THE KEPT MAN t6 - CHAPITRE 3

L’eau prend la forme de son récipient

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Traduction : Raitei
Correction : Faucon

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Ah.

Tout s’expliquait.

C’étaient donc les fidèles de la Terre-Mère dont Samantha avait parlé. C’était la première fois que j’en voyais en personne, mais si même les prédicateurs avaient du mal à les affronter, il était logique qu’ils soient tout aussi monstrueux et hideux qu’eux.

— Vous aussi, vous avez reçu une révélation ?

Après tout, ils ne devaient pas être bien différents de ce Dieu Soleil de pacotille.

Gideon renifla avec mépris.

— Nous avons toujours été les élus de notre Dieu.

C’était donc le peuple de la forêt.

Ils avaient quitté leur communauté perdue dans les bois afin de s’acquitter de la dette laissée par la guerre d’invasion qu’ils avaient perdue autrefois. Ils auraient mieux fait de rester dans l’ombre à réciter leurs prières, mais ils ne pouvaient apparemment pas abandonner le combat aux simples fidèles et avaient décidé de se jeter eux-mêmes dans la mêlée.

On me présenta Byron le centaure, Paul l’homme-oiseau et Gideon le jardin fleuri.

— Tu t’es allié à la Terre-Mère ? demandai-je à Oswald.

— L’ennemi de mon ennemi est mon ami, non ? répondit-il sans la moindre honte.

— Et tu comptes demander à la Terre-Mère de nettoyer derrière toi ?

Les sbires du Dieu Soleil rôdaient encore dans la ville. Samantha n’était pas la seule : d’autres attendaient probablement le bon moment pour frapper.

Les Oiseaux de Proie avaient beau être une organisation violente, ils ne faisaient pas le poids face aux prédicateurs.

Ils ne feraient qu’ajouter leurs cadavres à la pile.

Emprunter la puissance des ministres changeait donc complètement la donne.

L’Église de la Terre-Mère y trouvait elle aussi son compte.

Les religions occupaient une position fragile à Voisin-Gris et, grâce à ce Dieu Soleil toxique, même les autres divinités étaient désormais regardées avec suspicion. Il existait bien quelques églises consacrées à la Terre-Mère dans la ville, mais leur nombre de fidèles avait drastiquement diminué depuis la Ruée.

Plus personne à convertir.

Les Oiseaux de Proie, en revanche, pouvaient servir d’intermédiaires et pénétrer dans des milieux auxquels l’Église n’avait pas accès.

Évidemment, ils disposaient de toutes sortes de relations dans la pègre.

— Tu présentes ça d’une manière vraiment sordide. Nos intérêts coïncident, c’est tout, répondit Oswald en m’adressant un sourire mielleux. Et c’est pas une mauvaise affaire pour toi non plus.

— Pourquoi ? Parce que vous manquerez jamais d’engrais pour vos parterres ?

— Les prédicateurs du Dieu Soleil ont toujours cette ville dans leur viseur, non ? J’ai cru comprendre que tu les avais déjà affrontés.

— Ouais. J’ai aussi affronté une jolie dame dans un bordel hier soir. Et alors ?

— Nous avons un ennemi commun. S’ils provoquent une nouvelle catastrophe comme la Ruée, cette ville ne s’en remettra pas. Ça ne te plaît peut-être pas, mais s’allier pour repousser un adversaire plus puissant est le choix rationnel. Tu le sais.

Présenté comme ça, ça semblait aussi jouer en ma faveur.

Si Samantha disait vrai, la puissance des ministres égalait, voire dépassait celle des prédicateurs. Et si nous et les Oiseaux de Proie nous joignions à eux, nous aurions l’avantage.

Les prédicateurs étaient puissants, mais incapables de travailler ensemble.

— La vie serait tellement plus simple si ça marchait vraiment comme ça.

S’allier face à un ennemi commun était une tactique vieille comme le monde. Mais ce genre d’alliance débouchait rarement sur une belle amitié une fois la guerre terminée. Parfois, les alliés temporaires se sautaient à la gorge dès leur ennemi vaincu. Parfois, l’un des camps s’alliait ensuite avec un autre ennemi. La vie était étrange et compliquée comme ça.

— Quelles sont les conditions ?

Ça ne me plaisait pas. Mais si cela pouvait me permettre de botter les couilles de cet immonde Dieu Soleil belle-mère, ça valait au moins la peine d’écouter.

Évidemment, rien dans ce monde n’était gratuit.

— Il y en a quatre, répondit Gideon, sans grande surprise. Premièrement, tu te convertiras à la foi de la Terre-Mère. Je te ferai moi-même l’honneur de te baptiser.

Voilà. Une seule condition, et l’affaire puait déjà la merde.

— Deuxièmement, tu consacreras ton être tout entier à la destruction du Dieu Soleil, de ses disciples et de toute autre foi hérétique. Dans ce but, tu obéiras sans condition à chacun de nos ordres.

À ce stade, la discussion était pratiquement terminée.

Mais Gideon semblait déterminé à aller jusqu’au bout.

— Troisièmement, tu nous livreras Natalie la Tempête.

— Pourquoi ?

— Ne joue pas à l’idiot. C’est un agent du Dieu Soleil… une Éprouvée.

Je le savais déjà.

Mais l’entendre de la bouche de quelqu’un d’autre me mit étrangement en colère.

— Cet homme nous a appris que tu étais son ancien compagnon. Si tu nous apportes sa tête, je serai disposé à te récompenser généreusement.

— Et je peux pas simplement lui demander d’apostasier ou de se convertir chez vous ?

— Il est trop tard, répondit Gideon, la colère clairement perceptible dans sa voix. Nous étions quatre à venir dans cette ville, moi compris. Mais lors d’un récent affrontement, notre frère Manuel est tombé sous sa lame.

Voilà donc pourquoi elle avait été aussi fatiguée récemment.

Elle avait passé une nuit entière à les combattre.

Même pour Natalie, un quatre contre un devait être particulièrement éreintant. Elle avait probablement combattu aux côtés de Samantha ou d’un autre Éprouvé que je ne connaissais pas.

