THE KEPT MAN t6 - CHAPITRE 4

Pris au piège comme un rat

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Traduction : Raitei
Correction : Faucon

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Après cela, ils nous soumirent à une fouille sommaire, mais ne trouvèrent évidemment rien d’autre. Vincent ne parut pas déçu pour autant et repartit même d’un pas léger. Il semblait s’y être attendu et se satisfaisait des preuves qu’il venait d’obtenir. Difficile de les lui reprendre par la force. Quant à les avaler pour les faire disparaître, cela aurait quasiment valu aveu : il leur aurait suffi de me faire vomir pour les récupérer.

Arwin avait le visage blême d’inquiétude. Nous retrouvâmes ensuite Ralph et Noelle, mais elle leur expliqua qu’elle ne se sentait pas bien et rentra précipitamment avec moi. Sa démarche était chancelante, faible, semblable à celle d’un enfant qui apprend à marcher. À tout instant, elle semblait sur le point de s’effondrer.

— Tu veux que je te porte sur mon dos ?

Grâce à ma robustesse naturelle, la douleur dans mon pied commençait déjà à s’estomper. Le soleil s’était couché depuis longtemps, certes, mais j’avais déjà porté Arwin depuis les profondeurs du donjon jusqu’à la surface. Ça, je pouvais le faire sans problème.

Elle secoua faiblement la tête, mais s’agrippa tout de même à mon bras.

— T’en fais pas. Il va pas arrêter la Princesse Chevalier adorée de tous pour quelques bonbons à la noix. Il ne ferait que se couvrir de ridicule.

— …

Elle ne répondit pas. Le regard baissé, elle restait plongée dans ses pensées.

Mauvais signe. À ce rythme, elle allait rechuter dans son Syndrome du Donjon, alors même qu’elle était sur le point de pouvoir enfin traverser la ville la conscience tranquille. Elle recommencerait à prendre de la Release, et tout ce que j’avais fait pour l’aider n’aurait servi à rien.

Tout ce que j’avais lutté pour protéger. Même en tuant Vanessa.

Connaissant Vincent, il ferait analyser les ingrédients des bonbons et comprendrait aussitôt que le Release entrait dans leur composition. S’il parvenait à établir un lien entre Arwin et la Release, il aurait alors un mobile pour le meurtre de Vanessa.

Tout tournait à l’avantage de Vincent. Je pensais avoir fait tout ce qu’il fallait pour surmonter ce problème, et pourtant, nous foncions désormais droit vers la catastrophe.

Est-ce simplement de la malchance, ou la bonne étoile d’Arwin vient-elle enfin de s’éteindre ?

— …Du coup, euh… pour ma force…

Mieux valait changer de sujet. Ce n’était pas celui que j’aurais choisi, mais ça valait toujours mieux que de la laisser s’enfoncer davantage dans ses pensées.

À cause de Vincent, mon secret — la malédiction qui m’affligeait et la manière dont je pouvais temporairement m’en libérer — était désormais connu de tous. Après tous les efforts que j’avais déployés pour le cacher, même à Arwin.

— …April m’en a parlé, dit-elle d’un ton maussade.

— Je suis désolé. Je ne voulais pas te mentir mais…

— …C’était simplement plus pratique pour toi de ne rien révéler ?

— C’est ça.

Connaître les capacités de son ennemi revenait presque à connaître ses faiblesses. C’était la première étape de toute stratégie. Celle à partir de laquelle on construisait un plan. Si, des années plus tôt, tout le monde avait su que j’étais autrefois Mardukas le Dévoreur de Géants, je ne serais plus ici aujourd’hui. On m’aurait chassé de la ville ou tué. Il n’y avait pas d’autre issue.

Si j’avais survécu aussi longtemps, c’était justement parce que je passais pour un grand dadais d’homme entretenu, beaucoup plus faible qu’il n’en avait l’air. Comme tout le monde me prenait pour un bon à rien sans argent ni pouvoir, personne ne me considérait comme une menace. Et cette insignifiance me servait de couverture pour agir librement.

— Mais…

— C’est quand même pas une raison pour te le cacher à toi… hein ?

Je sentis qu’elle avait hoché la tête.

Arwin et moi étions liés par le même destin. Si nous allions en enfer, nous y allions ensemble. J’avais eu quantité d’occasions de lui dire la vérité, mais chaque fois, j’avais menti ou détourné son attention pour garder mon secret.

J’avais repoussé le problème à plus tard. Et voilà le résultat.

— C’est parce que tu mens très mal. Je pensais que ce serait plus facile à cacher si tu ne savais rien.

— …C’est vraiment la seule raison ?

À cet instant précis, c’était ma troisième raison.

La première, évidemment, était que je ne voulais pas qu’Arwin découvre tous mes autres secrets. Le fait que je tuais les trafiquants de Release pour constituer sa réserve, que j’avais éliminé ceux qui avaient découvert la vérité, et que je m’étais également débarrassé de Vanessa. Cacher ma véritable force me permettait de brouiller les pistes autour de tous les secrets que je ne voulais pas lui révéler. Ainsi, même si elle tombait sur l’un d’eux, elle ne ferait pas immédiatement le lien avec moi.

Mais puisque je ne pouvais pas lui expliquer ça, je lui donnai ma deuxième raison.

— Je voulais pas que tu places trop d’espoir en moi.

Si elle avait su que je pouvais retrouver temporairement la force de mes grandes années, Arwin aurait fini par compter sur mon aide. Elle aurait peut-être même cherché dans tout le pays des objets magiques semblables au soleil temporaire.

Mais ça ne suffisait pas. Le donjon n’était pas aussi simple.

Traîner avec soi un combattant dont l’efficacité était limitée dans le temps revenait au suicide. J’aurais été une bouche supplémentaire à nourrir et, dès que je ne pouvais plus combattre, il aurait fallu me protéger. Ce dont Arwin avait réellement besoin, c’étaient des compagnons fiables capables de couvrir ses arrières.

— Ça me toucherait que tu comptes sur moi, mais le donjon, c’est pas mon domaine. Tu ne devrais pas dépendre d’un allié aussi peu fiable. Il faut que tu surmontes les obstacles avec tes propres forces. Tu comprends, non ?

— C’est vrai, mais…

— Ce que tu dois faire, c’est bâtir tes propres Lames Infinies.

Pour être parfaitement franc, Aegis se trouvait encore deux ou trois crans en dessous des Lames Infinies à leur apogée. Ce n’était pas une insulte : individuellement, nous étions simplement une collection de monstres. Mais si l’on parlait de potentiel, le groupe d’Arwin n’était probablement pas si loin derrière.

— Conquérir le donjon est un rêve presque inconcevable. La route sera longue et tortueuse. Mais si tu persévères et que tu fais ce qu’il faut, peut-être qu’un jour tu t’approcheras suffisamment de ton but pour l’attraper. C’est un pari qui se joue sur toute une vie. La passion seule suffit pas pour franchir la ligne d’arrivée.

Même aux jeux d’argent, il fallait savoir miser intelligemment. Si vous engagiez toujours la totalité de votre mise, vous finiriez rapidement sans rien. Lorsqu’une partie semblait tourner au désastre, savoir battre en retraite était la décision la plus sage. Tant qu’on atteignait le but au bout du compte, peu importait la manière.

— …Je n’avais plus rien sur quoi compter. J’ai tout perdu ce jour-là.

Elle parlait du jour où la horde de monstres avait submergé son royaume de Mactarode.

— J’ai perdu mon père et ma mère. Tant de mes sujets et de mes serviteurs sont morts. J’ai essayé de solliciter des parents plus éloignés afin de reprendre ma patrie, mais tout s’est soldé par un échec. Même Kingsford, mon dernier espoir, m’a abandonnée.

J’avais déjà entendu parler de cet endroit. Plus précisément, elle faisait référence au « cher » deuxième prince de ce pays, son ancien fiancé. Une fois marié à Arwin, il était censé devenir son prince consort.

Mais avant que cela n’arrive, Mactarode avait été détruit et les fiançailles avaient été rompues.

Les mariages entre familles royales et nobles étaient des outils politiques, de purs produits du système. Si le royaume n’existait plus, cette union n’apportait plus aucun avantage.

Il n’avait donc plus aucune raison de l’épouser.

— Je ne l’ai rencontré que quelques fois, mais c’était un homme admirable. Même si notre union avait été arrangée par mon père, je croyais sincèrement que nous pourrions rebâtir ensemble un nouveau Mactarode.

— Tu étais amoureuse de lui ?

— Pourquoi ? Tu es jaloux ?

— C’était une vraie question.

Elle s’excusa.

— …Je pensais qu’il éprouvait les mêmes sentiments à mon égard. Apparemment, je me faisais des illusions.

On l’avait chassée sans même lui permettre de revoir son fiancé.

Non seulement elle avait perdu tous ceux sur qui elle pouvait compter, mais son peuple et ses vassaux avaient également perdu les terres nécessaires à la renaissance de leur royaume. Le poids qui reposait sur ses épaules était immense.

De quoi faire vaciller n’importe qui.

— Mais maintenant, c’est différent, non ?

— J’ai toujours l’impression de marcher sur une couche de glace prête à céder.

Si le secret d’Arwin éclatait au grand jour, elle avait énormément à perdre. La confiance du public s’effondrerait, tout comme l’estime de ses compagnons. Elle perdrait son permis d’aventurière et, avec lui, son rêve d’obtenir le Cristal Astral.

La structure qui soutenait la Princesse Chevalier Écarlate était terriblement fragile.

— Au bout du compte, tu es ma seule corde de survie, dit-elle en me lançant un regard presque suppliant.

Je détournai les yeux.

— Seulement pour l’instant. Avec le temps, tu en auras d’autres.

Il ne restait plus très longtemps avant que le poison de la Release quitte définitivement son organisme. Elle pourrait alors marcher dans les rues en sachant qu’elle était libre.

La version parfaite et complète de la Princesse Chevalier.

Et pour atteindre ce jour-là, nous devions continuer à détourner les assauts de Vincent.

— Ça finira bien par s’arranger, déclarai-je autant pour moi-même que pour elle avant d’ouvrir la porte de notre maison.

 

Le lendemain matin, je me tenais dans la cuisine en bâillant. J’avais très peu dormi, incapable de cesser de penser aux bonbons tombés par terre.

Arwin n’avait pas meilleure mine au réveil. Elle tenta de se lever, mais je la repoussai dans son lit. Elle était encore épuisée par son retour du donjon. Elle n’avait pas beaucoup d’appétit, mais je réussis tout de même à lui faire avaler un peu de soupe.

Après tout, difficile d’avoir les idées claires avec l’estomac vide.

Une fois rassasiée et reposée, elle verrait certainement les choses autrement.

Comme toujours, les Paladins encerclaient notre maison. Ils prétendaient assurer notre sécurité, mais nous savions très bien qu’ils nous surveillaient.

Connaissant Vincent, il ferait analyser la composition des bonbons avant même la fin de la matinée. Je m’attendais à nous voir embarqués pour possession de substances illicites, mais pour l’instant, rien ne bougeait.

Hors de ma vue, toutefois, j’étais certain qu’il préparait notre arrestation, exactement comme la dernière fois. Difficile de savoir quand il agirait, mais au plus tard, ce serait dans les prochains jours. Si je ne trouvais pas rapidement une contre-mesure, Arwin et moi finirions ensemble derrière les barreaux.

J’observais les gardes par la fenêtre en réfléchissant à différents plans lorsqu’une voiture vint s’arrêter devant chez nous. La portière s’ouvrit et plusieurs visages familiers apparurent.

— Ah, c’est toi.

J’ouvris la porte à April, qui avait l’air particulièrement morose.

Naturellement, Natalie se tenait juste derrière elle. Cette garce eut même l’audace de claquer la langue en voyant ma tête.

— Désolé, Arwin dort encore. J’y suis peut-être allé un peu fort cette nuit. Si c’est urgent, je peux aller la réveiller.

— Euh… non…

En temps normal, April m’aurait donné un coup de pied pour avoir osé une remarque aussi suggestive, mais aujourd’hui, elle restait étrangement effacée.

