THE KEPT MAN t6 - CHAPITRE 2
Une vérité tissée de mensonges
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Traduction : Raitei
Correction : Faucon
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— C’est quoi, cette putain de connerie ?! exigeai-je, toujours plaqué contre le mur.
Il s’en était pris à moi, à Dez et à Natalie, et n’avait récolté que des déconvenues. Alors maintenant, il s’attaquait à Arwin.
— Je viens de trouver un nouveau nom pour ton groupe, Commandant. Désormais, ce sera les Lèche-culs de porcs.
— Je n’ai que faire de toi. Cette affaire concerne dame Arwin, répondit Vincent sans même m’accorder un regard.
Je ricanai.
— Tu vois pas qu’Arwin a des choses importantes à faire ? Ton boulot, c’est de rafler les ordures qui vendent des gosses comme esclaves et de les foutre en prison.
— Si tu résistes, tu ne feras qu’aggraver ta situation… et la sienne.
— Si on découvre que ton groupe de paladins a arrêté l’héroïne de la ville sur de fausses accusations, les Lèche-culs de porcs seront bientôt connus partout comme une bande de débiles finis à la pisse. Si vous voulez pas recevoir des œufs pourris à chaque fois que vous défilez dans la rue, les gars, vous devriez peut-être enlever vos uniformes et les brûler.
Arwin s’essuya la bouche avec une serviette et se leva. Elle s’approcha de l’homme qui me maintenait contre le mur, l’attrapa par la nuque comme un chaton et l’envoya valser.
— Je vous ai dit de le lâcher.
Les hommes de Vincent encerclèrent aussitôt Arwin, mais n’allèrent pas plus loin. Face à la brillante épéiste qui avait sauvé la ville, ils étaient manifestement terrorisés.
Vincent s’avança et brandit un document à l’allure officielle.
— J’ai l’autorisation de Sa Seigneurie.
— … À ce que je vois.
Voilà pourquoi je n’avais presque pas aperçu Vincent ces derniers temps.
Il préparait son coup dans l’ombre.
— Si vous continuez à résister, je serai contraint d’arrêter non seulement cet homme, mais également vos autres compagnons.
Une ombre surgit soudain dans la pièce.
— Va te faire foutre !
C’était Ralph. Il écarta les bras et se plaça devant Arwin.
Il fusilla Vincent du regard, les yeux emplis de fureur.
— Vous allez arrêter une princesse ? Cette ordure-là, je peux comprendre, mais elle ?
Une autre ombre bondit par-dessus les Paladins et atterrit derrière Vincent.
— Si vous osez accuser dame Arwin de crimes qu’elle n’a pas commis, je ne vous ferai aucun cadeau, déclara Noelle en posant une main sur son épée.
Elle était prête à se battre.
Les soldats se crispèrent aussitôt.
Ils avaient beau être des troupes d’élite, ils ne faisaient pas le poids face à Arwin et son groupe. Même Ralph pouvait vaincre n’importe lequel d’entre eux en combat singulier. Pourtant, malgré la certitude de leur défaite, ils refusèrent de reculer. Après être venus arrêter quelqu’un, battre en retraite au premier signe de résistance leur ferait perdre toute la dignité et l’autorité qu’ils avaient réussi à acquérir.
Aucun des deux camps ne pouvait céder.
Il ne restait donc plus que deux issues possibles : la victoire ou la défaite.
Selon ce qui se passerait dans les prochaines secondes, cette pièce risquait de se transformer en champ de bataille.
— Ça suffit, ordonna Arwin. Baissez vos armes, Ralph, Noelle. Si vous vous battez ici, cela nuira à nos efforts dans le donjon.
Malgré ses ordres, aucun des deux ne bougea.
— Matthew a raison. Je n’ai rien fait, poursuivit-elle.
Exactement. Arwin n’avait rien fait. Enfin, pas ce dont lui l’accusait. Ils découvriraient très vite qu’elle était innocente sur ce point. Mais le véritable problème n’était pas là.
S’ils examinaient son corps après son arrestation, ils découvriraient son secret. Et lorsque cela arriverait, Arwin serait finie. On pouvait oublier le donjon : sa réputation serait réduite en miettes.
— Mais… protesta Ralph, toujours peu convaincu.
Noelle se montrait tout aussi obstinée.
— Ne vous inquiétez pas… Je serai bientôt de retour, déclara Arwin.
Non. Elle ne reviendrait pas. Les autorités ne réservaient qu’un seul sort aux toxicomanes : les jeter derrière les barreaux et les laisser pourrir.
— Matthew.
Elle se tourna vers moi.
— Je vais devoir m’absenter quelque temps. Attends-moi simplement ici. Je reviendrai.
Son visage se décomposa tristement. Elle se détourna vers le mur afin que je ne la voie pas pleurer. Ses doigts tremblaient par petits à-coups.
— Et ne t’avise pas de faire venir d’autres femmes ici pendant mon absence.
— Arwin…
On aurait dit qu’elle parlait comme si c’était notre dernier instant ensemble.
Je l’enlaçai par-derrière. À l’abri des regards, je glissai une pilule dans sa main. C’était le décomposeur. Il n’avait aucun effet sur le poison de la Release lui-même, mais effaçait les taches noires qui marquaient sa nuque et ses poignets.
— Prends ton mal en patience. Je te ferai sortir de là très vite, lui murmurai-je à l’oreille.
Arwin enfouit son visage dans ses mains et sanglota silencieusement.
Puis elle réprima ses émotions, laissant seulement échapper un petit son tremblant au fond de la gorge, avant de se dégager de mes bras.
Elle était redevenue la fière et noble Princesse Chevalier.
Dès que la porte se referma, Ralph explosa :
— Et ça te va, toi ?!
— Évidemment que non.
Bien sûr, si j’avais pu ouvrir un énorme trou dans le mur à coups de poing, cela aurait constitué une démonstration plutôt convaincante de ma colère.
Mais pour l’instant, je n’aurais même pas réussi à l’égratigner.
J’aurais seulement fait bobo à mes petits doigts.
— Je vais à la Guilde. Vous deux, trouvez les sœurs Maretto et Doc et expliquez-leur la situation. J’irai seul négocier avec le vieux.
— Tu vas demander de l’aide au maître de Guilde ? demanda Ralph, le visage soudain illuminé.
Il pensait probablement qu’avec l’influence politique du vieux, nous avions une chance de tirer Arwin de là.
C’était naïf.
— Non. Je vais simplement lui demander ce qui se passe.
Ils venaient d’arrêter Arwin, vedette de la Guilde des Aventuriers et héroïne de la ville. Vincent avait forcément préparé le terrain à l’avance. Voilà pourquoi cela lui avait pris autant de temps. Je voulais savoir exactement ce qu’il avait fait.
Avait-il réellement mené une enquête sérieuse et méticuleuse ?
Ou s’était-il contenté de faire semblant ?
— Je déciderai de la suite après ça. Évidemment, je demanderai aussi l’aide du vieux. Il m’en doit une. Une énorme.
Je n’avais ni argent ni pouvoir, et pourtant j’avais risqué ma vie pour sauver sa très, très précieuse petite-fille.
Il me devait au moins deux fois sa valeur.
— Bref, partez devant. Je fermerai la maison avant de sortir. Et quoi que vous fassiez, n’allez surtout pas attaquer les Lèche-culs de porcs, leur ordonnai-je avant de raccompagner Ralph et Noelle dehors.
Ils étaient toujours furieux, mais le simple fait d’avoir désormais un plan et un peu d’espoir leur avait remis les idées en place. Si je les avais fichus dehors sans rien dire, ils seraient sûrement partis s’en prendre aux Lèche-culs de porcs…
Oh, et puis merde, c’est beaucoup trop long.
Paladins, ça ira très bien.
Bref, tout ce que je leur demandais, c’était de se tenir tranquilles.
— Tu n’es pas en colère ? demanda Noelle avec étonnement une fois dehors. Tu as l’air étrangement calme.
— C’est l’impression que je donne ?
Je haussai les épaules.
— Je suis furieux.
Pendant un bref instant, Noelle eut l’air presque effrayée.
— Ah. Bien sûr. Bonne chance, alors.
Elle se gifla légèrement les joues pour reprendre contenance, puis partit avec Ralph. Une fois seuls, je commençai à ranger. Je lavai les assiettes et les fourchettes, puis pris la direction de la Guilde des Aventuriers.
Cette fois, t’as vraiment merdé, Vince.
Tout en marchant, je réfléchis à la suite.
Vincent agissait avec un objectif précis. Il était déterminé à me faire condamner pour le meurtre de Vanessa. Le moyen le plus rapide d’échapper à toute sanction aurait été de lui présenter un « véritable » meurtrier, mais rien ne garantissait qu’il y croirait.
Il m’avait dans le collimateur. Quelqu’un pouvait très bien débarquer devant lui et prétendre avoir assassiné Vanessa qu’il n’en croirait pas un mot. Il ne me restait donc plus qu’à passer au plan B.
L’appât était déjà en place.
Je n’avais plus qu’à prier pour que ma proie morde à l’hameçon.
À la Guilde, les aventuriers ne me laissèrent pas tranquille.
— C’est vrai qu’ils ont arrêté la Princesse Chevalier ?
— T’es déjà venu chercher ta prochaine maîtresse ?
La nouvelle s’était manifestement répandue. Ça me semblait un peu rapide, mais la raison était déjà sous mes yeux : les sœurs Maretto, Cecilia et Beatrice. Elles étaient assises devant le comptoir d’accueil — aucune idée d’où elles avaient sorti leurs chaises — et organisaient leur petite fête.
Ralph avait dû leur apprendre la nouvelle. La matinée était encore loin d’être terminée et elles avaient déjà réussi à empester toute la Guilde d’alcool.
— Oh, le voilà. L’Homme Entretenu, bâilla Beatrice, la plus jeune des deux. Hé, donne-moi quelque chose. Je sais que tu caches une friandise quelque part.

— Vous avez l’air de bonne humeur.
Se bourrer la gueule dès le matin. Charmant.
— Tu veux boire un coup ?
J’aurais adoré me joindre à elles, mais ce n’était pas le moment.
— Où sont Noelle et Ralph ?
— Là-bas.
Cecilia, l’aînée, désigna un coin du doigt.
Les deux intéressés dormaient profondément.
— Ils avaient l’air prêts à aller prendre d’assaut les Paladins à la moindre occasion, alors j’ai dû les assommer.
— Merci.
Le simple fait d’expliquer la situation avait dû raviver leur colère. C’était très bien d’être passionné, mais Arwin n’avait pas besoin de têtes brûlées comme gardes du corps. Eux comme moi avions besoin d’un peu de temps pour nous calmer.
— Et Doc ?
— Il est rentré chez lui. Il a dit que si on n’allait pas dans le donjon, il avait autre chose à faire.
Son enthousiasme professionnel était une qualité.
Surtout quand son travail me profitait directement.
— Tenez, prenez ça.
Je sortis de ma poche une poignée de bonbons, de fèves grillées et de raisins secs que je leur lançai, puis dépassai les deux sœurs qui grignotaient tout en se chamaillant et pris la direction du bureau du maître de Guilde.
Je frappai à la porte. La voix du vieux me répondit de l’intérieur.
Il était assis derrière son bureau.
— Tu peux au moins m’expliquer pourquoi ?
— Au moins, t’as encore assez de présence d’esprit pour frapper avant d’entrer.
— J’aurais dû défoncer la porte pour mieux aérer ?
Ça aurait certainement été plus satisfaisant. Mais connaissant le vieux, il se serait contenté de me facturer les réparations. Ça ne l’aurait pas inquiété le moins du monde.
— T’es devenu assez sénile pour vendre ton aventurière vedette, la Princesse Chevalier, à un fonctionnaire glorifié. Peut-être que ton crâne aurait besoin d’être aéré lui aussi. Je pourrais nettoyer toutes les toiles d’araignée qui remplissent l’espace vide à l’intérieur. T’en dis quoi ?
— J’étais contre, moi aussi, grogna le vieux en secouant la tête. Mais ce morveux est allé raconter tout ça au seigneur. Il a commencé à me demander si la Guilde des Aventuriers abritait des criminels. Si je m’y opposais, ça n’aurait fait qu’entraîner davantage de menaces.
— Les Oiseaux de Proie, marmonnai-je.
Le vieux claqua la langue.
— Ils utilisent le nom d’Arwin sans sa permission pour justifier toutes sortes d’activités dans l’ombre. Toute la question est de savoir ce qui est réellement vrai là-dedans.
— Rien, évidemment.
— Mais ils ont bien un lien. Ça, tu peux pas le nier. J’ai entendu dire qu’ils avaient collaboré pendant la Ruée.
— Elle n’a rien fait de mal. Aucun accord, aucun marché.
— Ce n’est ni toi ni moi qui décidons de ce genre de choses.
Une fois qu’on était soupçonné, il devenait extrêmement difficile de blanchir son nom. Il fallait prouver qu’on n’avait pas fait quelque chose.
— C’est Oswald qui est derrière tout ça. Il répand toutes sortes de conneries dans notre dos.
— Ça ressemble exactement au genre de type avec qui il vaut mieux éviter d’avoir affaire, cracha le vieux avec un soupir.
— Tant qu’on ne fera rien contre ce rat, ça recommencera encore et encore.
Je ne savais pas grand-chose d’Oswald.
