THE KEPT MAN t4 - CHAPITRE 8
La Princesse Chevalier et son homme entretenu
—————————————-
Traduction : Raitei
—————————————
— Tu vois ? Je t’avais dit que j’allais bien, lançai-je en riant.
Trois jours s’étaient écoulés, et j’étais au lit.
Ils n’auraient pas dû sous-estimer la formidable vitalité du grand Matthew. Si une simple blessure au flanc suffisait à me tuer, j’aurais eu bien moins de problèmes à me faire. J’avais simplement perdu toutes mes forces à cause de l’épuisement et de la perte de sang. L’attaque n’avait touché aucun organe vital, alors après une journée entière à dormir, mes forces étaient revenues et la plaie avait commencé à se refermer. Avec suffisamment de nourriture, je récupérerais tout le sang perdu.
— C’est ta faute si tu t’es montré aussi trompeur, bouda Arwin depuis le bord du lit.
Ses yeux étaient rouges.
— Tu es restée à veiller à mon chevet tout ce temps ?
— Ça te plairait bien de le savoir ?!
— J’ai cru entendre une voix me murmurer des mots doux à l’oreille. Des trucs du genre : « Ne meurs pas », ou encore : « Tu es ma précieuse corde de survie. »
— Tais-toi. Arrête de parler, grogna-t-elle avant de me pincer le bras.
— Aïe.
— Tu aurais mieux fait de mourir là-bas.
— Arrête, arrête, ça va se remettre à saigner.
Qui frappe un homme en plein sur sa blessure, exactement à l’endroit où il s’est fait poignarder ?
C’est ridicule.
Une fois satisfaite du nombre de coups qu’elle m’avait infligés, Arwin me colla brusquement un bol de soupe sous le nez. De gros morceaux violets y flottaient.
— Tiens, c’est ton plat préféré.
— Tu sais que je n’aime pas vraiment les aubergines…
— Si tu en laisses une seule, tu vas avoir de sérieux problèmes.
Pas besoin de menacer un malade cloué au lit, tu sais.
— Merci, je vais manger avec plaisir, répondis-je avec un sourire crispé avant d’en avaler une gorgée. — Ce n’était pas mauvais. Tu transmettras mes remerciements à la femme de Dez.
La femme et le fils de Dez avaient quitté la ville pendant la catastrophe, mais durant mon sommeil, ils étaient revenus.
— …Pourquoi pars-tu du principe que c’est elle qui l’a préparée ?
— C’est bien trop bon pour que ce soit toi qui l’aies faite.
Si Arwin avait préparé cette soupe, les aubergines auraient été crues. Ou peut-être carrément entières.
— Tu veux goûter pour voir ?
— Non.
— Allez, ne sois pas timide, dis-je en récupérant le plus gros morceau d’aubergine avec ma cuillère pour le lui tendre.
Arwin détourna aussitôt le visage.
On frappa alors à la porte du rez-de-chaussée.
— J’y vais, dit Arwin.
— Laisse Dez s’en occuper.
— Il est sorti faire des courses avec sa femme et son fils.
Elle dévala pratiquement les escaliers pour s’enfuir. Vraiment pas digne d’une dame.
— Fais attention, d’accord ?
Il y avait toujours la possibilité qu’un autre agresseur se présente. Je me levai donc pour la suivre. Ma blessure me faisait encore souffrir, mais je pouvais supporter ça.
— Bonjour.
Noelle se tenait devant la porte. Et Ralph aussi.
— Pourquoi vous êtes là si tôt ?
Noelle jeta un regard gêné derrière elle en guise d’explication.
Deux autres personnes se tenaient derrière Ralph. Les sœurs Maretto.
Nous les conduisîmes dans la salle à manger, où Cecilia et Beatrice s’assirent en face d’Arwin. Ralph et Noelle restèrent derrière elle. Comme j’étais blessé, j’eus le droit de prendre place aux côtés de la princesse chevalier.
Cette situation s’était déjà produite auparavant. La dernière fois, cela avait presque dégénéré en bagarre. Évidemment, nous nous connaissions désormais un peu mieux. Du moins, les Maretto n’étaient pas venues chercher du sang.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda Arwin.
— Ne nous regarde pas comme ça. Ça pourrait aussi vous être bénéfique.
Beatrice fit tournoyer son petit bâton avec un sourire.
— Ça vous dirait de faire équipe avec nous ?
Noelle et Ralph protestèrent aussitôt, mais Arwin se contenta de froncer les sourcils.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Exactement ce que ça signifie. Il n’y a aucun sous-entendu, répondit Cecilia en reprenant les explications. — Le donjon va bientôt rouvrir. Une foule de nouveaux aventuriers va s’y engouffrer quand ce sera le cas. C’est notre meilleure occasion.
Après le reflux de la Ruée, les créatures apparaissant dans le donjon devenaient plus faibles, et surtout moins nombreuses. C’était énorme.
Il devenait possible d’avancer plus profondément avec moins de résistance.
— C’est exagéré.
— Je n’exagère pas, gamin, et je ne bluffe pas non plus, répliqua sèchement Cecilia à Ralph. — Pour un aventurier, ce donjon est la dernière frontière.
Il y aurait encore des aventuriers même après la conquête du Millénaire du Soleil de Minuit. Il resterait des monstres à abattre, des clients à protéger, ainsi que des minerais et des plantes rares à récolter. Mais ces travaux ne différeraient guère de ceux d’un simple mercenaire. Toutes les ruines antiques avaient déjà été vidées de leurs trésors depuis longtemps, et aucun nouveau site n’avait été découvert depuis des décennies.
L’époque où les aventuriers rêvaient de gloire et de richesses touchait à sa fin.
— Mais nous aussi, nous avons perdu des compagnons récemment, et nous ne sommes pas prêts à replonger immédiatement dans le donjon.
— C’est justement pour ça que je pense que vous devriez faire équipe avec nous. Ça arrangerait tout le monde, à mon avis, ajouta nonchalamment la cadette en croisant les mains derrière sa tête.
Les jumelles Maretto étaient des aventurières cinq étoiles et de véritables combattantes. En tant que mages, elles avaient besoin de guerriers capables de tenir la ligne de front pour elles. Aegis, de son côté, comptait une princesse chevalier, une apprentie combattante encore immature, ainsi qu’un éclaireur, mais aucun véritable mage ni guérisseur pour l’arrière-garde.
