THE KEPT MAN t4 - CHAPITRE 7

L’Avarice de la Princesse Chevalier

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Traduction : Raitei
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Entre les sifflements à mes oreilles et le vertige, la nausée me retournait l’estomac, mais je parvins tout de même à me relever. À l’endroit où se tenait Levi, un cratère fumant s’ouvrait dans la terre. De petites flammes léchaient le sol telles de mauvaises herbes, laissant filer de minces langues de fumée.

Le vieux salopard avait caché un parchemin dans son ventre. Il avait versé ses dernières forces dans l’essence du sort afin de se faire exploser avant de se dissoudre. Quel taré.

— Ça va, Matthew ? demanda Arwin en accourant.

Elle ne semblait pas grièvement touchée.

— Qu’est-ce qu’il est arrivé à Ralph et Noelle ? fit-elle, l’inquiétude aux aguets.

— Je suis là, dit Noelle.

Ses habits étaient en lambeaux, son visage noirci, mais je ne voyais pas de blessure grave.

— Ralph m’a protégée.

Ralph, lui, gisait évanoui sur un amas de gravats. Il n’allait pas en mourir, mais il avait besoin rapidement de soins. Les sœurs Maretto étaient assises non loin, et me firent signe.

— Et le Doc ?

— Je ne sais pas, dit Noelle en pointant un pan de mur éventré. — Mais avant la déflagration, j’ai vu une forme violette filer de ce côté.

Le vrai corps de Nicholas était un monstre violet à la forme indéfinie.

Le choc de l’explosion avait sans doute rompu sa capacité à garder une figure humaine. Je le supposais indemne, mais s’il était resté immobile, mieux valait le trouver et le ramener.

— Je vais le chercher. Restez ici et veillez sur Ralph.

— Je viens, dit Arwin. — Comment on s’y prend pour le trouver ?

— On prend de la hauteur.

La fumée et la poussière, charriées par les monstres, étouffaient tout. La visibilité était mauvaise. Un promontoire nous serait plus utile. La tour de guet s’était effondrée dans la mêlée ; elle ne nous offrirait plus assez de hauteur.

— Allons là-bas.

Derrière nous se dressait une église abandonnée. Le prêtre avait été un brave homme, mais il avait quitté la ville aux premiers signes de la Ruée, et le lieu restait désert depuis.

Le portail était fermé : je dus franchir le mur barbouillé d’insignes pour pénétrer dans l’enceinte. Le bâtiment était vide et tout ce qui avait de la valeur avait été emporté dans la fuite ou dérobé. Je pris une torche dans la pénombre, l’allumai et la gardai. Il restait une seule statue sainte, à laquelle j’adressai un geste obscène, puis je gravis l’escalier en colimaçon du bâtiment annexe.

— Ça mène au clocher. On devrait avoir une vue correcte.

— Ça mène au beffroi. De là-haut, on aura une vue correcte sur la ville.

Ce serait plus facile de trouver le Doc et pour lui de nous trouver.

— Tu en sais beaucoup sur ce coin.

— On peut dire ça.

Quand j’étais venu pour la première fois dans cette ville, j’avais fouillé partout dans l’espoir de trouver un moyen d’ôter ma malédiction. Après une courte ascension par une échelle, nous parvînmes au beffroi.

Le toit pointu reposait sur quatre piliers.

C’était assez haut, et sans le moindre mur, le vent soufflait fort. Il aurait dû y avoir ici une petite cloche, mais on l’avait, elle aussi, emportée. Le soleil déclinait déjà vers l’ouest. L’ascension avait été plus rude que je l’espérais.

— Alors, où est-il ?

— …Matthew, dit Arwin d’une voix désespérée.

Je me retournai et compris pourquoi. Il y avait malgré tout une limite aux capacités de Dez. Les vantaux qui fermaient l’entrée du donjon avaient été arrachés à leurs gonds, et des monstres s’en déversaient.

Ils jaillissaient à travers la brèche.

Dez combattait en tête. Il devait avoir épuisé jusqu’à la dernière miette de ses forces, et malgré tout il tenait, dressant cette relique comme un mur pour enrayer le flot. Mais cela aussi avait une limite. Il avait beau en changer la forme, elle ne pouvait couvrir qu’une portion. Les monstres qui sortaient du trou traversaient la paroi et déferlaient vers la ville. D’autres aventuriers tentaient de les retenir, mais ils étaient bien trop nombreux.

Les gardes et les Paladins se joignirent à la bataille. Vincent aboyait ses ordres, mais le nombre l’emportait sur la discipline. Les deux gardes que nous connaissions, l’homme hâlé et celui à la moustache, évacuaient et guidaient les citadins. Même les Oiseaux de Proie étaient sortis sur l’artère principale, frappant les monstres avec leurs armes de prédilection.

Chacun faisait ce qu’il devait, de toutes ses forces. Ils se battaient de tout ce qui leur restait pour survivre, pour protéger ce qui leur tenait à cœur. Mais je savais que tout cela serait vain. On n’arrête pas une Ruée. Beaucoup allaient mourir. Certains survivraient, mais la ville était condamnée. Elle serait piétinée par les monstres, et des siècles d’histoire finiraient dans l’ignominie. À tout prendre, le seul point légèrement positif était que les dégâts resteraient sans doute circonscrits à la ville et aux environs. Écraser Voisin-Gris, puis franchir les Terres Fantômes jusqu’à la Fontaine du Clair de Lune ou le royaume de Baradelle leur prendrait du temps. On aurait le loisir de s’y préparer, et ils se heurteraient eux aussi aux monstres de ces terres désolées.

Si je pouvais faire une chose, ce serait d’évacuer Arwin et les autres, et de convaincre ce bouc têtu de Dez de s’en aller rejoindre son épouse et son fils aimés. L’idée l’ulcérait sûrement, mais sa famille comptait davantage. C’était la vie qu’il avait choisie. Quoi qu’il en soit, rester ici, c’était se condamner. Nous ne ferions que nourrir les monstres.

— Arwin, filons.

Elle fixait la horde avec stupeur.

— Je sais que c’est dur pour toi. Je ne voulais pas que ça arrive non plus. Sans toi, je me roulerais par terre en larmes.

— …

— Le combat est terminé. Il a gagné par pure ténacité. Il a emporté cette ville avec lui dans sa chute, au prix de sa propre vie.

— Ce n’est pas fini.

— Qu’est-ce qu’on va faire ? Nous sommes à bout tous les deux. Continuer à nous battre ne fera que nous faire tuer.

Arwin ne répondit pas.

— Même cette folie s’éteindra. Après, tu auras une chance. Reviens avec de nouveaux compagnons et tente à nouveau le donjon. Tu pourras encore obtenir le Cristal Astral et sauver ton pays. C’est pour ça que tu es ici, tu te souviens ?

— Non, dit Arwin en secouant la tête comme une enfant butée. — Ça ne suffit pas.

Oui, je m’y attendais. Je savais que son sens du bien et du mal ne lui permettrait pas de tourner le dos à cette situation. Elle se disait sans doute qu’en fuyant la ville, tout finirait comme son pays lorsque tout s’était effondré. Comme quand elle n’avait pas pu sauver son père et sa mère.

Mais quand une chose était impossible, elle ne s’arrangeait pas par miracle. Les corps tombaient vers le sol. L’eau bouillait quand on la chauffait.

Les bébés grandissaient, devenaient des vieillards et, un jour, mouraient. C’étaient là des faits.