— Oh, c’est moi que tu voulais voir ? T’inquiète pas, je vais parfaitement bien. Regarde !

Je contractai mes muscles pour lui montrer mes biceps.

La veille, les Paladins m’avaient arrêté après la révélation de mon ancienne identité. Connaissant April, elle devait se sentir terriblement coupable en pensant que c’était sa faute.

J’exagérais donc volontairement ma bonne humeur pour la rassurer.

Au lieu de retrouver son comportement habituel, elle prit pourtant l’air d’une enfant qu’on venait de gronder.

— Euh… Je suis vraiment désolée pour toutes les fois où je vous ai manqué de respect, monsieur… Mardukas.

— Arrête ça ! criai-je spontanément.

Je ne voulais surtout pas que la gamine commence à mettre de la distance entre nous.

Ça me donnait la chair de poule.

— Je suis déçu par toi. Tu es vraiment le genre de personne qui change d’attitude selon la personne qu’elle a en face ? Tu peux te permettre d’être insolente et teigneuse avec un homme entretenu bon à rien, mais pas avec un aventurier sept étoiles ?

— Évidemment que si, répliqua froidement Natalie.

Je l’ignorai.

— Oublie ce que tu as vu hier. Le passé, c’est le passé. Je suis exactement le même jouet pour femme inutile que tu as toujours connu. Traite-moi comme avant.

— Mais…

— S’il te plaît.

J’allais finir par en pleurer.

Pourquoi est-ce que je dois m’abaisser à supplier cette gamine ?

Tout ça, c’était la faute de Vincent.

— Je veux pas que tu te comportes comme ça avec moi.

Je ne m’accrochais pas à ma gloire passée.

J’étais un homme entretenu sans pouvoir. Si quoi que ce soit, je devais être maltraité.

Et pour tout dire, j’aimais assez être méprisé pour être faible et inutile tout en laissant quelqu’un d’autre s’occuper de tous mes besoins.

Natalie posa une main sur l’épaule d’April.

— Vous voyez ? Exactement comme je vous l’avais dit. Il ne va pas se formaliser pour si peu.

— Natalie a raison.

— Sa peau est plus épaisse que celle d’un orc. C’est pour ça qu’il ressent pas la douleur. Vous pouvez donc sortir le fouet et les autres instruments de torture pour le dresser. C’est tout ce qu’il mérite.

— Toi. Dehors.

Aujourd’hui était enfin le jour où j’allais régler mes comptes avec cette servante corrompue et malfaisante. Nous étions sur le point de nous jeter l’un sur l’autre lorsque April nous réprimanda :

— Oh, ça suffit, vous deux !

Deux adultes incapables de se tenir correctement, engueulés par une enfant.

Oui. C’était exactement comme ça que les choses devaient être.

April m’expliqua ensuite ce qui s’était passé à l’orphelinat après mon départ. Il n’y avait pas eu de chaos particulier, mais la nouvelle concernant mon passé s’était visiblement répandue très loin. Ce n’était plus qu’une question de temps avant que toute la ville apprenne qui j’étais.

Je m’y attendais, donc rien de surprenant.

En revanche, April était particulièrement furieuse contre Eddie pour avoir contribué à répandre l’information. Ses chances en amour diminuaient de jour en jour.

Pas de bol, gamin.

— C’est tout, alors ?

Je m’inquiétais pour Arwin à l’étage et je n’avais pas envie de rester là à bavarder trop longtemps.

— J’ai entendu dire que de mauvaises personnes t’avaient enlevé après ça. Tout s’est bien terminé ?

— Pour moi, oui.

Autant jouer franc jeu et m’excuser maintenant plutôt qu’attendre qu’elle l’apprenne plus tard.

— Mais le sac que tu m’avais fabriqué s’est déchiré pendant que je m’échappais. Désolé. Et ce qu’il y avait dedans s’est cassé aussi.

Son visage se crispa.

— Tu parles de… la chose que Vanessa t’avait donnée ?

— Elle était déjà fissurée. Le type qui m’avait capturé trouvait que sa lumière clignotante était agaçante, alors il l’a fracassée. Et maintenant, il ne m’en reste même plus un seul morc— Hé ! Qu’est-ce qui t’arrive ?

Je dus m’interrompre. April s’était mise à pleurer.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Je voulus lui tendre un mouchoir, mais ma main heurta celle de Natalie. Elle aussi tenait un carré de tissu blanc. Nous nous fusillâmes du regard jusqu’à ce que je cède.

— P-Parce que… c’était ton souvenir de Vanessa, et maintenant il est… Et elle… C’est pas juste…

Elle tamponna ses joues, mais les larmes continuaient de couler.

— Y a aucune raison de pleurer.

Déjà, toute cette histoire de « souvenir » était un mensonge que j’avais inventé pour rendre les choses plus jolies.

— Mais… mais…

Elle sanglotait, les yeux rougis. Apparemment, j’avais très mal choisi mes mots. April avait manifestement compris que, d’une certaine manière, l’âme de Vanessa s’était transférée dans le soleil temporaire et qu’elle m’avait sauvé de cette situation.

Si seulement elle connaissait la vérité.

— Venez, Mademoiselle, dit Natalie en lui frottant le dos avant de la raccompagner dehors.

Juste avant que la porte ne se referme, elle se retourna et me fit un geste très clair signifiant : « Va crever ».

Après leur départ, je restai à fixer la porte fermée en imaginant Byron, le monstre centaure.

Je le découperais en morceaux et le servirais cru sur un plateau, même si ça devait être la dernière chose que je fasse.

 

Trois jours passèrent sans autre visite.

— Tiens.

— …Merci.

Arwin m’adressa un sourire gêné et commença à manger son petit-déjeuner. Le choc s’était en grande partie dissipé, mais elle n’avait toujours pas retrouvé son état habituel.

— À mon avis, tu devrais encore attendre un peu avant de retourner dans le donjon.

En temps normal, c’était le jour où elle y serait redescendue. J’aurais été ravi qu’elle puisse y retourner, ne serait-ce que pour échapper à toutes les distractions de la surface.

Mais dans son état actuel, elle risquait justement d’être distraite.

Pour sa propre sécurité, le repos était préférable.

— Non, répondit-elle en secouant la tête. Les sœurs Maretto sont déjà agacées par tous les retards que nous avons accumulés. Je voudrais éviter de leur faire perdre encore plus de temps.

— Et si tu tires trop sur la corde et qu’il t’arrive quelque chose ?

— Je sais, je sais.

On aurait dit une enfant qui refusait d’écouter.

— Je sais parfaitement que je ne suis pas dans mon état normal. Mais j’ai vraiment envie d’y retourner. Nous avons presque terminé le vingtième niveau.

Arwin esquissa un sourire triste.

— Et ce sera peut-être ma dernière occasion.

Une fois que sa dépendance à la drogue serait connue, Arwin serait arrêtée.

La réputation de la Princesse Chevalier Écarlate, héroïne de la ville, s’effondrerait. Elle perdrait même probablement son permis d’aventurière.

C’était une règle applicable à toute la Guilde des Aventuriers. Le vieux ne pouvait pas faire de favoritisme. Or seuls les aventuriers avaient le droit d’entrer dans le donjon.

Sans Arwin, Aegis n’était plus rien.

Les sœurs Maretto seraient les premières à partir. Nicholas voulait se venger du Dieu Soleil et empêcher ses projets, pas restaurer Mactarode. Ralph et Noelle resteraient probablement, mais à eux seuls, ils ne pourraient rien accomplir.

Le rêve d’Arwin serait définitivement perdu.

Engager d’autres aventuriers restait théoriquement possible, mais pas réaliste. Le Cristal Astral, capable d’exaucer les souhaits, valait plus d’un million de pièces d’or. Une personne pouvait même l’utiliser pour obtenir autant d’argent qu’elle désirait.

Arwin n’avait aucun moyen de payer des aventuriers à ce niveau-là.

— Le donjon, c’est pas un endroit où on va se fabriquer des souvenirs.

— Si tu comptes prendre d’assaut les Paladins pour récupérer les bonbons, je suis toute ouïe. Sinon, attendre ici revient exactement au même.

— Si tu veux tenter le coup, moi, je suis partant.

Nous introduire de nuit dans leur quartier général, voler ou détruire l’échantillon de bonbon qu’ils analysaient… et assassiner Vincent au passage.

C’était risqué. Et si quelqu’un découvrait que nous étions responsables, cette fois, nous serions réellement finis. Sans compter que, connaissant Vincent, il s’y attendrait. Sa dernière remarque à mon intention ressemblait même à un défi, si je me souvenais bien.

Ce serait comme sauter nous-mêmes dans son piège.

Mais au moins, ça valait mieux que de marcher tranquillement jusqu’à la potence.

— Je plaisantais, répondit Arwin avec agacement. Chercher à dissimuler mes propres péchés en prenant la vie d’un innocent ferait véritablement de moi un monstre à visage humain.

— …Ouais.

Comme, disons… l’homme qui se trouve juste devant toi.

— Quoi qu’il en soit, j’y vais. J’ai déjà prévenu Ralph et les autres. Et si les ministres de la Terre-Mère cherchent eux aussi le Cristal Astral, je ne peux pas rester ici sans rien faire.

Elle attrapa l’épée appuyée contre le mur.

— C’est presque l’heure du rendez-vous. Je dois partir. Garde la maison pendant mon absence.

— Compte sur moi.

Elle était toujours comme ça. Une fois qu’elle avait pris une décision, plus rien ne pouvait la faire changer d’avis.

— Et encore une chose.

Elle se retourna brusquement, puis hésita.

— Je compte revenir dans quatre jours. Viens m’attendre à la sortie.

— D’accord, mais pourquoi ?

Elle ne m’avait encore jamais demandé de venir la chercher.

Dans le donjon, où le jour et la nuit n’existaient pas, la notion du temps devenait floue. « Dans quatre jours » pouvait tout aussi bien signifier au petit matin qu’au milieu de la nuit.

C’était précisément pour cela qu’elle me demandait toujours de l’attendre à la maison.

— Si je me fais arrêter, ce sera peut-être la dernière fois que je verrai ton visage.

Si les Paladins arrêtaient Arwin, ils le feraient immédiatement à sa sortie du donjon. Elle serait épuisée par les combats et, comme il n’existait aucune autre issue, impossible de leur échapper. Ils installeraient une sentinelle et plusieurs lignes de gardes.

Une fois le dispositif en place, elle ne pourrait plus rentrer à la maison.

— Bon, j’y vais, dit-elle avec un sourire.

Je restai un long moment dans l’entrée vide à regarder dans le vague.

Puis je pris définitivement ma décision.

Tant pis. À ce stade, autant aller jusqu’au bout.

J’allais infiltrer les Paladins et me débarrasser à la fois des bonbons et de Vincent.

Ce n’était pas impossible.

J’étais peut-être tombé bien bas, mais je restais Mardukas, l’invincible Dévoreur de Géants. Dans le pire des cas, je pourrais faire sauter tout le bâtiment, Vincent compris.

L’idée d’avoir un type comme lui pour compagnon sur la route de l’enfer me répugnait, mais parfois, la vie était comme ça.

 

Alors que j’allais commencer mes préparatifs, on frappa à la porte.

Qui ça peut bien être ?

Il s’était passé tellement de choses ces derniers temps que je commençais à devenir paranoïaque dès que quelqu’un venait nous rendre visite.

— Je voudrais te parler, lança une voix familière.

J’ouvris.

— Pardonne-moi de te déranger, dit Vincent en entrant.

Il portait un paquet carré sous le bras.

— Je sais que dame Arwin est déjà partie. C’est justement pour cela que je suis venu.

Il avait certainement été prévenu par les hommes postés devant chez nous. Son timing était tellement précis qu’il avait probablement attendu dans les environs.

— Je peux te faire du thé. Je pensais justement à toi.

— Et moi à toi. Quelle coïncidence.

— Flippant.

— Le sentiment est partagé.

Nous nous assîmes face à face. Comme promis, je lui servis du thé.

Naturellement, il n’y toucha pas.

