I HAD – CHAPITRE 8
Chapitre 8
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Traduction : Gatotsu
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Le lendemain, Kiriyuu-kun ne vint pas à l’école, exactement comme il l’avait annoncé.
De mon côté, je réussis tant bien que mal à m’y traîner, cette part d’ombre toujours tapie au fond de mon cœur. Après avoir autant insisté pour que Kiriyuu-kun revienne en classe, je ne pouvais tout de même pas sécher les cours. Pourtant, lui ne se présenta pas.
Je priai pour que cette obscurité qui m’envahissait finisse par disparaître, mais elle ne semblait pas près de s’en aller. Évidemment, je n’avais qu’une envie : rentrer chez moi et retrouver mes amies au plus vite. C’était tout ce que je désirais. Je voulais voir Traînée-san, Mamie et Mademoiselle Bobtail.
Mais d’ailleurs, où était donc passée Minami-san ?
Alors que je pensais à mon amie disparue pendant le cours d’histoire-géo et d’éducation civique, je sentis les larmes me monter de nouveau aux yeux.
Je décidai d’aller à la bibliothèque pendant la récréation. L’odeur des livres et tous les trésors qu’ils recelaient sauraient sûrement m’apporter un peu de réconfort.
Cette idée eut au moins un certain succès. L’obscurité était toujours là, au fond de moi, mais elle avait cessé de se déchaîner, et je parvins à retenir mes larmes.
Je pouvais au moins contenir ce mal jusqu’à la fin des cours. Ensuite, je pourrais manger une glace avec Traînée-san, comme d’habitude, puis aller chez Mamie pour grignoter quelques douceurs.
Le mieux aurait été d’oublier tout simplement Kiriyuu-kun, ainsi que toutes ces choses désagréables.
Voilà ce que je me disais. Pourtant, je ne pus me contenter bien longtemps de penser ainsi. Il me fallait trouver un meilleur moyen de dissiper le sombre voile qui recouvrait mon cœur.
C’est en sortant de la bibliothèque que je l’aperçus, quelques pas devant moi dans le couloir. Je le rattrapai par-derrière et l’interpellai.
— Bien le bonjour, Ogiwara-kun.
Ses épaules tressaillirent, comme si je l’avais pris par surprise.
En attendant qu’il se retourne, je réfléchis à ce que j’allais lui dire.
Ces derniers temps, je lis Notre guerre de sept jours. Et toi, qu’est-ce que tu lis, Ogiwara-kun ?
S’il restait dans notre classe ne serait-ce qu’une seule personne qui ne me détestait pas, cela suffirait à alléger un peu le poids qui pesait sur mon cœur. Je ne demandais rien de plus.
Mais la vie, c’est comme la fièvre lorsqu’on tombe malade : elle est généralement pire qu’on ne l’imagine.
J’avais pourtant appelé Ogiwara-kun par son nom. Malgré cela, il ne semblait nullement disposé à se retourner. Pire encore, il accéléra le pas en direction de la salle de classe.
Pensant qu’il ne m’avait peut-être pas entendue, ou bien pour une tout autre cause, je l’interpellai de nouveau.
— Hé, Ogiwara-kun.
Il ne répondit pas, et ne s’arrêta pas non plus. C’était étrange. Je l’appelai encore une fois.
— Ogiwara-kun ?
Mais comme la première fois, il ne se retourna pas. Je répétai son nom encore et encore, en élevant un peu plus la voix à chaque fois.
Lorsque nous arrivâmes devant la salle de classe, je criais aussi fort que la veille face à Kiriyuu-kun.
— Ogiwara-kun !
Sans un mot, Ogiwara-kun rejoignit sa place et ouvrit son manuel.
Je commençais vaguement à comprendre ce qui se passait, mais je refusais encore de me l’avouer.
Pourtant, les sourires narquois et les regards malveillants des garçons de la classe suffirent à me faire comprendre que mon souhait ne se réaliserait pas.
Ignorer quelqu’un : la forme de harcèlement la plus stupide et la plus idiote qui soit.
Jusque-là, je n’aurais jamais cru que cela puisse autant m’atteindre. Mais à présent, une obscurité toujours plus vorace s’emparait de mon cœur. Elle le dévorait à mesure que je prenais conscience que moi aussi, je pouvais être harcelée, et que même Ogiwara-kun pouvait y prendre part.
Ce ne fut que bien plus tard que j’appris que c’était lui qui avait répandu les rumeurs sur le père de Kiriyuu-kun. Mais sur le moment, cela n’aurait rien changé. Mes pensées étaient complètement floues. J’étais anéantie qu’Ogiwara-kun m’ait trahie. Que le monde entier m’ait trahie.
Je ne garde aucun souvenir du temps qui s’écoula entre cet instant et mon arrivée chez Traînée-san, cet après-midi-là.
Lorsque je revins enfin à moi, j’étais devant chez Traînée-san, le doigt appuyé sur la sonnette. Je ne me souvenais absolument pas de la façon dont j’étais arrivée jusque-là. Mademoiselle Bobtail n’était pas avec moi. Avant même que je m’en rende compte, j’avais déjà sonné.
— J’arrive, lança de l’intérieur la voix chaleureuse et ensommeillée de Traînée-san.