— Ni toi ni moi ne sommes tout-puissants. N’est-ce pas à force d’avoir tenté l’impossible que tu en es là aujourd’hui ?

Son équilibre intérieur s’était effondré, elle avait succombé au Syndrome du Donjon, et pourtant elle avait continué de courir après le Cristal Astral pour sauver son pays, pour finalement plonger en enfer.

— Allez. On va retrouver Ralph et Noelle. Il faut aussi trouver le Doc.

Rester plantés à parler ne menait à rien. Je lui pris la main et me mis en marche, mais elle la secoua d’un geste dur pour se dégager.

— Et ça te va ? Dez, April… il y a des gens, dans cette ville, qui comptent pour toi.

— Ce que je veux protéger avant tout, c’est toi.

Le souffle d’Arwin se suspendit. Un instant, ses yeux s’embrasèrent, puis elle baissa le regard comme une bête qu’on venait de chasser.

— J’apprécie que tu me dises ça, murmura-t-elle en portant la main à sa poitrine pour refouler ses émotions. — Mais je ne peux pas simplement fuir. Il y a ici tant, tant de gens. Chacun d’entre eux est précieux aux yeux d’autres, quelque part. C’est peut-être une ville de péché et de vice, mais beaucoup ici font de leur mieux pour vivre. Je ne peux pas les abandonner.

— Alors tu vas faire quoi ? criai-je, irrité par son entêtement. — Ta foutue droiture exige que tu crèves en te jetant dans une bataille impossible ? Rester plantée là à regarder la ville ne changera rien. Tu comptes juste regarder ?

— Et tu as oublié que c’est ici que toi et moi nous sommes rencontrés et que nous avons passé tant de temps ensemble ? Ça ne peut pas ne rien te faire !

— Mais ce n’est pas ton pays !

Les yeux d’Arwin s’écarquillèrent. Elle serra les poings et dit tout bas :

— Matthew… j’ai foi en toi. S’il te plaît, aie foi en moi.

J’eus un mauvais pressentiment. Une voix en moi me disait que ce n’était pas le moment d’hésiter. Il me fallait utiliser le soleil provisoire s’il le fallait, n’importe quoi pour la forcer à fuir la ville avec moi. Je glissai la main dans ma poche pour le sortir, mais Arwin tenait déjà quelque chose.

Le fer à marquer du Dieu Soleil qu’avait tenu Levi.

— Hé. Ne fais pas ça.

Elle le présenta à la flamme de la torche, puis l’appliqua au dos de sa main. Le visage d’Arwin se tordit de douleur.

— Qu’est-ce que tu fous ?! criai-je en me précipitant, mais elle leva la main pour m’arrêter.

— …Faire ce qu’il faut pour pouvoir me battre partout. Je peux croire en moi telle que toi, tu crois en moi.

Tous les poils de mon corps se hérissèrent. Arwin allait faire la chose la plus insensée et la plus incroyable jusqu’ici. Elle avait dû apprendre la vérité de Nicholas : qu’elle portait l’épée magique Lame de l’Aube, relique du Dieu Soleil. Qu’une part de Nicholas le prédicateur vivait en elle avec le suaire contenant le sang du Dieu Soleil. Et, en plus, la Release courait déjà dans son sang. Toutes les conditions étaient réunies.

— Arrête. Ne fais pas ça.

— Ne t’en fais pas.

— Tu sais que ça marchera pas ! hurlai-je, paniqué. —  Tu vas te transformer en monstre ! Tu seras peut-être plus jamais toi-même !

— Aies foi en moi, Matthew, dit-elle avec un sourire arrogant. — Je ne mourrai pas. Et je ne te laisserai pas mourir. Cette fois, je protégerai tous ces êtres précieux de nos vies !

Il fallait l’arrêter, par la force s’il le fallait. C’était la seule option. Je devais le faire. Ma main s’étendait déjà quand elle prononça les mots.

Sol nia spectus.

Aussitôt, le corps d’Arwin se mit à trembler. Elle grelottait, secouée comme par des frissons de fièvre. Les écailles rouges de l’épée magique explosèrent au dehors et commencèrent à la recouvrir.

Verba gracias magna nos cosdeit. (Offrons nos remerciements au Grand qui veille sur nous.)

Des paroles de prière au Dieu Soleil coulaient de sa bouche. Les écailles couvrirent ses membres, armure comprise, gainant son corps jusqu’au cou.

— Tu dois arrêter ça !

— Ne me fais pas me répéter, Matthew.

Quand je tentai d’arracher les écailles, Arwin se contenta de sourire. Elle tourna le poignet et porta la pointe du fer au dos de son autre main, se marquant du sceau du Dieu Soleil.

It infermi, spurcus. (Allez en enfer, immondices.)

Les écailles rouges recouvrirent Arwin, la transformant en une forme ovale et palpitante. Qu’allait naître de là ?

Que devais-je faire ? Détruire cette chose ? Tandis que j’hésitais, le battement des écailles s’accélérait. C’était comme un cœur.

Combien de temps s’écoula ? Soudain, une fente apparut dans la forme. Elle s’étira, glissa, puis éclata. Une femme en sortit.

Elle avait le visage d’Arwin, mais sa chevelure, de rouge flamboyant, était devenue d’un blanc de platine. Ses yeux aussi avaient changé, du vert jade profond à un topaze doré. Elle portait comme des épaulières d’argent, du cou aux épaules, et, du buste à la taille, une armure rouge brunie. En dessous, une robe rouge tombait jusqu’aux chevilles.

— Je t’ai dit d’avoir foi en moi.

— Arwin ?

Avait-elle vraiment réussi ? Avait-elle acquis le pouvoir d’un prédicateur ?

— J’imagine que cela ferait de moi une hérétique. Ou peut-être…

La voix claire, Arwin chercha le mot.

— …disons une iconoclaste.

Et elle sauta du beffroi.

— Hé, attends !

Elle avait vraiment sauté sans hésitations. En un rien de temps, elle avait disparu de ma vue.

Quelle princesse entêtée. Si je prenais l’escalier, je ne la rattraperais jamais. Je tendis mes muscles et sautai à mon tour. Le choc survint quelques battements plus tard. J’avais voulu me réceptionner net, mais je n’y parvins pas : je roulai sur le sol et heurtai le mur de l’église pour m’arrêter. Parfois, je bénissais ce corps qui me permettait de pareilles folies ; parfois, je le maudissais. Cette fois, c’était les deux.

Je pris appui contre le mur de l’église pour m’arrêter. Parfois, je remerciais ce corps capable de prouesses pareilles ; parfois, je le maudissais.

Cette fois, c’était les deux.

Titubant, je me redressai et me lançai à sa poursuite. Où était-elle passée ? Nous étions près du centre de la ville, et des hurlements résonnaient de partout. Les décorations de la Fête de la Fondation traînaient au sol, piétinées. Des monstres ayant échappé à la ligne de défense de Dez commençaient à pulluler dans les rues. On dirait qu’elle comptait d’abord s’occuper d’eux.

Je me hâtai après Arwin. Dans une rue étroite, une femme serrait une fillette contre sa poitrine en tremblant. Elles avaient l’air d’avoir renoncé, figées, sans même tenter de fuir. Tandis qu’elle passait, l’épée d’Arwin emporta la tête d’un monstre.

— Filez ! Maintenant !

Elle ne s’arrêta pas et fila déjà vers un autre appel à l’aide, sans laisser à quiconque le temps de la remercier. J’indiquai la direction de l’artère principale à la mère et à la fille hébétées, puis repris ma course.

