Free! NOVELIZE - CHAPITRE 1

La personne que tu attends

 

Haruka

Quand quelqu’un me parle de Matsuoka Rin, la première image qui me vient à l’esprit est toujours son sourire. Ce sourire éblouissant lorsqu’il m’avait dit :

— Je vais te montrer un paysage que tu n’as encore jamais vu.

Même aujourd’hui, il m’arrive encore d’y repenser.

Si seulement…

Si seulement je n’avais pas croisé Rin à ce passage à niveau pendant les vacances d’hiver de notre première année de collège.

Si j’avais traversé plus vite lorsque le feu du carrefour précédent s’était mis à clignoter.

Si je m’étais arrêté dans une supérette pour feuilleter un magazine.

Non. Mieux encore. Si je n’étais tout simplement pas sorti ce jour-là. J’aurais dû rester dans ma chambre et lire. Alors je n’aurais pas rencontré Rin.

Nous n’aurions pas fait cette course au club de natation d’Iwatobi.

Je ne l’aurais pas battu. Je ne l’aurais pas blessé. Je ne me serais peut-être pas éloigné de mes nouveaux camarades du collège. Et je n’aurais probablement jamais décidé d’arrêter la natation. Ou peut-être…

Peut-être que notre rencontre ce jour-là était inévitable.

Peut-être que, peu importe le nombre d’arrêts ou de détours que j’aurais faits, même si je n’étais jamais sorti de chez moi, une force invisible nous aurait attirés l’un vers l’autre.

Et qu’au bout du compte, nous nous serions rencontrés ailleurs qu’à ce passage à niveau.

Ce Matsuoka Rin était revenu. Il était apparu devant moi avec le trophée que nous avions enterré quatre ans plus tôt. Celui que Makoto, Nagisa et moi étions venus déterrer en nous introduisant dans l’ancien club de natation d’Iwatobi. Depuis la veille, depuis ce que j’avais découvert sous le cerisier de mon ancienne école primaire, je m’attendais à revoir Rin.

Mais certainement pas aussi vite. Si notre rencontre pendant notre première année de collège avait été le fruit du destin, alors celle-ci l’était tout autant. Dans cet ancien club de natation délabré.

L’endroit même où Rin s’était effondré autrefois. Cette piscine abandonnée, au beau milieu de la nuit. Nous étions peut-être prisonniers de ce destin.

Enchaînés à lui. Le Rin revenu d’Australie n’était ni l’enfant avec lequel j’avais nagé un relais quatre nages, ni celui que j’avais affronté pendant les vacances d’hiver au collège.

Tout son corps dégageait quelque chose de féroce. Il semblait être devenu une autre personne. Je mentirais si je prétendais ne pas avoir pressenti que quelque chose allait arriver. C’était justement parce que je le sentais que j’avais enfilé mon maillot sous mes vêtements.

Même si rien ne permettait d’imaginer que la piscine de cet endroit abandonné contenait encore de l’eau. Même si, sans eau, notre course devrait forcément attendre. Pourtant, Rin avait bel et bien dit :

— Faisons la course, Haru.

Ce n’était pas le Rin qui avait perdu contre moi avant de pleurer :

— J’arrête la natation.

Ce n’était pas non plus celui qui m’avait autrefois souri :

— Nageons un relais quatre nages ensemble !

Ce n’était ni l’un ni l’autre. Et pourtant…

Je m’étais senti légèrement soulagé. Cela me donnait presque mauvaise conscience. Mais je crois savoir pourquoi.

Rin voulait encore nager avec moi. Et moi ?

Est-ce que je voulais encore nager avec Rin ?

L’affronter ?

Je ne savais pas. Je n’étais pas comme lui. Rin voulait atteindre le sommet du monde. Moi, je voulais seulement être dans l’eau. Dormir dans l’eau.

M’y réveiller. Y manger. Y rire. Y pleurer. Y jouer.

