INEPT T4 – PROLOGUE

Prologue

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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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— Des idiots, toute la bande.

Ran Hourin, la femme connue sous le nom de Consort Vertueuse, dissimula un rictus derrière l’ombre de son éventail rond. Elle se trouvait dans un salon de détente caché quelque part au cœur de l’opulente Cour des Demoiselles, où un échiquier avait été disposé sur une table.

— Alors, Consort Ran ? J’ai acculé votre général.

— Grand dieu, Votre Majesté, quelle brute vous faites. Vous ne me laissez d’autre choix que d’abandonner.

Bien sûr, ni sa voix ni son regard ne trahissaient la moindre parcelle du mépris caché derrière son éventail. Avec son visage plus mignon que véritablement beau, sa silhouette menue et l’affaissement découragé de ses épaules, n’importe quel observateur l’aurait prise pour une consort naïve boudeuse après sa défaite. Sans doute que l’« Hourin » que tous voyaient n’était rien d’autre qu’une femme délicate, ni particulièrement intelligente ni compétitive. Mais cela lui convenait parfaitement.

Hourin était même assez fière de sa capacité à projeter l’image qu’elle souhaitait donner aux autres.

L’impératrice Kenshuu avait proposé cette partie sur un simple caprice.

La Consort Noble, si obsédée par l’idée d’exhiber sa sensualité, et la Consort Digne, qui semblait avoir laissé toutes ses aptitudes sociales dans le ventre de sa mère, étaient absentes, occupées respectivement à faire de la broderie et à se promener.

Penser que l’impératrice avait expressément choisi de l’affronter, elle plutôt que les autres, gonflait agréablement l’ego d’Hourin.

Contrairement à cette chercheuse d’attention qu’était la Consort Kin, Hourin comprenait parfaitement combien il était vital, pour les femmes du harem impérial, de gagner les faveurs de Kenshuu.

Ainsi, le résultat de la partie d’échecs lui importait peu. L’essentiel était de divertir l’impératrice en perdant volontairement, tout en gardant la partie suffisamment serrée pour que cela ne paraisse pas intentionnel.

Fronçant les sourcils, elle écarta légèrement son éventail et prit un air boudeur.

— Et dire que j’étais si près du but…

Innocente, naïve et enfantine, elle incarnait l’éternelle Demoiselle, la petite sœur parmi ces épouses guindées et guillerettes. Et Ran Hourin jouait ce rôle avec délectation.

Tout comme un tronc d’arbre enveloppé d’un feuillage dense, le clan du bois dissimulait sa véritable nature derrière un riche voile de mots qui empêchait les autres d’entrevoir ce qui se cachait à l’intérieur. Il commandait les feuilles des arbres en dirigeant le vent qui soufflait à travers leurs branches, jouant avec son environnement sans même lever le petit doigt.

Je m’en fous complètement qu’elle pense que je suis un peu stupide. C’est juste ce que je lui laisse voir.

En fait, plus les autres la prenaient pour un poids plume, mieux c’était pour elle.

Ne serait-ce pas poétique si la plus démunie et la plus innocente des concubines avait tiré les ficelles depuis le début, dotée d’une intelligence écrasante ?

Oh, comme le sang des Ran coule fort en moi ! se réjouit Hourin en rangeant les pièces d’échecs.

— La Cour des Demoiselles est bien calme sans les filles. J’espère qu’elles vont bien, dit Kenshuu, les coudes posés sur l’accoudoir et le menton dans la paume de la main, tirant brusquement Hourin de ses pensées.

— Moi aussi. Je me demande si elles sont en train de rentrer, répondit-elle délibérément, s’efforçant de paraître naturelle. Je m’inquiète un peu pour la santé de Dame Reirin, mais je suis sûre qu’elle remplira son rôle de Demoiselle sans encombre. Elle a même proposé à Dame Keigetsu de l’aider dans ses tâches d’hôtesse… Quelle Demoiselle vraiment admirable. Même une concubine comme moi aurait bien besoin de prendre exemple sur elle.

C’était l’instinct du clan Ran — non, de toutes les femmes de la cour intérieure — de se faire bien voir des personnes au pouvoir.

À vrai dire, malgré sa santé fragile, Kou Reirin était si parfaite que même Hourin — qui avait tendance à porter un regard plus critique sur son propre sexe — ne pouvait lui trouver de défaut. Reirin était belle et gracieuse dans ses manières. Elle était extrêmement douée, tout en restant douce et réservée.

Bien qu’elle eût depuis longtemps gagné les faveurs du prince héritier, elle ne se laissait pas griser par cela. Quel honneur… et à quel point serait-il facile d’avoir une Demoiselle comme celle-là sous son aile ?

