INEPT T4 – BONUS
Un sourire et une prophétie
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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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Kou Reirin était le trésor du clan Kou.
On disait qu’elle était tant adorée, petits et grands confondus, que personne ne voulait la laisser échapper. En particulier, la rumeur voulait que le père et les frères de Reirin l’aient comblée d’affection dès sa naissance, un sourire béat illuminant leurs visages à la simple vue de celle-ci — mais, du moins en ce qui concernait Keishou, ce n’était pas vrai.
La raison en était que Kou Keishou, le deuxième fils du clan Kou et frère aîné de Reirin, l’avait détestée jusqu’à l’âge de dix ans.
Le jour de son dixième anniversaire, Keishou contemplait d’un air maussade le ciel à travers la fenêtre de sa chambre. Il était d’un bleu éblouissant, comme si la pluie de la nuit dernière l’avait lavé pour le faire briller. Si tout s’était bien passé, c’était à peu près à cette heure-là qu’il aurait dû profiter d’un banquet en présence de ses amis et de ses proches, sous un ciel si clair qu’on aurait dit que la nature elle-même célébrait sa naissance.
Si tout s’était bien passé.
C’est-à-dire, si sa sœur n’était pas tombée malade à cause de cette longue pluie et n’avait pas été clouée au lit.
— C’est quoi son problème ? marmonna Keishou d’une petite voix qui n’avait pas encore mué, le menton posé dans la paume de sa main. Sérieusement, qu’est-ce qui ne va pas chez elle ?
Il ne disait jamais des choses comme « Je suis furieux ! » ou « Cette petit morveuse ». On lui avait appris qu’il était mal de proférer ce genre d’insultes, et il préférait ne pas s’écarter de son rôle de bon garçon. Pendant longtemps, il s’était enorgueilli d’être le jeune grand frère obéissant et rationnel face à son aîné violent et borné. Considéré comme exceptionnellement intellectuel pour un homme de la famille Kou, Keishou était réservé, écoutait ce que les gens lui disaient, gardait toujours le sourire et était la coqueluche de son clan.
Ou du moins, il l’avait été, jusqu’à la naissance de Reirin.
Sa petite sœur, qui possédait la beauté délicate et le caractère éphémère d’une fine couche de neige fondant au moindre contact, avait conquis le cœur de tous les Kou, à l’exception de Keishou, dès le moment où elle avait poussé son premier petit cri. Le fait que sa mère fût décédée juste après sa naissance la rendait d’autant plus pitoyable.
Le simple fait qu’elle respire suffisait à faire monter les larmes aux yeux des gens, qui y voyaient un miracle. Chaque fois que son visage s’assombrissait, ils se précipitaient à ses côtés, et chaque fois qu’elle souriait, ils étaient enivrés d’extase.
Le clan Kou était une famille de gardiens nés. Bien qu’ils aimassent par-dessus tout prendre soin des autres — non, précisément à cause de cela —, ils ne tenaient pas à être ceux qui recevaient, et ils étaient toujours à la recherche d’un objet pour leur affection. Comme chacun avait plus d’envie de choyer et de chérir qu’il ne savait quoi en faire, il était tout naturel qu’ils veuillent gâter cette fillette aussi sans défense et innocente qu’un chaton nouveau-né déposé à leur porte. Même Keishou, qui avait perdu son statut de benjamin au profit de celle-ci, ne pouvait s’empêcher d’admirer à quel point elle était précieuse chaque fois qu’il était en sa compagnie. Il y avait quelque chose en elle qui déclenchait l’instinct protecteur.
Pourtant, si on lui avait demandé s’il pouvait aimer sa sœur même après qu’elle lui ait volé tous les éloges, les regards chaleureux, les petits cadeaux et le traitement de faveur qui lui revenaient de droit, la réponse aurait été non. Surtout pas aujourd’hui, étant donné que le banquet reporté à cause d’elle devait célébrer l’étape importante de son dixième anniversaire.
En temps normal, Keishou aurait été vêtu des plus beaux habits confectionnés par sa mère, et son père lui aurait offert des cadeaux adaptés à ses talents, tels qu’une épée ou un pinceau.
Depuis le jour où Reirin était née, le nombre d’événements que Keishou pouvait monopoliser avait fortement diminué. Comme il voulait jouer le rôle d’un bon frère, il avait toujours fait semblant de ne pas s’en soucier devant les autres, mais la vérité était qu’il attendait ce jour avec une impatience immense.
