INEPT T4 – CHAPITRE 2
Keigetsu organise une réception de thé
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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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Keigetsu regardait, perdue dans ses pensées, tandis que Ran Houshun s’éloignait en trottinant comme un petit animal. Toutes les paroles qu’elle avait prononcées tourbillonnaient sans cesse dans l’esprit de Keigetsu.
— Apparemment, Dame Keigetsu aime les gentlemen dignes.
— Elle a dit qu’elle pourrait leur glisser un aphrodisiaque.
— Je l’ai même surprise en train de lancer des regards lascifs aux officiers de cérémonie.
— Dame Keigetsu, l’interpella Leelee d’une voix étouffée, l’air inquiet.
La Demoiselle revint brusquement à elle, puis fut prise d’une sueur froide lorsqu’elle remarqua le silence tourmenté de Keishou.
Je dois m’expliquer !
La première chose qu’elle ressentit fut la peur. Elle avait déjà fait une impression assez désastreuse auprès des Kou. Au cours des derniers jours, sa relation avec Keishou s’était améliorée au point qu’il lui offrait des paroles de réconfort, mais les accusations de Houshun avaient sans aucun doute réduit à néant tous les progrès qu’elle avait accomplis.
— C-Ce n’est pas vrai…
Même elle ne supportait pas d’entendre le pathétique tremblement de sa voix.
Elle avait voulu paraître plus cohérente et posée — en effet, un peu comme Kou Reirin elle-même — mais les mots sortirent dans un petit cri malgré tous ses efforts.
Elle détestait le fait que le simple son de sa voix suffise à la rendre suspecte.
— Ce n’étaient que des mensonges. Ce petit serpent a tout inventé !
Oh oh. Elle avait dérapé et avait insulté Houshun.
Un plaidoyer tremblant et ému : « Elle mentait ! Je n’ai rien fait de mal ! » équivalait à un aveu de culpabilité. Sans compter qu’il s’agissait de la parole de la vertueuse et inoffensive Ran Houshun contre celle de la malveillante Shu Keigetsu, ce « rat d’égout ». Il n’y avait aucun doute sur laquelle des deux il croirait.
— Je jure que je n’étais pas en proie à la luxure…
— Hum ?
Keishou la regarda bouche bée, l’air incrédule.
— Je n’y ai pas cru une seule seconde.
Keigetsu était sous le choc. N’était-ce pas elle qui aurait dû se montrer sceptique face à sa réaction ?
— Attends… Tu pensais vraiment que j’allais croire Dame Houshun quand elle disait que tu étais une prostituée ?
— Une p-prostituée ?! Son choix de mots brut fit s’étrangler Keigetsu pour une raison bien différente de celle de tout à l’heure. V-Vous auriez pu trouver une autre façon de le dire !
— Tu vois ? Tu te laisses si facilement déstabiliser. Tu as l’air d’une vraie fleur bleue, et je vois bien que tu apprécies un beau visage, mais tu es plutôt naïve. Ou peut-être que « facile » est le mot qui convient ?
Combien d’insultes cet homme devait-il enchaîner en une seule phrase ?
— Je ne suis pas facile ! hurla Keigetsu avant de pouvoir se retenir.
— N’en sois pas si sûre, dit Keishou en haussant un sourcil d’un air amusé. Regarde ça.
Il fit un pas vers elle. Au moment où elle recula par réflexe, surprise, il tendit la main pour lui saisir le menton.
— C’est tout ce qu’il faut pour te faire rougir jusqu’au bout des oreilles.
— Hiii !

Son cœur battait si fort qu’elle crut qu’il allait lui sauter de la gorge. Le regard taquin qui se lisait sur ses traits bien dessinés, associé au contact de ses doigts étonnamment puissants, frappa Keigetsu de plein fouet, la laissant sous le choc.
— L-L-Laissez-m-moi…
— Te laisser ?
Keigetsu rassembla presque assez de forces pour le repousser, mais Keishou éclata de rire et la lâcha une seconde avant qu’elle n’y parvienne.
Puis il se tourna vers Leelee en haussant les épaules.
— Tu imagines une fille comme ça glisser un aphrodisiaque à quelqu’un ? À supposer qu’elle s’intéresse à quelqu’un, le plus qu’elle puisse faire, c’est dessiner des cœurs dans le coin de ses rouleaux et lui jeter des regards furtifs de loin.
— Je ne suis pas en désaccord, mais Dame Keigetsu n’est pas un jouet… en théorie. Je pense que vous avez assez joué avec elle.
— Pardon, Leelee ?! Es-tu censée me défendre ou me rabaisser ?! Que veux-tu dire par « en théorie » ?! Tu pourrais faire un peu plus d’efforts pour le contredire ! Je n’ai jamais dessiné de cœurs de ma vie !
Keigetsu n’était certainement pas aussi enfantine ; si elle trouvait un homme qui lui plaisait, elle laisserait tomber les cœurs et prendrait l’apparence d’une belle femme. Elle était bien la même fille qui avait autrefois pris possession du corps de Reirin et comploté pour séduire Gyoumei, au cas où quelqu’un l’aurait oublié. Elle aurait peut-être dû le faire valoir, mais comme cela aurait signifié avouer encore plus de ses méfaits passés, elle n’avait d’autre choix que de se taire.
— Mettons de côté ce petit interrogatoire ridicule…
— Après toutes ces taquineries, vous allez balayer ça sous le tapis ? !
— La vraie question est de savoir ce que Dame Houshun espérait accomplir en te faisant passer pour une prostituée.
Malgré tous ses cris, Keigetsu devait admettre que Keishou avait raison. Elle acquiesça.
— Je me posais la même question.
Ran Houshun avait toujours semblé si humble et compatissante. Même en supposant qu’elle méprisait Keigetsu au fond d’elle-même, pourquoi se donner la peine de mentir et de la dépeindre comme une dévoreuse d’hommes ? N’importe qui aurait été d’accord si elle s’était contentée de qualifier Keigetsu de « trop émotive » ou de « sans talent ».
— Kou Reirin est censée être proche de ses frères. Peut-être pensait-elle que vous impliquer tous les deux dans la rumeur aurait plus de chances de la faire réagir.
— C’est tout à fait possible. Pourtant… si elle a été assez intelligente pour ne pas laisser transparaître la moindre trace de sa vraie nature jusqu’à présent, quelque chose me dit qu’elle a un but plus précis… ou un objectif dans tout cela.
Une idée traversa l’esprit de Keigetsu tandis qu’elle observait Keishou froncer les sourcils et fredonner, plongé dans ses pensées. Il venait de dire que Houshun n’avait jamais laissé transparaître la moindre trace de sa véritable nature jusqu’à présent. Cela signifiait qu’il croyait qu’elle était la menteuse secrète et que Keigetsu était innocente — aussi simplement que s’il s’agissait d’une vérité évidente.
Un geste aussi simple suffit à submerger Keigetsu d’émotion. Elle dut cligner des yeux à plusieurs reprises pour reprendre ses esprits.
Pourquoi est-ce que tout le monde du clan Kou est comme ça ?
Le cri d’un homme interrompit brusquement le fil de ses pensées.
— Informez immédiatement Son Altesse. Dites à son page de transmettre notre message !
Keigetsu et ses compagnons se retournèrent alors que plusieurs hommes faisaient irruption dans la cour.
En y regardant de plus près, ils constatèrent que chacun d’entre eux portait un arc ou une épée. Leurs visages étaient enveloppés dans un tissu noir, comme s’ils formaient une bande de brigands, mais Keishou parvint à les identifier malgré leurs masques.
— S’agit-il des pages du magistrat et… des officiers de cérémonie ?
Le groupe comptait une poignée de pages solidement bâtis et deux hommes d’une carrure impressionnante. L’un était l’officier de cérémonie du clan Kin, Kin Eisen, et l’autre celui du clan Gen, Gen Eishou.
Keishou fit signe à Eisen, qui marchait plus lentement que le reste des hommes se dirigeant vers les appartements de Gyoumei.
— Quelle est la cause de toute cette agitation, seigneur Eisen ?
— Oh, mais c’est le seigneur Keishou. Il se trouve que nous avons un rapport urgent pour Son Altesse, répondit d’une voix grave et riche l’officier de cérémonie, qui arborait une barbe luxuriante et le charme d’un homme d’âge mûr. C’est moi qui devrais vous demander où vous étiez passé tout ce temps. Nous autres avons eu fort à faire depuis que ces bandits ont déposé une lettre pour le magistrat.
— Une lettre ? C’était une nouvelle pour Keishou.
Eisen baissa la voix et dit :
— Vous m’avez bien entendu. Il y a environ deux heures, le seigneur Koh a reçu une lettre du Village des Intouchables. De toute évidence, ce sont eux les auteurs de l’enlèvement de Dame Shu Keigetsu. Une épidémie sévit dans leur village, ils ont donc pris une otage pour exiger des herbes médicinales. Le message disait que si nous voulions récupérer Dame Shu Keigetsu, nous devions les rencontrer en secret dans la forêt près de la frontière et leur remettre des médicaments ainsi qu’un médecin.
Keishou, Keigetsu et Leelee échangèrent des regards écarquillés de surprise.
Les intouchables avaient donc sollicité l’aide du seigneur Koh ?
Je suis surprise qu’un seul des intouchables sache lire.
Avec un soupir, Keigetsu se remémora le jeune homme qu’elle avait aperçu à l’autre bout de son sort de flammes. Bien qu’il fût de basse extraction, il était assez beau pour rivaliser avec un acteur de la capitale impériale. Si elle se souvenait bien, Reirin l’avait qualifié de fils de l’ancien chef du village ; il était donc peut-être celui qui avait mené les négociations.
C’était lui qui avait informé Kou Reirin et le capitaine des Yeux de l’Aigle de l’épidémie, le visage blanc comme un linge. Il avait sans doute conclu que leurs propres efforts de soins ne suffiraient pas et s’était tourné vers la municipalité pour obtenir de l’aide. Ou, à en juger par le contenu supposé de la lettre, il avait peut-être choisi de leur renvoyer leurs menaces.
Pourtant… la chronologie ne tient pas la route.
La maladie s’était propagée aux alentours de l’appel de la flamme — ou, à tout le moins, quelque temps après l’enlèvement de « Shu Keigetsu ». Or, l’épidémie était désormais présentée comme la seule et unique raison de l’enlèvement.
— Le magistrat venait de lire la lettre et s’apprêtait à se précipiter seul dans la forêt…
Eisen poursuivit en donnant au trio dubitatif une brève explication de ce qui s’était passé. C’était la négligence de la commune qui avait permis à l’enlèvement d’avoir lieu. Rongé par la culpabilité, le seigneur Koh avait prévu de se précipiter directement dans la forêt pour mener les négociations en secret. Mais le hasard fit que les officiers de cérémonie avaient observé les préparatifs frénétiques du magistrat et de ses pages lors de leur patrouille du domaine.
Intrigués, les trois hommes s’étaient renseignés sur la situation, puis s’étaient immédiatement portés volontaires pour l’accompagner en tant que gardes personnels et témoins. Il y avait toujours un risque que ce soit un piège, après tout.
— Le seigneur Ran Rinki vous a cherché partout, mais vous n’étiez pas au poste de garde des officiers de cérémonie. Que diable faisiez-vous à un moment aussi critique ?
Il s’occupait de Houshun.
Tout s’explique maintenant.
Keigetsu et Keishou échangèrent une nouvelle série de petits hochements de tête. En d’autres termes, Houshun avait gagné du temps là-bas.
— Mon Dieu, j’ai terriblement honte d’avoir disparu au moment où l’on avait le plus besoin de moi. Mais s’il s’agissait d’une situation aussi « critique », le seigneur Eisen, n’est-ce pas notre devoir, en tant qu’officiers de cérémonie, de faire rapport directement à Son Altesse plutôt que d’agir de notre propre chef ? Keishou répondit à la pique de l’autre garde par un sourire.
Eisen ne se laissa pas déconcerter.
— Si l’épidémie était réelle, nous devions faire attention à ce que nous disions. Nous ne pouvions certainement pas laisser Son Altesse se porter volontaire pour participer aux négociations en personne. Et si le contenu de la lettre était faux, raison de plus pour ne pas lui fournir de fausses informations. Il esquissa même un sourire narquois et lança un regard accusateur à Keishou. Nous avons déjà perdu assez de temps avec de fausses pistes comme votre témoignage et le pompon Gen que nous avons trouvé sur la scène. Nous ne pouvions pas nous permettre de commettre d’autres erreurs. Mais franchement, qui aurait pu deviner que les intouchables du clan Shu étaient derrière l’enlèvement de leur Demoiselle ?
Il fit un signe amusé de la tête en direction de la silhouette de Gen Eishou qui s’éloignait, ayant pris le chemin du cloître sans lui.
— Les Gen sont furieux que quelqu’un ait failli réussir à les faire passer pour les ravisseurs. Il est déterminé à traduire les véritables coupables en justice depuis qu’ils se sont manifestés.
C’était une réaction tout à fait naturelle. Était-ce exagéré de supposer que les Ran avaient même pris en compte le comportement de Gen Eishou dans leur plan ?
— Quoi qu’il en soit, nous avons établi le contact avec l’un des bandits, et il a avoué à la fois l’enlèvement et la gravité de la maladie. Cela ressemble à un cas effroyable de dysenterie. Le magistrat s’occupe des détails des négociations en ce moment même, mais l’épidémie étant confirmée, il est devenu impératif que Son Altesse et la commune élaborent une stratégie pour gérer la situation. Le seigneur Eishou et moi-même avons interrompu les pourparlers pour faire rapport sans tarder.
En bref, le seul officier de cérémonie resté aux côtés du seigneur Koh était Ran Rinki.
Après avoir dégluti, Keigetsu intervint dans la conversation.
— Que comptez-vous faire après avoir fait votre rapport ? Quel genre de « stratégie » avez-vous en tête ?
Elle pouvait imaginer plusieurs façons de traiter un village infesté par la maladie et méprisé de surcroît. La négligence.
La quarantaine. Ou, au pire, l’incendie criminel.
La sueur lui coula le long du dos alors que toutes ces terribles possibilités lui venaient à l’esprit.
— Qu’adviendra-t-il de Shu Keigetsu ? Elle est toujours piégée dans le village.
— La décision finale appartient à Son Altesse, dit Eisen, haussant les épaules et inclinant légèrement la tête pour esquiver le reproche. Mais dans leur fureur, j’imagine que les Gen proposeront de réduire le Village des Intouchables en cendres.