Vivre dans l’eau comme si c’était l’endroit auquel j’appartenais.

Et y mourir comme si c’était là que ma vie devait s’achever.

Voilà mon idéal.

Et je le pensais réellement depuis l’école primaire.

Un prodige à dix ans, un génie à quinze ans, et à vingt ans, on n’est plus qu’un homme ordinaire.

Ma grand-mère répétait souvent ce proverbe. Je ne prétends pas avoir jamais été un génie, encore moins un enfant prodige. Mais autrefois, je croyais tout de même être le meilleur dans l’eau. Cela aussi appartenait au passé. Maintenant, je voulais seulement devenir le plus vite possible quelqu’un d’ordinaire.

Lorsque ce serait fait, je pourrais oublier toutes ces émotions. Vivre paisiblement. Je ne blesserais plus personne. Personne ne pourrait plus me blesser. Si je devenais suffisamment insensible, même si je finissais par blesser quelqu’un ou par être blessé, je pourrais continuer à vivre sans même m’en rendre compte.

Je ne savais pas comment les adultes étaient autrefois. Mais je pourrais devenir comme presque tous ceux que je croisais désormais. Des gens qui avançaient avec le regard éteint.

— Rin-chan a quand même beaucoup changé…

Nagisa poussa un soupir sur le chemin du retour depuis l’ancien club de natation d’Iwatobi. Je venais de le retrouver ce jour-là. Nagisa entrait en première année au lycée d’Iwatobi. La dernière fois que je l’avais vu, j’étais encore en première année de collège.

Contrairement à Rin, lui n’avait pratiquement pas changé. Il serrait contre lui le trophée du relais quatre nages que Rin lui avait lancé un peu plus tôt, comme s’il s’agissait d’un trésor.

Je ne répondis rien. Je ne savais pas quoi dire. Je n’avais jamais raconté à Makoto ni à Nagisa ce qui s’était passé entre Rin et moi pendant cet hiver de notre première année de collège. Si je le faisais, je leur transmettrais probablement une part de cette douleur.

Il valait mieux que je sois le seul à la porter. Rin non plus n’aurait sûrement pas voulu que ses anciens coéquipiers l’apprennent.

Alors je gardais le silence. Je conservais tout pour moi. De toute façon, lorsque j’avais quitté le club de natation au collège, Makoto avait probablement compris qu’il s’était passé quelque chose.

Il parvenait à voir en moi certaines choses, même lorsque je ne disais rien. S’il se taisait maintenant, c’était sans doute simplement parce qu’il savait que je ne voulais pas parler. Nous marchions tous les trois dans la nuit.

Je jetai un coup d’œil au profil de Makoto. Il faisait trop sombre pour distinguer son expression. Mais il ne voulait probablement pas inquiéter Nagisa. Alors il rompit le silence avec un petit rire volontairement léger.

— Enfin, on n’y peut rien. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais tout le monde change. Rin ne pouvait pas rester éternellement l’enfant qu’on connaissait.

— Hein ? Vraiment ? Mais moi, j’ai pas changé ! Vous non plus, Mako-chan et Haru-chan !

— Ah oui ? C’est l’impression que ça te donne ? En réalité, on est peut-être devenus…

Makoto s’interrompit volontairement.

— Devenus quoi ?

— De mauvaises personnes pendant ton absence.

Il sourit en disant cela, puis chercha mon approbation.

— Pas vrai, Haru ?

Ne me mêle pas à ça.

— Pas vraiment.

— Tu vois ! Toi non plus, Haru-chan, t’as pas changé du tout ! Même ton « pas vraiment » était exactement pareil !

Nagisa m’imita avant d’éclater de rire.

— Ah, au fait ! Ce serait dommage de rentrer directement. On peut aller chez Mako-chan ? On est déjà passés chez Haru-chan tout à l’heure, mais je n’ai encore jamais vu la chambre de Mako-chan version lycée !