C’était un lieutenant des Oiseaux de Proie et une figure importante de la pègre. Il venait des bas-fonds de Voisin-Gris et s’était fait un nom lors d’une guerre de gangs contre une autre organisation. Autrement dit, sa réputation reposait sur ses actes, pas seulement sur des paroles.
— Il n’était pas comme ça avant, déclara le vieux avec nostalgie.
— Tu peux garder tes souvenirs pour une autre fois ?
— À l’époque, il avait une certaine ligne de conduite. Il savait jusqu’où ne pas aller. Il détestait les mafieux prêts à se vautrer dans la boue, poursuivit-il en ignorant ma remarque.
Leur première rencontre remontait à environ trente ans. À l’époque, Oswald n’était encore qu’un sous-fifre des Oiseaux de Proie, ballotté au gré des caprices de ses supérieurs.
— Pour les affaires, il évitait de pressurer les pauvres et les faibles jusqu’à la dernière goutte. Les Oiseaux de Proie avaient le vent en poupe à cette époque. Ils comptaient beaucoup de types de la vieille école. Et ils touchaient pas à la drogue.
— Et c’est justement pour ça qu’ils se sont fait bouffer leur territoire, non ?
Respecter les règles ne faisait que les désavantager face à ceux qui refusaient de le faire. Les autres pouvaient gagner de l’argent avec tout ce qu’eux refusaient de toucher. Et évidemment, ceux qui avaient de l’argent étaient plus puissants que ceux qui n’en avaient pas.
Les Oiseaux de Proie inspiraient le respect, mais manquaient d’argent. Peu à peu, ils perdirent donc de leur influence et de leurs effectifs au profit de nouveaux groupes en pleine ascension, ainsi que de puissances rivales comme l’Alliance du Diable et les Loups Tachetés. Leurs principaux lieutenants moururent ou prirent leur retraite. Lorsque Oswald finit par combler l’un des postes vacants, le déclin était déjà bien engagé.
— Oswald est allé chercher une bande de gamins qui avaient l’air costauds et leur a personnellement fracassé le crâne jusqu’à leur prouver qu’il méritait d’être leur chef.
Après cela, les Oiseaux de Proie commencèrent à être craints pour leur brutalité et leur violence.
Ils se mirent à fourrer leur nez dans toutes sortes d’affaires et couvrirent la ville de sang dans leur quête d’argent.
— Mais même il y a encore deux ou trois ans, ils étaient pas aussi pourris. Maintenant, il est devenu exactement le genre de mafieux de merde qu’il détestait autrefois.
Le chef de l’organisation étant désormais cloué au lit, c’était Oswald qui dirigeait réellement les Oiseaux de Proie.
— Ça arrive tout le temps.
Pour le meilleur comme pour le pire, les gens changeaient en vieillissant. Quelqu’un avait un jour affirmé que le meilleur moyen de faire taire une personne qui critiquait ceux qui détenaient le pouvoir était de lui en faire goûter un peu.
Même le plus fervent défenseur de l’équité et de la justice finissait par succomber au nectar d’une telle autorité. Il devenait précisément ce qu’il avait toujours détesté. C’était probablement également vrai pour l’homme assis en face de moi.
Plus quelqu’un se frottait à la réalité, plus il faisait des compromis, commettait des erreurs et accumulait des regrets, jusqu’à finir lui aussi vautré dans la boue avec tout le monde.
Le vieux était tombé si bas qu’il n’était même plus capable d’être honnête avec sa petite-fille adorée.
— Mais je t’ai pas demandé de me raconter son passé. Je veux savoir comment le faire taire, insistai-je pour ramener la conversation sur les rails. Le fait est que sans Arwin, personne n’avance dans ce donjon.
— Écoute, si on parlait de quelques voleurs sans importance, je pourrais m’en charger. Mais dès qu’il est question de trafic de drogue, c’est différent.
— Tu sais parfaitement qu’elle touche pas à ces conneries.
— Alors on tourne en rond.
Le vieux baissa la tête, épuisé.
Continuer à nous disputer ne nous rapprochait d’aucune solution.
— Cette fois, j’ai accepté de soutenir leur position. Mais uniquement dans la mesure où cela permettait à l’enquête de suivre son cours. Ce n’est pas une arrestation. Rien ne sera inscrit à son dossier.
Vu que toute la ville en parlait, son dossier était déjà réduit en lambeaux.
— Quand est-ce qu’elle sort ? J’espère que ça va pas durer des jours comme pour toi.
— J’ai demandé qu’elle soit libérée dès demain. Le seigneur a accepté cette condition.
— Et si elle sort pas ?
— On leur envoie un avertissement.
Il fit rouler ses épaules et craquer sa nuque.
— Tu peux imaginer la suite.
Ils rassembleraient des aventuriers et prendraient d’assaut le quartier général des Paladins. La question de savoir qui avait raison n’avait plus d’importance. Dès que sa réputation était menacée, le vieux devenait impitoyable. Elle valait davantage à ses yeux que sa propre vie.
— J’ai clairement précisé que je ne voulais pas qu’elle soit traitée brutalement de quelque manière que ce soit. Elle passera la nuit dans une chambre d’amis, pas dans une cellule.
— Et tu les crois ?
— Je me suis assuré que ce soit bien le cas, répondit-il avec assurance.
Il avait probablement des gens infiltrés là-bas.
— Je sais que c’est rageant, mais prends ton mal en patience. En échange, j’ai besoin que tu fasses quelque chose pour moi.
Il empila quelques papiers, puis s’accroupit et ouvrit une trappe à ses pieds. Un escalier secret descendait sous le bureau. Le vieux avait trop d’ennemis pour ne pas être préparé à toutes les éventualités.
— Des créanciers sont à tes trousses ? Ou c’est une amante abandonnée qui va débarquer en hurlant pour te faire la peau ?
— J’ai juste besoin que tu nettoies derrière moi, répondit-il sans répondre à ma question.
Puis il disparut par sa sortie de secours.
J’essayai de le suivre, mais la trappe refusa de bouger, comme s’il l’avait solidement verrouillée derrière lui.
Quelques instants plus tard, un fracas de pas résonna dans le couloir.
Je compris soudain ce que ce vieil enfoiré venait de faire.
— Papy, tu vas jamais croire ça ! Arwin a des enn… Oh, Matthew !
C’était April, la petite-fille du maître de Guilde, qui venait de débouler à sa recherche. Ce vieux rat. Il m’avait laissé derrière pour que je joue les baby-sitters.
— Matthew, tu vas jamais croire ça ! Arwin a été…
— Je sais, répondis-je, épuisé. Et tu devrais frapper avant d’entrer dans une pièce.
Lorsque j’eus enfin réussi à calmer April, nous montâmes ensemble dans son carrosse. Évidemment, nous nous rendions au quartier général des Paladins.
— Oh non… Tu crois qu’elle va bien ? Et si elle a faim ?
Une fois son agitation retombée, April commença à s’inquiéter pour Arwin.
— Peut-être qu’elle est en train de retourner son plateau en criant : « Je mangerai pas cette merde ! »
— Parce qu’elle est trop habituée à ta cuisine, Matthew ?
— C’est très gentil, mais non. Je voulais dire parce que c’est une princesse.
Ce que je lui cuisinais ressemblait plutôt aux plats que je préparais autrefois pour notre groupe durant mes années de mercenaire. Normalement, une personne de sang royal n’aurait jamais mangé ce genre de choses.
Mais s’il y avait bien une chose que j’étais déterminé à accomplir, c’était de réussir un jour à lui faire avaler des aubergines.
— Ils ne vont pas la laisser pourrir là-bas. Arwin va sortir, hein ?
— Oui.
Pour parler franchement, la faire sortir était la partie facile. J’avais beau être un faiblard, je n’étais pas seul.
— Pas vrai ? demandai-je.
— Ouais, pourquoi pas ? bâilla Natalie, assise de l’autre côté d’April.
C’était une ancienne aventurière sept étoiles et une épéiste exceptionnelle. Elle pouvait tenir tête à l’ensemble des Paladins à elle seule. Et quelques jours auparavant, elle avait même envoyé Vincent au tapis.
Elle constituait une menace parfaite. Le seul problème, c’était qu’Arwin ne l’intéressait pratiquement pas et qu’elle avait à peine réagi en apprenant la nouvelle.
— Si on a besoin d’aide, t’as qu’à ordonner à cette femme d’attaquer la cible. Elle mordra celui que tu lui désignes et lâchera jamais prise.
— Ce n’est pas un chien, réprimanda April. Pas vrai ?
— Sauf si vous m’ordonnez d’en être un, maîtresse.
— Hein ?
— Hein ?
Elles parlaient manifestement de deux choses complètement différentes.
Elle écoute seulement ce qu’on raconte ?
— Tu as sommeil ou quoi ? demanda April.
— … J’ai lu jusque tard hier soir, répondit Natalie, les yeux fermés.
— Toi ?!
— Oui. Je lis des livres, répondit-elle d’un ton bougon. Maintenant, si ça ne vous dérange pas, réveillez-moi quand on sera arrivés.
— Et tu te prétends servante.
Natalie ignora ma pique. Elle dormait déjà.
— Ça suffit, intervint April avant que je puisse secouer sa garde du corps pour la réveiller. Laisse-la dormir.
— Pour toujours ? Vos désirs sont des ordres.
— Non !
Les yeux d’April se rétrécirent sous l’effet d’une véritable colère, alors je retirai ma main de la nuque de Natalie.
La gamine était désormais de mauvaise humeur.
— Crétin de Matthew ! Et dire que j’allais te faire un cadeau !
— Quoi ?
Elle me tendit un petit sac, soudain embarrassée.
— … C’est pour te remercier de ce que tu as fait pour moi. Je n’avais pas encore eu l’occasion de te le donner.
Ah.
Toute cette histoire de trésor enfoui ? Elle n’était vraiment pas obligée.
— Tu sais quoi ? Oublie. Si tu n’en veux pas, rends-le-moi.
— Je mets toujours un point d’honneur à accepter ce qu’on m’offre, tant que c’est pas une maladie.
J’ouvris le sac en esquivant les tentatives de la Crevette pour m’en empêcher et découvris à l’intérieur une petite pochette en tissu.
Un fin cordon avait été cousu à son ouverture pour permettre de la fermer.
Les coutures étaient raides et maladroites.
— C’est toi qui as fait ça ?
— Oui.
Elle aurait pu acheter n’importe quelle pochette.
Bon sang, elle aurait même pu en obtenir gratuitement.
Elle avait acheté du pain dans une boulangerie qui offrait des sacs portant son logo. À chaque visite pendant la période de promotion, on lui en donnait un nouveau, si bien qu’elle devait en avoir des tonnes chez elle.
— Tu mets toujours ce truc dans ta poche. Tu sais, le cristal de Vanessa.
— Tu parles de ça ?
Je sortis le soleil temporaire.
April semblait simplement le considérer comme un petit objet magique pratique, ainsi qu’un souvenir laissé par Vanessa.
— Regarde, tu le mets dedans et tu peux le ressortir directement. Comme ça, tu risques pas de le rayer… Hé, il est déjà fissuré ! Qu’est-ce qui s’est passé ?
— J’ai marché dessus et il s’est cassé.
Je pouvais difficilement lui avouer que je l’avais fracassé contre la relique de ce Dieu Soleil couvert de boutons pour sauver la ville.
— Tu dois en prendre soin. Il est important, non ? Je croyais justement que tu faisais particulièrement attention à lui dernièrement, me sermonna-t-elle avant de me l’arracher des mains.
Avec précaution, elle glissa le cristal dans la petite pochette et me la tendit.
— Prends-en soin, d’accord ? De ce qu’il y a dedans… et de la pochette aussi.
— Je reçois ton présent avec gratitude.
Quelle maîtresse angélique à servir. Dommage qu’elle ait pour servante une lame dégainée sur pattes.
Un peu plus tard, nous arrivâmes au quartier général des Paladins. Contrairement aux espoirs d’April, notre accueil fut loin d’être chaleureux.
— Elle est actuellement interrogée, aboya le garde posté à l’entrée.
Ce fut tout ce qu’il accepta de nous dire.
— Va chercher le commandant Vincent. Dis-lui que Matthew est là, et il changera de ton.
C’était moi qu’il visait. J’avais supposé que c’était précisément ce qu’il voulait, mais le garde continua de m’envoyer promener. Cela semblait donc être un ordre direct de Vincent, et non une décision personnelle du type devant nous.
— S’il vous plaît, monsieur.
— Dégage.
Agacé, il saisit sa lance et la leva pour me menacer. Ce fut pourtant lui qui termina écrasé contre le mur.
— Vous n’êtes pas blessée, maîtresse ? demanda Natalie.
Il n’était pas mort, donc tout allait bien.
Alertés par le vacarme, plusieurs hommes en uniforme se précipitèrent vers nous.
Mais Natalie n’aurait aucun mal à s’en débarrasser.
Une fois qu’elle en aurait aplati quelques-uns, nous pourrions menacer les autres de subir le même sort et obtenir ainsi un certain levier de négociation.
— Qu’est-ce qu’on fait, Natalie ? demanda April avec inquiétude.
Natalie bâilla.
— On rentre pour aujourd’hui.
— Hein ?
— Insister maintenant ne fera qu’aggraver les choses pour vous et pour la Princesse Chevalier. On retentera notre chance une autre fois.
Elle se tourna vers les Paladins, bâilla de nouveau, puis ajouta :
— On va partir pour aujourd’hui, mais vous avez intérêt à bien la traiter. Si vous lui manquez de respect de quelque manière que ce soit, je vais… euh… voyons… réduire cet endroit à un terrain vague.