La porte s’entrouvrit, laissant apparaître son visage encore endormi. Dès qu’elle vit le mien, elle me fit entrer sans poser la moindre question.
Je retirai mes chaussures, pénétrai dans la pièce et me traînai jusqu’à un coin. Je me recroquevillai en enfouissant mon visage entre mes genoux. Elle avait déjà eu tout le loisir de me voir, mais montrer un visage aussi pitoyable ne me donnait pas l’air très maligne. Alors, je me repliai davantage sur moi-même, jusqu’à ne plus former qu’un petit triangle humain.
Même lorsqu’elle revint dans la pièce, Traînée-san ne me demanda rien. Je l’entendis ouvrir le réfrigérateur, puis déposer quelque chose sur la table près de moi.
— Je suis tombée là-dessus en sortant aujourd’hui. J’ai trouvé ça original, alors j’en ai acheté. Sers-toi.
Je secouai la tête sans même prendre la peine de regarder ce qu’elle avait posé devant moi. Le frottement de mon front contre le tissu de ma jupe produisit un léger bruit.
Je l’entendis se relever, puis l’odeur du café parvint jusqu’à moi. J’aimais beaucoup Traînée-san et l’odeur du café, mais ce jour-là, je n’avais goût à rien.
Elle était peut-être agacée, voire en colère, songeai-je.
Après tout, une enfant terriblement malpolie venait de faire irruption chez elle en pleurs et refusait maintenant de prononcer le moindre mot. Elle termina de préparer son café, puis revint s’asseoir à sa place.
On n’entendait plus que le bruit du climatiseur. Mais ce silence ne dura pas longtemps. Bientôt, un autre son s’éleva dans la pièce.
— Le bonheur ne vieeeent pas tout seul à moooooi, c’est pourquoiiii je pars à sa recherche aujourd’huiii !
La belle voix de Traînée-san s’élevait dans les aigus, puis plongeait dans des graves que je n’étais pas encore capable d’atteindre. Elle me faisait penser à un tableau dont les couleurs changeaient en permanence.
Elle essayait sans doute de me remonter le moral, pensai-je, mais je n’avais pas le cœur à chanter.
Elle s’interrompit brusquement.
— Qu’est-ce que le bonheur ? demanda-t-elle soudain.
Je fus certaine qu’elle avait remarqué que ces mots avaient aussitôt éveillé mon attention. J’enfouis davantage mon visage entre mes genoux, mais elle poursuivit.
— J’y réfléchis depuis la première fois que tu m’as posé la question.
— …
— Et c’est seulement aujourd’hui que j’ai trouvé la réponse.
L’agréable odeur de son café flottait autour de moi malgré son goût amer, mêlée à l’odeur voyante de son parfum et de son maquillage.
Malgré moi, j’avais envie d’entendre sa réponse.
Dans le silence de la pièce, elle avait probablement deviné qu’elle avait éveillé ma curiosité. Elle but une longue gorgée de café.
— Ce n’est que ma propre réponse, alors elle sera sans doute différente de la tienne. Mais elle pourra peut-être te mettre sur la voie, alors je me suis dit que je pouvais la partager avec toi.
Sans attendre la moindre réaction de ma part, elle poursuivit.
— Le bonheur, c’est de pouvoir penser à quelqu’un de tout son cœur.
— …
— Aujourd’hui, je suis allée faire des courses. J’ai acheté de quoi prendre mon petit déjeuner demain, des boissons et une nouvelle bouteille de shampoing. Ce ne sont que des banalités du quotidien. En prenant mon pain et mon lait, je me suis demandé si je n’avais rien oublié. Puis je me suis dit que tu passerais peut-être aujourd’hui et que je devrais acheter quelque chose de sucré. J’ai essayé de me rappeler ce que nous avions déjà mangé ensemble, de réfléchir à ce que nous pourrions manger aujourd’hui et à ce qui pourrait te faire plaisir. Sans même m’en rendre compte, je ne pensais plus qu’à toi.
Je gardai le silence, et elle poursuivit.
— Quand je m’en suis rendu compte, j’ai été surprise. Cela faisait très longtemps que je n’avais pas pensé à quelqu’un de cette manière. Je n’avais plus personne que j’avais envie de rendre heureuse, ni personne avec qui je désirais passer du temps. J’avais renoncé à tout ça. Cela faisait si longtemps que j’avais oublié à quel point le cœur pouvait se remplir lorsqu’on consacrait toutes ses pensées à quelqu’un.
— …
— Tu sais, petite demoiselle, je suis devenue le genre d’adulte qui renonce dès qu’une chose lui déplaît ou la fait souffrir. Avant, j’arrivais encore à donner le change, mais je n’étais pas heureuse pour autant. J’avais fini par oublier à quoi ressemblait le bonheur. Mais aujourd’hui, je m’en suis enfin souvenue.
— …
— Grâce à toi, je me suis souvenue de la forme que pouvait prendre le bonheur. Merci.
Je l’entendis se lever. Le parquet grinça sous ses pas, poussant de petits bruits aigus semblables aux cris d’une souris.
Ils se rapprochèrent peu à peu, puis cessèrent.
Traînée-san vint s’asseoir à côté de moi, assez près pour que je puisse sentir la douce chaleur de son corps.
