc dans lequel je glissai la pastèque.

Il était temps de retourner auprès de Traînée-san… du moins, c’est ce que je croyais.

Je me figeai en entendant soudain une voix bruyante.

Je n’en croyais pas mes yeux.

C’était exactement comme une scène sortie d’un roman policier.

Le bruit venait de l’entrée du supermarché, où plusieurs voix se mêlaient en un véritable vacarme.

Surprise, je tournai les yeux vers l’agitation, et vis deux vigiles en train de plaquer quelqu’un au sol. Un peu plus loin, un autre vigile se tenait le visage, comme pour vérifier s’il était blessé. Les cris provenaient des trois personnes à terre.

— Ne bougez plus ! cria l’un des vigiles.

Des hurlements incompréhensibles résonnaient dans tout le magasin.

Je ne savais pas pourquoi, mais la personne au sol donnait l’impression de vouloir faire du mal à quelqu’un.

Mes jambes refusaient de bouger.

Mais que se passait-il ? Je ne comprenais pas, mais je me sentais vraiment mal à l’aise. Les rouages de ma petite tête se mirent à tourner.

— Ça doit être un voleur à l’étalage, dit l’un des adultes près de moi.

Un voleur à l’étalage ? Je savais ce que c’était. C’était un brigand.

Cet homme s’était donc fait prendre en train de voler ? Ça, je le comprenais. Pourtant, je restais incapable de bouger.

Ce ne fut que lorsque les vigiles demandèrent aux personnes rassemblées autour d’eux d’arrêter de prendre des photos avec leur téléphone que mes jambes acceptèrent enfin de bouger.

Je ne possédais pas de téléphone portable, mais même si j’en avais eu un, je n’aurais eu aucune envie de prendre en photo des gens méchants.

Je n’arrivais pas à distinguer son visage, mais j’étais certaine que cette personne faisait peur.

Le voleur fut emmené, mais les murmures continuèrent de parcourir le magasin.

La foule se dispersa telle une nuée de fourmis, et je profitai de l’occasion pour me glisser vers la sortie.

J’aurais voulu quitter cet endroit ne serait-ce qu’une seconde plus tôt, avant qu’une chose aussi effrayante ne se produise.

En partant, je jetai un coup d’œil derrière moi et aperçus des taches rouges à l’endroit où la scène avait eu lieu.

Je détournai aussitôt les yeux et me précipitai dehors, haletante.

J’avais désespérément besoin d’ouvrir cette fenêtre dans mon cœur. L’air chaud s’y infiltra doucement, réchauffant avec tendresse mes pensées glaciales.

— Miaou.

Je baissai les yeux et vis mon amie me regarder presque de travers. Le chien jaune avait déjà disparu.

— Qu’est-ce que c’est que ce regard ? Je ne t’ai pas oubliée. Il s’est passé beaucoup de choses là-dedans. Allez, retournons chez Traînée-san.

Je fis de mon mieux pour oublier ce qui venait de se passer et repris le chemin avec mon amie boudeuse.  Je chantai, la pris même dans mes bras alors qu’elle n’en avait pas besoin, et lui demandai ce qu’elle pensait du chien jaune.

Même ainsi, un brouillard continuait de flotter dans mon cœur.

Cela ressemblait beaucoup à ce que j’avais ressenti lorsque j’avais entendu maman et papa se crier dessus. J’avais le courage et le sens de la justice nécessaires pour reprendre les gens lorsqu’ils faisaient quelque chose de mal.

Si j’avais vu cette personne voler, je lui aurais sûrement fait un sermon.

Alors pourquoi mon cœur était-il devenu si agité en la voyant se faire arrêter ? Je n’y comprenais rien. J’avais assisté à quelque chose de terrible. C’était la seule chose que je parvenais à ressentir.

Ce malaise ne me quitta pas, même une fois de retour chez Traînée-san.

J’aurais surement dû lui en parler pendant qu’elle mettait la pastèque au frais. Pourtant, je n’en avais aucune envie. Je ne voulais pas mettre tout cela en mots, de peur que ces images et ces cris remontent aussitôt à la surface de mon esprit. Je décidai donc de ne parler que de choses agréables.

— J’ai croisé un garçon de ma classe au supermarché. On a un peu discuté.

— Oh, alors tu t’es fait un ami à l’école ? Ça me fait tellement plaisir. Je m’inquiétais de te savoir toute seule là-bas.

— Ce n’est pas un ami. On ne parle pas vraiment, et on ne joue jamais ensemble. En plus, je t’ai déjà toi, la petite, Minami-san, et Mamie.

— Tu pourrais aussi te faire des amis parmi les enfants de ta classe. Comme tu l’as fait avec moi, Minami-san et Mamie. Qu’est-ce que tu en dis ?

— C’est simple. Nos cœurs sont trop éloignés.

Traînée-san ouvrit la bouche, comme si elle allait dire quelque chose, puis se ravisa.

— Je vois, dit-elle finalement avec un petit rire.

Je ne savais pas pourquoi, mais à mesure que je continuais à parler, son sourire s’élargissait de plus en plus.

— Ce garçon n’est pas mon ami, mais j’aime bien discuter avec lui. Il est intelligent et il connaît plein de choses sur les livres. J’aimerais pouvoir lui parler plus souvent, mais comme il est gentil avec tout le monde, il n’a pas beaucoup de temps à me consacrer. J’aimerais qu’il me parle davantage à moi, au lieu de perdre son temps avec tous les idiots de notre classe.

— Oh ?

Elle cessa de se dessiner les sourcils au crayon et leva les yeux vers moi.

Ce n’était pas le sourire éclatant qu’elle arborait d’habitude, mais un sourire en coin, plein de malice.

Quand les adultes avaient cette expression, c’était toujours qu’ils pensaient à quelque chose de diabolique.

— Je crois que tu aimes vraiment bien ce garçon.

— Ouais… J’imagine que même moi, je peux apprécier un camarade de classe de temps en temps.

Il y avait bien un autre camarade que j’aurais peut-être pu apprécier, lui aussi, s’il avait seulement réussi à se trouver un peu de courage. Mais rien ne laissait penser que cela arriverait un jour. En dehors de la journée de visite en classe, il ne faisait que me fuir.

— Ce n’est pas de ça que je parle, dit-elle.

— Ah bon ?

— Tu es amoureuse de ce garçon, pas vrai ?