Les Paladins se crispèrent face à la menace.
Ils pensaient manifestement : Comment ose-t-elle prétendre qu’elle va raser tout notre quartier général ?
— Voilà, vous avez compris. Et puis, euh… je tuerai aussi la Princesse Chevalier, tant qu’à faire. Bref, allons-y.
Elle improvisait clairement n’importe quoi pour pouvoir rentrer faire une sieste.
— Bon, on y va. À la prochaine.
— Hé, Natalie.
— Viens avec moi, bordel.
Elle m’empoigna le bras et me traîna jusqu’au carrosse.
Merde.
Si seulement le ciel n’avait pas été couvert.
— Si tu essaies d’obtenir ce que tu veux par la force, dès l’instant où tu la libères, tu deviens un criminel recherché, fit remarquer Natalie dans le carrosse avec une sagesse inhabituelle. C’est pas un bébé. Elle peut très bien rester seule un jour ou deux. Ils ont même dit qu’elle n’était pas dans une cellule. Ils l’ont installée dans une chambre d’amis.
Arwin avait l’habitude d’endurer les épreuves du donjon.
Un simple changement de décor n’allait pas la traumatiser. Le problème, c’était qu’elle cachait un secret. Je lui avais donné le décomposeur, alors elle ne risquait rien pendant un jour ou deux. Mais au-delà ?
Impossible de savoir ce qui pouvait arriver.
— Ou alors, il y a une raison particulière pour laquelle t’es aussi désespéré ?
— Hein ? Vraiment ? Elle est malade ? demanda April avec inquiétude.
— Oui, il y a une raison, répondis-je gravement. Ils l’ont emmenée si brutalement que j’ai pas pu récupérer mon argent de poche. C’est moi qui suis malade : je souffre d’un cas terminal de pauvreté.
— Beurk !
April me repoussa. Le carrosse tangua légèrement.
— T’as quand même battu en retraite rapidement, remarquai-je.
Natalie adorait se déchaîner pendant un combat. En temps normal, elle aurait été la première à dégainer son épée.
— Même moi, je sais choisir mes combats, répondit-elle avec suffisance en croisant les bras et en changeant de position.
Mais je ne manquai pas la brève grimace qui traversa son visage.
— Attends une seconde.
Je lui attrapai le bras et relevai sa manche.
— Qui t’a fait ça ? Et me raconte pas que t’as simplement trébuché.
C’était clairement une blessure de combat.
Je ne complimenterais jamais son caractère, mais je reconnaissais volontiers que ses compétences au combat étaient du plus haut niveau.
Il aurait fallu un adversaire exceptionnel pour réussir à la prendre ainsi au dépourvu.
— … Je me promenais cette nuit et on m’est tombé dessus. Ils étaient quatre.
— Une idée de qui c’était ? Et t’as pas le droit de me sortir une réponse banale du genre « quelques voleurs ».
Elle me lança un regard agacé.
— Ça te fatigue pas de préparer les réponses des gens avant même qu’ils parlent ?
— C’est à cause de toi que j’ai de plus en plus de cheveux gris.
— Hé pépé.
— Je vais te tuer.
J’empoignai sa blessure et serrai. Deux cris retentirent. Celui de Natalie…
Et le mien.
— Ça suffit, maintenant, déclara April en me pinçant le dos de la main.
— Depuis quand t’es devenue ma mère ?
— Tu serais le plus gros bébé du monde.
— Gouzi-gouzi, j’ai faim. Donne-moi un goûter. Donne-moi de l’argent de poche.
— … Matthew ?
— Désolé, répondis-je avant qu’elle ne s’énerve davantage.
April se pencha sous le siège et en sortit une petite boîte contenant des bandages. Elle avait également une sorte de pommade cicatrisante. Comme les enfants de l’orphelinat se blessaient souvent, elle gardait toujours ce genre de matériel sous la main.
— Ne bouge pas, Natalie. Ça va piquer un peu, alors sois courageuse. Et toi, Matthew, tourne-toi !
Dans mon dos, April commença à soigner la blessure. Rien qu’aux bruits et à l’atmosphère, je compris qu’elle avait l’habitude de faire ce genre de choses et qu’elle s’en sortait très bien.
— Tu es une adulte, Natalie. Tu ne devrais pas être aussi imprudente avec ta santé, marmonna-t-elle.
Je regardai par-dessus la tête d’April et croisai le regard de Natalie.
Nous souriions tous les deux.
Une fois les soins terminés, Natalie bâilla de nouveau. Elle devait être épuisée à cause de son combat de la nuit précédente. Qui avait bien pu l’attaquer ?
J’essayai de lui poser une nouvelle fois la question, mais elle me coupa aussitôt :
— Bonne nuit.
Elle ronflait déjà.
— Quelle idiote, soupira April.
Elle sortit ensuite un châle de sous le siège et le posa sur les épaules de Natalie.
— C’est ton employée, t’es pas obligée de faire ça pour elle.
— Tu ne serais pas triste si elle attrapait froid ?
— Crois-moi, ça arrivera pas.
Elle avait déjà été abandonnée trois jours et trois nuits sur une montagne enneigée et avait survécu. Elle était revenue le dernier jour fraîche comme un gardon.
— … Vous êtes amis, Natalie et toi, pas vrai ?
— Non. On se connaît juste depuis longtemps. C’est tout.
— Vous étiez tous les deux aventuriers autrefois, non ? Vous faisiez partie du même groupe ?
— … Pendant un temps.
En réalité, parmi tous les membres des Lames Infinies, Natalie était celle avec qui j’avais passé le moins de temps.
Elle avait été la dernière des sept à rejoindre le groupe.
Techniquement, d’autres nous avaient rejoints après elle, mais ils étaient soit morts, soit avaient abandonné le métier d’aventurier.
Moi-même, j’avais failli mourir un nombre incalculable de fois. Parfois, j’avais sauvé Natalie. Parfois, c’était elle qui m’avait sauvé.
Nous étions simplement les sept obstinés qui avaient refusé de mourir malgré toutes les batailles traversées ensemble. Elle était stupide, lunatique, obsédée par les épées et cherchait constamment la bagarre.
Mais elle ne nous avait jamais trahis. Voilà pourquoi, malgré son refus de m’expliquer la situation, je voulais découvrir ce qui se passait réellement.
— Hé, murmura April.
— Quoi ?
— Natalie… c’était ta petite amie ?
— Non.
— Même pas en rêve, déclara Natalie.
Je savais qu’elle était réveillée.
— Je te l’ai déjà dit, Natalie et moi, c’est absolument pas ce genre de relation. Tu te trompes.
— Exactement, répondit-elle d’un ton bougon. Je toucherais jamais à un type comme lui. Et puis, son ancienne petite amie, c’était pas moi, c’était Ly…
— Natalie, dis-je doucement, ferme-la.
— D’accord, d’accord.
Elle leva les yeux au ciel avant de les refermer.
— Bref, je descends ici. Merci pour le trajet.
Je sautai du carrosse et le regardai s’éloigner, puis marchai jusqu’à la maison de Nicholas. Je voulais lui parler d’Arwin, mais nous devions également discuter de Samantha, la prédicatrice. Nicholas était d’un naturel placide, mais il pouvait parfaitement s’emporter lorsque la situation l’exigeait.
— Il fallait me parler de ça bien plus tôt ! s’emporta-t-il lorsque je lui eus expliqué la situation.
Il était franchement en colère.
— Désolé.
Toute cette histoire concernait à la fois Arwin et Natalie, et j’avais encore du mal à déterminer jusqu’où je pouvais lui en parler.
— Et cette femme s’appelle Samantha ?
— Tu la connais ?
Nicholas était un ancien prêtre du Dieu Soleil. Et lui aussi avait été un « prédicateur ». Pour eux, il était le traître qui s’était enfui avec leur précieux Suaire de Bereni. Il aurait donc été logique qu’il connaisse Samantha.
— Son nom a peut-être changé, mais je pense savoir de qui il s’agit, répondit-il avec une expression contrariée, ce qui était rare chez lui.
Ils avaient donc forcément un vieux différend.
— Elle est comment ?
— Rusée et calculatrice. Elle ne révèle jamais ses véritables intentions à personne. Et si nécessaire, elle sacrifiera n’importe qui, même un ami. En réalité, elle semble considérer que nous sommes destinés à devenir ses sacrifices.
Cela correspondait parfaitement à l’impression qu’elle m’avait laissée.
— Ça remonte à quand ?
— À l’époque où j’étais encore humain.
Elle aurait dû être une vieille femme aujourd’hui. Mais l’homme qui se tenait devant moi constituait la preuve vivante que l’apparence d’un prédicateur ne correspondait pas nécessairement à son âge.
— Il s’est passé quelque chose entre vous ?
— … Je préférerais ne pas en parler.
Et il tint parole.
— Bon, si t’as pas envie d’en parler…
On frappa à la porte, m’interrompant.
— Un client ?
— Pourtant, il me semblait avoir mis le panneau indiquant que nous étions fermés…
Nos regards se tournèrent vers la porte au moment où le visiteur frappa de nouveau. La poignée bougea légèrement. Mais le verrou était engagé de l’intérieur, elle ne pouvait donc pas s’ouvrir.
À moins que quelqu’un n’essaie de la défoncer. La personne avait tenté d’entrer sans annoncer son identité. Cela signifiait soit qu’elle était incapable de parler, soit qu’elle avait une raison de ne pas vouloir le faire.
Un cambrioleur. Ou un assassin. Le soleil brillait encore dehors, mais un véritable professionnel n’avait pas besoin d’attendre la nuit.
Avant même que je puisse demander à Nicholas si nous devions faire semblant de ne pas être là, le verrou coulissa silencieusement, comme mû par une main invisible. Puis, comme pour se moquer de nous alors que nous restions figés sur place, la porte grinça en s’ouvrant.
Notre visiteuse apparut.
— Bonjour, déclara Samantha, vêtue de sa tenue habituelle de tenancière. Cela faisait longtemps, n’est-ce pas ?
Elle tenait un plateau recouvert d’un linge. Un sourire envoûtant aux lèvres, elle franchit le seuil.
— Je passe mon tour. Ramène-nous une autre pute, déclarai-je immédiatement. Doc, ici présent, en a commandé une beaucoup plus jeune, plus blonde et avec de plus gros seins.
— J’ai bien peur qu’il faudra se contenter de moi pour le moment. Toutes mes excuses, répondit-elle en désamorçant ma plaisanterie avec une aisance parfaite.
Elle s’assit à côté de moi et souleva gracieusement le tissu blanc posé sur son plateau. Une tasse remplie d’un liquide noir apparut. À l’odeur, c’était probablement du café.
— Un petit cadeau pour célébrer l’ouverture de ton établissement, déclara Samantha. J’arrive un peu tard, mais je tenais à rendre visite à une vieille connaissance. Ce n’est évidemment pas empoisonné.
— Et drogué ?
— Je peux en goûter un peu pour prouver ma bonne foi.
— Ça servirait à rien.
Un poison capable de tuer un humain ordinaire en quelques secondes ne ferait absolument rien à une prédicatrice comme elle. Ce test n’aurait donc rien prouvé.
— Ça suffit, tes conneries. Maintenant, casse-toi de…
J’attrapai Samantha par le bras pour la traîner dehors.
Elle ne bougea pas d’un millimètre. Sans se départir de son calme, elle tendit simplement la main vers le café qu’elle avait apporté. Même dans mon état de faiblesse, son bras semblait peser autant qu’un rocher.
— Petit avertissement, Doc. Quoi que tu fasses, tente surtout pas la position de l’amazone avec elle.
— Était-ce vraiment nécessaire ?
— Désolé, j’ai été mal élevé. Tout ce qui sort de ma bouche finit en blague de cul.
— J’aurais pensé qu’entretenir une relation avec une princesse t’aurait appris à surveiller ton langage, répondit Samantha.
À cet instant, un bâton noir fusa vers son visage.
Je reculai, surpris, tandis que Nicholas récitait une incantation. Un rayon de lumière jaillit de l’extrémité du bâton et engloutit la tête de Samantha.
L’éclat fut si intense que ma vision vacilla. Lorsque le rideau blanc finit par se dissiper et que le reste du monde réapparut, un trou de la taille d’une grande assiette avait été creusé dans le mur.
Samantha, qui avait levé sa tasse au-dessus de sa tête pour la protéger du grabuge, abaissa tranquillement la main et en but une gorgée.
Elle grimaça.
— Tu n’as pas un peu de sucre, par hasard ?
Un rayon magique venait de la frapper en plein visage, et elle n’avait même pas bronché. Si elle avait été sous sa hideuse forme monstrueuse de prédicatrice, j’aurais encore pu le comprendre.
Mais pour l’instant, elle ressemblait simplement à une belle femme particulièrement séduisante. Nicholas était figé sur place, son bâton serré dans les mains, la frustration clairement visible sur son visage.
— Ou du miel, si tu en as ?
— Tu peux avoir tout le miel que tu veux en échange de tout ce que tu sais.
— Je vais décliner, dans ce cas, répondit-elle avec légèreté avant de reprendre une gorgée de café et de grimacer. Même si, je l’avoue, j’ai hésité un instant.
— Pourquoi es-tu ici ? exigea Nicholas, son bâton toujours à la main.
— Je l’ai déjà dit, non ? Je suis venue saluer une vieille connaissance à l’occasion de l’ouverture de son établissement. Avec un échantillon gratuit de mon produit.
