INEPT T4 – ÉPILOGUE
Épilogue
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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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— J’en ai tellement marre…
C’était un après-midi au sein de la Cour des Demoiselles. Bien qu’une brise automnale revigorante se soit levée ces derniers jours, la voix qui résonna depuis le pavillon du jardin n’avait absolument rien de rafraîchissant. Elle appartenait à la Demoiselle du clan Shu, Shu Keigetsu, qui gardait la tête basse devant un échiquier.
Ses épaules tremblèrent quelques instants avant qu’elle ne relève brusquement la tête pour pointer un doigt accusateur vers la Demoiselle du clan Kou, Kou Reirin, assise en face d’elle.
— On avait bien dit que ce serait une partie d’entraînement, non ?! C’est toi qui étais censée m’apprendre ! Depuis quand « enseigner » signifie broyer l’esprit de ton adversaire jusqu’à ce qu’il soit irréparable ?!
— Mais voyons, absolument pas. Seriez-vous en train de dire que vous êtes assez faible pour vous laisser abattre par seulement dix défaites consécutives ? Je n’aurais jamais une opinion aussi basse de vous.
— N’importe qui serait abattu après ça ! Aie donc une opinion un peu moins élevée de moi, je t’en prie ! hurla Keigetsu, le visage crispé.
— Wah… murmura Leelee en jetant un coup d’œil depuis le côté.
— Cette fois, vous l’avez mise hors-jeu dès l’ouverture. Même une débutante comme moi peut voir à quel point cette défaite était écrasante.
— Dame Keigetsu m’a demandé d’arrêter de lui laisser croire qu’elle pouvait gagner avant de lui passer la serpillière dessus en fin de partie, alors j’ai pris cette remarque très au sérieux.
Leelee esquissa un sourire sec.
— Il n’y a bien que vous pour répondre à une critique en acculant encore plus votre adversaire.
Tousetsu hocha fièrement la tête en servant une nouvelle tournée de thé.
— Oui. Je n’en attendais pas moins de Dame Reirin.
— Euh… ce n’était pas un compliment, fit remarquer la rousse avec une grimace.
Reirin se tourna de nouveau vers son adversaire avec un sourire contrit.
— Pardonnez-moi, Dame Keigetsu. Il semblerait que je sois d’humeur particulièrement agressive aujourd’hui. Si cela gâche votre plaisir du jeu, peut-être devrions-nous nous arrêter ici pour la journée.
Keigetsu ricana.
— Ce n’est pas la première fois que tu te montres agressive. Ce n’est pas grave, continuons. Allez, remets les pièces en place.
— Ou vous pourriez simplement partir…
— Je ne partirai pas. Pas tant que je ne serai pas certaine que tu n’iras pas à la recherche de Ran Houshun. Keigetsu balaya ses protestations murmurées d’un ton autoritaire, puis se laissa retomber dans son fauteuil. Les yeux plissés en un regard noir, elle jeta un coup d’œil balayant les jardins d’automne avant de se tourner à nouveau vers Reirin. J’ai tout entendu. Non contente de punir les seigneurs Koh et Ran Rinki, tu as déclaré ton intention de te venger de Ran Houshun juste devant tes deux frères adorés. Maintenant, le seigneur Keishou craint tellement que tu ne fasses quelque chose d’imprudent que moi, je me suis retrouvée, je ne sais trop comment, chargée de te surveiller.
— Mon Dieu, Dame Keigetsu, depuis quand vous et mon plus jeune grand frère êtes-vous si proches ? remarqua Reirin d’un ton désinvolte.
— Nous ne sommes pas proches ! Tu ne vois pas qu’il ne fait que m’utiliser ?! Keigetsu réfuta cette suggestion de toutes ses forces, puis lança un regard plus noir que jamais. Je sais que Ran Houshun se promène dans la cour tous les après-midis. Je parie que ton plan est de faire semblant de faire une pause dans les jardins pour pouvoir lui tendre une embuscade « par hasard ». Dès que notre récréation est finie, c’est le retour aux absurdités habituelles. Ton esprit d’initiative et ta rancune sont tout simplement stupéfiants, dit-elle, la voix dégoulinante de sarcasme.
Reirin haussa légèrement les épaules, sans nier catégoriquement son accusation.
— Je n’ai pas l’intention de la « chasser ». Je veux juste avoir une petite conversation. Être accueillie avec une telle méfiance par tous ceux que je connais, y compris mes propres frères, c’est tellement pén… triste.
— Attends. Tu allais dire que c’était « tellement pénible », n’est-ce pas ? fit remarquer Keigetsu, exaspérée. Reirin répondit par un simple sourire charmant.
Cela faisait une semaine qu’ils étaient rentrés de leur voyage. Pendant cette période, le prince héritier avait ordonné que — Shu Keigetsu, qui avait été kidnappée, et — Kou Reirin, dont le frère avait été pris dans l’incident, bénéficient d’une semaine de repos en raison du choc émotionnel que ces événements leur avaient causé. C’était un geste très attentionné.
Bien sûr, son véritable objectif était double. Le premier était de garder Keigetsu, qui était épuisée après son retour à la capitale et l’annulation de l’échange, hors de vue. Le second était d’empêcher Reirin, qui avait retrouvé l’autorité qui lui revenait de droit grâce à l’annulation de l’échange, de lancer immédiatement une attaque contre le clan Ran. En pratique, cette « pause » d’une semaine était une période de réflexion — ou, pour être plus précis, une période de confinement.
— Mes frères et Son Altesse sont vraiment insupportables. Comment peuvent-ils traiter une personne aussi douce que moi comme une sorte de sanglier enragé ? Même le capitaine vient chaque jour me surveiller sur ordre de Son Altesse, en me disant : « Ne songez même pas à faire quoi que ce soit d’imprudent. » Oh, franchement, depuis quand suis-je du genre imprudente ? Bien que le sourire fût toujours sur son visage, l’irritation transparaissait dans la voix de Reirin.
— Comment peux-tu penser que tu ne l’es pas ? rétorqua Keigetsu.
Si quelqu’un qui lui tenait à cœur venait à être blessé — même si ce quelqu’un n’était qu’un simple villageois —, cette fille irait jusqu’à s’adonner aux arts interdits dans sa quête de vengeance. Pire encore, elle était du genre à se faire kidnapper volontairement pour éviter quelqu’un, à patauger dans la boue d’un village désolé pour travailler ses champs jour après jour, à s’aventurer dans les montagnes, à chasser des animaux sauvages, à passer une nuit entière à soigner les malades, et à envisager le meurtre juste pour épargner à quelqu’un ses souffrances. Oubliez « le genre imprudent », elle était l’imprudence incarnée. En ce qui concernait Keigetsu, Gyoumei et les autres avaient été bienveillants de ne pas lui attacher les mains et les pieds pour l’enfermer dans le Palais du Qilin d’Or.
— Écoute. Pendant que nous nous reposions, Sa Majesté l’Empereur a entendu les faits de l’affaire et a rendu son jugement. Les coupables ont été punis. L’affaire est close, dit Keigetsu.
Grâce à l’avis préalable que Gyoumei avait envoyé à la capitale impériale par courrier à cheval, l’affaire avait été instruite dès le retour du groupe de son excursion, et un verdict rapide avait été rendu. Tout d’abord, pour ses crimes de fraude fiscale et d’instigation de l’incident, le seigneur Koh fut déchu de son titre de magistrat, condamné à une amende équivalente à toute sa fortune et exilé. Compte tenu de la grave blessure qu’il avait subie, ce verdict équivalait à une condamnation à mort.
Par ailleurs, les villageois impliqués dans l’enlèvement avaient été acquittés au motif qu’ils avaient été contraints par le seigneur Koh, qu’ils s’étaient volontairement retirés et avaient dénoncé son complot, et surtout grâce à la décision de « Shu Keigetsu » de ne pas porter plainte.
Conformément à la promesse du prince Gyoumei, toutes les ordonnances discriminatoires à l’encontre du village avaient également été abrogées. Le village semblait extrêmement reconnaissant de ce verdict.
Quant à Ran Rinki, qui avait été surpris en train de se livrer à des agissements louches… bien qu’il n’ait pas été soumis à une punition officielle, telle que l’exil ou la flagellation, il ne s’en est pas non plus tiré à bon compte. Bien qu’il ait nié l’implication de Rinki dans l’incident, le patriarche Ran avait tout de même pris l’affaire très au sérieux, démettant son fils de ses fonctions au motif que le simple fait d’éveiller le moindre soupçon le rendait indigne de faire partie du noble clan Ran.
Depuis qu’il avait démissionné de son poste d’adjudant militaire, qui était censé être une voie sûre vers le succès, Rinki se faisait discret dans une retraite située dans le territoire oriental. Il n’y avait pas de limite fixée à la durée de son séjour là-bas, il y avait donc de fortes chances qu’il ne revienne jamais sur la scène politique. En fait, la rumeur disait qu’aucun membre du clan Ran n’était venu lui dire au revoir le jour où il avait quitté la capitale impériale.