J’avais sûrement imaginé ce scénario, mais j’eus l’impression que mon visage tout entier allait exploser.

— C’est impossible. Je ne sais presque rien de lui.

— Ça n’a pas vraiment d’importance.

— Être amoureuse, ça signifie vouloir épouser quelqu’un, non ? Je n’ai jamais pensé à ça.

— Il n’y a pas que le mariage, dans l’amour.

— Alors, c’est quoi, l’amour ?

— Je ne sais pas vraiment. Mais avec ta petite tête si bien faite, je suis certaine que tu finiras par le comprendre, petite demoiselle.

Je n’arrivais pas à concevoir qu’il puisse exister quelque chose que je saurais, et que Traînée-san, elle, ignorerait.

Je savais que l’amour et le mariage existaient. Pourtant, je n’avais aucune envie de m’enfuir avec Ogiwara-kun, comme les amoureux dans les histoires, ni de plonger mon regard dans le sien. Je voulais simplement lui parler.

Tandis que nous mangions la pastèque, je décidai de lui poser une question.

— Est-ce qu’il y a quelqu’un que tu voudrais épouser ?

— Non. Je ne crois pas être faite pour le mariage.

— Pourquoi pas ?

Elle leva les yeux vers le plafond et laissa échapper un petit soupir pensif, avant de répondre.

— C’est un peu comme une crème brûlée. Quand on est enfant, on ne voit que les parties sucrées de l’amour. Cette façon de voir les choses est merveilleuse. Je pense que tout le monde est d’accord là-dessus. Mais une fois adulte, on se rend compte qu’il y a aussi des parties amères, et que tôt ou tard, il faut bien les manger. En revanche, ce n’est pas comme le café ou la bière. Moi, les parties amères de l’amour, je les déteste. Mais les éviter demande tellement d’efforts qu’à la fin, j’ai simplement cessé d’avoir envie d’y goûter.

— Ça me parait compliqué.

Bien plus que les maths ou la cuisine, pensai-je.

— Enfin de toute façon, il y a plein de gens qui ne se marient pas de nos jours.

— Je ne crois pas que je me marierai non plus quand je serai grande. La vie, c’est comme un lit.

— Et qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Un lit à une place, c’est amplement suffisant pour dormir.

Traînée-san me regarda un instant, puis éclata d’un rire comme je ne lui en avais encore jamais entendu.

Ravie que ma plaisanterie lui plaise, je continuai à grignoter ma pastèque avec entrain.

— C’était voulu, ce double sens ? me demanda-t-elle.

Ne comprenant pas sa question, je me contentai d’incliner la tête.

Ce soir-là, comme d’habitude, le sommeil commença à me gagner vers dix heures, tandis que toutes sortes de pensées tournaient dans ma tête. Je me blottis dans mon lit bien chaud et m’endormis.

Le lendemain, quand j’arrivai à l’école, une étrange rumeur circulait : le père de Kiriyuu-kun avait été arrêté pour vol.

C’était impossible, pensai-je. Un homme aussi gentil n’aurait jamais pu faire une chose pareille. Je voulais que Kiriyuu-kun me dise que tout cela était faux, mais cela se révéla impossible.

Il n’était pas venu à l’école ce jour-là et, lorsque j’interrogeai Hitomi-sensei à ce sujet, je n’en appris pas davantage.

Les jours suivants, je me retrouvai sans mon partenaire habituel.

En son absence, je fis équipe avec Hitomi-sensei pour poursuivre nos discussions sur le bonheur. Ce nouvel arrangement ne me déplaisait pas. En réalité, je l’appréciais même beaucoup.

Pourtant, je ne pouvais m’empêcher de m’inquiéter concernant les rumeurs qui entouraient Kiriyuu-kun.

Ce qui me préoccupait surtout, c’était que si ces rumeurs étaient vraies, il était possible qu’elles aient un lien avec la scène dont j’avais été témoin.

Le père de Kiriyuu-kun, qui semblait si gentil, ne semblait vraiment pas être le genre de personne capable de faire une chose pareille.

Il fallut six jours, week-end compris, avant que Kiriyuu-kun ne revienne à l’école.

Alors que je quittais la bibliothèque pour regagner la classe, juste avant l’arrivée de Hitomi-sensei, je le vis monter l’escalier.

— Bonjour, Kiriyuu-kun.

J’attendis qu’il arrive à ma hauteur avant de le saluer.

Peut-être ne s’était-il pas aperçu de ma présence, car lorsqu’il leva les yeux vers moi, ses yeux s’écarquillèrent et ses épaules se mirent à trembler. On aurait dit qu’il allait se décomposer.

— K-K-Koyanagi-san.

— Ça fait un moment. Tu étais en vacances ?

Je ne pouvais qu’espérer que ce soit la réponse à cette intrigue.

Cependant, il se contenta de baisser la tête, sans répondre.

— Je crois comprendre ce que tu ressens, dis-je.

Puisqu’il gardait le silence, je continuai à parler.

— Il fait vraiment très chaud au Japon en ce moment. J’aimerais bien aller quelque part où il fait plus frais.

Il releva légèrement la tête pour me regarder, mais ne dit toujours rien.

Quand j’entrai dans la classe, comme à mon habitude, personne ne me disait rien, ni même ne prenait la peine de me regarder. En revanche, lorsque Kiriyuu-kun entra, toutes les conversations cessèrent et tous les regards se tournèrent vers lui.

Recevoir toute l’attention de la classe aurait dû être une bonne chose.

Pourtant, cette attention ressemblait plutôt à un vent glacial. Je me demandai si Kiriyuu-kun n’allait pas finir par mourir de froid.

Malgré mes inquiétudes, cela n’eut pas le temps d’arriver, car Hitomi-sensei entra peu après.

C’était tout à fait elle : toujours parfaitement ponctuelle. Dès qu’elle franchit la porte en nous saluant d’une voix sonore, toute l’attention de la classe se reporta sur elle. Kiriyuu-kun et moi en profitâmes pour regagner silencieusement nos places au fond de la salle.

Je pensais que Hitomi-sensei nous expliquerait la raison pour laquelle Kiriyuu-kun avait été absent, mais elle ne dit rien.

Elle fit la réunion du matin comme si Kiriyuu-kun n’avait manqué aucun cours, puis quitta de nouveau la salle.

— Hitomi-sensei !

Je courus après elle dans le couloir.