— Pars. La prochaine salve ne sera pas un simple avertissement.
— Le fait que tu n’aies pas dit « Je vais te tuer » montre au moins que tu évalues correctement la situation, fit justement remarquer Samantha.
Nicholas et moi réunis ne pouvions rien contre cette femme. Dans le meilleur des cas, nous pouvions seulement fuir et espérer survivre.
— Et une dernière chose.
Elle posa le reste de son café, repoussa sa chaise et se leva. D’un pas si léger qu’on aurait presque pu l’imaginer fredonner, elle s’approcha de Nicholas.
Comparée à lui — et surtout à moi —, elle était petite. Pourtant, l’aura écrasante qui se dégageait d’elle nous obligeait instinctivement à rester sur nos gardes.

— Tch !
Quoi qu’elle compte faire, ça ne présageait rien de bon.
Je m’apprêtais à bondir pour lui barrer le passage lorsqu’une main pâle apparut soudain devant mes yeux. J’eus l’impression que ma tête explosait.
Ce ne fut qu’en percutant le mur que je compris ce qu’elle venait de me faire.
Elle m’avait vraiment envoyé valser à travers toute la pièce d’une simple pichenette sur le front ?
C’était quoi, ça ? Elle se prenait pour l’ancien moi ?
En me voyant étalé par terre, Nicholas tenta de lancer un autre sort avec son bâton. Mais avant que son extrémité puisse se charger de puissance, Samantha lui saisit le poignet et l’attira contre elle.
Leurs joues se frôlèrent, comme deux danseurs enlacés dans une valse.
— Je suis venue reprendre ceci.
Soudain, son bras pâle s’enfonça dans l’abdomen de Nicholas. Son corps maigre se contracta et fut secoué de spasmes.
— Nicholas !
— Oh ?
Samantha parut confuse un instant, puis ses yeux s’illuminèrent de plaisir et elle recula.
— Évidemment. Tu avais déjà pris des précautions contre ce genre de chose.
Elle utilisa le linge blanc posé sur son plateau pour essuyer la substance violette qui recouvrait sa main.
— Ça va ? demandai-je en rampant vers Nicholas.
Le trou dans son ventre se refermait peu à peu. Il avait évité une blessure mortelle en reprenant momentanément sa forme de slime.
— C’était quoi, ça ?
— Cette femme cherche à récupérer le Suaire de Bereni qui se trouve dans mon corps.
Tout s’expliquait.
Elle essayait de reprendre à ce prétendu traître le tissu taché du sang de ce Dieu Soleil bouffeur de merde.
Avec lui, elle pourrait évoluer librement dans le donjon sans subir de conséquences.
— Seulement, ce prêtre s’est lancé un sort : si j’essaie d’arracher le Suaire de force, celui-ci tombera aussitôt en poussière, expliqua Samantha avec un sourire amer.
— Je me doutais que ce jour finirait par arriver. Je m’étais préparé en conséquence, ajouta Nicholas.
Si ce Dieu Soleil harceleur venait récupérer son bien, il repartirait les mains vides.
— Et pour être clair, même moi, je suis incapable de lever ce sort. Inutile donc de prendre des otages.
— À ce qu’il semble, admit Samantha. Puisque je n’ai aucun moyen de le récupérer, je suppose que je vais vous laisser tranquille tous les deux pour aujourd’hui.
Elle jeta son linge couvert de matière visqueuse dans la poubelle, reprit son plateau et se dirigea vers la porte.
— Profites-en pour transmettre un message à ton maître. « Qu’il lève cette putain de malédiction, sinon je lui enfonce la bite d’un orc dans le cul. »
Samantha s’immobilisa et pivota sur ses talons.
— Que veux-tu dire ?
— Fais pas l’idiote. Tu sais ce qu’il nous a imposé dans la Tour du Dieu Soleil…
— Non, non, répondit-elle avec une expression presque offensée. C’était une bénédiction.
— Pour moi, c’est une malédiction.
Comment appeler autrement le fait d’être incapable d’utiliser ne serait-ce qu’un centième de sa force originelle ?
— Tu aurais dû comprendre depuis longtemps, me réprimanda Samantha, que ce qui t‘a été accordé n’était pas entièrement mauvais.
— Quoi ? Parce que marcher dans une merde de chien m’a évité de marcher dans une merde de chat ?
Comme Samantha l’avait dit, les avantages n’étaient pas inexistants. Mais ils étaient dérisoires, tandis que les inconvénients étaient infiniment plus importants. Si c’était ça, une bénédiction, elle pouvait bien la reprendre et me foutre la paix.
— Et vous comptez rassembler tous les fidèles ayant reçu cette soi-disant bénédiction pour foutre le bordel ?
— Oh ? Vraiment ? demanda-t-elle avec surprise. C’est la première fois que j’en entends parler.
— Toute la ville en parle.
— Je ne suis au courant d’aucun projet de ce genre. Du moins, pour le moment.
Impossible de savoir avec elle si elle mentait ou si elle ignorait réellement tout.
— Si j’apprends quelque chose, je ne manquerai pas de te prévenir, poursuivit-elle. Cela m’a fait plaisir de pouvoir te reparler après si longtemps en tout cas. Nous devrions nous revoir.
— J’espère que ce jour n’arrivera jamais, cracha Nicholas.
Samantha lui adressa un sourire lourd de sous-entendus.
— « Tu es une déesse descendue des cieux. » « Il n’existe aucune femme plus belle que toi en ce monde », récita-t-elle d’une voix suave. « Je risquerais ma vie pour une créature aussi divine, même si cela devait couvrir mon âme de péché. »
Je jetai un regard à Nicholas.
Il serrait les dents, le visage déformé par une expression indescriptible. La colère, la honte et les regrets semblaient sur le point de le pousser à se mordre la langue pour en finir.
— Ooooh…
Je venais de comprendre ce qui s’était passé entre eux.
De « vieilles connaissances », hein ?
— Tu peux garder la tasse. Sers-t’en si tu veux. Mais jette ce qu’il y a dedans.
— Je lui trouverai volontiers une utilité, répondis-je à la place de Nicholas. Elle devrait être parfaite pour vider les latrines.
— Comme il te plaira, répondit Samantha sans paraître vexée.
Elle partit, laissant derrière elle l’écho de la porte qui se refermait.
Le silence retomba.
J’expirai enfin. Puis la porte se rouvrit.
— Toi, là, déclara Samantha en couvrant sa bouche d’une main. Tu as bien des bonbons, n’est-ce pas ? Je peux en avoir un ? Cette amertume est atroce.
Une demi-tasse de café suffisait vraiment à la mettre dans cet état ?
À quel point cette femme était-elle accro au sucre ?
— Pourquoi tu tiens une taverne, alors ?
— Je te l’ai déjà dit. Le bâtiment était inoccupé, donc peu coûteux.
Elle forma un cercle avec ses doigts pour évoquer une pièce de monnaie.
— J’aurais préféré ouvrir une confiserie. Mais refaire entièrement l’intérieur aurait coûté beaucoup plus cher.
— Demande à ton Dieu Soleil qui t’entretient de raquer pour toi.
— Les problèmes de ce monde doivent être résolus par les gens de ce monde.
— Comme si j’en avais quelque chose à foutre.
— Alors ? Où sont tes bonbons ?
— Rupture de stock.
Même si j’en avais eu, je n’avais absolument aucune raison de partager avec elle. Pourtant, Samantha ne partait toujours pas. Elle se contentait de me fixer en silence depuis l’entrebâillement de la porte.
— Prends l’artère principale et descends vers le sud jusqu’à la Boutique des frères Ross. Leur génoise est très populaire, lui conseillai-je.
Comme son nom l’indiquait, il s’agissait d’une petite boutique tenue par deux frères. Ils utilisaient beaucoup de sucre, qu’ils achetaient à bas prix auprès de membres de leur famille, si bien que leurs pâtisseries étaient presque aussi sucrées que des bonbons.
— Merci.
Samantha referma la porte. Cette fois, elle semblait réellement partie. J’expirai et me tournai vers le vieil herboriste, qui avait baissé la tête comme si la fin du monde venait de lui tomber dessus.
Je posai une main compatissante sur son épaule.
— Bon. Maintenant, raconte.
Je l’installai sur une chaise pour qu’il se calme. Au début, il rechignait à parler, mais je fis preuve de patience et son histoire finit par sortir.
— Nous avons déjà parlé de la façon dont la révélation du Dieu Soleil m’a trompé et poussé à créer la Release, n’est-ce pas ?
La Release n’était finalement pas un remède divin, mais une drogue démoniaque et terrifiante. Lorsque Nicholas avait compris son erreur, il avait tenté de détruire toute la production. Mais la drogue s’était déjà répandue et il était désormais impossible d’en arrêter la fabrication.
— Non seulement une organisation criminelle m’a volé la recette, mais elle m’a également enfermé et forcé à continuer d’en produire… Cette femme appartenait à ce groupe.
Leurs chemins s’étaient croisés à peu près au moment où Nicholas avait commencé à fabriquer la Release à la suite de la révélation du Dieu Soleil à tête de fourmilière.
Au début, Samantha s’était présentée à lui comme une fidèle dévouée.
Elle prétendait avoir perdu son mari et mener une existence misérable, sans aucun parent sur qui compter.
— Alors tu as essayé de la conseiller, et avant même de t’en rendre compte, vous rouliez dans les draps.
— … C’est exact.
— Malgré toutes les apparences, t’es donc bien un homme.
Son attitude hautaine et détachée pouvait laisser croire qu’il avait abandonné tout désir sexuel dans le ventre de sa mère. La réalité était tout autre. Son irritation chaque fois qu’on parlait de sexe venait donc du souvenir de ses propres erreurs avec les femmes.
— Je ressens soudain une grande proximité avec vous, mon Père.
— Puis-je poursuivre ? demanda-t-il en me lançant un regard glacial.
Je fermai ma gueule.
— C’est elle qui a répandu la nouvelle de l’achèvement de la Release. Avec le recul, je suppose que je n’étais destiné qu’à servir de sujet d’essai. À l’époque, je n’aurais jamais imaginé ce qui allait arriver.
Lorsqu’il avait compris que sa création était une drogue abominable qui détruisait ses consommateurs, Nicholas avait tenté de détruire tous les moyens nécessaires à sa production : outils, ingrédients et tout le reste.
Mais ceux-ci avaient déjà été volés dans son atelier. Puis une importante bande d’hommes dangereux et patibulaires avait envahi son église.
Nicholas et la femme avaient été ligotés.
— Ils m’ont enfermé et m’ont forcé à produire davantage de Release. Ils ont menacé de la tuer si je refusais d’obéir.
Sans autre choix, Nicholas avait continué à fabriquer la Release pour protéger la femme qu’il aimait. Plus tard, les gardes de la ville avaient enfin démantelé le groupe et libéré Nicholas. C’était alors qu’il avait découvert la vérité.
— Elle était l’une des dirigeantes du groupe. Elle a amassé une fortune en vendant la Release avant de fuir la ville.
— Donc, en gros, elle était déjà prédicatrice avant même de te rencontrer.
— Très probablement.
Pour prendre une substance créée à la suite d’une révélation et la répandre à travers le continent, il fallait au minimum savoir qu’elle en valait la peine.
Si je croyais Samantha sur parole, sa propre révélation consistait à guider et contrôler les prédicateurs. Elle avait donc probablement approché Nicholas pour le pousser à fabriquer la Release et faire de lui un semblable.
Avec sa puissance, les gardes de la ville n’auraient dû représenter absolument aucune menace pour elle. Mais il devait y avoir autre chose derrière cette histoire.
Au bout du compte, trahi par la femme qu’il aimait le plus, Nicholas avait sombré dans le désespoir et choisi la mort. Ironiquement, la Release qu’il avait prise pour se suicider l’avait transformé en prédicateur.
Et il était toujours vivant aujourd’hui.
— T’es tombé amoureux de la mauvaise femme.
Il suffisait de s’éprendre d’une belle ordure pour commettre un péché atroce et foncer tête la première vers l’enfer. Nous étions tous les deux plutôt mal lotis.
— Impossible de savoir quand elle reviendra. Reste toujours sur tes gardes.
— Je sais.
— Et pas seulement à cause de Samantha. Méfie-toi aussi des mafieux et des voleurs du coin.
Nicholas était occupé à fabriquer l’antidote de la Release. Avec ça, quelqu’un pouvait vendre à la fois le poison et son remède. Deux fois plus de bénéfices.
— Prépare-toi une voie de fuite au cas où. Fais particulièrement attention lorsque tu achètes des fournitures ou que tu reçois des visiteurs.
— Bonne idée, répondit Nicholas avec sérieux.
— Et tiens, prends ça.
Je lui tendis une pièce d’or.
— Vous m’avez déjà payé mes frais de développement il n’y a pas si longtemps.
— Ça, c’est ton trésor de guerre. Sers-t’en pour aller voir une jolie femme.
Après plusieurs décennies passées seul, le contact humain devait forcément lui manquer. Il avait certes déjà commis une erreur dans ce domaine, mais j’étais généreux et compréhensif lorsqu’il était question des pulsions naturelles d’un homme.
— Si t’as besoin de plus d’argent pour ça, dis-le-moi.
— … Je n’en ai pas besoin.
D’un air renfrogné, il repoussa la pièce dans ma main.
Le lendemain matin, je trouvai Noelle et Ralph déjà postés devant le quartier général des Paladins. April descendit de son carrosse en retroussant ses manches. Natalie l’accompagnait, évidemment.