— Et le temps s’est avéré si beau, en plus. C’est vraiment dommage.
À ce moment-là, il entendit une voix déçue provenant de l’extérieur de la fenêtre, quelque part juste derrière les hautes plantations. À en juger par le timbre de la voix, c’était un garçon à peu près du même âge que lui. Il y avait deux ou trois autres personnes avec lui, et le groupe semblait se promener dans les jardins.
— Je n’arrive pas à croire qu’on ait fait tout ce chemin jusqu’au domaine principal pour que le banquet pour lequel on est venus soit reporté.
— Mais bon, je comprends qu’ils aient donné la priorité à la santé de Dame Reirin. Je me sentirais mal pour elle si elle toussait toute seule pendant que nous, on s’amusait à la fête. Pas vrai, Shikyou ?
— Ouais. Voyons ça comme une excuse pour revenir au domaine principal une autre fois. Ça nous donnera aussi l’occasion de revoir Dame Reirin.
Il ne pouvait pas voir leurs visages à travers les buissons, mais d’après les noms mentionnés et le contexte de la conversation, Keishou supposa qu’il s’agissait de garçons issus d’une branche de la famille. Comme ils vivaient assez loin, ils avaient fait le déplacement pour séjourner au domaine principal plusieurs jours avant le banquet d’anniversaire. Pendant un bref instant, il s’était senti désolé qu’ils aient fait tout ce chemin pour finalement se voir refuser l’accès à l’événement principal, mais il ne lui fallut pas longtemps pour s’agacer qu’ils aient tous accepté si vite la situation et pris la défense de Reirin.
Bien qu’il ne fût pas l’héritier, Keishou était un fils de la lignée principale. Comment pouvaient-ils se soucier davantage d’une jeune fille maladive que du report de son dixième anniversaire ?
— Rien ne me réchauffe autant le cœur que de voir le sourire de Dame Reirin. La rendre heureuse passe sans aucun doute avant d’assister à un banquet guindé.
Cette remarque désinvolte fit froncer les sourcils à Keishou. Il était vrai que Reirin avait toujours le sourire aux lèvres, mais il n’avait jamais ressenti de « chaleur au cœur » à ce sujet. Elle souriait toujours sans se soucier de rien, que ce soit parce qu’elle avait gâché des projets à cause de sa santé fragile ou que Keishou venait de lui lancer une pique. Au contraire, cela lui donnait l’impression qu’elle était lente à comprendre.
Si elle pensait que sourire pouvait résoudre tous ses problèmes, il ne pouvait imaginer rien de plus paresseux et arrogant. Comme la plupart des membres du clan Kou, Keishou détestait la tromperie et aimait le travail acharné et la sincérité.
— D’ailleurs…
La remarque suivante fit pâlir Keishou bien plus vite que n’importe quel commentaire sur le sourire de Reirin.
— Pour être honnête… il vaudrait peut-être mieux annuler le banquet. Je veux dire, je me sentirais mal pour le seigneur Keishou par rapport au seigneur Keikou, dit un garçon à voix basse, et les deux autres acquiescèrent.
— Tu as raison. Leur mère était encore en vie pour l’anniversaire du seigneur Keikou, alors elle avait même organisé une danse pour nous. C’était tellement beau.
Je n’avais que cinq ans à l’époque, mais je m’en souviens comme si c’était hier.
— En plus, elle a été à la hauteur de sa réputation de brodeuse de génie et lui a cousu une robe vraiment somptueuse. Elle nous a même offert des sachets brodés en souvenir. J’ai toujours le mien en vitrine.
Les garçons échangèrent une série de hochements de tête, puis dirent à l’unisson :
— Mais elle n’est plus là.
Retirant son menton de sa paume, Keishou serra les poings. Même après que les garçons — qui ignoraient sa présence derrière les buissons— eurent vaqué à d’autres occupations, il resta assis là un moment, les épaules tremblantes.
Sa mère, qui avait été saluée comme la plus grande danseuse de sa génération et une maîtresse brodeuse, n’était plus là. Elle avait perdu la vie en donnant naissance à Reirin.