— Pourquoi hésites-tu ? Je crois savoir que tu hais le Dieu Soleil. Tu ne peux tout de même pas considérer comme une camarade quelqu’un qui remue la queue devant ton pire ennemi.

Il avait raison. Si elle s’était rangée aux côtés de ce tas d’ordures de Dieu Soleil, elle était désormais notre ennemie. Un jour, elle représenterait une menace non seulement pour moi, mais aussi pour Arwin.

En matière de maîtrise de l’épée pure, Natalie avait facilement un ou deux niveaux d’avance sur elle. Et elle possédait en plus la relique appelée Aubelame. Même si tout Aegis l’affrontait ensemble, le meilleur scénario serait probablement un match nul.

Le pire, un massacre.

Pour l’avenir, l’option la plus sûre consistait à l’éliminer. Il existait plusieurs moyens d’y parvenir, pour peu que je ne fasse pas le difficile. Si j’hésitais, c’était parce qu’une partie de moi refusait encore de croire que tout ça était vrai. Ça aurait été plus facile si elle ressemblait à ces prédicateurs monstrueux.

Mais elle avait toujours le même visage. La même attitude. La Natalie que j’avais toujours connue. Et si j’essayais de lui demander ce qui se passait, elle m’envoyait simplement promener.

Voilà pourquoi je n’arrivais pas à me décider.

Si elle traversait une situation qu’elle ne pouvait pas révéler, alors peut-être qu’en réglant son problème, elle pourrait redevenir notre amie. Je savais que c’était une illusion bien pratique. Mais je n’arrivais pas à l’écarter complètement.

Je savais que j’étais pathétique. Mais je n’avais aucune réponse. Pendant que j’hésitais, Gideon leva un quatrième doigt.

— Enfin, après avoir éliminé le Dieu Soleil, tu conquerras le Millénaire du Soleil de Minuit et nous remettras le Cristal Astral.

— Tu utilises mal les mots, lui fis-je gentiment remarquer. Ça, c’est pas une négociation. On appelle ça des « ordres », une « exigence de capitulation » ou encore un « traité inégal ».

— Mais qu’est-ce que tu racontes ? s’indigna Gideon. Quand ai-je prétendu qu’il s’agissait d’une négociation ?

— T’es l’instrument de ton dieu, non ? T’as rien de plus motivant à proposer ?

— Après ta mort, ton âme connaîtra une paix éternelle aux côtés de la Terre-Mère…

— Nan. Pas intéressé.

Laisse tomber.

Je me tournai vers Oswald.

— Comment t’as fini avec ces tarés ?

— Ces braves gens recherchent des alliés dans leur combat contre le Dieu Soleil.

— Une religion prête à s’allier avec des mafieux, ça donne pas vraiment envie de la rejoindre.

Et après, ils vont nous sortir quoi ? « Extorque ton prochain » ?

Le monstre appelé Byron, qui était resté silencieux jusque-là, s’écria soudainement :

— Tu oses te moquer de Dieu ?

— Vous inventez des raisons pour exiger de l’argent et des biens avant de les prendre aux autres. En quoi c’est différent des mafieux qui réclament de l’argent de protection ?

— N’associe pas la Terre-Mère à de tels imposteurs ! hurla celui qui s’appelait Paul. Les enseignements de la Terre-Mère sont saints et bienveillants.

— Ouais, ouais. Tous les dieux ont leurs jolies banalités. Même ce charlatan de Dieu Soleil raconte ce genre de conneries.

Je fixai les créatures hideuses.

— Mais surtout, si je prends vos enseignements au pied de la lettre, tous ceux qui croient en un autre dieu doivent se convertir. Autrement dit, vous interdisez aux gens de croire en autre chose.

— Et quel est le problème ?

— En gros, c’est l’esclavage ou la mort.

Il existait plein de gens dans ce monde qui en avaient assez de réfléchir par eux-mêmes et préféraient s’en remettre aux dieux.

Pas moi.

Si quelqu’un était incapable d’assumer ses propres erreurs, alors ça ne servait à rien de vivre. Abandonner ses responsabilités était facile. Mais la vie qui vous attendait ensuite revenait simplement à jouer à la poupée.

Les dieux étaient aussi cruels que des enfants. Ils vous frappaient. Vous brisaient le cou. Vous arrachaient les bras et les jambes sans la moindre hésitation. Puis, lorsqu’ils se lassaient de vous, ils vous jetaient à la poubelle.

— Je refuse d’être l’esclave de qui que ce soit. Et je refuse aussi de réduire les autres en esclavage.

Si j’étais ce genre de personne, j’aurais commencé par faire de la Princesse Chevalier mon esclave. J’aurais utilisé la Release et son secret pour la posséder jusqu’à la dernière miette.

Et je n’avais pas l’intention de mourir non plus.

— Détruire ce Dieu Soleil qui ressemble à un perce-oreille et ses fidèles, ça me va. Mais quand vous dites « destruction », vous voulez dire quoi exactement ?

— Il ne devra subsister aucune trace de cette foi hérétique.

 

— Et une fois que vous aurez brûlé tous leurs livres et toutes leurs églises ?

— Leurs fidèles seront naturellement jugés avec la plus grande sévérité.

— Et comment vous comptez prouver ce que quelqu’un croit ? Vous pouvez pas savoir ce qu’il pense réellement au plus profond de lui-même.

Par exemple, ce petit Dieu Soleil sinistre autorisait ses fidèles à prétendre appartenir à d’autres religions pour échapper aux persécutions. Tant qu’on ne passait pas à l’acte, n’importe qui pouvait imaginer devenir un meurtrier de masse s’il en avait envie. Tout le monde avait déjà rêvé de coller son poing dans la gueule de quelqu’un qui l’énervait.

Tout le monde avait parfois envie de hurler des insultes, même à son amant ou à sa famille. Les humains étaient des créatures émotionnelles, soumises à leurs désirs. Même ceux qui avaient un partenaire ou un conjoint regardaient parfois ailleurs.

Il arrivait que le démon prenne le dessus. Mais dans la plupart des cas, ces pulsions ne duraient qu’un instant et beaucoup ne passaient jamais à l’acte. Avec le temps, ils oubliaient même avoir eu de telles pensées.