— Il faut absolument qu’ils la libèrent aujourd’hui.
— T’as l’air motivée.
— Évidemment ! répliqua-t-elle vivement en se tournant vers moi. Arwin ne vendrait jamais de drogue !
— Ouais. T’as raison.
Je lui tapotai la tête.
— J’ai décidé de botter le cul de Vince jusqu’à ce qu’il la laisse sortir aujourd’hui.
— Arrête !
Elle repoussa mes mains avant que je ne puisse complètement lui décoiffer les cheveux. La Crevette était manifestement arrivée à l’âge où elle commençait à se soucier de son apparence.
— Vous voilà encore.
Vincent sortit par le portail.
— Ah, très cher Commandant. Quel honneur de pouvoir profiter aujourd’hui de votre présence.
— … Je n’ai rien à dire à quelqu’un comme toi.
Il nous tourna le dos et fit semblant de nous ignorer.
— Excusez-moi.
April se plaça devant lui. Elle lui prit la main et le regarda d’un air suppliant.
— Arwin n’est pas ce genre de personne ! Je vous en prie, croyez-moi !
— Ah… oui.
La réaction de Vincent fut plutôt contenue. Le moindre mot de travers pouvait lui coûter la vie à cause de la servante postée derrière April.
La dernière fois, Natalie était fatiguée et détachée. Aujourd’hui, elle était parfaitement réveillée. Elle ne faisait pourtant que se tenir là, un sourire meurtrier aux lèvres. Mais chaque parcelle de son corps hurlait qu’elle avait envie de tuer quelqu’un.
Et Natalie était précisément le genre de personne à mettre ses menaces à exécution. Après quelques instants, Vincent retira prudemment les mains d’April des siennes.
— J’ai bien peur que revenir ici pour protester ne change rien. Nous arrêtons les criminels au nom du roi, conformément à la loi, afin de préserver la sécurité et l’ordre de la ville. Les paroles de personnes dépourvues d’autorité ne peuvent influer sur notre procédure.
Était-ce son sens des responsabilités ou de la justice qui l’empêchait de céder ? Ou simplement l’entêtement masculin et son refus de paraître faible ?
Quoi qu’il pense réellement, il restait inflexible. Ses subordonnés se tenaient juste derrière lui. Et ils étaient nombreux. Peut-être suffisamment pour me maîtriser. Mais certainement pas Natalie.
— Si quelques bons arguments suffisaient à nous faire reculer, nous ne serions même pas ici.
Dans cette ville, les gens obtenaient ce qu’ils voulaient en piétinant le bon sens. Un instant de tension passa. Nous étions une nouvelle fois prêts à nous jeter sur les Paladins. Mais une voiture arriva alors derrière nous. Elle ne ressemblait pas aux véhicules utilisés pour transporter les criminels arrêtés.
Un petit emblème ornait sa portière, mais il n’était pas assez ostentatoire pour appartenir à une grande famille noble. Le véhicule semblait surtout usé et couvert de poussière après un long voyage.
Il ralentit progressivement avant de s’arrêter devant le bâtiment.
La portière s’ouvrit brusquement et un garçon de cinq ou six ans en bondit.
Il portait des vêtements assez élégants.
— Papa !
Il courut vers Vincent et s’accrocha à sa jambe. Un instant plus tard, une femme aux cheveux et aux yeux noirs descendit à son tour. Elle semblait avoir à peu près le même âge que Vincent.
— Je suis heureuse de vous voir en bonne santé, monseigneur.
— Emmelaine.
Le contour des yeux de Vincent se plissa, soit par familiarité, soit par affection.
— Ce serait…? demanda April avec un grand sourire.
— On dirait bien la femme et le fils de Vincent.
Connaissant sa personnalité, il devait probablement jouer le bon père et mari à la maison.
Vincent reprit ses esprits, s’éclaircit la gorge et s’approcha de sa femme avec toute la dignité d’un commandant.
— Pourquoi êtes-vous ici ?
— Vous n’avez pas lu la lettre ?
— Non, répondit Vincent après un bref silence.
— Sa Seigneurie nous a convoqués ici, expliqua Emmelaine, perplexe. Vous devez recevoir une distinction particulière et il nous a été demandé d’assister à la cérémonie.
— Impossible.
Il secoua la tête avec incrédulité.
— Je suis en contact avec le seigneur et il ne m’a jamais parlé de quoi que ce soit de ce genre.
— Mais regardez…
Les yeux écarquillés, son épouse lui tendit une lettre dont le sceau avait été brisé.
— Cette lettre ne vient pas de Sa Seigneurie, déclara aussitôt Vincent en la froissant.
Je compris immédiatement ce qui s’était passé. Quelqu’un leur avait envoyé une fausse lettre pour les attirer jusqu’à cette ville. Je n’étais manifestement pas le seul à en avoir marre de Vincent. Mais personne ne pouvait s’en prendre directement à lui lorsqu’il était constamment entouré de ses hommes.
Dans ce genre de situation, on visait donc sa famille. Capturer sa femme et son fils pour le forcer à obéir constituait encore la méthode gentille. S’il était question de vengeance, il recevrait d’abord des mèches de cheveux ou des doigts. Puis des mains. Des yeux.
Et enfin l’une de deux choses : un cadavre, ou quelqu’un tellement mutilé qu’on aurait préféré le voir mort.
C’était précisément pour éviter que sa femme et son fils ne deviennent des victimes collatérales d’un conflit avec la pègre qu’il les avait laissés dans la capitale royale.
— T’as fait venir ta femme et ton gamin ici pour prendre quelques vacances ? C’est une ville violente. Tu devrais probablement les renvoyer. On sait jamais ce qui pourrait leur arriver, lui conseillai-je.
Vincent se retourna aussitôt vers moi, la haine clairement visible sur son visage.
— C’est toi qui as fait ça.
— Tu sais seulement à quoi ressemble mon écriture ?
Mon espèce de gribouillis maladroit m’aurait immédiatement trahi s’il l’avait déjà vu. Et demander à quelqu’un d’autre d’écrire la lettre à ma place aurait été risqué. Sans compter que je n’aurais aucune idée de la manière de kidnapper deux personnes en même temps, même s’il s’agissait d’une femme et d’un enfant.
Et même si j’avais disposé d’un endroit où les enfermer, impossible de les surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre. S’ils parvenaient à s’échapper, ma réputation serait définitivement foutue.
— Qui sont ces gens ? demanda le garçon avec une grande curiosité.
Vincent hésita.
Difficile de lui expliquer que nous étions les compagnons et amis d’une femme qu’il avait injustement arrêtée et que nous étions venus nous plaindre.
Je pouvais très bien m’en charger moi-même, mais cela déclencherait immédiatement une guerre.
J’étais prêt à ça. April, non.
Elle sourit et s’accroupit pour se mettre à hauteur du garçon.
— Bonjour. Je m’appelle April. Et toi ?
— Eugene.
— Bonjour, Eugene.
Elle sourit et prit sa petite main.
— Nous sommes des amis de ton père.
— Des zamis, répéta-t-il maladroitement, ses grands yeux brillants d’excitation. Beaucoup de zamis ?
— Oui. Énormément.
Peut-être même assez pour les compter sur les doigts d’une seule main !
— Tu aimes mon papa ?
— Oui, je l’aime bien.
Le petit visage d’Eugene s’illumina encore davantage.
— Elle l’a déjà dans la poche, marmonna Natalie en se penchant vers mon oreille.
— C’est naturel chez elle.
April s’occupait depuis des années des enfants de l’orphelinat. Elle avait l’habitude des enfants timides, réservés ou de ceux qui se protégeaient derrière une carapace.
Elle connaissait toutes les astuces pour les mettre à l’aise. Pour les adultes pourris comme moi, en revanche, rien ne valait un bon coup de pied au cul.
— Eugene, appela son père.
Le garçon courut aussitôt vers Vincent, qui le prit dans ses bras avant de dire à sa femme :
— Vous resterez ici pour aujourd’hui, au moins. Ensuite, nous déciderons de la marche à suivre.
— Bien, très cher époux, répondit poliment Emmelaine.
Puis, histoire de ne pas laisser passer l’occasion :
— Même si j’apprécierais grandement de recevoir ce genre d’explications plus régulièrement.
— Vos problèmes conjugaux mis à part, intervint Ralph sans comprendre le moindre sous-entendu, nous sommes venus libérer la princesse. Où est Son Altesse ?
Quelqu’un soupira derrière nous.
— Quel vacarme.
Nous nous retournâmes. La magnifique Princesse Chevalier se tenait là.
— Arwin.
J’écartai les bras pour l’accueillir. Elle passa droit devant moi pour aller enlacer Noelle.
— Je suis tellement heureuse que vous soyez saine et sauve, déclara la jeune fille.
— Désolée de vous avoir causé du souci.
… D’accord. Très bien.
Je m’attendais à ce que Vincent lâche une ou deux remarques acerbes, mais il se contenta de nous jeter un bref regard avant de faire entrer sa femme et son fils dans le bâtiment. Il ne voulait probablement pas nous retenir davantage et fournir au vieux maître de Guilde une raison de lui tomber dessus.
Et bien sûr, il ne tenait certainement pas à provoquer une scène sordide devant son jeune fils impressionnable. Nous rentrâmes ensuite chez nous. Soulagée et folle de joie, April bondissait partout comme un petit chien surexcité. Si on la laissait faire, elle allait organiser une fête pour célébrer le retour d’Arwin.
Je demandai donc à la gamine et à sa servante, qui bouillonnait encore d’une envie de meurtre qu’elle n’avait pas pu assouvir, de rentrer chez elles.
Arwin put enfin nous raconter sa version des faits.
— Ils ne m’ont pas posé beaucoup de questions. Ils répétaient simplement les mêmes encore et encore : « Où avez-vous rencontré les Oiseaux de Proie ? » « Depuis combien de temps travaillez-vous ensemble ? »
— Typique des fonctionnaires.
Il suffisait que vos réponses varient légèrement d’une fois à l’autre pour qu’ils vous tombent dessus.
— Et si tu essaies de dormir, ils te hurlent dessus et te balancent de l’eau. Sans oublier tous les coups de poing et de pied qu’ils veulent.
— L’interrogatoire lui-même s’est terminé rapidement. Dans l’ensemble, ils se sont montrés courtois pendant toute la procédure, à commencer par le seigneur Carlyle.
Ils appliquaient donc des critères différents selon qu’ils avaient affaire à un homme entretenu ou à une princesse chevalier.
— Mais puisqu’ils vous ont laissée partir, ça signifie que les soupçons ont été levés ? demanda innocemment Noelle.
— Pas vraiment.
Je me tournai vers la fenêtre.
— Ils ont aucune preuve, et on leur cassait les pieds, donc à mon avis, ils l’ont simplement relâchée pour le moment.
Dehors, les Paladins continuaient pourtant à nous surveiller sous prétexte de nous « protéger ».
— De toute façon, ils trouveront jamais la moindre preuve, même s’ils cherchent jusqu’à leur mort. Bande de fonctionnaires incapables, grogna Ralph.
— Fais attention à ce que tu dis, le réprimanda Arwin avec un sourire douloureux. Il semble réellement inquiet à l’idée que ces gens m’aient prise dans leurs filets.
— Oui, j’imagine.
Et ça avait bien failli arriver lorsque j’étais intervenu. Sans moi, la situation aurait pu devenir beaucoup plus grave.
— C’est précisément pour ça que je t’avais dit de ne rien avoir à faire avec eux.
— À ce moment-là, je pensais que c’était le meilleur choix.
— Ça l’était pas. C’était le pire.
— Alors qu’aurais-je dû faire ? Après tout, ce sont bien eux qui ont trouvé les preuves concernant Levi, non ?
— Quand on fonce tête baissée dans les broussailles sans réfléchir, on appelle ça se comporter comme un sanglier. Une autre façon de dire qu’on est stupide. Tu te tiens au-dessus des autres et tu les diriges, alors tu dois réfléchir à une deuxième, voire une troisième solution.
— Dans ce cas, pourquoi ne m’as-tu pas fait profiter de ces merveilleuses idées à ce moment-là ? Ne viens pas te plaindre après coup grâce au privilège du recul. C’est insupportable, répliqua-t-elle sèchement.
— Toutes mes excuses, Votre Magnificence. Je suis mal éduqué.
— Arrêtez ! s’écria Noelle en bondissant entre nous. Ça ne sert à rien de nous disputer à propos de ce qui est déjà arrivé. Nous devons réfléchir à la suite.
Je pris une profonde inspiration pour calmer mes nerfs.
— Oui. T’as raison.
— Je suis désolée. Je vais prendre l’air un moment pour me calmer, déclara Arwin avant de monter à l’étage.
Noelle et Ralph la suivirent. Resté seul au rez-de-chaussée, je m’assis sur une chaise et fixai le plafond.
— Réfléchir aux conséquences…
Et moi, je suis qui pour lui faire la leçon là-dessus ?
C’était justement parce que je n’avais pas réfléchi aux conséquences que Vincent nous était tombé dessus et que la situation avait empiré.
Il n’y avait aucun doute sur le responsable. Moi.
— Bon… et maintenant ?
Les problèmes ne cessaient de s’accumuler. Quelqu’un avait dit un jour que la vie n’était qu’une succession d’épreuves particulièrement vicieuses. Tant qu’on vivait, il fallait résoudre des problèmes qui n’avaient aucune bonne réponse. Et rien ne garantissait qu’on puisse les traiter un par un.