— Et la Demoiselle ?!
— Comme je l’ai dit, c’est à Son Altesse d’en décider. Peut-être que voir « Kou Reirin » si bouleversée par le sort d’une autre Demoiselle a légèrement éveillé la conscience d’Eisen ; après cette réponse déconcertante, il coupa court à la conversation par une petite révérence et lui tourna le dos. Alors, si vous voulez bien m’excuser. Je crains que ce rapport ne soit urgent.
Hébétée, Keigetsu le regarda disparaître dans le cloître avec la démarche rapide d’un officier militaire.
— Ils nous ont eus, se lamenta Keishou, qui avait été abandonné par son compagnon de garde. Le contenu de la soi-disant lettre des bandits ne correspond pas aux faits. Elle a dû être falsifiée. Quelqu’un tente de manipuler le flux d’informations. Cela pourrait être le seigneur Koh lui-même… mais j’ai aussi des soupçons sur les Ran. Il pressa une main contre son front tandis qu’il mettait de l’ordre dans ses pensées. Le seigneur Rinki a prétendu m’avoir cherché, mais je ne l’ai jamais entendu m’appeler. C’est bien pratique que Dame Houshun se soit justement effondrée devant moi à peu près au même moment. Je parierais que le clan Ran est impliqué dans cette affaire. Il ajouta : Peut-être en sont-ils même les instigateurs.
Sa suggestion rappela quelque chose à Keigetsu.
— Le magistrat manipulait les pauvres villageois. Mais il semble qu’il y ait eu quelqu’un qui le manipulait aussi.
Quelqu’un avait placé un pompon pour perturber l’enquête. Il serait facile pour un Ran — un membre de l’un des cinq clans — de s’en procurer un.
— Allons dire à Son Altesse que les Ran sont peut-être en train de mijoter quelque chose, dit Keigetsu en s’accrochant au bras de Keishou. Il doit le savoir avant que les autres officiers de cérémonie ne commencent à lui raconter des mensonges. Ou qu’ils ne suggèrent quelque chose d’aussi horrible que de mettre le feu au village !
Dans la plupart des cas, personne n’oserait suggérer de mettre le village à feu et à sang alors qu’une Demoiselle s’y trouvait encore.
Mais en serait-il autrement si la victime potentielle était la tristement célèbre « rat d’égout » de la Cour des Demoiselles ?
Gyoumei savait que « Shu Keigetsu » était en réalité Kou Reirin. Il s’opposerait certainement à ce plan. Pourtant, il n’était pas encore empereur. S’il subissait des pressions de toutes parts pour l’abandonner — à savoir les trois clans Ran, Gen et Kin, ainsi que le magistrat qui détestait sa propre Demoiselle — son autorité de prince héritier suffirait-elle à l’emporter ?
— Nous devrions suivre les officiers de cérémonie dans ce…
— Non, nous ne pouvons pas. Keishou secoua la tête. Fait rare, ses traits étaient déformés par l’angoisse. Sur quoi pourrions-nous fonder nos affirmations ? Il y a des témoignages prouvant l’épidémie. En revanche, ton appel de flammes est notre seule preuve que la lettre ne reflète pas la réalité. Tu n’as tout de même pas l’intention de faire étalage de ta magie devant les officiers de cérémonie des autres clans ? Pour avouer la substitution ? demanda-t-il d’un ton sec.
Keigetsu eut du mal à trouver une réponse. Les cultivateurs taoïstes étaient la cible d’oppressions depuis le règne d’un empereur précédent. Personne n’était autorisé à prédire l’avenir ou à lancer des malédictions, à l’exception du chaman officiel de la famille impériale.
— Mais…
— Je ne dis pas qu’il ne faut pas en parler à Son Altesse. Mais ne fais rien de stupide devant les autres clans. Le prince ne resterait jamais les bras croisés pendant qu’ils réduisent le village en cendres. Je ne manquerai pas de lui parler du comportement suspect du clan Ran plus tard, en privé.
Plusieurs pensées se bousculaient dans l’esprit de Keishou. Finalement, après un bref moment d’hésitation, il fit une proposition :
— Dis… pourquoi ne pas abandonner l’idée de cette réception de thé ?
— Quoi ?
Il était difficile de croire qu’il s’agissait du même homme qui, quelques instants auparavant, l’avait encouragée avec tant d’enthousiasme à aller jusqu’au bout.
Keigetsu écarquilla les yeux de surprise, ce qui incita Keishou à expliquer sa position.
— Le but de la cérémonie du thé était d’anticiper les rumeurs concernant l’épidémie de dysenterie et de défendre la réputation de « Shu Keigetsu ». Il est trop tard pour cela maintenant que les autres officiers de cérémonie savent ce qui s’est passé. La nouvelle atteindra certainement le reste des Demoiselles avant le rassemblement de demain. Cela rendra leur attaque contre « elle » particulièrement féroce.
— Vous ne croyez pas que je puisse les tenir en bride ? demanda Keigetsu d’une voix tendue.
— Je ne te sous-estime pas. Je m’inquiète pour toi, dit Keishou en se penchant vers elle avec un air de frustration. Écoute. Comme nous l’avons vu à travers leurs méthodes jusqu’à présent, les frère et sœur Ran forment un duo rusé. Ils sont passés maîtres dans l’art de piéger leurs ennemis sans se salir les mains, poussant les autres à l’action par la seule force de leurs mots. La guerre de l’information est leur spécialité. Ce sera une bataille difficile à remporter pour toi.
— Il y a un instant à peine, vous me disiez de faire de mon mieux malgré tout.
— Oui, car il y avait encore une chance que les Gen ou les Kin soient les cerveaux de l’opération. À présent, nous avons pratiquement réduit le champ des suspects au clan Ran. Le pire adversaire possible !
Ses lamentations surprirent quelque peu Keigetsu, qui fronça les sourcils.
— Qu’y a-t-il de si terrible chez eux ? Les Ran sont un clan du bois, doux et intellectuel. Dans toute l’histoire du Royaume d’Ei, ils n’ont jamais été impliqués dans aucun crime ni aucune trahison. La famille compte peut-être quelques intrigants comme Ran Houshun, mais dans l’ensemble, ce sont des gens raisonnables.
— Tu ne comprends pas. Ce qui les rend si terrifiants, c’est qu’ils n’ont jamais été pris sur le fait ! rétorqua Keishou, la laissant sans voix.
Juste.
C’était peut-être bien la bonne façon de voir les choses. Remarquant que Keigetsu était tombée dans le silence, Keishou adoucit le ton en signe de concession.
— Peut-être que le seigneur Rinki et Dame Houshun sont les seuls à être sournois, et que le reste du clan Ran est aussi doux et intellectuel que le disent les rumeurs. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le moment de les contrarier. La récolte approche à grands pas.
La coutume voulait que les Kin soient associés à l’automne, mais en réalité, les vedettes de la saison étaient les Ran, qui possédaient la plus grande ceinture agricole de tout Ei. Agriculteurs chevronnés sous le patronage du bois, le rendement des récoltes du clan Ran dépassait de loin celui de toutes les autres régions. En cas de conflit entre la famille impériale et le clan Ran, l’approvisionnement alimentaire de tout le royaume serait menacé.
— Mais… ce sont les Ran qui sont en tort ici, donc la famille impériale serait en droit de…
— Ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent dans le monde de la politique. Bien sûr, je ne prétendrais jamais que les Ran détiennent plus de pouvoir que la famille impériale. Mais si nous devons dénoncer le clan Ran, nous devons faire attention à la manière dont nous nous y prenons. Keishou s’accroupit pour se mettre à la hauteur des yeux de Keigetsu. Je préfère ne pas te confier la direction d’une affaire que même Son Altesse aurait du mal à gérer. Laisse-nous nous occuper du reste.
Son ton était sincère, sans la moindre trace d’irrespect.
Leelee, qui avait écouté leur échange, intervint avec hésitation.
— Vous devriez accepter son offre, Dame Keigetsu. Je suis d’accord que c’est un peu trop vous demander. Je veux dire, comment aurions-nous pu savoir que la « vertueuse » Dame Houshun cachait de tels secrets ? Il vaudrait mieux abandonner et laisser Son Altesse et Maître Keishou…
— Non merci.
Keigetsu serra brusquement les poings, lançant un regard noir à Keishou et Leelee.
— Je vais organiser cette réception de thé.
— Écoute. Si tu crains d’enfreindre les ordres de Son Altesse, je prendrai la responsabilité de convaincre…
— Ce n’est pas le problème ! Lorsque Keishou tendit la main pour lui donner une petite tape apaisante sur l’épaule, elle repoussa sa main d’un geste brusque. Pourquoi la victime devrait-elle être celle qui cède ? Pourquoi ne pourrais-je pas riposter ? Ce serpent cherche à me détruire et à réduire tout un village en cendres. Comment voulez-vous que je reste les bras croisés ?!
Il n’y a pas si longtemps, c’était elle qui avait des doutes au sujet de la réception de thé, mais à présent, elle sentait un feu faire rage au plus profond d’elle-même — presque comme le bois de chauffage que Kou Reirin avait brandi dans sa danse quelques jours auparavant. Keigetsu crut enfin à son message : avec un feu dans le cœur, elle pouvait vaincre n’importe quel ennemi.
— Oh, la ruse du clan Ran est-elle censée faire peur ? Une idiote comme moi n’en sait rien ! La diplomatie est difficile ? On s’en fiche ! Je ne connais rien à la politique ! Mais il y a une chose que je sais. Keigetsu pointa son doigt vers la poitrine de Keishou, en insistant soigneusement sur chaque mot. En ce moment même, quelqu’un cherche à me calomnier et à me ruiner, ainsi que la Demoiselle qui a pris mon apparence. Je ne vais pas laisser faire ça.
Au fond d’elle-même, une partie d’elle-même était consternée d’avoir dit quelque chose d’aussi irréfléchi dans le feu de l’action.
En même temps, une autre partie d’elle-même lui disait : Dis donc, Kou Reirin. Je comprends enfin pourquoi tu peux être si imprudente.
En effet. Keigetsu comprit enfin.
Kou Reirin était aimée de tous. Protégée par tous. Elle avait tant d’hommes gentils et fiables pour chanter ses louanges et renforcer sa confiance. Le cœur gonflé d’espoir, elle s’était alors mise en tête de se montrer à la hauteur de leurs attentes — pour finalement se voir ravir cette opportunité. Tout cela provenait d’une bonté sans bornes appelée « sollicitude ».
Au fond de lui, il ne croit pas en moi du tout…
Keigetsu avait toujours rêvé de ce que ce serait d’être aimée. Elle avait rêvé d’être entourée de gens qui s’inquiéteraient pour elle et la protégeraient, imaginant à quel point cela devait être doux et troublant. C’est pourquoi, il y a longtemps, elle avait essayé de s’approprier cela.
Mais maintenant que quelqu’un s’inquiétait pour elle pour la première fois — et la retenait par cette sincère sollicitude —, elle changea d’avis. Elle détestait cela. Elle ne voulait pas rester les bras croisés et laisser quelqu’un la protéger.
Elle avait sa fierté. Elle avait une raison de se battre. Elle avait quelque chose qu’elle voulait gagner. Elle voulait marcher de ses propres pieds !
Était-ce l’influence de Kou Reirin ? Keigetsu pensait qu’elle ne comprendrait jamais l’esprit d’indépendance inhérent aux types de la terre, et pourtant, elle en faisait elle-même l’expérience.
— Écoutez-moi ! Comme nous venons de le voir, Ran Houshun est déjà en train de raconter à tout le monde à quel point je suis une femme ignoble. Que j’organise la réception de thé de demain ou que je m’enfuie, cela ne changera rien au mal qu’elle a fait. De toute façon, Dieu sait que Shu Keigetsu était la grande méchante de la Cour des Demoiselles bien avant qu’elle ne lance ces rumeurs.
Keigetsu esquissa un sourire cynique, se tournant d’abord vers Keishou, abasourdi, puis vers Leelee.
— J’ai insulté mes consœurs, levé la main sur mes dames d’honneur et tourmenté les eunuques. J’ai colporté des ragots, j’ai fait de la lèche aux puissants et — pour couronner le tout — j’ai failli pousser Kou Reirin vers la mort. Puis j’ai usurpé son corps et comploté pour séduire Son Altesse ! Mais vous savez quoi ? Au moins, j’ai toujours risqué ma propre vie pour le faire !
Dans le feu de l’action, elle laissa échapper tous les crimes qu’elle avait réussi à cacher à Keishou. Mais cela importait peu. Le feu qui brûlait dans son cœur se propagea à tout son corps en un clin d’œil, faisant rage comme un brasier.
— Et Ran Houshun, alors ? Elle ne fait que parler — une malfaiteuse qui n’a pas le courage de se salir les mains. Je suis peut-être une méchante sans talent et incompétente, mais je suis quand même bien au-dessus d’elle. Je vais profiter de cette réception de thé pour lui donner une leçon.
— Je ne pense pas qu’il existe un classement des méchantes…, marmonna Leelee, exaspérée.
— Oh, tais-toi, rétorqua Keigetsu en lui lançant un regard noir, puis elle fit demi-tour.
— Quoi… Dame Keigetsu ! s’écria Keishou.
— J’ai déjà pris ma décision. Allez rejoindre le débriefing des officiers de cérémonie et recueillez des renseignements. Ignorant ses tentatives pour l’arrêter, elle se précipita vers ses appartements privés.
— Dame Keigetsu ! s’écria Leelee en se dépêchant de la rattraper par derrière. Je suis ravie de voir que vous êtes si motivée… ou plutôt, je comprends votre point de vue en tant que membre de la faction Shu, mais qu’avez-vous exactement l’intention de faire ?
— Voyons voir… Si j’étais la même qu’il y a quelques mois, je hurlerais peut-être à pleins poumons et plaquerais Ran Houshun au sol, ou peut-être que je lui mettrais un coup de poing au visage, casserais un pot, donnerais des coups de pied à une dame de la cour de Ran, ou recourrais au chantage financier…
— Pourquoi avez-vous toute une liste de coups bas prêts à être utilisés ?! Vous ne ferez rien de tout ça ! Vous êtes Dame Kou Reirin maintenant, vous vous souvenez ?!
— Je le sais.
Keigetsu se creusa la tête de toutes ses forces tandis qu’elle se précipitait dans le cloître. Quel serait le meilleur moyen de se venger de Ran Houshun sans nuire à la réputation de Reirin ? Non, oublie la vengeance — elle devait d’abord réfléchir à la manière de neutraliser les attaques de l’autre fille.