Ce n’était donc pas une mauvaise idée, dans la mesure où cela permettrait de compenser les faiblesses de chacun.
— Il me semble avoir déjà refusé cette proposition une fois.
— À l’époque, on parlait d’une alliance. C’est différent. Bea et moi allons rejoindre Aegis. Tu ne devrais pas avoir de raison de t’y opposer.
Même Arwin en resta un instant décontenancée.
— Et bien sûr, c’est toi qui resteras leader. Qu’en dis-tu ?
Elle ne répondit pas. Elle peinait à trouver quoi dire.
Je brisai alors le silence :
— Et ça te convient aussi, Petite Sœur ?
L’objectif de Beatrice, leur objectif à toutes les deux, était de gagner en renommée en conquérant le donjon.
— Disons que je suis une personne extrêmement généreuse. Je suis prête à vous laisser la gloire.
Elle avait donc choisi une approche plus pragmatique pour atteindre son but.
— Évidemment, si tu te montres incapable, je finirai de toute façon par prendre ta place de chef, poursuivit-elle en pointant son petit bâton vers Arwin, comme pour la provoquer.
Difficile de savoir si elles étaient dignes de confiance ou non. Mais une chose était certaine : elles auraient un impact considérable sur le groupe.
— …Très bien, accepta Arwin. — Mais tout ce qu’on gagnera sera partagé équitablement. Je ne céderai pas sur ce point.
— D’accord. On discutera plus tard des détails de ce genre, répondit Beatrice sans rien affirmer de manière définitive.
Très habile de sa part.
— On dirait donc que vous êtes parvenus à un accord, déclara une voix tandis que quelqu’un entrait dans la salle à manger.
— Doc, tu vas finir par me faire faire une crise cardiaque.
— Vraiment ? répondit Nicholas avec un sourire en coin avant de prendre place au bout de la table, entre Arwin et les deux sœurs.
— Et pourquoi t’es là, au juste ?
— Pour la même raison que ces demoiselles, répondit Nicholas. — Moi aussi, je vais rejoindre Aegis. Je suis venu me présenter officiellement au groupe.
— Hein ?! m’étranglai-je.
Évidemment, le fait qu’il rejoigne le groupe me surprenait, mais ce n’était pas tout. Nicholas ne demandait pas la permission : il l’annonçait comme un fait établi. Autrement dit, sa présence dans le groupe avait déjà été acceptée.
— On ne m’en a pas parlé.
— J’allais te le dire, répondit sans la moindre gêne la princesse chevalier. Il est largement digne d’occuper ce poste, et c’est quelqu’un de confiance.
Je jetai un regard derrière moi et vis Noelle et Ralph acquiescer tous les deux. Ralph semblait légèrement contrarié, mais Noelle paraissait surtout soulagée.
Moins d’éléments imprévisibles à gérer pour elle, j’imagine.
Je saisis Nicholas par le bras avant de l’entraîner hors de la pièce.
— Qu’est-ce qui te prend ? Tu n’étais pas censé chercher un antidote au Release ?
— Bien sûr. C’est également très important, répondit-il calmement en retirant ma main de son bras. — Mais tant que l’objectif du Dieu Soleil se trouve dans le donjon, j’aimerais le voir de mes propres yeux.
— Mais…
S’il arrivait quoi que ce soit à Nicholas, il ne resterait plus personne capable de créer cet antidote pour nous.
— Le problème, c’est que les recherches sur l’antidote sont actuellement à l’arrêt faute de fonds. J’ai déjà essayé tous les matériaux facilement accessibles. S’il existe quelque chose d’autre à proximité qui puisse fonctionner, ce sera dans le donjon. Et puis, on peut y gagner beaucoup d’argent.
Les profondeurs du donjon étaient un véritable paradis dans ce domaine. On y trouvait des plantes inconnues ainsi que des monstres probablement considérés comme éteints. Et surtout, le Dieu Soleil ne pouvait pas y exercer son pouvoir. D’une certaine manière, c’était même plus sûr là-dessous. J’étais encore prêt à protester, mais Nicholas ajouta à voix basse :
— Et si elle présente la moindre anomalie dans le donjon, je serai là pour intervenir.
— …
Puisque je ne pouvais pas y descendre moi-même, avoir un membre du groupe au courant de toute la situation d’Arwin serait effectivement d’une aide précieuse. Impossible de le nier.
— Alors, je peux ?
— Très bien, très bien, lâchai-je sèchement en me tirant les cheveux.
Ce vieux saint homme est étonnamment têtu.
— Mais je préfère être clair : je ne t’ai toujours pas pardonné les idées que tu as mises dans la tête d’Arwin.
Les conseils indésirables de ce faux prêtre étaient précisément ce qui l’avait poussée à accomplir une folie aussi suicidaire. Je devrais le tuer sur-le-champ.
— Eh bien, je suis désolé pour cela. Je serai plus prudent à l’avenir, répondit-il avec le plus grand calme, sans sembler le moins du monde intimidé.
Certains aventuriers se seraient pissés dessus face à ce genre de menace. Soit il était incroyablement courageux, soit complètement insensible. Le problème, c’était qu’il était impossible de savoir lequel des deux.
Ce vieil homme refusait obstinément de laisser quiconque lire en lui. Nous retournâmes dans la salle à manger, où Beatrice observait Nicholas avec scepticisme, la joue appuyée contre son poing.
— T’as l’air plutôt vieux. T’es sûr de pouvoir suivre ?
— Je ne suis peut-être plus aussi jeune que vous tous, mais j’ai suffisamment d’expérience pour compenser, répondit-il avec un sourire.
Une réponse particulièrement habile. Il était bien, bien plus âgé qu’il n’en avait l’air.
— Bon, très bien. Tu as l’air de savoir ce que tu fais. Ça me va, déclara Beatrice, l’acceptant dans le groupe comme si elle en avait toujours fait partie.
— Et si tu tentes quoi que ce soit avec Bea, je te tue, ajouta sa grande sœur en lui lançant un regard meurtrier.
— Vous n’avez rien à craindre de moi, répondit-il avec aisance, laissant la menace glisser sur lui.