— Ça ne me dérange pas, mais tu es sûr ? Si tu rentres trop tard, tes parents ne vont pas s’inquiéter ?

— Aucun problème ! Je demanderai à ma sœur de venir me chercher en voiture !

Nous finîmes donc tous les trois dans la chambre de Makoto.

— Elle n’a pas changé du tout, Mako-chan ! Ah ! Ce manga ! Je le lisais tout le temps à l’époque ! Tu l’as encore !

Nagisa fouillait partout, les yeux brillants. Makoto, lui, le regardait avec un sourire un peu crispé. C’est alors que Ran et Ren entrèrent dans la chambre et se jetèrent sur Nagisa.

— Joue avec nous !

— Oh ! Ran-chan ! Ren-chan ! Vous avez tellement grandi !

Malgré les quelques années qui les séparaient, ils retrouvèrent presque immédiatement leur ancienne complicité. Comme s’ils avaient joué ensemble la veille. Je ne serais jamais capable de faire ça aussi naturellement que Nagisa.

Je pensais que Ran et Ren voudraient lancer ce jeu auquel ils jouaient sans arrêt ces derniers temps, celui où il fallait construire un village pour des créatures des profondeurs.

Mais ils sortirent finalement un jeu de tir. Nagisa ne les ménagea pas sous prétexte qu’ils étaient plus jeunes. Il jouait sérieusement.

Ran et Ren détestaient qu’on les traite comme des enfants. Ils repéraient immédiatement quelqu’un qui les laissait gagner et s’ennuyaient presque aussitôt.

Nagisa était donc l’adversaire parfait. Il ne leur faisait aucun cadeau sans pour autant les écraser. Et lui-même s’amusait réellement. À l’écran, le vaisseau piloté par Ran explosa.

— Hé hé ! Je te laisserai pas gagner !

Nagisa riait de bon cœur.

— Maintenant, c’est moi !

Ren arracha la manette des mains de Ran et lança la manche suivante. Je regardais distraitement l’écran lorsque, sans m’en rendre compte, je recommençai à penser à Rin…

Non. À l’eau.

Je claquai intérieurement la langue. Mais mon corps, lui, ne mentait pas. Le trouble dans ma poitrine me faisait désirer l’eau avec une intensité presque douloureuse. Je voulais m’y abandonner.

C’était sûrement la frustration d’avoir pris la peine d’enfiler mon maillot tout à l’heure pour finalement découvrir une piscine vide. Je ne réussirais pas à dormir dans cet état. La baignoire de chez moi ne suffirait pas. Il ne me restait qu’une solution.

Retourner là-bas. Dans cet endroit secret où j’avais passé toute la journée précédente. Je leur annonçai que je rentrais et me levai.

— Hein ? Haru-chan, tu pars déjà ?

Ran et Ren tournèrent la tête vers moi.

Nagisa profita immédiatement de leur distraction pour attaquer.

— Ah ! C’est de la triche !

Tous deux oublièrent aussitôt mon départ pour se reconcentrer sur l’écran. Makoto me regarda avec une légère inquiétude, puis retrouva rapidement son sourire et leva la main.

— À demain, Haru.

— À plus, Haru-chan !

Nagisa venait à peine de se retourner que Ren contre-attaqua. Son vaisseau explosa.

— Gyaaa !

Nagisa poussa un cri volontairement exagéré, déclenchant les rires des jumeaux. Je laissai ces voix derrière moi, saluai les parents de Makoto dans le salon et quittai seul la maison des Tachibana. Je ne remontai pas vers chez moi.

Je descendis les marches de pierre et pris la direction de la gare. L’endroit se trouvait quelques stations plus loin. Je n’y étais encore jamais allé aussi tard. Peut-être n’y aurait-il plus de train pour rentrer. Peu importe.