— Excuse-moi…C’est alors que la porte derrière lui s’ouvrit en grinçant, accompagnée d’une salutation réservée. Puis-je te parler un instant, jeune grand frère ?
Celle qui demanda la permission d’un ton maladroit d’enfant, entrant dans la pièce avec hésitation, était Reirin.
— Je veux te parler.
Une ribambelle de serviteurs se tenait derrière elle, créant un contraste saisissant avec cette petite fille. Sa sœur cadette, de santé fragile, avait deux fois plus de serviteurs que Keishou n’en avait au quotidien. D’ordinaire, cela ne le dérangeait pas ; il trouvait même agaçant d’avoir une foule de gens à ses trousses. Mais pour une raison quelconque, même cette différence insignifiante le tracassait à présent. Cela n’était qu’aggravé par la façon dont tout le groupe le regardait avec inquiétude depuis l’endroit où ils s’étaient arrêtés devant sa chambre.
— Qu’y a-t-il ? demanda Keishou, s’efforçant de prendre sa voix habituelle de « frère doux et raisonnable ».
Pourtant, plus il s’y efforçait, plus sa colère bouillonnait en lui. C’était sa faute. Tout cela était à cause d’elle.
Le banquet annulé, la déception des garçons, le fait que ses vêtements d’anniversaire faisaient pâle figure à côté de ceux de son frère. Alors qu’il ravalait les pensées qui ne cessaient de lui venir à l’esprit les unes après les autres, Reirin s’inclina formellement.
— Je suis vraiment désolée pour les ennuis que je t’ai causés, jeune grand frère.
C’était de belles excuses pour une enfant de cinq ans, ce qui apaisa quelque peu l’irritation de Keishou. Il n’était pas assez irrationnel pour répondre à sa courtoisie par une insulte.
— Ce n’est pas grave. Je suis juste content que tu ailles bien. Tu te sens mieux maintenant ?
— Oui. Par la grâce des Cieux. Lorsque Reirin releva la tête et qu’il vit le sourire sur son visage, la colère qu’il avait eu tant de mal à réprimer refit surface. Je me sens beaucoup mieux.
Pardon ?
La réaction sincère de Keishou s’arrêta là.
Si elle devait se remettre sur pied aussi vite, pourquoi n’avait-elle pas choisi un autre jour pour s’évanouir ? D’ailleurs, comment pouvait-elle sourire sans la moindre honte ? C’était comme si elle disait : N’es-tu pas content que je me porte si bien ? Après tous les ennuis qu’elle avait causés à son entourage, elle aurait pu avoir l’air un peu plus angoissée ou sombre.
— Hmm.
Si cela s’était passé à un autre moment, il aurait probablement pu contenir ses émotions. Si ça n’avait pas été ce jour-là en particulier. S’il n’avait pas entendu la conversation de ces garçons.
À ce moment-là, cependant, Keishou, âgé de dix ans, sentit une tempête de chagrin, de frustration et de solitude tourbillonner dans sa poitrine avec une intensité suffocante.
— Alors j’aimerais me rattraper auprès de toi.
Pourquoi se donner la peine de s’excuser ? Elle ne se rendait même pas compte de l’importance que revêtait pour Keishou ce qu’elle avait détruit.
— Ce n’est rien. Je n’ai besoin de rien.
— Non, ça ne va pas du tout. S’il te plaît, laisse-moi me rattraper. Je ferai n’importe quoi.
Keishou se sentit encore plus irrité lorsqu’elle continua d’insister malgré son refus.
Me dédommager ? Ne dis pas de bêtises. Comment pourrais-tu seulement faire ça ?
Ce que Keishou désirait était quelque chose qu’elle ne pourrait jamais lui offrir : les grandes attentes de son entourage. Des sourires assez tendres pour le mettre mal à l’aise. Un banquet somptueux. Des regards pleins d’admiration. De magnifiques broderies. Une danse dédiée à lui et à lui seul. Et…
Joyeux anniversaire, Keishou. Tu es devenu un si bel homme.
Les vœux de sa mère, qui aurait sans aucun doute été folle de joie en voyant Keishou atteindre ses dix ans.
— …
La chaleur qui gonflait au fond de sa gorge dépassa ses lèvres pour s’échapper au coin de ses yeux. Keishou détourna aussitôt le visage. Et lorsqu’il parla, sa voix fut d’une froideur qui le surprit lui-même.