— Un dépravé comme toi en train de me faire la leçon sur la liberté de culte ? se moqua Gideon.

— J’ai juste pas envie qu’on vienne fouiller dans mes pensées les plus intimes.

— Ainsi, tu refuses d’obéir quoi qu’il arrive ?

— Je tomberai pas assez bas pour travailler pour un monstre.

— Tu oses mépriser ceux qui ont offert leur âme éternelle à la Terre-Mère ?

— Allons, allons, intervint Oswald. Calmons-nous tous. Laissez-moi essayer de régler ça.

On m’escorta dans une pièce voisine. Ça ressemblait à une chapelle. Elle était encore en rénovation et seule la moitié des bancs avaient été installés.

 

Devant nous se dressait une statue de la Terre-Mère que j’avais déjà aperçue plusieurs fois. On me força à m’asseoir sous son regard. Mes mains étaient toujours attachées.

— Réfléchis rationnellement. Si tu élimines le Dieu Soleil, tu pourras redevenir un héros, Dévoreur de Géants. T’as pas envie de retrouver un peu de ta gloire passée ? Dans quelques décennies, tu seras un vieillard. Tu peux pas rester un homme entretenu toute ta vie.

Cet argumentaire de vendeur déguisé en conseil bienveillant me donnait encore moins envie d’accepter. Déjà, je ne voulais pas être un héros. L’homme qui se trouvait avec moi était justement celui qui répandait les rumeurs annonçant que les fidèles du Dieu Soleil allaient provoquer des troubles.

Tant qu’il continuerait à peindre ce tableau menaçant et à entretenir cette petite graine de peur dans l’esprit des habitants, Oswald pourrait jouer au héros. Ces ennemis constituaient un méchant bien pratique pour entretenir sa popularité.

— Et ça profiterait aussi à ta chère Princesse Chevalier.

— Comment ça ?

Après avoir détruit ce Dieu Soleil poil-de-cul et sa faction, ils exigeaient justement que nous descendions dans le donjon afin de leur remettre le Cristal Astral. Ça ne profitait clairement pas à Arwin.

— Tu veux dire que la Terre-Mère compte sauver le royaume de Mactarode de sa situation actuelle ?

S’ils pouvaient éliminer les milliers et les milliers de monstres qui infestaient son pays natal, alors, à la rigueur, ça méritait réflexion. Mais la réponse évasive d’Oswald m’apporta toutes les preuves dont j’avais besoin.

Mactarode ne vénérait pas la Terre-Mère. Ils n’en avaient strictement rien à foutre de ce qui pouvait arriver à un royaume d’hérétiques.

— T’es trop vieux pour te lancer dans un pari pareil.

Pour l’instant, tout semblait peut-être lui sourire. Mais au bout du compte, les Oiseaux de Proie ne restaient qu’une bande provinciale. Ils ne pouvaient rivaliser ni avec les Loups Tachetés ni avec l’Alliance du Diable en matière d’effectifs ou d’argent.

Ces organisations étaient simplement trop importantes pour les affronter.

— Ça a peut-être fonctionné pendant la Ruée, mais tu vas pas continuer à faire des six éternellement. Tu sais mieux que personne ce qui arrive à ceux qui perdent aux dés.

— Et c’est précisément là qu’intervient la Terre-Mère.

— T’es pas devenu assez sénile pour ne pas comprendre pourquoi ils ont choisi les Oiseaux de Proie plutôt que les Loups Tachetés ou l’Alliance du Diable, si ?

Parce qu’ils étaient plus faciles à absorber. Les deux autres organisations étaient bien plus imposantes et bien plus difficiles à transformer.

Elles n’allaient pas s’allier à une bande d’extrémistes au risque de déséquilibrer toute leur organisation jusqu’à faire s’écrouler le château de cartes.

— Tu crois que tu te sers d’eux. Mais à la fin, ce sont eux qui te dépouilleront de tout avant de t’achever.

— Tu t’inquiètes pour moi ? Comme c’est touchant.

Il grimaça.

— Tu restes fidèle à tes principes et à ton code. Un vrai homme parmi les hommes.

Oswald marqua un bref temps d’arrêt, pris au dépourvu.

— Un vieux qui te connaissait autrefois m’a tout raconté.

— Vieil imbécile trop bavard, pesta-t-il en détournant les yeux.

— Apparemment, les gens te respectaient. Tu protégeais ton petit territoire et tu restais fidèle à tes racines. Alors pourquoi te lancer maintenant dans un pari aussi insensé ?

— …Même à l’époque, j’avais de l’ambition. Un petit rêve sans prétention : devenir le patron de toute cette ville.

— Et maintenant que t’es vieux, tu veux courir après les rêves de ta jeunesse ? Ou il y a autre chose ?

Oswald pâlit.

— Ouais… Y a une raison. Mais elle est aussi débile que possible. Pour moi, c’est un énorme problème, mais toi, tu vas juste te foutre de ma gueule si je te la raconte. Et si tu le fais, je te tue.

— T’as clairement envie de me le dire, alors crache le morceau. J’écouterai ta confession.

Il hésita. Puis pointa son entrejambe.

— J’ai plus la trique le matin.

— Hein ?

Un long silence suivit. J’attendis qu’il m’annonce que c’était une blague. Mais Oswald ne revint pas sur ses paroles. Malgré son expression ridicule, je ne vis que désespoir et peur dans ses yeux.

— Ça dure depuis environ trois ans, poursuivit-il avec émotion sans attendre ma réaction. Ça fonctionne encore, mais c’est plus aussi vigoureux qu’avant. Ça réagit plus pareil quand je vois une belle femme. Avant, je pouvais enchaîner cinq femmes, dix femmes dans la même nuit. Maintenant, une seule, c’est déjà le maximum. Et maintenant, en plus, j’ai ça à supporter.

Pour être honnête, je suis surtout impressionné que t’aies tenu aussi longtemps.