Dès lors, Arwin virevoltait dans la ville comme si elle portait des ailes. Elle protégea une vieille femme d’une horde de gobelins, tailla en pièces une meute de garmolosses pour sauver un enfant perché sur une charrette, faucha une bande d’orcs afin d’extirper un marchand réfugié au fond d’un puits, épargna à une prostituée du Quartier des Misérables une fin abominable en transperçant un golem de pierre, et trancha la tête d’un dragon pour défendre un aventurier. Jeunes et vieux, hommes et femmes, bons et mauvais, Arwin secourait quiconque croisait sa route.

Quand elle eut presque nettoyé tous les monstres visibles, Arwin changea de direction et se rua vers le cœur de la ville : l’entrée du donjon. L’épée levée, elle fendit une gargouille menaçante et coupa les ailes d’un rokh.

Le groupe de Dez se tenait devant la porte fracassée. Les sœurs Maretto étaient là, Nicholas aussi. Il vivait donc encore. Il avait dû sentir le renversement de situation et rappliquer. Vincent se trouvait là également. Même les deux gardes, Moustachu et Peau hâlée respiraient toujours. Les autres aventuriers s’étaient massés, gardaient une formation, mais ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne soient avalés par la mer de monstres.

— Faite place !

Arwin bondit très haut. Son épée fendit le ciel, libérant une vague de flammes qui balaya les monstres et cautérisa tout sur son passage. L’instant d’après, un chemin s’ouvrait entre elle et les autres.

— Désolée du retard.

Tous ceux qui la virent en restèrent bouche bée.

— Pourquoi tu as cette tête ? C’est un costume ? lança Beatrice.

— Je suppose que le titre de ce tableau serait : « La Princesse Chevalier Vertueuse menant les aventuriers », ajouta Cecilia.

Malgré les mots, leurs yeux demeuraient ronds de stupeur.

— On discutera plus tard. Je vais descendre dans le donjon retirer la cause de cette folie. Je vous demande juste à tous de tenir jusqu’à mon retour, dit Arwin.

— Combien de temps ça va prendre ? demanda Beatrice.

— Moins que le temps de faire bouillir de l’eau.

— J’aurai le café prêt, alors. Tu entends ? Tiens bon, Ceci.

— Ouais, ouais, grommela Cecilia en repoussant la main.

Elle leva son bâton magique et visa la horde grouillante aux portes du donjon.

— Tu tiens toujours, hein, Bea ?

— Bien sûr…

Elles croisèrent leurs bâtons.

— Détruis-les ! Poing Enflammé !

Une formidable colonne de flammes jaillit. L’air embrasé dévora les monstres vivants, calcinant leurs chairs dans un rugissement de fournaise. Quand la lumière et le fracas retombèrent, il ne restait plus rien des créatures, et un large corridor menait droit à l’entrée.

— Maintenant, tu nous en dois une.

— Je m’en souviendrai.

Désormais, tout reposait sur Arwin. Une fois encore, au moment crucial, je ne servais à rien. Je ne pouvais que prier pour son retour.

Contrairement à mon attente de la voir s’engouffrer aussitôt par la porte, Arwin s’immobilisa, comme alertée, et balaya les alentours du regard. Qu’était-ce ? Puis ses yeux croisèrent les miens. Elle s’avança vers moi avec détermination et me saisit la main.

— Toi aussi, tu viens !

L’instant suivant, j’étais arraché au sol, happé par Arwin, et nous fusions dans les airs. Après une brève ivresse d’apesanteur, nous accélérâmes et plongeâmes par l’entrée du Millénaire du Soleil de Minuit. En contrebas, une nouvelle cohorte de monstres déjà s’attroupait.

— Daaah !

Elle déchaîna la Lame de l’Aube, balayant d’un brasier un autre groupe. Ils charbonnèrent en un clin d’œil, nous offrant une aire nette où atterrir.

Avant même que je puisse la réprimander pour cette folie, Arwin fonçait dans le donjon en m’entraînant. Là-dedans, c’était un véritable antre à monstres. Ils dressaient d’innombrables murailles qui nous barraient la route.

— Hah !

Malgré tout, nous… enfin, Arwin, ne ralentissions pas notre descente. Elle ne reculerait devant rien pour sauver les habitants de cette ville pourrie. Avec ses habits cramoisis et ses cheveux blancs, la Princesse Chevalier Écarlate forçait le passage. Les flammes de Lame de l’Aube réduisaient chaque monstre en cendre et en suie. Les murailles de chair cédaient au feu. Toujours plus avant, toujours vers le bas, Arwin jaillissait à travers ses propres flammes pour plonger plus profond. Nulle créature ne soutenait son assaut, et chaque percée ouvrait sa route, plus bas, toujours plus bas.

Elle filait vers le treizième niveau. Si elle parvenait à détruire la sphère noire que ce vieux sac à merde y avait enfouie, toute cette mascarade prendrait fin.

— On y est presque, la rassurai-je, quand je remarquai la moue contrariée d’Arwin.

Son élan faiblissait, nuance après nuance. Je crus d’abord à la fatigue, jusqu’à voir reparaître, par endroits, la teinte rouge coutumière de ses cheveux.

Je compris aussitôt.

Son état actuel ne tenait qu’au pouvoir du Dieu Soleil. Son influence ne perçait pas dans le donjon et, ici, n’allait pas bien loin.

Le Suaire sacré logeait en son cœur, mais il n’était pas assez absolu pour lui permettre de maintenir indéfiniment des prouesses pareilles.

— Tu es sûre que tu ne devrais pas me laisser ici ?

— Ne dis pas de bêtises ! siffla-t-elle en se tournant vers moi. — Je ne peux pas te laisser derrière.

— Alors pourquoi m’as-tu emmené ?

— Tu verras très vite.

Les monstres déferlaient du niveau inférieur. Un seul arc de flamme de l’épée d’Arwin les balayait, mais derrière eux s’amassaient des centaines, des milliers d’autres.

La hâte marquait déjà ses traits. Des perles de sueur lui pointaient sur le front. Chaque combat rongeait un peu plus sa vigueur. À ce rythme, elle s’effondrerait avant le treizième niveau. Évidemment, pas de secours à espérer : notre chemin, derrière nous, se hérissait déjà de nouvelles créatures. Nous touchions au but, mais la probabilité de finir écrasés avant d’y parvenir ne cessait de croître.

Que faire ? Arwin était à bout. Ce n’était pas d’endurance physique, alors ni potions ni sortilèges de soin n’y changeraient rien. S’il avait existé un moyen de restaurer la puissance du Dieu Soleil, je l’aurais déjà employé.

Mais une idée me vint. Bien sûr !

Qu’Arwin l’ait prémédité ou non, elle avait eu raison de m’emmener. Je plongeai la main dans ma poche et en sortis un petit globe.

— Irradiation.

Le soleil temporaire avait emmagasiné la lumière du soleil : la puissance du Dieu Soleil. Cela aiderait Arwin, elle aussi. Sa vitesse reprit.

— C’est un souvenir de Vanessa ?

— Il brille plus fort, non ?

Arwin eut un petit rire.

— Mais il faut faire vite. Cette chose ne tiendra pas longtemps.

— D’accord.

Elle accéléra encore. Mes pieds ne touchaient même plus le sol. Après une nouvelle percée le long d’un corridor interminable, bondé de monstres, nous plongeâmes enfin sur le treizième niveau.

— Où est-ce ? demanda Arwin en abattant d’autres monstres, tout en fouillant le lieu du regard.