— Alors rends-moi ma mère. Elle est morte à cause de toi.
En un instant, l’air autour d’eux sembla se tendre comme une corde prête à rompre.
— Seigneur Keishou…
— Je plaisante.
Keishou s’empressa de désamorcer la situation lorsqu’il vit les serviteurs se précipiter vers lui, le visage blême.
— Tu préférerais sans doute éviter que je demande ce genre de chose, pas vrai ? C’est pour ça qu’il faut faire attention avant de promettre de faire « n’importe quoi ». Tout va bien. Retourne simplement dans ta chambre.
Même Keishou était consterné par son incapacité à réprimer son hostilité. Son cœur battait jusque dans ses oreilles. Il n’avait pas voulu aller aussi loin. Et s’il avait fait pleurer sa sœur ?
— Très bien.
Après une profonde révérence, Reirin releva la tête avec détermination. Son visage rond et harmonieux arborait son sourire habituel.
— Excuse-moi donc.
Keishou entendit les suivantes pousser discrètement un soupir de soulagement tandis qu’elle tournait les talons en souriant. Lui aussi se sentit soulagé. Enfin… non.
S’il devait être honnête, il se sentait surtout vidé.
Oh, je vois.
Sa sœur était vraiment naïve, après tout. Elle était probablement tellement gâtée par tout son entourage qu’elle n’avait même pas envisagé la possibilité que quelqu’un puisse la détester. Soit ça, soit elle était tout simplement trop jeune. Ça devait être la raison pour laquelle elle pouvait garder un sourire si insouciant sur le visage.
C’est donc ça …
Keishou poussa un petit soupir, et il ne s’attarda même pas sur leur conversation après coup.
Jusqu’à ce que, environ dix jours plus tard, Reirin s’évanouisse à nouveau.
L’évanouissement de Reirin plongea tout le domaine dans le tumulte. Il lui arrivait souvent de s’évanouir ou d’être clouée au lit par la fièvre, mais cette fois-ci, c’était parce qu’elle avait trébuché au mauvais endroit, avait raté une marche et s’était blessée au bras. Apparemment, cela s’était produit alors qu’elle se rendait au sanctuaire de sa mère.
S’il s’était agi d’un de ses frères, la famille aurait ri même d’une fracture et aurait dit : « Super, c’est l’occasion pour que ça repousse plus fort ! » Mais c’était une autre histoire quand c’était le bras frêle de Reirin qui était blessé. De l’encens analgésique brûlait dans toute la maison, des médecins et des chamans réputés avaient été appelés en urgence, et toute la famille était partie dans les montagnes cueillir des herbes médicinales hématopoïétiques.
Alors que tout le monde courait dans tous les sens comme des poulets sans tête, Keishou était assis, abasourdi, dans sa chambre.
Bang !
Puis vint le bruit assourdissant de sa porte qui s’ouvrait brusquement, et quelqu’un se jeta dans la pièce.
— Hé ! Keishou !
Ce quelqu’un — le frère aîné de Keishou, Keikou — prit son élan avant de frapper Keishou au visage de toutes ses forces.
— Espèce de gros connard !
— Quoi… ?!
Les mots « Mais qu’est-ce que tu fais ?! » furent étouffés par un cri et perdus dans le bruit du coup. L’assaut soudain de Keikou ne laissa aucune chance à Keishou de se préparer, et il s’effondra sur le sol. Il s’était déjà battu à plusieurs reprises avec son frère turbulent, mais le coup de poing fut suffisamment violent pour lui faire comprendre que Keikou s’était retenu toutes ces fois-là. L’endroit où il avait été frappé lui lançait et il sentait le gonflement se former en un clin d’œil.
Mais son frère aîné ne montra pas la moindre once de compassion pour Keishou alors qu’il gisait étendu sur le sol. Au contraire, Keikou grimpa sur lui, l’attrapa par le col et approcha son visage du sien.
— Va t’excuser auprès de Reirin tout de suite, grogna-t-il à bout portant.
— Hein ?
— On ne peut jamais retirer ce qui a déjà été dit. Mais, au moins, tu devrais te prosterner devant elle et t’excuser pour cette horrible remarque sarcastique !