— Voilà qui met fin à mon petit monologue. Merci de m’avoir écoutée, dit-elle. Je sais bien qu’écouter les adultes peut être ennuyeux. Mais ça te ressemble bien de rester sagement assise à écouter jusqu’au bout. Alors, pour te récompenser d’avoir prêté attention à mon récit assommant…
Ses jolis doigts vinrent envelopper doucement mes mains.
— Pour te remercier, sache que, si un jour tu as envie de parler de quoi que ce soit, je serai toujours là pour t’écouter, aussi longtemps que tu en auras besoin.
Je vais encore pleurer, pensai-je. Pourtant, aucune larme ne coula.
Ses paroles m’avaient rendue heureuse. Elles débordaient de gentillesse, sans pour autant chercher à me dorloter.
J’espérais sincèrement devenir un jour une adulte comme elle. De plus, elle avait dit avoir trouvé le bonheur grâce à moi. Je ne pouvais imaginer plus grande joie.
J’aurais aimé pouvoir bondir de joie, mais je n’en étais pas capable. Je ne parvenais pas à croire en sa définition du bonheur.
Pour la première fois de l’après-midi, je pris la parole d’une voix brisée.
— J’y ai réfléchi.
— Hm ?
- J’y ai vraiment réfléchi ! Mais ça n’a servi à rien !
Je n’aurais pas dû élever ainsi la voix contre Traînée-san.
Je pris une profonde inspiration.
— Je suis désolée.
Je regrettais d’avoir crié, mais je ne pouvais pas m’excuser de ce que je ressentais.
— J’y ai réfléchi un bon moment, et très sérieusement. J’y ai pensé jour et nuit. J’ai fait exactement ce que tu m’avais dit ! Je n’avais jamais autant pensé à quelqu’un de toute ma vie, et tout ce que ça m’a apporté, c’est d’être ignorée ! Il m’a dit qu’il me détestait ! Ce n’est pas ça, le bonheur.
— Je vois…
— Je ne veux plus penser aux autres.
— Ne dis pas ça.
Sa réponse avait le ton réprobateur d’une maîtresse d’école. Les adultes répétaient toujours que l’amitié était ce qu’il y avait de plus important au monde. Elle devait sûrement m’en vouloir d’avoir prononcé des paroles pareilles.
Je m’en voulus aussitôt. Ce n’était pas digne d’une amie.
Pourtant, son geste suivant me fit comprendre qu’elle n’était pas en train de me gronder. Elle resserra ses mains autour des miennes. Puis, d’une voix douce qui semblait contenir tout un monde de tristesse, elle murmura.
— Tu finiras par devenir comme moi.
Je ne savais pas pourquoi sa voix laissait transparaître une tristesse aussi profonde.
— Alors tu ne dois pas penser de la sorte.
— Pourquoi ?
Ma question venait du fond du cœur.
Traînée-san était une personne tellement merveilleuse, pensai-je.
J’aurais voulu que tous les adultes soient comme elle. Non, j’aurais voulu que tout le monde soit aussi merveilleux qu’elle.
Alors, nous pourrions vivre dans un monde où chacun serait intelligent et dégagerait un parfum merveilleux. Un monde si beau qu’aucun dessin ne pourrait jamais en rendre toute la beauté.
— Moi, je veux devenir une adulte exactement comme toi. Si j’étais aussi intelligente, gentille et merveilleuse que toi, je n’aurais même pas besoin d’avoir des amis à l’école.
Je serrai ses mains en retour. À ce moment-là, elle laissa échapper un long et discret soupir dont je ne compris pas la raison. Le silence était tel que j’entendis de nouveau le bruit du climatiseur.
— Il y a un rêve que je fais souvent. Ce matin, j’ai encore fait ce même rêve.
— Quel… genre de rêve ?
— Je rêve d’une fille. Elle est intelligente, elle lit énormément de livres et connait beaucoup de choses. À force, elle en vient à croire qu’elle est quelqu’un de spécial, qu’elle est différente de tous ceux qui l’entourent.
Était-ce une histoire ? Avant que je puisse le lui demander, elle poursuivit.
— C’est important de se sentir spécial. Mais cette fille se trompe dans sa façon de voir les choses. Elle pense que tous ceux qui l’entourent sont stupides. Pourtant, ce n’est pas vrai. Comme c’est son intelligence qui la rend spéciale, elle en vient à croire qu’être intelligente est le seul moyen de devenir quelqu’un de spécial. Elle pense qu’à partir du moment où l’on possède cette qualité, on peut devenir quelqu’un d’important.
Elle fit une petite pause.
— Cette fille est une enfant précieuse. Mais quelqu’un qui rabaisse les autres ne peut pas espérer être aimé. Peu à peu, les gens autour d’elle se mettent à la détester. Et le pire, c’est qu’elle trouve ça très bien comme ça, puisqu’elle-même déteste tous ces enfants idiots qui l’entourent. Enfin… à bien y réfléchir, ce n’est pas vraiment qu’elle les déteste. C’est simplement qu’elle n’arrive pas à penser à eux.
Elle serra mes mains.
— Il y a sans doute des gens qui essaient de comprendre cette fille. Mais elle grandit, sans jamais vraiment penser aux autres. Elle reste enfermée dans son petit monde, consacrant tout son temps à devenir toujours plus intelligente. Elle se persuade que, tant qu’elle continue ainsi, elle finira bien par être heureuse un jour. Mais elle se trompe.