— Au centre de ce niveau. Là où la salle s’ouvre.

— Très bien.

Elle s’élança, me tirant à sa suite. Nous filâmes par un couloir, tournâmes à l’angle et nous retrouvâmes face à un vortex d’ombre. À chaque rafale, ma peau se hérissait. On aurait dit une masse compacte de malveillance et de haine. Plus sinistre encore, une chair informe, suintante et rampante, s’en écoulait, étrangère même à ce qu’on appelait monstre.

C’était l’enfer lui-même qui perçait. Et, au cœur du vortex, je voyais la sphère.
Impossible toutefois d’approcher, tant la pression brute des bourrasques qui en jaillissaient nous repoussait.

— Hyaaaah !

Arwin rugit et abattit son épée. La lame de flamme fendit le tourbillon noir, mais l’obscurité se reconstitua l’instant d’après. Derrière nous, le vacarme montait. Une autre horde arrivait. Ce n’était même plus des « monstres », mais une masse de chair et de mal.

L’appel claironnant de la sphère les happait. Ils poussaient, bousculaient, écrasaient, tout entiers voués à nous atteindre.

Aucune échappatoire. Avant d’arriver à trente, nous serions aplatis.

— Qu’est-ce que je fais ? demanda Arwin, la panique au bord des lèvres.

Je lui adressai le sourire le plus doux dont j’étais capable. —

 Tu veux demander à Matthew le grand sage comment arrêter cette saloperie ? J’ai une bonne idée. Je vais affaiblir ce tourbillon. Dès qu’une ouverture s’ouvre, tu sautes et tu coupes cette foutue sphère en deux.

— Et toi, qu’est-ce que tu vas faire ?

— C’est simple.

Le soleil temporaire luisait encore au-dessus de ma tête. Tant qu’il brûlait, je pouvais user de ma force d’origine, même dans le donjon. J’étendis la main et le saisis.

D’après Levi, cette sphère noire était une autre des reliques du Dieu Soleil barbouillé de merde, et ces reliques ne pouvaient être détruites par des moyens humains. Mais par une autre relique ? Cela valait la tentative. Les seules reliques en notre possession étaient Lame de l’Aube d’Arwin et mon soleil temporaire.

Il n’y avait donc qu’une manière de s’en servir. L’écraser avec notre force.

Je le projetai de toutes mes forces dans le vortex noir.

La petite boule de lumière vola droit dedans. Lumière et ombre, les deux puissances jumelles du Dieu Soleil, tranchèrent le tourbillon obscur sans faiblir et frappèrent la sphère noire.

J’entendis un craquement. La sphère fut éjectée du cœur du vortex et vola dans l’air. Aussitôt, le souffle des rafales perdit sa morsure et s’effilocha rapidement.

— Maintenant !

À mon signal, Arwin s’élança. Elle se faufila entre les créatures hideuses, taillant et bondissant. Lame de l’Aube montait et retombait, tranchant la sphère noire. Elle se scinda en deux et, touchant le sol, se brisa. Les éclats se dispersèrent tout autour et, bientôt, commencèrent à fondre comme une neige poudreuse.

Là-dessus, Arwin parut épuiser ses forces et tomba à un genou. Ses cheveux et ses yeux retrouvèrent leur couleur d’origine. Les écailles glissèrent de son corps, dévoilant l’armure habituelle qu’elle portait dessous.

La horde de monstres convergea vers la Princesse Chevalier là où elle s’était effondrée. Mes jambes refusaient de bouger pour l’aider. Ma raison froide me soufflait de toute façon que je n’arriverais pas à temps.

Je criai. Des membres, ni crocs ni serres, mais acérés pourtant, fondirent sur Arwin. Mais, juste avant qu’ils ne mettent son corps en lambeaux, une ombre se rua en avant.

— Arwin !

Je me plaçai derrière elle pour lui faire rempart, au moment même où un éclair d’argent ouvrait en deux la masse de chair immonde. Quand je compris de qui il s’agissait, les agglomérats difformes éclataient déjà, se changeant en cendre noire et s’évanouissant, à partir de l’endroit où la sphère noire s’était fendue.

Une réaction en chaîne de hurlements monstrueux s’éleva autour de nous, roulant vers l’extérieur et montant jusqu’aux niveaux supérieurs. L’instant d’après, le vortex noir s’était dissipé, les engeances infernales avaient disparu, et rien d’autre ne bougeait. Même la silhouette sombre d’un instant plus tôt n’était plus là. Apparemment, cela avait marché.

— Tu l’as fait.

Pas de réponse. Je crus qu’elle s’était évanouie, jusqu’à ce que je voie Arwin grincer des dents, luttant contre une crise passagère qui la couvrait de sueur.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? Ça fait mal ? demandai-je.

Aussitôt, elle hurla et se tortilla de douleur. Les écailles rouges, venues en frissonnant de l’épée magique, s’enfonçaient dans le dos de sa main. Comme des poissons mangeurs d’hommes, elles rampèrent jusqu’à son cou et son visage. Ses cheveux reprirent une teinte argentée, et ses yeux alternaient entre l’or et un vert profond, comme une luciole qui s’éteint et se rallume. Peut-être que sa maîtrise du pouvoir du prédicateur se délitait.

Voilà pourquoi je t’avais prévenue !

Comme Roland, Justin et Levi, elle allait succomber au contrôle du Dieu Soleil.

— Matthew… fuis…

— Tu parles en dormant ? Je vais faire comme si je n’avais rien entendu.

J’empoignai Lame de l’Aube par-dessus sa main, tentant de la dégager, mais la lame avait déjà percé la peau et s’enfonçait maintenant dans sa chair.

— Reste lucide. Ne la laisse pas te voler l’esprit.

— Je ne peux pas, dit-elle en hochant douloureusement la tête.

Elle peinait même à parler. Alors soit. Je l’attirai contre moi.

— Ça va arrêter la douleur.

Je posai mes lèvres sur les siennes. La tension quitta le corps d’Arwin.

Elle déglutit. L’épée glissa d’entre ses doigts et tomba dans un fracas métallique. Les écailles rouges se changèrent en poussière et disparurent. Ses cheveux et ses yeux reprirent leur juste couleur, et sa cuirasse rouge ainsi que sa robe se réduisirent en cendre. Même la marque brûlée au dos de sa main s’effaça. La princesse chevalier, telle que je la connaissais, était de nouveau entre mes bras.

— Et, ton baiser de réveil, quel goût avait-il ? demandai-je en froissant l’emballage et en le glissant dans ma poche.

C’était l’antidote d’essai préparé par Nicholas. J’espérais qu’il atténuerait la toxicité de la Release, et, de toute évidence, c’était le cas. Elle détourna le visage.

— Il était amer.

Connaissant le prêtre, il avait sans doute mêlé ses herbes et tout le reste sans se soucier le moins du monde du goût.

— Tu veux de quoi te rincer le palais ? C’est bon pour toi, en plus, fis-je en agitant un bonbon enveloppé tout ce qu’il y a de plus ordinaire.

Arwin fit la grimace.

— Ce sont les amers. Tu n’as rien d’autre ?

— Désolé, je n’ai que ça.

Tout le monde passe son temps à me quémander des douceurs.

— …Au fait, c’était toi qui as crié mon nom tout à l’heure ?

— Ouais. Pourquoi ? mentis-je.

C’était plus commode pour ses desseins, à mon avis.

Arwin baissa les yeux, déçue.