Ce type était un professionnel. Le groupe était donc désormais au complet. Arwin comme chef, Ralph en pseudo-guerrier, Noelle comme éclaireuse, Cecilia et Beatrice comme mages, et Nicholas comme guérisseur.
Voilà le nouvel Aegis.
— Dans ce cas, pourquoi ne pas célébrer notre nouvelle amitié autour d’un verre ? proposa Beatrice d’un ton séduisant.
— Il est encore matin, rétorqua Ralph.
Quel idiot.
— Mais ce n’est pas justement meilleur quand les autres sont occupés à travailler ?
Oui ! Exactement.
Elle et moi étions parfaitement sur la même longueur d’onde sur ce sujet.
— Je vais passer mon tour, déclara Arwin en attrapant ma main sans se lever. — J’ai un blessé dont je dois m’occuper. Ce sera pour une autre fois.
— Vous l’avez entendue, ajoutai-je.
Apparemment, elle tenait vraiment à me faire manger cette soupe aux aubergines.
— Quel dommage. J’espère qu’on pourra arranger ça plus tard, dit Beatrice en se levant.
— Alors scellons ça d’une poignée de main, proposa Arwin en se relevant à son tour et en tendant la main.
Mais au lieu de la serrer, Beatrice s’approcha, avant de déposer ses lèvres sur la joue d’Arwin. Toute la pièce se figea.
— Viens me voir si tu te lasses un jour de ton petit homme entretenu. Je t’offrirai de doux rêves, souffla-t-elle avec un sourire envoûtant avant de tourner les talons et de quitter la pièce.
Une fois la porte refermée, je me tournai vers Cecilia.
— Elle aime aussi les femmes ?
— Les deux.
— Oh. Je vois.
Ambidextre en amour, donc.
— Mais moi, je ne m’intéresse qu’aux hommes, déclara Cecilia en me lançant un regard particulièrement appuyé que je fis mine de ne pas remarquer.
Rien de bon ne sortirait d’une implication de ce genre. Surtout en présence de la princesse chevalier. Le lendemain, le maître de guilde et le seigneur de Ruée annoncèrent officiellement la fin de la Ruée.
Quelques jours plus tard, une cérémonie commémorative de grande ampleur fut organisée. La ville avait subi d’importants dégâts, mais les réparations avançaient peu à peu un peu partout. Les morts ne reviendraient pas, mais les vivants pouvaient encore avancer. C’était ainsi que le monde avait progressé jusqu’à aujourd’hui, et c’était ce que nous ferions nous aussi, voilà tout.
Quelques jours plus tard encore, le Millénaire du Soleil de Minuit fut rouvert aux aventuriers. Dès l’aube, ils se rassemblèrent devant les portes réparées à la hâte, impatients de retourner à l’intérieur pour y faire fortune. Nick et son groupe, Argo, étaient présents, avec un remplaçant pour le membre qu’ils avaient perdu.
En revanche, aucune trace de Chrysaor. Le groupe s’était dissous après la mort de Rex, leur chef, durant la Ruée. Il avait de l’argent, alors ils avaient pu lui offrir une tombe privée. J’avais prévu d’aller boire un verre pour lui un de ces jours. Bon, ce serait probablement une bouteille bon marché car impossible de gaspiller de l’alcool de qualité.
Certains avaient donc disparu. Mais d’autres venaient tout juste d’arriver. Des aventuriers venus d’autres villes affluaient déjà, parmi lesquels de nombreux visages inconnus. Et bien sûr, à la tête du groupe se tenaient Arwin et la nouvelle formation d’Aegis.
Une foule s’était rassemblée autour d’eux pour les observer. Tous voulaient assister au départ d’Arwin, l’héroïne de la ville. Depuis la foule, je l’observais attentivement. Elle paraissait clairement raide à cause de la nervosité. Probablement à cause d’une seule question qui occupait son esprit. Son Syndrome du Donjon avait-il réellement disparu ?
La dernière fois qu’elle y était entrée, elle se trouvait sous cette forme étrange, mais cela faisait plus d’un mois qu’elle n’avait pas pénétré dans le donjon sous son apparence normale.
Pas depuis les premiers signes de la Ruée, lorsqu’elle avait perdu trois compagnons et avait elle-même failli mourir. Si l’horreur de ces souvenirs refaisait surface, elle devrait de nouveau affronter cette maladie du donjon. Et cette fois, sa réputation s’effondrerait véritablement. Je lui avais donné des bonbons, mais on n’était jamais trop prudent.
— Arwin ! appelai-je depuis la foule.
Elle se retourna aussitôt. Au même moment, une immense clameur éclata parmi les spectateurs. Les employés de la Guilde s’étaient rassemblés. Il était temps d’ouvrir les portes.
L’excitation qui parcourait la foule était palpable. C’était tellement bruyant que j’en devenais presque sourd. Impossible qu’elle puisse m’entendre maintenant. Je n’eus donc d’autre choix que de former les mots avec mes lèvres, encore et encore.
Pendant un instant, elle prit un air suspicieux. Puis, soudain, elle sourit avant de me répondre silencieusement à son tour avec un « Va te faire foutre. ».
J’acquiesçai.
Les portes s’ouvrirent dans un grincement. Les aventuriers rugirent avant de se précipiter dans l’ouverture obscure, tous déterminés à être les premiers. Certains d’entre eux ne reviendraient probablement jamais. Ils avaient des familles, des proches, des parents, des enfants, qui pleureraient leur mort. C’était le métier qu’ils avaient choisi. Une fois l’agitation retombée, Aegis s’engouffra à son tour dans le donjon.
Le favori entre toujours en dernier.
Arwin avançait en tête, d’un pas lent, ample et résolu. Juste avant de franchir l’entrée, il me sembla la voir hésiter une fraction de seconde. Mais l’instant d’après, elle avait déjà passé le seuil et pénétré dans le donjon, disparaissant aussitôt dans les ténèbres sans même se retourner.
— Revenez vivants, murmurai-je à l’intention de personne avant de tourner les talons.
C’était le début du second acte pour Arwin la princesse chevalier et sa joyeuse bande de compagnons. Même si leur progression m’intriguait autant qu’elle m’inquiétait, j’avais désormais mes propres affaires à régler.