Je resserrai mes mains autour des siennes.
— Lorsqu’elle devient adulte, cette fille est très intelligente. Mais c’est tout ce qu’elle possède. Un jour, elle se rend compte qu’en dehors de son intelligence, elle n’a plus rien. Elle était censée devenir quelqu’un d’important, mais elle découvre qu’il n’y a plus personne autour d’elle pour la féliciter.
On dirait vraiment…
Soudain, je me mis à m’inquiéter terriblement pour cette fille.
— Qu’est-ce qui lui arrive ?
— Je peux te raconter la suite de l’histoire, mais je ne suis pas sûre que tu puisses la comprendre. Et même si c’était le cas, je ne pourrais pas t’expliquer ce qu’elle signifie. Je n’en ai pas envie. Tu veux quand même l’entendre ?
J’acquiesçai, le visage toujours enfoui contre mes genoux.
— D’accord. Eh bien, cette fille commence à penser que sa vie n’a aucun sens. Puis elle en vient à penser que plus rien n’a d’importance. Elle se met alors à maltraiter son corps et à faire du mal à son propre cœur. Elle fréquente des endroits dangereux, se mêle de choses qui le sont tout autant et ne cesse de se mettre en danger. Pourtant, cela ne la rend pas malheureuse. Se détruire lui fait même du bien. Elle déteste la vie qu’elle s’est pourtant construite de ses propres mains, alors elle la détruit… encore et encore.
Elle fit une petite pause avant de reprendre.
— Mais elle a toujours besoin d’argent pour vivre, alors elle néglige son propre bien-être pour en gagner. Sans même s’en rendre compte, elle finit par s’installer dans ce milieu sombre. Bien sûr, même ici, il existe des gens dignes et merveilleux. Ni les circonstances ni le travail en lui-même ne sont en cause. Dans cette histoire, c’est cette fille qui est en tort. Et, jour après jour, elle continue de s’abîmer un peu plus. Mais les êtres humains peuvent s’habituer à n’importe quoi. Et lorsqu’elle finit par s’habituer même à cela, elle comprend encore une chose : se détruire n’a finalement pas plus de sens que le reste. Alors elle se dit qu’elle ferait tout aussi bien de mettre fin à cette vie.
Je restai silencieuse.
Comme elle l’avait dit, je ne comprenais pas vraiment le sens de son histoire. Je pouvais vaguement en interpréter un certain sens, mais je n’avais aucune idée de ce qu’elle entendait par « se mêler de choses dangereuses » ou encore « faire du mal à son cœur ».
Il n’y avait qu’une seule chose dont j’étais certaine.
— Cette fille… c’est toi, pas vrai ?
Traînée-san ne répondit pas.
— Qu’est-ce que ça veut dire, « mettre fin à sa vie » ? demandai-je, inquiète de ce qui allait arriver à cette fille.
— Qui sait ? répondit-elle. Au bout du compte, elle ne met pas fin à ses jours, alors je ne sais pas vraiment ce que cela aurait signifié. Le jour où elle songe à y mettre un terme, une visiteuse apparaît soudain chez elle. Une petite fille, accompagnée de sa petite compagne.
Je relevai enfin la tête et la regardai. Je lui laissai voir mon visage tout barbouillé de larmes et de morve. Je ne savais pas vraiment pourquoi, mais je crois que j’avais simplement besoin de voir son visage.
Elle me souriait avec douceur, comme elle le faisait toujours.
— À partir de cet instant, ses journées deviennent beaucoup plus agréables. Elle n’avait jamais eu d’amis jusque-là, mais elle finit par comprendre combien sa vie aurait pu être différente si elle avait appris plus tôt à aimer quelqu’un. Seulement, on ne peut pas changer le passé.
On ne peut pas rattraper le temps perdu. Je me souvenais que Minami-san avait dit quelque chose comme ça.
— J’ai hâte de voir quelle personne tu deviendras en grandissant, mais je m’inquiète aussi pour toi. Tu sais pourquoi ?
Je secouai la tête.
— Parce que tu ressembles beaucoup à cette petite fille. Tu ne dois pas emprunter le même chemin qu’elle. Il faut que tu trouves ton propre bonheur. C’est pour ça que tu ne peux pas décider de te couper de tout le monde.
Tout en réfléchissant à ses paroles, je serrai de nouveau sa main.
J’étais complètement perdue. J’avais l’impression d’être coincée au beau milieu d’un labyrinthe. Comme j’étais intelligente, je comprenais ce qu’elle voulait dire. Mais comprendre et être capable d’agir en conséquence étaient deux choses bien différentes.
Après tout, j’avais déjà décidé que je ne voulais plus rien avoir à faire avec ceux qui m’avaient blessée. Et même si je parvenais à changer ma façon de penser, je n’arrivais pas à croire que quelqu’un d’autre que Traînée-san ou Mamie puisse encore vouloir de moi à ses côtés.
Même Ogiwara-kun et Kiriyuu-kun me détestaient. Il n’y avait plus aucun espoir.
Soudain, j’eus envie d’en savoir davantage sur cette fille qui me ressemblait tant.
— Cette fille aimait les livres, n’est-ce pas ?