Autrefois le favori du patriarche, Rinki avait contourné son demi-frère, le fils aîné, pour établir son propre domaine dans la capitale impériale. Lorsque les membres du clan Ran s’étaient rendus plus tard dans ce domaine pour trier ses effets personnels, ils avaient trouvé la maison de Rinki, autrefois propre et bien rangée, saccagée de ses propres mains. Néanmoins, les Ran avaient rapidement nettoyé le désordre.
Quelque temps plus tard, le fils aîné s’installa comme si de rien n’était. Les rumeurs n’avaient duré qu’un bref instant. Depuis lors, personne n’avait plus entendu le moindre murmure au sujet de « Ran Rinki ». Cela en disait long sur la nature du clan Ran.
— Même Ran Rinki ne peut pas faire grand-chose depuis un coin perdu aussi éloigné de la capitale, insista Keigetsu avec véhémence. Ran Houshun a peut-être échappé au pire, mais elle ne peut plus rien faire maintenant qu’elle a perdu son partenaire. Les méchants frères et sœurs Ran ont été complètement neutralisés.
Reirin sourit, en regardant le brûleur d’encens posé à côté de la table.
— Eh bien, on peut certainement l’espérer.
Cette réponse énigmatique fit froncer les sourcils à Keigetsu.
— Tu es vraiment têtue quand tu as une idée en tête. Je te dis de laisser tomber, en tant que l’une de ses victimes, donc ça devrait suffire. Quoi qu’il en soit, fais profil bas et ne pense même pas à prendre les choses en main. Les attaques surprises, les actions suicidaires, les embuscades et l’incinération sont toutes interdites. Compris ?
— Bon sang, Dame Keigetsu… Vous n’avez pas à me traiter comme un animal avec lequel on ne peut pas raisonner, protesta Reirin.
— C’est exactement ce que tu es ! rétorqua Keigetsu.
À ses côtés, Leelee acquiesça solennellement.
— Vous pouvez vraiment être implacable quand vous passez à l’offensive, Dame Reirin.
— Exactement. Et tu sais ce qui arrive quand on fait quelque chose d’imprudent et de stupide ? Pour une raison quelconque, j’ai toujours des ennuis à ma porte ! Keigetsu se pencha au-dessus de la table, sans se soucier de la façon dont elle éparpillait les pièces sur l’échiquier. Tout comme l’eau s’écoule des hauteurs vers les bas-fonds, n’importe quel désastre qui s’abat sur toi finit d’une manière ou d’une autre par m’atteindre aussi. Ça s’est produit deux fois : d’abord avec la Fête du Double Sept, puis avec toute cette histoire. Je te jure que c’est une sorte de malédiction. Alors tu ferais mieux de ne rien faire de fou, tu m’entends ?!
Elle ne plaisantait pas et n’était pas sarcastique. Chaque fois que Kou Reirin faisait quelque chose d’imprudent, Keigetsu finissait d’une manière ou d’une autre par en payer le prix, que ce soit en se faisant sermonner par les gardiens inquiets de Reirin ou en étant forcée de prendre sa place pour quelque chose.
— D’ailleurs, le bois domine la terre. Étant donné son affinité avec le bois, Ran Houshun est la pire adversaire possible pour un type Terre. Ouais, ça me semble logique. Une brute comme toi n’est pas de taille face à une fille au cœur noir comme elle, qui se cache derrière une façade d’impuissance. Ta meilleure option est de t’enfuir…
— Je déteste être porteuse de mauvaises nouvelles, Dame Keigetsu, mais c’est un peu trop tard pour ça. Reirin ponctua son intervention placide en pointant son doigt.
Lorsque Keigetsu suivit son geste, le coin de sa bouche tressaillit.
— Bonjour à vous, Mademoiselle Reirin, Dame Keigetsu.
Celle qui les saluait à quelques pas de là n’était autre que Ran Houshun.
— Bonjour, Dame Houshun, répondit Reirin avec un sourire.
Houshun rayonna de joie, puis combla la distance qui les séparait d’un pas timide. Sa robe était d’un bleu-vert pâle, parfaite pour la Demoiselle du clan associé au printemps. Elle était adorable au possible, sa barrette ornementale en forme de fleur se balançant et tintant à chacun de ses petits pas.
Elle s’arrêta poliment juste avant le pavillon, feignant d’hésiter à s’immiscer dans la conversation des autres Demoiselles.
— Euh, je suis désolée. Étiez-vous en plein match ? Je ne voulais pas vous interrompre.
— Non. Nous venons de terminer une manche et nous allions faire une pause. Voulez-vous vous joindre à nous pour vous détendre sous le pavillon ? proposa Reirin en souriant et en tendant la main.
Un rougissement monta aux joues de Houshun.
— Oh ! Puis-je ?
Puis, sans perdre une seconde, Reirin suggéra :
— Oh, ce serait encore mieux si nous avions du thé. Tousetsu, pourrais-tu aller nous en préparer une théière ? Je suis désolée de te demander cela, Leelee, mais j’aimerais aussi que tu ailles nous chercher quelques collations à la cuisine. Cela vous dérange-t-il, Dame Keigetsu ?
Tousetsu, Leelee et Keigetsu échangèrent de brefs regards. Elle était en train d’éclaircir la foule.
— Oui. Tu ne peux pas simplement…
Reirin cherchait à provoquer une confrontation avec Ran Houshun. Le sentant venir, l’instinct immédiat de Keigetsu fut de refuser sa demande, mais Houshun frappa dans ses mains avant qu’elle n’ait pu finir sa phrase.
— Ça me semble merveilleux ! Ah, je sais… Je garde dans ma chambre quelques friandises que j’ai reçues de la Consort Vertueuse. Pourrais-tu aller me les chercher, Meimei ? Je ne peux pas laisser Dame Reirin m’offrir un régal sans lui rendre la pareille.
Elle aussi cherchait à envoyer ailleurs sa dame de compagnie de haut rang vêtue de bleu indigo. Elle avait mordu à l’hameçon. En prenant conscience de cela, Keigetsu et les dames de compagnie déglutirent.
— Allez-y, Tousetsu, Leelee. Vous m’avez entendue, dit Reirin.
Leelee fronça les sourcils à contrecœur, mais lorsque Tousetsu acquiesça et répondit :
— Oui, madame, elle finit par suivre son exemple. Elle jeta plusieurs fois un coup d’œil par-dessus son épaule, lançant à Keigetsu un regard qui disait : S’il te plaît, ne la laisse pas faire de bêtises !
Comment suis-je censée faire ça ?! Laissée à elle-même, Keigetsu était prête à s’arracher les cheveux. Pendant ce temps, la demoiselle Kou et la demoiselle Ran discutaient amicalement à côté d’elle.
— Je vois que vos deux pauses sont terminées aujourd’hui. Euh, il s’est passé pas mal de choses pendant ce voyage, n’est-ce pas ? Je tiens à vous adresser mes sincères félicitations pour votre retour sain et sauf et votre rétablissement.
— Merci. J’espère ne pas vous avoir causé trop de soucis, Dame Houshun.
— Non, pas du tout… ou du moins, c’est ce que j’aimerais dire. Pour être honnête, mon cœur s’est presque arrêté quand j’ai appris que vous aviez devancé l’équipe de reconnaissance et que vous vous étiez précipitée vers le village. Vous pouvez être sacrément téméraire parfois, Mademoiselle Reirin.
— Hihi. Nous, les Kou, ne sommes pas du genre à rester les bras croisés quand un être cher est en danger. Je m’excuse de vous avoir fait peur.
L’une des filles faisait la moue, l’air inquiet, tandis que l’autre arborait un sourire ironique mais serein. À première vue, cela ressemblait à une scène charmante et réconfortante. Mais Keigetsu connaissait leur vraie nature et la rage féroce qu’elles ne manqueraient pas de nourrir toutes les deux au fond d’elles-mêmes, si bien qu’elle en avait des frissons rien qu’à les regarder.
En gros, Houshun veut dire : « Une demoiselle devrait être complètement folle pour se rendre directement au Village des Intouchables », et Reirin veut dire : « Alors ne mettez pas mes proches en danger, espèce de monstre », c’est ça… ?
Keigetsu décortiqua la conversation entre Reirin et Houshun, mettant à profit ses compétences de traduction fraîchement acquises. Elle se demandait vraiment comment ces filles pouvaient sourire autant face à leur ennemi juré.
— J’étais hors de moi à l’idée de ce qu’il adviendrait de ma meilleure amie et de mon frère si le village partait en fumée. Quand Son Altesse a vu à quel point j’étais bouleversée, il a décidé de m’emmener avec lui en secret. C’est un homme tellement fiable et chaleureux.