Elle ne parut pas aussi surprise que Kiriyuu-kun ne l’avait été un peu plus tôt. Peut-être savait-elle que je la suivais et que j’avais quelque chose à lui demander.

Elle se retourna en souriant, mais je pouvais lire sur son visage cette expression sérieuse que les adultes arboraient lorsqu’ils ont quelque chose de désagréable à dire.

— Que se passe-t-il, Koyanagi-san ? Tu as du mal avec tes devoirs de maths pour le prochain cours ?

— Non, mes devoirs sont parfaits. Mais Sensei, il y a quelque chose que je voudrais savoir.

— Qu’est-ce que c’est… ?

— C’est à propos de Kiriyuu-kun.

Même si elle souriait encore, elle se mordit la lèvre et m’emmena dans une salle de classe vide un peu plus loin dans le couloir.

Les conversations secrètes ne m’avaient jamais dérangée.

Elle s’accroupit pour se mettre à ma hauteur et chuchota d’une voix bien plus douce que d’habitude.

J’allais enfin apprendre quelque chose.

J’écoutai avec la plus grande attention.

— Est-ce qu’il t’est déjà arrivé de ne pas avoir envie de venir à l’école ? demanda-t-elle.

— Tous les jours, répondis-je. Mais je viens quand même, parce que je veux devenir plus intelligente et apprendre de nouvelles choses. Et aussi parce que j’aime vous voir.

Elle eut un sourire difficile à interpréter.

— Eh bien, je suis certaine qu’il y a des jours où tu n’as vraiment, vraiment pas envie de venir. Comme le dernier jour des vacances d’été ou les lundis, par exemple.

Ce qu’elle disait était vrai. À la fin des week-ends et des vacances, j’avais souvent souhaité pouvoir utiliser la magie, alors je hochai la tête.

En me voyant faire, elle hocha la tête à son tour.

— Tu vois ? Dans ces moments-là, il faut beaucoup de courage et une grande force de cœur pour venir à l’école.

— Et de délicieuses sucreries.

— Oui, exactement. Alors, même si Kiriyuu-kun a dû s’absenter de l’école pour s’occuper de choses importantes, revenir aujourd’hui après tout ce temps lui a demandé beaucoup de courage et une grande force de cœur, tu comprends ?

— Oui, je comprends.

D’autant plus pour quelqu’un d’aussi peureux que Kiriyuu-kun, pensai-je.

Lorsque je hochai la tête, elle m’adressa un sourire heureux.

— Je pourrai peut-être lui préparer de délicieuses douceurs pour plus tard, mais pour l’instant, Kiriyuu-kun a besoin d’alliés dans la classe pour l’aider à trouver ce courage et cette force. J’aimerais que tu sois l’une de ces alliées.

— Mais je n’ai jamais été son ennemie.

— C’est vrai. Alors je veux que tu restes comme tu es. Continue simplement à lui parler, à t’asseoir à côté de lui et à déjeuner avec lui, comme tu l’as toujours fait. Tu peux faire ça ?

— Je peux bien le faire. Ce n’est pas comme s’il lui avait poussé une corne sur la tête.

Elle poussa un petit rire. Elle avait la même expression que lorsque j’avais fait ma présentation pendant la journée de visite en classe.

— Je suis contente de pouvoir compter sur toi. Si Kiriyuu-kun semble avoir encore du mal, même avec ton aide, viens me le dire, d’accord ? Il ne pourra probablement pas me le dire de lui-même.

— Parce que c’est un froussard.

— Ce n’est pas ça. Il n’aurait pas pu venir à l’école aujourd’hui s’il n’avait pas fait preuve de courage.

Kiriyuu-kun ? Courageux ?

Je ne pouvais pas la croire sur parole, mais je hochai tout de même la tête et lui dis au revoir.

Quelle était donc cette chose importante dont Kiriyuu-kun avait dû s’occuper ? Je me posai la question en retournant en classe.

Je décidai de la lui poser plus tard.

Hitomi-sensei m’avait dit de me comporter normalement avec lui, alors cela ne devrait pas poser de problème.

Lorsque j’entrai dans la classe, je sentis encore cet air glacial qui circulait autour de Kiriyuu-kun. Je m’approchai de lui pour percer ce froid.

— Excuse-moi, dis-je en écartant les mèches qui lui tombaient sur le front.

Il avait l’air complètement abasourdi, mais j’avais déjà séparé ses cheveux d’un seul geste, ce qui me permit de bien voir son front.

Comme je le pensais, il n’y avait rien du tout.

Je repris ma place, et il me regarda avec un mélange de surprise et de curiosité.

— Hitomi-sensei avait l’air tellement sérieuse que j’ai eu peur qu’une corne te soit poussée sur la tête. Heureusement, ce n’est pas le cas. Désolée de t’avoir fait peur.

Même après cette explication parfaitement claire de mon geste, la surprise et l’incompréhension ne quittèrent pas son visage. C’était le même froussard que d’habitude.

Je décidai de lui demander quelle était cette chose importante au moment de rentrer.

En fin de journée, j’étais toujours seule, et c’était la même chose pour lui. Il me suffisait donc de l’intercepter et de lui poser la question.

Du moins c’est ce que je croyais. Mais la vie, c’est exactement comme un papa.

Autrement dit, elle ne nous laisse jamais faire ce qu’on veut.

— Hé, ton père, c’est un voleur, pas vrai ?

Cela se déroula pendant la pause de l’après-midi.

D’habitude, après le déjeuner, quand Hitomi-sensei n’était pas là et que la classe devenait bruyante, la plupart des enfants allaient jouer dans la cour ou descendaient à la salle de musique pour jouer du piano. Mais aujourd’hui, plusieurs d’entre eux avaient choisi de rester pour rendre visite à Kiriyuu-kun.

Naturellement, il s’agissait de cette bande d’idiots de garçons.

En temps normal, je me serais immédiatement jetée dans la mêlée. Mais, pour l’instant, je décidai d’observer et de laisser les choses suivre leur cours.

Que les rumeurs au sujet du père de Kiriyuu-kun soient vraies ou non, je savais que les gens diraient désormais des choses horribles sur lui.

Si seulement il avait un peu de courage, pensai-je, il pourrait repousser ces terribles paroles par lui-même.

Je me retins donc de déclencher une bagarre, histoire de voir ce que Kiriyuu-kun allait répondre. Mais comme toujours, il se contenta de baisser la tête.

Ça n’allait pas du tout, pensai-je.

