Free! NOVELIZE - PROLOGUE
La veille
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Traduction : Lustella
Harmonisation : Raitei
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Cela faisait longtemps que je n’avais pas rêvé de Rin.
Dans mon rêve, il avait encore le visage de l’écolier que j’avais vu pour la dernière fois. Pourtant, il était censé entrer, comme moi, en deuxième année de lycée ce printemps-là et, pour une raison inconnue, nous nous retrouvions dans la même classe. Cela ne m’avait paru ni étrange ni inhabituel. Après tout, c’était sans doute normal dans un rêve.
Il portait l’uniforme du lycée d’Iwatobi et me souriait.
Le même sourire qu’autrefois.
— Salut, Makoto. Ça te dirait qu’on nage encore un relais ensemble ?
Je lui répondis par un sourire hésitant avant de regarder Haru.
Nous étions sur le toit de l’école, pendant la pause déjeuner. Haru ne disait rien. Il continuait simplement à manger son maquereau grillé au sel.
Je le fixai, incapable de deviner ce qu’il pensait.
D’habitude, je n’avais pas besoin qu’il parle pour le comprendre. Mais dans ce rêve, je n’y arrivais plus. Et cette impossibilité commença à m’affoler.
Alors que je cherchais encore quoi répondre, Rin déclara :
— Haru est partant, pas vrai ?
Sans attendre sa réponse, il attrapa Haru par le bras. La main de celui-ci s’immobilisa au-dessus de son repas et il leva les yeux vers Rin.
— Je…
Haru tenta de parler, mais Rin s’était déjà relevé en l’entraînant avec lui.
Il ne lui laissa même pas le temps de répondre.
— Allez, viens, Haru.
La boîte à bentō en aluminium échappa des mains de Haru, heurta le béton du toit dans un bruit métallique et roula sur le sol.
— Attends, Haru !
Je me levai à mon tour.
Et lorsque je regardai autour de moi, le toit était soudain entièrement recouvert d’eau.
Haru et Rin nageaient déjà loin devant.
Je me débattis dans les vagues pour tenter de les rattraper, mais mes bras et mes jambes refusaient de m’obéir.
— Attends… Haru. Haru !
C’est à cet instant que je me réveillai.
C’était un matin comme les autres à Iwatobi.
Deuxième étage de la maison des Tachibana.
Ma chambre.
Les vacances de printemps s’étaient terminées la veille, et aujourd’hui marquait le début du nouveau trimestre. Les nuits restaient fraîches à cette période de l’année, mais le tee-shirt qui me servait de pyjama était trempé de sueur.
— Onii-chan, qu’est-ce qu’il y a ?
— Le petit-déjeuner est prêt, tu sais ?
Ren et Ran étaient venus me réveiller. Tous deux me regardaient avec inquiétude.
— Rien. J’ai juste fait un rêve bizarre. Je descends tout de suite.
Je leur souris avant de sortir du lit.
Comme ils continuaient à s’accrocher à moi, je leur demandai de descendre prendre leur petit-déjeuner sans m’attendre, puis retirai mon tee-shirt détrempé. L’air frais du matin d’avril fut agréable contre ma peau moite.
Mon reflet apparut dans le miroir en pied.
Je n’avais plus nagé depuis la fin de notre première année de collège. J’avais perdu un peu de la musculature que j’avais à l’époque. Le toit noyé sous l’eau de mon rêve me revint alors en mémoire, accompagné d’un léger malaise.
Et si Rin apparaissait réellement devant moi maintenant pour me proposer un nouveau relais ?
Est-ce que je serais encore capable de nager comme autrefois ?
Est-ce que je réussirais encore à suivre Haru… ?
Je passai mon uniforme et pris mon petit-déjeuner sans vraiment y penser. Après avoir salué tout le monde, j’ouvris la porte d’entrée et mon regard se posa sur la tombe des poissons rouges, dans le jardin.