— Alors, tu veux quoi ?

Vincent était venu seul, sans aucun de ses subordonnés. Il aurait été facile de le tuer. Seulement, des dizaines de Paladins se trouvaient autour de la maison. Les éliminer tous aurait été pratiquement impossible.

Ça faisait probablement partie de ses calculs lorsqu’il avait décidé de venir seul. Savoir que l’homme que j’envisageais justement de tuer avait déjà pris les devants refroidit quelque peu mes ardeurs meurtrières.

— Je voudrais te proposer un marché.

— Tu veux apprendre comment convaincre une femme de te laisser entrer dans son lit ?

— Reconnais que tu as tué Vanessa, et je fermerai les yeux sur le cas de dame Arwin.

Voilà.

Il avait compris qu’il ne réussirait pas à m’arracher cette information par la torture. Alors, il était venu négocier.

— J’ai déjà fait mes recherches.

Il jeta une pile de documents sur la table. Une collection de notes et de pièces de référence, à première vue.

— J’ai fait analyser les bonbons que tu as fait tomber. Certains contenaient de la Release, l’une des drogues les plus dangereuses qui circulent dans cette ville.

Ça, je le savais. C’était précisément pour cette raison que j’étais dans cette situation.

— Même si ça m’a surpris, cela m’a permis d’éclaircir plusieurs éléments… notamment le mobile du meurtre de Vanessa. À un moment donné, elle a découvert le secret d’Arwin.

— …

— Connaissant Vanessa, elle aurait insisté pour rendre cette information publique. Tu l’as donc tuée pour l’empêcher de parler. C’était probablement ta décision à toi seul. J’ai envisagé un instant que dame Arwin puisse te l’avoir ordonné, mais je ne peux imaginer qu’elle fasse une chose pareille. Si tel avait été le cas, elle se serait dénoncée.

Probablement. Je m’attendais effectivement à ce qu’elle agisse ainsi.

— Je peux comprendre pourquoi la princesse de Mactarode a pu briser un tel tabou : le Syndrome du Donjon. Il frappe des hommes grands et robustes. Il n’y a aucune raison qu’elle en soit immunisée.

Il essayait de m’attendrir en faisant mine d’être compréhensif. Mais je n’étais pas assez idiot pour tomber dans le panneau.

Si une astuce aussi grossière pouvait me tromper, Vincent, Vanessa y serait arrivée avant toi.

— Je peux obtenir des preuves assez rapidement. Dès que le public apprendra la vérité, sa réputation en souffrira. Et elle ne sera pas la seule à en subir les conséquences. Mactarode et tout son peuple seront également touchés.

— Et donc ?

— Si tu te livres, je fermerai les yeux sur son usage illégal de drogue. Elle pourra se consacrer à son traitement. Je prendrai personnellement la responsabilité de veiller à ce qu’elle soit soignée.

S’il était désormais capable de fermer les yeux sur un crime commis sous son nez, le commandant s’était décidément bien adapté à la vie dans cette ville.

Mais son offre était évidemment hors de question.

Le « traitement » dont parlait Vincent consistait simplement à enfermer Arwin jusqu’à ce que la drogue quitte son organisme.

Si tu étais réellement capable d’assumer cette responsabilité, à quoi est-ce que je sers, moi ?

— Tu te rends compte de ce que tu es en train de me dire ? demandai-je aussi froidement que possible. Je mérite presque d’être canonisé pour pas te fracasser le crâne ici et maintenant.

— J’en suis parfaitement conscient.

Vincent pouvait garder son calme parce qu’il détenait des preuves.

— D’ailleurs, sur ce point, pour être canonisé, il faut que l’Église nous accorde cet honneur après notre mort. En plus d’avoir accompli de bonnes actions de son vivant, il faut qu’un miracle puisse être attesté.

— Merci pour le cours de religion, répondis-je en levant les yeux au ciel. Tu devrais peut-être essayer de devenir saint, toi aussi.

— Les honneurs posthumes ne m’intéressent pas.

— Un chevalier qui se moque des honneurs ?

— Mon honneur se mesure au nombre de personnes que j’ai protégées.

Quel pompeux connard. En tant qu’aventurier, j’avais sauvé des centaines, voire des milliers de vies. Et j’en avais probablement pris cent fois plus.

— Alors pourquoi est-ce que j’avouerais quelque chose que je n’ai pas fait ? Tout ce que tu as réussi à découvrir, au risque d’impliquer ta femme et ton fils, c’est mon ancien nom et le fait que je peux retrouver une grande force dans certaines conditions.

Il avait peut-être un raisonnement circonstanciel suffisamment solide pour me soupçonner. Mais aucune preuve. Il y avait des dizaines d’hommes à la force monstrueuse dans cette ville.

— J’ai trouvé une preuve.

— Tu mens.

Des mois s’étaient écoulés depuis les faits, et la Ruée avait complètement ravagé ce quartier. Les restes de Vanessa avaient été incinérés et enterrés.

Même le terrain où elle était morte était en train d’être reconstruit pour accueillir un autre bâtiment. Impossible qu’il lui reste une preuve.

— Non, je n’ai pas de preuve formelle que tu as tué Vanessa. Mais Sterling, c’est une autre affaire.

Ce nom m’était familier. Pendant un instant, je revis la scène de la mort de ce pauvre type. Sterling était le petit ami de Vanessa, le peintre raté.

Quel abruti.

Il s’était mêlé à la drogue — de la Release, en l’occurrence — et je l’avais tué. Je lui avais planté son propre ciseau dans la gorge. Il s’était noyé dans son sang en me suppliant de l’aider.

Je compris aussitôt le raisonnement de Vincent. Suivre la piste de Vanessa menait à une impasse. Mais s’il réussissait à prouver que j’avais tué Sterling, il pourrait, par extension, démontrer que j’avais également tué Vanessa.

Ce n’était pas une mauvaise approche. Seulement, il arrivait trop tard.

Sterling avait été jeté dans le donjon et, à l’heure actuelle, même la merde de gobelin qu’il était devenu avait probablement disparu. La pièce où je l’avais tué avait été nettoyée et un nouveau locataire y vivait désormais. La majorité de ses affaires avaient été jetées ou vendues.

Tout cela avant même l’arrivée de Vincent dans cette ville.

— J’ai trouvé ça.

Vincent retira le couvercle du paquet. Mes yeux s’écarquillèrent.

— Tu sais ce que c’est ?

— Un portrait de toi.

C’était une peinture au style très particulier représentant quelque chose qui ressemblait à un singe affublé de tentacules de poulpe, dans des couleurs vives et toxiques. L’un des pseudo-portraits de Sterling.

Il était même installé dans un cadre particulièrement clinquant.

Quel gâchis de mettre un si beau cadre autour d’une horreur pareille.

— Tu comptes quitter les Paladins pour te lancer dans le commerce de l’art ? Oublie. Crois-moi, t’as aucun goût.

— Cette toile était en vente chez un antiquaire.

— Et tu comptes l’offrir à ta femme ? À sa place, je demanderais le divorce.

— Ce que représente le tableau n’a aucune importance.

Vincent sortit un couteau et en glissa la pointe dans l’interstice du cadre. À l’aide de sa lame parfaitement aiguisée, il força l’ouverture jusqu’à pouvoir y introduire la main.

— Regarde ça.

Il me tendit un petit sachet contenant une poudre blanche.

— De la farine ?

— Tes plaisanteries deviennent moins bonnes, sourit Vincent. C’est de la Release. Sterling participait lui aussi au trafic de drogue. C’était l’une des méthodes qu’il utilisait pour cacher sa réserve, peu importe où il se la procurait. Et ce n’est qu’une petite partie du tout.

Il a vraiment amené le tableau jusqu’ici et démonté le cadre… juste pour me montrer ça ?

Qui aurait cru qu’il avait un tel goût pour la mise en scène ?

— Je pensais que toutes ses peintures avaient été jetées.

— La majorité l’ont été. Mais quelques-unes sont tombées entre les mains de gentilshommes des rues. Elles ont ensuite circulé entre différents marchands d’art et brocanteurs. Apparemment, celle-ci n’a même pas rapporté une seule pièce d’argent.

— Moi, je demanderais à être payé pour accepter de la prendre.

Son art était atroce et probablement dangereux pour la santé mentale.

— Bref, ça prouve quoi ? Que Sterling vendait sans doute de la drogue, d’accord. Mais ça montre pas que c’est moi qui l’ai tué.

— Cela te donne un mobile pour tuer Sterling.

— Tu sais combien de types vendent de la drogue dans cette ville à l’heure actuelle ? Ces gens-là meurent tout le temps.

— Parce que tu n’arrêtes pas de les tuer.

— Bon, cher commandant, tu peux pas continuer à m’accuser de trucs sans aucune preuve, répondis-je en posant ma joue dans ma main avant de faire un geste pour le chasser. Maintenant, range-moi cette peinture. C’est une insulte à la race canine.

— Comment ?

Il me mit brusquement le tableau sous le nez.

— Comment savais-tu que c’était un chien ?

— Parce que j’ai déjà vu beaucoup de ses trucs. Je traînais avec Sterling, avant. Je me souviens avoir vu ce tableau chez lui.

— Impossible.

— Qu’est-ce qui te permet de dire ça ?

— Parce que ce tableau a été commandé par un marchand le jour même où Sterling a été tué. Cet homme en avait assez de l’art conventionnel et voulait quelque chose d’excentrique.

Vincent désigna la créature difforme sur la toile.

— C’est censé être le portrait de son chien.

— …

— Quand je l’ai montré aux autres Paladins, aucun n’a été capable de dire qu’il s’agissait d’un chien.

Pas très surprenant.

— Pourtant, toi, au premier regard, tu as reconnu que cette image grotesque et informe représentait un chien. Et nous avons le témoignage de quelqu’un qui affirme avoir vu un homme correspondant à ta description entrer chez Sterling la nuit de sa mort.

À l’époque, j’étais pris de panique et j’avais frappé bruyamment à la porte.  Quelqu’un avait dû entendre le vacarme et venir voir ce qui se passait.

— À un moment donné, tu as découvert que Sterling était trafiquant. Tu l’as donc tué et tu as récupéré sa Release pour dame Arwin. Deux amants assassinés le même jour par deux meurtriers différents ? La coïncidence serait presque impossible à croire. Ces deux crimes ont été commis par la même personne. Celui qui a tué Sterling a également tué Vanessa.

Je pris une expression écœurée et secouai la tête.

— Et est-ce que ton témoin a quoi que ce soit qui permette réellement de m’identifier ? Sans compter que tu oublies combien de malfrats vivent dans cette—

— Il est infiniment plus logique de soupçonner quelqu’un qui connaissait les deux victimes et avait un mobile pour les tuer que d’imaginer un mystérieux assassin sorti de nulle part et dont rien ne prouve même l’existence.

Et grâce à ma petite démonstration de l’autre jour, je lui avais moi-même montré comment j’aurais pu commettre les crimes.

— Tu crois vraiment que j’ai fait tout ça ?

— Je ne te connais pas depuis longtemps, mais je crois avoir appris certaines choses sur le genre d’homme que tu es.

Vincent me fixa d’un regard lourd de sens.

— Tu es quelqu’un qui prend les problèmes sur lui. Tu ne vas pas voir Arwin ou ce nain pour leur faire partager tes difficultés.

— Et qu’est-ce qu’un homme aussi admirable et responsable ferait en vivant comme un gigolo paresseux ?

Je forçais ma « femme » à gagner de quoi payer l’intégralité de mes dépenses, de mes loisirs et de mes factures.

 

— Pour voler la Release, tu as réussi à obtenir de Sterling l’emplacement de sa cachette avant de le tuer. Et c’était justement sous le lit de Vanessa. C’est là que l’incendie a laissé les plus grosses traces.

— Tu penses que Vanessa vendait de la drogue, elle aussi ?

— Soit Sterling lui cachait également la vérité, soit il lui avait menti sur ce qu’il entreposait là. Je n’imagine pas Vanessa aider volontairement un trafiquant de drogue, même s’il s’agissait de son amant.