Ran Houshun tentait de répandre un scandale au sujet de Shu Keigetsu. Son but ultime était probablement de voir le village réduit en cendres, et pour cela, elle devait convaincre tout le monde qu’il n’y aurait aucune perte à tuer une méchante comme Shu Keigetsu dans la fusillade.
Elle s’était donnée beaucoup de mal pour dépeindre Keigetsu comme une « croqueuse d’hommes » dans ses tentatives de discréditer la Demoiselle Shu. Il devait y avoir une bonne raison à cela. Nul doute qu’elle comptait également attaquer sous cet angle pendant la réception de thé.
—Elle a dit qu’elle pourrait leur glisser un aphrodisiaque.
— …
Portant une main à son menton, Keigetsu réfléchit à ses options. Elle ne savait pas dans quelle mesure elle serait capable de mener la conversation. Mais dans l’état actuel des choses, elle n’avait d’autre choix que de se jeter à l’eau.
Dès qu’elle fut de retour dans sa chambre, elle donna un ordre à sa servante et à Tousetsu, qui s’étaient affairés avec diligence aux préparatifs.
— Leelee. Tousetsu. Fouillez immédiatement les affaires de Kou Reirin. Il y a quelque chose que j’ai besoin que vous prépariez pour moi.
Le ton inhabituellement solennel de sa voix fit se mettre au garde-à-vous Leelee et Tousetsu, qui échangèrent ensuite un regard perplexe.
***
C’est l’heure.
De doux rayons de soleil filtraient dans la pièce. Keigetsu contempla les élégants arrangements de fleurs sauvages ainsi que les pâtisseries et les assiettes si joliment disposées sur la table.
Que la fête commence.
C’était l’heure paisible d’une matinée un peu trop précoce pour être considérée comme midi. Les nuages voilant le soleil privaient cette matinée d’été de sa douceur habituelle, mais cette chaleur moins intense était préférable pour des femmes de la noblesse qui s’aventuraient rarement à l’extérieur.
C’est ainsi que les Demoiselles allaient approfondir leurs liens tout en savourant un sentiment modérément dosé d’« aventure » — tel était du moins l’esprit voulu pour cette réception de thé organisé au cours de cette excursion. Aujourd’hui, cependant, aucune des Demoiselles n’arriverait avec de telles intentions. Bien que Gyoumei eût demandé cette réunion pour rassurer les autres filles, personne ne comptait vraiment sur un tel résultat. Selon Keigetsu, prendre le thé avec l’ennemi n’était pas un moyen de se détendre.
Ce qui allait se dérouler n’était qu’un immense jeu psychologique entre femmes et un concours de calomnies sous le couvert de la convivialité.
— Les Demoiselles sont arrivées, annonça gracieusement Tousetsu depuis sa place près de la porte.
Pendant un bref instant, Keigetsu pinça les lèvres en une fine ligne.
— Bonjour, Dame Reirin.
— Bonjour. Je vous remercie de votre invitation.
— Bonjour. Merci de nous avoir toutes réunies.
Les Demoiselles entrèrent les unes après les autres par la porte ouverte.
La première fut Kin Seika, le visage parfaitement maquillé et ses boucles lâches relevées en un chignon glamour.
Vint ensuite Gen Kasui, qui entra dans la pièce avec la brusquerie d’un officier militaire et sans la moindre trace d’émotion.
La dernière à arriver fut Ran Houshun, qui faisait penser à un petit animal par la façon dont elle cachait nerveusement la partie inférieure de son visage.
Laissant leurs dames d’honneur s’aligner contre les murs, le trio se tint devant la table ronde dressée pour elles.
— Veuillez vous asseoir, dit Keigetsu, raffermissant sa résolution tandis qu’elle s’adressait à elles de la voix la plus douce qu’elle pouvait trouver.
Les trois Demoiselles la remercièrent brièvement avant de prendre place. Ainsi, la réception de thé avait commencé. Les Demoiselles échangèrent de brefs regards en tirant leurs chaises. Une excitation évidente brillait dans chacun de leurs yeux.
Il n’y avait aucun doute à ce sujet : elles savaient toutes.
Les Demoiselles devaient en avoir assez de cette période imprévue d’isolement qui avait suivi l’enlèvement, passant leur rare sortie enfermées dans leurs chambres sans même un seul banquet pour rompre la monotonie.
Ajoutez à cela la lettre des bandits et la nouvelle de la maladie, et leur appétit avait dû être aiguiser autant qu’un festin somptueux à la fin d’un jeûne.
Quand, comment et par qui le sujet serait-il abordé ? Keigetsu pouvait lire le calcul et l’exaltation dans les regards qui croisèrent le sien l’espace d’un instant.
— Dites, Dame Reirin…
— Je m’excuse d’avoir choisi un moment un peu trop tôt pour le déjeuner. J’ai pensé qu’il valait mieux faire cela quand il ne faisait pas encore trop chaud… J’ai préparé quelques rafraîchissements légers, alors servez-vous, annonça Keigetsu, coupant la parole à Seika dès qu’elle ouvrit la bouche. C’était elle qui menait la danse ici.
Si Keigetsu l’avait interrompue sous sa propre forme, Seika aurait certainement froncé ses sourcils bien dessinés. Cependant, lorsque ces mots sortirent de la voix polie et douce de Kou Reirin, aux traits éthérés, celle-ci cacha sa bouche derrière son éventail comme si elle avait honte d’avoir parlé avant l’hôtesse, se contentant de répondre :
— Je vous prie de m’excuser.
En adressant un sourire à Seika, Keigetsu perçut même en retour un tout léger soulagement.
Oh… C’est ça, pensa-t-elle. C’est ça que ça signifie d’être « Kou Reirin ».
À coup sûr, la Demoiselle elle-même — la naturellement belle Kou Reirin — n’avait aucune idée à quel point elle enchantait les gens autour d’elle. Mais Keigetsu le savait. Elle le savait parce qu’elle avait regardé le papillon avec envie depuis qu’elle-même avait été raillée comme un rat d’égout.
La beauté était un don. Sa simple présence suffisait à attirer le regard et à émouvoir le cœur. Un seul mot sorti de ses lèvres ou un simple regard de ses yeux pouvait affirmer une domination d’une force bien plus grande que Reirin ne le réalisait.
En ce moment, je suis Kou Reirin. Tout ira très bien pour moi, se dit Keigetsu, puis elle esquissa ce sourire placide qui criait tout haut « Kou Reirin ».
— J’imagine que vous avez perdu l’appétit à cause de cette longue période de temps chaude et humide. Je nous ai préparé un apéritif pour commencer. Keigetsu désigna un bol en porcelaine blanche au milieu de la table, vers lequel les autres Demoiselles se penchèrent avec intérêt.
— Oh là là. Est-ce que c’est… du vin de raisin ?
En matière d’apéritifs que les femmes sirotaient avant les repas ou les cérémonies, le vin de fruits à base de prunes ou d’abricots marinés était traditionnel dans le royaume d’Ei. Pourtant, ce qui remplissait le grand bol devant elles était un liquide rouge-violet qui brillait comme une gemme. De plus, une généreuse portion de tranches de fruits frais non pelés, comme des agrumes, des grenades et des raisins, flottait à la surface pour lui donner une touche de couleur supplémentaire.
Les yeux des Demoiselles s’illuminèrent alors que chaque Demoiselle prenait une gorgée de la coupe qui lui était servie plusieurs épices au vin en plus des fruits.
— Quel délice exquis !
Tandis qu’elles enchaînaient les compliments raffinés, Keigetsu les observait derrière son sourire.
J’ai toujours détesté ce genre de conversations. Je n’en ai jamais compris l’intérêt.
C’était pareil pour les critiques de poésie ou de broderie. On pourrait croire qu’un simple « C’est très joli » suffirait, mais une Demoiselle devait exprimer son avis d’une manière révélant sa culture et la finesse de sa sensibilité, au point que sa valeur en tant que femme semblait jugée à l’aune de son éloquence. Ainsi, Keigetsu avait longtemps brûlé de jalousie chaque fois que Reirin ou Seika formulait une remarque brillante, et elle avait ricané de soulagement lorsque Kasui ou Houshun laissait échapper un commentaire creux.
Ce n’était que maintenant qu’elle réalisait à quel point elle avait été puérile.
Leur capacité à prononcer des paroles sophistiquées était secondaire. Quand ces Demoiselles représentaient chacune leur clan, où se situaient-elles dans ces guerres d’information déguisées en cérémonies du thé ou en réunions poétiques ? Quelle impression cherchaient-elles à donner à leur entourage ? Voilà ce qu’il importait réellement de discerner.
— Est-ce que je décèle du clou de girofle, de la cannelle, de l’anis étoilé et du fenouil ? Je vois que vous avez ajouté plusieurs épices au vin, en plus des fruits. J’adore le parfum délicat du fenouil depuis mon enfance.
Seika, par exemple, ne se contentait pas d’afficher son sens aigu du goût avec cette remarque.
Elle affirmait qu’elle s’y connaissait bien en produits commerciaux et que la grande fortune du clan Kin lui avait donné accès à des articles de luxe comme les épices dès son plus jeune âge.
— Oh. Y a-t-il aussi du miel dedans ? C’est sucré et ça se boit facilement, mais ce n’est pas aussi écœurant que la plupart des vins de fruits. La Digne Épouse n’est pas très friande de sucreries, mais je suis sûre que même elle pourrait apprécier cela. J’aimerais pouvoir en ramener en souvenir.
L’appréciation de Kasui n’était pas aussi superficielle qu’elle en avait l’air. Elle sous-entendait que la Demoiselle et la Consort du clan Gen entretenaient des relations suffisamment bonnes pour qu’elle pense encore à son tuteur alors qu’elle était si loin de chez elle.
— Waouh, c’est tellement bon ! C’est un délice qui met l’eau à la bouche…
Et puis il y avait Ran Houshun, qui gesticulait de manière adorable en pressant ses mains contre ses joues.
Ses dames d’honneur gloussèrent devant ses pitreries.
— Madame, quelle petite sotte ! Ce n’est pas convenable.
— Hrk… Je suis désolée.
Houshun prit un air de chiot battu.
— Mais c’est vraiment bon. Vous devriez toutes y goûter !
Vous voyez ? Je le savais, pensa Keigetsu.
Ran Houshun, l’ingénue adorée de ses dames d’honneur — c’était le personnage qu’elle voulait incarner.
En y regardant de plus près, même les villageoises venues aider aux préparatifs de la réception de thé souriaient tendrement à cette Demoiselle innocente. C’étaient ces mêmes femmes qui avaient réservé un accueil carrément glacial à « Shu Keigetsu ».
Parmi toutes ces fières nobles, la jeune Ran était « celle » qui était accessible, celle qui incitait les autres à veiller sur elle.
C’était le genre de comportement qui ne pouvait que plaire aux femmes du territoire du sud, qui appréciaient l’affabilité chez leurs proches. En ayant sans doute pris cela en compte, Houshun jouait probablement encore plus que d’habitude de son côté enfantin. Elle essayait de faire comprendre à tout le monde que c’était elle qui avait conquis le plus de cœurs lors de cette excursion.
— Je vois que vous êtes très appréciée où que vous alliez, Dame Houshun, la taquina Keigetsu, en prenant soin de ne pas paraître sarcastique.
Houshun rougit et agita les mains dans tous les sens.
— Non, euh… J’ai simplement profité de la gentillesse des habitants, c’est tout. Je leur suis vraiment reconnaissante d’avoir rendu mon séjour si agréable.
Elle fit suivre cette réponse humble en plaquant ses deux mains sur sa bouche, comme si elle réalisait qu’elle avait mal choisi ses mots.
— Oh ! Je dois m’excuser. Je ne devrais pas dire que ça a été « agréable » … Il y a Dame Keigetsu dont il faut s’inquiéter, bien sûr, et je suis sûre que vous avez été morte d’inquiétude pour votre grand frère.
C’était impressionnant de voir avec quel naturel elle avait orienté la conversation vers l’enlèvement de « Shu Keigetsu ».
Gen Kasui se jeta sur le sujet comme si elle avait attendu son heure.
— À ce propos, Dame Reirin. Vous en avez peut-être déjà entendu parler, mais les officiers de cérémonie ont apporté de nouvelles informations concernant l’enlèvement de Dame Keigetsu.
Il était rare de la voir prendre les devants dans une conversation. Si elle se montrait si loquace, c’était parce que, jusqu’à la nuit précédente, des soupçons pesaient sur les Gen, que l’on soupçonnait d’être à l’origine de l’enlèvement en raison du pompon abandonné.
Elle espérait dissiper les doutes pesant sur son clan en déclarant haut et fort que les véritables coupables étaient les intouchables du territoire du sud.
Peut-être était-ce son caractère trop sérieux qui parlait, ou peut-être sa loyauté envers son clan, mais Kasui semblait plutôt bouleversée par les soupçons de manigances de la part des Gen. Bien qu’elle gardât la voix basse, on y percevait une pointe d’impatience.
— Hier soir, les intouchables ont déposé une lettre. Ce sont les habitants de cette même commune qui ont enlevé Dame Keigetsu.
Kasui donna une explication concise de ce qu’elle savait.
D’après la lettre, une épidémie sévissait dans le village, et ses habitants avaient enlevé Shu Keigetsu pour mettre la main sur des médicaments.
Le magistrat était immédiatement parti négocier, emmenant avec lui les officiers de cérémonie comme témoins et gardes.
— J’ai entendu la même chose de la part d’oncle Eisen. Le chef des bandits s’est présenté aux négociations et a attesté de l’horreur de cette épidémie. Les officiers de cérémonie sont retournés directement auprès de Son Altesse pour lui faire part de la situation, et ils discutent actuellement de la manière de réagir, s’empressa d’ajouter Seika — sans doute pour montrer que le clan Kin était lui aussi au courant des événements actuels.
— Mon frère faisait partie des officiers de cérémonie qui ont assisté aux négociations… Il a dit que le bandit s’était mis en rage et avait attaqué le magistrat peu après le départ des officiers Kin et Gen. Les pages n’ont eu d’autre choix que de, euh, le neutraliser, dit Houshun d’un air désolé. Quelle pensée horrible.
C’était manifestement pour lui faire taire la bouche ! Keigetsu dut se retenir de crier.