Malheureusement, ce n’était pas la réalité, et Hourin n’avait donc d’autre choix que de pointer du doigt les défauts de la Demoiselle — à savoir sa constitution fragile — et de faire de son mieux pour lutter avec la carte connue sous le nom de Ran Houshun.

— En revanche, ma petite Houshun est toujours si timide. J’espère qu’elle ne se fait pas encore plus petite maintenant qu’elle se trouve dans un pays inconnu…

Cette déclaration était mi-modeste, mi-véridique.

Ran Houshun avait des traits charmants et juvéniles, tout comme Hourin. Sa petite silhouette titillait l’instinct protecteur, et elle dégageait une aura de timidité.

Avec toutes ses similitudes avec Hourin, on aurait pu penser qu’elle avait également hérité de l’intelligence du clan Ran, mais il s’avéra que la Demoiselle n’était rien de plus qu’une faible lâche.

La calligraphie de Houshun était correcte et elle connaissait bien les Écritures, mais ses répliques manquaient d’esprit. Elle avait du mal à prendre les choses comme elles venaient, et lui enseigner les dessous de la cour ne faisait que la faire se recroqueviller et pleurer. Elle n’appréciait pas les plaisirs de l’intrigue, et ne possédait pas non plus l’intelligence nécessaire pour tromper les autres.

En tant que Demoiselle, elle était une déception.

Pourtant, après tous les efforts que j’ai faits pour préparer le terrain, même elle ne manquera pas de faire son coup.

Portant son éventail à sa bouche d’un geste gracieux, Hourin sourit.

La stupidité de sa protégée posait un problème, mais elle pouvait aussi se traduire par de l’obéissance. Si Houshun n’avait pas l’intelligence de penser par elle-même, alors Hourin n’avait qu’à la déplacer sur l’échiquier. Au fond, les Demoiselles n’étaient rien d’autre que les pions de leurs époux.

— Ne soyez pas comme ça. Ran Houshun est une merveilleuse Demoiselle. Votre clan devrait en être fier.

— Je suis honorée de l’entendre. Oui, je suppose qu’elle est une Demoiselle gentille qui ne supporte pas de voir les autres souffrir… En tant que sa tutrice, j’aimerais croire que Son Altesse en viendra à apprécier ses qualités avec le temps, répondit Hourin avec modestie, incapable d’empêcher un sourire de se dessiner sur son visage.

C’était une sorte de prophétie… ou peut-être un avertissement. Lorsque l’impératrice Kenshuu repenserait à leur conversation une fois tout cela terminé, elle serait sans doute stupéfaite de réaliser à quel point Hourin avait prédit l’avenir avec justesse. Mais à ce moment-là, elle et Kou Reirin auraient toutes deux trouvé la mort — tout comme les jours de gloire du Palais du Qilin d’Or. Kou Kenshuu, qui avait gravi les échelons grâce à ses soins malgré son manque de qualités féminines, était vouée à être surpassée par des méthodes identiques.

Ça lui apprendra.

Hourin ravala de justesse le rire méchant qui menaçait de s’échapper de ses lèvres. Puis elle jeta un regard distrait à l’autre femme, dont le menton était toujours appuyé dans sa main.

Elle était belle — cela, Hourin devait l’admettre. Pourtant, cette femme effrontée dégageait davantage de dignité que de délicatesse, et elle intimidait plus de gens qu’elle n’en enchantait. Même après avoir passé une nuit sur son lit de mort, elle continuait à siéger sur le trône de l’impératrice avec un air de nonchalance totale, sans le moindre frémissement dans son attitude.

À l’époque où elles étaient encore des Demoiselles, elle avait déjoué les attentes d’Hourin et bouleversé son plan soigneusement élaboré pour gagner les faveurs du prince, s’élevant au sommet de la Cour des Demoiselles d’un seul bond.

Vous pensez que personne n’oserait plus jamais s’opposer à vous, n’est-ce pas ? Vous vous croyez invincible.

Bande d’idiots.

Hourin plissa ses grands yeux de Demoiselle en un regard noir pendant un bref instant.

Je vais vous montrer une ou deux choses.

Kenshuu leva brusquement les yeux, comme si la voix intérieure de l’autre concubine avait atteint ses oreilles.

Hourin détourna immédiatement le regard, prenant un air boudeur.

— Oh, je déteste penser que je ne suis pas à ta hauteur, que ce soit aux échecs ou pour élever une Demoiselle. Je vais prendre congé pour aujourd’hui, si ça ne vous dérange pas.

— Ha ha. Désolée d’être celle qui s’amuse le plus dans tout ça, Consort vertueuse Ran, dit Kenshuu, la laissant partir avec un rire enjoué.

Exactement. C’était moi qui vous amusais. Seule une idiote pourrait être aussi imbue d’elle-même.