Pendant qu’on s’acharnait sur une énigme, d’autres apparaissaient. Parfois, il fallait même en résoudre deux à la fois. Et le pire, c’était que cette épreuve avait une limite de temps. Impossible de régler tous les soucis avant la fin. Ceux auxquels on ne trouvait aucune solution devaient être abandonnés pendant qu’on faisait semblant de ne pas les voir. Ou laissés à ceux qui viendraient après nous.
Parfois, ça fonctionnait. Parfois, ils revenaient sous la forme de problèmes bien plus énormes encore. C’était vrai pour Arwin comme pour moi. Les épreuves que nous pensions avoir surmontées revenaient nous barrer la route sous une forme encore plus imposante.
Alors, que faire dans ce cas ? Simple.
Soit on affrontait enfin l’épreuve de face. Soit on trouvait encore un moyen de la contourner tout en prétendant ne pas voir le souci. Dans l’idéal, mieux valait la première solution. Personnellement, je recommandais la seconde.
Avec un peu de chance, on pouvait continuer à fuir jusqu’à sa mort. Mais il arrivait aussi que le problème revienne beaucoup plus violent qu’auparavant. Et cette fois, rien ne garantissait qu’on parvienne encore à lui échapper. Cela pouvait devenir une voie à sens unique vers une mauvaise fin. Dans tous les cas, le choix appartenait à chacun.
Choisissez intelligemment, sans regrets. Ou finissez comme moi.
Cinq jours passèrent.
Malgré mes protestations, Arwin était retournée dans le donjon dès le lendemain de sa libération.
Quelle femme occupée.
D’après son programme, elle devait rentrer aujourd’hui ou demain.
Comme toujours, les Paladins me surveillaient étroitement. Je commençais justement à en avoir marre de rester enfermé chez moi lorsqu’on vint me chercher en urgence.
— Oh, tant mieux. J’avais peur que tu sois parti t’amuser quelque part, déclara April avec soulagement dans la cuisine de l’orphelinat.
L’établissement avait reçu ce matin-là un don d’une personne riche et importante. De l’argent, des vêtements et de la nourriture. Parmi les provisions se trouvait un légume rare que personne ici n’avait jamais cuisiné.
April avait donc décidé que j’étais la personne idéale à appeler. Elle avait envoyé quelqu’un me chercher sans donner le moindre détail et en affirmant seulement qu’il s’agissait d’une urgence.
J’avais accouru aussi vite que possible. Je pensais qu’un nouveau problème lié à la fortune cachée était tombé sur April. Mais non.
C’était… ça.
Plus jamais je ne m’inquiéterais pour elle.
— Tu es doué en cuisine, non, Matthew ?
— Demande à un professionnel.
April avait chez elle un véritable cuisinier, certainement bien meilleur que moi.
— Déjà fait, mais il ne connaissait pas ce légume.
— Et c’est ça, le légume ?
Il était vert pâle et faisait à peu près la taille de ma paume.
Sa forme générale était ronde, mais des pointes semblables à des aiguilles de pin dépassaient de son sommet, tandis que de petits bourgeons recouvraient toute sa surface.
— Ah, du corail terrestre.
C’était un parent du brocoli et du chou-fleur cultivé plus au sud. Son nom venait de sa ressemblance avec du corail.
On en voyait presque jamais dans cette région, car il se conservait très mal.
— Tu le fais bouillir avec un peu de sel et c’est déjà très bon. Il est légèrement sucré, alors tu peux même le manger nature si t’en as envie.
On pouvait aussi le mélanger dans une salade avec des carottes, du chou et des tomates.
Simple comme bonjour.
— Quoi d’autre ?
— Tu peux le cuire à la vapeur avec du poisson, ou le faire sauter avec de la viande. Ça se frit très bien dans l’huile aussi. Et tu peux en mettre dans un ragoût pour changer un peu.
— Je savais que tu pourrais m’aider, Matthew ! s’exclama April en frappant son poing dans sa paume. Bon, tu t’occupes du reste.
— Hein ?
— Tu te souviens de ce que je viens de dire ? Quelqu’un nous a fait don de tout ça. On doit lui servir un repas préparé avec ce légume.
J’étais donc le seul ici à savoir le cuisiner. Et ça signifiait que c’était désormais à moi de m’en charger.
— Mais je comptais retourner dormir un peu…
— Trouve au moins une excuse plus intéressante !
Elle m’attrapa par l’arrière du col alors que j’essayais de m’enfuir. C’était humiliant de ne même pas pouvoir me libérer de sa prise.
— Mais j’ai pas encore envie de mourir…
Cette personne riche et influente allait forcément se révéler être un noble. Si je lui servais un plat dégueulasse, il me ferait couper la tête.
Très peu pour moi.
— Non, je pense que ça ira très bien. Cette personne n’est pas méchante et elle n’est pas très à cheval sur les bonnes manières.
— Ouais, tous les riches et les puissants disent ça.
Puis, avec le sourire, ils ordonnaient votre exécution.
Je le savais, je l’avais déjà vu arriver.
— Tu ne dois préparer qu’une seule portion. S’il te plaît ! Je t’aiderai, proposa April.
— Non.
— S’il te plaît !
— Je refuse… euh, d’imaginer que la sage et élégante dame April demanderait à un humble serviteur tel que moi d’accomplir une tâche dépassant ses capacités. Si vous daignez m’accorder votre indulgence, je serais honoré de vous servir ce festin.
Je posai un genou à terre et m’inclinai profondément.
— Mais qu’est-ce qui te prend, Matthew ? demanda-t-elle.
Pose plutôt la question à cette servante mafieuse et sanguinaire qui se tient juste derrière toi.
— Voilà.
Pour commencer, une marinade de corail terrestre et de jambon, accompagnée d’une salade de corail terrestre et d’œufs durs. À côté, une soupe de corail terrestre dans un bouillon de poisson séché, avec du potiron et des oignons, assaisonnée de sel et de poivre. Pour la viande, j’avais enveloppé le corail terrestre dans de fines tranches de viande avant de les faire frire. Enfin, j’avais fait revenir du corail terrestre avec du poisson de rivière dans du beurre avant de le pocher. J’avais même préparé quelques biscuits en râpant le légume, puis en le mélangeant à de la farine, des œufs et du sucre avant de découper la pâte avec des emporte-pièces et de la cuire au four.
— Un peu trop sucré.
J’avais mis trop de sucre. Ça restait bon, mais la douceur naturelle du corail terrestre ressortait un peu trop. D’habitude, je préférais les desserts moins sucrés. La Crevette était justement en train de s’en remplir les joues sous prétexte de goûter.
— Ch’est trop bon.
— Assure-toi juste d’en laisser une portion à ton invité. Sinon, tu vas finir comme ça.
Je passai un doigt sur ma gorge.
— Mais non, répondit April en faisant la moue tout en essuyant les coins de sa bouche.
— Allez, apporte tout ça avant que ça refroidisse. Et surveille bien les nouveaux pour qu’ils piquent rien.
L’orphelinat rénové était désormais divisé entre un bâtiment principal et une annexe. À l’origine, il n’y avait qu’un seul bâtiment, mais après la Ruée, une partie de la cour avait été rasée pour permettre la construction d’une extension. Davantage d’enfants avaient perdu leurs parents et leurs proches.
L’établissement manquait donc désormais de chambres. Une annexe était en construction et devait être terminée l’année suivante. Certains des nouveaux enfants avaient simplement été abandonnés par leurs parents.
Les adultes avaient perdu leur maison et leur travail, n’avaient plus rien à manger et avaient laissé leurs enfants sur les marches de l’orphelinat. Les malheurs des faibles finissaient toujours par retomber sur ceux qui l’étaient encore davantage.
— Bon, j’y vais. Tu m’en dois une maintenant. Pense à me rembourser.
— Non, attends, déclara April alors que j’essayais de filer par la porte de derrière. Notre nouveau… euh… bienfaiteur voudrait parler au cuisinier.
— Dis-lui que je viens de mourir d’une intoxication alimentaire.
Je me retournai. Un couteau de cuisine se trouvait juste devant mes yeux, tenu par une ancienne camarade souriante que je commençais sérieusement à en avoir marre de voir.
— S’il te plaît, Matthew.
— Tu prends un peu trop tes aises, toi.
Depuis qu’elle disposait d’une marionnette aussi volontaire que Natalie, April commençait à prendre l’habitude d’obtenir tout ce qu’elle voulait.
Mais à l’intérieur, impossible de fuir.
Une fois le repas terminé, elles me traînèrent jusqu’à la salle à manger.
— C’est vous qui avez préparé ces plats ?
C’était la femme de Vincent. Emmelaine, si je me souvenais bien.
À côté d’elle, un petit garçon bien habillé essayait maladroitement de recueillir sa soupe avec sa cuillère. Je me retournai.
April articula silencieusement : Désolée.
Cette Crevette m’avait piégé. Toute cette histoire n’était qu’un stratagème pour m’attirer ici. C’était la femme de Vincent qui avait fait le don. Et techniquement, un chevalier appartenait à la noblesse.
— Vous vous appelez Matthew, n’est-ce pas ?
— C’est exact, madame.
Comme je ne pouvais ni fuir ni me cacher, je lui adressai une révérence excessivement obséquieuse.
— Ce ne sera pas nécessaire. Je voulais simplement discuter avec vous. Inutile de respecter autant les convenances.
— J’ai bien peur que ce ne soit pas vrai.
Si je disais quelque chose de déplacé, son mari allait défoncer la porte pour venir me tuer. J’avais déjà vu ce genre de chose avec un certain Barbu. Je connaissais les règles du jeu.
— Mon mari m’a dit que vous faisiez constamment des plaisanteries obscènes. Comment parlez-vous normalement ?
— Je vous en prie, ne me demandez pas ça. Vos oreilles n’y survivraient pas.
— Je ne me fâcherai pas. Je suis simplement curieuse. Elles concernent toutes… le bas du corps ?
— Je vous demande pardon.
J’avais déjà vu Vincent perdre son sang-froid lorsque je plaisantais au sujet de sa femme.
Heureusement, Emmelaine comprit qu’elle ne parviendrait pas à me faire réagir et changea de sujet.
— Le repas était absolument délicieux. J’aimerais pouvoir vous engager comme cuisinier chez nous.
— Vous plaisantez.
— Pas du tout. Je vous ramènerais volontiers dans la capitale royale, mais mon mari serait furieux. J’en suis certaine.
Je m’étais imaginé que la femme de Vincent serait aussi sinistre que lui. Mais elle semblait au moins posséder un certain sens de l’humour. Cela dit, impossible de baisser ma garde.
Ça pouvait très bien être un piège tendu par son mari. Il n’irait probablement pas jusqu’à lui demander de me pousser à tenter une liaison, mais il pouvait parfaitement espérer que je me détende assez pour lâcher quelque chose de compromettant.
— Eugene a trouvé ça délicieux lui aussi, n’est-ce pas ? Oh ?
Le garçon avait déjà fermé les yeux et s’était endormi. Il avait tellement mangé qu’il avait sombré dans le coma digestif.
— Tu peux l’emmener ? demanda-t-elle à April.
La jeune fille se leva aussitôt et emporta Eugene hors de la pièce. J’aurais aimé pouvoir dire que nous étions désormais seuls. Mais une servante d’Emmelaine se tenait discrètement dans un coin de la pièce. Une dame de haut rang ne restait pas seule avec un homme inconnu dans ce genre de circonstances. Surtout lorsqu’elle jouissait d’une réputation irréprochable.
— J’ai cru comprendre que vous étiez proche de mon mari.
— On est déjà allés au bordel ensemble.
— Voilà qui m’étonne.
Elle murmura qu’il faudrait qu’elle lui pose la question plus tard. L’expression sur son visage était terrifiante. Son mari était complètement tenu en laisse. D’après ce qu’elle me raconta ensuite, leur mariage avait été arrangé par leurs familles respectives.
Pendant leurs fiançailles, Vincent lui envoyait régulièrement des fleurs et des cadeaux. Il était coincé, certes, mais elle appréciait son sérieux.
Son regard se perdit au loin tandis qu’elle se remémorait cette époque.
— Malgré tout, il savait parfois être drôle. Il racontait énormément de plaisanteries autrefois.
— Fascinant.
Ça changeait sacrément de la manière dont il me traitait. Dès qu’on se croisait, j’avais uniquement droit à « Dégage » ou « Je vais t’arrêter ».
Jamais la moindre blague.
— Mais il a cessé de sourire et de rire il n’y a pas très longtemps. Juste avant de m’annoncer qu’il venait dans cette ville.
Emmelaine planta sur moi un regard frontal.
— Alors, avez-vous tué Vanessa ?
Après un bref silence, je demandai :
— Votre mari vous a ordonné de me poser cette question ?
J’appuyai volontairement un peu sur mes mots. Si un homme ordonnait à sa propre épouse d’interroger pour lui un suspect dans une affaire de meurtre, cet homme méritait le divorce.
— C’est ma propre décision.
Son expression ne changea pas.
— Notre fils se sent seul. Il a besoin que son père rentre à la maison.
— Si ce que vous suggérez était vrai, vous n’avez pas envisagé ce que je pourrais vous faire ?
— Cela lui fournirait toutes les preuves dont il a besoin.
— Et c’est pour ça que vous m’avez fait préparer votre repas ?
S’il y avait eu du poison dans les plats, on m’aurait envoyé à la potence sans même me laisser le temps de respirer. Évidemment, je n’aurais jamais songé à faire une chose pareille.