— Mm, oui, tout comme toi. Elle adorait les livres et passait son temps à lire. À une époque, elle s’était même imaginée qu’elle pourrait écrire ses propres histoires. Mais lorsqu’elle s’est rendu compte qu’il n’y avait personne autour d’elle pour les lire, elle a fini par abandonner ce rêve.
— Et ses parents ?
— Je suis certaine qu’ils vivent encore heureux ensemble quelque part. Cela fait très longtemps qu’elle ne les a pas vus. Un jour, elle a voulu rentrer chez elle. Elle est même allée jusqu’à la maison où elle avait grandi, mais une fois devant la porte, elle n’a pas réussi à sonner. Elle avait trop peur.
— Elle n’avait personne avec qui parler de livres ? Personne avec qui manger des glaces ? Ni même une petite compagne à queue courte ?
— Non, personne. Et c’est aussi pour cela qu’il n’y avait personne pour lui dire quand elle faisait fausse route.
— Est-ce qu’elle avait des expressions fétiches comme moi ?
Elle répondit sans gêne à toutes mes questions, les unes après les autres. Cela me rendait heureuse, alors j’enchaînai avec d’autres questions.
— Des expressions ?
Elle tourna les yeux vers la fenêtre, comme si elle fouillait dans sa mémoire à la recherche d’un jour lointain.
Moi, je ne quittais pas son visage des yeux. Elle posa les doigts sur son menton et réfléchit un instant.
— Des expressions, oui… Il y avait quelque chose qu’elle répétait tout le temps. À tel point que je me demande comment j’ai pu l’oublier. Son expression fétiche, c’était… attends… hmm ?
Son regard quitta la fenêtre pour revenir vers moi, tandis qu’elle clignait rapidement des yeux. Puis, soudain, elle cessa de cligner et ouvrit les yeux si grands que je crus qu’ils allaient lui sortir de la tête.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Mon… expression fétiche quand j’étais petite. C’était : « La vie, c’est comme… »
Sans doute trop stupéfaite par ce qu’elle venait de réaliser, elle avait oublié de parler d’elle-même en disant « cette fille », alors que c’était justement le principe de toute son histoire. Moi aussi, j’étais stupéfaite.
— C’est exactement comme moi !
— Quand j’étais petite, reprit-elle, les lèvres tremblantes, j’adorais la bande dessinée Peanuts. Je lisais tout le temps la traduction japonaise, et il y avait une phrase que disait Charlie Brown : « La vie, c’est comme un cornet de glace… »
— Il faut apprendre à le lécher…
— C’est ça ! Tu as lu les Peanuts ?
Je secouai vivement la tête.
— Non ! Mais moi aussi, j’adore cette citation ! C’est vraiment une blague très intelligente.
— Ce doit être un lien du destin…
Un lien du destin, avait-elle dit. Pas simplement le « destin », ou la « destinée ». Je trouvais cela merveilleux qu’elle ait choisi cette expression-là.
En japonais, ce genre de lien se disait en, j’en connaissais le kanji. Il ressemblait vraiment à celui de midori « vert », et cette ressemblance me faisait penser au mystérieux cycle de la vie. Les êtres vivants mouraient et retournaient à la terre. De cette terre poussaient des herbes verdoyantes, dont se nourrissaient à leur tour d’autres êtres vivants.
Alors, peut-être que la rencontre entre Traînée-san et moi était elle aussi le fruit d’un de ces liens.
Je joignis les mains, reconnaissante d’avoir appris une expression aussi merveilleuse.
Même sans que je dise quoi que ce soit, elle sembla comprendre ce que je ressentais. Elle m’adressa un grand sourire et referma doucement ses mains autour des miennes.
— Tu vois ? Tu ne peux pas renoncer à tous les liens qui t’unissent aux autres. Quand tu ouvres ton cœur, tu t’ouvres aussi à de merveilleuses rencontres, comme celle qui nous a réunies.
C’est peut-être vrai, pensai-je.
— Il est peut-être déjà trop tard pour moi, poursuivit-elle. Mais si ce genre de chose peut encore arriver, alors peut-être que je peux essayer encore une fois. Juste une fois de plus.
Elle avait visiblement renoncé pour de bon à parler de « cette fille ».
— Tant de merveilleuses rencontres t’attendent encore, petite demoiselle. Bien plus qu’il ne m’en reste à moi. Tant que tu ne renonceras pas aux autres, je suis certaine que tu mèneras une vie heureuse.
— Vraiment… ?
— Oui, vraiment.
Si elle disait que c’était vrai, alors cela devait l’être. J’aimais Traînée-san, et j’avais confiance en elle. Hitomi-sensei m’avait appris que parfois, les adultes disaient la vérité.
Si un jour je parvenais à sortir de cette obscurité qui m’habitait, pensai-je, et à ouvrir mon cœur à quelqu’un, peut-être même à mes camarades de classe, alors une vie heureuse m’attendait peut-être quelque part.
Et pourtant…
— Mais… il n’y a plus personne avec qui je puisse m’entendre.
— Ce n’est pas vrai. Et ton camarade de classe, celui qui aime les livres ?
Le visage d’Ogiwara-kun me revint à l’esprit, mais l’obscurité sembla aussitôt s’insinuer de nouveau dans mon cœur.
— Il m’a ignorée.