Ce qui se traduisait par : C’était la décision du prince d’aller au village. Vous avez encore un problème ?
— Oui, c’est vrai. Il vous a même ordonné de passer une semaine à vous reposer une fois que nous serions rentrés… Son Altesse tient tellement à vous, Mlle Reirin.
La remarque de Houshun signifiait probablement : « Ouais, c’est ça. Bien sûr que c’était ça. Il vous a assignée à résidence juste après. »
Reirin porta une main à sa joue, troublée, son sourire inquiet s’élargissant de plus en plus.
— En effet. Il est même venu me rendre visite au palais Kou presque tous les jours pendant toute cette période. J’ai honte de lui avoir causé tant d’inquiétude.
Sa vantardise concernant l’affection du prince dissipa l’idée d’« assignation à résidence » en un instant.
— Comme c’est merveilleux, murmura Houshun avec un sourire. Keigetsu n’avait jamais entendu de commentaire aussi banal et pourtant aussi effrayant.
Que quelqu’un m’enlève d’ici…
Keigetsu serra discrètement sa poitrine. Son cœur était sur le point de lâcher rien qu’en écoutant cette conversation. Kou Reirin lui avait dit que Houshun — aurait peut-être pris le dessus sur elle, mais cela ne pouvait pas être plus éloigné de la vérité. Elle tenait très bien le coup. En fait, alors que Houshun semblait masquer délibérément son hostilité, il était effrayant de constater à quel point Reirin semblait simplement être elle-même. Dans quelle mesure le mordant caché de ses remarques était-il intentionnel ?
Manifestement satisfaite de mettre fin au match d’échauffement là, Reirin fit signe à Houshun de la rejoindre sous le pavillon du jardin et l’invita à s’asseoir. Elle repoussa l’échiquier sur un côté de la table et installa à sa place le brûleur d’encens au design complexe devant Houshun. Peut-être était-ce pour lui permettre de profiter du parfum de l’encens jusqu’à ce que le thé soit prêt.
Un parfum raffiné de bois d’agar s’échappait du brûleur.
— C’est un parfum si agréable… Ça m’apaise vraiment. C’est comme un réconfort qui nous rappelle que nous sommes enfin rentrées chez nous après une aventure tumultueuse.
Houshun esquissa un sourire radieux. Sa réaction faisait penser à celle d’un petit animal commençant à se détendre, un spectacle si adorable qu’il éveillait l’instinct protecteur.
Agacée qu’elle continue à jouer la comédie alors qu’elle savait pertinemment qu’elle était démasquée, Keigetsu fit remarquer d’un ton sarcastique :
— C’est vrai. Je suppose que nous avons toutes les trois traversé une période difficile. J’ai été kidnappée, le frère de Dame Kou Reirin a été entraîné dans ce bourbier, et votre frère s’est fait virer.
Tu traites ça comme si c’était le problème de quelqu’un d’autre, mais c’est vous, les Ran, qui avez provoqué tout ce bazar. C’est ce que Keigetsu essayait de faire comprendre.
— Euh… Le visage de Houshun s’assombrit tristement, sans qu’une seule fissure n’apparaisse dans son attitude réservée. Je n’ai pas eu l’occasion de vous voir depuis un moment, mais je voulais vous donner à toutes les deux une explication convenable de ce qui s’est passé…
Elle serra ses petites mains en poings et se pencha par-dessus la table.
— C’est vrai que mon frère… que Ran Rinki a établi le contact avec le seigneur Koh. Cependant, ce n’était pas pour inciter à l’enlèvement, comme l’a suggéré le seigneur Koh. Il avait des soupçons concernant l’évasion fiscale du magistrat, alors il lui a conseillé d’envisager ses options pour l’avenir, par courtoisie envers un voisin. Les larmes lui montant aux yeux, elle se mordit tristement la lèvre.
— Pourtant, seigneur Koh s’est senti acculé par la suite. Craignant que ses agissements ne soient dévoilés, il a recouru à des actes aussi odieux que l’enlèvement et la tentative de meurtre. Ce qui signifie, bien sûr, que mon frère porte une part de responsabilité dans ces troubles. Ainsi, bien qu’il n’ait encouru aucune responsabilité légale, le clan Ran l’a condamné à la résidence surveillée dans une lointaine région frontalière, par principe.
Je vois, c’est donc l’histoire qu’ils font passer, pensa Keigetsu, peu impressionnée.
Le clan avait nié ses crimes réels, présentant les choses comme s’il avait « choisi » de lui infliger une punition plus sévère que nécessaire. Dans ces circonstances, il était inévitable qu’une poignée de sympathisants de Ran Rinki se manifestent. Comptant là-dessus, les Ran prévoyaient de diffuser leur belle petite histoire auprès du plus grand nombre. Le but du jeu était de convaincre le monde entier que leur version des faits était la vérité.
— Mon frère a toujours été un homme gentil, intelligent et poli. Maintenant qu’il a été chassé vers une contrée lointaine et inconnue, je suis sûre qu’il va devoir faire face à de nombreuses épreuves. Même si je comprends qu’il doit assumer la responsabilité de ses actes, mon cœur se serre à l’idée qu’il passe ses journées dans la solitude. Je ne peux qu’espérer que la société ne lui jette pas davantage de pierres…
Qui es-tu pour te plaindre qu’on te jette des pierres ? pensa Keigetsu. Après tout, ils avaient fait preuve d’assez d’indulgence pour se contenter d’assigner Ran Rinki à résidence après tous les troubles qu’il avait semés dans le sud, et elle avait le culot de leur demander de la pitié.
Ce n’est pas quelqu’un que je voudrais me faire en ennemi ou poursuivre plus que nécessaire, mais il est difficile de garder la tête froide quand elle se montre aussi incroyablement effrontée.
Keigetsu était presque en train de se rallier à l’idée de Reirin de se venger… Non, si elle se rangeait du côté de son amie maintenant, elle finirait sûrement par être entraînée dans un scénario terrifiant. Elle n’allait ni prendre en pitié ni provoquer le clan Ran. C’était la solution la plus pacifique. Keigetsu fit tout ce qu’elle pouvait pour s’en convaincre, douloureusement consciente de sa propre nature émotionnelle.
— Ah là là… Cela doit être difficile pour vous aussi, Dame Houshun.
Imaginez sa surprise lorsque Reirin tendit la main à Houshun.
— J’ai moi-même des frères, je comprends donc ce que vous devez ressentir. Je suis sûre que cela vous ronge de l’intérieur.
— Oh, Mademoiselle Reirin…
Houshun acquiesça, les yeux baignés de larmes de crocodile.
— C’est vrai. Je n’arrête pas de m’inquiéter pour lui ! Pourtant, je sais que c’est sa faute s’il a causé tant d’ennuis. J’ai hésité à vous en parler, à vous et à Dame Keigetsu en particulier, puisque vous êtes toutes les deux les victimes dans cette histoire…
— Ce n’est pas grave. N’hésitez pas à me dire ce que vous pensez vraiment, dit Reirin, son beau sourire évoquant l’image d’une demoiselle céleste.
Keigetsu était perplexe. Mais que fait-elle là ?
Était-il possible qu’elle ait été sincèrement bernée par le numéro sournois de Houshun ? D’un côté, cela semblait impossible, mais de l’autre, elle savait que les femmes du clan Kou avaient un penchant pour les petites créatures de son espèce. Kou Reirin, en particulier, avait un amour inexplicable pour les chenilles et autres bestioles bizarres, il était donc possible qu’une créature aussi adorable que grotesque comme Houshun ait touché l’une de ses cordes sensibles.
— Oh, j’ai une idée, Dame Houshun. Si tout ce stress vous pèse, pourquoi ne pas déployer un peu vos ailes et partir en voyage lors de nos prochaines longues vacances ? Je suis sûre qu’on nous autorisera à rentrer dans nos propres domaines.
— Partir en voyage ? Euh… dans le territoire central du clan Kou, vous voulez dire ?
— Oui. Nous possédons une villa dans ce charmant petit havre de paix. Je n’en ai pas encore parlé aux autres Demoiselles, mais j’adorerais vous y emmener en tant qu’invitée d’honneur.
— Ouah…
Houshun leva la tête, émue, et Reirin enlaça doucement les deux mains de la jeune fille dans les siennes.
Tu te fous de moi ?
Keigetsu fronça les sourcils en observant la scène de côté. C’était la première fois qu’elle entendait parler d’une villa, et elle n’avait jamais été invitée à aucune retraite. Elle savait que Reirin n’était pas tenue de lui faire part de ces choses en premier, mais elles passaient du temps ensemble depuis un certain temps déjà. Si elle comptait inviter une amie en signe de gratitude, Shu Keigetsu n’aurait-elle pas dû être la première sur la liste ?