Ces garçons étaient tellement idiots que, lorsque leur adversaire ne disait rien, ils prenaient son silence pour la preuve qu’ils étaient dans leur bon droit.

— Ma mère m’a dit que ton père s’était fait prendre en train de voler dans un supermarché de Ni-chome.

Je repensai à la scène que j’avais vue au supermarché.

Comme je m’y attendais, la scène dont j’avais été témoin au supermarché avait fini par être attribuée au père de Kiriyuu-kun. Malgré tout, je ne savais toujours pas si c’était vrai.

Kiriyuu-kun ne dit rien. Il ne regarda personne et garda la tête baissée.

Cela ne plut pas à la bande de garçons.

— En même temps, ça se comprend. Un type bizarre qui passe son temps à dessiner ne pouvait qu’avoir un père pareil.

Il ne dit toujours rien.

— J’y pense, mais quand la règle de Takahashi a disparu, c’était toi, pas vrai ?

Toujours rien.

— Le fils d’un voleur est forcément un voleur lui aussi. Je suis bien content de ne pas être né dans une famille comme la tienne.

Ahhh… désolée, Kiriyuu-kun. Je ne peux plus attendre.

— Vous êtes vraiment stupides à ce point ? demandai-je.

Tous les regards se tournèrent vers moi.

— Oh ? Je ne crois pas avoir précisé qui était stupide. J’imagine que vous vous êtes reconnus tout seuls.

— Hein ?

Les garçons, et notamment le leader de la bande, me lancèrent un regard noir.

Mais je n’avais pas peur.

Ce que je ressentais pour Kiriyuu-kun était bien plus fort que toute la peur qu’ils auraient pu m’inspirer. Alors, je passai mes nerfs sur eux à la place.

Mais celui sur qui je voulais vraiment déverser ma colère, c’était Kiriyuu-kun.

Espèce de froussard.

— Le fils d’un voleur est forcément un voleur ? Et quelles preuves as-tu pour affirmer une chose pareille ? Tu pensais vraiment que « voleur », c’était le nom d’un animal ou quelque chose comme ça ? Avec cette logique, ton père et ta mère devraient être des idiots, eux aussi, puisque tu en es un. Mais ce n’est pas le cas. Je suis certaine que même un idiot comme toi a reçu une éducation convenable. Ce qui veut dire que tu es devenu idiot tout seul. Je plains tes parents d’avoir un idiot pareil pour fils.

Le visage du garçon devenait de plus en plus rouge.

Il était en colère.

Même sa façon de se mettre en colère était idiote.

Malgré tout, je préférais sa réaction à celle de Kiriyuu-kun. Lui n’arrivait même pas à se mettre en colère, même lorsque les personnes qui lui étaient les plus précieuses se faisaient ridiculiser.

La seule chose qui m’empêchait de lui dire tout cela, c’était la promesse que j’avais faite à Hitomi-sensei.

La bande d’idiots semblait prête à me sauter dessus.

Mais, contrairement à eux, j’étais intelligente. Je préférais utiliser l’art de la parole.

— De toute façon, ce n’est qu’une rumeur selon laquelle le père de Kiriyuu-kun aurait volé quelque chose. Vous êtes vraiment idiots si vous croyez n’importe quelle rumeur sans la moindre preuve.

— Mais des gens l’ont vu !

— Mais vous, vous ne l’avez pas vu, si ? Alors ces gens se sont peut-être trompés sur ce qu’ils ont vu.

— Ça ne te regarde pas !

— Oh ? Mais ça ne vous regarde pas non plus, si ? Et même si c’était vrai…

Alors que tous les mots en moi étaient sur le point de se déverser…

— Arrêtez !

Une voix forte retentit dans la classe.

Pendant un instant, je n’eus aucune idée de sa provenance.

Ce n’était ni ma voix, ni celle de cet idiot.

C’était une voix que je n’avais encore jamais entendue.

Au moment même où je compris que cette voix venait de Kiriyuu-kun, je réalisai aussi qu’il levait les yeux vers moi avec ce regard si douloureux.

Il me disait d’arrêter.

Je restai là, sans comprendre pourquoi il avait dit une chose pareille, tandis que Kiriyuu-kun se levait brusquement. Sa chaise bascula derrière lui et heurta le sol dans un grand fracas.

Puis, tandis que le bruit résonnait encore, il quitta la classe sans dire un mot.

Après cela, tout le monde se tut. Même le tableau, les bureaux et les chaises semblaient avoir décidé de ne plus dire un mot. La salle était devenue complètement silencieuse.

Kiriyuu-kun ne revint pas, même lorsque la cinquième heure de cours commença. Il ne réapparut pas non plus lorsque la réunion de fin de journée toucha à sa fin.

Hitomi-sensei me prit à part, et je lui racontai franchement ce qui s’était passé pendant la pause. Je lui dis aussi que, malgré le fait que j’avais pris sa défense, c’était moi qu’il avait regardée avec colère avant de quitter la classe.

Quand je lui demandai ce que je devais faire, elle me répondit qu’elle essaierait de lui parler, puis me laissa rentrer chez moi.

Kiriyuu-kun n’était pas à l’école le lendemain.

Ni le jour suivant, ni celui d’après.

Un jour, Hitomi-sensei me prit à nouveau à part et me dit que Kiriyuu-kun ne reviendrait pas avant un moment.

— Ne t’inquiète pas, Koyanagi-san, m’assura-t-elle. Ce n’était pas ta faute.

Pourtant, je savais que lorsqu’un adulte vous parlait de cette façon, ce qu’il voulait vraiment dire c’était : « Tu n’avais pas entièrement tort, mais tu étais quand même responsable. »

Tout ce que j’avais fait, c’était prendre sa défense, mais elle était un peu à côté de la plaque comme à son habitude.

Tandis qu’il pleuvait, je me rendis chez Traînée-san et lui racontai tout ce qui s’était passé.

Je m’excusai de ne rien avoir dit le jour où j’étais allée acheter la pastèque. Je lui avouai honnêtement que je n’avais pas voulu mettre tout cela en mots.

Elle ne m’en voulut pas d’avoir gardé le silence.

Après avoir entendu mon histoire, elle hocha la tête, comme pour me dire qu’elle avait compris.

— Tu as dû t’en rendre compte, dit-elle.

— Quoi donc ?

— Que les adultes font peur.