— Je vois. Je me demandais justement si c’était lui qui t’avait dit qu’il te détestait.
— Non. C’était l’autre garçon dont je t’ai parlé, celui qui ne vient plus à l’école. Je suis allée chez lui. Je voulais lui dire que j’étais son alliée, mais il était encore plus froussard que je ne le pensais. Quand je lui ai dit ça, il m’a répondu que c’était moi qu’il détestait le plus. Encore plus que tous ces idiots de l’école.
— Eh bien… sur ce coup, c’est toi qui avais tort.
À ces mots, j’oubliai complètement ce que j’allais dire.
Comment ? En quoi étais-je en tort ? J’essayais simplement de l’aider, pensai-je, mais les mots refusèrent de sortir. Je ne sais pas si Traînée-san comprit ce qui me passait par la tête, mais elle me caressa doucement les cheveux.
— Et moi aussi, j’ai une part de responsabilité. L’indice que je t’ai donné n’était pas correct. Tu es intelligente, mais tu me ressembles beaucoup. Dès qu’il s’agit de comprendre les autres et de créer des liens avec eux, tu n’es plus aussi maligne.
Elle laissa échapper un petit rire étrange, mais je ne pouvais pas vraiment être contrariée d’apprendre que je lui ressemblais.
Dans ce cas, peut-être que Traînée-san pourrait apprendre deux ou trois choses à une idiote comme moi, pensai-je.
— Dis-moi, petite demoiselle. Est-ce qu’il y a des aliments que tu détestes à la cantine ?
Je ne comprenais pas du tout pourquoi elle me posait une question pareille à un moment comme celui-ci, mais je ne laissais jamais ses questions sans réponse.
— Je déteste le natto. Ça sent bizarre.
— Oui, moi aussi, je détestais ça.
— Mais on n’a pas le droit de laisser de la nourriture dans son assiette.
— C’est vrai. Et puis c’est bon pour la santé, alors il faut bien que tu le manges. Mais dis-moi, qu’est-ce que tu ressentirais si, au moment où tu rassemblais ton courage pour le manger, ta maîtresse arrivait et te criait : « Mange ça tout de suite ! » ?
— Ma maîtresse ne ferait jamais ça, mais je n’aimerais pas du tout. Je crois que ça m’énerverait, et après ça, je n’aurais vraiment plus envie d’en manger.
Elle hocha vigoureusement la tête.
— Eh bien, c’est exactement ce que tu as fait à ce garçon qui ne voulait plus venir à l’école, non ?
Je n’avais encore jamais ressenti une chose pareille, ni même entendu quelqu’un en parler, mais j’eus l’impression que la foudre venait de me tomber dessus. Non, j’en étais certaine. Le choc était encore plus violent que lorsque je m’étais cognée la tête contre un mur, et les picotements plus intenses encore que ceux qui parcouraient mes jambes après être restée bien trop longtemps assise en seiza, le jour de mon Shichi-Go-San[1].
Dans un léger crépitement, l’obscurité commença peu à peu à quitter mon cœur.
— Oh… je comprends.
Je compris que j’avais dépassé les bornes.
— Il essayait sans doute de se battre, lui aussi.
— Oui, probablement. Peut-être que c’est vraiment un froussard, mais même dans ce cas, tu ne devrais pas lui en vouloir. Ce garçon avait quelque chose à te dire. Il ne t’ignorait pas.
Traînée-san était vraiment bien plus perspicace que moi. Encore une fois, cette idée ne m’avait même pas traversé l’esprit.
Je m’étais tellement convaincue que Kiriyuu-kun était faible, un froussard incapable de se battre que je n’avais jamais envisagé les choses autrement. Et pourtant, peut-être qu’il essayait bel et bien de se battre, à sa manière.
— Et puis, il existe bien d’autres façons de se battre. Peut-être que la sienne consistait simplement à tout supporter et à continuer de dessiner, pour pouvoir un jour montrer à tous les autres ce dont il était capable.
Maintenant que j’y pensais, c’était pourtant évident. Peu importe à quel point les autres se moquaient de lui, peu importe à quel point il cherchait à le cacher, jamais il n’avait semblé vouloir renoncer au dessin.
— Sa façon de se battre est peut-être différente de la tienne, mais au fond, vous vous ressemblez tous les deux. Et moi aussi, c’est idem. Il y a des choses qui nous blessent, qui nous rendent tristes. On déteste ce qui nous fait souffrir, et on aimerait avoir des alliés à nos côtés. Je suis sûre qu’il regrette de t’avoir dit qu’il te détestait. Tu es plus intelligente que les autres enfants, mais eux aussi réfléchissent à toutes sortes de choses.
C’était le même indice qu’elle m’avait déjà donné. Tout le monde est différent, mais au fond, nous sommes tous pareils.
— Alors… qu’est-ce que je devrais faire ?
— Pense à ce que tu aimerais qu’on fasse pour toi quand tu n’as pas le moral. Si tu pars de là et que tu essaies de penser un peu à ce garçon, je suis sûre que tu trouveras quoi faire. Quand tu es triste, est-ce que tu as envie qu’on te crie dessus ?
— Non. J’aimerais que quelqu’un vienne s’asseoir à côté de moi et me parle. Ensuite, j’aimerais qu’on mange des sucreries et qu’on joue ensemble.