— Je me suis assurée qu’ils soient goûtés avant.
— Par cette femme là-bas ?
— Par moi.
Pendant un instant, je ne compris pas ce qu’elle voulait dire.
— Tant que mon fils va bien, c’est tout ce qui compte.
Son dévouement dépassait complètement les limites. J’expirai.
— Ma réponse est non, madame.
Évidemment, je n’allais pas lui dire la vérité.
— C’est regrettable, répondit-elle en buvant une gorgée de son thé désormais froid.
— Vous avez l’air d’avoir encore plus de cran que votre mari.
— Ce n’est pas vrai. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser.
— Vous plaisantez.
— Et je dois également rectifier quelque chose, ajouta Emmelaine en s’essuyant la bouche avec sa serviette. Ce n’est qu’une coïncidence si vous avez préparé du corail terrestre pour moi. Je cherchais simplement à savoir si quelqu’un dans cette ville connaissait une manière intéressante de le cuisiner.
— C’est le plat préféré de votre mari ?
— Non, répondit Emmelaine. Il déteste ça.
Je restai interdit.
Elle se leva.
— Merci pour ce repas. Je vais maintenant prendre congé. Je dois encore parler au responsable de cet orphelinat…
— G-Gros problème ! Gros problème !
Eddie faillit arracher la porte de ses gonds en déboulant dans la pièce.
— Qu’est-ce qui se passe ? April t’a largué ?
— Hé ! Non ! Enfin… c’est pas ça ! Y a un gros problème !
— Ouais, donc quoi ?
À bout de souffle, il se tourna vers Emmelaine.
— Le fils de la dame noble est allé dans la zone en construction et…
— Eugene ! s’écria Emmelaine en se précipitant devant nous.
L’annexe était encore en chantier. Une simple corde en interdisait l’accès. Même un enfant pouvait facilement passer dessous s’il en avait envie. Et comme des invités de marque venaient aujourd’hui, les travaux avaient été suspendus.
Un système de poulie avait été installé sur le côté du nouveau bâtiment pour hisser les outils et les matériaux. Une caisse en bois était attachée à l’une des extrémités de la corde. Elle se trouvait actuellement au niveau du quatrième étage. Et Eugene, qui avait quitté la salle à manger quelques instants auparavant, regardait dehors depuis l’intérieur.
— Comment c’est arrivé ? Qu’est-ce qui s’est passé ?!
— Euh… eh bien…
April était trop terrifiée pour parler. Eddie dut donc expliquer.
— Le gamin a dit qu’il s’ennuyait, alors on a décidé de jouer à cache-cache avec lui.
Apparemment, en cherchant un endroit où se cacher, il s’était aventuré dans la zone de chantier. Des escaliers provisoires permettaient de monter dans les étages, ce qui expliquait comment un enfant de six ans avait pu grimper aussi haut.
Puis il s’était caché dans la caisse.
Et maintenant, il était coincé.
— C’est dangereux là-haut ! Descends immédiatement ! cria Emmelaine.
— Doucement, doucement… Surtout, ne vous précipitez pas.
Je tendis une main pour l’empêcher de courir vers son fils.
Si elle l’affolait, il risquait de perdre l’équilibre et de tomber.
— Eddie, y a un contrepoids à l’autre bout de la corde, non ? Si on arrive à le fixer, on aura plus à craindre que la caisse tombe. Ensuite, on pourra monter tranquillement pour le récupérer.
— Ouais, mais…
Il m’apporta l’extrémité de la corde.
Elle était complètement effilochée, comme les poils d’un balai.
— Elle a pas supporté le poids et a cassé hier. Ils devaient la remplacer la prochaine fois qu’ils viendraient travailler…
Le timing ne pouvait pas être pire. S’il tombait de la caisse, il irait tout droit jusqu’au sol.
— Grimpe et va le chercher, Eddie. C’est l’occasion parfaite de te faire bien voir d’April.
J’étais trop lourd et risquais de briser les appuis nécessaires pour monter. Pour toute réponse, Eddie désigna une échelle qui gisait par terre sous le chantier.
— Je crois qu’il l’a renversée en montant.
La caisse oscilla. Eugene disparut à l’intérieur.
Des cris retentirent tout autour. La situation était mauvaise. Si le soleil avait brillé, j’aurais au pire pu réceptionner la caisse en cas de chute. Mais nous étions dans l’ombre. Si j’essayais de l’attraper maintenant, elle m’écraserait.
Et un seul corps servant de coussin ne suffirait pas à empêcher la caisse d’éclater contre le sol. Je préférais ne pas imaginer ce qui arriverait à Eugene. Sans même y réfléchir, ma main serra le soleil temporaire dans ma poche.
Le sauver serait facile. Mais beaucoup trop de gens regardaient. Alertés par l’agitation, les enfants et le personnel s’étaient rassemblés. Tout le monde criait à quelqu’un de faire quelque chose. D’aider.
Mais personne ne bougeait. Ils avaient peur d’être précisément celui qui condamnerait le garçon en essayant de le sauver.
Impossible de leur en vouloir. Je ressentais exactement la même chose.
— Bordel, elle est où, Natalie ?
Elle pouvait récupérer cette putain de caisse d’une seule main.
April baissa les yeux, l’air coupable.
— Je lui ai demandé de retourner chez moi récupérer quelque chose que j’avais oublié…
Pour une fois que j’avais besoin d’elle, elle n’était pas là.
Je dis à April de la rappeler.
Mais à cet instant, la caisse oscilla de nouveau.
Le vent soufflait violemment là-haut.
— Eugene, mon chéri, réponds-moi, je t’en prie ! cria Emmelaine.
Aucune réponse. Soit il s’était évanoui, soit il s’était endormi.
— Calmez-vous. Commençons par prévenir votre mari, proposai-je.
Une rafale frappa alors le bâtiment. Cette fois, la caisse bascula brutalement.
Elle oscilla deux fois de gauche à droite. Se pencha.
Puis commença à tomber. April et Emmelaine hurlèrent le nom du garçon.
Avant même que je puisse réfléchir, mon corps avait déjà bougé.
Ma main sortit de ma poche. Je prononçai le mot :
— Irradiation !
Une lumière éclata autour de moi pendant que je courais.
La caisse était déjà descendue au niveau du deuxième étage. Dans un dernier bond, je me glissai sous son point de chute et tendis les bras.
Un instant plus tard, elle s’écrasa sur moi.
Elle était plus lourde que prévu. Mais j’avais déjà survécu après avoir été piétiné par un géant. Ça, ce n’était rien. Après m’être assuré que la caisse était intacte, je la posai au sol.
— Bien, jeune maître, l’heure de la fess…s Hein ?
Eugene n’était pas dans la caisse. À la place, elle était à moitié remplie de sacs de sable.
— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Où est Eugene ?
Était-il resté là-haut ? Je levai les yeux.
Aucun petit garçon.
— Hein ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi tu…?
April était complètement abasourdie. Ma démonstration de force l’avait évidemment stupéfaite. Mais moi, j’étais encore plus perdu qu’elle.
J’entendis alors des pas descendre les escaliers derrière moi.
Vincent apparut, Eugene dans les bras.
— J’ai tout vu.
Il confia son fils à sa femme, puis se tourna vers moi. Comme s’il attrapait une libellule au vol, il saisit le soleil temporaire lumineux au-dessus de ma tête.
— C’est donc ça, la source de ton petit tour, déclara-t-il avec fascination. Il semble effectivement s’agir d’un objet magique capable de concentrer les rayons du soleil. Ta force est donc liée au soleil d’une manière ou d’une autre. Si cela vient de la malédiction du Dieu Soleil, tout s’explique.
J’entendis quelqu’un murmurer :
— Une malédiction…?
Probablement April. Mais je ne pouvais pas me retourner pour vérifier. Même un abruti comme moi pouvait comprendre ce qui venait de se produire.
— Tout ça était un piège.
Eugene dans la caisse. Eddie venu nous prévenir. L’absence de Natalie. Tout avait été préparé pour me forcer à révéler ma capacité devant une foule de témoins.
— J’avais des soupçons, mais aucune preuve.
Vincent prononça le mot qui éteignait le soleil temporaire. Il avait dû se renseigner après me l’avoir confisqué la dernière fois. Je l’empoignai par le col.
— T’as utilisé ton propre fils comme appât ?
— Depuis mon arrivée dans cette ville, je reçois des menaces pratiquement tous les jours, cracha-t-il. Ma famille en reçoit également, dont certaines imitent mon écriture. J’ai donc décidé de tourner cela à mon avantage.
Il avait lui-même attiré sa femme et son fils jusqu’ici sous prétexte de recevoir une décoration.
Comme prévu, la pègre avait aussitôt commencé à rôder autour d’Emmelaine et Eugene.
— Mais aujourd’hui, j’ai capturé une proie bien plus importante et inattendue. J’ai donc modifié mon plan.
— Et t’as manipulé Eddie pour qu’il joue les pions.
C’était lui qui était venu nous prévenir du danger couru par Eugene. Et c’était également lui qui avait trouvé toutes les raisons pour lesquelles je ne pouvais pas simplement monter récupérer le garçon.
Pour Vincent, manipuler un gamin stupide et impulsif devait être plus facile encore que de caresser les jolies fesses de sa femme. Il lui avait probablement raconté quelque chose comme : « Aide-moi à me débarrasser de ce Matthew insupportable qui traîne constamment dans tes pattes. »
Et Eddie avait sauté sur l’occasion.
— Tu as quelque chose à dire pour ta défense ?
— Nan.
Les circonstances étaient beaucoup trop parfaites pour prétendre à une coïncidence. Je n’avais plus qu’à accepter les conséquences.
— Natalie t’a dit la vérité. C’était bien mon ancien nom.
— Je vois.
Soulagé, Vincent leva une main. Des Paladins accoururent aussitôt pour m’arrêter.
— Dans ce cas, tu viens avec nous.
— Pour quel motif ?
— Le meurtre de l’experte de la Guilde des Aventuriers, évidemment, répondit Vincent.
Il avait l’air d’un chevalier à qui l’on venait de confier une mission sacrée.
— Je n’ai bien entendu aucune preuve directe. Mais il est évident qu’un nouvel interrogatoire s’impose.
— Bien sûr, mon pote.
Résister ne servirait à rien. Ils ne trouveraient aucune preuve de toute façon.
Au moins, ça m’occuperait.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi ils emmènent Matthew ? exigea April en se retournant vers Eddie. Tu m’avais dit qu’on allait seulement lui faire une blague ! Pourquoi ils l’arrêtent ?
Il lui avait donc menti pour la faire participer. Et faire partir Natalie faisait probablement lui aussi partie du plan de Vincent. Si elle était restée dans les environs, tout ce piège aurait été inutile. Et le seul moyen de l’éloigner consistait à recevoir un ordre d’April. Comme prévu, Eddie se ratatina sous la pression et ne trouva aucune excuse.
Profite bien de sa haine, gamin.
Eugene clignait simplement des yeux d’un air ensommeillé contre la poitrine de sa mère. Lorsque je regardai dans sa direction, Emmelaine serra instinctivement son fils contre elle.
Je souris en coin.
— T’as pas eu peur, hein ?
— Ça allait. Papa était là, répondit Eugene, les yeux brillants.
— Tu deviendras un homme remarquable un jour.
Sur ce, les Paladins me conduisirent jusqu’au fourgon cellulaire qui attendait devant l’orphelinat.
— Non ! Attendez ! cria April en courant derrière nous.
Mais Eddie la retint. C’était la bonne décision. Si elle s’en prenait à un représentant de l’ordre, la situation ne ferait que se compliquer.
— Je reviendrai vite, lui promis-je. Trouve une excuse quelconque pour expliquer mon arrestation à Arwin. Vol à la tire, cambriolage, escroquerie, ce que tu veux. Dis-lui juste pas que je volais des sous-vêtements féminins. J’ai une réputation à préserver.
— Avance.
Un Paladin me tira en avant.
— Matthew !
— Je serai dehors avant même que tu t’en rendes compte.
Et une nouvelle fois, je me retrouvai entre les mains des Paladins.
Ils m’attachèrent les poignets et confisquèrent mon portefeuille ainsi que toutes mes affaires. Puis ils me firent monter dans la voiture et reprirent la direction de leur quartier général.
À l’intérieur, il n’y avait que moi et deux gardes. Deux conducteurs se trouvaient à l’extérieur, sur le siège avant. Quatre hommes en tout.
Vincent chevauchait devant le véhicule.
— On va encore jouer ensemble ? demandai-je pour passer le temps.
Ils m’ignorèrent.
Qu’est-ce qu’ils vont me faire, cette fois ?
L’interrogatoire serait certainement beaucoup plus brutal. J’avais déjà quelques arguments en tête pour m’en sortir, mais celui que j’utiliserais dépendrait de la méthode choisie par Vincent. Je préférais ne pas imaginer à quel point Arwin allait s’inquiéter cette fois.
Je pourrais même pleurer si elle réduisait mon argent de poche. Un hennissement retentit soudain et l’on s’arrêta.
J’entendis de nombreux pas. Puis des bruits de combat. Les gardes m’ordonnèrent de ne pas bouger avant de sortir.
La porte se referma. Mais les affrontements continuaient dehors.
Qui c’est ?
Trop tôt pour Arwin. Et elle ne serait pas assez stupide pour attaquer ouvertement un véhicule des Paladins. Alors que les cris de combat continuaient, quelqu’un força la porte.
Je me retournai. Deux hommes masqués se penchaient à l’intérieur.