— Je digère plus comme avant. Ma vue baisse. J’ai mal aux épaules, au dos, aux genoux. Je m’essouffle plus vite. Avant, je pensais pouvoir encaisser. Les cheveux blancs, les rides… je les acceptais. Mais ça ? Ça fait mal.

En gros, c’était ce problème précis qui lui avait enfin fait prendre conscience du vieillissement qui rongeait son corps et de la mort qui l’attendait au bout.

En vieillissant, les gens perdaient leur force et leur volonté.

Certains types sauvages et violents dans leur jeunesse perdaient leur mordant et devenaient de gentils vieillards. Oswald, lui, avait suivi le chemin inverse.

Le temps qu’il lui restait dans ce monde diminuait. Et maintenant, il cherchait désespérément à réaliser les rêves de sa jeunesse.

— T’es le premier à qui je raconte ça.

— C’est quoi, une confession ? D’accord, d’accord, je te pardonne. Maintenant, laisse-moi rentrer chez moi, gros nounours.

Il me planta son genou dans l’estomac.

Je m’effondrai.

— Et qu’on soit bien clair : ça t’arrivera un jour, à toi aussi.

— Le mien restera au garde-à-vous… jusqu’à ma mort, grognai-je en essayant de ravaler l’acide qui remontait dans ma gorge.

— C’est aussi ce que je pensais il n’y a pas si longtemps. Mais ça s’est pas passé comme ça. Toi comme moi, on vieillira et on mourra un jour. Et on peut rien y faire.

— À moins de demander au Cristal Astral la jeunesse éternelle ?

— Conquérir le donjon ? Ça, c’est le vrai fantasme. Et on parle du grand donjon, le Millénaire du Soleil de Minuit. Même la Princesse Chevalier Écarlate n’en est peut-être pas capable.

— On verra.

Je ne le contredisais pas. Mais je ne lui donnais pas raison non plus.

— Je collaborerai pas avec eux. Qui accepterait une chose pareille en sachant ce qui l’attend au bout ?

— Vous avez terminé ? demanda une voix derrière nous.

C’était Byron, le ministre centaure, debout près de la porte.

Il est arrivé quand ?

Je n’avais ni entendu ni senti la porte s’ouvrir.

— Tu auras une dernière chance. Suis-nous et ta vie sera épargnée.

— Désolé, mon agenda est rempli de rendez-vous avec la Princesse Chevalier. Je pourrai peut-être te caser dans cent ans.

Byron poussa un soupir monumental.

— La réponse est donc non. Je ne devrais pas attendre d’un insecte qu’il comprenne la valeur de la miséricorde.

 

— Ça vaut aussi pour toi. Tout ce que tu racontes n’a de poids que parce que la Terre-Mère te soutient. Sans elle, tes petites piques sont aussi creuses que les miennes.

Je haussai les épaules en riant. Puis toutes les alarmes de mon cerveau se mirent à hurler. Je bondis sur le côté.

À peine eus-je atterri à plat ventre qu’un fracas assourdissant retentit derrière moi. Une pluie de bois et de pierre s’abattit sur mon dos. Une odeur de poussière envahit mes narines. Je grimaçai sous la douleur provoquée par ma chute avant de me relever.

Derrière moi, à côté de la statue de la Terre-Mère, un trou gigantesque béait désormais dans le mur. Le corps de Byron était visible à travers. Une distance considérable nous séparait quelques instants plus tôt. Et pourtant, il l’avait franchie en un éclair. Des éclats de pierre recouvraient le sol. Il s’était projeté à pleine vitesse sans le moindre élan.

Voilà donc les capacités de Byron en tant que ministre. Il avait percuté un mur à une vitesse effroyable sans subir la moindre blessure visible. Il était sacrément solide.

— La prochaine fois, je ne te manquerai pas, déclara-t-il en se tournant vers moi.

Ses sabots martelèrent le sol. Je désignai les dalles brisées.

— Vous utilisez les offrandes des fidèles pour payer les réparations ?

— Laisse tomber, Matthew.

Oswald sortit la pochette à cordon de sa poche.

— J’ai déjà compris ton petit truc. Et j’ai ton précieux soleil temporaire. T’as aucune chance. Sois raisonnable et rends-toi.

— Désolé, mais s’il y a bien un truc que je déteste, c’est qu’on vienne gâcher mes rendez-vous.

Mes mains étaient toujours attachées. Je pouvais uniquement enfoncer mes doigts dans ma poche pour en extraire l’orbe de cristal fissuré. Les yeux d’Oswald s’écarquillèrent.

Il ouvrit la pochette. Une simple bille de verre rayée roula dans sa grosse main. Je m’étais attendu à ce qu’on me confisque le soleil temporaire.

J’avais donc fabriqué une imitation et l’avais cachée dans ma chaussure.

Je n’avais pas eu le temps de faire l’échange lorsque les Paladins m’avaient arrêté, mais lorsque j’avais arraché le véritable soleil temporaire des mains d’Oswald, j’avais fait semblant de le remettre dans la pochette tout en le glissant discrètement dans ma poche.

À l’origine, cette astuce était destinée à Vincent. Mais on ne savait jamais quand une préparation minutieuse pouvait finir par servir.

— Allez, enfoiré, murmurai-je.

Si ça ne fonctionnait pas maintenant, j’étais mort. Avec cette prière aux lèvres, je hurlai :

— Irradiation !

Une lumière aveuglante inonda mon champ de vision. Je rompis les cordes qui liaient mes poignets et chargeai dans un rugissement.

— Joli spectacle, commenta Byron.

Son corps vacilla. Mais au même instant, je partis dans une autre direction. Je fonçais sur Oswald. Je lui attrapai le bras et arrachai les Dei Consentus de sa poche.

— Je reprends ça aussi.

Je récupérai également la pochette vide. Si je la perdais, la Crevette allait me massacrer.

— Au fait, j’ai lu ton avenir tout à l’heure.

Je projetai Oswald de toutes mes forces. Le gros homme hurla en traversant les airs avant d’atterrir au sommet de la statue de la Terre-Mère.

— Ça disait : « Les hauteurs te porteront chance. »

Je ne voulais pas compliquer les choses. Révéler une faiblesse à ce mystérieux ministre signerait mon arrêt de mort. À peine eus-je rangé le paquet de cartes dans ma poche que je bondis en arrière.