Si elle n’avait pas appris la vérité grâce à son appel de flammes, elle aurait pu elle-même se laisser berner par les mensonges de Houshun. Le numéro de « petite bête » mignonne de la Demoiselle avait fait forte impression.
— Je n’aurais jamais deviné qu’une maladie était la raison derrière l’enlèvement de Dame Keigetsu… C’est déjà assez effrayant d’être kidnappée. À quel point doit-elle être désemparée, prise au piège au milieu d’une épidémie ? La voix tremblante, Houshun cacha ses yeux derrière ses manches. Et en plus, c’est la dysenterie… Mon frère m’a dit que dans les régions ravagées par la maladie, les cadavres exposés aux flux constants d’excréments humains peuvent gonfler et exploser à cause de la puanteur. Parfois, des hordes d’insectes sortent en rampant des restes. Si moi, je voyais ça de près… mon Dieu, je pense qu’une pleurnicheuse comme moi perdrait la tête.
Sa description était suffisamment macabre pour faire monter en flèche le dégoût, jusqu’alors vague, des Demoiselles à l’égard de la dysenterie.
Sans surprise, Seika — qui adorait la beauté et méprisait la saleté par-dessus tout — semblait perdre patience face à Houshun qui reniflait et à ses remarques dégoûtantes.
— Pourriez-vous s’il vous plaît vous abstenir de tenir de tels propos répugnants pendant que nous mangeons ? Et vous devriez vraiment faire quelque chose pour votre habitude de pleurer pour un rien.
— D-désolée… J-je me sens juste tellement mal pour Dame Keigetsu… Houshun se recroquevilla sur elle-même, les épaules tremblantes de peur. Le magistrat de la commune a été attaqué, et les Gen ont été accusés à tort, alors j’ai entendu dire que les deux camps avaient hâte de réduire le village en cendres. Personne ne se soucie même du fait que Dame Keigetsu soit encore là-dedans. Son Altesse est d’avis que nous devrions envoyer une équipe de reconnaissance pour évaluer la situation d’abord, mais cette simple suggestion me fait me sentir t-tellement, tellement mal pour elle…
La voir s’étrangler et répéter sans cesse ce sentiment enfantin de « je me sens mal » était une abomination pour Seika. Plus Houshun se montrait compatissante envers « Shu Keigetsu », plus elle poussait l’autre Demoiselle à jouer le rôle de la méchante par pure méchanceté.
— « Je me sens mal », c’est tout ce que vous avez à dire ? Vous n’êtes pas une enfant. Shu Keigetsu est une Demoiselle tout comme nous, et on attend d’une Demoiselle qu’elle place sa noblesse au-dessus de tout. Elle ferait mieux de mourir dans un incendie plutôt que de succomber à une maladie aussi répugnante.
Kasui se pencha en avant.
— Je dirais que la brûler vive est un peu… lâcha-t-elle, avant de se caler à nouveau dans son fauteuil comme si elle avait honte de son comportement. Non, vous avez raison. Si l’honneur ou la loyauté d’une personne sont bafoués, le seul recours est de périr dans les flammes. C’est ainsi que cela doit être… et nous, les Demoiselles, devrions l’accepter, murmura-t-elle en baissant la tête. On aurait presque dit qu’elle essayait de se convaincre elle-même.
Tout le monde semblait perplexe face à son soudain accès de nervosité, mais lorsque Kasui releva la tête, elle arborait son expression impassible habituelle.
— Ce qui m’inquiète le plus, c’est que Dame Keigetsu puisse ramener la maladie au village ou à Son Altesse. Bien que mon cœur aille vers elle et les intouchables, il est peut-être plus miséricordieux de les brûler vifs et d’en finir ainsi plutôt que de les accabler du péché de propager une épidémie.
Le désir du clan Gen de brûler le village en représailles aux calomnies a sans doute influencé ses actions. Elle invoqua la vie de Gyoumei et des villageois plutôt qu’une notion abstraite comme la « noblesse », conférant ainsi davantage de légitimité à l’idée de mettre le feu aux lieux alors que Shu Keigetsu s’y trouvait encore.
— La loyauté d’un Gen est irréprochable. Nous ne resterions jamais les bras croisés en laissant un malheur s’abattre sur les Cieux. Si cela devait se produire dans le nord, nous ordonnerions au magistrat de mettre le village à feu et à sang sans même attendre l’inspection. Diriger le peuple exige parfois de prendre des décisions difficiles.
— Mais ce serait horrible de mettre le feu avant même de savoir ce qui lui est arrivé…, marmonna Houshun en signe de protestation.
— Si elle est toujours en bonne santé, elle pourra rejoindre l’équipe d’avant-garde et s’enfuir. Si elle est indisposée par la maladie, alors elle restera sur place et brûlera, dit Seika sans détour. C’est la même chose que le Jugement du Lion.
— J’espère seulement que Dame Keigetsu n’est pas tombée malade, ajouta Kasui.
Au moment où elle exprima ce souhait, une atmosphère sous-jacente de « Si elle a contracté la dysenterie, Shu Keigetsu doit périr dans les flammes » envahit la pièce.
Je suis impressionnée, se dit Keigetsu en ajustant sa prise sur son éventail rond.
Jusqu’à présent, Houshun était restée cohérente dans son soutien à « Shu Keigetsu ». Pourtant, ce faisant, elle avait incité Seika et Kasui à s’opposer à elle, orientant ainsi la conversation dans la direction qu’elle souhaitait.
— Je-je suppose que oui. Ce qui importe le plus, c’est que Dame Keigetsu reste en bonne santé… Je suis sûre qu’elle saura jouer ses cartes avec les bandits pour assurer sa sécurité…
De plus, elle se mit à marmonner de telles assurances comme si elle essayait de s’en convaincre elle-même.
— Je vous en prie, renifla Seika, comme on pouvait s’y attendre, dubitative face à une telle affirmation.
— Vous semblez avoir une confiance incroyable en Dame Keigetsu. Je ne me souviens pas qu’elle ait déjà su jouer ses cartes, à part lors de ses danses pour la Fête des Fantômes et la pré-célébration.
— Oh, euh… Ce n’est pas ce que je voulais dire… Houshun s’interrompit, désemparée, puis jeta un coup d’œil vers Keigetsu — ou « Kou Reirin », en l’occurrence. Dame Keigetsu, euh…
Ah, voilà donc son jeu. Keigetsu comprit enfin ce que Houshun essayait de faire. Derrière elle, elle sentit Tousetsu et Leelee se crisper très légèrement. Eux aussi avaient dû deviner l’objectif de Houshun en abordant « Kou Reirin » l’autre soir.
— Allez-y, Dame Houshun, l’encouragea Keigetsu, s’efforçant de donner à sa rivale la permission de parler. Si vous avez quelque chose à dire, n’hésitez pas. Ne vous souciez pas de moi.
Elle était déterminée à jouer le jeu jusqu’à ce qu’elle ait vidé jusqu’à la dernière goutte de pus de l’abcès.
— Euh, j’en ai parlé à Mlle Reirin auparavant, mais Dame Keigetsu semble manquer… d’inhibition. Euh, en ce qui concerne les hommes, je veux dire.
Les mots suivants que Houshun laissa échapper ne furent guère surprenants.
— « Manque d’inhibition » comment ça ?
— Que voulez-vous dire ?
Intrigués, Seika et Kasui mordirent à l’hameçon. C’était un angle d’attaque inédit contre la Demoiselle Shu.
Houshun fit d’abord mine de refuser de répéter. Ce n’est qu’après s’être donné pour excuse les questions insistantes de Seika et Kasui qu’elle se mit à parler, les yeux baignés de larmes de panique.
— Il semblerait que Dame Keigetsu ait un penchant pour les hommes virils… Je l’ai souvent surprise en train de reluquer les officiers de cérémonie.
— Vous n’êtes pas sérieuse. Seika la balaya d’un rire. Même moi, je sais qu’elle a un faible pour les beaux hommes. Ce n’est pas seulement Son Altesse — elle ne peut même pas détacher son regard du capitaine des Yeux de l’Aigle. Mais ça s’arrête là, n’est-ce pas ? C’est une lâche qui n’a rien pour elle à part une fierté démesurée. Elle n’aurait jamais le courage de séduire quelqu’un.
C’était censé être une critique sans concession, mais c’était néanmoins une observation perspicace.
Tandis que Keigetsu observait Seika avec des sentiments contradictoires, le visage de Houshun s’assombrit.
— Vous auriez raison si elle se contentait de les reluquer. Mais…
— Mais quoi ?
— Je l’ai entendue parler toute seule une fois. Elle a dit qu’… elle allait profiter de sa position d’hôtesse pour leur glisser un aphrodisiaque.
Aphrodisiaque. Ce terme vague et obscène fit forte impression en résonnant dans la pièce en plein jour.
— Avez-vous dit « aphrodisiaque » ? Kasui fronça les sourcils, consternée. N’est-ce pas là un objet de légende depuis longtemps enterré aux côtés des arts mystiques païens ? Voulez-vous dire que ces choses-là existent vraiment ?
— Je ne sais pas. Mais… la rumeur veut que le père de Dame Keigetsu fût un homme étrange qui aspirait à devenir un cultivateur taoïste. Alors peut-être…
Même un mensonge éhonté semblait plausible lorsqu’il contenait un soupçon de vérité. En se remémorant la raison pour laquelle Keigetsu était considérée comme la fille de rang le plus bas du clan Shu, les Demoiselles commencèrent lentement à prendre au sérieux les affirmations de Houshun.
— En supposant que les aphrodisiaques existent bel et bien, pourquoi en glisser un aux officiers de cérémonie et pas à Son Altesse ? demanda Seika. Ça n’a aucun sens.
— Je me suis posé la question aussi, mais c’est ce qu’elle m’a dit…
— Qu’a-t-elle dit exactement ? insista Kasui.
— Euh… Qu’elle voulait profiter de sa position d’hôtesse pour glisser à ces virils officiers de cérémonie un aphrodisiaque. Et que si elle devait finir par être la la Consort de plus bas rang, à qui l’on pourrait « offrir » n’importe quoi, elle aurait bien le droit de s’amuser un peu…
La raison pour laquelle elle avait raconté exactement la même histoire qu’elle avait racontée à « Kou Reirin » la nuit précédente était sans doute pour éviter d’exagérer les détails et de créer des incohérences. Tant qu’elle restait simple, il ne lui resterait plus qu’à placer plus tard une fiole suspecte dans la chambre de Keigetsu.
— Pourquoi vous a-t-elle choisie vous pour vous confier cela ?
— Je… je ne pense pas qu’elle me considérait comme une Demoiselle à part entière… Agrippant ses manches, Houshun pressa ses mains contre sa poitrine. Au début, je l’ai juste entendue parler toute seule par hasard, mais elle a continué même après avoir remarqué ma présence. Je suis une lâche, comme vous le savez toutes, et je suis toujours très nerveuse, alors peut-être pensait-elle que je serais facile à manipuler. En fait, quand j’ai essayé de la réprimander, elle m’a menacée de garder le silence sur toute cette histoire et en est restée là.
Les autres Demoiselles sombrèrent dans un silence troublé après qu’elle eut livré cette « confession ». Tout le monde savait, à la Cour des Demoiselles, que Shu Keigetsu était du genre à lancer des regards noircis aux Demoiselles qu’elle jugeait supérieures à elle et à mépriser celles qu’elle considérait comme inférieures. Il était tout à fait plausible qu’elle ait trouvé un aphrodisiaque parmi les affaires de son défunt père, qu’elle ait perdu tout semblant de maîtrise de soi sous l’effet du soulagement d’être de retour dans son ancienne demeure, et qu’elle se soit vantée de ses manigances auprès de l’impuissante Ran Houshun sans la moindre prudence.
Même les femmes de la ville qui se tenaient en retrait dans un coin commencèrent à chuchoter entre elles.
— Je n’en reviens pas. Comment une femme peut-elle être aussi effrontée ?
— Mais ce n’est pas si invraisemblable. Vous savez comment elle est…
— Je me sens vraiment mal pour la pauvre Demoiselle Ran.
Observer leur hostilité envers Shu Keigetsu ne fit que renforcer les soupçons de Seika et Kasui. La plupart des habitants de la ville ne regarderaient pas d’un œil aussi froid la Demoiselle de leur propre domaine.
Peut-être, alors, leur ressentiment à son égard provenait-il de quelque chose d’inconnu des autres clans — par exemple, son comportement avant de rejoindre la Cour des Demoiselles. Ou peut-être avait-elle vraiment essayé de glisser un aphrodisiaque à quelqu’un lors de cette excursion.
— Vous n’êtes pas sérieuse, murmura Seika pour la deuxième fois.
C’était la même chose qu’elle avait dite plus tôt, mais la cible de son indignation était passée de Houshun à Keigetsu.
Les descendants de la lignée principale du clan Kin accordaient une grande importance à la fierté et détestaient les coups bas.
Elle trouvait tout à fait inacceptable qu’une autre Demoiselle complote pour s’amuser avec d’autres hommes et emploie des moyens aussi louches qu’un aphrodisiaque pour y parvenir.
— Si c’est vrai, Shu Keigetsu est la pire des pires.
— Euh, mais ce n’est pas pour ça que j’en ai parlé, dit Houshun, déconcertée, apparemment intimidé par la rage de Seika. C’était peut-être une blague, et d’ailleurs… si elle est aussi décomplexée… ou, euh, si elle s’y connaît avec les hommes, elle pourrait avoir l’assurance nécessaire pour faire face aux voyous qui l’ont kidnappée. Je voulais juste dire que ça pourrait jouer en sa faveur dans ce cas-là !
Les larmes lui montèrent aux yeux alors qu’elle insistait sur le fait qu’elle voulait simplement que Dame Keigetsu soit en sécurité. Elle incarnait parfaitement l’image d’une Demoiselle au cœur pur mais naïve — ce qui donnait envie aux filles qui se targuaient d’être plus averties de briser ses illusions.
— Même si elle s’en sort indemne, cela ne signifiera-t-il pas qu’elle a troqué sa chasteté contre sa vie ? intervint Kasui d’une voix sombre. C’est ce qu’implique une situation où le fait de « savoir » s’y prendre avec les hommes s’avère utile, n’est-ce pas ? Cela signifie livrer son corps à ses ravisseurs en échange d’être nourrie, protégée de la maladie et autorisée à vivre… ou peut-être même leur glisser un aphrodisiaque et les soumettre au lit.