D’accord avec toi.

— Sachant cela, tu t’es introduit chez elle en son absence. Seulement, elle est rentrée et t’a surpris sur place.

— Et je l’ai tuée pour la faire taire ? Je croyais que j’étais censé protéger le secret d’Arwin ?

— Il n’y avait peut-être pas que de la drogue sous ce lit. Peut-être une liste de clients où figurait son nom.

— Tu crois vraiment que Sterling était assez consciencieux pour tenir une liste ?

— Ce n’est qu’un exemple. S’il vendait de la drogue et possédait un lien quelconque avec dame Arwin, il pouvait exister d’autres preuves du même genre.

— Avec des hypothèses, on peut raconter n’importe quoi. Tiens, je pourrais très bien être le bâtard secret d’une famille royale !

— Un collier de jade.

Ma respiration se bloqua.

— Tes yeux viennent de s’écarquiller, remarqua Vincent avec un petit rire insupportable. J’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’une précieuse pièce du patrimoine de Mactarode. Pourtant, à un moment, elle a cessé de porter ce collier. Il a disparu pendant près d’un an. La fois suivante où on l’a aperçu, c’était le jour des funérailles de Vanessa.

— Elle a juste fini par comprendre que le donjon était pas une salle de bal. Le collier est dans sa chambre. Je peux aller te le chercher si tu veux.

— Pourtant, tu as l’air particulièrement troublé à l’idée que je le mentionne.

— Quoi ?

— Avant de venir ici, j’ai croisé dame Arwin et je lui ai posé exactement la même question. Elle m’a répondu qu’elle l’avait perdu pendant un certain temps, puis elle a coupé court à la conversation… exactement comme toi. Elle avait même l’air particulièrement pâle.

J’empoignai Vincent par sa chemise.

— Espèce de fils de pute.

De toutes les choses qu’il pouvait faire, il est allé ébranler Arwin ? Juste avant qu’elle descende dans le donjon ?

— Il est encore temps, dit-il.

Je le fixai comme si j’allais le tuer sur place, mais Vincent encaissa mon regard comme si de rien n’était.

— Confesse tes péchés.

— Pourquoi tu tiens autant à ce que j’avoue un crime ? T’as qu’à fabriquer les preuves qu’il te faut, comme tu le fais toujours.

Grâce à son autorité, il pouvait certainement me faire exécuter. Il avait déjà failli y parvenir. Sans l’intervention d’Arwin, ma tête ne serait plus reliée à mon corps.

— Toi et moi cherchons vengeance de façons différentes, dit Vincent en plaçant le couteau sous mon nez. Si je voulais simplement te tuer, je pourrais le faire maintenant. Je pourrais également t’accuser d’un crime que tu n’as pas commis et t’envoyer à la potence. Mais ce ne serait alors qu’une vengeance personnelle. Tu mourrais avec tes péchés, sans jamais les reconnaître. Au sens le plus véritable, le meurtre de Vanessa resterait à jamais irrésolu.

— Et ça change quoi, de savoir ? Elle ne reviendra pas à la vie.

— Parce que c’est tout ce qu’il me reste, répondit-il douloureusement. C’est la seule chose que je puisse encore faire pour ma sœur.

— C’est pas toi qui me disais de ne pas agir par culpabilité ?

— Si. J’en éprouve. Je ne nie pas qu’une partie de ma démarche soit une forme d’expiation. Mais c’est en réfléchissant à ce que Vanessa souhaiterait véritablement par-dessus tout que j’en suis arrivé là.

Il me regarda droit dans les yeux.

— Elle voudrait le repentir et la réhabilitation. C’est précisément le but de cette conversation.

Au bout du compte, Vanessa s’était souciée du bien-être d’Arwin. Elle était gentille et droite. Elle avait essayé de faire ce qu’elle pensait juste. Et c’était précisément cette bonté aveuglante, cette justice sans compromis, qui l’avait conduite à la mort. Pour les humains, comme pour moi, la lumière du soleil était à la fois indispensable à la vie et capable d’apporter la mort en desséchant la terre.

— Voilà mon dernier avertissement. Reconnais tes crimes et avoue tout. Si tu le fais, je fermerai les yeux sur le cas de dame Arwin.

— Bon, d’accord, soupirai-je. T’as gagné à force d’insister. Je vais parler.

Pendant un instant, un soulagement passa sur son visage.

— Voilà qui est mieux. Je t’écoute.

— C’est moi qui ai pissé derrière le poste de garde des Paladins, contre le mur. J’avais trop bu et je pouvais plus me retenir. J’irai présenter personnellement mes excuses. J’ai aussi arnaqué un bar sur l’addition, je suis entré au théâtre sans billet en passant derrière le contrôleur, et c’est moi qui ai libéré les oiseaux qu’un riche gardait comme animaux de compagnie. Et il y a quinze jours, quand quelqu’un s’est promené complètement à poil au beau milieu de la nuit… oui, j’avoue. Je n’ai rien à cacher. C’était—

— Ferme-la ! hurla Vincent en approchant son visage du mien. Je veux pas entendre parler de ces infractions minables ! Parle-moi de Vanessa—

— Je te l’ai déjà dit, mais apparemment tu as oublié, alors je vais le répéter.

Je me penchai vers lui.

— Je ne peux pas avouer ce que je n’ai pas fait !

Pendant un instant, je vis de la peur traverser les yeux de Vincent. Puis sa combativité reprit le dessus et il me fusilla du regard.

— Tu veux entraîner dame Arwin dans ta chute ?

— Nous partageons déjà le même destin. Qu’on vive ou qu’on meure, ce sera ensemble.

— Je vois.

Vincent se leva.

— Dans ce cas, il n’y aura aucune pitié. Arwin et toi tomberez ensemble en enfer.

— Alors j’ai un avertissement pour toi aussi. Essaie pas d’entraîner Arwin là-dedans. Sinon, tu subiras la plus grande humiliation de toute ta vie.

— Tu es devenu devin ?

— C’est une prévision.

Plus facile que prévoir la météo.

— Dans ce cas, je vais partir avant que la pluie ne me tombe dessus.

Il me lança un dernier regard d’acier.

— Quant au fait d’avoir uriné sur la voie publique, l’amende s’élève à six pièces d’argent. J’enverrai quelqu’un les récupérer un de ces jours. Assure-toi de les avoir préparées.

— …Ouais.

La porte se referma.

Le silence retomba dans la maison.

Je me laissai retomber dans mon fauteuil.

— « Tomber en enfer », mon cul.

Quelle phrase débile. On est déjà tout au fond de l’enfer.

À l’exception d’Oscar, l’ex de Vanessa et véritable trafiquant dont Vincent ignorait l’existence, il avait pratiquement tout reconstitué correctement.

Je venais encore de gravir une ou deux marches supplémentaires vers la potence ou la guillotine.

 

Mais ce n’était pas encore terminé. Et de toute façon, tout cela n’aurait aucune importance si Arwin ne revenait pas vivante.

S’il te plaît. Ta vie ne fait que commencer. D’accord, tu as trébuché un peu, mais tu peux encore t’en remettre. C’est justement pour ça que je suis là.

 

Et c’est ainsi que quatre jours passèrent. Arwin devait rentrer aujourd’hui. Je quittai la maison tôt le matin. Comme toujours, les Paladins me suivirent de près. Je m’étais habitué à leur présence. Vincent attendrait certainement lui aussi près de la sortie du donjon afin d’exposer publiquement le secret d’Arwin et de la précipiter en enfer.

Mais si je tentais quoi que ce soit contre lui, je ne ferais que sauter directement dans son piège. Alors, pendant plusieurs jours, je n’avais absolument rien fait. J’avais simplement attendu que le temps passe en essayant de contenir mon impatience. Tout ça pour m’assurer de retrouver Arwin avant Vincent.

La dernière chose dont j’avais besoin, c’était qu’Arwin abandonne et avoue tout…

…ou qu’elle apprenne mes crimes.

J’étais convaincu de pouvoir me tirer de n’importe quelle accusation de Vincent. En réalité, c’était justement pour cette raison qu’il cherchait à entrer en contact avec Arwin avant moi.

S’il réussissait à la faire tomber, tout ce que je pourrais faire ensuite serait inutile. J’aurais pu l’attendre directement dans le donjon, mais pour l’instant, Vincent n’avait pas encore quitté son quartier général.

Je le savais parce que, moi aussi, j’avais des hommes chargés de le surveiller.

Les gentilshommes des rues ne manquaient pas dans cette ville, et ils étaient parfaitement disposés à monter la garde tant qu’on les payait.

Le soleil n’avait pas encore franchi l’horizon lorsque j’atteignis l’entrée du donjon. Comme elle se situait au cœur de la ville, même à une heure aussi matinale, il y avait déjà un peu de passage dans les rues.

Je m’assis à quelque distance de l’entrée et attendis qu’Arwin sorte.

Non loin de là se tenaient quelques hommes en uniforme de Paladin.

Moustache et Bronzé.

Repos, messieurs.

Je compatissais avec eux : avoir un supérieur passionné par les mises en scène ne devait pas être facile. À mesure que le soleil montait, de plus en plus de monde circulait autour de la Guilde des Aventuriers.

Je bâillai. Et j’attendis.

Après midi, au moment même où ma fatigue atteignait son paroxysme, la porte du donjon s’ouvrit de l’intérieur. La Princesse Chevalier Écarlate et son groupe apparurent. Ils étaient sales, mais indemnes.

L’exploration avait apparemment été rude : leurs armures portaient plusieurs traces de griffes. Noelle était complètement épuisée et devait même s’appuyer sur l’épaule de Ralph pour marcher.

Mais ils étaient vivants. Après m’être assuré que les Paladins ne se précipitaient pas vers eux, je m’approchai tranquillement.

— Bon retour.

— Merci, répondit Arwin avec un petit sourire en me voyant.

— On rentre ? On a beaucoup de choses à se raconter.

— Pas de célébration ? Pas de toast ? protesta Beatrice, visiblement déçue.

— Désolé, mais il y a des choses plus urgentes. Une prochaine fois.

J’aidai à conduire Noelle jusqu’à une auberge, me moquai un peu de Ralph, tins une courte réunion avec Nicholas, puis repris le chemin de la maison avec Arwin.

Vincent ne se montra pas. Ça me surprit un peu. Mais je ne pouvais pas encore me détendre. Peut-être nous attendait-il devant chez nous. Et effectivement, il était là. Seulement, contrairement à la dernière fois, l’assurance, la colère et l’acharnement qu’il affichait habituellement avaient disparu.

À la place, il avait l’air torturé, comme s’il s’efforçait de contenir quelque chose. Et, à ma grande surprise, sa femme Emmelaine était avec lui. À peine me vit-il qu’il accourut et m’empoigna par la chemise.

— C’est toi qui as fait ça ?!

— De quoi tu parles ?

— Ma femme et Eugene ont été attaqués.

Je soufflai du nez.

— Écoute, tu peux pas continuer à ressortir les mêmes accusations chaque fois que—

— Non ! hurla-t-il. Cette fois, c’est différent.

Sa femme acquiesça calmement.

— Ma femme et Eugene étaient pourtant sous bonne garde. Ils logeaient même au quartier général des Paladins.

— Tu veux dire que quelqu’un s’est infiltré dans votre quartier général pour les attaquer là-bas ?

Voilà ce qui s’était passé : Quelqu’un avait utilisé le nom d’April pour attirer Eugene à l’extérieur. Lorsqu’Emmelaine avait compris la supercherie, elle s’était lancée à sa poursuite et avait croisé l’homme qui tentait de l’enlever.

Les Paladins s’étaient rendu compte de la situation, mais un peu trop tard. Eugene avait été kidnappé. Une opération audacieuse. L’œuvre d’un professionnel.

— Nous avons reçu cette lettre peu après.

Vincent me montra une feuille froissée. D’une écriture grossière, elle disait simplement que leur fils était retenu prisonnier et qu’il perdrait la tête s’ils refusaient de négocier. Ce n’était pas si invraisemblable.