C’était peut-être à cause de ce rêve avec Rin, mais je me surpris à repenser au passé. Je joignis les mains devant la petite tombe avant de rejoindre l’étroit chemin qui passait devant la maison.
Haru n’était pas au pied des marches de pierre. Pourtant, nous nous étions promis de nous retrouver là à la rentrée. À sa place, un chaton passa la tête hors des herbes et poussa un petit miaulement. Sa mère était une chatte errante du quartier qui avait récemment eu une portée.
— Bonjour, toi.
Je le saluai doucement avant de reprendre mon attente. Mais Haru ne vint pas. Tandis que je caressais le chaton venu se frotter contre moi, une idée me traversa l’esprit. Haru ressemblait un peu à un chat.
Capricieux, toujours libre. Il ne laissait approcher que ceux qui le comprenaient, et seulement lorsqu’il en avait envie. Puis, une fois satisfait, il pouvait disparaître brusquement sans prévenir.
Comme pour me donner raison, le chaton sembla soudain se désintéresser de moi et partit sans un regard en arrière. Je ne pus m’empêcher de sourire. Mais Haru n’arrivait toujours pas.
Il n’avait quand même pas l’intention de sécher le premier jour du trimestre ?
La veille encore, pour le dernier jour des vacances de printemps, il avait dîné chez nous. Rien dans son comportement ne m’avait semblé inhabituel. Haru n’avait jamais beaucoup parlé. Il avait toujours été ainsi, mais après avoir quitté le club de natation, à la fin de notre première année de collège, il était devenu encore plus silencieux.
D’habitude, même lorsqu’il ne disait rien, je parvenais plus ou moins à deviner ce qu’il pensait. Mais lorsqu’il nous avait annoncé brusquement qu’il quittait le club, je n’avais rien compris.
J’avais seulement senti qu’il s’était passé quelque chose. Et qu’il ne voulait en parler à personne. Alors je n’avais pas insisté. Je m’étais contenté de lui sourire et de répondre :
— Dans ce cas, je crois que je vais arrêter aussi.
Si j’affirmais à n’importe qui que j’étais capable de lire dans les pensées de Haru, on me répondrait sûrement que c’était impossible. Pourtant, je savais vraiment ce qu’il pensait. Ou du moins, je le savais autrefois. Ces derniers temps, j’avais l’impression que cette faculté s’affaiblissait peu à peu.
Cela me rappelait ces histoires où les enfants peuvent voir des fées, des fantômes ou toutes sortes de choses invisibles aux adultes, avant de perdre progressivement ce pouvoir en grandissant.
La grand-mère de Haru, aujourd’hui décédée, répétait souvent :
Un prodige à dix ans, un génie à quinze ans, et à vingt ans, on n’est plus qu’un homme ordinaire.
Cela signifiait sans doute que même les dons exceptionnels de l’enfance finissaient par disparaître à l’âge adulte.
Dans mon cas, ce don était peut-être celui de comprendre Haru sans qu’il ait besoin de parler. À plusieurs reprises, récemment, je n’avais absolument pas réussi à deviner ce qu’il pensait. Et lorsqu’un jour je deviendrais adulte, peut-être ne serais-je plus jamais capable de le faire.
Cette idée m’effrayait un peu.
J’attendis aussi longtemps que possible, mais Haru ne vint toujours pas. Je décidai donc de passer chez lui. Il suffisait de remonter quelques marches de pierre et de tourner à gauche.
En ce moment, Haru vivait seul. Son père travaillait à Hokkaidô. Sa mère était restée à Iwatobi jusqu’à ce qu’il termine le collège, puis elle était partie rejoindre son mari dès l’entrée de Haru au lycée. Dans la famille Nanase, c’était manifestement le père de Haru qui avait le plus besoin qu’on s’occupe de lui.
Je m’arrêtai devant la porte et sonnai. Aucune réponse.
— Haru ? Tu es là ?
Seul le silence me répondit.