Elle était un peu vexée, mais ce sentiment s’évanouit avec les paroles suivantes de Reirin.
— C’est un endroit vraiment charmant, cette petite retraite appelée Ryuu-un.
— …
À proprement parler, ce ne sont pas les mots eux-mêmes qui l’ont fait réagir, mais l’expression sur le visage de Houshun dès qu’elle les eut prononcés.
Fait rare, le sourire de la Demoiselle de Ran se figea.
— Qu’est-ce que vous venez de dire ?
— Ryuu-un. Il est situé, voyons voir… quelque part dans la partie orientale d’Ei, je crois ?
— Je pense que vous le savez, mais les terres orientales d’Ei relèvent de la juridiction des Ran, dit Houshun, décontenancée.
— Oh non.
Reirin porta une main à sa joue, relâchant son étreinte sur Houshun.
— Je pensais que vous l’aviez déjà entendu, Dame Houshun. Tout récemment, la retraite appelée Ryuu-un a été annexée du territoire oriental du clan Ran au territoire central du clan Kou.
Ses lèvres légèrement maquillées esquissèrent un lent sourire. Tandis que Houshun restait assise là, sans voix, Reirin prit gracieusement une boîte laquée qu’elle avait posée sur un coin de la table.
— J’ai l’acte de propriété ici même. Nous n’avons aucune envie de chasser les habitants de leurs foyers, il stipule donc que tous les bâtiments et les habitants doivent rester exactement où ils sont et tels qu’ils sont.
Keigetsu avait supposé que la boîte contenait un service d’encens, mais il s’avéra qu’elle servait à ranger des lettres. En soulevant le couvercle, on découvrait à l’intérieur l’acte de propriété de Ryuu-un — le contrat échangé lorsqu’un terrain changeait de mains.
— En d’autres termes, poursuivit Reirin, le seigneur Rinki poursuivra son séjour sur le sol de Kou.
Oui, la « frontière » lointaine mentionnée plus haut, où Rinki se faisait discret, était en fait Ryuu-un.
Contrairement aux quatre autres clans — dont les territoires étaient fixés à l’est, à l’ouest, au sud ou au nord —, le clan Kou avait hérité du territoire sous le contrôle direct de la famille impériale au moment de la fondation du royaume.
Cela comprenait les zones adjacentes à la capitale impériale, ainsi que quelques parcelles de terre éloignées disséminées à travers tout le royaume. L’idée était que Ryuu-un, précédemment situé dans le territoire oriental du clan Ran, était devenu une autre de ces enclaves.
— Quelle acquisition capricieuse. Je ne comprends pas pourquoi vous voudriez l’une des zones les plus rurales de tout le territoire oriental, une terre si éloignée de la capitale.
— Vous croyez ? À première vue, c’est loin de la capitale impériale, mais son étroit canal intérieur rend le voyage en bateau très rapide.
— Même s’il est peut-être impossible de se procurer des marchandises stratégiques, échanger des lettres serait un jeu d’enfant, fit remarquer Reirin.
Keigetsu était stupéfaite. Ran Rinki n’avait pas du tout prévu de faire profil bas.
Houshun non plus, d’ailleurs.
Reirin se tourna vers Houshun, abasourdie, et lui tendit la boîte.
— Je me suis beaucoup amusée pendant le voyage, alors j’ai raconté tous ces bons souvenirs à l’impératrice et je l’ai suppliée de m’accorder une retraite rien qu’à moi. Lorsque Sa Majesté a ensuite partagé mes histoires avec la Consort Vertueuse, elle les a trouvées si fascinantes qu’elle nous a gracieusement offert un terrain avec une vue imprenable.
En d’autres termes, une fois que Reirin eut raconté à l’impératrice la vérité sur l’incident, elle avait extorqué le terrain à la Consort Vertueuse. Houshun avait repris son habitude de cacher la partie inférieure de son visage avec ses manches.
C’était un geste qui la faisait paraître timide, voire pudique, mais ce n’est qu’à ce moment-là que Keigetsu se rendit compte qu’il avait l’avantage supplémentaire de dissimuler son expression. Quelle expression Ran Houshun affichait-elle donc derrière ces manches ?
— Dites-moi, Dame Houshun.
Reirin pencha la tête sur le côté, puis dit d’une voix séduisante et douce :
— Vous ressemblez vraiment à un écureuil. Malgré leur apparence adorable, ils sont rapides, féroces et peuvent tuer des animaux plusieurs fois plus gros qu’eux. Ce sont des nuisibles connus pour ronger les poutres de soutien et faire pencher les maisons, ou pour creuser les champs et ruiner les récoltes.
C’était une remarque profondément hostile — rien à voir avec la façon dont la plupart des gens décriraient un petit animal.
Jetant un regard en coin à Reirin, Keigetsu se couvrit de sueur froide. Elle comprit alors que cela devait être le « sourire » qu’elle affiche avec les pucerons dont Leelee parlait parfois.
— Pourtant, tout comme le rat qui se rendit au banquet sur le dos du bœuf, ils se cachent toujours dans l’ombre d’animaux plus grands, si bien que personne ne songe jamais à les exterminer.
— …
— Pendant les festivités préliminaires, c’est vous qui meniez la conversation. Vous avez fait gagner du temps à mon frère Keishou quand la situation l’exigeait, et vous avez manipulé l’opinion publique lors de la réception de thé. Vous avez toujours adapté votre approche à la situation. Pas sur les ordres du seigneur Rinki, mais de manière immédiate et proactive.
Reirin regarda Houshun droit dans les yeux.
— Unran — le chef du village — m’a dit que le seigneur Rinki avait un maître dont il recevait les ordres. C’est vous, n’est-ce pas ?
Houshun ne répondit pas, la tête baissée. Pourtant, son silence était une réponse en soi.
Keigetsu déglutit. À côté d’elle, Reirin tendit lentement les bras vers Houshun.
— Je n’ai cessé de penser à vous pendant tout le temps où j’étais confinée au Palais du Qilin d’Or. Que pouvais-je faire pour vous rendre impuissante ? Qu’est-ce que vous détesteriez, qu’est-ce qui vous causerait le plus de douleur, et qu’est-ce qui vous mettrait le plus en colère ? Le bout de ses doigts blancs comme neige vint effleurer le visage de Houshun, toujours caché derrière ses manches. Voici ce que j’ai trouvé : vous êtes une personne vaniteuse et arrogante. Vous êtes du genre à vous énerver au plus haut point quand on se moque de vous ou quand vos plans sont contrariés. J’ai donc décidé que chaque fois que vous me mettrez en colère, je me mettrai en colère à mon tour.
Reirin saisit le menton de l’autre jeune fille et la força à lever le visage, puis la regarda droit dans les yeux.
— Je vais démolir vos plans et vous voler vos terres.
Et ensuite… Les mots suivants tombèrent pratiquement de ses jolies lèvres.
— Je dirai à tout le monde que c’est parce que vous avez fait quelque chose que vous n’auriez pas dû faire — et je ferai en sorte que Ran Houshun passe à la postérité comme la demoiselle la plus stupide de l’histoire.
Contrainte de croiser son regard, Houshun fixa Reirin en silence.
Finalement, un murmure s’échappa de la gorge de la jeune fille.
— Ce serait horrible.
Une pause.
— Ce serait vraiment le pire des pires ! Ce qui avait commencé par un petit gloussement se transforma bientôt en un petit rire, jusqu’à ce que, finalement, le visage de Houshun se déforme dans un fou rire.
— Bon sang, c’est vraiment le pire ! Repoussant la main de Reirin d’un geste brusque, elle se laissa retomber dans son fauteuil avec un bruit sourd. Comme si nettoyer les dégâts de mon stupide frère ne me donnait pas déjà assez à faire. Je ne m’attendais pas à ce que vous vous en prenniez à tante Hourin pendant que j’étais distraite.
L’air renfrogné, elle passa une main dans ses cheveux, épingle en forme de fleur comprise.
Keigetsu resta bouche bée en entendant Houshun parler d’une manière que l’on pourrait presque qualifier de vulgaire.
— Mais qui est cette fille ?
— Eh bien. Je vois que mon évaluation selon laquelle « Dame Houshun semble du genre réservée, mais une fois qu’on apprend à la connaître, elle change » était tout à fait juste.
Le commentaire de Reirin était si désinvolte que Keigetsu ne put s’empêcher de s’exclamer :
— Ça dépasse largement le stade du « changement » ! Ne prends pas un air si fier de toi !
— Arrêtez ça, intervint Houshun sans se démonter, poussant un soupir agacé. Vos cris sont vraiment pénibles à entendre, Dame Keigetsu. Pourriez-vous ne pas crier aussi fort ? Fermez votre bouche vulgaire. En fait, ne respirez même pas.