Je n’étais certainement pas le seul habitant de cette ville à détester Vincent. Il semblait que ses pires craintes s’étaient enfin réalisées depuis que sa famille avait eu le malheur de le rejoindre ici.

— Puisse-t-il reposer en paix, déclarai-je. Je prierai pour que l’âme du garçon atteigne le paradis.

Ma vision devint noire et vacilla lorsqu’un choc lourd s’abattit sur mon visage. Vincent venait de me frapper. Je tombai en arrière. Il se jeta sur moi à califourchon et leva de nouveau le poing.

Moustache et Bronzé durent s’y mettre à deux pour l’arracher de là, mais Vincent continuait à hurler de rage. Du coin de l’œil, je surpris le regard glacial de sa femme.

— Tu comptes simplement obéir au ravisseur, alors ?

Vincent n’était pas le genre d’homme à se plier aux exigences d’un criminel, même si cela signifiait sacrifier sa propre famille. C’était précisément le genre d’homme qu’il était.

— Peut-être que tu devrais arrêter de perdre ton temps ici et chercher celui qui a enlevé ton fils. C’est la seule chose que tu peux encore faire. Et contrairement à ta sœur, cette fois, il n’est pas trop tard pour réparer les choses.

— Espèce de salaud !

Vincent tenta à nouveau de se jeter sur moi, puis parvint de justesse à reprendre le contrôle de ses émotions. Il me tourna le dos.

— Désolé de vous avoir dérangés.

Et, après avoir vidé son sac, il sortit.

— …Veuillez pardonner mon mari, dit sa femme. Je lui avais expliqué que venir ici ne servirait à rien, mais il n’a pas voulu m’écouter…

— Non. Il n’écoute jamais rien.

Vincent m’avait certainement frappé plus souvent qu’il n’avait dit « je t’aime » à sa femme. J’aurais parié de l’argent là-dessus.

— Je vais également prendre congé. Oh, et encore une chose…

Elle m’adressa un sourire. Puis me gifla.

Comme je pesais beaucoup plus lourd qu’elle, le coup ne me fit que vaciller légèrement. Mais ça faisait quand même mal.

— J’aimerais beaucoup goûter à nouveau l’un de vos festins, un de ces jours.

Elle s’inclina élégamment et partit. Quelle femme merveilleuse.

Vraiment.

Elle était beaucoup trop bien pour ce rabat-joie.

— Matthew.

— Hmm ?

Je me retournai. Une nouvelle douleur traversa ma joue. Cette fois, la gifle venait de la Princesse Chevalier. À ce rythme, j’allais finir par saigner du nez.

— Pourquoi lui as-tu dit une chose pareille ?

— Si je l’avais pas fait, il serait resté planté là à nous faire perdre notre temps.

S’ils voulaient de l’aide pour chercher une maison, d’accord. Mais sinon, rester ici ne servait à rien.

— …Tu penses qu’Eugene va bien ?

— Je suppose qu’il est encore vivant, au moins. Si leur but avait simplement été de se venger, ils l’auraient tué dès qu’ils se sont infiltrés.

Je haussai les épaules.

— Par contre, Vincent devrait probablement abandonner l’idée de serrer son fils dans ses bras et de lui caresser la tête tant qu’il est encore vivant.

La prochaine fois qu’il le verrait, ce serait probablement sous forme de cadavre.

Avec un peu de chance, la tête serait encore attachée au reste.

— Tu as une idée de l’identité des responsables ?

— Beaucoup trop de candidats.

Vincent s’était attiré la haine de tous les groupes criminels de la ville. Les suspects potentiels se comptaient par dizaines. Nous n’avions pas le temps de tous les attaquer les uns après les autres. Même l’ensemble des forces des Paladins ne suffirait pas.

— Alors, si nous les aidons, cela augmentera les chances de survie de l’enfant.

— Je savais que tu dirais ça.

Arwin allait finir par se détruire elle-même pour Vincent. Comme si elle n’avait pas déjà suffisamment de problèmes, elle comptait maintenant aller sauver son fils.

— Je ne déteste pas le seigneur Carlyle. Et surtout, son fils ne mérite pas ce qui lui arrive. J’ai commis beaucoup d’erreurs dans ma vie, mais j’aimerais au moins finir par faire ce qui est juste.

Ce ne serait pas la fin. Je m’en assurerais.

— Bon, fais ce que tu veux.

— Tu parles comme si ça ne concernait que moi, bouda Arwin. Tu comptais toi aussi aller sauver cet enfant dès le départ, non ?

— Oui, d’accord, si tu veux.

Ça ne servait à rien de nier.

— Heureusement, on est en plein jour. Tu peux utiliser toute ta force.

Ouais. Sauf que dès que je repassais à l’ombre, je redevenais un gros tas inutile.

— Mais… à nous seuls, on a pas assez de monde. Je vais appeler du renfort.

— Noelle et Ralph ?

— Quelqu’un de plus compétent.

 

— En temps normal, je préférerais refuser cette demande, déclara une femme habillée en servante.

Natalie la Tempête.

— Mais Mademoiselle m’a suppliée en pleurant de le faire.

April avait dû apprendre l’enlèvement d’Eugene. Savoir que son nom avait servi d’appât pour l’attirer devait lourdement peser sur sa conscience.

— Tu as donc couru partout dans la ville ?

— Ça en valait la peine.

Elle déplia une carte sur la table.

— C’est ici qu’ils le retiennent.

Elle désigna un coin du quartier commerçant.

Il s’agissait d’un établissement jouant les intermédiaires : contre rémunération, il mettait différentes personnes en relation et récupérait également une commission auprès de ceux vers qui il envoyait ses clients.

En façade, l’affaire était parfaitement légitime.

Mais derrière elle se trouvait une organisation puissante.

— Les Oiseaux de Proie, donc.

C’était l’œuvre d’Oswald.

L’incident de l’autre jour les avait visiblement poussés à agir. Ils voulaient du sang. Même avant les derniers événements impliquant Vincent, les Paladins étaient déjà devenus une épine douloureuse dans leur pied.

Maintenant, c’était devenu le problème de tout le monde.

— Ils retiennent vraiment ce gamin dans un endroit aussi fréquenté ? demanda Arwin, stupéfaite.

— C’est justement pour ça.

Ça se tenait parfaitement.

Avec autant de passage, personne ne s’interrogerait sur le va-et-vient constant de visiteurs. Le bâtiment avait été conçu pour bien résister au feu, ce qui signifiait également que les bruits s’en échappaient difficilement.

Un endroit parfait pour enfermer quelqu’un.

— Je suis surpris que t’aies réussi à trouver ça.

Natalie ne vivait dans cette ville que depuis un peu plus d’un mois. Je l’imaginais assez mal être particulièrement douée pour se repérer.

— Il se trouve que je connais quelqu’un d’assez perspicace.

— Un informateur ?

— …On peut dire ça.

Drôle d’hésitation.

Probablement une relation dont elle ne pouvait pas parler franchement.

Après tout, Samantha devait elle aussi surveiller les agissements de la Terre-Mère dans cette ville.

— On ne devrait pas prévenir les Paladins ?

— Ça ne ferait qu’augmenter le nombre de victimes, répondit Natalie avec désapprobation. Le problème, ce sont ces monstres qu’ils appellent des ministres. Il en reste trois. Une personne ordinaire ne peut rien contre eux. Toi aussi, tu les connais, non ?

— Qui sait ?

Elle savait que j’avais déjà eu affaire à eux.

Son mystérieux informateur travaillait vite.

Ils avaient donc posté les ministres à cet endroit en prévision d’une tentative pour récupérer le gamin. Ou alors, ils avaient tout simplement conduit Eugene dans la planque des ministres.

Dans tous les cas, il faudrait les affronter.

— Je ne pouvais pas fouiller tous ces endroits seule, alors je suis venue demander votre aide.

Voilà pourquoi son timing était si parfait.

— Nous allons donc y aller tous les trois ? demanda Arwin.

J’aurais préféré qu’elle évite de me compter dans le total.

— J’ai aussi demandé de l’aide à quelqu’un d’autre. On devait se retrouver ici. D’ailleurs… le voilà.

Elle désigna une silhouette familière. Mon meilleur ami et confident, Dez, sa hache  sur l’épaule.

— Pourquoi lui ?

— Parce qu’il est fort et serviable. Comme tu n’avais pas l’air de vouloir lui demander de l’aide, je l’ai fait moi-même.

Arrivé à notre hauteur, Dez grogna :

— On y va.

— T’es sûr ?

La Guilde des Aventuriers évitait autant que possible les problèmes impliquant la pègre.

Trop de risques. Pas assez à gagner.

— Si l’Église de la Terre-Mère est impliquée, je ne peux pas fermer les yeux.

Ils avaient forcé d’autres nains à fabriquer leurs statuettes.

— Quelle bonté.

Il m’écrasa le pied.

— Arrête de raconter des conneries et montre-nous le chemin.

Nous arrivâmes devant l’établissement indiqué sur la carte.

Les murs étaient hauts et, à première vue, particulièrement épais. Les affaires devaient plutôt bien marcher.

Des crochets orientés vers l’extérieur avaient même été installés au sommet pour empêcher les voleurs d’escalader l’enceinte.

On aurait dit une petite prison.

— Ça risque d’être compliqué de rentrer de face.

L’entrée principale ressemblait à celle d’un commerce parfaitement ordinaire. Si nous la défoncions avec nos armes, nous aurions juste l’air d’une bande de pillards.

— Et si Matthew entrait en prétendant avoir besoin d’un intermédiaire, puis provoquait une diversion ? proposa Arwin.

— Ah, pas mal.

Puisque je n’aurais pas à combattre, le fait d’être à l’intérieur n’aurait aucune importance. C’était un plan parfait.

Mis à part le fait que je n’avais absolument aucune envie de le faire.

— Autant entrer en force, dit Natalie.

Nous contournâmes donc le bâtiment. Une petite porte de service était aménagée dans le mur extérieur.

Évidemment, elle était verrouillée de l’intérieur.

— On pourrait la défoncer, mais ils entendraient le bruit. Là c’est ton boulot, l’voleur.

— Va te faire foutre, pseudo-grande dame à la con.

Elle pouvait bien essayer d’adopter les manières et le langage de la haute société, la vulgarité profondément ancrée dans sa personnalité finissait toujours par ressortir.

Je collai mon dos contre la porte et tendis l’oreille.

Elle n’était maintenue que par un simple verrou, mais celui-ci semblait particulièrement épais et solide. Nous pouvions évidemment le détruire par la force brute.

Seulement, ça ferait beaucoup trop de bruit.

— Va falloir passer par-dessus et l’ouvrir de l’intérieur.

— Laissez-moi faire, lança soudain quelqu’un derrière nous.

Avant même que je puisse me retourner, une ombre noire prit appui sur mes épaules, bondit au-dessus du haut mur et atterrit sans le moindre bruit de l’autre côté.

Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit.

— Entrez, dit Noelle.

— Qu’est-ce que tu fous ici ?

— Ordres de dame Arwin.

— Exactement, ajouta Ralph. Vous ne pouvez rien accomplir tout seuls. C’est précisément dans ce genre de situation qu’il faut savoir compter sur ses compagnons.

— Regardez-moi ça, le petit garçon devient grand.

Noelle nous fit entrer dans l’enceinte.

— C’est le moment. Les sœurs Maretto sont en train de faire diversion devant.

— Elles sont là aussi ?

— Elles ont estimé que c’était nécessaire si elles voulaient avoir davantage d’occasions de progresser dans le donjon, expliqua Noelle.

Après tout, la Princesse Chevalier trouvait toujours un nouveau problème dans lequel se fourrer dès qu’elle remontait à la surface.

Derrière les murs, l’intérieur était un véritable foutoir. Le terrain n’avait visiblement jamais été entretenu. De hautes herbes envahissaient l’espace entre plusieurs petites constructions.

— On dirait des baraques temporaires pour vagabonds.

— Où penses-tu qu’ils retiennent Eugene ?

— Probablement ce bâtiment.

Je désignai une cabane un peu plus éloignée de la structure principale.

Un vieux puits avait été creusé juste à côté.