Je rentrerais à pied. Je me demandais seulement combien d’heures il fallait pour rejoindre Iwatobi. Et au pire…

Je pourrais attendre le premier train du matin. L’endroit en question était un vieux centre de bien-être familial un peu délabré. Familles et couples pouvaient y entrer ensemble. Mais surtout, on y portait un maillot de bain.

Sans cela, l’endroit n’aurait été qu’un onsen banal.

Avec un maillot, c’était différent. Un monde entier consacré à l’eau. Le bâtiment était vieux et presque désert. Cela me convenait parfaitement. Il possédait un bassin froid près du sauna, ainsi qu’un grand bain tiède. Même lorsqu’il n’y avait personne autour de moi, il était évidemment hors de question d’y nager.

Mais pouvoir confier tout mon corps à une étendue d’eau bien plus vaste que ma baignoire suffisait à m’apaiser. Je me glissai dans le grand bassin tiède, toujours vêtu de mon maillot, puis fermai les yeux.

Quelqu’un approchait. Des pas.

Puis le bruit d’une personne entrant dans l’eau.

Pourquoi fallait-il qu’elle choisisse précisément ce bassin ?

Je voulais rester seul avec l’eau.  J’ouvris les yeux.

Nagisa et Makoto étaient assis non loin de moi, eux aussi en maillot. Nagisa éclata de rire devant mon expression.

— C’est méchant, Haru-chan. Venir tout seul dans un endroit aussi génial.

Makoto me regardait avec un air désolé, ses sourcils inclinés encore plus que d’habitude.

— Désolé, Haru. Tu te comportais bizarrement, alors on t’a suivi.

— Désolé de ne pas t’avoir appelé en chemin ! Mais franchement, cet endroit est super, non ?

Je détournai les yeux.

— Peu de gens le connaissent.

— Attends… Haru, tu serais pas déjà venu hier ?

— Ouais.

— Alors que tu dis toujours que tu détestes les onsen parce que l’eau est trop chaude…

— Ce n’est pas un onsen. C’est un centre de bien-être.

— Dans ce cas, au lieu de créer un club de natation, on pourrait créer un club de bien-être !

— Ça, c’est vraiment pas un club pour lycéens.

Makoto intervint et Nagisa éclata de rire.

Immergé dans l’eau, avec eux deux à mes côtés, je me remis peu à peu à ressentir quelque chose que je n’avais plus connu depuis longtemps.

Leur présence dans l’eau. Une sensation impossible à retrouver dans ma baignoire. Ce n’était plus seulement l’eau. Il y avait d’autres personnes avec moi. Mes camarades.

En y réfléchissant, j’avais commencé à oublier cette sensation depuis que j’avais quitté le club au collège. Évidemment, ma baignoire n’était pas assez grande pour accueillir qui que ce soit d’autre. Comme s’il avait compris ce que je pensais, Makoto parla doucement.

— Ça faisait longtemps, Haru. Qu’on se retrouve tous dans l’eau en maillot comme ça.

— …

J’acquiesçai légèrement.

Dans ce grand bassin silencieux où personne d’autre ne se trouvait, l’idée d’un club de bien-être restait complètement absurde. Pourtant…

Revenir ici tous les trois après les cours ne me semblait pas être une mauvaise idée.

— Alors ! Demain, on pourrait quand même essayer de déposer une demande de création de club ! On demanderait à Chôsokabe-sensei d’être notre conseiller ! Il a exactement la tête de quelqu’un qui adorerait un club de bien-être !

— Chôsokabe-sensei… Le prof d’histoire du Japon ? Maintenant que tu le dis, c’est vrai qu’il a un peu cette tête-là.

Makoto commençait lui aussi à entrer dans son jeu.

Mais…

Plus tard, alors que je me réhydratais dans les vestiaires, une main posée sur la hanche, Nagisa m’appela.

— Hé, Haru-chan… Regarde ça.

Une affiche annonçait la fermeture définitive du centre le mois suivant.

Évidemment. Avec aussi peu de clients, il aurait été étonnant que l’endroit survive. Je ne l’avais pas remarquée la veille. Elle avait sans doute été installée aujourd’hui.