— Quoi… Quoi ?! Vous venez de me dire de mourir ?! hurla Keigetsu en retour, le visage rouge vif.
Houshun appuya son menton dans la paume de sa main.
— Eh bien, comment l’interpréteriez-vous autrement ?
Sans même prendre la peine de cacher son ennui, elle jeta un coup d’œil à Reirin.
— Alors ? Je suppose que vous êtes toute fière d’avoir menacé tante Hourin et d’avoir pris mes terres ? Que voulez-vous exactement de moi, Mlle Reirin ?
Elle utilisait toujours des formules de politesse et ne jurait pas ouvertement. Malgré tout, l’impertinence qui imprégnait son visage et sa voix était carrément venimeuse.
C’est la vraie Ran Houshun !
Keigetsu était déconcertée, tandis que Reirin restait calme.
— Une explication, dit Reirin en glissant un doigt dans la boîte et en en suivant le bord d’un geste suggestif. La Consort Vertueuse était apparemment très troublée lorsque Sa Majesté a abordé le sujet. Elle n’a pas défendu sa cause, ni ne s’est montrée surprise. Elle s’est empressée de céder ses terres et de commencer à implorer le pardon. On aurait presque dit que quelque chose pesait sur sa conscience. En d’autres termes, la Consort Ran était dans le coup.
— …
— Une concubine aurait plus de facilité à se procurer un pompon coûteux ou à faire confectionner une robe de chambre en secret qu’une demoiselle. La Consort Vertueuse était-elle donc le véritable cerveau de l’affaire ? Pourtant, elle semblait un peu trop vulnérable pour que ce soit le cas. Surtout en comparaison avec vous.
C’était une façon détournée de dire que la concubine vertueuse Ran était bien plus facile à manipuler, et aussi plus naïve, que Houshun.
Saisissant l’allusion, Houshun poussa un reniflement dédaigneux, le menton toujours posé dans sa paume.
— Je n’en doute pas. Tante Hourin est une idiote.
— Je veux connaître la vérité. Qui a été impliqué dans cet incident, dans quelle mesure, et comment ?
— Si je dis que c’est tante Hourin qui a tout imaginé, vous serez plus indulgente avec moi ?
— Si vous prétendez avoir laissé la Consort Vertueuse s’occuper de toute la réflexion, cela vous rend encore moins intelligente qu’elle, dit Reirin d’un ton doux.
Les sourcils de Houshun se levèrent d’un air espiègle.
— Voilà une provocation, une comme je n’en ai jamais entendue !
Retirant son menton de sa paume, elle se cala à nouveau contre son siège.
— Par où devrais-je commencer ? réfléchit-elle à voix haute, saisissant cette fois une mèche de ses propres cheveux pour en examiner les pointes. Tout a commencé avec l’anecdote de Sa Majesté. Celle qu’elle nous a racontée lors de la réception de thé organisée en votre honneur.
— Le quoi ?
— Exact, bien sûr que vous ne pouvez pas le savoir, puisque nous étions occupées à veiller sur vous. C’était l’histoire de la façon dont Sa Majesté est tombée malade lors d’un voyage, et où Sa Majesté, dont le statut de future Épouse Digne était pratiquement confirmé, a gravi les échelons d’un seul coup après l’avoir soigné jusqu’à ce qu’il retrouve la santé. Houshun parvint à paraître à la fois directe et malveillante. Cela a donné une idée à ma tante naïve : elle allait rejouer les événements d’il y a vingt ans en plaçant une robe de chambre à notre destination. Mais cette fois, le rôle de celle qui gravit les échelons en prodiguant des soins serait joué par votre serviteur.
En gloussant, elle lâcha la mèche de cheveux qu’elle tripotait.
— Vous pouvez imaginer ce que j’ai ressenti quand elle m’a appelée, tellement fière d’elle-même, dès que le lieu a été décidé ? Elle se prend pour une grande stratège alors qu’elle a un cerveau de moineau, et elle me sort : Dis, Houshun, et si je rattrapais ta piètre performance en te donnant un coup de main pour le prochain Festival des Moissons ?
La Consort Vertueuse Ran avait ainsi déclaré avec jubilation à Houshun : le Festival des Moissons allait se tenir dans le territoire du sud. Shu Keigetsu y donnerait une représentation en tant qu’hôtesse, et ces abominables Kin ne manqueraient pas d’apporter l’élément le plus spectaculaire du rituel. Elle allait donc ourdir un complot. Elle allait semer la source d’une maladie répugnante et laisser Shu Keigetsu en être la victime. Cela porterait le coup de grâce au palais Shu déjà affaibli. Puis Houshun interviendrait pour la soigner et la remettre sur pied. Elle serait alors sous les feux de la rampe en tant que jeune fille au grand cœur et intelligente qui avait sauvé la demoiselle abandonnée de tous.
— Tu es médiocre en danse et en broderie, et tu n’as pas le don pour les intrigues comme moi, alors dans quel autre rôle pourrais-tu espérer briller ?
Avec un rire, la Consort Ran lui avait conseillé de tirer pleinement parti de son apparence inoffensive et de jouer le rôle de la petite fille vertueuse. Peu importait que quelqu’un découvre la robe contaminée. Si cela arrivait, ils n’auraient qu’à rejeter la faute sur le clan Kin. Pour s’assurer que tout se passe bien, elle chargerait le rusé Rinki d’être l’officier de cérémonie de Houshun. Oh, quelle joie de l’imaginer, cette hautaine Consort Kin, ruinée par de fausses accusations…
— Je me suis dit : « Mais vous êtes stupide ou quoi ? » Sérieusement. Poussant un profond soupir, Houshun leva les yeux distraitement vers le plafond du pavillon. Le vêtement porté lors du rite principal du Festival des Moissons ? Elle voulait transformer ça en robe souillée ? Son Altesse et la Demoiselle sont censées se tenir côte à côte pendant la cérémonie. Ils pourraient même se toucher. Qu’est-ce qu’elle comptait faire si Son Altesse était contaminée ? Personne ne se soucie de la mort d’une paria comme Dame Keigetsu, mais si le prince était exposé à la maladie, au cas où l’on découvrirait que c’était notre fait, cela serait considéré comme de la trahison.
Houshun se redressa brusquement et ajouta :
— En plus, je ne m’approcherai pas de près des excréments ou du vomi de quelqu’un d’autre.
Reirin, qui avait écouté son explication en silence jusqu’alors, cligna des yeux, surprise.
C’est ça son problème ?
D’une certaine manière, on aurait presque dit que c’était là sa principale motivation dans toute cette affaire. C’était un raisonnement pour le moins original pour Reirin, qui ne voyait aucun inconvénient à s’occuper des malades. Chacun ses goûts.
Quoi qu’il en soit, Houshun avait jugé imprudent de se rallier au plan de sa tante. Elle avait immédiatement contacté Rinki, qui avait lui aussi été entraîné dans l’opération. Ce jeune homme élancé était le favori de la Consort Vertueuse, mais lui-même préférait de loin sa sœur à cette vieille femme stupide. C’était dans la nature des Ran d’être attirés par l’intelligence. Bientôt, le duo commença à ourdir son propre complot, tout en faisant semblant d’aller au gré du plan de la consort.
— Je n’ai pas voulu que Son Altesse soit contaminée, alors j’ai jeté de la boue sur la robe souillée. Personne n’aurait songé à la porter après ça, pas vrai ? Mais j’ai trouvé que tante Hourin avait eu la bonne idée de profiter de l’occasion pour ruiner Dame Keigetsu une bonne fois pour toutes, alors j’ai décidé de m’en charger par d’autres moyens.
— N’aurait-il pas été plus humain d’en rester là ? murmura Reirin avant de pouvoir s’en empêcher.
— Pourquoi ? Houshun donna un petit coup à une pièce d’échecs posée à l’une des extrémités de la table. S’il y a une pièce si vulnérable qu’elle est à l’article de la mort, pourquoi ne pas la prendre ?
Elle ne voyait pas les gens comme des êtres humains, mais comme de simples pions à déplacer sur un échiquier. C’était la principale conclusion à tirer de sa réponse.
— J’ai décidé de détruire Dame Keigetsu à ma façon. Au final, le pire qui puisse arriver à une Demoiselle, ce n’est pas de se faire pipi dessus, c’est de perdre sa chasteté.
Houshun se tourna vers Keigetsu, un sourire dans ses yeux innocents.
— J’ai donc demandé à mon frère de faire chanter le seigneur Koh pour qu’il engage les intouchables afin de l’enlever.
— Quoi…
— Tant que j’y étais, j’ai demandé aux intouchables de ramener la robe contaminée au village et de propager la maladie. Comme ça, je pouvais les faire taire et faire d’une pierre deux coups. Qu’est-ce que ça peut me faire si Dame Keigetsu et les intouchables souffrent d’une maladie, tant qu’ils le font loin de moi ?