— A-aucun d’entre nous ne sait quelles exigences ses ravisseurs pourraient lui imposer ! Il est possible qu’ils se contentent d’argent et de marchandises.
— Je n’en serais pas si sûre. Je ne peux pas imaginer que cela suffise à satisfaire des hommes poussés à bout par la famine et la maladie.
Réputés pour leur impitoyabilité au combat, les Gen se targuaient de ne pas être entravés par des émotions telles que la pitié ou la compassion. Plus Houshun enjolivait les faits avec optimisme, plus la « Demoiselle » Gen impitoyable et pragmatique avait envie de la contredire.
— Alors, même si Dame Keigetsu parvient à revenir saine et sauve… elle pourrait être souillée au point de ne plus pouvoir être rachetée en tant que Demoiselle, marmonna Seika, s’efforçant de garder une voix calme.
En écoutant tout cela, Keigetsu réprima un soupir. Elle est douée. Je suis impressionnée qu’elle ait réussi à mener la discussion jusqu’ici.
D’un côté, Ran Houshun avait fait comprendre à tout le monde les horreurs de la dysenterie et ancré l’idée qu’il valait mieux brûler vive une Demoiselle si elle était infectée par la dysenterie, et de l’autre, elle avait fait passer Keigetsu pour une femme de mœurs légères et les avait convaincus que si elle revenait vivante, ce ne serait que parce qu’elle s’était vendue aux bandits. Que « Shu Keigetsu » ait contracté la maladie ou non, le ton était donné : il valait mieux qu’elle meure. C’était le scénario que Houshun avait écrit.
Elle sait vraiment comment manipuler une conversation, se moqua Keigetsu en son for intérieur.
Ran Houshun avait toujours semblé si vertueuse, timide et inoffensive. Combien de discussions avait-elle secrètement manipulées avec son élocution hésitante et ses mensonges discrets, soigneusement formulés ? Même Keigetsu — et Kou Reirin, d’ailleurs — n’auraient peut-être jamais percé à jour sa véritable nature.
Si ce n’était pas pour l’échange, bien sûr.
Dommage.
En réalité, c’était Keigetsu qui contrôlait désormais le corps de « Kou Reirin ». Elle savait pertinemment tout ce que Shu Keigetsu avait dit ou n’avait pas dit.
Elle expira longuement, s’efforça de se détendre et adopta un ton languissant.
— Un aphrodisiaque, c’était donc ça ?
Ce n’était qu’une simple phrase — mais lorsqu’elle jaillit du timbre cristallin de sa voix, cela suffit à attirer l’attention de ceux qui l’entouraient.
— Dame Reirin ? demandèrent les autres Demoiselles en tournant la tête vers elle.
Elle secoua légèrement la tête.
— Oh, veuillez me pardonner.
Puis elle fixa Ran Houshun de cette manière si caractéristique de Kou Reirin. D’un seul regard perçant de ses yeux noirs humides, elle cloua littéralement la Demoiselle sur place.
— Dame Houshun… par simple curiosité, lorsque Dame Keigetsu vous a parlé de l’aphrodisiaque, avait-elle vraiment l’air de s’en vanter ?
— Hein ?
— Je dois avouer que l’incident que vous avez décrit me dit quelque chose. Cela ressemble effectivement à quelque chose que Dame Keigetsu dirait. Elle appuya les dires de Houshun, baissant les yeux dans une fausse tristesse.
C’était la première fois que « Kou Reirin » semblait faire un reproche à Shu Keigetsu.
Ravie d’avoir la Demoiselle la plus influente de son côté — mais s’efforçant de ne pas le montrer —, Houshun acquiesça et répondit par l’affirmative.
— Oui. Je me souviens qu’elle semblait plutôt fière d’elle.
— A-t-elle dit des choses comme : « Tout ira bien tant que j’aurai ça » ! ou « Pourquoi personne d’autre n’a essayé ça ? » Et avec un air triomphant ?
— Oui… Houshun confirma d’un air morose cette suggestion fallacieuse. Elle ne semblait pas éprouver le moindre remords.
— Elle est horrible, cracha Seika avec dégoût. N’a-t-elle donc aucune honte ?
— J’ai moi-même trouvé cette partie de son comportement révoltante. Ne manquant jamais une occasion, Houshun saisit sa remarque à la volée. Peut-être qu’une Demoiselle à l’esprit faible pourrait être tentée d’utiliser de telles drogues peu recommandables au moins une fois dans sa vie. Mais Dame Keigetsu n’a même pas hésité. Quand on pense qu’elle a succombé à son désir de droguer quelqu’un sans même ressentir de honte… Ça m’a fait réaliser à quel point c’est une personne terrifiante.
Une fois qu’elle eut soigneusement dépeint Shu Keigetsu comme une méchante, elle lança un regard suppliant à sa potentielle alliée.
— S’est-elle comportée ainsi devant vous aussi, Mademoiselle Reirin ? C’était audacieux de sa part. Comment a-t-elle pu suggérer de droguer votre frère devant vous alors que tout le monde sait à quel point vous, les frères et sœurs Kou, êtes proches ?
Ce qui se traduisait par quelque chose comme : Shu Keigetsu est une méchante qui mettrait en danger vos frères bien-aimés, alors vous seriez ravie de la dénoncer une bonne fois pour toutes, n’est-ce pas ?
Au lieu de cela, Keigetsu sourit.
— Vous pensez ? Je ne suis pas du tout d’accord avec ça.
— Quoi ?
Ce fut un moment fugace. L’espace d’une seconde, le petit masque d’animal que Ran Houshun portait depuis si longtemps s’effaça.
Cependant, il ne lui fallut pas longtemps pour afficher un visage impassible et demander :
— Que… que voulez-vous dire ?
Sans se démonter, Keigetsu répliqua par une réponse surprenante.
— Hi hi. Eh bien… un aphrodisiaque est-il vraiment une chose si terrible ?
— Hein… ?
C’était une remarque audacieuse venant d’une Demoiselle connue pour sa conduite irréprochable. Même Seika et Kasui se joignirent à Houshun, les yeux écarquillés de stupeur.
— Pardon ?
— Dites-vous cela pour protéger Dame Keigetsu ? demanda Kasui, perplexe. Je sais qu’il est dans votre nature de voir le bon côté de chacun, Dame Reirin, mais défendre l’utilisation d’un aphrodisiaque pour séduire les hommes, c’est aller un peu trop—
— Je ne dis pas cela pour le bien de Dame Keigetsu. Si tant est, eh bien… Keigetsu porta une main à sa joue, penchant la tête sur le côté. Je couvre mes propres traces.
— Hein ?
— Pardon ?
— Quoi ?
Les trois Demoiselles exprimèrent leur incrédulité à l’unisson.
Pleinement consciente de leurs regards posés sur elle, Keigetsu leur adressa un sourire gêné.
— Vous voyez, dit-elle, c’est moi qui ai donné à Dame Keigetsu cet « aphrodisiaque ».
Tandis que le trio restait assis là, sans voix, Keigetsu ordonna à Tousetsu de leur servir à chacune une deuxième portion de l’apéritif. Elle prit ensuite sa propre coupe d’un geste non pressé.
— Comme vous le savez toutes, commença-t-elle, Dame Keigetsu n’a pas de consort protecteur pour le moment. Dans ces circonstances, la responsabilité de présider le festival des Moissons la mettait dans une situation désespérée. Je n’ai sûrement pas besoin de vous expliquer à quel point elle peut être maladroite et nerveuse ?
Malgré leur perplexité, les trois Demoiselles acquiescèrent sans hésitation. Le coin de la lèvre de Keigetsu faillit tressaillir à ces mots.
Vous pourriez faire une pause un peu plus longue que ça, vous savez ! pensa-t-elle, sans toutefois laisser transparaître le moindre signe de cela sur son visage.
— J’entendais souvent Dame Keigetsu se plaindre : « Je n’y arrive pas ! » ou « Qu’est-ce que je suis censée faire ? » Pourtant, elle n’a jamais renoncé à la tâche vitale qui lui avait été confiée. Elle m’a suppliée — moi, une membre d’un autre clan — de l’aider, a peaufiné sa prestation jusqu’à la perfection et a renoncé à dormir dans ses efforts inlassables pour se préparer à l’événement.
Keigetsu s’était un peu plus emportée qu’elle ne l’aurait voulu en décrivant ses efforts. Pour parler franchement, elle voulait simplement que quelqu’un sache et apprécie tout le travail qu’elle avait fourni.
— Mais… elle était entourée de personnes qui préféraient se moquer de ses efforts plutôt que de les louer.
À ces mots, son expression s’assombrit, comme pour souligner le caractère tragique de tout cela.
— Une grande partie de ces personnes étaient des dames de compagnie du Palais de l’Étalon vermillon. Ayant placé tous leurs espoirs dans la bonne réputation de l’ancienne Consort Noble, ces femmes n’avaient aucun intérêt à faire revivre le palais après son exil et choisirent plutôt de fuir la cour. Mais cela aurait nui à leur réputation. Elles répandirent donc un mensonge égoïste et malveillant, selon lequel la responsabilité de leur démission incombait entièrement à la Demoiselle qui allait lui succéder : Dame Keigetsu.
Tout comme les morts ne parlent pas, les dames de la cour qui avaient quitté le palais ne pouvaient plus attester de la vérité.
En partie à cause de sa propre rancœur, Keigetsu fit porter la responsabilité de sa terrible réputation sur les femmes qui avaient si vite abandonné le palais Shu.
— Sans talent, paresseuse, flagorneuse, une femme de mœurs légères… Peut-être que certaines de ces choses sont vraies. Mais d’autres sont des mensonges éhontés. Pourtant, toutes ont été prises pour la vérité, ont circulé à la cour et ont fini par parvenir aux oreilles de Dame Keigetsu elle-même.
Elle avait présenté les dames de la cour comme responsables des rumeurs au cas où Houshun prétendrait avoir entendu le mensonge de « Keigetsu la croqueuse d’hommes » de la bouche de quelqu’un d’autre. Peu importe le nombre de personnes ayant attesté des mœurs lubriques de Shu Keigetsu, tout remontait aux dames de la cour du clan Shu. En définissant ainsi la source de la rumeur, elle pouvait en remettre en question la crédibilité.
— Dame Keigetsu était blessée. Elle n’arrêtait pas de dire des choses comme : « Tout le monde me déteste » ou « Une personne aussi méprisée que moi ne pourrait jamais être une hôtesse digne de ce nom »… Je ne supportais pas de la voir ainsi, alors j’ai décidé de lui prêter un petit coup de main. Keigetsu leva sa coupe en l’air. De l’alcool pour réchauffer le corps et apaiser un esprit tendu. La douce tentation du miel. Des figues pour symboliser la fertilité, la grenade pour rendre un assortiment de fruits encore plus séduisant, et une myriade d’épices stimulantes. En effet…
Les regards des Demoiselles se portèrent d’abord sur leurs coupes, puis sur le bol rempli du même liquide. De succulents fruits flottaient à la surface, et le vin rouge-pourpre scintillait de manière invitante à la lumière.
— Son soi-disant « aphrodisiaque » était cet apéritif même.
Lorsque toute la salle eut le souffle coupé, Keigetsu leur adressa son sourire le plus radieux.
— Voici ce que je lui ai dit : si quelqu’un met du temps à s’ouvrir à vous, faites-lui simplement boire cet apéritif. Cela adoucira son cœur et vous vaudra son affection, et tout s’arrangera. Je lui ai dit que c’était comme un « aphrodisiaque », pour ainsi dire.
— Alors, quand elle a mentionné l’idée de glisser un aphrodisiaque aux officiers de cérémonie… ? demanda Seika, abasourdie.
Keigetsu ne tarda pas à répondre.
— Dame Keigetsu tenait absolument à être une bonne hôtesse. Il n’est donc pas surprenant qu’elle ait prévu de séduire tout le monde en servant cela lors d’un banquet. Bien que l’idée de s’attirer les faveurs des gens avec une fête soit quelque peu grossière, elle pensait que la prétendante au poste de concubine de rang le plus bas méritait bien un peu de « plaisir ». Pour information, ce n’était pas seulement aux officiers de cérémonie qu’elle comptait servir cet « aphrodisiaque ». Vous n’avez pas remarqué ? Elle nous observait toutes avec tant d’attention. Pour enfoncer le clou, elle baissa la voix et déclara lentement : En vérité… Dame Keigetsu voulait simplement s’entendre avec tout le monde.
Un silence s’abattit sur la pièce. Les yeux de Seika et Kasui étaient remplis de stupéfaction et d’une pointe de culpabilité. C’était prévisible. La malveillance avec laquelle elles avaient dépeint Shu Keigetsu jusqu’à présent aurait dû rendre sa « véritable » nature d’autant plus sympathique.
— De plus…
Du coin de l’œil, Keigetsu vit Leelee serrer les poings d’excitation. Tousetsu aussi la regardait, avec une légère rougeur sur son visage impassible.
Bien qu’elle prît soin de ne pas croiser le regard des deux dames d’honneur, elle leur parla dans sa tête : Je sais. Je vais m’assurer d’y arriver.
C’était l’heure de vérité.
— Quant à savoir pourquoi je qualifierais cet apéritif d’« aphrodisiaque », eh bien… c’est ainsi que Sa Majesté l’Impératrice aime l’appeler.
L’impératrice. Le simple fait de prononcer le nom de la femme la plus puissante de la cour intérieure fit se mettre au garde-à-vous les Demoiselles.
Se préparant mentalement, Keigetsu poursuivit aussi délibérément qu’elle le pouvait.
— Lorsque je suis arrivée à la Cour des Demoiselles, j’étais tout aussi inquiète que Dame Keigetsu de savoir si je parviendrais à me faire des amies. C’est à cette occasion que Sa Majesté m’a servi cet apéritif pour la première fois. Toujours enjouée, elle m’a causé un véritable un choc lorsqu’elle l’a qualifié d’« aphrodisiaque ».
Ensuite, elle a évoqué la personnalité effrontée de Kenshuu. L’explication selon laquelle Kou Reirin avait surnommé l’apéritif un « aphrodisiaque » pourrait en surprendre plus d’un, mais personne ne remettrait cela en question venant de l’impératrice. Étant une athée déclarée, elle était bien connue pour son attitude irrévérencieuse envers les croyances populaires et les malédictions.
Keigetsu jeta un coup d’œil autour de la table, puis porta une main à sa joue, consternée.