Byron venait de charger sur mon flanc.

Des morceaux de bancs explosèrent dans les airs et le mur se déforma dans un nouveau fracas assourdissant. Tout le bâtiment trembla. Les obstacles ne signifiaient donc rien pour lui.

Et puisqu’il était aussi rapide, impossible de maintenir mes distances. Mais j’entrevoyais une manière de le gérer. Sa vitesse posait problème. Mais plus il allait vite, plus il devenait vulnérable s’il ratait son attaque. La prochaine fois qu’il foncerait dans un mur, je lui sauterais sur le dos.

Le dos d’un centaure était naturellement sans défense. De là, je pourrais lui briser le cou. Même si sa puissance provenait d’un autre dieu, sa faiblesse devait être la même que celle d’un prédicateur.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon petit poney ? T’as peur ?

Je devais régler ça avant l’arrivée des deux autres. Pour l’instant, ils laissaient Byron gérer la situation. Mais si ça traînait trop, ils finiraient forcément par venir en renfort. Je devais en finir tant que j’en avais encore l’occasion.

— Ne t’affole pas. C’est moi qui vais venir à toi.

Byron décrocha de son dos une longue lance étroite. Il la fit tournoyer au-dessus de sa tête avant d’en pointer le bout vers moi. Puis il chargea. Avec sa vitesse et son poids, une esquive mal calculée me transformerait en brochette de Matthew.

Je reculai jusqu’au mur. La première étape de mon plan consistait à lui faire rentrer dedans.

— Hmph !

Dans un grondement venu du fond du ventre, il projeta sa lance. Je paniquai brièvement. Mais elle se ficha dans le sol quelques pas devant moi.

— Quelle merde. T’es même pas capable de…

Byron fonçait déjà sur moi avant que je puisse terminer ma pique.

Mais où est le plaisir, là-dedans ?

Je bondis une nouvelle fois sur le côté pour prendre mes distances. Byron poursuivit sa course droit vers l’endroit où je me trouvais. Tout indiquait qu’il allait finir dans le mur. Puis il tendit le bras. Attrapa la lance plantée dans le sol. Et s’en servit comme d’un axe pour faire pivoter tout son corps dans ma direction.

— P’tain.

Je savais pas qu’il était capable de ce genre d’acrobaties.

Je bondis encore. Et je compris alors que je me trouvais au centre de la chapelle.

Merde.

Il m’avait attiré à découvert. Impossible désormais de le pousser à percuter un mur.

Je vais où ?

Mon regard balaya la pièce. Dès que j’aperçus sa silhouette près de la porte, Byron disparut. Il était rapide. Encore plus qu’avant. Au moment même où je le repérai, il était déjà sur moi. Pas le temps de contre-attaquer.

J’essayai d’esquiver. Pas assez vite.

— Trop lent.

L’impact plongea ma vision dans le noir. Lorsque je retrouvai la vue, la chapelle était à l’envers. Ce fut à cet instant que je compris que c’était moi qui étais retourné dans les airs. Mon épaule me faisait mal. Il m’avait à peine effleuré, et pourtant la violence du choc avait été phénoménale. À cette vitesse, cependant, impossible qu’il utilise encore son astuce avec la lance pour changer de direction.

Il allait forcément percuter le mur. Ça ne le blesserait pas, mais il devrait recommencer depuis le début. Je commençais à m’habituer à sa vitesse. Je pivotai en plein vol et retombai au sol. Mes yeux repartirent aussitôt à sa recherche.

Aucune trace de Byron. Je pensai qu’il avait peut-être bondi dehors. Mais il n’existait aucun trou assez grand. Et s’il en avait créé un, j’aurais forcément entendu un fracas monstrueux. Puis une pensée me glaça le sang. La première fois que Byron était entré dans la chapelle, je n’avais rien entendu.

Rien senti.

Alors comment était-il entré ?

Mon instinct me cria de ne surtout pas rester immobile. J’essayai de bouger mais Byron jaillit du mur à côté de moi. Avant que je puisse faire quoi que ce soit, je fus projeté à travers la pièce et m’écrasai contre le mur opposé.

J’eus l’impression que mon corps se déchirait. Ma vision vacilla tandis qu’une douleur atroce me traversait.

Lorsque je pus enfin revoir quelque chose, mon regard tomba sur la pochette à cordon. Elle était couverte de sang.

Et son fond était déchiré.

… La Crevette va forcément me passer un savon. Formidable.

Je trouverais une excuse plus tard. La vitesse terrifiante de Byron n’était donc pas son seul talent.

— Tu peux traverser les murs.

— Pas seulement les murs.

Le visage de Byron apparut soudain dans mon propre ventre. Mon cœur manqua de s’arrêter.

— Je peux traverser n’importe quoi. Même les êtres vivants.

Il passa à travers mon corps en riant de plaisir. Une fois complètement ressorti, il m’attrapa par les chevilles et me décrocha du mur. Je me retrouvai suspendu la tête en bas à bout de bras. Tout le sang qui me montait au cerveau allait finir par me rendre encore plus stupide.

— Je pourrais te tuer immédiatement. Mais selon certaines conditions, je serais peut-être disposé à « négocier » avec toi, comme tu le souhaitais. Mais d’abord…

Une douleur atroce éclata dans ma cheville gauche. Il essayait de la broyer.

— Par précaution. On ne sait jamais.

S’il m’immobilisait, je ne pourrais plus combattre. Même fuir deviendrait impossible. J’étais foutu.

— T’es sûr qu’on parle la même langue ? Ça, c’est pas une négociation. Tu com-prends les mooots qui sortent de ma bouuuche ?

— Appelle cela des ordres ou de l’extorsion. J’ai quelque chose à te demander, répondit Byron, sa colère montant. Ta camarade, Natalie la Tempête. Elle a massacré notre frère Manuel.

— Je crois que vous me l’avez pas encore assez répété.

J’avais bien envie de lui dire « bien joué ». Mais puisque c’était aussi l’une des raisons directes pour lesquelles je me retrouvais dans cette situation, difficile de vraiment m’en réjouir.