— C’est la seule avec un garde devant. Et la seule fenêtre, c’est une minuscule ouverture tout en haut. Impossible pour quelqu’un enfermé dedans de s’échapper par là. Endroit parfait pour retenir un prisonnier.

Je marquai une pause.

— En plus, avec le puits à côté, on peut facilement laver le sol si nécessaire.

Arwin grimaça de dégoût.

— Mais justement, on est là pour empêcher que ça arrive, non ? T’inquiète pas. Le sol autour du puits est sec. Ils s’en sont pas servis récemment, au moins.

Nous neutralisâmes le garde en quelques secondes. Natalie s’approcha de la serrure et la trancha d’un seul coup.

La porte s’ouvrit. Dans la petite pièce, un jeune garçon était assis par terre.

Eugene.

— Pas un bruit, lui soufflai-je.

Il plaqua aussitôt ses deux mains sur sa bouche et hocha la tête. Ses chevilles étaient enchaînées au sol.

— C’est ignoble, souffla Arwin, le visage déformé par la colère et la pitié.

— T’as bien tenu le coup, gamin. Beau travail. C’est ça, un héros.

Je commençai à m’occuper de ses liens.

Heureusement, ce n’étaient que de simples entraves en fer. Crocheter la serrure allait être rapide.

— Il est où, Papa ? demanda Eugene avec sa diction encore enfantine.

— Il court partout dans la ville pour te chercher. Mais la partie de cache-cache est finie. Maintenant, c’est à toi de compter.

— Chui désolé.

— T’as pas à t’excuser. Les seuls salopards ici, ce sont ceux qui t’ont kidnappé.

— On va rentrer. Mademoiselle s’inquiète pour vous, ajouta Natalie avec sollicitude.

Je sentis soudain une présence derrière nous et me jetai immédiatement devant Eugene.

Une douleur brûlante remonta le long de mon dos. — Je me doutais bien que vous vous étiez introduits ici, singes dépoilés, tous autant que vous êtes.

C’était Byron, un ministre. Il avait traversé le mur et retira sa lance de mon dos.

— Le garçon semblait suffisamment intelligent. J’espérais pouvoir en faire un fidèle. J’imagine qu’il faudra plutôt l’éliminer.

— Les seuls qui vont être éliminés ici, c’est vous ! aboya Arwin. Monstres répugnants ! Vous osez faire du mal à un enfant innocent !

— Nous ne sommes tous que des nourrissons devant Dieu.

— La Terre-Mère pratique aussi les sacrifices humains ? demandai-je d’un ton sarcastique.

Byron balaya ma remarque.

— Elle se réjouit chaque fois qu’un hérétique disparaît de ce monde.

— Un conseil : débarrasse-toi de tout dieu qui prend plaisir à voir mourir des enfants.

Natalie avait déjà dégainé. Sa frappe fulgurante passa droit à travers le cou de Byron.

— Tu perds ton temps.

Impossible donc de le frapper, de lui donner un coup de pied ou de le trancher. Natalie utilisait pourtant Aubelame, la relique de ce Dieu Soleil en miettes de gomme. Même ça ne suffisait pas.

— Ouais, il a l’air sacrément chiant, marmonna-t-elle avec irritation avant de se tourner vers moi. Il a un point faible ? Un moyen de le battre ?

— On se tire !

Sauver Eugene était notre priorité absolue.

— Dans vos rêves.

En un instant, Byron nous contourna.

Natalie donna un nouveau coup d’épée, mais sa lame traversa son corps comme s’il n’était fait que d’air. Déséquilibrée, elle se fit saisir le poignet.

— C’est fini pour toi !

Byron leva sa lance fine. L’instant suivant, un choc métallique retentit.

La hache de Dez venait de bloquer la lance.

Furieux, Byron projeta Natalie au loin puis bondit en arrière pour reprendre de la distance. Dez le poursuivit de plusieurs coups de hache, mais cette fois, la lame traversa elle aussi le corps du monstre.

— On fait quoi ? demanda Dez.

Il pouvait traverser aussi bien les murs que les êtres vivants.

La magie aurait peut-être fonctionné, mais personne ici ne pouvait réellement nous aider sur ce terrain. Nos attaques étaient inutiles et sa mobilité était monstrueuse. Même un labyrinthe aux murs les plus complexes n’aurait été pour lui qu’un terrain parfaitement dégagé.

— Sortons, dis-je. Rester enfermés ici ne joue qu’en notre défaveur.

Mais à peine eus-je posé le pied dehors que quelque chose tomba du ciel. Je levai les yeux. Une forme sombre tournoyait dans le ciel du soir en décrivant de larges cercles.

Ce n’était pas un simple oiseau. C’était Paul, un autre ministre.

Je trouvais déjà qu’il ressemblait à un volatile. Manifestement, il pouvait également voler.

L’objet planté dans le sol était une lame translucide comme du verre, façonnée à la manière d’une plume d’oiseau et scintillant lorsqu’elle captait la lumière.

Chacune était petite et fine, mais larguée depuis une telle hauteur, elle arrivait avec une force considérable.

Si nous nous retrouvions pris sous une pluie de ces choses, elles nous transperceraient en quelques instants et nous videraient de notre sang sur place. Impossible de riposter.

Ni mes poings ni l’épée de Natalie ne pouvaient l’atteindre.

Alors que nous paniquions, d’autres lames transparentes s’abattirent sur nous. Pendant ce temps, Byron traversa le bâtiment et vint se placer devant notre seule voie de fuite.

Eh merde.

Si Byron retenait notre attention au sol, Paul nous attaquait depuis le ciel.

Si nous rentrions dans le bâtiment, Byron nous bloquait.

Si nous restions dehors, Paul nous canardait.

Affronter un seul d’entre eux était déjà pénible.

Les deux en même temps, c’était une véritable catastrophe.

J’envisageai un instant de sauter dans le puits, mais si Byron nous poursuivait sous terre, nous serions réellement pris au piège.

Pas le temps de réfléchir.

Byron chargeait à nouveau.

— Noelle ! Les gobelins souterrains de Mactarode !

— …Compris !

Noelle fut la seule à réagir.

Elle sortit de sa poche du fil d’araignée sentinelle et le lança au sol devant Byron. Ses sabots se prirent dans la matière collante et, emporté par sa propre accélération, son corps bascula violemment vers l’avant.

Son pouvoir dépendait du contact de ses sabots avec le sol.

Sans cette entrave, il aurait déjà disparu sous terre.

— Nat—

— Déjà dessus !

Natalie bougeait avant même que je puisse terminer mon ordre.

Évidemment, elle visait la tête. Très probablement, le cou était également le point faible de ces créatures. Sa lame argentée traversa la gorge de Byron et creusa profondément la terre en dessous.

— Tch !

Le corps du centaure s’enfonça dans le sol en abandonnant la matière collante derrière lui. Nous avions eu une fraction de seconde de retard.

— Dégage, Ralph !

Je percutai le garçon pour l’envoyer sur le côté au moment même où une énorme lance jaillissait du sol sous lui.

— …Raté, donc, murmura Byron.

Il remonta lentement vers la surface comme un nageur émergeant de l’eau, jusqu’à ce que ses sabots retrouvent le sol.

— Esquivez ! rugit Dez en plongeant dans une roulade.

D’autres lames translucides s’abattirent autour de nous.

L’immense oiseau continuait de tourner au-dessus de nos têtes.

Malgré la présence de ce monstre dans le ciel, je n’entendais aucune agitation particulière au-delà des murs. Grâce à ma vue, je distinguais tout juste sa silhouette inhabituelle.

Pour quelqu’un d’ordinaire, il devait simplement ressembler à un corbeau ou à un autre grand oiseau. Survivre en gérant à la fois Paul dans les airs et Byron au sol aurait été extrêmement difficile tout seul.

Alors je décidai plutôt de compter sur mes amis.

— Dez. Je vais m’occuper du canasson. Toi, trouve une solution pour l’oiseau.

— …À cette hauteur, même le Cœur de Flamme l’atteindra pas. Au mieux, je peux vous protéger…

— La n° 44.

Les yeux de Dez s’écarquillèrent.

— Elle est où ? Chez moi ?

— À la Guilde. Je l’y ai déposée pour l’entretien.

— Parfait.

La Guilde était plus proche d’ici que la maison de Dez.

— Natalie, tu protèges Dez. Et porte-le jusque-là, ses jambes sont trop courtes.

— À vos ordres, chef, répondit-elle sarcastiquement.

— …Et si tu nous trahis, je te tue.

— Je suis là pour Mademoiselle.

— Parfait.

Elle était indigne de confiance sur un nombre impressionnant de points.

Mais pour l’instant, je n’avais pas le choix.

— Le groupe d’Arwin, vous vous occupez d’Eugene. Ramenez-le à ses parents pour qu’ils puissent souffler.

Les Oiseaux de Proie n’allaient évidemment pas rester les bras croisés après la libération de leur otage. Ils feraient tout leur possible pour récupérer le garçon ou le tuer.

Plus il aurait de protecteurs, mieux ce serait.

— Vous comptez les affronter seul ? C’est de la folie, protesta Ralph, ce petit morveux.

— Un vrai homme fait ce qui doit être fait, que ce soit de la folie ou pas.

Sinon, à quoi bon vivre ?

— Mardukas le Dévoreur de Géants…

— Te trompe pas, coupai-je. Je suis Matthew. L’homme entretenu de la Princesse Chevalier, là-bas.

— Comme si j’avais besoin qu’on me le rappelle…

— Je dois le préciser, sinon les gens finissent par confondre.

Il y avait une certaine élégance à continuer de cacher quelque chose alors même qu’il n’y avait plus aucune raison de le faire.

Arwin me regarda gravement.

— Ne meurs pas.

— Pas avant d’avoir touché mon argent de poche.

Ils emportèrent Eugene et prirent la fuite. Dez et Natalie partirent eux aussi en surveillant constamment le ciel. C’est à ce moment-là qu’une bande de sous-fifres des Oiseaux de Proie débarqua.

— Restez hors de ce combat, bande de minables ! Récupérez l’enfant ! ordonna Byron.

Ils repartirent aussitôt en courant. Paul commença à suivre Dez et Natalie. Il ne restait donc plus que le centaure et moi.

— Maintenant, plus personne ne viendra nous interrompre, déclara Byron.

— Quoi ? On fait un duel à un contre un maintenant ? C’est une histoire de chevalerie ?

— Ça t’énerverait pas qu’on interrompe un moment romantique avec une femme ?

— Si.

— Pour moi, c’est pareil.

Byron remit sa lance en position. La pointe visait droit mon cœur.

— Je ne supporte pas qu’on me vole ma proie.

Il grogna et chargea. Je bondis, roulai plusieurs fois et me déplaçai entre les obstacles qui encombraient les environs.

En temps normal, j’aurais pu les utiliser à mon avantage. Mais pour Byron, bâtiments, rochers et murs n’existaient tout simplement pas. Pour moi, en revanche, ils formaient une véritable forêt qui réduisait mon champ de vision et limitait mes mouvements.

Contre un adversaire ordinaire, j’aurais pu courir jusqu’à ce qu’une ouverture se présente. Impossible face à quelqu’un capable de foncer droit sur moi sans tenir compte du moindre obstacle. Même la hauteur ne servait à rien, tant ses jambes lui permettaient de bondir haut.

C’était probablement l’un des pires adversaires possibles pour moi.

— Bon. J’imagine que c’est le moment.

Il était temps de sortir mon atout. Au sens littéral.

Je sortis le jeu de Dei Consentus que m’avait offert le vieux maître de Guilde et en tirai une carte.

Elle représentait un homme tenant un coq et un ibis huppé.

Celle-ci ferait l’affaire.

— Te voilà, lança Byron en traversant le mur derrière moi.

Il avait déjà commencé à abattre sa lance avant même d’avoir complètement émergé de la paroi. J’esquivai encore d’une roulade et reculai.

Une fois debout, je tendis la carte devant moi.

— C’est quoi, ça ?

— Ton invitation pour l’enfer.

Puis je prononçai le nom de la carte.