La façon dont elle joignit les mains et pencha très légèrement la tête sur le côté était l’incarnation même de l’adorable.
Keigetsu se leva, la voix et les poings tremblants.
— Toi… Monstre…
Houshun appuya de même sur la table et se leva, levant les yeux vers l’autre fille avec son plus beau regard de chiot.
— Vraiment ? Tout ce que j’ai fait, c’est présenter des options aux gens. C’est vous qui avez choisi que tout cela arrive.
— Pardon ?
— Je veux dire, n’est-ce pas ? Si le seigneur Koh avait vraiment eu un casier vierge, nous n’aurions pas pu profiter de lui. Si vous aviez été une bonne demoiselle aimée de vos sujets, vous n’auriez pas été kidnappée. Si cette vieille intouchable n’avait pas été si cupide, elle n’aurait pas volé une robe couverte de boue sans qu’on la pousse à le faire.
Lorsque Keigetsu resta sans voix, Houshun lui adressa un sourire presque envoûtant.
— Mais ce n’est pas ce qui s’est passé, n’est-ce pas ? Le seigneur Koh a choisi de dissimuler son crime plutôt que de se confesser. Les villageois ont choisi la vengeance plutôt que la retenue. La vieille dame s’est abaissée au vol de son plein gré. Si elle ne l’avait pas fait, toute cette histoire se serait terminée par rien de plus qu’une robe souillée. C’est de leur propre faute s’ils ont cédé à la tentation. Ai-je tort ?
— Dame Houshun.
Reirin prit la parole à la place de Keigetsu, qui était complètement dépassée. Elle prit la boîte sur la table et se leva gracieusement. Puis elle en retira la lettre avec respect, allant jusqu’à l’envelopper dans un mouchoir, et la tendit à Houshun.
— Vous pouvez garder cet acte.
— Qu’est-ce que vous venez de dire, Kou Reirin ?
Sans prêter attention au regard ahuri de Keigetsu, Reirin adressa à Houshun un sourire forcé.
— Comment dire… ? Rien de ce que vous avez dit n’a le moindre sens pour moi. Si je peux me permettre d’être directe, ah, j’ai un peu la nausée… ou plutôt, je trouve révoltante la simple idée que votre frère réside sur le territoire des Kou.
— Ouah, c’était franc, Mademoiselle Reirin, remarqua Houshun, consternée.
Il ne fallut toutefois pas longtemps pour que son visage s’illumine à nouveau, et elle tendit la main vers le document.
— Eh bien, si vous me le donnez, je le prends.
— Oh, j’ai oublié de mentionner quelque chose, dit Reirin. L’encre utilisée pour rédiger cet acte a été mélangée à une eau très spéciale — de l’eau boueuse imprégnée d’une robe souillée.
— Hein ?! Houshun lâcha immédiatement l’acte.
— L’odeur d’encens est si forte dans le pavillon qu’il est difficile de s’en rendre compte, mais si vous sentez bien l’encre, vous devriez percevoir une odeur semblable à celle du compost. Ou préfèrez-vous plutôt vérifier le mouchoir ? Tenez.
— Non…
Houshun se dégagea brusquement alors que Reirin approchait le mouchoir.
Crac !
Sa main qui gesticulait heurta le brûleur d’encens posé sur la table. La porcelaine délicate tomba au sol dans un fracas violent, s’écrasant juste sur le document qu’elle avait laissé tomber.
— Oh là là. Reirin s’accroupit prudemment et souffla sur les charbons qui s’étaient répandus depuis le brûleur. Les flammes se propagèrent alors que les charbons prenaient le vent, engloutissant silencieusement l’acte. On dirait que l’acte a pris feu. C’est dommage, vu qu’il y avait une clause stipulant que quiconque endommage le document doit payer mille taels d’or en compensation.
— Quoi…
— Mais je suppose que vous avez bien lâché le document et fait tomber le brûleur d’encens de votre plein gré, et que quiconque cède à la tentation est en tort, donc c’est comme ça.
Reirin ramassa l’acte du sol alors qu’il se transformait lentement en cendres, puis se redressa.
— N’est-ce pas ce que vous disiez tout à l’heure, Dame Houshun ? Vous n’avez pas à prévenir quelqu’un que vous avez contaminé un objet avec une maladie, ni que le prendre lui serait préjudiciable. La responsabilité leur incombe simplement parce que ce sont eux qui ont agi.
Des cendres s’effritaient des parties du document qui avaient été englouties par les flammes. Au moment où le dernier coin restant se consuma jusqu’à disparaître, Reirin le lâcha.
— Oh non. À présent, le clan Ran ne récupérera jamais Ryuu-un. Et tout cela est votre faute, Dame Houshun.
Un grincement s’échappa des lèvres de Houshun.
Tandis que la jeune fille grinçait des dents, Reirin fit un pas de plus vers elle et murmura de la voix la plus douce qui soit :
— Je vous méprise, Dame Houshun.
Houshun redressa brusquement la tête. Ce n’était pas tant par peur que par choc face à la brutalité de cette affirmation. Reirin ne pouvait pas lui en vouloir. Même elle ne s’était pas attendue à voir le jour où elle éprouverait une hostilité aussi intense envers une autre personne.
Les feux de mon cœur font rage et sont hors de contrôle.
Elle ressentait des émotions si intenses : de la colère à voir souffrir des personnes qui lui étaient chères. De la frustration envers elle-même pour avoir laissé cela se produire. De la surprise et du dégoût face à des motivations qu’elle ne parvenait pas à comprendre.
Le monde tranquille et flou dans lequel elle vivait avait été baigné d’une lumière crue, ses contours devenant nettement définis. Elle avait des personnes à protéger et des personnes qu’elle ne pouvait supporter. Ces catégories autrefois nébuleuses s’étaient divisées en deux extrêmes.
Reirin considérait Houshun comme son ennemie.
— Il est vrai que vos actions sont passives et laissent les choses au hasard, il serait donc difficile de vous accuser d’un crime au regard de la loi. Dans ce cas, je vous écraserai à ma manière. Que cela implique d’aller à l’encontre de l’ordre établi ou d’agir sous le coup de mes émotions, je veillerai à ce que cela soit fait.
— Mon Dieu, comme c’est effrayant…
Houshun cacha ses yeux derrière ses manches, comme pour échapper au regard perçant de Reirin.
— Qui aurait pu s’attendre à ce que le « papillon » irréprochable de Son Altesse dise une chose pareille ?
— Hihi. Irréprochable ? Vous plaisantez, j’espère.
Un sourire se dessinant sur ses lèvres, Reirin écarta les manches de Houshun et la força à lever les yeux.
— Aussi incompétente que je sois encore, je suis une méchante.

— Une méchante…
Peu à peu, un sourire radieux se dessina sur le visage de Houshun. Elle ne tarda pas à éclater de rire.
— Vous êtes géniale, Mademoiselle Reirin !
Reirin fronça les sourcils devant ce changement soudain d’attitude.
— Pardon ? Se couvrant la bouche d’un air ravi, Houshun pencha la tête sur le côté.
— Vous êtes tellement énigmatique. Vous êtes parfaite à tous égards, et votre conduite est irréprochable. Juste au moment où je vous prenais pour une petite sainte-nitouche ennuyeuse… Ces derniers temps, vous êtes tellement émotive qu’on dirait que vous êtes devenue une autre personne.
Keigetsu déglutit discrètement lorsqu’elle prononça cette dernière phrase.
Houshun ne sembla pas le remarquer, trop occupée à fixer Reirin intensément.
— Vous m’avez surprise pendant la réception de thé. Quand vous vous êtes précipitée vers le village, et tout à l’heure aussi. Vous êtes sereine mais féroce, posée mais émotionnelle. L’impression que j’ai de vous change à chaque fois que nous parlons… Laquelle est la vraie vous ?
Ses grands yeux ronds brillaient de curiosité. Au fond d’elle-même se trouvait l’esprit curieux propre au clan Ran, qui se targuait de son intelligence. Ils méprisaient la médiocrité et respectaient l’intelligence. Ils aimaient jouer avec les énigmes, se délectaient des défis et adoraient enfermer l’inconnu dans de petites cages bien ordonnées appelées « compréhension ».
— Vous aviez raison, Mademoiselle Reirin. Je déteste en effet que mes plans soient perturbés ou d’être mise dans le même panier que des gens stupides. Mais il y a une autre chose que je ne supporte pas, c’est d’être entourée d’idiots et de passer mes journées à m’ennuyer, dit Houshun sans vergogne et sans perdre une seconde. J’en ai marre d’être sous la tutelle de ma stupide tante, alors je me disais qu’il était temps soit de la faire virer, soit de démissionner moi-même de la Cour des Demoiselles… mais j’ai changé d’avis.