Probablement, pensai-je. C’était sans doute pour ça que j’avais ressenti la même chose lorsque ma mère et mon père s’étaient disputés.

Je lui dis aussi qu’il était possible que la personne arrêtée soit le père de l’un de mes camarades. Même si j’avais précisé que ce n’était qu’une possibilité, à en juger par la façon dont Kiriyuu-kun se comportait en classe, cette question avait trouvé sa réponse.

Je lui parlai du genre de personne qu’était le père de Kiriyuu-kun, de sa gentillesse et de la fois où je l’avais vu au parc. Elle poussa un soupir.

— Je vois, murmura-t-elle.

— Mais pourquoi est-ce qu’il volerait, et dans un supermarché en plus ?

Mon père pouvait acheter tout ce qu’il voulait dans un supermarché. Après tout, ce qu’on y trouvait de plus cher, c’étaient ces pastèques carrées.

— Tu sais quelque chose là-dessus, Traînée-san ? Pourquoi est-ce qu’il aurait fait ça ?

Dernièrement, ma petite tête était entièrement occupée par cette question.

Pourquoi, au juste ? Pourquoi aurait-il fait une chose pareille ? Pourquoi Kiriyuu-kun m’avait-il regardée de cette façon ? Cette interrogation tournoyait dans mon esprit.

Je pensais que si Traînée-san arrivait à comprendre, alors elle pourrait me l’expliquer.

À mon plus grand regret, elle secoua la tête.

— Hmm, je me le demande.

Si elle ne comprenait pas, alors j’aurais beau y réfléchir de toutes mes forces, je ne comprendrais probablement pas non plus. J’étais un peu déçue.

— Mais… reprit-elle. Enfin, ce n’est qu’une théorie, mais…

— Hein ?

— C’est juste ma propre théorie. Ça ne veut pas dire que c’est la vérité. Mais tu veux quand même l’entendre ?

— Oui, s’il te plaît.

— Cet homme, celui qui volait… il voulait probablement sortir de tout ça.

— Sortir de quoi ?

— De son quotidien. Plus rien ne comptait vraiment pour lui, alors il voulait s’échapper de ces journées qui n’en finissaient jamais.

— Je ne comprends pas.

— Tu n’as pas besoin de comprendre. C’est très bien que tu ne saches pas ce genre de choses, petite demoiselle.

— Toi tu comprends, Traînée-san ?

Elle ne répondit pas. À la place, elle me demanda si je voulais un gelato.

J’acceptai avec joie celui à l’orange, mais quelque chose était étrange. Sa saveur me sembla bien plus fade qu’avant.

Nous parlâmes de mon camarade de classe, ainsi que de la dernière chose qui me préoccupait au sujet du voleur. Je lui racontai que Kiriyuu-kun s’était mis en colère contre moi alors que je m’étais battue pour lui, tout ça parce que c’était un froussard. Je lui dis que je ne comprenais pas pourquoi les choses s’étaient passées ainsi, et que je ne savais pas quoi faire pour Kiriyuu-kun, qui ne venait même plus à l’école.

J’avais pourtant été son alliée, exactement comme Hitomi-sensei me l’avait demandé.

Même si tout cela me préoccupait vraiment, Traînée-san se mit à rire pour une raison que j’ignorais. J’inclinai la tête, me demandant si elle avait pris quelque chose pour une plaisanterie.

— Pardon, pardon, dit-elle. Tu sais, quand j’étais enfant, j’étais exactement comme toi. Dès que quelque chose me déplaisait, je me mettais à me battre pour les autres avant même qu’ils aient eu le temps de le faire eux-mêmes. À bien y réfléchir, ceux qui m’agaçaient le plus, c’étaient les enfants incapables de se défendre.

— Mais oui !

J’étais ravie d’apprendre que je ressemblais à Traînée-san quand elle était petite. J’aurais aimé en entendre davantage sur son enfance. Quel genre de famille avait-elle ? Quel genre d’amis ? Avait-elle, elle aussi, de drôles de façons de parler, comme moi ?

— J’étais du genre à toujours dire ce que je pensais, tout comme toi. Je ne sais pas vraiment ce que Kiriyuu avait en tête. Je peux certes l’imaginer, mais je ne sais pas si c’est exactement ça.

— J’aimerais quand même l’entendre, si ça ne te dérange pas.

— Hmm ? dit-elle en inclinant la tête. Nan, je ne le dirai pas.

— Pourquoi ?

— Tu veux essayer de te réconcilier avec lui, pas vrai ?

— J’imagine, oui. Enfin, nous ne nous entendions pas vraiment si bien que ça au départ.

Elle eut un petit rire à nouveau.

— Tu es vraiment comme moi, dit-elle doucement. Si tu ne tiens pas tant que ça à te réconcilier avec lui, alors tu n’as pas besoin de trop réfléchir à ses sentiments.

J’imagine qu’elle avait raison. Je ne savais même pas pourquoi j’y réfléchissais autant, alors sa réponse me sembla raisonnable.

— Vu tout le temps que tu as déjà passé à y réfléchir, tu devrais trouver ta propre réponse, puis décider quoi faire. C’est pour ça que je ne vais pas te révéler ce que j’en pense.

Elle me lança un regard malicieux et posa un doigt sur ses lèvres, puis elle murmura doucement.

— Parce que moi, j’ai abandonné, dit-elle d’une voix si basse que je ne fus même pas certaine de l’avoir entendue.

— D’accord. J’y réfléchirai moi-même. Mais tu sais, la vie c’est comme un fantôme.

— Et qu’est-ce que ça veut dire ?

— Il laisse toujours une trace.

Je traçai le mot du doigt dans les airs, et elle comprit aussitôt ce que je voulais dire.

— Une trace, hein ? Toujours aussi intelligente, à ce que je vois, me félicita-t-elle. Alors, une piste… Eh bien, je peux t’en donner une. Pas pour trouver la réponse, mais pour t’aider à réfléchir.

— D’accord.

— Tu es prête ?

Elle leva son index et se rapprocha de moi. Je sentis mon cœur faire un bond en voyant ces lèvres élégantes, teintées de rouge, s’approcher si près. J’écoutai avec une attention particulière.

— Tout le monde est différent. Mais au fond, nous sommes tous pareils.

— Hein ?

Je fis une drôle de tête. Je devais avoir l’air vraiment bête, avec les lèvres pincées et les sourcils froncés, parce qu’elle se mit à rire. Je suis certaine que si je m’étais vue dans un miroir, j’aurais ri moi aussi.