— Manuel était également sorcier. Il lui a lancé de nombreuses malédictions : Agonie, Putréfaction, Tentation, Bestialisation, Végétalisation…

— Ça fait beaucoup de saloperies.

On aurait dit une liquidation totale sur les malédictions.

— Pourtant, aucune n’a eu le moindre effet sur elle. Elle ne possédait aucun objet magique capable de l’en protéger, mais elle a combattu Manuel sans manifester le moindre inconfort.

— Elle a toujours été comme ça.

Le genre de personne qui s’excitait encore davantage face à un adversaire puissant. Personnellement, je ne comprenais pas.

— Finalement, elle a vaincu Manuel. Notre jeune frère a rejoint l’au-delà après seulement cent années d’existence.

Peut-être que pour vous, cent ans, c’est « seulement », mais pour nous, t’es déjà un fossile prêt à crever.

— Quelle est donc la nature de son pouvoir ? exigea-t-il.

Sa prise se resserra autour de ma cheville. Ça faisait mal. En gros, Byron voulait découvrir le secret de la force de Natalie afin de pouvoir venger son camarade.

— Eh bien… on dirait simplement qu’il était très mal tombé face à elle.

C’était la seule réponse que je pouvais lui donner.

— Tu continues à la protéger, même maintenant ? Elle vous a trahis !

— Malgré ça…

Toujours suspendu la tête en bas, je lui dressai mon majeur.

— Je suis pas encore tombé assez bas pour la vendre à un clown comme toi.

Si elle nous avait trahis, alors c’était un compte que mes compagnons et moi réglerions avec elle directement. Nous n’avions besoin de l’aide de personne.

— Hérétique, siffla Byron.

Il serra plus fort. Ma cheville commença à craquer.

Là, j’étais vraiment dans la merde. Ma conscience vacilla, probablement à cause de la douleur.

— Hmm ?

Byron leva les yeux, visiblement agacé. Au-dessus de sa tête flottait le soleil temporaire, clignotant de manière irrégulière.

— Une relique du Dieu Soleil.

Non seulement il était à moitié brisé, mais il ne fonctionnait plus que pendant de courtes périodes. Et maintenant, il s’allumait et s’éteignait de façon erratique. À voir l’agacement de Byron, la lumière était manifestement l’une des rares choses qu’il ne pouvait pas traverser.

— Quelle nuisance.

Il tendit la main et arracha le soleil temporaire des airs. Puis referma le poing.

Un craquement sec retentit.

— Hmph !

Lorsqu’il rouvrit la main, des éclats de cristal translucide tombèrent au sol. Ils se transformèrent en minuscules particules lumineuses avant de disparaître dans l’air. Le soleil temporaire était complètement détruit.

— Même une relique sacrée se brise facilement lorsqu’elle se trouve dans un état aussi lamentable, ricana Byron alors que la chapelle retombait dans une pénombre lugubre. Qu’y a-t-il ? J’ai détruit un bien appartenant à ce Dieu Soleil que tu détestes. Où sont mes remerciements ?

— T’étais le genre de gamin qui martyrisait les autres en cassant leurs affaires, hein ?

Déchirer la pochette d’April ne lui avait pas suffi. Il avait fallu qu’il détruise aussi le souvenir de Vanessa. Un enfoiré mesquin, sadique, cruel et minable.

— Ce que tu viens de détruire était un cadeau d’une amie.

— Tu devrais mieux choisir tes amis.

— C’est un bon conseil.

C’est justement pour ça que t’es morte, Vanessa.

— Sur ce point-là, je suis d’accord avec toi. Comme quoi, tout arrive.

— Alors, dans l’intérêt d’approfondir notre compréhension mutuelle, reprenons notre négociation, déclara Byron.

La douleur dans ma cheville gauche reprit de plus belle.

— Arrête de te débattre. Ça ne sert à rien.

Oswald s’était approché, persuadé que le combat était terminé.

Il avait réussi à redescendre de la statue.

— C’est ton dernier avertissement. Travaille avec la Terre-Mère et ses ministres, et allons buter ces enfoirés qui vénèrent le Dieu Soleil.

— Désolé, mais les négociations sont terminées.

Je parvins enfin à retirer mon autre chaussure.

J’avais préparé plusieurs solutions de secours au cas où le soleil temporaire deviendrait inutilisable. Et en voilà une.

— Désolé pour l’odeur.

Je n’avais pas seulement caché une fausse bille de verre au fond de ma chaussure. Une petite boule noire se trouvait également coincée entre mes orteils. Je la jetai au sol.

Elle se mit aussitôt à cracher une fumée noir violacé. La prise de Byron se relâcha et mon corps s’écrasa au sol. Je retins mon souffle pour ne rien inhaler puis, malgré la douleur, roulai aussi loin que possible de Byron et Oswald. Ma seule option était de fuir avant que les autres ministres se mêlent au combat.

Ils devaient commencer à perdre patience. S’ils comprenaient que leur compagnon était en difficulté et décidaient tous de s’y mettre sérieusement, je n’avais aucune chance. Pendant ma fuite, des quintes de toux emplirent la chapelle.

— À votre place, j’éviterais de respirer ça, les prévins-je depuis une distance sûre. C’est un gaz neurotoxique. Vos poumons vont plus fonctionner.

Malgré leur apparence monstrueuse, les prédicateurs comme les ministres avaient toujours besoin de poumons pour respirer.

Heureusement que j’avais préparé ce petit tour au cas où. Le trou que Byron avait ouvert plus tôt dans le mur constituait une sortie particulièrement pratique. Je me glissai à travers.

J’étais désormais dans un couloir, toujours à l’intérieur du bâtiment d’Oswald. Et comme je me trouvais en plein cœur du repaire ennemi, ses hommes se précipitèrent rapidement sur moi en masse.

— Là ! C’est lui !

— Essaie pas de fuir, connard !

Pas une once d’originalité. Voilà ce qui arrivait lorsqu’on paniquait : le vocabulaire se réduisait immédiatement. Un triste rappel de ce qui vous attendait lorsque vous ne vous entraîniez pas quotidiennement à sortir des vannes. Je devais réussir à sortir.