Je n’avais plus vraiment le choix. Je contournai la maison. Dans ce genre de situation, Haru se trouvait généralement à un seul endroit.
— Je me permets d’entrer, désolé.
Par politesse, je prononçai tout de même ces mots avant d’ouvrir la porte arrière, qui n’était pas verrouillée. Elle fermait mal : il fallait la soulever légèrement avant de la tirer.
Une fois à l’intérieur, je me dirigeai directement vers la salle de bains.
À cette période de l’année, Haru avait l’habitude d’enfiler son maillot et de rester immergé dans sa baignoire remplie d’eau à température ambiante. Comme une créature qui mourrait si on la privait d’eau.
Il repliait son corps dans cette baignoire trop petite pour réussir à s’immerger entièrement. J’ouvris la porte de la salle de bains et tendis lentement la main.
— Bonjour, Haru-chan…
C’est là que je compris. Haru n’était pas là. La baignoire, elle, était toujours pleine. Un petit dauphin en plastique flottait à la surface.
C’était la saison des cerisiers.
Le premier jour de notre deuxième année de lycée.
Le jour de la cérémonie de rentrée.
Un pétale entra par la fenêtre ouverte et vint se poser sur l’eau.
De fines ondulations se propagèrent autour de lui.
Haruka
Ce matin-là, Nanase Haruka s’était réveillé avec une étrange appréhension.
L’horloge près de son lit indiquait un peu plus de cinq heures. Le mois d’avril venait à peine de commencer ; dehors, il faisait encore nuit et un silence absolu régnait. Le regard vide, Haruka se leva lentement et gagna la cuisine. Il remplit un verre au robinet et le vida d’un trait.
L’eau fraîche descendit calmement en lui, laissant derrière elle une sensation semblable au calme d’une plage après le retrait d’une vague. Mais cela ne suffit pas à apaiser le malaise qui lui comprimait la poitrine. Ce n’était pas seulement son intérieur qu’il voulait remplir d’eau.
Il voulait y plonger tout son corps. La sentir contre chaque parcelle de sa peau. Haruka avait besoin de l’eau comme une créature aquatique. Qu’il soit inquiet, heureux ou triste, elle avait toujours le pouvoir d’aplanir ses émotions. Haruka n’était déjà pas quelqu’un sujet à de grands bouleversements, mais lorsqu’il entrait dans l’eau, certaines réalités perdaient leur emprise sur lui.
Et il pouvait enfin respirer.
Un jour, au collège, l’infirmière lui avait lancé d’un air entendu :
— C’est peut-être une forme de désir de retourner dans le ventre maternel, tu ne crois pas ?
Haruka avait soupiré intérieurement. La raison lui importait peu. Il ne voulait même pas la connaître. Il voulait simplement être dans l’eau.
S’il avait commencé à fréquenter le club de natation lorsqu’il était encore à l’école primaire, puis avait continué pendant toutes ces années, c’était uniquement parce qu’il voulait rester en contact avec elle.
Aucune autre raison n’était nécessaire. Il n’était véritablement libre que dans l’eau. Elle avait cette importance-là pour lui.
Haruka enfila son maillot de compétition et s’enfonça dans la baignoire remplie d’eau tiède. Porter son maillot plutôt que d’y entrer nu relevait presque du rituel. Ce n’était pas un bain. C’était autre chose.
Une manière de ressentir exclusivement l’eau. De ne plus faire qu’un avec elle. Il espérait pouvoir rester ainsi un moment, mais même la baignoire ne parvint pas à calmer ce qui remuait en lui. Cela ne lui était encore jamais arrivé.
Haruka en sortit, enfila un survêtement et quitta la maison avant l’aube. Il se mit à courir tranquillement le long de la route côtière. C’était le même parcours qu’autrefois, lorsqu’il avait commencé à courir pour développer son endurance pendant ses années au club de natation.