— Et dire qu’on venait juste de découvrir qu’on pouvait venir ici tous ensemble…

Nagisa se retourna, abattu. Nous quittâmes le centre et prîmes tous les trois la route plongée dans l’obscurité. Les nuits d’avril étaient encore froides. Lorsque je levai les yeux, d’innombrables étoiles scintillaient au-dessus de nous.

J’eus l’impression de contempler depuis les profondeurs de l’océan un immense banc de plancton bioluminescent. Cette illusion me procura un étrange apaisement. Comme si je marchais au fond d’une mer noire.

Les derniers trains étaient partis depuis longtemps.

Nagisa appela donc sa sœur, qui était à l’université, et lui demanda de venir nous chercher en voiture. Elle accepta même de ramener Makoto et moi jusqu’à Iwatobi. Nous aurions pu attendre à la gare la plus proche.

Mais Nagisa proposa :

— Tant qu’à faire, on marche jusqu’à la prochaine gare ?

Alors nous continuâmes à pied.

Cela ressemblait à un pique-nique nocturne.

Si j’avais été seul, j’aurais probablement pu rester des heures à me laisser envelopper par cette illusion de plancton lumineux, sans jamais réussir à reprendre le chemin d’Iwatobi. Cela aurait sans doute été agréable.

Mais, pour la première fois depuis longtemps, je tenais aussi à cet instant passé avec mes camarades. C’était Rin qui m’avait appris ce que ce mot signifiait.

Après son départ, j’avais fini par vouloir retrouver ma solitude. Makoto était pourtant toujours resté près de moi. Mais pouvoir de nouveau le considérer comme un camarade produisait une sensation différente. Makoto était mon ami d’enfance.

Il avait toujours été là pendant que nous grandissions.

Sa présence me paraissait tellement évidente que je n’avais jamais eu besoin d’y réfléchir. Et pourtant, elle était particulière. Et maintenant, Nagisa venait de revenir.

Cette simple présence avait légèrement fait fondre quelque chose en moi.

— Dis, Haru-chan. Puisque le club de bien-être est fichu, que dirais-tu d’un club de promenade nocturne ?

Nagisa voulait vraiment créer un club à tout prix.

— Impossible. Le lycée n’autorisera jamais un club où des élèves se baladent la nuit.

— Pourtant, c’est agréable, non ? Moi, j’adore marcher la nuit. Quand on avance comme ça, j’ai l’impression que le monde entier nous appartient.

— Il n’y a aucune maison par ici. Donc, oui, en quelque sorte, il n’y a vraiment que nous.

Nous longions la voie ferrée lorsqu’un bruit de train se rapprocha.

À cette heure, aucun train de voyageurs ne devait encore circuler.

Probablement un convoi de marchandises.

Le silence fut bientôt rompu par le passage d’un long train qui glissa lentement près de nous dans un cliquetis régulier.

Un son étrangement nostalgique.

Cela me rappela un vieux film que j’avais vu autrefois, tard dans la nuit à la télévision.

L’histoire de quatre garçons vivant dans une petite ville américaine et partis à la recherche d’un cadavre.

Ni mon âge ni la saison ne correspondaient à ceux du film.

Alors pourquoi est-ce que j’y pensais maintenant ?

Une phrase me revint.

Peut-être une réplique du narrateur adulte.

Peut-être simplement une phrase utilisée pour présenter le film.

Je n’ai jamais retrouvé plus tard des amis comme ceux que j’avais à douze ans.

Sentant la nostalgie commencer à m’envahir, je détournai les yeux du ciel couvert de plancton lumineux et continuai à marcher le long des rails.

Lorsque la sœur de Nagisa vint finalement nous récupérer et nous ramena chez nous, il était déjà très tard.

— Bonne nuit, Haru.