— J’ai entendu… une voix familière. J’ai cru que mon heure était venue. Je suppose que non.

— Tu comptais mourir ici ?

— Certainement pas.

Arwin avait une mission. Elle ne pourrait se reposer qu’une fois accomplie.

— Mais je suis fatiguée.

Elle s’arracha à mon étreinte et s’allongea sur le sol. Je voulus l’en dissuader, mais, soudain, l’épuisement me tomba dessus à mon tour. Nous nous étalâmes tous deux sur la pierre, membres écartés. En temps normal, c’était inviter la mort dans un donjon, mais aucune présence de monstre ne se faisait sentir. Au-dessus de moi, je ne voyais que le plafond assombri du donjon.

— …C’est si calme.

— Oui.

— Je n’ai jamais senti le donjon aussi paisible.

— N’imagine pas qu’on peut continuer jusqu’au cœur.

L’absence de monstres n’était que le contrecoup passager de la fin de la Ruée. Bientôt, ils ressortiraient des ombres. Nos chances d’atteindre le Cristal Astral avant cela étaient pratiquement nulles.

— Ce n’était qu’une idée.

Mais bien sûr.

— Tu n’écoutes vraiment rien de ce que je dis, hein ?

Tous mes avertissements, elle les avait ignorés.

— Je suppose que non, murmura Arwin, le regard perdu au loin. — Et je continuerai sans doute à agir sans réfléchir. Je continuerai à me mettre en danger.

C’était sa destinée et la voie qu’elle avait choisie. Et malheur à l’homme qui devait subir ses caprices.

— Et c’est pour ça qu’il me faut une corde de survie comme toi.

— Il y a des limites à ce que je peux faire.

Si j’avais été assez surhumain pour résoudre n’importe quel problème, je ne serais pas ici.

— Bah, advienne que pourra, dit Arwin. — Je ne me cramponnerais pas à toi si je ne croyais pas que tu pouvais me sauver. N’est-ce pas ?

Tu es la meilleure des princesses qu’un homme puisse espérer.

— On rentre ?

J’aurais volontiers traîné encore allongé là, mais nous n’en avions pas le temps. Je voulais remonter, retrouver la surface et dormir dans un lit bien douillet. Je parvins à me redresser, mais Arwin, elle, ne bougeait pas d’un pouce. Ses membres restaient écartés.

— Arwin ?

— Je crois avoir brûlé toute ma force. J’essaie de me lever, mais je n’y arrive pas, dit-elle d’un ton calme, comme si cela ne la concernait pas.

Je sentis le sang me quitter le visage.

— Si je me repose assez longtemps, je devrais récupérer. La question, c’est de savoir si je survivrai jusque-là.

Elle ne paniquait pas. Être encore en vie relevait déjà de la chance, qu’elle soit trop exténuée pour bouger n’avait rien d’étonnant.

— Tu es sûre que ça va ?

— Je crois, oui. Je sens encore tout. Je ne sais juste pas comment on va remonter, dit-elle.

Une idée me vint.

— Attends… c’est pour ça que tu m’as emmené ?

Elle voulait que je la porte jusqu’à la surface, encore une fois ? Dans mon état, vidé et vacillant ?

— J’aurais pu demander à Ralph, je suppose, osa-t-elle dire sans me regarder. — Mais alors, quelqu’un aurait été jaloux.

— Tu m’avais entendu ?

— À ton avis ?

Arwin sourit.

— Eh bien, nous voilà dans un beau pétrin. Que fais-t-on, Matthew ?

Un vertige me prit. Je me voûtai et grognai. C’était vraiment la pire.

Dès l’instant où je la hissai sur mon dos, la sueur se mit à ruisseler. La dernière fois, Ralph et Noelle étaient là pour aider, mais, cette fois, il n’y avait que moi. Et je portais Arwin, son armure et Lame de l’Aube, en prime. Malgré tout, je serrai les dents et parvins à me hisser debout. De là, j’esquissai un pas chancelant. Puis un autre.

Ce n’était pas si difficile. Je l’avais déjà fait une fois. Et, contrairement à la dernière, aucun monstre ne nous barrait la route. Il ne me restait qu’à remonter prudemment jusqu’à la surface. Aussi simple que cela.

Une fois là-haut, la Ruée serait terminé. On nous accueillerait par des applaudissements tapageurs. J’y parviendrais très bien, même sans le soleil temporaire.

— Je suis lourde ?

— Comme une vache.

Arwin me pinça l’oreille. Je n’avais pourtant jamais dit qu’elle était lourde. Il y avait des veaux, après tout. Et puis, rien ne prouvait que je ne parlais pas d’une vache en papier.

— Plus vite.

— Oui, madame.

Je connaissais la route pour remonter. Il suffisait de la suivre. La première fois, j’étais à moitié inconscient, et j’y étais pourtant parvenu. Alors, cette fois aussi, j’y arriverais. Les escaliers, pourtant, étaient rudes. Chaque marche menaçait mon équilibre. Mais je ne pouvais pas la laisser tomber.

J’atteignis le douzième niveau, haletant. J’étais déjà épuisé et prêt à faire une pause, mais ce n’était pas une option. Au fil du temps, les monstres réapparaîtraient dans le donjon. À ce moment-là, nous serions une nourriture de choix. Oui, la différence, cette fois, c’était que nous avions un temps compté et aucun autre membre de l’équipe de secours pour nous couvrir. Pas le temps de s’arrêter, pas le temps de souffler. Avance. Marche, marche, marche.

— …Tu es encore en colère ? demanda Arwin, hésitante, après un long silence.

— Furieux. Chacun possède ses lignes invisibles qu’on ne franchit pas, même moi. Leur place varie selon la personne qu’on a en face. En l’occurrence, tu as largement dépassé les miennes. Tu n’écoutes pas les autres. Tu prends seule des décisions qui engagent tout le monde. Tu es égoïste. Égocentrique. Tu te crois la plus misérable des mal-nées à avoir foulé cette terre. Quelle idiote. Quelle bouffonne.

— …Tu n’avais pas besoin d’en dire autant.

— Ne cherche pas à arranger les choses maintenant. C’est trop tard. Quoi que tu en dises, tu n’es qu’une princesse capricieuse et gâtée. Noelle, Ralph et moi, on est les esclaves de tes fantaisies. Ce serait bien que tu t’en rendes compte, pour une fois.

— …Je vois.

Sans cette situation, je ne serais jamais dans cet abîme dangereux, en train de chercher un trésor.

— Alors cesse de vouloir tout porter seule. Fais confiance aux autres et sers-t’en. À ce stade, qu’importe d’importuner le monde ? Qu’on te traite d’ignorante, de sotte, de naïve : ne leur accorde pas la moindre importance.

— …J’aurais sans doute dû faire ça, murmura-t-elle, soulagée.

— Et puis ce n’est pas terminé. Une fois remontés à la surface, je te fais un sermon complet.

— C’est l’inverse d’habitude.

— Ça arrive parfois.

Même si j’aurais préféré que non. J’aimais mieux quand j’étais juste l’homme entretenu bon à rien, et qu’elle restait cette fière Princesse Chevalier. C’était plus simple comme ça. Mes jambes continuaient d’avancer pendant que nous parlions. Le seul bruit qui résonnait était celui de nos pas dans les profondeurs silencieuses du donjon. Finalement, nous tombâmes sur un nouvel escalier.

— Fais attention, ça va secouer un peu…

Mais Arwin avait fermé les yeux. Elle dormait déjà.