— Hermès : Tout s’écoule.

Une lumière éblouissante jaillit de la carte. En un instant, elle nous engloutit tous les deux. Je dus fermer les yeux devant son éclat aveuglant et ne les rouvris que lorsque je sentis, à travers mes paupières, que la lumière avait disparu.

Je savais que ça avait marché.

Je me tenais désormais au milieu d’une plaine infinie.

Quelques petites collines à peine visibles dessinaient l’horizon. Aucun bâtiment. Seulement, au loin, quelques statues de pierre façonnées à l’image d’animaux : vaches, moutons et autres bêtes. 

Le ciel n’avait pas un seul nuage. À la place, il était parcouru d’un véritable défilé de couleurs.

Byron regarda autour de lui, visiblement décontenancé par ce changement brutal de décor. Le puissant ministre ne s’attendait clairement pas à ça.

— Où… Où suis-je ?

— Je te l’ai déjà dit. En enfer.

Voilà ce que permettaient les Dei Consentus : entraîner quelqu’un dans le monde contenu à l’intérieur d’une carte. Dans cet espace isolé du reste de la réalité, ma malédiction pouvait être temporairement annulée.

Ici, je n’avais pas à me soucier de la position du soleil.

— Alors voilà ce que font ces cartes, dit Byron en secouant la tête. En résumé, tu m’as enfermé dans ton petit domaine personnel.

— À peu près.

Il disparut. À une vitesse impossible, il franchit l’horizon…

…puis réapparut de l’autre côté.

— Bon retour.

— Impossible de s’échapper, donc, marmonna-t-il en claquant la langue. Comment quitte-t-on cet endroit ?

— Soit l’utilisateur — moi — annule l’effet… soit il meurt.

— Voilà qui simplifie les choses.

Byron leva sa lance.

— Je vais enfin me débarrasser de toi et sortir d’ici.

À peine eut-il terminé sa phrase qu’il disparut. Je le sentis avant même de pouvoir le voir et évitai son attaque d’un bond sur le côté.

Une ombre noire traversa mon champ de vision, rebondit près de l’horizon puis repartit droit vers moi.

Je me sentais léger. Comme autrefois. À l’époque où j’étais le Dévoreur de Géants.

— Bon. À mon tour de m’amuser.

Après une nouvelle esquive, je me lançai à sa poursuite.

Byron décrivit un large arc avant d’entamer une nouvelle charge.

Je rugis en ramenant mon poing en arrière. Pendant une fraction de seconde, je crus voir un sourire suffisant sur son visage. Il était convaincu de l’emporter lors d’un affrontement frontal.

Et son raisonnement n’était pas absurde. Sa vitesse était monstrueuse. Et il pesait probablement autant qu’un véritable cheval. Vitesse plus masse égale puissance.

Je lançai mon poing à l’instinct.

Même sans le voir, je percevais cette présence malveillante. Mon timing était parfait. J’eus l’impression de frapper un énorme rocher. Une force incroyable repoussa tout mon corps vers l’arrière.

Je faillis partir en roulade, mais réussis de justesse à rester debout. À peine eus-je le temps d’expirer qu’une énorme ombre s’abattit sur moi depuis le ciel. Le corps du centaure retomba vers le sol.

— Ghh !

Mon poing le cueillit en plein plexus solaire.

Un mélange de vomi, de sang et de bile jaillit de sa bouche.

— Ce… n’est pas…

— T’es pas le seul à avoir de la puissance chevaline.

Je réduisis la distance entre nous.

— Et moi aussi, je suis monté comme un cheval !

Je m’inquiétais pour Dez et les autres.

Je voulais donc en finir rapidement et aller les rejoindre. Au moment où mon ombre recouvrit son corps, Byron bondit sur ses jambes et se mit à piaffer sur place.

— Tu peux pas fuir sous terre, lui expliquai-je.

Nous étions dans un domaine créé par la carte. Il n’existait rien sous cette surface qu’il puisse traverser.

— …On dirait bien.

Byron ne se laissa pas décourager. Il récupéra sa lance tombée au sol, réduisit la distance et lança une succession rapide d’estocades. Sa réserve d’endurance n’était donc probablement pas infinie, et il compensait en multipliant les frappes rapides.

Moi, en revanche, j’étais désarmé. J’étais le maître de ce domaine. Ça ne signifiait pas pour autant que je pouvais y faire absolument tout ce que je voulais. Dommage.

J’aurais bien aimé pouvoir faire apparaître des armes à volonté ou modifier le terrain d’un claquement de doigts. La pointe de la lance passa encore et encore à quelques centimètres de mon visage.

Je ne gagnerais jamais si je passais mon temps à courir et esquiver. J’avais dit à Byron que nous resterions enfermés ici jusqu’à ce qu’il me tue.

En réalité, la puissance de la carte finirait par s’épuiser. Et à ce moment-là, j’étais foutu.

— C’est tout ce dont tu es capable ?

Je pris une profonde inspiration. Puis je retins mon souffle. Instantanément, les mouvements de Byron ralentirent. Il leva laborieusement sa lance et la poussa vers moi.

Chaque espace créé par les Dei Consentus possédait ses propriétés propres.

Dans Hermès, tant que je ne respirais pas, les mouvements de toutes les autres personnes ralentissaient.

Le paysage parfaitement plat et totalement dépourvu de nuages n’était qu’un petit bonus.

J’attrapai la hampe de la lance qui avançait lentement vers moi.

L’effet fut immédiat. La lance fut brusquement tirée vers le bas et le corps du centaure bascula. Je contournai Byron et, de mon autre main, saisis l’arrière de son crâne.

Je voulais lui broyer la tête comme un œuf. Mais mes doigts ne rencontrèrent que du vide. Une fraction de seconde avant que je ne le touche, le corps de Byron était devenu intangible. Il s’échappa et reprit de la distance.

Mais mon autre main tenait toujours sa lance. Il avait abandonné son arme pour pouvoir fuir.

Comme Levi, impossible de lui faire quoi que ce soit avec des coups de poing ou de pied.

Mais celui-là pouvait en plus se déplacer à une vitesse aveuglante et choisir à volonté quelles parties de son corps devenaient tangibles ou non.

Quelle plaie.

— C’était encore le pouvoir de ta carte ? Maudit sois-tu !

Toute arrogance avait disparu de sa voix. À la place, il y avait désormais de la méfiance. Et même une pointe de peur.

De son point de vue, cette fois, ça devait être moi qui me déplaçais à une vitesse surnaturelle.

— Rends-moi ma lance ! rugit-il en chargeant.

J’esquivai sa ruée et donnai quelques coups avec son arme.

Elle ne disparaissait pas de ma main.

— On dirait donc que tu peux pas la rendre intangible si tu la touches pas toi-même.

— Je vais la récupérer immédiatement !

— Tu sembles sacrément attaché à cette lance.

Je hochai théâtralement la tête.

— Oh… Je crois que j’ai compris. Cette lance fait partie de toi, c’est ça ? Donc impossible d’utiliser ton petit tour passe-muraille dessus.

Autrement dit…

Cette lance pouvait réellement toucher Byron. J’avais raison.

Byron prit une courte impulsion, puis chargea. Même désarmé, avec sa masse et sa vitesse, il pouvait projeter n’importe quel humain dans les airs aussi facilement qu’une feuille de papier. Enfin…

N’importe quel humain ordinaire.

— Essaie un peu.

Je posai sa lance en équilibre sur mon épaule et lui fis signe d’approcher.

Un duel de force pure. Simple. Efficace.

— Tu perds ton temps !

Byron accéléra. Le ministre semblait apprécier les méthodes directes.

Il fonça sur moi, ses sabots frappant le sol et soulevant des nuages de poussière. Le bruit se rapprochait. Pas de problème. Tout reposait sur le timing.

Cinq. Quatre. Trois. Deux. Un.

Avec un rugissement, Byron leva ses pattes avant. Sa silhouette massive se dressa au-dessus de moi.

— Maintenant !

 

J’abattis sa propre lance de toutes mes forces. Un choc formidable remonta le long de mes bras. La hampe de la lance de Byron se brisa en deux. Et son propriétaire fut projeté dans les airs…

…également en deux morceaux.

Son torse avait été tranché net à l’endroit où son corps humain fusionnait avec celui du cheval. Les deux moitiés s’écrasèrent au sol sous la lumière éclatante.

Pendant un instant, j’eus presque l’impression que toute la plaine tremblait.

Je l’avais envoyé valser sur une distance équivalente à environ trois maisons.

Mais je voyais toujours Byron bouger.

Il essayait de ramper en crachant du sang. Toujours vivant, même après avoir été séparé en deux.

Sacré coriace.

La moitié chevaline se remit sur ses pattes et trotta vers la moitié humaine. La moitié humaine tendit un bras vers le corps du cheval et tenta de se hisser dessus pour retrouver sa position d’origine.

Pas si vite.

Je retins de nouveau mon souffle.

Puis je ramassai l’extrémité métallique de la lance brisée et me précipitai vers lui dans la mélasse du temps. Je dépassai le corps du cheval privé de tête, puis lançai le morceau de lance en direction de Byron, qui se retournait lentement vers moi.

La pièce de métal s’enfonça peu à peu dans le cou de son propriétaire. La moitié chevaline continua sa course et dépassa le torse. Byron ne pouvait probablement plus respirer. Et pourtant, il bougeait encore.

J’accélérai davantage. J’étais juste devant ses yeux.

Sans ralentir, je tendis la main, attrapai l’extrémité brisée de la lance qui dépassait de sa gorge…

…et tirai de toutes mes forces.

La tête de Byron vola haut dans les airs. Son visage était tordu de désespoir. Elle rebondit deux fois avant de rouler sur le sol et de s’immobiliser.

Ses yeux blancs, révulsés, fixaient le néant.

J’expirai. Le temps reprit son cours normal.

— Ça, c’était pour avoir fait pleurer la gamine.

Le corps de Byron commença à se dissoudre en fumée noire le long de ses blessures. La moitié chevaline, qui avait continué à courir, s’effondra à son tour avant de se transformer progressivement en cendres.

Sur ce point, il n’était pas différent des prédicateurs. Seul le dieu à l’origine de leur pouvoir changeait. La structure même de ces créatures restait identique.  Les ministres devaient donc recourir à une drogue particulièrement puissante, du même genre que la Release, pour maintenir leur forme.

J’avais une petite idée de laquelle.

— Le Calling.

Cette saloperie réduisait l’espérance de vie à une fraction de ce qu’elle aurait dû être. Ça leur ressemblait bien.

Une fois certain que le corps de Byron s’était entièrement transformé en cendres, je désactivai la carte. Le décor disparut aussitôt et je retrouvai la cour intérieure où nous nous trouvions auparavant. Dans ma main, la carte Hermès s’embrasa instantanément avant de disparaître.

Plus que onze.

— Alors, voilà ce que sont les Dei Consentus.

Leur puissance était phénoménale, mais leur nombre d’utilisations était limité. Maintenant que le soleil temporaire avait été détruit, c’était tout ce qu’il me restait sur quoi compter.

Il allait falloir les employer avec la plus grande parcimonie.

— On dirait que ça continue là-bas.

Paul tournoyait toujours dans le ciel.

À en juger par la direction qu’il suivait, il avait pris Dez et Natalie pour cibles.

Logique : Natalie avait déjà tué l’un de ses compagnons.

Il voulait se venger.

Je me précipitai hors de la cour et partis à sa poursuite en gardant les yeux rivés au ciel. Paul continuait de tourner à très haute altitude. Je pouvais facilement imaginer les lames transparentes en forme de plumes qu’il faisait pleuvoir sur Dez et Natalie.

Eux ne ripostaient pas. Ils fuyaient.

Même en courant maintenant, je ne réussirais jamais à les rattraper. Mais il fallait que je trouve un moyen de les aider. J’atteignis ma destination : l’église.

Je grimpai directement sur le toit, jusqu’à l’endroit où se dressait autrefois le clocher. Le soleil perçait entre les nuages, et mon corps me paraissait léger et puissant.

— Le voilà.