— C’est bizarre, dis-je. C’est comme… comment ça s’appelle déjà ? L’histoire de la lance la plus puissante contre le bouclier le plus solide.

— Une contradiction[2].

— Oui, voilà. Différents, mais pareils…

L’intérieur de ma petite tête tournait si vite que je crus que mes yeux allaient se mettre à tourner eux aussi.

— Oui, c’est étrange. C’est justement pour ça que mon indice pourra t’aider à réfléchir. Je vais même aller un peu plus loin : tu es une enfant, et moi je suis une adulte, mais nous aimons toutes les deux l’Othello.

— Hmm, il va falloir que j’y réfléchisse encore un petit moment.

— Oui, continue d’y réfléchir et trouve une réponse qui n’appartienne qu’à toi. Moi, il me faudrait bien trop de temps pour y arriver, mais tu es gentille et intelligente, alors je suis sûre que tu y arriveras.

— Est-ce que je pourrais vraiment trouver quelque chose que même toi, tu ne comprends pas vraiment ?

— Tout ira bien. Tu sais quoi ? Je suis sûre que Mamie pourrait te donner un indice encore meilleur. Tu devrais aller lui demander.

— J’irai demain, alors. Je ne vais pas chez elle les jours de pluie. Je finis toujours couverte de boue.

Traînée-san sourit, levant les yeux vers le ciel par la fenêtre.

— J’espère qu’il fera beau demain.

Moi aussi, je l’espérais de tout cœur.

Le lendemain, comme si ses prières étaient parvenues jusqu’à lui, le ciel accorda sans retenue à notre belle planète la claire lumière du soleil. Même le sol détrempé avait eu le temps de se raffermir avant la fin des cours, si bien que ni mes chaussures préférées ni le beau pelage de Mademoiselle Bobtail ne finirent sales.

Nous prîmes l’embranchement de droite sur le chemin qui montait la colline. Même si j’étais heureuse du beau temps, les journées devenaient de plus en plus chaudes, et je commençai à craindre de finir toute desséchée à force de transpirer autant. J’essayai de raccourcir le chemin à l’aide de ma magie jusqu’à chez Mamie, mais je me rappelai alors que je ne disposais d’aucune magie.

De lourdes ombres recouvraient le sentier de montagne, et mon amie bondissait sur la pente avec bien plus d’entrain que lorsqu’elle marchait dans les rues bétonnées de la ville.

Enfin, pensai-je en arrivant devant la maison.  Je me précipitai vers la porte pour frapper, mais ce ne fut qu’à ce moment-là que je remarquai un bout de papier épinglé dessus. Je lus les mots à voix haute pour ma petite amie pleine d’énergie.

« Nacchan : la porte est ouverte. Entre si bon te semble. »

Je baissai la tête vers les yeux dorés de mon amie, puis posai la main sur la poignée. Comme l’indiquait le mot, la porte s’ouvrit facilement.

— Bonjour ! lançai-je en entrant.

Mais la maison était silencieuse.

D’habitude, j’entendais Mamie, et l’odeur sucrée de ses pâtisseries flottait dans l’air. Aujourd’hui, pourtant, je ne percevais ni l’un ni l’autre.

— Elle est peut-être sortie ?

— Miaou.

J’essuyai les pattes de Mademoiselle Bobtail avec le chiffon humide déposé près de l’entrée, puis nous entrâmes ensemble. Pourtant, nous n’entendions rien d’autre que nos propres pas.

Je me dirigeai en premier lieu vers le salon, où le soleil brillait toujours fort. J’y trouvais souvent Mamie en train de boire du thé ou de lire un livre. Cependant, la pièce était vide. Sans sa présence, l’espace semblait bien plus vaste que d’habitude. J’aimais généralement les endroits ouverts, mais celui-ci avait quelque chose d’étrange. La pièce ne faisait qu’éveiller une sorte de murmure dans mon cœur.

Je n’aimais pas ce sentiment, alors je décidai de me diriger vers la cuisine. Peut-être cuisinait-elle quelque chose qui ne produisait ni bruit ni odeurs. Mais il n’y avait rien de tout cela non plus. La cuisine parfaitement rangée était déserte, et le vide comme le silence de cet endroit ne firent qu’agiter davantage mon cœur.

Il semblait qu’elle n’était pas à la maison. Peut-être était-elle sortie faire des courses. Je regardai de nouveau mon amie dans les yeux, puis nous continuâmes dans le couloir en direction du salon, comme si cela avait été notre plan depuis le début.

Le soleil peinait à atteindre ce sombre couloir, et pendant un instant j’eus envie de ressortir. Pourtant, j’avais lu beaucoup d’histoires, et je savais que si l’on se mettait à courir dans un moment pareil, la chose effrayante qui nous poursuivait nous rattrapait simplement plus vite. Alors je progressai dans le couloir pas à pas, en murmurant qu’il n’y avait rien d’amusant à me poursuivre.

Nous passâmes devant plusieurs pièces, mais la plupart étaient vides. Il y avait bien des armoires et des étagères, mais à part cela, elles étaient désertes, sans la moindre trace de vie humaine. La famille de Mamie avait peut-être vécu ici autrefois. Tout ce qui se trouvait dans ces pièces était parti avec elle. Désormais, elles n’étaient plus que des coquilles vides.

Seule la chambre de Mamie était épargnée. J’y étais entrée de nombreuses fois. Il y avait son lit, ainsi que sa bibliothèque, d’où elle avait souvent tiré des livres pour me les montrer.

Au moment où je passai devant la porte de sa chambre, mes pieds s’arrêtèrent net. Peut-être qu’elle dort dans son lit, pensai-je.

J’appelai mon amie, dont le pelage se fondait dans l’obscurité du couloir, puis frappai à la porte. Je l’ouvris, mais Mamie ne s’y trouvait pas non plus.

Nous aurions dû quitter la pièce aussitôt et retourner dans le salon bien au chaud, baigné de soleil. Pourtant, je restai simplement là, figée sur place.

Il y avait une raison bien particulière à cela.

Finalement, j’entrai dans la pièce et ouvris les rideaux. Tandis qu’un peu de lumière s’infiltrait à l’intérieur, je pus distinguer les objets qui s’y trouvaient. Les couleurs de ce que j’avais aperçu semblaient prendre vie.