— Si c’est ce que tu penses, alors c’est ce que tu devrais faire.
Je voulus hocher la tête, mais quelque chose me préoccupait encore.
— Mais… et s’il me déteste vraiment ?
Traînée-san me caressa doucement les cheveux.
— Je ne pense pas que ce soit le cas. Mais si jamais tu avais raison, je serai là pour te consoler. Et après, on réfléchira ensemble à ce qu’on peut faire.
— …
— Ça va aller, petite demoiselle. Tu es courageuse, pas vrai ? dit-elle en me donnant une petite tape dans le dos.
Ce simple geste eut sur moi l’effet d’un coup de pied donné au démarreur d’une moto. Je sentis la force de sa paume mettre en marche le moteur de mon corps.
— C’est vrai. Alors je vais essayer. Après tout, c’est moi qui l’ai dit.
— Dit quoi ?
— J’ai dit à Kiriyuu-kun que si on ne faisait pas le premier pas, rien ne pourrait changer. Alors, cette fois, je vais le faire. Dis, Traînée-san, je…
Ce ne fut ni une main plaquée sur ma bouche, ni l’amertume de quelque chose qu’on m’aurait forcée à avaler qui me coupa soudain la parole.
— Traînée-san ?
C’était son visage qui m’avait soudain coupé la parole. Il n’avait plus rien du sourire qu’elle arborait d’ordinaire.
À cet instant, bien que nous soyons toujours à l’intérieur, je crus sentir un vent glacé traverser la pièce.
Elle affichait une stupeur bien plus profonde encore qu’auparavant. On aurait dit qu’elle avait complètement oublié qu’une autre personne partageait, par le plus grand des hasards, la même expression fétiche qu’elle. Comme si elle venait d’apercevoir à la fois un extraterrestre, un sorcier et une créature surgie des profondeurs de la Terre. Comme si la foudre venait de la frapper.
Voilà à quoi ressemblait son expression. Et pourtant, j’étais certaine de l’avoir déjà vue quelque part.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.
Elle me dévisageait comme si je venais de me changer en monstre.
— Kiriyuu…-kun… ?
Son nom sembla remonter péniblement du plus profond d’elle-même.
— Oui, c’est lui. Kiriyuu-kun, le garçon qui dessine.
En la voyant réagir à mes paroles, je me demandai si celles-ci ne s’étaient pas, d’une façon ou d’une autre, transformées en un immense bouquet de fleurs. Elle avait la même expression que ces femmes que l’on voyait à la télévision lorsqu’on les demandait en mariage.
— Qu’est-ce qu’il y a ? répétai-je, mais elle ne répondit pas à ma question.
— Tu es… Nanoka ?
— Oui, répondis-je en hochant la tête.
Évidemment que c’était moi.
Soudain, ses yeux se remplirent de larmes, et son visage sembla ne plus pouvoir contenir le choc. Les adultes ne se mettent pas à pleurer simplement pour surprendre les enfants. Pourtant, elle m’avait bel et bien prise au dépourvu. Je n’avais pas la moindre idée de ce qui pouvait la faire pleurer.
— Je vois…
Je ne compris pas davantage le sens de ces mots, prononcés comme si elle venait enfin d’accepter quelque chose en elle-même. Pas plus que je ne compris ce qu’elle fit ensuite.
Elle ne serra pas mes mains et ne me caressa pas les cheveux. À la place, elle passa ses bras autour de moi et me serra fort contre elle, tandis qu’une larme coulait sur sa joue.
J’étais heureuse d’être ainsi serrée contre quelqu’un que j’aimais, mais aussi profondément déconcertée. J’avais déjà éprouvé une stupeur semblable, peu de temps auparavant, sur ce toit.
Traînée-san se mit à pleurer comme une enfant.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Hé, Traînée-san, qu’est-ce qu’il y a ?
J’eus beau le lui demander, elle ne répondit pas. Elle se contenta de murmurer à mon oreille, encore et encore.
— Alors c’était donc ça… Comment… Comment est-ce possible… ? Je n’arrive pas à y croire…
Elle continua à murmurer d’autres choses du même genre avant de poursuivre.
— Je suis désolée… je suis désolée… je suis tellement désolée…
Mais de quoi pouvait-elle bien s’excuser ?
La gentille, brillante et merveilleuse Traînée-san, celle qui m’avait appris tant de choses, qui m’avait donné des indices et des desserts, et qui m’apportait toujours tant de joie… Je ne voyais pas une seule chose pour laquelle elle aurait dû s’excuser.
Et pourtant, elle continuait de pleurer et de demander pardon. Elle finit enfin par m’expliquer les raisons.
— Je suis désolée, je suis désolée d’avoir dit que je n’étais pas heureuse, murmura-t-elle.
Je restai sans voix.
— Je suis désolée d’être devenue comme ça. Je suis désolée d’avoir laissé les gens me donner tous ces noms.
Puis elle finit par ajouter.
— Je suis tellement désolée… Nanoka.
En prononçant mon nom, elle me serra encore plus fort contre elle. Son étreinte me faisait un peu mal et me fit faire un léger grognement, mais elle ne me lâcha pas.
C’est alors que je remarquai quelque chose d’étrange, et qu’un détail plus étrange encore me revint en mémoire.