La silhouette sombre volait toujours au-dessus de la ville.

D’ici, je distinguais Paul beaucoup plus nettement. Naturellement, il se trouvait bien trop haut pour que mes poings puissent l’atteindre.

Je ramassai donc quelques gravats à proximité.

Paul volait encore plus haut qu’auparavant, visiblement méfiant à l’idée d’une contre-attaque. Même si je réussissais à le toucher depuis cette distance, mon projectile aurait perdu une bonne partie de sa puissance.

Mais à cet instant précis, il entama une descente vertigineuse. Il plongea comme une flèche, disparut derrière un bâtiment, puis remonta tout aussi brusquement.

Impossible de savoir exactement où il avait plongé, mais c’était vers le centre-ville. Il avait probablement perdu patience et décidé de passer à une attaque directe. Puisqu’il tournoyait de nouveau dans le ciel, il n’avait sans doute pas réussi à achever sa cible.

— Ça va bientôt venir…

À sa manière de se maintenir dans les airs, je savais qu’il allait recommencer.

C’était à ce moment-là que je frapperais. Mais Paul changea de stratégie. Il monta encore plus haut et accéléra ses cercles. Il devait penser pouvoir terminer le combat comme ça.

— Il est là ! En haut ! cria soudain quelqu’un depuis la rue.

Une bande de types à la mine peu recommandable s’était regroupée devant l’église. Les hommes d’Oswald. Ils m’avaient repéré.

Je n’avais plus de temps à perdre. Je bondis sur le toit du bâtiment voisin. Si Paul finissait par me remarquer, tant pis. Tout en gardant à l’esprit la position des malfrats au sol, je passai de toit en toit. Je finis sur celui d’un bordel situé à un pâté de maisons de l’artère principale.

Son toit peint en rose faisait de moi une cible particulièrement voyante. Mais c’était aussi un excellent poste de tir. De là, j’avais une vue dégagée sur la Guilde des Aventuriers.

Je cherchai Dez et Natalie du regard. Ils se trouvaient dans la cour de la Guilde. Natalie avait dégainé son épée et plusieurs aventuriers gisaient dans les environs, malheureuses victimes du combat qui faisait rage.

Sur l’épaule de Dez reposait une baliste portative deux fois plus grande que lui.

Le canon longue portée, n° 44.

Son poids était aussi monstrueux que sa puissance. Seuls Dez et l’ancien moi pouvaient seulement espérer la transporter. Pour n’importe qui d’autre, c’était une arme de siège.

Mais selon Dez, la n° 44 était une arme portative.

Il l’avait déjà chargée. Son carreau, plus imposant que n’importe quelle lance, pointait vers le ciel. Le prochain échange déciderait de tout.

Paul entama son piqué. Encore plus rapide que le précédent. Il fondait vers le sol à la vitesse d’un faucon pèlerin.

Je ramassai un morceau de gravat.

— Crève !

Je le lançai.

Le projectile fendit l’air et commença lentement à retomber, tout en convergeant vers le flanc de Paul comme s’il le poursuivait.

Pendant une fraction de seconde, je vis la surprise sur son visage.

Touché.

Ses plumes robustes empêchèrent le coup de l’abattre, mais son angle de chute fut dévié. Il perdit l’équilibre et semblait désormais destiné à s’écraser au sol. En vrille, il disparut derrière un bâtiment.

Qu’est-ce qui s’est passé ?

J’attendis, retenant presque mon souffle. Puis je le vis remonter à toute vitesse. Il avait manifestement évité l’impact direct.

Soudain, son regard se verrouilla sur moi.

« Salaud. »

Je lus le mot sur ses lèvres, déformées par la rage. Il m’avait repéré.

Et sur ces toits, je n’avais aucune échappatoire. Mes appuis étaient mauvais et ses lames translucides me découperaient en morceaux.

Je tente de sauter du toit ?

Paul ralentit légèrement pour amorcer son virage. L’instant suivant, une lance gigantesque jaillit depuis le sol et lui transperça le corps. Elle continua son ascension en emportant Paul avec elle, toujours plus haut, droit vers le soleil.

Le projectile passa entre les nuages…

…puis disparut de ma vue.

Quelques instants plus tard, une traînée de feu déchira le ciel et fondit sur la ville telle une météorite. On aurait dit qu’elle fendait le firmament en deux.

Un rugissement assourdissant retentit de toutes parts. Lorsque la poussière retomba, un gigantesque cratère s’était formé au beau milieu de la cour de la Guilde des Aventuriers.

Tout au fond gisait Paul, un énorme carreau planté en travers du torse. À cette distance, c’était difficile à distinguer, mais il était toujours vivant.

Natalie apparut brusquement devant Dez, l’épée brandie. Paul avait dû réunir ses dernières forces pour lancer une nouvelle volée de lames.

Mais Natalie les abattit toutes avec Aubelame.

Lorsque l’attaque prit fin, Dez posa la n° 44, récupéra sa hache et s’avança tranquillement jusqu’à Paul. Puis il lui trancha la tête. Le crâne d’oiseau jaillit hors du cratère en tournoyant, rebondit et roula sur le sol.

Le corps de Paul se transforma en cendres noires qui se dissipèrent dans les airs. Dez regarda dans ma direction.

Je lui adressai un grand sourire accompagné d’un signe amical de la main. Il ne réagit même pas. Ce malpoli se contenta de se retourner et commença à démonter sa n° 44.

Je croisai également le regard de Natalie.

Elle me fit un doigt d’honneur.

Je lui répondis par un geste tout aussi clair signifiant : « Va bien te faire foutre. »

 

— Beau boulot.    

Je réussis tant bien que mal à semer les hommes des Oiseaux de Proie et à pénétrer dans la Guilde des Aventuriers. Ils ne pouvaient pas débarquer ici et déclencher une bagarre.

Même si les aventuriers les laissaient faire, le vieux, lui, ne le permettrait jamais. Dez avait déjà récupéré son carreau et remplissait maintenant le cratère à coups de pelle.

— Natalie est où ?

— Déjà partie.

Ah.

Sa tâche terminée, elle était donc retournée en trottinant auprès de sa maîtresse. Quelle loyauté admirable.

— Et les dégâts ?

— Quelques blessés. Mais ils respirent encore.

— Tant mieux.

Le vieux aurait retourné toute la ville s’il avait appris que quelqu’un était mort ici.

— Et du côté d’Arwin ?

— Tout va bien, répondit une voix.

Je me retournai. Vincent pénétrait dans l’enceinte de la Guilde.

— Eugene est sain et sauf. Nous avons arrêté plusieurs membres des Oiseaux de Proie. Je suis prêt à lancer un assaut contre leur repaire à tout instant.

Il semblait donc réellement décidé à en finir avec les Oiseaux de Proie.

Ils avaient longtemps utilisé leur argent pour graisser les bonnes pattes un peu partout, mais Vincent avait manifestement pris les dispositions nécessaires pour mettre un terme à tout ça.

— Oswald a disparu. J’ai déjà déployé mes hommes.

— Et l’Église de la Terre-Mère ? Le dernier monstre ?

Nous avions éliminé Byron et Paul. Il restait Gideon.

— Quand nous sommes arrivés sur place, les lieux étaient vides, répondit Vincent.

Il y avait donc de bonnes chances qu’il ait pris la fuite avec Oswald. Nous ne pouvions pas encore baisser notre garde.

— Ma femme tient à te remercier pour ce que tu as fait.

— Je vois. Dis-lui de le faire quand son mari sera pas dans les parages. Je lui laisserai tout le temps nécessaire pour me montrer à quel point elle est reconnaissante.

— Matthew ! rugit Vincent.

— Je plaisante. Calmos.

Soudain, un Paladin m’immobilisa les deux bras.

— Je vous sincèrement reconnaissant à tous d’avoir sauvé mon fils. En tant que père, je peux t’assurer que mes sentiments sont authentiques.

Sa voix se durcit.

— Mais puisque tu refuses toujours de reconnaître tes actes, je suis contraint de prendre des mesures radicales.

Noelle et Ralph déboulèrent dans la Guilde des Aventuriers.

À leur tête, je compris immédiatement ce qui venait de se passer.

— Alors t’as arrêté celle qui venait de sauver ton fils, sous ses yeux, juste après qu’elle te l’a ramené.

Connaissant Arwin, elle n’avait opposé aucune résistance.

— Magnifique. Quelle belle leçon pour ton gamin : « Fais une bonne action pour quelqu’un et il te trahira. »

Après s’être fait avoir puis trahir par la même personne, Matthew le génie commence sérieusement à douter de sa propre intelligence.

— Faire ce qui est juste et expier ses péchés sont des obligations pour quiconque souhaite vivre honnêtement, répondit Vincent.

— Ouais, garde ces conneries pour le paradis.

Le monde dans lequel nous vivions n’était pas assez gentil pour laisser quelqu’un survivre sans jamais commettre la moindre mauvaise action.

— Si tu résistes, nous serons obligés d’employer la force.

— Tu vas vraiment me dire ça maintenant que tu sais à qui tu parles ?

L’ancien moi se serait moqué qu’ils soient chevaliers ou soldats de l’armée royale. Le soleil brillait encore. Et derrière moi se trouvait un autre homme dont la force égalait au moins la mienne.

— Même un homme capable de tenir tête à une armée d’un million de soldats ne peut supporter la douleur de perdre un être cher. Je me trompe ?

— Quel poète.

Je ricanais.

— Donc après nous avoir arrêtés, tu vas nous faire exécuter en te foutant complètement de l’opinion publique ?

— Vous serez jugés. C’est le tribunal qui déterminera votre peine.

— On va donc découvrir ce qui se passe quand on arrête l’héroïne et sauveuse de la ville.

— Je suis évidemment prêt à en assumer les conséquences.

Le regard de Vincent était ravagé. Il était prêt à risquer son poste pour venger la mort de sa sœur.

— Très bien. Fais comme tu veux.

Vincent ordonna qu’on fasse revenir les voitures cellulaires.

Cette fois, il y en avait trois. Histoire d’éviter qu’on me subtilise encore en chemin.

— Cette fois, je reste avec Arwin. On sera ressortis avant même que vous vous en rendiez compte.

Je me tournai vers Dez.

— Passe le bonjour à ta femme de ma part.

S’il commençait à se battre, les conséquences ne retomberaient pas seulement sur lui.

— Tu peux t’occuper du reste ? Tout ce qui est trop chiant, refile-le simplement au vieux.

Par exemple, quantité d’aventuriers et d’habitants avaient dû voir Paul voler au-dessus de la ville. Si des rumeurs concernant des monstres commençaient à circuler, les gens pourraient craindre une nouvelle Ruée.

Dez me répondit par une expression de profond dégoût.

— T’es pas obligé de faire les explications toi-même. Laisse les autres raconter ce qui s’est passé.

Ralph ou Noelle seraient bien meilleurs pour ça. Natalie, en revanche, était évidemment hors de question. Elle prendrait simplement la fuite.

— Et envoie un message à la gamine. Dis-lui que je vais encore être absent de la maison quelque temps.

— N’imagine pas pouvoir pousser la Guilde des Aventuriers à faire pression sur nous grâce à elle, répondit froidement Vincent. Ça ne fonctionnera pas.

— Nan. C’est juste que si je ne la préviens pas, elle me mettra des coups de pied dans les tibias la prochaine fois qu’elle me verra.

Elle avait une sale habitude de frapper avec ses pieds. D’après Arwin, toutefois, ce traitement m’était exclusivement réservé.

— En route.

Au signal de Vincent, on m’emmena. Et qui se retrouvait à mes côtés ?

Moustache et Bronzé.

— Vous en prenez vraiment plein la gueule, vous deux, hein ?

Ils ne répondirent pas. Mais leurs expressions donnaient fortement l’impression qu’ils mouraient d’envie de m’approuver.

Juste avant qu’on me fasse monter dans le convoi, je me retournai vers Ralph et Noelle.

— Pensez à nous envoyer quelque chose de sucré pendant qu’on sera derrière les barreaux.

Je souris.

— Arwin vous en sera reconnaissante.

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