C’était accroché au mur. Je fis un pas de plus, puis un autre. Pendant ces quelques secondes, j’oubliai complètement mon amie, et peut-être bien même Mamie aussi.

— C’est si beau.

J’étais trop jeune pour savoir écrire les caractères complexes du mot kirei « beau ». À la place, ce mot était chargé de toutes les images gravées au fond de mon cœur. J’avais seulement voulu le prononcer dans ma tête, mais mes sentiments semblaient s’être échappés tout seuls.

C’était une peinture. Une magnifique peinture, chargée d’épaisses couches de couleurs. Elle débordait d’une telle puissance que j’avais l’impression qu’elle pourrait m’aspirer tout entière. Je ne parvenais pas à en détacher les yeux. Peut-être étais-je vraiment entrée dans le monde de cette peinture, ne serait-ce qu’un bref instant.

Je ne remarquai que Mamie était apparue à mes côtés qu’en entendant sa douce voix.

— Nacchan.

En temps normal, j’aurais sursauté de surprise, mais je parvins à garder mon calme et me tournai lentement vers elle.

— D’où vient ce tableau ? demandai-je. Je ne l’avais pas vu la dernière fois que je suis venue dans cette pièce.

— Un ami me l’a offert il y a quelque temps. Je l’avais accroché dans le bureau du premier étage, mais comme je n’y vais presque plus, j’ai décidé de le descendre ici.

Maintenant que j’y pensais, je n’avais jamais demandé quel genre de travail elle faisait autrefois. Mais même si cette pensée me traversa l’esprit, la peinture m’intéressait davantage.

— Comment est-ce que quelqu’un peut vraiment peindre un tableau pareil ?

Ma question n’était pas dictée par le doute. Je ne l’apprendrais que plus tard, mais il existait un mot pour désigner ce que je ressentais à cet instant : l’admiration.

— Tu as des amis vraiment talentueux, dis-je.

Je pensais sincèrement que c’était une question de talent. Jamais je ne serais capable de peindre un tableau aussi splendide, peu importe le temps que je passerais à m’entraîner. Il m’était plus facile de m’imaginer en tant que princesse ou bien présidente d’une grande entreprise. Seule une personne dotée d’une patte artistique spéciale pouvait créer une chose aussi magique.

Pourtant, Mamie secoua la tête.

— Ce n’est pas seulement du talent. Il n’y a pas beaucoup de gens aussi talentueux que l’homme qui a peint ce tableau, mais il en existe d’autres.

— C’est pas possible.

Je n’arrivais pas à y croire. Il existait donc plusieurs personnes dans ce monde capables de peindre des tableaux comme celui-ci ? Cette révélation était encore plus choquante que si on m’avait dit qu’il existait des sorciers parmi nous.

— Il y a plus de gens talentueux que tu ne le penses. Cependant, il faut plus que du talent pour peindre un tableau comme celui-ci.

— Qu’est-ce qu’il faut, alors ? Beaucoup d’efforts ?

— Bien entendu, mais il y a quelque chose d’encore plus important que cela.  Je n’ai jamais connu quelqu’un qui aimait autant dessiner que l’homme qui a peint ce tableau. J’ai vécu bien plus longtemps que toi, et j’ai rencontré beaucoup de gens, mais pas une seule fois je n’ai croisé quelqu’un qui avait autant l’art ancré en lui.

— Alors il faut de l’amour pour faire un tableau comme celui-ci ?

— Oui. Seule une personne capable de se donner corps et âme peut créer quelque chose d’aussi extraordinaire.

Même si je ne m’en souvenais pas, c’était sûrement pour cela que l’histoire de Minami-san m’avait tant émue, pensai-je. Puis quelqu’un me revint soudain à l’esprit, et j’eus envie d’interroger Mamie à son sujet.

— Les gens qui sont talentueux et qui aiment ce qu’ils font ne devraient pas en avoir honte.

— Tu as un ami comme ça, pas vrai ?

— Ce n’est pas mon ami. Mais il dessine et il semble vraiment en avoir honte. Dis, Mamie, que devient celui qui a peint ce tableau ?

— Il vit dans un autre pays avec sa famille.

— Je vois. Je ne sais pas pourquoi, mais je pensais qu’il était peut-être ton amoureux.

Je restai incapable de détacher les yeux du tableau, alors je ne saurais dire quelle expression elle avait à ce moment-là. Pourtant, au son de sa voix, je compris qu’elle prenait plaisir à parler avec moi.

— Et pourquoi ça ?

— Parce qu’il est écrit « love » ici.

Je pointai le coin droit du tableau. Je ne savais pas lire l’anglais, mais je pouvais au moins déchiffrer cela. J’étais certaine que le mot qui y était écrit était « love ».

Cependant…

— Ah ah, Nacchan, ce n’est pas écrit « love ». Love s’écrit L-O-V-E. Là c’est L-I-V-E. Ça se prononce « live ».

Je m’approchai du tableau autant que possible et, effectivement, c’était bien « Live » qui était écrit. À côté se trouvaient aussi les lettres M-E, même si j’ignorais ce qu’elles signifiaient.

— Live… quoi ?

— « Live Me ». « Me » veut dire « moi ». Ensemble, ça signifie quelque chose comme « Laisse-moi vivre », même si en réalité c’est grammaticalement faux. C’est la signature de l’artiste. Une sorte de petite blague.

Comme je ne connaissais pas l’anglais, je ne compris pas la plaisanterie. Je ne pus qu’incliner la tête.

— La vie c’est vraiment comme un régime.

— Parce qu’on obtient des résultats à force d’efforts ?

— Non. Rien n’est amusant quand on est trop lourd. Ni la mode, ni les blagues.

— Je vois !

— Alors, il faut que je devienne plus intelligente.

— Tu le deviendras. Maintenant, faisons quelque chose d’aussi important que les études. Est-ce que je peux te confier une petite mission ?

— Une mission ? Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.

Elle me sourit d’un air malicieux et leva quelque chose. Mon visage s’illumina de joie. Je savais exactement à quoi cela servait.

— Fais-moi de la glace. En été, manger de la glace est aussi important que de faire ses devoirs, non ?

— Ouii !

Visiblement, elle était montée au premier étage pour chercher la machine à glace. Pas étonnant que je n’aie pas réussi à la trouver.

Avec l’odeur de ce merveilleux tableau encore présente dans mes narines, nous décidâmes de passer dans le salon frais et d’y faire notre glace. Nous sortîmes un bloc de glace carré du congélateur de Mamie, puis je le râpai de toutes mes forces.