Une vive lumière jaillit au fond d’une ruelle.
Les hommes présents hésitèrent un instant, et j’en profitai pour leur enfoncer le crâne et leur écraser la gorge. L’un d’eux tenta de s’enfuir, mais je le saisis par la nuque avant de lui briser le cou. Une fois certain qu’ils étaient morts, je récupérai le soleil temporaire fissuré.
La fracture était apparue lorsque je l’avais lancé contre l’orbe noire. Je pouvais encore l’utiliser normalement, mais la fissure semblait s’aggraver peu à peu. Cela restait une relique sacrée, alors j’avais interrogé Nicholas, mais lui non plus ne savait pas comment la réparer.
Un jour, elle finirait sans doute par se briser complètement. Mais ce serait un problème pour plus tard. Je le rangeai dans ma poche avec plus de précaution que d’habitude avant de m’accroupir pour fouiller les poches des trois cadavres.
C’étaient tous des dealers, et j’y trouvai ce que je cherchais : de la Release.
Avec tous mes déplacements durant le mois écoulé, j’avais épuisé mes réserves. Quand Arwin reviendrait, elle aurait besoin d’une nouvelle dose de son « médicament » interdit : de la Release mélangée sous forme de bonbon dur. Tant que nous ne disposions pas d’un véritable antidote, je devais continuer à lui administrer la substance elle-même pour empêcher le manque.
Et cela signifiait régulièrement me salir les mains.
Je me voûtai en avançant pour paraître plus petit tandis que je quittais les lieux, essayant de rester hors de vue. Après avoir tourné plusieurs coins de rue afin de m’assurer que personne ne me suivait, je repris une démarche décontractée, comme s’il s’agissait d’une journée ordinaire.
Chez un marchand du marché, j’achetai un sachet de fèves salées.
Le soulagement me donnait faim.
J’ouvris le sachet avant d’en jeter une dans ma bouche. C’était un peu trop salé, mais ce n’était pas mauvais. Au loin, un cri retentit. Au départ, je crus que quelqu’un avait déjà découvert les corps, mais ce n’était qu’une simple bagarre.
— Génial… Et il fallait que ça arrive le jour de l’anniversaire de ma femme, grommela un garde en courant devant moi.
Toutes mes condoléances, mon vieux. Les types que j’avais tués avaient peut-être eux aussi une femme et des enfants. Je n’éprouvais aucune compassion car ils seraient morts tôt ou tard, même sans mon intervention.
Peut-être que ce sera mon tour un jour. Eux aujourd’hui, moi demain. Nous ne sommes pas du genre à mourir dans notre lit, chez nous, entourés d’une famille aimante. Nous avions choisi une vie qui excluait cette possibilité.
Ou peut-être était-ce elle qui nous avait choisis. Si quelqu’un devait être blâmé, alors il fallait regarder du côté des dieux. Surtout ce Dieu Soleil voleur de sous-vêtements. On pouvait lui faire porter la responsabilité de n’importe quoi.
— Oups.
Perdu dans mes pensées, je percutai quelqu’un et laissai tomber mon sachet de fèves salées. Je venais tout juste de l’ouvrir, et voilà que tout son contenu se répandait par terre.
— Sérieux…
Je venais de l’acheter !
Je me penchai pour commencer à ramasser les fèves tombées au sol, mais je me figeai presque aussitôt. Les fèves salées étaient alignées d’une manière anormalement nette et ordonnée. En réalité, elles formaient des lettres.
Bien joué. Tu as réussi la troisième épreuve.
— Hein ?! m’étranglai-je.
Même moi, je trouvais ma réaction stupide.
Mais je n’étais pas d’humeur à rire. Je balayai aussitôt les fèves d’un revers de main pour les disperser. La vue des légumineuses blanches s’envolant dans tous les sens me ramena à mes esprits.
C’était quoi, ça…?
J’hésitai avant de jeter un nouveau regard vers le sol, mais évidemment, les fèves ne formaient plus le moindre message, pas même un dessin d’enfant. Elles n’étaient plus qu’un tas sale et poussiéreux sur le chemin.
— Quel gâchis.
Ce n’était qu’une illusion. Mes yeux me jouaient des tours.
Pathétique. Matthew, le misérable lâche.
Je m’accroupis pour récupérer celles qui semblaient encore mangeables, mais un bruit sec résonna sous mon pied.
J’en avais écrasé une ? Je relevai la jambe et sentis aussitôt mon cœur s’emballer. Même les fragments brisés formaient un autre message.
Un nouvel Éprouvé et un nouveau prédicteur ont été élevés au rang supérieur.
Les poils de mon bras se hérissèrent.
« Un nouvel Éprouvé et un nouveau prédicateur ? » Ce qui voulait dire…
Va te faire foutre, sale rat des bas-fonds calomniateur ! Qu’est-ce que tu comptes faire à mon ami et à ma femme ?
J’écrasai les fèves du pied encore et encore.
Même réduites en bouillie, je continuai à les piétiner.
Maudit marchand de fèves. Il m’a vendu un mauvais lot !
Je frappai même le mur pour faire bonne mesure. Mais évidemment, ma force était dérisoire, alors je ne fis que soulever un peu de poussière. Les particules dansèrent dans les airs avant de se coller à nouveau contre le mur, formant une nouvelle phrase.
La quatrième épreuve se dressera un jour devant toi.
Oublions ces foutues fèves.
Il m’espionnait. Quelque part, il me regardait. Je tournai sur moi-même comme une girouette en pleine tempête, cherchant le moindre signe de sa présence, mais je ne trouvai absolument rien.
— Quel est le problème ? demanda un vieil homme de passage qui avait remarqué mon comportement étrange.
Il était maigre et avait l’air bienveillant.
— Ah… J’ai fait tomber quelques pièces, mais impossible de remettre la main dessus.
— Quel malheur, répondit-il tristement en s’accroupissant. — Laissez-moi vous aider à les chercher.
— Non, ce n’est pas la peine, insistai-je.
Même moi, je n’étais pas assez tordu pour laisser ce vieillard chercher un argent inexistant.
— Ne vous embêtez pas avec ça…
— J’ai de grands espoirs pour toi.
Le visage du vieil homme se figea un instant comme un masque. Je n’aurais jamais pu oublier cette voix, même en le souhaitant de toutes mes forces. C’était lui.