Son rugissement était si fort qu’il fit trembler l’air de la pièce. C’était la première fois que Keishou voyait son frère, d’ordinaire si bon enfant, aussi furieux. Au début, il fut pris de court. Après réflexion, il comprit que « cette remarque horrible et sarcastique » devait faire référence à une partie de la conversation qu’il avait eue l’autre jour, et sa perplexité se transforma peu à peu en irritation.
— Pourquoi je devrais ?
— Pardon ?!
— Pourquoi je devrais m’excuser ? En plus, ça fait mal. Lâche-moi.
Il trouvait cela totalement déraisonnable. Cette conversation avait eu lieu entre lui et Reirin. Keikou n’avait pas le droit de le condamner pour ça. À titre d’argument, même si Keishou avait commis une grave erreur, il comprendrait pourquoi son frère aîné le réprimanderait pour cela — mais il avait pris sa remarque pour une « blague », et Reirin elle-même n’avait pas semblé s’en formaliser. Elle avait répondu par un sourire serein.
Alors que Keishou se redressait en se frottant la joue endolorie, Keikou lui demanda :
— As-tu la moindre idée à quel point tu l’as poussée à bout ?
— À quel point j’ai quoi ? Je ne me souviens pas avoir fait une chose pareille, et de toute façon, elle n’a pas la palette émotionnelle nécessaire pour réagir ainsi. Elle est toujours souriante. Laisse tomber… Et allez, ça fait mal. C’est pas juste que tu…
Sa réplique fut coupée net par le regard de son aîné, si perçant qu’on aurait presque pu l’entendre.
— Alors souris.
— Hein ?
— Allez. Souris, bon sang !
Il ne s’arrêta pas là : il attrapa la joue enflée de Keishou et la tira de toutes ses forces.
— Aïe ! J’ai dit que ça faisait mal !
— Tu devrais apprendre à quel point c’est difficile de continuer à sourire après avoir pris une raclée « injustifiée » !
Keishou déglutit instinctivement. Son frère le fixait d’un regard plus orageux que jamais.
— Tu sais où Reirin s’est effondrée, Keishou ?
— Eh bien, bien sûr. Au sanctuaire…
— Et qu’est-ce que tu crois qu’elle faisait là-bas ?
— Ses prières quotidiennes, probablement…
— Faux. Elle essayait de ramener notre mère d’entre les morts.
Keishou resta bouche bée devant cette réponse inattendue.
— Elle quoi ?
— Elle s’est faufilée hors de sa chambre toute la nuit pour prier. Elle a essayé d’écrire un Classique des Mille Caractères. Tu sais, quelque chose du genre : « Maman, reviens pour le bien de petit frère. Je t’en supplie. » Des dizaines de feuilles, chaque jour. Sans dormir !
Lorsque Keikou sortit un morceau de papier de son corsage pour appuyer ses dires, Keishou fut tellement choqué que son esprit se vida. La feuille entière était couverte de caractères mal écrits, qu’elle venait d’apprendre.
— Mais il n’y a aucune chance qu’elle revienne à la vie… Il essaya d’esquisser un sourire ironique, mais n’y parvint pas.
Était-elle trop jeune pour faire la différence entre le fantasme et la réalité ?
Ou était-elle si désespérée qu’elle s’accrochait à une possibilité inexistante ?
— C’est impossible… Je veux dire, elle m’a souri…
— Si elle n’avait pas souri, ses serviteurs auraient fait tout un foin et t’auraient passé un sale quart d’heure. La plupart de ses sourires ne sont que de la bravade. Quand elle dit : « Je vais bien », ça veut en réalité dire : « J’ai mal ». Et pourtant, elle sourit quand même. Parce que si elle ne le fait pas, tout le monde s’inquiète pour elle !
Keikou continua tandis que Keishou restait muet, abasourdi.
— Écoute-moi. Pourquoi crois-tu qu’elle a trébuché au sanctuaire ? C’est parce qu’elle s’entraînait à danser après avoir prié. C’était le seul endroit où elle pouvait aller pour être seule. Chaque fois qu’elle s’entraîne, quelqu’un d’autre essaie de l’en empêcher par souci pour elle. Elle s’entraînait aussi à la broderie en secret au sanctuaire. Hé, Keishou… tu devines pourquoi ?
Il fit immédiatement le lien, bien sûr. Sa mère avait été saluée comme la plus grande danseuse de sa génération et une maîtresse brodeuse.