— Ce que j’ai offert à Dame Keigetsu est précisément la boisson que vous venez de déguster. C’était un cadeau de Sa Majesté , c’est pourquoi je l’ai qualifiée d’« aphrodisiaque » comme elle le fait… mais je n’aurais jamais imaginé que cela mènerait à un tel malentendu. J’en suis sincèrement désolée.
Bien qu’elle l’ait présenté comme des excuses, ses paroles pouvaient se traduire en langage clair ainsi : La chose que vous avez qualifiée d’ « aphrodisiaque » était en réalité un cadeau de l’impératrice. Vous n’oseriez pas dénigrer une offrande — ou un surnom — provenant de la plus haute autorité de la cour intérieure, n’est-ce pas ?
Tousetsu et Leelee pincèrent chacun les lèvres. Non pas parce qu’elles étaient nerveuses, mais parce qu’elles étaient assurées de leur victoire. Elles avaient sans doute l’impression que tous leurs efforts pour retourner les malles de voyage jusqu’à l’aube avaient enfin porté leurs fruits.
En effet. Après avoir conclu la conversation avec Ran Houshun et après être retournée dans sa chambre la nuit précédente, Keigetsu avait ordonné à ses dames d’honneur de préparer — quelque chose de la part de l’impératrice qui pourrait raisonnablement être qualifié d’ « aphrodisiaque ».
— Sa Majesté m’a envoyée avec quelques bonbons et des boissons rares.
Keigetsu se souvenait clairement que Reirin avait mentionné cela en chemin.
Compte tenu de la proximité entre l’impératrice et sa pupille, il n’était pas surprenant que Kenshuu ait envoyé Kou Reirin en mission avec une multitude de cadeaux. Il pouvait s’agir d’une boisson, d’un mets rare, voire d’encens ou de sels odorants — quoi qu’il en soit, l’idée était de trouver quelque chose pouvant être considéré comme — excitant pour le faire passer pour leur aphrodisiaque.
Bien sûr, plutôt qu’un véritable aphrodisiaque, il s’agirait simplement d’un rafraîchissement désigné ainsi par jeu. Si le plan consistait à évoquer l’aphrodisiaque comme preuve que Keigetsu était une croqueuse d’hommes, la meilleure stratégie était d’abord de reconnaître son existence, puis d’en rire comme d’une plaisanterie. C’était un peu tiré par les cheveux, mais si elle laissait entendre qu’il provenait de l’impératrice, les Demoiselles y réfléchiraient à deux fois avant de dénoncer la « potion ». Keigetsu avait fait ce pari.
Je suis sûre que Kou Reirin ne penserait jamais même à exploiter l’influence de l’impératrice.
Elle savait à quel point Reirin tenait à l’autonomie, mais ce n’était pas grave.
Keigetsu était une méchante — une femme qui n’hésiterait pas à abuser de sa position.
— Oh… Les yeux de Houshun laissaient entrevoir un rapide calcul. Elle réfléchissait à la manière de surmonter cette crise.
Avant qu’elle n’ait pu ouvrir la bouche, Keigetsu enchaîna avec une nouvelle attaque.
— En parlant de malentendus, dit-elle, je crois que vous vous faites une fausse idée de la dysenterie, Dame Houshun.
— Hein ?
— Tout à l’heure, vous avez parlé de cadavres gonflés et d’autres horreurs du genre. Cependant, l’impératrice a autrefois soigné Sa Majesté lorsqu’il était atteint de cette maladie, et elle m’a dit que ce n’était pas une affection si terrible, déclara Keigetsu d’un ton catégorique.
Inutile de dire qu’elle n’avait jamais abordé ce sujet avec Kenshuu. En vérité, son affirmation n’était guère plus qu’un bluff de la part de quelqu’un qui ne savait pratiquement rien de la dysenterie ni de ses symptômes.
Mais cela n’avait pas d’importance. L’essentiel était de souligner que même l’empereur avait contracté la dysenterie une fois.
Les Demoiselles pâlirent plus que jamais lorsqu’elle mentionna « Sa Majesté ».
— Je crois que Sa Majesté vous a raconté cette histoire lors de la réception de thé il y a quelque temps, n’est-ce pas ? Il y a plus de vingt ans, Sa Majesté a contracté la dysenterie lors d’une visite dans une région touchée par des inondations, et Sa Majesté l’avait soigné jusqu’à ce qu’il retrouve la santé.
Keigetsu avait alors pris l’apparence de Reirin — et était de surcroît alitée — mais l’anecdote avait fait le tour de la cour jusqu’à finir par parvenir à ses oreilles. Bien que sa forte fièvre fût le symptôme le plus mis en avant, l’irrévérencieuse Keigetsu supposait tout de même que, en somme, l’empereur avait contracté une forme sordide de dysenterie.
— Malheureusement, même à l’époque, la souillure de la dysenterie était si redoutée que beaucoup tournèrent le dos au futur empereur. Pourquoi ? Parce que contracter une maladie considérée comme impure ternirait leur noble réputation ? Quel manque de respect absolu.
Elle détourna le regard en soupirant pour montrer qu’elle n’accusait pas les Demoiselles devant elle. Sa critique visait ceux qui avaient autrefois refusé de s’occuper de l’empereur, et personne d’autre. Pourtant, son message était clair et net : Mépriser quelqu’un atteint de dysenterie en le qualifiant d’« impur », c’est comme cracher au visage de l’Empereur Suprême.
D’abord, elle s’était servie de l’impératrice. Ensuite, elle avait exploité l’influence de l’empereur. Cela semblait avoir fait son effet : Seika, Kasui et Houshun se turent toutes.
Parfait.
Elle avait réfuté la théorie selon laquelle elle était une croqueuse d’hommes à cause de l’aphrodisiaque. Elle avait également fait valoir que se précipiter pour l’incinérer sous prétexte que la dysenterie était « sale » serait une insulte au trône. Dans ce cas, les Demoiselles n’avaient plus aucune raison de plaider pour que Shu Keigetsu soit brûlée vive.
C’était maintenant sa chance.
— Dame Seika avait raison. Vous vous emportez vite, Dame Houshun. Keigetsu se leva tranquillement de son siège et fit lentement le tour de la table. Elle avança gracieusement, jetant un coup d’œil du coin de l’œil à Seika et Kasui tandis que les deux femmes la regardaient, le souffle coupé. Puis, dès qu’elle se trouva derrière Houshun, elle s’arrêta.
— Malgré ce spectacle de larmes, vous avez pris soin de souligner les horreurs de la maladie, et vous avez fait tout un foin pour une blague inoffensive sur un « aphrodisiaque ».
Je ne vous laisserai pas vous dérober à cela.
Houshun voulait manipuler les autres avec rien d’autre que ses mots et se faire passer pour une « Demoiselle » au grand cœur ? Pas sous sa surveillance.
— À vous entendre, Dame Keigetsu ressemble à une femme sordide et indécente. Cela me rend très triste.
Elle fit traîner ses mots lentement afin que Seika et Kasui soient sûres de les entendre. Pendant ce temps, elle leur cria dans sa tête : Souvenez-vous. Réfléchissez bien.
Qui avait réussi à renverser le cours de la conversation sous prétexte de partager son propre point de vue ? Qui avait le plus influencé leurs opinions ?
Qui avait ruiné la réputation de « Shu Keigetsu » ?
Keigetsu prit une tasse intacte et la glissa doucement dans les mains de Houshun.
— Se pourrait-il que vous n’aimiez pas Dame Keigetsu ?
— Non ! La rapidité avec laquelle la Demoiselle leva les yeux et se mit à pleurer était presque impressionnante. Je… je suis… désolée… C’est juste que j’étais vraiment inquiète pour elle…
Ses grands yeux étaient humides de peur, et de petites ondulations se formaient à la surface de son vin. En apparence, elle n’était rien d’autre qu’une petite fille délicate, honnête et pitoyable.
— J’étais tellement bouleversée que j’ai commencé à imaginer des scénarios de plus en plus catastrophiques. Vous avez raison… J’ai fait une scène. Je crois tout ce qu’on me dit trop facilement… Je m’excuse de vous avoir mise si en colère…
— Je vous prie de m’excuser, Dame Houshun.
Il semblait que le prochain stratagème de Houshun était de dépeindre « Kou Reirin » comme une brute. Keigetsu l’interrompit avant qu’elle n’ait pu entamer ses excuses pathétiques.
— Je suppose que je m’en prenais à vous.
Le visage déformé par une angoisse soudaine, Keigetsu retira ses mains de la tasse.
Elle s’essuya les coins des yeux comme si elle était gênée avant d’esquisser un sourire forcé, ce qui lui donna l’air noble d’une Demoiselle retenant ses larmes.
— Vous étiez juste inquiète… Je comprends cela très bien. Je me suis tellement fait du souci pour Dame Keigetsu et mon frère que je n’ai pas dormi depuis des jours…
Elle sentait que Seika et Kasui se retournaient pour la regarder bouche bée, perplexes. C’était une réaction compréhensible.
Elles n’avaient perdu qu’une seule de leurs compagnes aux mains des bandits, tandis que le propre frère de Kou Reirin avait été pris dans l’enlèvement.
— Je suis sûre que ces deux-là traversent une période difficile, et j’ai mis une pression énorme sur Son Altesse et les autres clans pour qu’ils les recherchent. J’avais déjà le cœur brisé, puis la nouvelle de la maladie est tombée hier soir et m’a fait encore plus peur.
Keigetsu cligna rapidement des yeux, faisant mine de retenir ses larmes.
Se laisser aller à des sanglots exagérés ne ferait que rebuter les gens — elle avait tiré les leçons de ses erreurs lors du précédent échange.
— Je sais qu’ils s’en sortiront bien malgré l’épidémie de dysenterie. Les Cieux n’abandonneraient jamais des travailleurs acharnés comme Dame Keigetsu et mon frère. Je n’ai cessé de me le répéter, mais vous entendre décrire les horreurs de cette affliction et dénoncer Dame Keigetsu à propos d’un soi-disant aphrodisiaque m’a fait basculer… d’autant plus que j’étais responsable de cette histoire d’« aphrodisiaque ». Je n’ai pas pu m’empêcher de m’en prendre à vous pour avoir abordé ces sujets bouleversants. Vous… non, tout le monde ici a mes excuses.
— Il n’y a pas lieu de vous excuser, Dame Reirin. Seika, qui se montrait indulgente envers ceux qui avaient gagné son respect, se leva précipitamment.
Elle posa la main sur l’épaule de la Demoiselle pour la serrer doucement, en signe de réconfort.
— Nous aurions dû être plus attentifs à vos sentiments. Vous faites toujours bonne figure, alors nous n’avons pas réalisé à quel point vous souffriez… Bien sûr que vous seriez réticente à de telles discussions sinistres.
Puis elle lança un regard noir à Houshun. C’est précisément pour cela que j’ai essayé d’arrêter la conversation dès le début.
Keigetsu faillit éclater de rire devant son changement d’attitude si radical.
— Je suis désolée, Dame Reirin, dit Kasui, se levant elle aussi de son siège de l’autre côté de la table avec un air contrit. J’étais tellement emportée par la rage de mon clan face à ces fausses calomnies que j’ai perdu mon sang-froid. Il est vrai que j’étais trop pessimiste tant quant à la gravité de la dysenterie qu’à la nature du caractère de Dame Keigetsu. J’ai honte de mon comportement.
Cela a dû être un choc de voir Kou Reirin, toujours si posée, pleurer en public pour la première fois. De plus, personne ne pouvait se permettre de se faire un ennemi de l’empereur ou de l’impératrice.
Voyant que le vent de la sympathie avait tourné en sa faveur, Keigetsu serra le poing en signe de victoire.
— L’ « aphrodisiaque » doit faire son effet. On dirait que nous sommes toutes un peu échauffées. Keigetsu gloussa maladroitement pour détendre l’atmosphère, puis inclina la tête une dernière fois vers Houshun. Me pardonnerez-vous, compte tenu des circonstances ? demanda-t-elle en tendant une coupe remplie d’apéritif.
— Bien sûr. Sans laisser transparaître la moindre fissure dans son masque de guingois, Houshun tendit la main avec hésitation vers la coupe, ferma les yeux et en vida le contenu d’un trait. C’est moi qui devrais m’excuser. Merci d’avoir excusé mes remarques grossières à cause de l’« aphrodisiaque »… Elle prit une dernière gorgée de vin et leva les yeux avec son habituel regard de chiot.
À ce moment-là, l’espace d’un instant, Keigetsu perçut dans ces yeux une lueur suffisamment perçante pour lui donner des frissons dans le dos.
Une fois que les quatre Demoiselles eurent redécouvert le goût délicieux de l’apéritif, la conversation porta sur des sujets tels que la cuisine succulente, le charme pittoresque de la petite ville, et les traits communs aux habitants du territoire du sud — jusqu’à ce que, enfin, la réception de thé touche à sa fin.
— Merci de nous avoir invitées.
— C’était agréable de partager une longue conversation tranquille.
— Merci beaucoup, Mlle Reirin.
Les Demoiselles prirent congé — certaines en souriant, d’autres avec dignité.
***
Une fois que les femmes de la ville furent retournées à leurs tâches, ne laissant que Tousetsu et Leelee dans la pièce, Keigetsu s’affaissa sur sa chaise.
— C’est enfin fini…
C’était terminé. Cette prise de conscience la submergea d’une fatigue telle qu’elle ne pouvait plus bouger le petit doigt. Elle sentit la fièvre monter à force d’avoir trop sollicité son cerveau, et le monde se mit à tourner autour d’elle. Avait-elle déjà réussi à mener à bien une conversation aussi intense auparavant ?
— Je veux un gâteau de lune. Que quelqu’un m’apporte un gâteau de lune. Un simple gâteau à la pâte de haricots ferait l’affaire aussi, marmonna-t-elle, la tête penchée en arrière et le regard perdu dans le vide. Non, je prendrais même du miel. Allez-y, versez-le-moi directement dans la gorge.
Un petit rire retentit au-dessus d’elle.
— Oh, je vous en prie.
C’était Leelee. Elle avait apporté une autre tasse de thé avec déférence, les yeux brillants comme jamais auparavant tandis qu’elle observait sa maîtresse.
— Bravo, Madame. Aujourd’hui, j’ai appris qu’il existait bel et bien un classement des méchantes.
Keigetsu fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? Comme Leelee semblait pour une fois polie, elle supposa qu’il s’agissait de sarcasme. Écoute, je comprends. Malgré toutes ces grandes paroles, je n’ai pas accompli grand-chose.