À cette heure, les voitures étaient rares. De temps à autre, cependant, les phares d’un poids lourd surgissaient derrière lui avant de disparaître plus loin. Au moment d’approcher d’un passage piéton, Haruka leva brusquement les yeux vers le feu.
Le petit bonhomme vert clignotait. Comme s’il lui disait de se dépêcher. Pourquoi avait-il regardé ? Haruka lui-même l’ignorait. Il avait simplement ressenti quelque chose. Comme attiré par une force invisible, il quitta son itinéraire habituel et traversa juste avant que le feu ne passe au rouge. Il ne réalisa pas immédiatement ce qui se trouvait de l’autre côté.
Son ancienne école primaire. Le ciel commençait à pâlir à l’est. Sans même s’en rendre compte, Haruka se retrouva devant la clôture de l’école. Avant l’aube, les bâtiments étaient déserts. Pas une seule fenêtre n’était éclairée.
On aurait dit une école abandonnée. Quatre années s’étaient déjà écoulées depuis qu’il l’avait quittée. Juste derrière la clôture se trouvait la piscine. Et près d’elle, le cerisier.
La pluie de la veille avait fait tomber une grande partie de ses fleurs. Le sol aux pieds de Haruka était entièrement recouvert de pétales, comme d’un tapis rose pâle. Avec la sensation de poser le pied dans une neige fraîche que personne n’aurait encore foulée, Haruka avança doucement dessus. Alors, une expression lui revint brusquement.
La piscine aux cerisiers.
Son visage s’assombrit. Le regret s’abattit sur lui sans prévenir.
Puis son regard descendit vers ses pieds.
Sous les pétales apparaissait un « F ». Pendant une seconde, Haruka crut à une illusion. Mais quelqu’un avait bel et bien tracé une lettre dans la terre. Probablement avec le talon d’une chaussure. La pluie avait humidifié le sol, puis les pétales avaient recouvert presque tout le mot. Seul le « F » restait clairement visible.
Un mot commençant par F. Qu’y avait-il derrière ?
Deux possibilités surgirent immédiatement dans son esprit.
Free.
For the Team.
Et presque au même instant, le visage de Matsuoka Rin lui revint en mémoire. Pas son sourire insouciant lorsqu’ils s’étaient rencontrés à l’école primaire. Le visage qu’il avait eu la dernière fois que Haruka l’avait vu.
Cet hiver-là. Pendant leur première année de collège. Haruka chassa Rin de ses pensées et tourna les talons. Mais il s’arrêta presque aussitôt.
Puis revint.
Son regard se posa de nouveau sur ce « F » enfoui sous les pétales.
Et si Rin avait écrit cela ? Et si Rin était revenu ?
Dans ce cas…
Qu’avait-il bien pu écrire ?
Le Rin qu’il avait vu pour la dernière fois n’aurait certainement pas écrit Free.
Encore moins For the Team.
Haruka s’accroupit et écarta délicatement les pétales qui recouvraient les lettres suivantes. Le mot apparut. Et dès qu’il le lut, il sut.
C’est lui. Il est revenu. Matsuoka Rin.
Le trouble dans sa poitrine se fit plus violent. Il fallait qu’il rejoigne l’eau.
Tout de suite. Il voulait s’y abandonner. Ne plus penser. Simplement être là. Mais s’il rentrait maintenant, Makoto le trouverait. C’était justement l’heure à laquelle il devait passer le chercher. Il sonnerait à la porte.
Puis, comme personne ne répondrait, il contournerait la maison et entrerait par derrière. Il irait jusqu’à la salle de bains. Et il trouverait la baignoire vide.
Haruka ne voulait pas voir Makoto. Pas maintenant. Makoto s’inquiéterait pour rien. Et surtout…
Il ignorait ce qui s’était passé entre Haruka et Rin pendant l’hiver de leur première année de collège.
Pour l’instant, je vais aller là-bas.
Makoto ne connaissait pas encore cet endroit. Haruka l’avait découvert récemment. Un endroit secret.