— Hé !
Avant même de m’en rendre compte, j’avais saisi le vieil homme par les vêtements.
— Qui es-tu ? T’es aussi un prédicateur ?
— Q-Qu’est-ce qui vous prend ?! J’essayais seulement d’être aimable…
— Hein ?
Je clignai des yeux. Dans mes mains ne se trouvait plus qu’un vieux monsieur à l’air sympathique. L’expression figée avait disparu.
— Lâchez-moi ! Relâchez-moi ! gémit-il.
Je le lâchai immédiatement avant de m’éloigner. Après avoir tourné trois coins de rue, je vérifiai derrière moi que personne ne me suivait avant de pousser un soupir de soulagement.
Était-ce encore une révélation du Dieu Soleil ?
Comme il n’avait pas de prédicateur sous la main pour transmettre son message cette fois, il avait dû recourir à des méthodes plus douteuses.
— Je devrais juste rentrer chez moi.
Clairement, ce n’était pas mon jour. Mieux valait rester enfermé. Lorsque je repris conscience de mon environnement, j’étais déjà dans le Quartier des Vauriens
— Hé, Matthew, ça te dirait de passer aujourd’hui ? lança l’une des filles chargées d’attirer les clients.
D’ordinaire, j’aurais accepté avec plaisir, mais je n’étais pas d’humeur.
— Une prochaine fois, ma belle.
— T’as intérêt à dire vrai. La patronne nous remonte déjà les bretelles à cause du manque de revenus. En plus, je te ferai un prix.
Mais lorsque je tentai de la dépasser, elle agrippa ma manche.
— Désolé, mais ce n’est vraiment pas le bon jour. C’est l’anniversaire de la mort de ma mère, alors je suis censé me tenir à carreau, mentis-je.
Puis je me figeai en voyant l’expression de son visage.
— Je cherche de puissants Éprouvés.
Comme le vieil homme avant elle, son visage ressemblait désormais à un masque de pierre. Je retirai brusquement ma main avant de détaler, trébuchant presque à travers une ruelle jusqu’à rejoindre la grande avenue.
Ma destination était la maison de Nicholas. Il n’y était pas, mais si je fouillais l’endroit, je pourrais peut-être trouver un moyen de mettre un terme à ce jeu grotesque. Pendant ma course, sa voix résonnait dans mes oreilles.
— Suis-moi.
— Je vois tout ce qui se trouve devant moi.
— Tu ne peux échapper à mon emprise.
— Tu dois démontrer ta force.
— Afin de permettre mon retour dans ce monde.
Espèce de déchet.
C’était quoi, ces conneries ?
Je préférerais mourir plutôt que devenir ton esclave.
— Oh ? Matthew ? lança soudain une voix familière.
Je m’arrêtai net avant de me retourner.
— Oh. C’est toi, Crevette.
— Combien de fois faut-il que je te dise de ne pas m’appeler « Crevette » ?! protesta April en boudant avant de tenter de me donner un coup dans les tibias.
Je pensais qu’elle allait me dire qu’elle n’avait pas réussi à assister au départ d’Aegis vers le donjon ou quelque chose du genre. Mais vu le sac qu’elle portait dans les bras, elle faisait simplement une course. Quelle gamine bien sérieuse.
— Tu vas mieux maintenant ? demanda-t-elle.
— Ce n’était qu’une égratignure.
J’avais reçu un peu de magie de soin, et avec de bons repas ainsi que du repos, je m’étais remis rapidement.
— Tu sais à quel point Arwin s’est inquiétée ? Tu ne devrais pas jouer autant avec ta vie.
— C’est exactement ce que je pense d’elle. La Princesse Chevalier agit toujours sans réfléchir…
Puis je me rappelai de ma destination actuelle.
— Désolé, j’ai quelque chose à régler. On traînera ensemble une autre fois.
— Laisse-moi deviner : tu vas encore chez une autre femme, me réprimanda-t-elle en agitant un doigt. — Oh, Matthew, tu es vraiment un…
Elle s’interrompit brusquement avant de baisser la tête.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Je me penchai vers elle. J’eus soudain l’impression qu’une main invisible me serrait le cœur. Le visage d’April était devenu un masque de pierre dénué de toute expression.
— Tu m’appartiens.
Quelques instants plus tard, April cligna des yeux avant de reprendre ses esprits et de regarder autour d’elle.
— Qu’est-ce qu’il y a, Matthew ? Qu’est-ce que je viens de faire… ? demanda-t-elle en se recroquevillant, gagnée par une peur solitaire.
— Ne t’en fais pas. Je crois que tu as juste eu un malaise. Comment tu te sens ? Tu as mal quelque part ?
— Non, ça va, répondit-elle avec un faible sourire.
— Si tu te sens mal, va voir un médecin, d’accord ?
Les aventuriers chargés de sa protection continuaient de veiller sur elle. Si quelque chose arrivait, le vieux serait mis au courant. Je lui fis signe au revoir avant de la laisser derrière moi. Une fois au coin de la rue, dès qu’elle fut hors de vue, je me glissai dans l’ombre avant de frapper à nouveau un mur.
Évidemment, cela ne laissa pas la moindre trace.
Et tant mieux. Si j’avais retrouvé ma force d’origine, j’aurais traversé le mur et probablement tout ce qui se serait trouvé sur mon passage. Mon ventre tremblait sous la chaleur furieuse qui bouillonnait dans ses profondeurs.
— Je vais le tuer… Je le jure, murmurai-je.
— …Et ensuite, Vanessa lui a éclaté un vase sur le crâne avant de finalement couper les ponts avec lui. Bien sûr, dix jours plus tard, elle était déjà tombée sous le charme d’un beau parleur qui se prétendait troubadour itinérant, conclus-je.
Vincent s’affala sur la table avant de prendre sa tête entre ses mains.
— Mais qu’est-ce qu’elle fichait…?
— C’était une femme aux nombreux amours.
Et bien plus amusante que ce que son apparence laissait croire.
Nous étions installés au Destrier de Fer Pourpre, une taverne fréquentée par les gardes de la ville et les Paladins en raison de sa proximité avec leurs bases situées au nord de la cité. C’était également pour cette raison que je devais supporter une interminable série de regards noirs et de coups d’œil désagréables.