Quelle princesse inconsciente. Tu n’es ni dans une calèche ni sur ton cheval favori. Juste sur le dos d’un gigolo qui n’a pour lui que sa taille. Comment peux-tu avoir l’air aussi paisible dans une situation pareille ?

Je pris une profonde inspiration et commençai à gravir les marches.

Chaque pas faisait jaillir une nouvelle vague de sueur.

— Oh merde…

Je manquai trébucher mais retrouvai mon équilibre au dernier moment. Ça aurait été catastrophique. Nous aurions dévalé les escaliers tous les deux, Arwin écrasée sous moi.

— Ne la fais pas tomber.

Une voix venait d’en bas. Je tournai la tête. Une femme blonde était accoudée à une marche, le regard levé vers nous.

— Salut, Fiona.

Sa présence ne me surprit même pas. Au contraire, comprendre qui elle était expliquait enfin pourquoi elle se trouvait ici.

— C’est toi qui nous as sauvés tout à l’heure.

C’était elle qui avait aidé Arwin.

— C’est plutôt moi qui devrais te remercier d’avoir protégé Arwin.

— Pas de quoi me remercier.

Je la regardai.

— Alors quoi ? Tu as emprunté le nom de Fiona à cette célèbre noble du passé ? Ou je devrais simplement t’appeler Janet ?

C’était l’amie d’Arwin et ancienne membre d’Aegis. La courageuse chevalière qui avait péri dans le donjon après avoir été à moitié dévorée par un lindworm. Janet esquissa un sourire amer avant de lever les yeux au ciel.

— Donc tu avais compris.

— Plus ou moins.

Il y avait eu des indices. Tout le monde savait en ville que j’étais l’homme entretenu d’Arwin. Le premier aventurier venu l’apprenait dans la journée.
Seule une personne absente depuis plus d’un an pouvait l’ignorer.

Janet avait été dévorée avant notre rencontre. Les âmes mortes dans le donjon ne rejoignaient pas l’au-delà. Elles y restaient prisonnières, condamnées à errer. Il semblait qu’elle ait subi le même sort. Si elle n’était pas devenue un outil du donjon comme Virgil et les autres, c’était grâce au pouvoir de la bague qu’elle portait. Elle n’avait pas pu la sauver de la mort, mais au moins son âme n’avait pas été souillée.

— Je me suis dit que ça poserait problème si j’utilisais mon vrai nom. Alors j’ai emprunté celui de mon arrière-grand-mère.

— C’est la Ruée qui t’a permis de revenir à la surface ?

Janet hocha lentement la tête tout en frottant l’annulaire de sa main gauche.

— Pendant tout ce temps, mon esprit était comme plongé dans le brouillard… comme un rêve. Mais au moment où je t’ai vu porter Arwin… tout est redevenu clair.

Et maintenant encore.

— Je savais que j’étais morte… mais je n’ai pas pu m’empêcher d’être curieuse. Alors malgré moi, je t’ai suivi jusqu’à la surface.

Donc elle me hantait réellement. Était-ce pour ça que Cecilia avait parlé de Janet de manière aussi étrange ? Avait-elle compris qu’elle était devenue un fantôme ?

— Tu aurais quand même pu me dire la vérité.

— Je n’étais pas totalement certaine que tu sois digne de confiance. Et puis… ce n’était pas facile non plus. À cause de lui, je ne pouvais ni quitter la ville ni parler à ma guise. Si je relâchais ma concentration une seule seconde, mon esprit risquait d’être emporté ailleurs.

Donc les manipulations de Levi sur la Ruée limitaient aussi les mouvements de Janet.

— Et quand la Ruée t’a permis de récupérer un corps, tu es venue nous aider.

Je jetai un regard à Arwin.

— Je la réveille ?

— Laisse-la dormir.

Janet secoua la tête.

— Sinon, elle va encore finir par se blesser.

— …Pas faux.

Si Arwin apprenait que l’âme de son amie errait toujours dans le donjon, elle ferait tout pour le conquérir définitivement.

— Bon… il est temps pour moi d’y aller.

Le corps de Janet commençait déjà à se dissiper. Elle allait redevenir un fantôme. Condamnée à errer éternellement dans les profondeurs jusqu’au jour où le Millénaire du Soleil de Minuit serait vaincu.

— Remonte vite. Les monstres vont revenir.

Son regard glissa vers Arwin dans mon dos.

— Prends soin d’elle à ma place.

Puis Janet disparut à nouveau dans les ténèbres du donjon. Je hochai doucement la tête face à l’obscurité avant de reprendre notre ascension.

Je ne savais plus combien d’étages nous avions gravis. Mon endurance aurait dû être épuisée depuis longtemps. Arwin dormait toujours. Le décor autour de nous me semblait familier. Était-ce l’endroit où les gargouilles nous avaient attaqués la dernière fois ?

Ralph l’imbécile s’était laissé emporter et avait failli mourir. Le souvenir me tira un rire fatigué. Mauvaise idée. Ça me donna aussitôt le vertige. Chaque respiration soulevait douloureusement mes épaules. Ma vue devenait trouble.

À ce stade, ma vie était probablement réellement en danger.

L’épuisement que je ressentais n’avait rien à voir avec celui de la dernière fois. J’étais déjà à bout avant même de commencer cette remontée. Maintenant, mon cerveau commençait à décrocher. J’étais tellement fatigué que je pouvais littéralement sentir mon intelligence diminuer.

Le sixième étage.

Je m’en souvenais maintenant. Nous étions à mi-chemin. Si je ne me dépêchais pas, les gargouilles reviendraient m’ouvrir le crâne. Encore un escalier.

Cinquième étage.

Pas le quatrième. Pas le sixième. Cinquième. Marche après marche. Je continuai à monter comme un idiot vidé de toute pensée. Réfléchir consommait de l’énergie. Le pire, c’était que même réaliser ça demandait de réfléchir. Et toutes ces pensées inutiles finirent par me rattraper.

Je glissai.

Peut-être qu’une marche était humide. L’instant d’après, je basculai en arrière, entraîné par le poids d’Arwin. Je compris immédiatement que c’était mauvais. Mais je n’avais plus la force, ni physique ni mentale, de retrouver mon équilibre.

La gravité m’emporta. J’allais écraser Arwin sous moi. Au minimum, je devais nous retourner pour qu’elle ne se retrouve pas dessous…

Une silhouette noire traversa alors mon champ de vision. Et brusquement, ma chute s’arrêta. Je restai suspendu dans une position instable tandis que quelqu’un poussait un soupir de soulagement derrière moi.

— On est arrivés à temps, dit Noelle.

Je levai les yeux. Ralph se trouvait plus haut dans l’escalier, agrippant mon bras de sa main gauche.

— Qu’est-ce que vous foutez ?

— À ton avis ? On dirait que je fais faire un tour de poney à quelqu’un ?

Avec Noelle qui poussait derrière et Ralph qui me tirait devant, je parvins finalement à remonter.

— Oh, finalement c’était facile.

— Arrête tes conneries et avance, grogna Ralph.

— Vous êtes venus chercher Arwin ?

— Toi aussi.

— Awww, merci.

Je me mis à rire malgré moi.

— Dépêchons-nous, prévint Noelle. — Avant qu’on croise des monstres.

Ralph ouvrit la marche tout en se retournant sans cesse.

— La princesse est…?

— Elle va bien.

— Et ce truc qu’elle a utilisé…

— Une sorte de pouvoir spécial transmis par la famille royale, apparemment. Tu te souviens de la boîte qu’on a rapportée de Mactarode ? C’était là-dedans.