Aujourd’hui, je sèche les cours. Je passerai la journée là-bas.
Et quand je rentrerai, je fermerai la porte à clé.
La porte arrière aussi.
Puis j’irai me coucher sans allumer la lumière.
Haruka quitta rapidement l’école.
Mais ce qui remuait dans sa poitrine ne s’apaisa pas.
Que Rin soit revenu ou non ne me concerne plus.
C’est terminé.
Tout ça appartient au passé.
Nos chemins se sont clairement séparés.
Alors pourquoi est-ce que ça me bouleverse autant ?
Incapable de répondre à cette question, Haruka ne pouvait que maudire l’agitation qui brûlait en lui.
Nagisa
À peu près au même moment, Hazuki Nagisa terminait joyeusement de se préparer. Nouveau sac. Nouvel uniforme. Aujourd’hui, Nagisa entrait en première année au lycée d’Iwatobi.
Je vais revoir Haru-chan et Mako-chan !
Il était de bonne humeur depuis son réveil. Bien sûr, la fin des vacances de printemps l’attristait un peu. Il fallait retourner en cours. Mais cette fois, il n’aurait plus à supporter la vie rigide et étouffante de son collège. Et surtout…
Haru-chan et Mako-chan seraient là.
La veille au soir, Nagisa avait hésité à les appeler. Finalement, il s’était ravisé : il voulait leur faire la surprise en surgissant devant eux à l’école. Lui qui mangeait toujours la fraise posée sur son gâteau avant tout le reste avait exceptionnellement décidé de garder le meilleur pour la fin.
Attendre. Encore un peu.
Jusqu’à rendre le moment aussi réjouissant que possible. Ses trois années de collège avaient été difficiles. Très difficiles. Mais si elles n’avaient été qu’une étape nécessaire pour arriver jusqu’à aujourd’hui, alors il pouvait presque leur pardonner.
Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas vu Haruka et Makoto, mais cette idée ne l’inquiétait pas. Il se souvenait encore parfaitement du relais quatre nages qu’ils avaient nagé ensemble lorsqu’ils étaient enfants.
Ce serait encore mieux si Rin-chan était avec nous…
Malheureusement, Rin se trouvait en Australie. On n’y pouvait rien. Puis Nagisa eut une idée.
Mais oui ! Cet été, on pourrait partir tous les trois en Australie pour aller voir Rin-chan !
Cette simple pensée lui fit afficher un immense sourire.
— Qu’est-ce qui te rend aussi heureux, Nagisa ?
Sa grande sœur, Aki, lui lança un regard dubitatif.
Nagisa répondit par une autre question :
— Dis, ça coûte combien, un voyage en Australie ? Si je trouve un petit boulot cet été, tu crois que ça suffira ?
— Hein ? Pourquoi tu me demandes ça tout à coup ? Et puis l’Australie ? Tu sais seulement parler anglais ?
— Je me débrouillerai avec les gestes…
Nagisa rit, attrapa une tranche de pain sur la table, la coinça entre ses dents et courut vers l’entrée.
— Hé, Nagisa ! C’est malpoli ! Et t’as encore largement le temps, non ?
— Ça va, ça va !
Il ne pouvait plus attendre. Il fallait qu’il se dépêche.
Tiens, d’ailleurs…
Courir avec une tranche de pain dans la bouche, percuter quelqu’un au coin d’une rue et découvrir ensuite qu’il s’agit d’un nouvel élève transféré…
C’était un cliché classique.
Est-ce que cela voulait dire qu’il allait tomber sur Rin-chan ?
Après tout, Rin était apparu sans prévenir dans la classe de Haru-chan lors de leur dernière année de primaire.
Alors peut-être qu’il reviendrait soudainement d’Australie ce printemps pour intégrer le lycée d’Iwatobi ?
Rien n’était impossible. Tout en imaginant cette possibilité, Nagisa courut vers la gare. Il ne remarqua même pas la personne qu’il croisa en chemin. Une personne portant des lunettes rouges. Et le même uniforme du lycée d’Iwatobi que lui.