Mais ils avaient forcément déjà verrouillé toutes les issues. Difficile de gagner à cache-cache dans un bâtiment qu’on ne connaissait pas contre son propriétaire. Si je prenais le mauvais chemin, je finirais pris en tenaille. Autant poser le pied sur le rebord d’une fenêtre et me jeter dehors.

Après un bref instant d’apesanteur, j’atterris dans l’herbe. Douloureux. Mais bref. Il fallait que je sorte du domaine. Des gens circulaient encore à cette heure-ci. Les ministres n’oseraient probablement pas me poursuivre sous leurs formes monstrueuses.

Alors que je priais pour avoir une occasion de m’échapper, une explosion retentit à l’extérieur des murs du domaine.

— Hé, c’était quoi, ça ?

— Quel groupe nous attaque ?

Les Oiseaux de Proie partirent précipitamment dans la direction du bruit. Peu importe qui avait provoqué ça, son timing était parfait. Je passai par une fenêtre et descendis dans la cour.

Le domaine était entouré de murs, mais il devait forcément y avoir une porte quelque part. Je restai accroupi afin d’être moins visible. Près de l’angle formé par deux murs se trouvait justement une porte en bois.

Encore un peu. Presque libre.

La porte s’ouvrit.

Je me retrouvai nez à nez avec une silhouette sombre qui entrait. Je m’arrêtai. Nous nous fixâmes un instant. Puis je me grattai la tête.

— Désolé, j’ai peut-être mal choisi mon moment. J’aurais dû t’attendre encore un peu ?

— Peu importe, répondit Arwin avec soulagement. Je commençais à en avoir assez de devoir venir moi-même te sauver à chaque fois.

— Je ferai attention à l’avenir.

C’était ça, le problème lorsqu’on était un homme entretenu. Si elle finissait par en avoir marre de moi, elle pouvait toujours me foutre à la poubelle.

— Allons-y. Tu m’expliqueras plus tard.

Elle m’attrapa par la main et me tira dehors.

— Noelle et les autres occupent les Oiseaux de Proie.

— Je suis surpris que tu aies su où me trouver.

Je n’aurais jamais imaginé qu’ils arriveraient aussi vite.

— Tu peux remercier April et Noelle.

Elles venaient tout juste de rentrer du donjon lorsqu’April s’était précipitée vers elles pour leur expliquer la situation. Noelle avait été la première à partir. Elle avait découvert la carriole détruite et les cadavres qui l’entouraient.

À proximité se trouvaient les traces de roues d’un autre véhicule. Elle les avait suivies jusqu’à ce domaine.

— Je leur achèterai des fleurs plus tard.

Une multitude de pas martelèrent le sol derrière nous. Les Oiseaux de Proie nous poursuivaient.

— Nous ne voulons pas nous retrouver encerclés par je ne sais combien d’entre eux. Partons, déclara Arwin.

— Ouais.

J’essayai de courir. Ma jambe céda immédiatement sous moi et je m’étalai magistralement au sol. Mon pied gauche refusait de coopérer après avoir été broyé entre les mains de ce monstre.

Ma cheville n’était pas cassée, mais elle était peut-être fissurée.

J’avais fait de mon mieux pour ignorer la douleur jusque-là. Mais même moi, je ne pouvais pas faire ça éternellement. Avoir des sensations émoussées n’était parfois pas aussi pratique qu’on pouvait le croire.

— Il faut courir, Matthew.

Je parvins à me relever. Mais impossible de prendre appui sur ce pied. Les mafieux nous encercleraient avant que nous puissions partir.

— On dirait qu’on n’a pas le choix.

Arwin dégaina son épée, prête à combattre.

— Tiens, tiens, tiens… Mais si c’est pas la Princesse Chevalier Écarlate.

Une dizaine de voyous environ contournèrent l’angle du bâtiment. Oswald se trouvait à leur tête. Arwin aurait peut-être pu gérer ça seule. Mais pas avec un homme entretenu blessé à protéger. Non seulement je ne lui servais à rien, mais je la handicapais activement.

— Parfait timing. Justement, j’espérais pouvoir discuter une nouvelle fois. En effet…

— Non.

— Je n’ai même pas encore dit de quoi je voulais parler.

— La dernière chose qu’on m’a dite était de ne plus vous adresser la parole. Et ne prétendez pas avoir oublié ce qui s’est passé l’autre jour.

Toute la fausse courtoisie disparut du visage d’Oswald. Ses yeux se remplirent d’hostilité et de folie. Il était prêt à se battre. L’air se chargea de tension.

Puis un sifflet retentit. Le genre utilisé par les Paladins.

Une ombre traversa le visage d’Oswald. Dix hommes ne suffisaient pas pour se lancer dans une bataille contre les autorités.

— On reprendra ça une prochaine fois. On pourra de nouveau discuter tranquillement autour d’un verre, déclara-t-il sans la moindre honte.

Il lança une masse blanche au-dessus de ma tête. Mon sac de bonbons.

Je me retournai aussitôt.

Mais Oswald avait déjà disparu et les Paladins arrivèrent avant que je puisse le récupérer.

Vincent menait le groupe.

Avant que son éternelle grimace ne revienne sur son visage, il eut même l’air soulagé pendant une fraction de seconde en me voyant.

— Tu vas bien.

— Grâce à votre excellent travail, cher Commandant.

Il avait personnellement dirigé mon escorte lorsqu’Oswald avait attaqué et enlevé son principal suspect sous son nez.

Une honte. Une ordure incompétente.

— Alors ? Tu vas démissionner dans le déshonneur maintenant ? Retourne donc dans la capitale royale avec ta chère épouse et ton héritier.

— Un jour, répondit-il simplement, désamorçant ma pique avant de donner ses ordres à ses hommes.

Il s’est fait une sacrée carapace, on dirait.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Après un bref moment d’hésitation, je lui racontai une partie de la vérité.