Je mentais naturellement. Quand Arwin se réveillerait, il faudrait accorder nos versions. Et c’était à usage unique. Si elle essaie encore dans le donjon, rien ne garantissait qu’elle en reviendrait saine et sauve. Je préférerais encore mourir plutôt que de la voir devenir l’esclave de ce Dieu Soleil à gerber.

Ralph hocha gravement la tête. Je sentis que Noelle faisait de même.

— T’es sûr que t’es pas crevé ? Tu veux qu’on échange ?

— Certainement pas.

— Ouais, j’m’en doutais.

Il baissa les yeux vers le sol. On aurait presque dit de la déception. Ce petit pervers voulait juste profiter du contact intégral avec Arwin.

— Courage. On y est presque, dit Noelle.

Je levai les yeux. Au loin, une faible lumière était visible. D’une manière ou d’une autre, nous étions revenus jusqu’au premier étage. Nous étions entrés dans le donjon en soirée… il devait être largement passé minuit à présent.

— Matthew.

Elle tapota doucement mon épaule. Je tournai la tête vers elle avec un sourire.

— Tu veux un bisou pour te réveiller ?

— Repose-moi simplement.

Arwin descendit de mon dos. Ses jambes vacillaient encore un peu, mais au moins, elle semblait avoir retrouvé ses esprits.

— Je vous suis reconnaissante à tous les deux également.

— Oh, non, nous on n’a rien…

— On a juste fait ce que n’importe qui aurait fait, répondit Ralph, qui eut même l’audace de rougir.

Les escaliers se trouvaient juste devant nous.

Il suffisait de les gravir pour retrouver enfin la surface.

— Sortons d’ici. On est toujours dans le donjon, et tout peut arriver, déclara Ralph en prenant la tête tout en surveillant les alentours.

Il croyait avoir l’air prudent, alors qu’il avait surtout l’air ridicule… mais dans un endroit pareil, la vigilance restait une qualité digne d’éloges.

Noelle remonta la première. Et lorsque Arwin atteignit enfin la surface, une immense clameur éclata. À l’extérieur, une foule gigantesque attendait son retour. Les sœurs Maretto étaient là, ainsi que les autres aventuriers, Dez et Nicholas compris.

Tous savaient parfaitement qui avait arrêté la Ruée.

Tandis qu’Arwin restait figée sur place, abasourdie, je pris discrètement mes distances avant de murmurer par-dessus l’épaule de Noelle :

— Je rentre avant vous. Toi et Ralph, vous êtes chargés de la ramener. Compris ?

— Hein ? Mais…

Je laissai Arwin derrière moi, noyée sous les cris d’admiration et de gratitude, me glissai à travers la foule puis quittai les lieux. Dans une scène aussi lumineuse et joyeuse, la dernière chose que les gens avaient envie de voir était un homme entretenu louche et mal famé dans mon genre.

La nuit était calme. Silencieuse.

Aucune lumière ne brillait aux fenêtres des maisons. Les habitants évacués n’étaient probablement pas encore revenus. Ou alors ils étaient simplement trop terrifiés pour sortir de chez eux. Heureusement, les étoiles suffisaient à éclairer mon chemin.

J’étais épuisé au-delà du raisonnable… et pourtant, pour une raison étrange, je me sentais heureux. Sans doute parce que j’avais vu Arwin recevoir enfin l’attention et l’estime qu’elle méritait. Plus que n’importe qui, elle s’était battue jusqu’au dernier instant pour sauver cette ville. S’il y avait bien une personne méritant d’être accueillie en héroïne, c’était elle.

— Oups.

Quand je repris mes esprits, je me trouvais devant notre maison calcinée.

Ah.

J’avais marché machinalement jusqu’ici sans même réfléchir, reprenant l’ancien chemin du retour comme avant. Je n’étais pas revenu depuis notre retour en ville… et l’endroit avait encore empiré. Les planches du sol et les piliers ayant le mieux résisté à l’incendie avaient déjà été récupérés et emportés. La bâtisse donnait l’impression qu’une simple rafale suffirait à la faire s’effondrer entièrement.

À ce stade, il serait plus simple de tout reconstruire depuis le début. La Ruée était terminée, alors les réparations devraient commencer rapidement. Si nous demandions à la connaissance de Dez, nous pourrions probablement faire bâtir une maison plus solide cette fois.

Ça coûterait davantage… mais on trouverait bien une solution. Soudain, une douleur fulgurante me traversa le flanc. Quelqu’un venait de me percuter. Surpris et agacé, je tournai la tête… pour voir un homme encapuchonné vêtu de noir enfoncer une dague dans mon côté.

Par pur réflexe, je balayai l’air du bras et rabattis sa capuche.

Et je restai figé. Son visage et ses mains étaient couverts de bandages. Seuls les contours de ses yeux laissaient apparaître d’horribles cicatrices de brûlures. On aurait dit un cadavre sorti de sa tombe. Mais ce regard haineux… je le reconnaissais.

Reggie.

Ancien membre de Tri-Hydra. Il était vivant ?

— T’es fan de moi ou quoi ?

— Oui. Et si ça signifie t’entraîner en enfer avec moi, alors je tuerai avec plaisir.

Une seconde plus tard, la douleur me frappa enfin de plein fouet. Je tombai à genoux tandis que la dague ressortait de mon flanc. Le sang jaillit aussitôt, imbibant ma chemise. Tout mon corps me faisait déjà souffrir, rongé par l’épuisement musculaire, mais cette blessure réveilla une nouvelle vague de douleur brûlante.

Je n’arrivais même plus à savoir ce qui me faisait mal exactement. J’avais l’impression de devenir idiot.

Je le suis déjà ? Quelle insolence.

Je m’attendais à ce qu’il enchaîne immédiatement. Mais Reggie s’effondra soudain à quatre pattes avant de cracher une violente quinte de toux.

Je trouvais déjà absurde qu’il soit encore vivant… mais il était loin d’être en bonne santé. À vrai dire, il ne lui restait probablement plus longtemps à vivre. Même la magie ne pouvait plus guérir les blessures qu’il portait. Et malgré ça, il avait choisi de consacrer ses derniers instants à se venger d’Arwin et moi.

Quel gâchis.

— T’es sûr que tu veux pas plutôt appeler un guérisseur ?

— Pas avant de t’avoir tué.

Reggie essuya le sang noirâtre coulant de sa bouche avant de relever sa dague.

Je n’avais ni la force ni la volonté de me battre. Alors je me mis simplement à ramper pour sauver ma peau.

— Au feu ! Hé ! Il y a le feu !

J’essayai de hurler de toutes mes forces… mais dans l’état où j’étais, seul un minuscule pet de voix sortit de ma gorge. Ça devait probablement puer aussi.

— Inutile de perdre ton temps ! Tous les habitants du quartier se sont enfuis ! Il ne reste plus personne !

Notre choix de vivre dans un quartier plus luxueux, et donc supposément plus sûr, se retournait magnifiquement contre nous. Je continuai de ramper à quatre pattes, incapable de me relever.

Reggie avançait derrière moi de la même manière.

On ressemblait à deux bébés essayant de se poursuivre… sauf que ces bébés étaient deux adultes couverts de sang engagés dans un combat à mort.

Rien d’adorable là-dedans. Dans une course, celui qui gagnait était celui qui avait le plus de vitesse et d’endurance.

Reggie était gravement blessé lui aussi.