Malgré cela, je me sentais pleinement satisfait. J’avais enfin réussi à faire payer les boissons à Vincent.
— Tu gagnes bien ta vie. Je m’attendais à ce que tu m’offres quelque chose d’un peu plus cher.
— Si ça ne te plaît pas, ne bois pas.
— Je plaisante. J’adore la piquette bon marché. Surtout quand ils la rendent encore plus facile à boire en rajoutant plein d’eau.
— Rentre donc chez toi.
Il tenta de mettre fin à la conversation, mais je tins bon. De toute façon, j’avais une langue de paysan. Comment pourrais-je apprécier des saveurs plus raffinées ? Tant que ça se buvait, qu’importe que ce soit mauvais ou dilué.
— …Tu m’as vraiment harcelé autant de fois juste pour me raconter ces histoires ?
— J’ai mes raisons, dis-je.
Un frère et une sœur ne pourraient plus jamais se comprendre à nouveau. C’était ma manière bon marché d’expier un peu mon crime. La porte s’ouvrit alors, laissant entrer deux visages familiers : le garde moustachu et celui à la peau hâlée.
Moustachu se pencha pour murmurer quelque chose à l’oreille de Vincent. Le beau visage de ce dernier se crispa. Il se leva avant de poser une pièce d’or sur la table.
— J’ai des affaires à régler. Bois autant que tu veux.
Voilà une proposition généreuse. Cet homme était un véritable roi parmi les hommes.
— Il s’est passé quelque chose ?
— On a retrouvé des corps dans une ruelle. Des dealers.
— Oh là là.
— Et apparemment, ils ont tous été massacrés par quelqu’un doté d’une force monstrueuse.
— Ça a l’air terrifiant, répondis-je en frissonnant légèrement pour la forme.
— Depuis un an, dealers et drogués sont retrouvés morts de la même manière. Tous sans exception se sont fait voler leur argent et leur stock.
— Cette marchandise vaut une fortune. Ou alors ce tueur l’utilise lui-même.
— Les gardes pensent qu’il s’agit soit d’un toxicomane, soit de quelqu’un nourrissant une haine personnelle particulièrement forte envers la drogue.
— Ah, c’est aussi une possibilité, acquiesçai-je en hochant la tête.
Vincent serra le poing.
— Qu’est-ce que tu faisais avant de venir ici ?
— Je traînais simplement, je tuais le temps. Pourquoi ? répondis-je d’un ton détaché avant de bâiller ostensiblement.
— Il paraît que tu as sorti Dame Arwin du donjon.
— J’ai confiance en ma longévité. Surtout là-dessous, répondis-je avec un sourire en coin en agrippant mon entrejambe.
L’endurance et la force brute étaient deux choses bien différentes. Les yeux de Vincent se plissèrent brièvement. Puis il acquiesça avant de murmurer :
— Je dois m’occuper de ça. Fais ce que tu veux.
— Fais attention à toi, répondis-je en saluant son dos de la main.
Pauvre type.
Je pensais pourtant l’avoir détourné de ma piste, mais il continuait à fouiner.
Pour l’instant, je commandai un autre verre. Si je gardais la pièce, je me ferais simplement détrousser avant d’être rentré chez moi. La seule solution était donc évidemment de tout boire.
— Alors, il est enfin parti.
Oswald, des Oiseaux de Proie, prit la place de Vincent sans perdre une seconde. Une bande de larbins l’accompagnait.
— Tu connais cet officier ? demanda-t-il.
— Que puis-je faire pour vous, mon bon monsieur ? répondis-je.
Malgré son attitude désinvolte, il avait clairement attendu que Vincent s’en aille.
— Je voulais remercier la Princesse Chevalier et toi.
— Je n’ai rien fait qui mérite des remerciements.
— Grâce à vous, tout le monde raconte qu’on a aidé à stopper la Ruée. Les gens viennent désormais nous demander de l’aide. C’est déjà difficile de trouver un moment libre pour venir boire un verre. Un bon problème, si tu veux mon avis.
— J’ai entendu dire que vous vous lanciez maintenant dans le bâtiment et le placement de travailleurs.
Reconstruire la ville prendrait du temps. Il fallait de l’argent, mais plus encore de la main-d’œuvre. Chaque chantier réclamait davantage de bras. Et il y avait également quantité de gens ayant perdu leur travail et ayant besoin d’argent. Or, dans cette ville, le meilleur moyen de réunir des ouvriers revenait à passer par la pègre.
Les Oiseaux de Proie avaient pris une avance considérable sur leurs rivaux du milieu. Les gens avaient rapidement compris que, contrairement aux autres groupes qui avaient fui pour sauver leur peau, eux restaient fiables lorsque la situation devenait critique.
Mais au fond, ils ne faisaient rien de différent des autres. Ils prélevaient leur part sur le salaire quotidien de leurs clients avant d’appeler cela des « frais d’intermédiaire ». Même le pourcentage était pratiquement identique à celui des autres organisations.
— Même la famille principale est impressionnée par notre travail.
— Tant mieux pour vous.
Cela allait modifier l’équilibre des forces dans la ville. Mais ce n’était pas vraiment mon problème.
— Tout ça n’a rien à voir avec Arwin et moi.
— Sois pas aussi hostile.
Oswald m’adressa un sourire particulièrement mauvais. S’il pensait pouvoir en tirer profit, il s’accrocherait à n’importe quoi. Après les liens que nous avions tissés durant la Ruée, il finirait forcément par réclamer quelque chose d’impossible. Il pourrait même utiliser le nom d’Arwin à des fins douteuses.
— Dis-moi simplement si tu as un problème à régler un jour, déclara Oswald en se levant avant de poser une main sur mon épaule. — On devrait se serrer les coudes, Dévoreur de Géants.
— C’est quoi ce truc ? répondis-je.
Oswald claqua la langue, mécontent de ma réaction.
— Peu importe. Dis à la Princesse Chevalier que j’aimerais beaucoup partager un autre verre avec elle.
Puis il quitta les lieux avec ses hommes. Une fois certain qu’ils étaient vraiment partis, je laissai échapper un soupir.
— Je savais que ça finirait comme ça.