— Rends-moi ma maman, alors.
Keikou regarda son frère silencieux d’un regard perçant.
— Alors qu’elle s’entraînait à danser, Reirin a trébuché sur une marche et s’est coupé le bras avec une paire de ciseaux qu’elle avait laissée par terre. C’est comme ça qu’elle a eu de la fièvre. Si Reirin meurt à cause de ça, et que je te dis : « C’est ta faute, alors rends-moi ma sœur », qu’est-ce que tu feras ?
— …
— Allez, souris.
Il avait depuis longtemps cessé de pincer la joue de son frère, mais le visage de Keishou lui brûlait plus que jamais. Elle avait été injustement réprimandée et rongée par la culpabilité, mais elle ne pouvait ni pleurer, ni trouver d’excuses, ni revenir sur ses paroles. Elle devait garder le sourire afin de ne pas inquiéter son entourage.
— Alors je répondrai à ton sourire en disant : « Si tu peux sourire sans aucun souci, c’est que tu manques d’émotions. »
Pour aggraver les choses, on lui reprocha ensuite de sourire.
Keikou adoucit le ton en voyant son petit frère baisser la tête.
— Je comprends que tu sois bouleversé et que tu te sentes seul, mais Reirin vit une période encore plus difficile. Après tout, il y a une quantité incroyable de gens qui adorent dire, d’un air si innocent, des choses comme : « Tu dois vivre pour le bien de ta mère. » À voix basse, il ajouta : C’est pourquoi, en tant que famille, nous ne devrions jamais la tenir pour responsable de la mort de notre mère.
— Je…
Keishou se mit à s’éloigner avant que Keikou n’ait pu finir sa phrase.
— Je vais aller m’excuser !
Ses pas le portaient déjà hors de la pièce. Sa marche rapide se transforma en petit trot, qui finit par devenir un sprint effréné. Courant le long du long cloître, Keishou entra dans la chambre de sa sœur avec presque assez de force pour claquer la porte.
— Reirin !
— Jeune grand frère ?!
Ses servantes avaient dû partir lui chercher de l’eau ou des vêtements de rechange. Fait rare, Reirin faisait la sieste toute seule. Ses yeux, humides à cause de la fièvre, offraient un spectacle pitoyable.
Dès qu’elle eut réalisé que Keishou était là, elle se raffermit le visage et se redressa dans son lit. Puis, comme pour empêcher Keishou d’ouvrir la bouche, elle s’écria :
— Je suis vraiment désolée !
C’était une excuse si sincère qu’il était difficile de croire qu’elle venait d’une jeune fille malade.
— Hein ?
— Je me suis évanouie si peu de temps après la dernière fois ! Je t’ai causé des soucis sur des soucis ! Des ennuis sur des ennuis ! Je suis la pire ! J’aimerais pouvoir trouver un trou où me cacher ! Elle enchaîna les excuses, mais dès qu’elle tenta de baisser la tête, tout son corps se mit à vaciller.
Keishou lui tendit instinctivement le bras, mais elle redressa sa posture toute seule, refusant de l’accepter. Elle appuya ses mains sur le lit et expira profondément. Lorsqu’elle releva la tête, elle avait retrouvé son air guindé habituel.
En voyant cela, Keishou comprit soudain : Elle essaie de ne pas me le montrer.
Son corps chancelant. Son visage douloureux. Ses larmes. Sa faiblesse.
Cependant, elle semblait avoir du mal à reprendre son souffle immédiatement — en y regardant de plus près, il remarqua que sa poitrine plate se soulevait et s’abaissait tandis qu’elle haletait pour respirer.
Malgré tout, elle esquissa un faible sourire et dit à Keishou :
— Grâce à mon entraînement, j’ai maîtrisé ma première danse. J’apprends encore à broder, mais je suis désormais capable de coudre en ligne droite. Elle sortit un morceau de tissu de sous son oreiller. La soie qu’elle lui tendait portait les deux caractères « Keishou » brodés sur le tissu. J’ai fait de mon mieux. Je te promets que je m’améliorerai bientôt.
C’était d’une complexité étonnante. Le tissu n’était pas du tout froissé, et les points étaient réguliers et espacés de manière uniforme.
— Ça aurait été mieux si j’avais pu ramener maman à la vie, mais il semble que je n’aie pas de talent pour la magie.