Les Oiseaux de Proie m’avaient enlevé. Les ministres de la Terre-Mère m’avaient ensuite ordonné de leur obéir sous couvert de « négociation ». Après un affrontement, j’étais parvenu à m’enfuir d’une manière ou d’une autre, mais le soleil temporaire avait été détruit.

Pendant ma fuite, j’avais croisé Arwin. Oswald nous avait poursuivis jusque-là et nous avions failli nous battre. C’est alors que les Paladins, toujours aussi lents, étaient enfin arrivés et qu’Oswald et ses sbires avaient détalé.

— Tu vas tous les foutre en prison maintenant, pas vrai ?

— …Le cas des Oiseaux de Proie est assez simple. Ils ne peuvent pas attaquer les Paladins sans avoir à répondre de leurs actes. Je vais immédiatement prendre les dispositions nécessaires.

Je vois. Mais me séquestrer, ça compte pas.

— Tu vas pas simplement sacrifier quelques sous-fifres et laisser la tête s’en tirer ?

— Ils essaieront. Mais ça ne fonctionnera pas.

Il semblait bien décidé à arrêter Oswald lui-même.

— Et la religion, alors ? Il suffit de regarder cette église pour comprendre qu’ils sont liés aux Oiseaux de Proie. Sans oublier les monstres qu’ils appellent « ministres ».

— Cela complique les choses, répondit sombrement Vincent. Je ferai enquêter sur eux, mais le culte de la Terre-Mère n’est pas illégal. Et le simple fait que des criminels la vénèrent ne m’autorise pas à condamner ou à poursuivre ses fidèles.

Le culte du Dieu Soleil était désormais interdit dans cette ville. Toutes les autres religions restaient autorisées.

— Même quand leurs fidèles se transforment en monstres ?

— Pour le moment, tu es le seul témoin de ce phénomène.

Donc le témoignage d’un homme entretenu soupçonné de meurtre ne valait rien. Natalie les avait également vus, j’imagine. Mais elle n’en parlerait jamais.

— De plus, l’Église de la Terre-Mère a considérablement gagné en importance à Baradelle. Elle exerce désormais une certaine influence sur la politique nationale. Il est donc logique que certains cherchent à exploiter ce pouvoir.

— Même un criminel pourri jusqu’à l’os ?

— C’est à l’Église d’en juger. Pas à moi.

Il ne me servait décidément à rien.

Vincent m’observa attentivement.

— …Pour l’instant, tu ferais mieux de rentrer chez toi. Tu en as suffisamment subi. Je t’interrogerai davantage plus tard.

— Ça marche.

J’avais effectivement eu ma dose. J’avais survécu de justesse à un enlèvement.

Mon combat contre Byron m’avait laissé dans un état lamentable, aussi bien physiquement que vestimentairement. Je voulais juste rentrer chez moi.

Me changer. Manger quelque chose. Et dormir.

— Commandant, j’ai trouvé ça par terre là-bas, déclara un Paladin en tenant mon sac de bonbons.

— Ah.

Vincent tendit la main. Mais le sac s’ouvrit. Plusieurs bonbons roulèrent au sol. Il se baissa et en ramassa un.

Mon cœur remonta dans ma gorge.

— Oh. C’est juste un bonbon, déclara Vincent avec déception.

Mais il continua à l’observer.

Me dites pas que le fier et puissant commandant des Paladins allait bouffer quelque chose ramassé par terre ?

Si je réagissais mal, il comprendrait immédiatement qu’il y avait un problème. Vincent allait justement se retourner pour le jeter lorsqu’un petit souffle surpris retentit. Pas besoin de regarder pour savoir qui c’était. Et Vincent l’entendit lui aussi.

— Ces bonbons sont à vous ? demanda-t-il.

— Euh… non, répondit Arwin en secouant la tête lorsqu’elle comprit son erreur.

Mais cela produisit exactement l’effet inverse. Évidemment, Vincent ne la crut pas. Il regarda les bonbons. Puis Arwin. Puis les bonbons de nouveau.

— Vous mangez de la nourriture ramassée par terre ? C’est dégoûtant. Et sacrément glouton, dis-je en fouillant dans ma poche pour détourner son attention.

Par miracle, un bonbon emballé avait échappé à la fouille des Paladins. Je le tendis à Vincent. Celui-là contenait des herbes.

— Si tu en veux un, prends celui-là. C’est cadeau, puisque tu es quand même venu me sauver.

— …

— T’en fais pas, c’est pas empoisonné. Y a même pas une goutte de pisse de chat ou de merde de chien dedans. Tu peux me faire confiance.

Vincent fronça les sourcils. Puis il déballa le bonbon et compara les deux.

— Intéressant. Je vois, murmura-t-il en hochant la tête. Et c’est toi qui fabriques ces bonbons ?

— Oui, admis-je.

J’en avais déjà donné à Ralph et à d’autres. La vérité finirait tôt ou tard par sortir. Mentir ne ferait donc que compliquer les choses.

— Pourtant, lorsque dame Arwin a remarqué les bonbons tombés au sol, ils ont clairement éveillé son intérêt. Étrange. Si c’est toi qui les fabriques, elle pourrait simplement t’en demander. Tu en avais justement un sur toi pour me l’offrir.

Une sueur désagréable commença à me couvrir le corps.

Pourquoi fallait-il qu’Oswald et Vincent s’intéressent tous les deux à mes bonbons précisément au moment où je faisais une petite erreur ? Comment une faute aussi minuscule pouvait-elle provoquer une telle succession de malchances ?

La prochaine fois, je devrais différencier clairement leurs emballages. S’il y avait une prochaine fois.

— Ce qui signifie que ceux tombés au sol ont quelque chose de particulier.

— Ah, bien sûr. C’est une édition spéciale roulée dans la boue et la poussière. Avec un peu de crotte de rat pour relever le goût.

— Tes plaisanteries ne me tromperont pas cette fois, annonça Vincent avec suffisance.

Il ordonna à ses hommes de ramasser tous les bonbons tombés.  Puis il enveloppa soigneusement les deux qu’il tenait et les rangea dans sa poche.

— Les Paladins vont les analyser.

Ça ressemblait à une condamnation à mort.

— J’ai hâte de découvrir ce qu’ils contiennent.

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