La Demoiselle Ran pressa ses deux mains contre sa poitrine, l’image même de l’innocence.
— Je vous trouve sympathique, Mlle Reirin.
— Hein ?
Reirin recula avec dégoût, mais Houshun balaya simplement cela d’un sourire.
— Comment ça, « hein » ? Vous avez l’air d’un cultivateur qui aurait trouvé une cicadelle dans ses cultures. Les Kou ne sont-ils pas censés adorer être idolâtrés par les plus jeunes ? Son visage s’assombrit de regret en jetant un coup d’œil aux cendres jonchant le sol, mais elle s’empressa de hausser les épaules. C’est dommage qu’on m’ait enlevé Ryuu-un, mais je vais simplement considérer cela comme le prix élevé d’une leçon apprise. Si vous êtes d’accord pour jouer avec moi, je parie que même ces jeux fastidieux consistant à rivaliser pour gagner les faveurs de la Cour des Demoiselles pourraient s’avérer amusants.
À ce moment-là, une dame d’honneur portant un plateau de collations s’approcha depuis l’extérieur du pavillon. C’était la servante bleu indigo de Houshun.
— Je m’excuse de vous avoir fait attendre, dit-elle. J’ai apporté les gâteaux aux fleurs, Dame Houshun.
— Oh ! Merci beaucoup.
Houshun jeta un coup d’œil par-dessus son épaule comme un petit animal, reprenant immédiatement son ton timide habituel.
— J’ai bien peur d’avoir renversé le brûle-parfum de Mademoiselle Reirin… Nous pouvons nous passer des friandises, alors pourriez-vous appeler quelqu’un pour nettoyer cela ?
— Oh non ! Je suis tellement désolée, Dame Reirin, Dame Keigetsu.
La dame d’honneur pâlit et s’empressa de s’excuser auprès des autres demoiselles, mais elle ne réprimanda pas Houshun.
— Êtes-vous blessée, Dame Houshun ?! Oh mon Dieu, votre jupe est tachée de cendres… Allons vous changer immédiatement.
— Je suis désolée pour le désagrément… Mais je dois d’abord présenter mes excuses à Dame Reirin et Dame Keigetsu.
— Bien sûr. Nous enverrons un cadeau officiel en signe d’excuses au palais Kou et au palais Shu. Mais nous ne pouvons pas non plus vous laisser traîner ici et vous couper le doigt sur un éclat de verre, dit la femme, le visage marqué par la panique.
Elle posa une main sur le dos de Houshun et la fit sortir du pavillon comme une mère attentionnée protégeant son enfant. Houshun se retourna et s’inclina profondément devant Reirin et Keigetsu en disant :
— Veuillez m’excuser. Leur lançant son regard le plus mignon, elle ajouta : Pardonnez-moi pour ce désordre… et j’ai hâte de vous revoir bientôt.
Puis elle quitta le pavillon d’un pas gracieux.
Une fois que son petit dos eut disparu de sa vue, Reirin laissa échapper un long soupir.
— C’est une fille perturbée, n’est-ce pas ?
— Je pense que c’est un mot trop faible pour décrire ça ! s’écria Keigetsu, qui avait été trop bouleversée par leur échange pour faire de commentaire plus tôt. C’était quoi ça ?! Elle est complètement nulle en matière de personnalité ! Elle a perdu la tête !
— C’est vrai… J’ai été choquée de découvrir qu’il existe des anomalies comme elle.
— Euh, je ne suis pas sûre que tu sois bien placée pour parler.
— Hein ? Reirin fut surprise de voir la situation s’inverser alors qu’elle venait d’exprimer son accord avec emphase.
Voyant son amie lui lancer un regard blessé, Keigetsu plissa le nez, mal à l’aise.
— Eh bien, Ran Houshun est méchante et dangereuse, mais toi, tu es plutôt comme un sanglier au cœur d’or. Tu es cent fois mieux qu’elle. Pas besoin de t’inquiéter de ce côté-là.
— Ce n’est pas très rassurant… marmonna Reirin. Elle fronça les sourcils, partagée. On dirait que cette fille « méchante et dangereuse » s’est prise d’affection pour moi.
— Qu’est-ce que tu vas faire à ce sujet ?
— Bonne question. Pour une fois, Reirin était à court d’idées. Je lui ai volé ses terres et je lui ai lancé un avertissement, donc je vais en rester là pour le moment. Je doute qu’elle soit tentée de jouer avec quelqu’un d’autre après ça.
Pour Houshun, mener les gens à leur perte était un jeu. Elle se mêlait de la vie des gens parce qu’elle s’ennuyait, et elle détruisait quelqu’un simplement parce qu’elle le pouvait si elle voyait une occasion. Maintenant qu’elle avait jugé Reirin « intéressante », sa cible se limiterait probablement à la jeune fille Kou à partir de maintenant — malheureusement pour elle. Mais quoi qu’il en soit, c’était préférable à ce qu’elle s’en prenne à quelqu’un d’autre qui tenait à cœur à Reirin.
— Eh bien… je ne peux rien faire d’autre que faire de mon mieux. S’accroupissant pour ramasser les éclats du brûleur d’encens éparpillés sur le sol, Reirin parvint à la conclusion à laquelle on pouvait s’attendre de la part d’une Kou, ces personnes qui essayaient de tout résoudre par le travail acharné et la persévérance. Si je dois affronter une fille tordue, je suppose que je vais devoir affiner mes propres compétences en tant que méchante.
Keigetsu, quant à elle, croisa les bras avec un air exaspéré.
— Quels « talents » une méchante est-elle censée avoir ?
— Eh bien, je n’ai pas d’objectifs précis en tête, mais… peut-être quelque chose comme renverser un château ou mettre les gens à genoux d’un simple mouvement de petit doigt ?
— Tu le penses littéralement ? demanda Keigetsu, décortiquant sa réponse vague.
À ce moment-là, une voix retentit depuis l’extérieur du pavillon.
— On est de retour !
Tousetsu et Leelee arrivèrent sur les lieux un peu plus tard que la jeune femme en bleu indigo.
— Oh, ça vous a pris un moment…
Avant qu’elle n’ait pu finir sa phrase, Reirin découvrit la raison pour laquelle ils étaient revenus bien plus tard que la dame de compagnie Ran. Au lieu de collations ou de thé, Tousetsu et Leelee avaient amené quelques autres personnes avec eux.
À l’est, Gyoumei sortit de derrière Tousetsu.
— Reirin ! Cela ne fait que sept jours que nous sommes rentrés. Tu es censée te reposer. Pourquoi es-tu dans la cour ?
— Comme vous pouvez le voir, nous sommes en présence de Son Altesse, Dame Reirin. Je vous prie de bien vouloir garder vos représailles dans les limites de la courtoisie.
À l’ouest, Shin-u s’avança aux côtés de Leelee, le visage sévère.
— Ne soyez pas imprudente. Vous connaissez la loi.
— Euh, j’ai décidé d’amener un professionnel au cas où ça en viendrait aux mains ! dit rapidement Leelee.
— Allons, Dame Keigetsu. Dans des situations comme celle-ci, vous devez attraper Reirin par les bras et la retenir, s’il le faut.
— Ha ha ha, ne t’échauffe pas trop, Reirin ! Ce matin même, nous avons reçu une lettre d’Unran te suppliant de ne pas déclencher de bagarre à propos du village !
De plus, les frères de Reirin étaient arrivés alors qu’ils se rendaient faire une visite de courtoisie à l’impératrice Kenshuu. Keishou demanda aimablement à Keigetsu l’impossible, tandis que Keikou avait une colombe perchée sur l’épaule.
Reirin fronça les sourcils, consternée, tandis que les hommes surgissant de tous les coins, accompagnés de ses dames d’honneur les plus fidèles, se rassemblaient pour lui dire : « Calmez-vous ! Ne vous empressez pas ! Gardez la tête froide à ce sujet ! »
— Vous n’avez pas à me traiter comme une sorte d’ogre ou de bête sauvage…
Elle ne s’était jamais sentie à l’aise quand on la traitait de papillon, mais être traitée comme un Monstre ou un sanglier n’était pas vraiment l’idéal non plus.
Tandis que Reirin portait une main à sa joue, Keigetsu fit une grimace à côté d’elle.
— Tu n’as même pas levé le petit doigt et tu as déjà mis tout le monde au pas. C’est tout à fait toi, la méchante, marmonna-t-elle.
***
— Vous êtes de bonne humeur, Votre Majesté, remarqua la femme vêtue d’or gamboge qui broyait un bâton d’encre à côté de son bureau.
La femme en question leva les yeux.
— Cela te semble-t-il ?
Souriant doucement, la vieille dame d’honneur désigna le document étalé sur le bureau.
— Oui. Votre écriture est plus fleurie que d’habitude.