C’était précisément pour cette raison que je ne voulais pas me mêler aux gangsters. Une fois qu’ils avaient quelqu’un sous leur coupe, ils lui suçaient la moelle jusqu’au dernier os. Si on le laissait faire, il finirait par représenter une menace pour Arwin. Je voulais me débarrasser de lui au plus vite, mais il se déplaçait toujours entouré d’une importante escorte, probablement par crainte d’une attaque ennemie.
Si nécessaire, il me faudrait simplement prendre le risque et éliminer cette nuisance moi-même. Combien de personnes serais-je encore forcé de tuer ? J’avais besoin de faire passer cette substance nauséabonde qui remontait dans ma gorge. Heureusement, j’avais déjà de la piquette sous la main.
Trois jours plus tard, le groupe d’Arwin revint sain et sauf. Ils n’avaient perdu aucun membre.
— Tu n’es pas blessée ? Comment tu te sens ?
— Aucun problème.
Elle n’avait subi aucune rechute de son Syndrome du Donjon et son état demeurait stable pour le moment. Nous vivions toujours chez Dez. Maintenant qu’Arwin était revenue, je dormais de nouveau sur le sol.
— Cette fois, nous sommes descendus jusqu’au quatorzième étage, déclara Arwin pendant qu’elle se changeait. — Il y avait des monstres partout. Avant, c’était tellement calme.
— Ça ne m’étonne pas.
Les monstres étaient les gardiens du Millénaire du Soleil de Minuit. Ils n’allaient pas laisser éternellement le chemin menant au trône entièrement libre.
— En temps voulu, nous atteindrons le vingtième étage. La guilde nous l’a demandé.
Plus les groupes avançaient loin dans le donjon, plus il devenait facile pour ceux qui les suivaient d’emprunter un passage sûr, ce qui augmentait le taux de survie des aventuriers dans leur ensemble.
— Tu n’es pas obligée d’écouter le vieux.
— Toute cette affaire nous a fait prendre beaucoup de retard. Je veux retrouver notre rythme d’avant.
— Mais rien ne presse, dis-je.
Si le pire arrivait, elle ne ressortirait jamais.
— Je ne me précipite pas. C’est simplement que le moment est venu d’avancer, déclara-t-elle fermement.
Je levai les yeux au ciel.
— Et les petits nouveaux ?
— Nicholas, c’est une chose, mais ces sœurs sont de véritables chevaux sauvages, répondit Arwin, levant les yeux au ciel à son tour.
Elles n’écoutaient pas.
Elles lançaient leurs sorts les plus puissants sans prévenir. Elles adoraient agir de leur propre chef sans attendre d’ordres.
— Mais en matière de talent, elles sont authentiques. Si nous avons atteint le quatorzième étage sans même disposer d’un itinéraire sûr, c’est grâce à elles.
Autrement dit, elles étaient puissantes, mais pouvaient nous blesser si on ne les maniait pas avec précaution. De vraies lames à double tranchant.
— Ne t’inquiète pas, cependant. J’apprendrai à les contrôler.
— Je l’espère.
Le lendemain, dans le cadre de sa convalescence, nous allâmes faire quelques courses en ville. Il nous fallait acheter des meubles et tout un assortiment d’objets du quotidien.
La construction de notre nouvelle maison de location avançait. Les décombres de l’ancien bâtiment avaient été dégagés, et le nouveau prenait forme. Après tout, des artisans travaillaient jour et nuit sur la demeure de l’héroïne qui avait sauvé la ville. L’agencement serait pratiquement identique au précédent, mais avec une salle de bain séparée.
J’avais hâte de l’utiliser avec elle. À supposer qu’elle accepte. Nous marchions côte à côte à travers la ville. Adapter mon pas au sien était gênant, mais j’en avais l’habitude.
— D’abord, il nous faudra de la literie à la boutique de meubles.
— Prenons-en une grande, qu’on puisse partager sans être à l’étroit.
— Tu dors dehors.
— Oh, vraiment ?
Grâce à la Princesse Chevalier, les dégâts causés par la Ruée à la ville avaient été limités au minimum. Partout où elle passait, les gens l’interpellaient. Elle était désormais la coqueluche de Voisin-Gris.
Le fait qu’elle ait succombé au Syndrome du Donjon n’était plus qu’une touche de couleur venant renforcer son héroïsme.
Mais si son Syndrome du Donjon s’était calmé, son addiction, elle, demeurait. Si elle cessait d’en prendre, elle subirait encore un cycle de manque infernal. Même maintenant, elle restait dépendante et consommatrice régulière. Nous avions un antidote, mais pas assez d’argent pour en produire davantage.
La ville était sauvée. Et parmi les vies épargnées, toutes n’étaient pas celles de saints ou d’innocents. Il y avait des crapules, des ordures, des salauds. Le genre de personnes dont la mort ne pouvait que rendre le monde meilleur. Des gens qui se nourrissaient de cette ville, usant de violence, répandant la drogue, réduisant femmes et enfants en esclavage.
Les maux de cet endroit pestilentiel demeuraient aussi toxiques que jamais. Beaucoup de choses avaient changé. Et rien n’était différent.
— Au fait, Matthew, dit Arwin. — Tu m’as demandé un jour ce que j’aimerais faire si je conquérais le donjon, n’est-ce pas ? J’y ai réfléchi, et j’ai trouvé une réponse.
— C’est une bonne chose. Laquelle ?
— Tu te souviens de ces femmes de l’Est dont tu m’as parlé, celles qui plongent pour pêcher des poissons et des coquillages ? Je veux essayer ça.
Ce n’était pas vraiment le genre de métier qu’une princesse exercerait, mais elle semblait étrangement enthousiaste à cette idée. Ce n’était pas grave, cela dit. Avoir une raison de vivre était une bonne chose.
— Tant mieux pour toi. Mais tu sais nager ?
— Je sais couler.
— Euh, ce n’est pas suffisant.
Inutile d’aller jusqu’au fond de la mer si on ne pouvait pas remonter.
— Tu n’auras qu’à me tirer hors de l’eau avant que je me noie.
— Donc j’y vais aussi ?
— Bien sûr, répondit Arwin. — Tu es le seul capable de tenir ma corde de survie.
En effet.
— À partir de maintenant, tu vas faire des heures supplémentaires pour moi. Comme il se doit pour mon homme entretenu.