Elle se redressa, but une gorgée de thé et réfléchit à la situation. Si elle devait attribuer une note à cette réception de thé, quelle serait-elle ?
Pour l’instant, elle avait endigué la vague de rumeurs concernant — Shu Keigetsu — ou du moins, elle en était presque certaine. Elle avait plus ou moins menacé les Demoiselles en leur disant que traiter Keigetsu de croqueuse d’hommes ou déclarer que la dysenterie était une maladie impure serait une insulte à l’impératrice et à l’empereur, afin qu’elles y réfléchissent à deux fois avant de recommander un incendie criminel.
Il était moins certain qu’elle ait porté un coup sérieux à Houshun.
Elle avait fait comprendre aux autres que Houshun avait fait tout un foin pour rien afin de calomnier Shu Keigetsu et de nuire à la Kou Reirin, mais pour une fille qui s’était si bien comportée jusqu’alors, ce n’était guère plus qu’un contretemps mineur. En réalité, elle n’avait même pas laissé transparaître la moindre faille dans son numéro de petite créature. Elle comptait probablement surmonter cela en faisant valoir que sa personnalité lâche et naïve avait joué en sa défaveur dans cette situation.
— J’ai utilisé l’impératrice, l’empereur et l’atout des larmes de Kou Reirin, et c’est tout ce que j’ai pu faire ? dit Keigetsu en poussant un profond soupir.
C’est alors qu’elle croisa le regard de Tousetsu, qui tenait un plateau à la main.
— Dame Reirin ne se serait jamais livrée à une démonstration d’émotion telle que des pleurs devant les autres Demoiselles, se contenta de dire la dame d’honneur, le visage impassible comme toujours.
— C’est vrai, bien sûr. Passant une main dans ses cheveux avec frustration, Keigetsu anticipa les prochains mots de Tousetsu. Eh bien, pardonnez-moi d’avoir terni l’image de votre précieuse Kou Reirin. Je crains d’être agressive, émotive et incapable de me battre sans abuser de l’influence d’autrui.
Plus elle se rabaissait, plus l’étrange euphorie pleine d’assurance qui faisait rage en elle depuis la nuit précédente s’estompait, laissant place à l’appréhension et à la peur qui s’insinuaient dans son cœur.
Était-ce bien ? Était-ce ce qu’elle aurait dû faire ? Y avait-il une meilleure méthode qui aurait pu subjuguer son public et porter un coup puissant à Ran Houshun, à l’instar de Kou Reirin qui avait charmé toute une foule d’une seule danse ?
— Je ne peux pas le faire comme Kou Reirin…
— Exact. Tu n’es pas Dame Reirin.
Cette réponse laconique transperça Keigetsu jusqu’au plus profond d’elle-même, mais lorsque Tousetsu posa une assiette devant elle dans un tintement, elle cligna des yeux.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Des gâteaux de lune garnis de pâte de haricots et de miel.
Servis sur un plat peu profond, les gâteaux de lune étaient recouverts d’énormes cuillerées de pâte de haricots rouges, le tout généreusement arrosé de miel.
— Tu t’es admirablement bien débrouillée pour cette réception de thé, dit doucement Tousetsu alors que Keigetsu se figeait à la vue de ce nectar coulant. Dame Reirin ne compte jamais sur l’influence de son entourage. Elle ne dépend jamais des autres. Elle ne montre jamais ses larmes. Bien que cette force la rende digne de confiance, j’ai toujours craint qu’elle ne finisse par être vilipendée si elle devait affronter un adversaire qui utilise la faiblesse comme une arme. Je doute qu’elle s’en serait bien sortie dans ce combat contre Ran Houshun.
Keigetsu fixa longuement et intensément Tousetsu. Se pourrait-il, peut-être, que cette femme vienne de lui faire un compliment ? Ce revirement inattendu des événements la submergea d’une vague de joie étonnamment intense.
Craignant l’exaltation qui menaçait de l’envahir tout entière, Keigetsu se contenta de tremper prudemment un orteil dans l’eau.
— T-tu crois ? Eh bien, tu as peut-être as raison. Kou Reirin ne sait pas jouer sale.
— Tu es faible. Tu es encore plus faible que Ran Houshun, et encore moins gênée de montrer tes larmes. Si elle avait été à ta place, Dame Reirin n’aurait pas pu jouer les victimes sur-le-champ et susciter la sympathie de la foule. C’est ta façon d’agir qui a sauvé à la fois la vie de Shu Keigetsu et la réputation de Dame Reirin. Personne d’autre n’aurait pu y parvenir.
— O-oh, vraiment ?
Assez. Comment la femme qui n’avait jamais failli une seule fois à sa position de dame d’honneur en chef de Reirin pouvait-elle la féliciter d’avoir mieux fait les choses ?
Non pas pour avoir imité Kou Reirin, mais pour s’être comportée comme Shu Keigetsu.
Et même de reconnaître que c’était quelque chose que Kou Reirin n’aurait pas pu faire…
— Je vous remercie d’avoir mené à bien cette réception de thé, Dame Keigetsu.
— Euh… B-bien sûr.
Elle enfonça un gâteau de lune dans sa bouche pour cacher ce qu’elle ressentait.
Bien qu’il eût dû avoir un goût plutôt sucré, elle peinait à en discerner la saveur. Alors qu’elle avait tant désiré être reconnue, louée et récompensée, elle se raidit mal à l’aise dès que cela se produisit réellement.
— La façon dont tu as lentement fait le tour de la table était carrément menaçante, dit Leelee en souriant tandis qu’elle versait une nouvelle cuillerée de miel. Et la manière dont tu as utilisé les deux Majestés pour resserrer l’étau autour de son cou ? J’ai dû me retenir de t’applaudir !
— Ce n’est pas un compliment.
— C’est bien la méchante numéro un !
— Arrête ça !
Malgré cette réplique, Keigetsu ne put s’empêcher de laisser un sourire se dessiner sur son visage.
Le hochement de tête solennel de Tousetsu la ramena toutefois rapidement à la raison.
— En effet. Répondre à la piqûre d’une aiguille par un coup de hache et — Ne pas parler avec des insultes mais avec les poings ont toujours été les règles d’airain du Palais du Qilin d’Or… mais je vois qu’il y a aussi du plaisir à prendre dans cette méthode d’attaque.
— Je n’ai pas besoin que tu réveilles d’autres penchants terrifiants.
Le jour où cette dame de la cour maîtriserait l’art du double langage insidieux serait le jour où Keigetsu serait finie.
— Pourtant, je n’aurais jamais imaginé que les choses se passeraient aussi bien. Trois hourras pour la méchante la plus incomparable et la plus malfaisante qui ait jamais honoré le Royaume d’Ei !
— Arrête ça avant que je ne m’énerve, Leelee !
— Oui, c’était en effet une démonstration époustouflante de méchanceté. Bravo, bravo.
— Ça n’aurait pas pu être plus monotone, Tousetsu !
— Je suis ravi de l’entendre.
— Pour qui te prends-tu…
Keigetsu s’interrompit brusquement et se retourna pour regarder derrière elle. Cette dernière voix… !
— On dirait que la réception de thé a été un succès.
— Votre Altesse !
Celui qui avait annoncé son arrivée d’une voix grave et tonitruante n’était autre que Gyoumei lui-même.
— Beau travail. Je suis fier de toi, dit Keishou, qui le suivait.
— Keishou m’a tout raconté. Ran Houshun complotait pour te faire passer pour un débauché et influencer l’opinion publique en faveur du sacrifice du Village Intouchable, alors tu as préparé à l’avance ce qu’on appelle un « aphrodisiaque ». En apercevant le bol de vin de raisin garni de fruits laissé sur la table, Gyoumei se servit une tasse et en but une gorgée. Oho. C’est en effet un aphrodisiaque savoureux. Avec un petit rire, il se retourna vers Keigetsu, qui se tenait figée sur place. Tu as fait un excellent travail, à en juger par ce que j’entends. Bravo.
— Oh…
Keigetsu se trouva à court de mots. Depuis qu’elle avait rejoint la Cour des Demoiselles, elle n’avait rencontré que des ricanements méprisants et des soupirs exaspérés.
Jamais Gyoumei ne lui avait fait un compliment aussi direct.
Elle pressa ses mains contre ses joues brûlantes.
— Merci… beaucoup…
— Si tu avais annulé la réception de thé sous prétexte de ne pas te sentir bien, les personnes mal intentionnées auraient eu toute latitude pour diffamer « Shu Keigetsu » à leur guise. De même, « Kou Reirin » aurait été critiquée pour être si fragile qu’elle annule ses projets à cause d’un petit chagrin d’amour, fit remarquer le prince. Je te suis reconnaissant d’avoir évité ces deux issues.
Ce fut une prise de conscience surprenante pour Keigetsu. Elle avait été tellement occupée à penser à elle-même qu’elle n’avait pas envisagé les implications de la réception pour « Kou Reirin ». Mais il avait raison : se retirer la veille aurait donné aux autres l’impression qu’elle était trop faible et peu fiable pour faire une bonne Demoiselle. Maintenant que Keigetsu avait mené cela à bien, elle avait au contraire démontré que Kou Reirin était capable de maintenir l’ordre parmi les Demoiselles même dans des situations d’urgence.
Hmph. Donc au final, tout tourne autour de Kou Reirin.
Elle était un peu déçue de réaliser que ce n’était pas d’elle que Gyoumei s’était inquiété. Pourtant, elle devait admettre qu’elle était tout aussi préoccupée par son amie que lui.
Pour ce sanglier imprudent, fauteur de troubles et déchaîné connu sous le nom de Kou Reirin.
Que faisait-elle maintenant que la maladie avait ravagé le village et que les flammes d’une purge se rapprochaient ?
Nous devons envoyer de l’aide au village dès que possible.
Keigetsu serra silencieusement les poings et changea de sujet. Elle avait organisé sans incident la réception de thé que Gyoumei lui avait ordonné. Cela signifiait que c’était à son tour d’exaucer son vœu.
— Comme vous pouvez le voir, Votre Altesse, la réception de thé a été un succès. J’ai fait ma part… Maintenant, c’est votre tour. Il est temps de faire faire le premier pas.
Rassemblant son courage, Keigetsu leva les yeux vers Gyoumei. Dans la plupart des cas, ce simple geste aurait fait trembler sa voix de nervosité, mais les compliments de Tousetsu et Leelee ainsi que les gâteaux de lune sucrés lui donnaient de la force.
— C’est un complot, Votre Altesse. J’en suis certaine. Les Ran sont derrière cet incident. Ils se sont servis du magistrat pour orchestrer l’« enlèvement » de Shu Keigetsu, et maintenant, ils prévoient de brûler vifs les coupables pour les empêcher de parler.
Elle avait voulu aller droit au but, mais Gyoumei ne cilla pas d’un pouce. Quelqu’un d’autre l’avait-il déjà informé des faits ?
Se précipitant vers lui, Keigetsu poursuivit son plaidoyer.
— J’ai entendu cela de la bouche de Dame Kasui. Les officiers de cérémonie réclament l’incinération du Village des Intouchables, n’est-ce pas ? Et vous êtes le seul à les retenir ? Même ainsi, je suis sûre que le seigneur Koh passera par-dessus votre tête pour que cela soit fait. Cela fait aussi partie du scénario du clan Ran. Ce n’est pas le moment de rester les bras croisés.
Gyoumei la regarda d’un air froid et silencieux. C’était un prince héritier perspicace et et maître de lui-même. Même son irritation face à l’infidélité apparente de Kou Reirin n’avait duré que quelques secondes avant qu’il ne mette ces émotions de côté, et ce sang-froid le rendait impatient.
— Nous devons constituer une équipe d’avant-garde en qui nous pouvons avoir confiance et l’envoyer au village avant que le seigneur Koh ne passe à l’action. Nous devons secourir Kou Reirin, le seigneur Kou Keikou et le capitaine des Yeux de l’Aigle en toute discrétion. Nous fournirons également des médicaments aux villageois et prouverons qu’il n’est pas nécessaire de réduire leur village en cendres.
C’était le meilleur plan d’attaque que Keigetsu ait pu imaginer.
Pourtant, Gyoumei secoua la tête sans hésiter.
— Non.
— Pourquoi ?! hurla Keigetsu avant de pouvoir se retenir, le sang lui montant à la tête. Pourquoi traînez-vous les pieds ?! Vous mettez bien trop de temps à agir. Je sais que vous regrettez de vous être laissé guider par vos émotions par le passé, mais vous êtes devenu trop prudent. Vos Demoiselles sont en danger ! « Kou Reirin » et « Shu Keigetsu » toutes les deux !
Avant l’échange de corps de la Fête du Double Sept, Gyoumei — malgré ses solides compétences de dirigeant — s’était en effet laissé emporter par son tempérament de temps à autre. C’était une bonne chose qu’il ait décidé de changer ses habitudes et de se comporter de manière plus disciplinée en tant que prince héritier.
Mais aux yeux de Keigetsu, le nouveau Gyoumei ressemblait à un lion dépouillé de ses crocs. C’était bien beau de dire qu’il veillait à l’équilibre entre les cinq clans, mais cela ne revenait qu’à sa peur de se faire des ennemis. Qu’avait donc à craindre un membre de la famille impériale du clan Ran, de toute façon ?
Même face à sa Servante qui se penchait vers lui avec un froncement de sourcils sombre, Gyoumei se contenta de hausser légèrement les épaules.
— Écoute-moi, Shu Keigetsu. Tu veux que j’envoie quelqu’un en qui j’ai confiance, mais où veux-tu que je trouve un officier qui ne soit pas à la solde de l’un des cinq clans ? Les chefs de mes fidèles Yeux de l’Aigle et des Kou — les seuls autres officiers en qui j’ai confiance — sont déjà sur place.
— Il suffit de les menacer de ne pas vous trahir, ou d’acheter leur…
— Alors c’est moi qui y vais, dit-il avant qu’elle n’ait pu terminer sa réplique.
— Écoutez-moi ! hurla Keigetsu. Puis, dès qu’elle eut réellement assimilé ce qu’il venait de dire, elle fronça les sourcils. Attendez, quoi ?
— Je ne vais pas mettre en place une équipe d’avant-garde. Ces scélérats vont de toute façon envahir le village, quoi qu’on fasse. J’irai là-bas avant qu’ils ne puissent mettre le feu, déclara-t-il sans laisser place à la discussion.
Keigetsu — non, même Tousetsu et Leelee — ne dirent rien pendant trois longues secondes.