Reirin laissa tristement tomber ses épaules tandis que Keishou fixait le tissu, sous le choc. Mais très vite, elle releva la tête et serra le poing qui tenait la soie.
— Je vais simplement travailler plus dur à la danse et à la couture à la place. Si, un jour, je deviens encore meilleure que maman, et que je t’offre plein de broderies et de mots gentils… Elle jeta un regard hésitant à Keishou. Me pardonneras-tu ?
Des larmes coulèrent des yeux de Keishou à la vue de son sourire, signe qu’elle avait accepté son ressentiment injuste. À présent plus que jamais — encore plus que lorsqu’il avait été regardé de travers par ses serviteurs ou frappé par son frère — il regrettait profondément ce qu’il avait dit.
— J-Jeune grand frère ?! Qu’est-ce qui ne va pas ?! Ta joue est enflée !
— Je suis…
Sa gorge était brûlante. Son nez le piquait. Bien qu’il fût la personne la plus éloquente du clan Kou, il ne parvenait pas à mettre des mots sur les émotions qui le submergeaient, et saisit plutôt d’un geste impulsif une bassine posée à côté du lit.
— Je suis tellement stupide !
Splash !
Il se renversa le contenu sur la tête.
— Jeune grand frère ?!
— Je suis le pire ! J’aimerais trouver un trou où me cacher ! J’ai besoin de me rafraîchir la tête aussi ! hurla-t-il en jetant la bassine vide sur le côté, le corps trempé. Je me suis un peu calmé ! Alors… Reirin ! Je suis vraiment désolé !
Il s’effondra à genoux sous le lit. Lorsqu’il appuya son front contre le sol, Reirin se précipita hors de son lit, toute agitée.
— Jeune grand frère… ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Pourquoi tu pleures ?
— Je m’excuse par honte ! Et ce ne sont pas des larmes, c’est de l’eau !
— Hein ? Mais tout à l’heure, tu étais…
— C’est de l’eau ! cria-t-il désespérément, des gouttelettes ruisselant sur son visage.
Lorsque Reirin tendit la main, consternée, Keishou serra sa sœur dans ses bras aussi fort qu’il le pouvait pour l’empêcher de voir son visage.
— Je suis désolé, Reirin ! Je suis vraiment désolé.
Que devait-il faire ? Il n’avait pas besoin qu’elle se rachète auprès de lui. Comment faire comprendre à sa sœur qu’elle pouvait simplement vivre et être aimée sans avoir à payer le moindre prix ? Suffisait-il de lui dire qu’elle n’avait pas besoin de s’entraîner à la broderie ou à la danse ?
Non, elle avait très certainement été bombardée de paroles semblables à la quasi-insulte de Keishou par toutes sortes de personnes. Dans ce cas, peu importe les efforts que Keishou ferait pour l’arrêter, rien ne pourrait mettre fin aux efforts sincères et excessifs de Reirin. Aussi intelligente qu’elle fût, elle pouvait percevoir les attentes égoïstes et l’hostilité injuste de son entourage avec une acuité bien plus grande qu’ils ne le pensaient.
— On ne peut jamais retirer ce qui a déjà été dit.
Keikou avait tout à fait raison. Il avait dit quelque chose qu’il ne pourrait jamais réparer.
S’il essayait de l’apaiser en lui disant que ce n’était pas sa faute, ou qu’elle n’avait pas besoin de travailler aussi dur, Reirin ne le croirait pas, et elle ne comblerait jamais le vide de désespoir dans son cœur.
— Jeune grand frère… ?
— Je suis désolé, Reirin. Tu es… tu es ma précieuse petite sœur. Finalement, ce sont ces mots qui sortirent des lèvres tremblantes de Keishou. Tu m’es si chère. Je t’aime. Tu es la petite sœur la plus gentille… la plus travailleuse, la plus courageuse et la plus précieuse au monde. Tu es incroyable. Aucune autre fille ne saurait danser, écrire et broder aussi bien à l’âge de cinq ans…
Maintenant qu’il l’avait poussée à bout, Keishou ne pouvait plus rien faire pour l’empêcher de se donner tant de mal pour être pardonnée de sa propre existence. Alors, à défaut d’autre chose, il honorerait ses efforts. Il la reconnaîtrait et la rassurerait.