Si je m’en étais souvenue, c’était bien parce que j’étais perspicace. Elle venait de prononcer mon nom pour la deuxième fois. Minami-san l’avait fait elle aussi, le dernier jour où je l’avais vue. Pourtant, je réalisai que, pour une raison mystérieuse, je n’avais jamais dit mon nom à aucune d’elles.
Alors, comment pouvaient-elles le connaître toutes les deux ? Et pourquoi ne l’avais-je jamais donné à Traînée-san jusqu’à présent ? Ces deux mystères tourbillonnaient comme un cyclone dans ma tête.
Peut-être que Traînée-san pourrait m’aider à les résoudre. Après tout, elle était intelligente.
Tandis qu’elle pleurait encore, je lui murmurai toutes ces questions à l’oreille.
Elle s’écarta de moi et se redressa. Son visage était tout barbouillé de larmes et de morve. Quand on pleure, on finit tous par avoir la même tête, hein ?
— Il n’y a là aucun mystère. Maintenant, j’ai enfin compris. Je sais pourquoi tu es venue ici ce jour-là. Je sais pourquoi nous nous sommes rencontrées.
Mais si. C’était bel et bien un mystère.
Tandis que j’inclinais la tête, elle me sourit à travers ses larmes et leva l’index de sa main droite.
— Écoute bien, petite demoiselle. La vie, c’est comme une crème brûlée.
— Parce que certaines personnes aiment aussi les parties amères ?
— Non.
Elle secoua doucement la tête, faisant danser ses cheveux de droite à gauche.
— La vie a parfois sa part d’amertume, mais le récipient qui la contient renferme aussi une bonne dose de bonheur sucré. Et c’est pour cette douceur que les gens vivent. Merci, petite demoiselle. Grâce à toi, je viens de me souvenir de quelque chose.
— De quoi ?
— Que j’ai toujours préféré les sucreries au café amer et à la bière. Cette fois, je ne l’oublierai plus.
Elle me serra encore une fois contre elle. Je trouvais curieux qu’elle continue à faire cela, mais je n’avais désormais plus aucune envie de percer ces mystères.
Pour moi, en tout cas, être blottie dans ses bras faisait partie des douceurs de la vie.
Elle finit par cesser de pleurer, mais lorsque je lui demandai ce qui lui arrivait, elle refusa de me donner la moindre explication.
— Je suis certaine qu’un jour, tu comprendras, se contenta-t-elle de répondre.
À la place, elle me tendit quelque chose de pour le moins singulier : le dessert qu’elle nous avait acheté.
— Celui-là est fait pour toi.
La crème brûlée qu’elle m’offrit ne comportait aucune partie sombre. Tout ce que renfermait le petit récipient arborait une douce couleur dorée et semblait délicieusement sucré et crémeux. À chaque bouchée, le goût du bonheur emplissait ma bouche.
Tout en mangeant nos crèmes brûlées, nous fîmes notre habituelle partie d’Othello. Victoires et défaites se succédèrent comme toujours. Mais un jour, je lui montrerais que j’étais la plus forte.
Avant de rentrer chez moi, elle me donna le courage d’affronter le lendemain. Elle serra d’abord ma main, puis me prit tout entière dans ses bras.
— Tout ira bien. J’en suis certaine.
Grâce à ces mots, je parvins à croire que tout irait vraiment bien.
— Ah…
Traînée-san venait de m’interpeller au moment où, mes chaussures aux pieds, je m’apprêtais à franchir la porte. On aurait dit qu’elle venait soudain de se souvenir de quelque chose.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.
— Oh rien… Je me demandais simplement si Mamie était heureuse, aujourd’hui.
Je me remémorai la conversation que j’avais eue avec elle quelque temps auparavant.
— Oui. Elle m’a dit qu’elle était heureuse.
Un sourire de pur bonheur illumina le visage de Traînée-san.
— Tant mieux, murmura-t-elle.
Puis, comme toujours, elle agita la main pour me dire au revoir.
— À plus tard, petite demoiselle.
— Oui, à la prochaine !
Lorsque je refermai la porte, je remarquai une petite ombre noire à mes pieds.
— Je ne t’ai pas oubliée. Même les enfants ont parfois des choses à régler.
— Miaou.
— Je sais. Je te donnerai du lait quand nous serons rentrées chez moi. Mais ne le répète pas à Maman.
Elle était sans doute venue parce qu’elle s’inquiétait pour moi. C’était peut-être une petite diablesse, mais j’avais vu un jour un film américain qui disait que toutes les mauvaises filles étaient secrètement gentilles au fond d’elles-mêmes.
Je ne comprenais pas vraiment comment on pouvait être méchante et gentille à la fois, mais j’étais certaine qu’ils parlaient de filles comme Mademoiselle Bobtail. Nous quittâmes l’immeuble couleur crème et marchâmes jusqu’à la berge où nous nous étions rencontrées, longtemps auparavant.
La vie déborde de bonheur.
Je me répétai ces mots encore et encore.
[1] Seiza / Shichi-Go-San : le seiza est la position assise traditionnelle japonaise à genoux, sur les talons. Le Shichi-Go-San quant à lui est une fête traditionnelle célébrant les enfants de trois, cinq et sept ans, notamment par une visite au sanctuaire.