Mamie prépara le sirop et les cuillères, tandis que Mademoiselle Bobtail tournait en rond autour de nous, toute curieuse, comme si elle n’avait jamais vu de glace pilée. Finalement, elle s’assit et regarda autour d’elle.

Je versai du sirop rouge sur la montagne de glace fraîche, blanche comme neige. J’aimais tous les parfums, mais aujourd’hui j’avais envie de fraise. Mamie semblait être du même avis, et nous mangeâmes ensemble en nous colorant la langue en rouge.

Quant à mon amie aux yeux dorés, même si je m’étais donné la peine de lui verser du sirop pour elle aussi, elle ne semblait intéressée que par les parties qui n’en contenaient pas. Je pilai donc encore un peu de glace sur une coupelle. Dans la foulée, elle se mit à lécher joyeusement sa petite portion, perdue dans sa propre satisfaction. Peut-être voulait-elle simplement éviter de tacher sa petite langue.

Tandis que nous mangions notre glace, je racontai à Mamie tout ce qui s’était passé, y compris ce que Traînée-san m’avait dit. Je pensais que Mamie pourrait me donner une réponse, mais elle me dit seulement la même chose que Traînée-san.

— Hmm, eh bien voyons… Je crois que c’est vraiment quelque chose à quoi tu dois réfléchir par toi-même.

— Je sais. C’est pour ça que je suis venue te demander un indice.

— Un indice, hm ?

Mamie sirota le thé qu’elle avait préparé pour apaiser son estomac. De mon côté, je réfléchissais à l’indice que je pourrais lui demander. Pendant ce temps, mon amie se prélassait au soleil à côté de moi, sans penser à quoi que ce soit.

— Dis, Mamie. Ton ami, celui qui a peint ce tableau… Quel genre de personne était-il ?

— Hmm ?

— Mon camarade de classe, celui qui ne vient plus à l’école, aime dessiner lui aussi. Je me suis dit que tu en savais peut-être beaucoup sur les gens qui dessinent.

— Je vois.

Elle sourit, avec encore plus de chaleur que Traînée-san.

— Comme beaucoup d’autres artistes, cet ami à moi était une personne incroyablement sensible. Les artistes se blessent facilement et, à bien des égards, sont plus fragiles que les autres.

— Ça, je le sais bien.

— Mais ils sont aussi d’une grande gentillesse et d’une grande pureté. Ceux qui créent voient le monde avec une grande netteté. Le beau comme le mauvais les atteint plus directement que les autres. Leurs dessins ne ressemblent pas à des photographies. Quand on les regarde, on voit le monde tel qu’eux le voient.

J’essayai de repenser aux dessins que j’avais vus au cours de ma vie, ainsi qu’à ceux de Kiriyuu-kun. Ils avaient quelque chose de magique. Moi, en tout cas, je ne voyais certainement pas le monde de cette façon. Pourtant, si le tableau dans la chambre de Mamie reflétait la véritable apparence du monde, alors peut-être que celui-ci était vraiment un endroit magnifique.

— Il ne pourrait jamais y avoir de douleur ou de tristesse dans un monde aussi beau, dis-je.

— Oui, c’est vrai. Et pourtant, il y a bien de la douleur et de la tristesse dans ce monde, pas vrai ? En réalité, un endroit pareil ne peut pas exister dans notre monde. Les artistes le savent. C’est pour ça qu’ils ressentent la douleur et la peine bien plus intensément que les autres.

Je pensai au visage de Kiriyuu-kun lorsqu’on s’était moqué de lui. D’une manière ou d’une autre, je crus comprendre ce que Mamie voulait dire.

— Et même si ce n’était pas le cas, c’est dans la nature humaine que les mauvaises choses laissent dans notre cœur des traces plus durables que les bonnes.

En effet, ce que j’avais vu au supermarché, ainsi que le regard de Kiriyuu-kun, étaient gravés bien plus profondément dans mon cœur que toutes les belles choses qui s’étaient produites depuis.

Puis je pensai aux larmes de Minami-san.

— Est-ce la même chose pour les gens qui écrivent des histoires ?

— Oui, probablement. Cela dit, je pense que ceux qui dessinent sont encore plus seuls que ceux qui écrivent. Les histoires sont faites de mots, n’est-ce pas ? Les mots sont bien plus faciles à transmettre que les images.

— Alors, je crois que je choisirai les histoires. Je veux pouvoir partager directement ce que j’ai dans le cœur… Oui, il n’y a pas d’autre voie pour moi.

Je me levai, mon bol de glace pilée à la main et le cœur empli de détermination. Mamie laissa échapper un rire élégant.

— Tu as trouvé quelque chose ?

— Oui. J’ai promis à Hitomi-sensei que je serais l’alliée de cet artiste un peu froussard. Pour commencer, il faut que je le lui dise.

— Si c’est ta décision, alors je l’approuve. Cependant, il est possible que ce garçon soit moins froussard que tu ne le penses.

— Hitomi-sensei m’a dit la même chose. Mais c’est vraiment un froussard. Et il manque de cran, en plus. Il n’arrive même pas à dire ce qu’il ressent.

Et pourtant, lorsqu’il me regardait, j’avais l’impression que ses yeux exprimaient ce qu’il ressentait vraiment.

Ce soir-là, après être rentrée de chez Mamie, je n’arrivais pas à chasser Kiriyuu-kun de mon esprit. Je pensais encore à lui en dînant, en me brossant les dents, et même lorsque je me glissai sous ma couverture.

On ne peut jamais savoir exactement ce qu’il y a dans le cœur de quelqu’un, alors il faut essayer de l’imaginer. Mais j’avais beau me creuser la tête, je ne voyais que nos différences. Je n’arrivais pas à trouver une seule chose que nous ayons en commun, comme Traînée-san l’avait laissé entendre.

D’ailleurs, il restait encore une chose à laquelle je devais absolument réfléchir : comment lui faire savoir que j’étais son alliée ? Par lettre ? Par téléphone ? Je ne pouvais pas lui envoyer de message, puisque je n’avais pas de portable.

C’est alors que…

 

[1] Créature fantastique du film Mon voisin Totoro de Hayao Miyazaki, visible uniquement par certains enfants

[2] En japonais, le mot « contradiction » signifie littéralement « lance et bouclier », en référence à une ancienne fable chinoise.

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