Kenshuu était en train d’ajouter une clause particulière à l’acte. La Consort Vertueuse avait écrit qu’elle cédait les terres de Ryuu-un et tous leurs habitants, et elle ajoutait une ligne stipulant que quiconque endommagerait le document serait contraint de payer une indemnité.
— Eh bien, c’était une demande de ma précieuse nièce. Bien sûr que j’allais m’en occuper.
L’impératrice sourit, son pinceau glissant sur la pierre à encre. Reirin n’aimait pas compter sur l’autorité de sa tutrice, c’était donc la première fois que la jeune fille lui demandait quoi que ce soit. En tant que tante qui adorait gâter sa nièce, Kenshuu se devait de tout mettre en œuvre pour exaucer son souhait. Elle avait commandé des pinceaux et du papier de première qualité pour cette tâche, et elle s’était même donné la peine de faire venir l’eau claire de la rivière pour broyer l’encre.
— Hé hé. Je me demande ce qu’elle compte faire de cette clause supplémentaire. Si l’on faisait abstraction de la lourde amende, c’était un contrat tout à fait ordinaire.
C’est pourquoi la Consort Ran avait accepté d’ajouter cette clause supplémentaire… mais dans quel but Reirin lui avait-elle demandé de l’écrire ?
En repensant à l’expression sur le visage de sa nièce lorsqu’elle lui avait demandé de passer par la Consort Vertueuse pour s’emparer des terres des Ran, Kenshuu esquissa un sourire.
— Ça fait peur.
Elle avait tout entendu sur ce qui s’était passé pendant le voyage. L’événement avait été suffisamment tumultueux pour que même l’intrépide Kenshuu se dise : « Oh, wow », mais l’expérience semblait avoir apporté à Reirin une bonne dose de stimulation mentale.
La demoiselle avait appris à désespérer, à se mettre en colère, à haïr quelqu’un et à chercher à se venger. Du point de vue de la morale conventionnelle, elle s’engageait sur une voie perverse — mais Kenshuu s’en réjouissait.
Quelqu’un sans colère ni soif de vengeance est comme une bête sans crocs.
La colère existait pour se protéger soi-même et protéger ses proches. Il n’était pas bon d’être consumé par la haine, mais on ne pouvait pas non plus se dérober à la haine de ses ennemis. Être impuissant, inoffensif, vertueux et délicat étaient toutes des qualités appréciables chez un animal de compagnie, mais Kenshuu voulait voir sa nièce vivre en tant que personne — un être humain doté d’une solide conscience de soi.
— Il m’est de plus en plus difficile de détourner les yeux de toi.
C’était comme regarder une poupée de papier, qui n’avait été jusqu’alors qu’un joli spectacle, prendre vie et se transformer en un être humain de chair et de sang. Sa beauté venait du fait qu’elle avait appris à ressentir un désespoir pitoyable et une rage cinglante, parallèlement à ses sourires sereins.
— Elle te ressemble de plus en plus, Seishuu.
Kenshuu termina le dernier trait, puis jeta un coup d’œil à l’étagère fixée au mur. Elle était remplie de sachets, de lettres et de mouchoirs brodés confectionnés par Reirin. Il n’y avait pas grand-chose d’autre dans la pièce, ces étagères constituaient donc la seule touche de couleurs raffinées.
— Ta fille est la meilleure, murmura-t-elle en direction des étagères. Baissant les yeux, elle ajouta d’une voix encore plus faible : Et la pire aussi.
Ses mots furent facilement couverts par le cliquetis de son pinceau lorsqu’elle le jeta de côté.
N’ayant pas entendu ce que sa maîtresse avait dit, la femme vêtue de jaune gamboge se pencha en avant, déconcertée.
— Pardonnez-moi, Votre Majesté. Qu’avez-vous dit ?
— Rien, répondit Kenshuu avec un léger sourire. Je n’ai rien dit. Très bien, j’en ai fini avec cet acte. Vas-y, remets-le à Reirin.
Elle agita le document au vent et le tendit à sa dame d’honneur. Tout en observant du coin de l’œil sa servante s’agenouiller pour le recevoir, Kenshuu s’étira et se dirigea vers la fenêtre. Dehors, les fleurs d’automne se balançaient doucement au gré du vent. Les jardins étaient méticuleusement entretenus afin de ne pas gâcher leur beauté soigneusement calculée, si bien qu’on n’y trouvait pas le moindre insecte nuisible. C’était un spectacle bien triste pour une amoureuse des animaux et des insectes comme Kenshuu.
Eh bien, il n’y a pas de pénurie de nuisibles et de bestioles dans la cour intérieure, donc je ne manque pas d’animation.
Elle posa son coude de manière impolie sur le rebord de la fenêtre et cala son menton dans sa paume. Alors qu’elle sentait la douce brise sur ses joues, ses pensées dérivèrent vers la jeune fille qu’elle avait autrefois qualifiée d’« écureuil », Ran Houshun.
On dirait qu’elle s’est vraiment déchaînée. La Consort Vertueuse ne tardera pas à se rendre compte de sa nature intrigante.
Jusqu’à présent, la Consort Vertueuse avait pris Ran Houshun pour une jeune fille réservée et inutile, mais vu à quel point la jeune fille avait agi de sa propre initiative, il était temps qu’elle revienne sur son jugement. De son côté, Houshun semblait mépriser la concubine, la considérant comme « sa tante bornée », mais Hourin était une autre femme qui avait su tenir bon et survivre à la vie dans la cour intérieure. Mieux valait ne pas sous-estimer quelqu’un qui avait forgé sa force et sa cruauté avec l’âge.
Ran Houshun s’est révélée être une égoïste cachée, et Kin Seika affiche ouvertement son mépris pour la Consort Pure… Bon sang, nous avons beaucoup de demoiselles fougueuses dans cette génération.
Kenshuu n’en voulait pas aux demoiselles débutantes de se moquer de leurs consorts. Le fait est que la Consort Vertueuse Ran était myope, et que la Consort Pure Kin était vulgaire. Pourtant, du point de vue des consorts, le fait que les demoiselles — qui n’étaient rien d’autre que leurs propres protégées — les regardent de haut n’était pas une situation acceptable. Si les demoiselles devenaient trop arrogantes, il y avait de fortes chances que leurs consorts décident bientôt de leur enseigner le « bon » ordre.
J’espère que cela ne viendra pas se retourner contre elles, pensa Kenshuu en contemplant distraitement les jardins.
— Votre Majesté. Si vous avez le temps de profiter de la brise, je crains de devoir vous demander de jeter un œil à ces documents. Nous devons bientôt décider des tâches pour le Rite de la Révérence, dit une femme vêtue d’or gamboge qui avait pris la place de celle qui était partie avec l’acte, tenant dans ses bras un grand nombre de parchemins.
Ramenée à la réalité par la pile de travail impitoyablement déversée sur son bureau, Kenshuu fronça les sourcils.
— Les épreuves du Rite de la Révérence ? N’avais-je pas rédigé un projet l’autre jour ?
— Je vous demande pardon, Votre Majesté, mais — un tournoi d’arts martiaux, un concours de beuverie, une séance de méditation près d’une cascade, la transcription de mille sutras et une extravagance agricole de trois nuits blanches n’ont pas leur place dans ce rite. Ce rituel est un examen de mi-parcours des qualités requises à la cour pour les demoiselles, si vous vous souvenez bien, répondit sèchement le personnage aux cheveux blond gamboge, habitué depuis longtemps à gérer Kenshuu.
— Pourquoi pas ? Je parie que Reirin s’attaquerait à tout cela les yeux brillants. Vous aussi, mesdames, vous prendriez plaisir à assister à cela.
— Tout ce que nous trouvons intrigant semblerait scandaleux aux autres clans. Les autres Consorts s’opposeraient fermement à un Rite de la Révérence comme celui-là.
C’était là le bon sens d’une dame de la cour de haut rang à l’œuvre. Au départ, Kenshuu n’avait pas pensé que ce projet à moitié en plaisanterie passerait le processus d’approbation, alors elle se résigna à retravailler les tâches.
— Laisse-moi un peu de répit. Je pensais que ce serait ennuyeux de se contenter des habituels concours de chant et de danse.
— Donner une touche intéressante à ces concours sera l’occasion de montrer vos talents. Retroussez vos manches et trouvez quelque chose qui corresponde au thème.
— D’accord, je t’ai entendue, répondit Kenshuu d’un ton bougon qui ne convenait guère à une impératrice, avant de retourner s’asseoir à la table.
Jetant un dernier regard nostalgique vers la fenêtre, elle plissa les yeux face à la brise fraîche qui soufflait depuis les jardins.
— Un orage se prépare.
Les fleurs d’automne se balançaient doucement sous la douce lumière du soleil.
Pourtant, au-delà de ce calme, elle sentait un orage s’approcher.