Mais contrairement à moi, il n’avait pas à subir les malédictions de ce vaurien de Dieu Soleil, ni à combattre des prêtres monstrueux, ni à porter une princesse chevalier sur treize étages de couloirs infernaux.

Autrement dit… mon réservoir était déjà vide.

La main de Reggie attrapa ma cheville. Je lui assénai plusieurs coups de pied au visage et aux bras avec mon autre jambe, mais il ne broncha même pas.

Comme j’étais déjà au sol, mes coups manquaient totalement de puissance. Et surtout… la rage qui l’animait semblait avoir annihilé toute sensation de douleur.

En parlant de douleur, une douleur atroce traversa soudainement ma cheville. Reggie venait de la transpercer avec sa dague, me clouant littéralement au sol.

— Maintenant, tu ne peux plus fuir.

Il se releva péniblement avec un sourire triomphant. On aurait dit un serpent s’apprêtant à dévorer un rat.

— Abandonne et accepte enfin ta mort.

— Nan.

Je me repoussai vers l’arrière à l’aide de mes mains, glissant lamentablement sur le sol.

Le soleil temporaire avait définitivement rendu l’âme. J’étais tellement épuisé que même ma technique consistant à avancer uniquement par pure obstination ne fonctionnait plus. Mais malgré tout… je refusais d’abandonner.

Surtout face à un type comme lui. Je me foutais d’être couvert de suie et de boue. Je lutterais jusqu’à la dernière seconde.

Devant moi se dressait l’un des rares piliers encore debout de la maison.

Derrière moi se tenait Reggie, couvert de sang et de bandages, sa dague levée.

Objectivement parlant… j’étais foutu.

— Ne t’inquiète pas. J’enverrai cette Princesse Chevalier te rejoindre juste après.

Il leva lentement sa lame.

— Adieu, grande gueule. Cette fois, c’est terminé !

— Pour moi… ou pour toi ?

Juste avant que la pointe de la dague de Reggie ne me transperce la poitrine, je me tordis légèrement. Juste assez.

Le souffle se bloqua dans mes poumons. À la douleur, je compris qu’il n’avait pas touché mon cœur.

En même temps, j’agrippai son bras avant de me jeter violemment en arrière. Mon dos heurta brutalement le sol.  Autour de nous, les piliers commencèrent à craquer.

Reggie avait été tellement obsédé par l’idée de me poursuivre qu’il n’avait même pas remarqué qu’après l’incendie et le pillage de la maison… le pilier que je venais de briser était celui qui soutenait toute la structure.

Que se passe-t-il lorsqu’un bâtiment déjà fragilisé perd soudain son pilier porteur ? La réponse était simple.

Reggie leva stupidement les yeux avec un grognement. Même affaiblis par le feu, les poutres et les piliers formant l’ossature de la maison restaient plus lourds qu’un homme. Et plusieurs d’entre eux tombaient droit sur sa tête.

Le toit aussi. Et les murs. Ça allait faire mal. Très mal.

Et s’il se retrouvait coincé dessous… il ne pourrait plus bouger.

L’idée d’avoir cet idiot comme compagnon de voyage jusque dans l’au-delà me déplaisait profondément… mais ainsi allait la vie.

— On se voit en enfer, bébé.

La maison commença à s’effondrer sur nous.

Pris de panique, Reggie tenta de s’enfuir. Les poutres cédèrent. Les piliers s’abattirent. Les murs et les planches du sol se mirent à pleuvoir autour de nous dans un immense nuage de poussière.

Je fermai les yeux.

Étrangement… aucune douleur ne vint. Je crus un instant être mort. Mais aucun ange ne vint m’accueillir.

Finalement, je rouvris lentement les yeux. Tout autour de moi n’était plus qu’un amas de gravats et de bois brisé. Pourtant… pas une seule poutre ne m’était tombée dessus. Pas même une écharde. L’angle de chute des piliers avait probablement joué en ma faveur.

C’était presque comme si les débris avaient formé un dôme improvisé autour de moi. Reggie, lui, était enseveli sous plusieurs poutres. Son crâne était ouvert. Sa langue pendait hors de sa bouche et ses yeux regardaient dans le vide. Ses pupilles étaient dilatées. Aucun doute possible : il était mort.

Sa chance venait enfin de l’abandonner.

Je réussis tant bien que mal à ramper à travers une ouverture entre les gravats. À peine avais-je réussi à sortir que le reste de la maison s’effondra complètement derrière moi. Il aurait été tentant de dire que j’avais simplement eu de la chance…

Mais dans ma vie, les choses ne se passaient jamais aussi bien sans raison. Chaque bonne chose qui m’arrivait cachait forcément quelque chose derrière.

Et effectivement…

Dans la poche de mon pantalon se trouvait une bague sertie d’une pierre bleue. Le trésor de la famille royale de Mactarode. Cette relique était censée protéger son porteur des catastrophes et du malheur. Arwin était censée l’avoir sur elle.

Alors pourquoi se retrouvait-elle dans ma poche ?

L’explication logique aurait été qu’elle ait glissé pendant que je la portais sur mon dos. Mais j’avais le sentiment qu’il y avait une autre raison cette fois. C’était un cadeau de son ancienne propriétaire.

Apparemment… l’amie de la Princesse Chevalier avait décidé de me laisser un peu de chance. Malheureusement, la bague était trop petite pour entrer à l’un de mes doigts.

Je souris.

Et au même instant, je sentis mes dernières forces m’abandonner. C’était tout ce que je pouvais encore faire.

Je me laissai tomber au sol… puis m’écroulai complètement.

J’avais besoin de dormir.

— Matthew !

À travers ma conscience vacillante, j’entendis la voix d’Arwin.

Je crus d’abord rêver. Mais c’était bien réel.

Elle accourut immédiatement vers moi et m’aida à me redresser.

— Matthew ! Est-ce que ça va ?! Hé !

— Je vais parfaitement bien, comme tu peux le voir. Grande forme.

Sans répondre, elle pressa un morceau de tissu contre mon flanc avant de l’enrouler autour de ma blessure. C’était apparemment sa manière de me soigner.

Je doutais sincèrement que ça serve à grand-chose…

…Mais je la laissai faire.

De toute façon, même si j’avais voulu l’arrêter, je n’en aurais pas eu la force. Tout ce que je voulais désormais…

…C’était dormir.

— Pourquoi tu es venue ? demandai-je.

Elle aurait dû se trouver sur une estrade à recevoir une médaille pour avoir sauvé la ville. Ou dans une grande salle de banquet entourée d’habitants reconnaissants.

— Je suis venue te chercher.

Elle ressemblait à une mère épuisée qui venait enfin de retrouver son enfant disparu après l’avoir cherché partout.

— J’avais le sentiment que tu partirais encore traîner quelque part. Tu n’étais pas chez Dez… alors l’endroit suivant auquel j’ai pensé, c’était ici.

Quelle mère poule.

Je levai lentement la main jusqu’au visage d’Arwin.

— Je ne vais nulle part.

J’avais juste besoin de me reposer un peu.

La douleur commençait déjà à s’estomper, ce qui rendait les choses bien plus supportables.

— Ne meurs pas, Matthew !

Je ne vais pas mourir, dis-je.

Ou peut-être que je l’avais seulement pensé. Je n’en étais plus vraiment certain.

Mes yeux se fermèrent lentement.

 

 

Si le dernier visage qu’il voyait était celui d’Arwin… alors ce n’était pas une si mauvaise façon de partir.

Puis sa conscience sombra profondément dans les ténèbres

 

 

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