Malgré le venin qu’elle crachait intérieurement, Hourin fit une révérence polie avant de quitter la pièce.

Au moment où elle s’engagea dans le cloître menant de la Cour des Demoiselles au Palais du Renard Indigo, son humeur s’était déjà améliorée. Plus l’impératrice était arrogante, mieux c’était. Plus elle était sûre d’elle, mieux c’était. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’elle ne se mette à grincer des dents de frustration à la place.

Quel genre de fruit allait porter le « plan » qu’elle avait partagé avec Houshun ? Hourin ne parvenait pas à calmer les battements excités de son cœur.

 

***

— La Consort Vertueuse est vraiment particulière, dit l’une des vieilles servantes de longue date de Kenshuu, vêtue de jaune gamboge, avec un soupir peu impressionné, tout en écartant la tasse de thé d’Hourin d’un geste traînant. Pensait-elle que nous ne remarquerions pas ses ricanements si elle les cachait derrière son éventail ? Elle n’a pas la moindre idée que vous ne faites que vous laisser aller à ses tentatives évidentes de flatterie ou que vous choisissez de fermer les yeux sur ses transgressions pour le moment.

— Hé hé. Le caractère d’une personne transparaît vraiment dans sa partie d’échecs. Elle déplace ses pièces comme si elle disait : « Tenez, je vais vous laisser gagner dans le cadre de mon plan à long terme. Allez-y, déplacez votre pièce ici. » Ça revient finalement à de la franchise. C’est presque charmant.

— Oh, franchement ! Elle ne se rend clairement pas compte que vous êtes assez douée pour battre même Sa Majesté. La femme aux cheveux couleur d’or gamboge fronça les sourcils de mécontentement, puis baissa la voix et demanda à Kenshuu : Était-ce vraiment sage de la laisser faire ? Vous avez organisé cette partie pour une raison.

— Hmm ? Kenshuu saisit sa tasse de thé avant que la dame d’honneur n’ait pu la ranger, et avala d’un trait le reste de son contenu.

La raison pour laquelle elle avait défié une joueuse d’échecs aussi peu douée que la Consort Vertueuse — bien que la femme en question semblait se prendre pour une experte — était qu’elle avait entendu parler de son comportement suspect.

Pour être plus précise, elle avait découvert que, dans le cadre d’un complot, Hourin avait envoyé l’un de ses protégés à l’atelier de broderie chargé par le clan Kin de coudre les robes de cérémonie.

Kenshuu n’aimait pas les ragots.

Elle n’en avait pas besoin alors qu’elle pouvait obtenir des renseignements précis et fiables grâce à ses « oreilles » disséminées dans la cour intérieure ou le palais principal.

La robe du clan Kin. La protégée du clan Ran envoyée chez la brodeuse.

Et…

— « Une gentille fille qui ne supporte pas de voir les autres souffrir », c’était ça ? Ces mots étaient lourds de sens.

Kenshuu vida sa tasse de thé en un clin d’œil et la posa bruyamment sur la table.

— Eh, je vais laisser les choses telles qu’elles sont pour l’instant.

— Ne soyez pas paresseuse, Votre Majesté.

— Je ne le suis pas. La Consort Vertueuse me fait trop penser à un petit écureuil, c’est tout.

L’impératrice se cala dans son fauteuil et chatouilla l’air du bout des doigts. Alors que sa maîtresse commençait à caresser un animal imaginaire, la servante aux cheveux d’un blond doré lui versa une autre tasse de thé en secouant exagérément la tête.

— Que trouvez-vous donc de si charmant chez la Consort Ran ? Peut-être y avait-il autrefois un certain attrait dans son visage innocent et ses manières, mais plus maintenant qu’elle a la quarantaine. Elle se berce de l’illusion qu’elle peut passer toute sa vie comme une Demoiselle adolescente.

Kenshuu sourit.

— C’est dur. Ce qui rend un petit animal attachant, ce n’est pas son âge, mais le fait qu’il soit inoffensif ou nuisible. La vue d’un écureuil se remplissant les joues de trop de nourriture pour pouvoir retourner dans son terrier est attendrissante, quel que soit son âge.

— Laquelle d’entre nous est « dure » ici, exactement ? dit la servante aux cheveux couleur gamboge en reniflant.

Pourtant… Kenshuu baissa les yeux et suivit du doigt le bord de sa tasse de thé pleine. Un écureuil inoffensif peut être mignon même après avoir passé le cap de la jeunesse.

Posant son menton dans sa paume, elle tapota la tasse et fit tourbillonner le liquide à l’intérieur.

Mais que faire face à un nuisible ?

Les ondulations créées par le doigt de Kenshuu se propagèrent lentement à la surface pâle de l’eau.

 

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