Tout va bien. Tu t’en sors très bien, alors c’est bon. Tu es aimée, et tu n’as à t’excuser auprès de personne.
— Jeune grand frère…
— Je suis désolé, Reirin. Je t’aime. Tu es ma sœur bien-aimée. Tu es la sœur la plus merveilleuse au monde.
Laissant couler des gouttes d’eau sur le sol, Keishou continua à serrer contre lui le corps fiévreux de sa sœur.
À partir de ce jour-là, Kou Keishou fut surnommé un « fanatique » de sa sœur, rivalisant avec son frère Keikou, chantant les louanges de sa sœur sans la moindre honte.
***
— Tu es trop zélé. Vous, les hommes de la famille Kou, vous êtes vraiment trop zélés. Tu n’as jamais honte de constamment glorifier ta propre famille ?
— Non.
C’était au milieu de l’excursion. Shu Keigetsu — la jeune fille qui s’était retrouvée piégée dans le corps de sa sœur à la suite de diverses circonstances — fronça les sourcils en regardant Keishou. Il balaya simplement sa plainte d’un revers de main.
— Parce que Reirin est, en fait, la sœur la plus charmante, la plus belle, la plus adorable, la plus gentille, la plus travailleuse et la plus merveilleuse au monde. Contrairement à toi.
— Je ne comprendrai jamais comment vous pouvez avoir le culot de dire des choses pareilles sur vos propres proches, cracha-t-elle, tout en gardant un œil sur la bougie. Depuis quelque temps déjà, elle guettait l’occasion de pouvoir entrer en contact avec la — Shu Keigetsu du village — ou plutôt, Reirin — à l’aide d’une sorte de sortilège de flammes.
Au moment de leur première rencontre, Keigetsu s’était montrée effacée en sa présence, mais elle était devenue moins réservée à mesure qu’ils passaient du temps ensemble… ou peut-être à mesure qu’elle restait sans nouvelles de Reirin.
Anxieuse et frustrée, elle passait son temps à se ronger les ongles et à le harceler sans cesse.
C’était un peu inhabituel de voir le visage de sa sœur afficher une telle palette d’émotions sans aucune réserve.
— Si vous voulez mon avis, elle prend la grosse tête. Elle est carrément effrontée. Insouciante aussi. Pourquoi ne répond-elle pas à mes appels de flammes ? Est-elle stupide ? N’a-t-elle aucun sens de l’urgence ou du danger ? Regardez tous les ennuis qu’elle me cause !
Keigetsu avait déjà pris possession du corps de Reirin par jalousie. Même maintenant, elle affirmait qu’elles — ne s’entendaient pas encore très bien et — pour reprendre ses propres mots concernant le dernier échange — elle était « extrêmement » en colère et agacée par tous les désagréments que cela lui avait causés.
Bien sûr, du point de vue de Keishou, on aurait simplement dit qu’elle s’inquiétait tellement pour son amie que cela la rendait impatiente.
— Tu aimes vraiment Reirin, hein ? murmura-t-il avec émotion.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?! Il n’y a aucune chance que je l’aime un jour !
Keigetsu ne tarda pas à montrer les crocs.
— Écoutez-moi bien ! S’il y a un mot qui décrit mes sentiments à son égard, c’est « ressentiment ». Voir son attitude insouciante et joyeuse me donne envie de lui tordre les joues de temps en temps !
— Tu sais…
Tu me ressembles beaucoup, faillit dire Keishou.
Elle supposait que l’autre fille était bénie, elle était jalouse d’elle, elle l’enviait, et elle essayait de refouler ces sentiments, pour finalement échouer.
Mais tôt ou tard, tu seras submergée en découvrant à quel point elle est vraiment triste.
À partir de là, elle ne regarderait plus en arrière. Elle courrait vers son amie et lui tendrait la main, dans l’espoir de l’aider, même modestement.
— « Tu sais »… quoi ?
— Rien. Je suis sûr que tu finiras par tomber amoureuse de Reirin en temps voulu, déclara-t-il avec un sourire.
Le visage de Keigetsu se crispa de toutes ses forces. C’était vraiment une fille expressive.
— Qu’est-ce que vous en savez ? marmonna-t-elle.
— Je le sais, lui dit Keishou, son sourire s’élargissant