— Pardon ?
— « Le prince héritier est trop prudent. » C’est tout à fait ça. « L’une de ses propres Demoiselles a été kidnappée, et pourtant il refuse toujours d’agir. Je le croyais du genre impulsif, mais il est étonnamment lent à agir, » dit Gyoumei comme s’il avait lu dans les pensées de Keigetsu depuis le début. Ses lèvres se relevèrent en un sourire narquois. C’est exactement ce que je cherchais.

Son sourire était suffisamment menaçant pour faire courir un frisson dans le dos. Alors que Keigetsu restait là, abasourdie, il porta la main à sa couronne somptueuse et la retira très lentement de sa tête.
— Il faut que je m’en débarrasse. Ça ne fait que m’alourdir. Marmonnant ce qui semblait être un non-sens, il fourra la couronne dans les mains de Keishou, derrière lui. Ensuite, il retira son épée sertie de pierres précieuses et son éventail resplendissant, et les lui remit également. Ceux-là aussi.
Indifférent aux regards confus que les filles échangeaient, il poursuivit d’un ton neutre.
— Si j’étais trop proactif, les gens gênés par cela renforceraient leur vigilance. Si, au contraire, je les convaincs que je suis « lent à agir », leurs mouvements ralentiront pour s’y adapter. Malgré leurs clameurs pour brûler le village, le seigneur Koh et le clan Gen ont reporté l’envoi d’une équipe d’avant-garde à demain. Il leur faudra une journée pour se procurer les charbons ardents et l’huile dont ils ont besoin et contourner le sentier de montagne.
Il jeta un coup d’œil à sa robe extérieure richement brodée.
— Je vais en avoir besoin, décida-t-il en hochant la tête, puis il la plia habilement et la posa à ses pieds. L’objet suivant à emporter était son pendentif en jade gravé d’un dragon, qu’il examina un instant avant de le tendre à Keishou.
Une fois qu’il eut fini d’alléger son fardeau, il se tourna enfin vers Keigetsu.
— Je pars donc là-bas aujourd’hui.
— Hein ? Keigetsu et ses servantes se mirent à transpirer à grosses gouttes. Euh, Votre Altesse ? Pourquoi êtes-vous en train de… vous déshabiller ?
— Je ne peux pas vraiment traverser la rivière en portant tous ces accessoires criards. Je pensais que cela allait de soi.
— Traverser quoi ?!
— La seule façon de devancer l’équipe qui emprunte le sentier de montagne est de nager jusqu’au village. Pourquoi as-tu l’air si surprise ? Tu viens aussi, Shu Keigetsu.
— Hein ?!
Alors que Keigetsu paniquait, Gyoumei enfonça une main dans son chignon et tira sur le cordon pour le détacher.
Il prit les cheveux noirs qui débordaient sur ses épaules et les noua en un chignon lâche qui, comme par hasard, correspondait à la coiffure de Keishou.
Pendant qu’il y était, il lui arracha sa robe d’officier de cérémonie — et, à ce moment-là, il était clair qu’il avait l’intention de se faire passer pour Kou Keishou.
Gyoumei, désormais vêtu de la tenue d’officier de cérémonie, pencha la tête.
— Ta magie de flammes va certainement nous être utile. Les arts taoïstes sont des outils très pratiques. Serait-il possible que tu échanges mon corps avec celui de Keishou ?
— Qu-qu-qu-quoi… ?! balbutia Keigetsu, ouvrant et fermant la bouche comme un poisson hors de l’eau.
Le prince gloussa.
— Je plaisante. Ta magie ne pourrait pas espérer percer le qi de mon dragon, et jeter un sort interdit sur un membre de la famille impériale te vaudrait une condamnation à mort. Néanmoins… ton sort de flammes nous permet de communiquer en temps réel, ce qui devrait s’avérer vital pour suivre les mouvements de la ville pendant que nous infiltrons le village. Utiliser la colombe de Keikou entraînerait un décalage de quelques heures au mieux.
— Une colombe… ? demanda-t-elle, la voix brisée.
— Cet homme a le don d’apprivoiser les animaux, répondit Gyoumei en acquiesçant sérieusement. Il a accepté l’enlèvement de Reirin pour découvrir ce que les bandits recherchaient, puis a envoyé une colombe le lendemain. Nous communiquons en toute confiance depuis lors, et il semble qu’il ait obtenu des preuves et des corroborations de la fraude du seigneur Koh. Maintenant que l’ennemi a commis une erreur et montré son vrai visage, je peux enfin passer à l’action. Le fait que la réception de thé de « Reirin » soit terminé aide aussi.
— Des preuves de sa fraude ? Corroborées ? Son vrai visage… ?
Keigetsu ne savait pas par où commencer face à toutes ces informations choquantes qui lui tombaient dessus les unes après les autres. Donc Kou Keikou est parti avec les bandits non pas pour garder notre échange secret, mais pour découvrir ce qu’ils voulaient ?
— Je viens moi-même de l’apprendre, dit Keishou avec un soupir, faisant de son mieux pour consoler la Demoiselle abasourdie. Son Altesse et mon frère sont tous deux si grossiers. S’ils communiquaient par pigeon voyageur depuis tout ce temps, ils auraient dû me le dire !
Il continua à râler sur la rapidité avec laquelle ses aînés formaient des alliances, ce qui lui valut un haussement de sourcil de la part de Gyoumei.
— Tu peux parler. Je parierais que tu as pris un malin plaisir à apprendre à Shu Keigetsu comment me mener en bateau.
— Eh bien, je ne peux pas le nier.
— De plus, vous parler de la colombe aurait nécessité davantage de discussions à huis clos. Garder trop de secrets avec le clan Kou pourrait éveiller les soupçons. Laissant planer le sous-entendu de l’attention constante qu’il portait à l’équilibre des cinq clans, il se tourna vers Keigetsu. La dernière lettre est arrivée il n’y a pas longtemps. La dysenterie faisait effectivement des ravages. Heureusement, ils ont réussi à la maîtriser à l’aide de quelques herbes antidiarrhéiques. Il n’y a pas de temps à perdre — nous devons partir à leur secours sans tarder.
— Hein ? C-Ce n’est pas l’inverse ? Si c’est maîtrisé, vous n’avez pas besoin de vous précipiter, rétorqua Keigetsu, désemparée. Ne serait-il pas excessif de se donner la peine de traverser le fleuve ? Maintenant que la situation s’améliore, Kou Reirin devrait être en sécurité.
Leurs arguments et leurs positions s’étaient complètement inversés.
Gyoumei ricana face aux tentatives désespérées de Keigetsu pour l’arrêter.
— Ne sois pas ridicule. Si la situation s’est améliorée, c’est uniquement parce que Reirin s’est poussée au-delà de ses limites.
— Je…
C’était un argument plutôt convaincant. Les yeux de Keigetsu s’écarquillèrent.
Maintenant qu’il en parle, je ne peux m’empêcher de penser qu’il a raison !
Alors qu’elle gémissait, Gyoumei fit un pas vers elle.
— Qui a cueilli les herbes ? Qui les a administrées ? Si la maladie s’est propagée à tout le village, il a dû y avoir un bon nombre de malades. Qui s’occupe d’eux pendant qu’ils vomissent et se vident les intestins ? Même en comptant Shin-u et Keikou, cela signifie que trois personnes seulement ont soigné toute la population jusqu’à ce qu’elle retrouve la santé. Je suis sûr qu’aucun d’entre eux n’a fermé l’œil.
— …
— J’ai appris quelque chose lors du dernier changement. Reirin est d’une impassibilité effrayante face à ses propres épreuves, mais dès qu’un de ses proches est blessé, elle peut devenir incroyablement émotive et imprudente. Si, par hasard, un villageois qu’elle affectionne tombait malade et se trouvait à l’article de la mort, je ne peux qu’imaginer le désespoir qu’elle ressentirait.
Keigetsu était d’accord avec lui sur le fait qu’elle se poussait à bout, mais, franchement, elle ne pouvait pas imaginer Kou Reirin en proie au désespoir.
Pas une seule fois elle n’avait laissé transparaître la moindre fissure dans son attitude exaspérante de décontraction — c’était tout simplement le genre de fille qu’elle était. Pourtant, alors que Gyoumei s’approchait encore d’un pas, elle sentit sa voix trembler face à son aura imposante.
— M-mais… p-pour quoi avez-vous besoin de moi ? Je ne sais pas nager, alors j’ai peur de ne faire que vous ralentir…
— Ne m’oblige pas à me répéter. J’ai besoin de toi, Shu Keigetsu.
Elle ne pouvait compter le nombre de fois où elle avait rêvé que le beau prince lui murmure ces mots mêmes dans un élan de passion. Alors pourquoi, face à ces yeux magnifiques tournés vers elle et à la ferveur de sa voix, ne ressentait-elle rien d’autre que la crainte de celle qui se tient devant un dieu courroucé ?
— Tout ira bien. Tousetsu est une femme Gen. Elle n’aura aucun mal à traverser à la nage avec toi dans ses bras. Nous pouvons demander à cette dame de la cour aux cheveux roux — Leelee, je crois que c’était elle — de te servir de doublure. Personne ne se doutera de rien si tu restes cloîtrée dans ta chambre après une réception de thé aussi épuisant.
Lorsque le prince jeta un regard dans leur direction, Tousetsu lui rendit un regard solennel, tandis que Leelee répondit :
— Oui, Votre Altesse, en acquiesçant, le visage pâle.
Bien que les dames de compagnie n’aient pas vraiment le choix en la matière, leur soumission immédiate à la volonté de Gyoumei fit pâlir Keigetsu plus que jamais.
— A-attendez ! Ce plan n’est-il pas un peu trop fou ?! C’est vrai… Qui sera votre doublure ? Une femme comme moi a l’excuse de rester dans sa chambre, mais vous devez être présent pour donner des ordres !
— Oh, ne t’inquiète pas pour ça. Un lent sourire se dessinant sur son visage, Gyoumei jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Comme tu le sais peut-être, les hommes du clan Kou sont des artistes polyvalents. N’est-ce pas, Keishou ?
En entendant son nom, Keishou fit la grimace et soupira.
— « Comme tu le sais peut-être, les hommes du clan Kou sont des artistes polyvalents. »
— Hein ?! s’étonna Keigetsu. La voix qui sortait de sa bouche était impossible à distinguer de celle de Gyoumei.
— Ils sont doués pour les imitations, le dressage d’animaux et les épreuves de force.
Est-ce ça qu’elle entendait par imitations ?!
Ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle comprit ce que Reirin avait voulu dire lors de leur conversation pendant le voyage… mais elle était presque sûre que cela dépassait le simple cadre d’un « tour » de passe-passe.
— Voilà, tu l’as compris : sa voix ne trahira pas le jeu. Nous pouvons le faire se cacher derrière un paravent pour éviter qu’il ne soit exposé au fléau. Ainsi, il pourra tenir des conversations sans jamais avoir à montrer son visage. Gyoumei lança au garde un regard qui disait : Je compte sur toi.
Keishou répondit par un hochement de tête à contrecœur.
— Compris. Qu’il le veuille ou non, il n’était pas en mesure de refuser un ordre du prince héritier.
— D’autres préoccupations ? demanda le prince en adressant un sourire à Keigetsu.
Son visage se figea d’horreur. Alors qu’elle reculait lentement, elle fut envahie par un fort sentiment de déjà-vu.
— Eh bien, euh… Je dirais que c’est encore trop imprudent de votre part d’y aller en personne…
— C’est toi qui m’as reproché de traîner les pieds.
C’était cette façon qu’il avait de faire comme s’il ne l’écoutait pas, pour ensuite utiliser ses propres mots contre elle.
— Je ne pourrai jamais traverser la rivière !
— Comment le sais-tu si tu n’as jamais essayé ? Comme je l’ai dit, Tousetsu et moi serons là pour t’aider à y parvenir.
C’était sa façon de balayer toutes ses protestations, comme si on faisait rouler un énorme rocher sur une route cahoteuse.
— Mais… mais… Oh, je sais ! Qu’est-il advenu de votre discipline pour maintenir l’équilibre entre les cinq clans ?! Si vous laissez vos sentiments vous pousser à aller sauver votre demoiselle à la toute dernière seconde, juste au moment où la situation commence à se stabiliser, tout ce travail acharné…
— J’y ai pensé aussi, Shu Keigetsu. Mais tu sais quoi ? Il fit un pas de plus vers elle, le sourire plus large que jamais. Au diable la patience.
— Quoi…
C’était cette façon dont il semblait si intelligent et posé, avant de se déchaîner comme un sanglier.
— Tu as raison. J’ai fait pénitence pour mes actes passés, j’ai fait preuve de retenue et, jusqu’à présent, j’ai joué le rôle du prince héritier rationnel. Pourtant, la véritable nature d’une personne ne change pas du jour au lendemain. Si mon papillon s’envole, j’aurai envie de le poursuivre, et s’il est blessé, j’aurai envie de le protéger. Je vais mettre à terre ses amants et massacrer ses ennemis. J’en ai assez de me retenir.
Alors qu’elle regardait les beaux traits de Gyoumei se déformer en un sourire sauvage, Keigetsu fit enfin le lien.
Oh… Son Altesse…
Tout le monde savait à la Cour des Demoiselles qu’Ei Gyoumei et Kou Reirin formaient un couple parfait, tant par leur beauté que par leur élégance. Au début, Keigetsu en avait été jalouse, mais après avoir découvert à quel point Reirin était un esprit libre, elle avait commencé à douter que le couple fût réellement si compatible.
Cependant…
En fin de compte, ils sont de la même pâte !
Gyoumei était lui aussi un descendant du clan Kou. Lui et Reirin se ressemblaient beaucoup au fond d’eux-mêmes.
— Bon.
Il fit un pas de plus. La jambe de Keigetsu heurta une chaise alors qu’elle reculait par réflexe, ne lui laissant nulle part où fuir. Elle avait la chance que le viril prince héritier lui prenne la main avec tant de révérence, et pourtant, tout ce qui sortit de sa bouche fut un petit cri.
— Eek !
Le qi du dragon qu’elle ressentait à travers son contact faisait rage comme une tempête.
Puis, approchant ses lèvres de l’oreille de Keigetsu, Gyoumei murmura ce qui aurait presque pu être un mot d’amour.
— Je ne laisse plus les choses entre les mains de Shin-u et Keikou. Toi et moi, nous allons traverser cette rivière et les sauver tous les trois.