Rin
À peu près au même moment, encore une fois. Dans une chambre du complexe scolaire Samezuka, Matsuoka Rin rangeait ses affaires.
Son téléphone vibra. Un message venait d’arriver.
Gô.
Depuis son retour d’Australie, sa petite sœur lui envoyait presque chaque jour des messages. Et en ce moment, ils ne faisaient que l’enfoncer davantage.
Gô était précieuse à ses yeux. C’était justement pour cette raison qu’il ne voulait pas lui parler. Il ne voulait pas qu’elle voie ce qu’il était devenu. Quelqu’un qui avait renoncé à son rêve et était revenu au Japon. Et plus que tout, il refusait qu’elle s’inquiète pour lui. Rin ignora le message et continua à défaire ses bagages. Il n’avait dit ni à Gô ni à leur mère qu’il était rentré parce qu’il avait abandonné la natation. Après être allé jusqu’à l’étranger uniquement pour elle, comment aurait-il pu rentrer et leur annoncer :
Ça n’a pas marché. J’abandonne.
Voilà pourquoi il avait choisi le lycée Samezuka, réputé pour son puissant club de natation. Gô et leur mère devaient évidemment penser qu’il comptait l’intégrer. Mais Rin n’en avait absolument aucune intention.
— J’ai déjà abandonné… J’ai abandonné.
Alors pourquoi, la veille, s’était-il échappé du dortoir pour aller jusqu’à Iwatobi ? Et pour quoi ? Pour voir ce cerisier. Il y avait quand même des limites au romantisme. Rin eut un rire amer.
Cette pensée lui rappela Haruka se moquant autrefois du poème qu’il avait écrit dans leur album de fin d’études. Mais Rin étouffa immédiatement la nostalgie qui tentait de remonter.
Non.
Ce n’est pas le moment de devenir sentimental.
Je ne suis plus celui que j’étais.
Je suis quelqu’un d’autre, maintenant.
Complètement différent.
Voilà pourquoi, la nuit précédente, sous le cerisier, il avait écrit ce mot.
Un mot commençant par F.
Un mot qui exprimait exactement ce qu’il ressentait.
La veille.
À l’endroit où Rin s’était tenu. À l’endroit même où Haruka se trouvait quelques instants plus tôt.
Sur le chemin qui longeait la clôture de l’école primaire d’Iwatobi, sous ce cerisier que les élèves dépassaient maintenant en courant pour rejoindre la cérémonie de rentrée.
Le vent se leva. Les pétales tombés au sol s’envolèrent dans les airs. Et le mot apparut.
Ce n’était ni Free…
Ni For the Team.
C’était ce fameux mot anglais de quatre lettres commençant par F.
Vulgaire.
Agressif.
Un mot détestable.
Makoto
Le soleil descendait sur la mer d’Iwatobi, enveloppant toute la ville d’une lumière rouge. Finalement, je n’avais pas réussi à trouver Haru.
J’étais allé seul à l’école. Depuis ma chambre, je pouvais voir sa maison. Même maintenant, alors que le soleil se couchait, les rideaux de sa chambre restaient fermés.
Aucune lumière. Pourtant, je savais qu’il était là.
Haru voulait sans doute rester seul. Il ne voulait voir personne.
Alors, aujourd’hui, je ne dirais rien.
C’est ainsi que je réussis à m’en convaincre avant de refermer ma fenêtre.
Bien plus tard, en repensant à cette journée, je comprendrais probablement que c’était à cet instant que le temps, figé depuis si longtemps pour Haru, avait lentement recommencé à s’écouler.
Mais ce jour-là, je ne pouvais pas encore le savoir.
Mon esprit était entièrement occupé par les images étrangement nettes du rêve que j’avais fait le matin même.
Et peu importe combien j’essayais de les chasser…
Elles refusaient de disparaître.