Makoto ouvrit sa porte et disparut dans sa maison plongée dans l’obscurité. Je remontai les marches de pierre vers chez moi. À mi-chemin, je m’arrêtai et regardai en arrière. Au même instant, la lumière s’alluma dans la chambre de Makoto, au deuxième étage.

Il ouvrit sa fenêtre, regarda dehors et me fit un petit signe. Je lui répondis.

Merci.

Je suis certain qu’il comprit. Une fois rentré dans ma maison vide, je déposai le trophée que j’avais rapporté sur une étagère du salon.

— Je pense que c’est toi qui devrais le garder, Haru-chan.

Nagisa me l’avait pratiquement imposé. Je montai à l’étage, allumai la lumière de ma chambre, retirai ma veste et m’allongeai sur le lit. Et ce jour-là me revint encore une fois. Cet hiver de notre première année de collège.

Le jour où j’avais rencontré Rin près du passage à niveau. Ce jour-là, j’étais allé seul au sanctuaire d’Iwatobi. La dernière lettre de Rin m’avait été apportée par Yamazaki Sôsuke, un ami qu’il connaissait depuis l’école primaire de Sano. Il m’avait dit qu’elle m’était destinée.

En la lisant, j’avais compris à quel point Rin souffrait en Australie. Et à quel point il s’accrochait malgré tout. Alors je m’étais dit qu’il valait mieux ne pas chercher à le contacter. Rin se battait seul pour réaliser son rêve dans un pays étranger.

Moi aussi, je devais me battre pour le mien. Mais…

Quel était mon rêve ?

Je n’avais toujours pas réussi à répondre à cette question lorsque l’hiver de notre première année de collège était arrivé.

J’avais alors eu l’idée d’envoyer une carte de Nouvel An à Rin.

Cela me paraissait préférable à une lettre lui demandant comment il allait et risquant seulement de lui mettre davantage de pression. Puis j’avais pensé à joindre un omamori[1] du sanctuaire d’Iwatobi. Cela ne me ressemblait pas.

Aujourd’hui, une idée pareille ne me viendrait probablement jamais. Mais à l’époque, elle m’avait semblé parfaite. J’étais donc allé seul au sanctuaire pour acheter un omamori destiné à Rin, qui continuait à se battre seul dans un pays étranger. Malheureusement, le bureau du sanctuaire était déjà fermé. J’avais raté ma chance. Alors, sans vraiment y réfléchir, j’avais glissé une pièce dans la boîte voisine et tiré un omikuji[2]. Et sur le chemin du retour…

J’étais tombé sur Rin au passage à niveau. Difficile d’imaginer plus ironique.

Si je n’avais pas pensé à acheter cet omamori.

Si je n’étais pas allé au sanctuaire ce jour-là…

Pour empêcher ces pensées de recommencer à tourner en boucle, je me relevai et ouvris la fenêtre. L’odeur légère du printemps se mêlait à l’air nocturne. J’ouvris le tiroir de mon bureau. L’omikuji était toujours là.

Petite chance.
La personne que tu attends viendra. Tes souhaits se réaliseront.
Mais dans un avenir encore lointain.

C’était le billet que j’avais tiré ce jour-là à la place de l’omamori. Celui que j’attendais était effectivement venu. Si Rin était bien cette personne… Il n’était simplement pas revenu sous la forme que j’aurais souhaitée. Voilà pourquoi j’avais décidé de conserver cet omikuji jusqu’au jour lointain où mon souhait se réaliserait. Je l’avais rangé dans ce tiroir en me demandant ce qu’était ce souhait. Même aujourd’hui, je n’en sais toujours rien.

Mais je crois que je continuerai à attendre.

[1] Petite amulette japonaise, généralement vendue dans les sanctuaires ou temples, censée apporter protection, chance ou réussite dans un domaine précis.

[2] Billet de divination tiré dans un sanctuaire ou un temple, qui indique la chance à venir et donne des prédictions ou des conseils sur différents aspects de la vie.

 

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