— Écoute, ça fait un moment que je veux te le dire, commençai-je en saisissant l’occasion, — mais tu pourrais arrêter de dire ça devant les autres ? Tu sais très bien que je ne suis pas vraiment un gigolo. Ou, euh… un « éducateur pour dames égarées ».
Ce stupide paladin puceau avait vraiment dû vendre la mèche, et le soir même où j’étais censé commencer à vivre avec Arwin. Cela aurait dû être la meilleure nuit de ma vie.
— Cela ne me dérange pas.
Et pourtant, la Princesse Chevalier elle-même continuait de m’appeler ainsi.
— C’est un titre pratique pour empêcher les gens de comprendre notre véritable lien.
Elle marquait un point. Je ne pouvais pas exactement raconter aux gens que je mélangeais de la drogue dans ses bonbons afin que personne ne comprenne qu’elle était dépendante. Arwin se tourna vers moi et poursuivit :
— Et puis, je ne sais pas vraiment comment appeler notre relation.
C’était un nœud complexe. Nous n’étions pas seulement un homme entretenu et sa dame, et nous n’étions rien d’aussi sirupeux et romantique que des amants ou un couple marié. Serviteur et maîtresse, animal et propriétaire, professeur et élève, médecin et patiente, démon et signataire d’un pacte.
Tous ces liens étaient de mauvaises relations. Nous étions attachés par de nombreux fils. Chacun était aussi fin qu’un fil d’araignée, mais ils nous enlaçaient si étroitement qu’il devenait difficile de nous en défaire.
Cela ne faisait qu’un an et trois mois que je l’avais rencontrée. Mais plus nous passions de temps ensemble, plus les fils se multipliaient. Et plus les fils se multipliaient, plus nous devenions emmêlés, inextricables.
Un jour, ce chaos finirait par nous étrangler. Chacun de nous finirait par étouffer l’autre. Tant que nous marchions côte à côte, notre chemin nous menait droit en enfer. Et pourtant, il était impossible de trancher les liens qui nous unissaient, Arwin et moi.
Aller en enfer ne signifiait pas forcément avancer sur une montagne de cadavres au milieu de rivières de sang. Il pouvait y avoir des fleurs sur le bord du chemin. Des oiseaux chanteraient. Les étoiles scintilleraient la nuit, et la brise pourrait même être agréable de temps à autre.
Si nous avions le temps de marcher ensemble et de savourer, de temps en temps, un maigre bonheur, alors ce ne serait pas une si mauvaise vie. Si j’étais la corde de survie d’Arwin, alors elle était aussi la mienne.
— Au fait, quand est-ce que tu comptes faire ce truc ? demanda soudain Arwin en rougissant.
— Quel truc ?
— Tu sais… le truc que tu devais faire un million de fois.
Elle parlait de ce que j’avais dit dans le sous-sol du village de Yuulia.
— Tu veux vraiment que je le fasse ?
— C’est toi qui as dit que tu le ferais.
— Évitons. Tu finiras par en avoir assez de l’entendre. Je le sais.
Et j’aurai la gorge sèche.
— Comment peux-tu prétendre me l’avoir déjà dit cent fois ? Tu ne me l’as jamais dit une seule fois !
— Vraiment ?
C’est bizarre.
— Pourtant, je l’ai dit quand j’ai été capturé… Ah, attends, c’est à Ralph que je l’ai dit.
— Je pensais qu’un homme adulte était capable d’assumer ses paroles. Il ne reste plus que 9 999 999 fois…
— Attends, attends, attends. Ce nombre n’est pas bon. C’était un million de fois, donc il devrait rester…
— N’essaie pas de te défiler. Tu n’as pas le droit d’y échapper. Alors arrête de trouver des excuses et…
— Je t’aime.
— Quoi ?! Tu ne peux pas me lancer ça comme ça, sans prévenir…
— Je t’aiiiime.
— Tu es déjà en train de faire l’idiot avec ça ?
— Je t’aimounette très très fort, mon petit bébé d’amour.
— Arrête d’être insupportable ! Ça ne compte pas !
— Je t’aime, Arwin. Je t’aimerai toujours, toujours.
— Ne me murmure pas ça à l’oreille !
— …Je vois que vous êtes très proches, déclara une voix amusée derrière nous.
— Oh, pardonnez-moi de vous avoir dérangée, répondit Arwin en rougissant.
Puis elle me donna un coup de coude dans le ventre avant de siffler :
— Tout cela est de ta faute !
— Et alors ? Si quelqu’un veut regarder, qu’il… le…
Lorsque je me retournai et regardai vraiment la femme derrière nous, les mots moururent dans ma gorge.
Elle devait désormais avoir un peu moins de trente ans. Elle était un peu plus petite qu’Arwin, avec des cheveux noirs descendant jusqu’à la nuque et d’étroits yeux sombres. Elle portait une robe à capuche vert foncé ainsi qu’un plastron de cuir.
Un long bâton était attaché dans son dos, accompagné de deux fines épées, tandis qu’une bourse de cuir pendait à sa ceinture. Ses bottes de cuir usées complétaient une tenue qui lui donnait l’allure d’une voyageuse.
Ses cheveux étaient un peu plus longs que dans mon souvenir, mais ses traits doux et neutres étaient les mêmes.
Et surtout, sa tête était bel et bien attachée à son corps.
— Cela fait si longtemps, Mardukas. Je suis soulagée de te voir vivant et en bonne santé… Oh, pardonne-moi. C’est Matthew, maintenant, n’est-ce pas ?
— Tu la connais ? me souffla Arwin, percevant l’atmosphère anormale qui régnait entre nous.
Sans déconner…

Je croyais avoir déjà fait mes adieux aux femmes fantomatiques.
Et voilà qu’une autre revenait me hanter ?
— Dez m’a expliqué la situation. Il m’a dit que tu l’avais désormais. J’ai de la chance de t’avoir retrouvé ici.
Sa voix calme et posée, sa manière détachée de parler… tout était exactement comme dans mon souvenir.
Elle était identique à celle qu’elle avait été dans les Lames Infinies.
— Tu peux me rendre mon épée, maintenant ?
Avec un sourire, Natalie la « Tempête » tendit la main.