Avant même que je puisse leur demander qui ils étaient, ils m’empoignèrent et me tirèrent dehors. Un Paladin gisait dans une mare de sang au milieu de la rue. Il semblait mort.
De l’autre côté de la voiture, j’entendis la voix paniquée de Vincent, occupé à combattre d’autres assaillants. Les hommes masqués me poussèrent vers un autre véhicule situé un peu plus loin.
L’intérieur ressemblait à la première voiture. Mais deux passagers s’y trouvaient déjà.
Assis face au siège du conducteur, je reconnus une sale gueule familière et l’un de ses subordonnés.
— Ça faisait longtemps que je mourais d’envie de te revoir, ricana Oswald.
La portière se referma et le véhicule démarra. J’entendis Vincent hurler mon nom au loin.
— Alors, le trajet te plaît ? demanda Oswald.
— Un peu trop mouvementé. Je vais peut-être gerber.
Les secousses étaient atroces et me défonçaient le cul. Impossible de m’échapper non plus : la portière était verrouillée de l’extérieur et, les mains attachées, je ne pouvais opposer aucune résistance.
— Allez, te plains pas. Je vais pas te bouffer.
— Je prie pour que ce soit vrai.
Je n’avais aucune envie qu’un homme vienne me tripoter le cul. Je risquais de laisser échapper un bruit embarrassant.
— Bref, vous m’emmenez où ?
— Dans un endroit sympa, répondit Oswald.
Son subordonné me bâillonna.
— Désolé, mais tu vas devoir supporter ça un moment. On peut pas te laisser sortir tes conneries habituelles.
Mis à part ça, dites-moi que vous m’avez pas bâillonné avec votre slip. Je vais finir par vomir rien qu’avec ça. Je vous en supplie. Me faites pas ça. Me laissez pas m’étouffer dans mon propre vomi.
Je lui adressai un regard suppliant. Sans aucun effet.
Oswald se contenta de ricaner avec suffisance.
Les fenêtres étaient fermées, donc impossible de voir dehors. Mais je sentais que la voiture changeait constamment de direction pour empêcher quiconque de la suivre.
Ils essayaient probablement aussi de m’empêcher de comprendre où nous allions.
Mais je connaissais cette ville comme ma poche.
Impossible de me tromper. Nous étions dans le quartier résidentiel huppé au nord-est de la ville. Là où vivait Oswald, si je me souvenais bien.
Qu’est-ce qu’ils comptent me faire là-bas ? Se servir de moi comme otage pour menacer Arwin ? Ou m’arracher les yeux pour envoyer un avertissement aux autres ?
— On est arrivés.
La portière s’ouvrit. Ils me tirèrent une nouvelle fois dehors. Derrière un immense portail s’élevait un bâtiment encore en construction. Éclairé par la lune, il dominait les environs comme un château des ténèbres.
Un symbole familier ornait ses murs. Ce n’était pas le manoir d’Oswald. C’était l’Église de la Terre-Mère. À peine eus-je compris cela que le portail s’ouvrit et qu’on me poussa à l’intérieur.
— Bienvenue dans la maison de Dieu.
Ils retirèrent mon bâillon et me conduisirent dans une sorte de grande salle de réception. J’étais déjà entré dans la demeure d’Oswald auparavant, et la décoration intérieure me semblait familière.
On me fit asseoir devant lui. Deux gardes aux visages aussi durs que des rochers se tenaient de chaque côté. Ils avaient l’air compétents. Si j’essayais de tuer Oswald, ils se jetteraient probablement sur moi pour se sacrifier pendant qu’il s’enfuirait dans une autre pièce et qu’une marée d’assassins prendrait leur place.
Les rideaux avaient été tirés. La pièce était donc plongée dans l’obscurité. Un homme surveillait également la fenêtre. Autrefois, j’aurais pu gérer une situation pareille. Aujourd’hui, leur dispositif était impénétrable.
— Vous organisez un bal masqué, peut-être ? Si vous m’aviez prévenu, j’aurais pu m’habiller pour l’occasion. En servante, ou même en princesse, me moquai-je en fusillant du regard le chef des malfrats assis en face de moi sur son coussin.
— Rien ne presse, répondit-il calmement en me tendant une pomme. T’en veux un morceau ?
— Ma maman m’a appris il y a longtemps que je tomberais malade si je mangeais quelque chose touché par des mains crasseuses.
Une lame se posa contre ma gorge.
— Doucement, ordonna Oswald.
L’homme retira son couteau et recula. Il essuya tranquillement la lame sur sa manche avant de la ranger.
— On peut aller droit au but ?
Non seulement on m’avait forcé à participer à une mise en scène tellement mauvaise qu’aucun théâtre n’en aurait voulu, mais ma récompense avait été un interrogatoire par des fonctionnaires.
Et voilà qu’on me demandait maintenant de rejouer le spectacle devant un nouveau public particulièrement douteux.
J’en avais marre.
Je voulais simplement rentrer chez moi et profiter du spectacle de la Princesse Chevalier fraîchement libérée.
— Il y a des gens que j’aimerais te présenter, déclara-t-il.
Il m’avait déjà parlé de ça l’autre fois, juste avant de partir.
— Et si je refuse ?
— Plusieurs de nos vendeurs ont été tués récemment. Le crâne fracassé. Mort immédiate.
Il changeait de sujet, mais je comprenais parfaitement où il voulait en venir.
— En enquêtant, j’ai découvert que plusieurs personnes avaient été tuées exactement de la même manière. Presque toutes étaient soit des dealers, soit des consommateurs.
— Des toxicomanes géants ?
— J’ai pas réussi à faire parler beaucoup de témoins, mais j’en ai trouvé un qui avait une observation plutôt intéressante. Il affirme avoir aperçu un feu follet.
Les feux follets étaient des lumières flottantes que l’on disait être les âmes des morts demeurées dans le monde des vivants.
Ils n’étaient pas réellement dangereux, mais on en trouvait un peu partout dans le monde.
— Ooooh, terrifiant. Je vais peut-être me pisser dessus… Au fait, elles sont où, les toilettes ?
— Si t’as besoin de sous-vêtements propres, ça peut s’arranger.
Oswald fit un signe. Un subordonné apporta un sac en cuir familier. Celui dans lequel les Paladins avaient placé mon portefeuille et mes affaires. Ils avaient dû le récupérer pendant l’attaque.
— C’est quoi, ce bordel ?
Il en sortit les Dei Consentus.
Une douzaine de longues cartes étroites sur lesquelles étaient représentés des hommes et des femmes.
— C’est pour la divination, expliquai-je précipitamment.
À ma connaissance, Oswald n’était pas un grand connaisseur en sorcellerie. Mais je n’avais aucune envie qu’il comprenne qu’elles étaient magiques.
— Un vieux devin me les a données. Parfois, quand je m’ennuie, je les utilise pour lire l’avenir.
— Et aujourd’hui, ta chance dit quoi ?
— Que ce sera le plus beau jour de ma vie.
— Si tu veux en faire un commerce, je peux t’aider à organiser ça, répondit Oswald en glissant les Dei Consentus dans sa propre poche.
Il replongea la main dans le sac et en sortit un autre objet qu’il contempla avec plaisir.
— Et même rangé dans sa jolie petite pochette.
Il jeta la pochette à cordon. Je tendis mes mains liées et parvins à la rattraper dans ma paume. Si je la perdais, la Crevette allait me massacrer.
— … Il est fissuré. Qu’est-ce que t’as foutu, t’as marché dessus ?
Il fit rouler l’orbe cristallin translucide dans son énorme paume.
Les Paladins avaient placé le soleil temporaire avec le reste de mes affaires. Et maintenant, Oswald l’avait entre les mains.
— Voyons… c’était quoi déjà ? Je crois que c’est… Irradiation.
Le soleil temporaire réagit.
Il s’éleva dans les airs et se mit à briller intensément au-dessus de nos têtes.
— Ah oui. C’était exactement comme ça. Je me souviens.
Il avait forcément assisté à la fausse scène de sauvetage comme tous les autres. Je me doutais que toute la ville finirait tôt ou tard par apprendre mon secret. Mais pourquoi fallait-il qu’il fasse partie des premiers ?
Quelle chance de merde.
— Je n’ai pas vu son visage, mais le meurtrier présumé faisait à peu près ta taille…
Pendant qu’il parlait, le soleil temporaire commença à clignoter comme un pouls. Au beau milieu de son discours, sa lumière s’éteignit brutalement et il tomba au sol.
— Il est cassé, maintenant. Il clignote comme tu viens de le voir et te défonce les yeux dès que t’essaies de l’utiliser.
— Ah. Je vois, murmura Oswald avec sagesse. Voilà pourquoi il y a moins de dealers assassinés récemment.
— Tu te plantes complètement.
C’était parce que nous disposions désormais de l’antidote terminé. Je n’avais plus besoin de tuer des dealers et de leur voler leur Release pour soigner Arwin.
— C’est pas toi qui décides si je me trompe ou pas, si ?
Lorsqu’une personne était suffisamment puissante, la culpabilité pouvait devenir innocence. Le monde entier n’était rien d’autre qu’une guerre de territoire entre puissants égoïstes.
Oswald se pencha pour récupérer le soleil temporaire.
J’agis immédiatement et le saisis avec mes mains liées.
— C’est un souvenir d’une amie disparue. Même s’il tombe en morceaux, je peux pas simplement te le donner.
— L’experte de la Guilde des Aventuriers ? demanda Oswald avec un sourire sarcastique. On raconte que c’est toi qui l’as tuée.
— Je te croyais suffisamment intelligent pour ne pas te laisser manipuler par des rumeurs.
— Et ça, c’est aussi une rumeur ?
Il sortit une petite poche du sac en cuir. Une dizaine de bonbons roulèrent dans sa main. Il en saisit un noir et le renifla comme un chien.
— Quand on travaille dans ce milieu, on finit par avoir du nez… Ça, c’est de la Release.
Il siffla.
— Le mac de compagnie de la Princesse Chevalier Écarlate, réduit au meurtre pour obtenir sa dose de drogue.
C’est là que je compris mon erreur. Pendant l’absence d’Arwin, je n’avais transporté que des bonbons ordinaires sans drogue. Mais après toute cette panique avec April, j’avais accidentellement mélangé ceux-ci avec le reste.
Quelqu’un peut me fendre le crâne, s’il vous plaît ?
— J’ai ramassé ça par terre. Quelque part dans le quartier du Marais Empoisonné. Y a plein de dealers là-bas.
Dissimuler de la drogue parmi des bonbons constituait une méthode de camouflage courante. Oswald se contenta de ricaner.
— Tu veux essayer cette excuse avec les Paladins ?
— Maintenant, les mafieux invoquent la loi pour menacer les gens ? La fin du monde est vraiment arrivée.
— Oh, notre époque ne fait que commencer.
Oswald et ses hommes m’emmenèrent ensuite dans une pièce du rez-de-chaussée. Ils me maintinrent les bras avant d’entrer et me reprirent la pochette à cordon.
— Juste au cas où, expliqua-t-il. Tu la récupéreras plus tard.
— Promis juré ?
Il ne répondit pas.
On me poussa dans le dos et la porte s’ouvrit. La pièce était immense.
Mais personne n’y organiserait de bal.
Plutôt une vente aux enchères d’esclaves.
Ou une orgie.
Trois silhouettes sombres se tenaient au fond de la salle. Trois monstres.
Le premier possédait un corps semblable à celui d’un centaure et des cornes ressemblant à des antennes retombaient de sa tête. Son visage était celui d’un dragon.
Le deuxième avait un corps irisé et des ailes d’oiseau attachées aux bras. Son visage ressemblait à celui d’un faucon. Un homme-oiseau, donc.
Le dernier avait une tête semblable à une fleur tropicale, ornée de petits yeux noirs semblables à des perles. De longues défenses dépassaient de sa bouche, et d’immenses pétales blancs encadraient ses poignets.
Je n’avais jamais vu précisément ces visages.
Mais j’avais largement assez d’expérience avec ce genre de monstruosités.
— Des prédicateurs.
Avant même que je puisse me demander pourquoi ils étaient là, mon corps bougea tout seul. Impossible d’en affronter trois à la fois. J’essayai de fuir. Mais les hommes d’Oswald me forcèrent à m’agenouiller devant les monstres.
— C’est donc Matthew ? demanda celui à la tête fleurie.
Sa voix était celle d’un vieil homme.
À en juger par la manière dont il se prélassait au centre du groupe, c’était probablement leur chef.
— Oui, monsieur, répondit Oswald en mettant un genou à terre dans une révérence servile. Très estimé apôtre de notre très sainte divinité, seigneur Gideon.
— Mais qu’est-ce que tu fous ?
J’avais du mal à croire ce que je voyais. Beaucoup de gens de la pègre étaient croyants.
Mais Oswald était justement le genre d’homme qui ne voulait rien savoir de la religion.
— La bonne blague. On croit rêver. Le redoutable Oswald des Oiseaux de Proie, réduit à faire les quatre volontés de ce Dieu Soleil puant comme une punaise ? Quelle déchéance.
Le monstre appelé Gideon s’emporta :
— Tu ne lui as toujours pas expliqué la situation ?
— Je pensais qu’il comprendrait plus vite en voyant qu’en écoutant, répondit Oswald en s’inclinant jusqu’au sol.
D’une voix sévère, chargée d’une autorité absolue, Gideon déclara :
— Nous sommes des ministres.
Les agents de la Terre-Mère.