THE KEPT MAN t4 - CHAPITRE 6

L’Orgueil du prédicateur

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Traduction : Raitei
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Le grondement était assourdissant, tout comme le martèlement des pas. Le chaos atteignait son comble.

Je levai les yeux et constatai que ce salaud avait déjà disparu.

— Je me rends au donjon, dit Arwin dès que j’eus grimpé sur l’estrade. — Je veux retrouver Noelle et Ralph pour éliminer ce fondateur. Toi, va auprès d’April. Tu peux encore y arriver à temps.

À mesure que le temps passerait, les bêtes empliraient la ville et se déplacer deviendrait bien plus difficile. Si nous devions courir, c’était maintenant ou jamais. Les défenses seraient meilleures autour du quartier général des Paladins, aussi.

— Ça ira pour les Sœurs Maretto. La guérisseuse arrive.

— Je sais, mais…

— Nous nous sommes engagés envers elle. Elle doit être morte d’inquiétude, maintenant.

— …Oui.

Il n’y avait pas le temps de se poser pour échafauder des plans. Dès que j’aurais vérifié l’état d’April et confirmé qu’elle était en sûreté, je pourrais les rattraper.

— Je vais mettre un terme à cette Ruée. Il n’est pas invulnérable. Je reviendrai victorieuse. Attends-moi, Matthew.

— Ne meurs pas là-bas.

— Bien sûr que non.

Arwin me sourit.

Je me séparai d’eux pour un temps et pris la direction du quartier général des Paladins. Je ne pouvais qu’espérer qu’il ne s’agissait que d’une séparation provisoire et non définitive. La foule avait déjà fui dans tous les sens, et la rue, bondée quelques instants plus tôt de fêtards, s’étendait à présent, déserte et morne. Une chaussure égarée, un ornement de cheveux et d’autres choses jonchaient les pavés. Les panneaux et fanions de fête s’étaient brisés et déchirés en plus d’être piétinés et maculés d’empreintes.

— Matthew !

La voix me cloua sur place. April accourut vers moi. À portée, elle s’effondra presque contre moi.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.

— C’est une Ruée. Des monstres sont sortis du donjon.

Son visage pâlit.

— Et Arwin ?

— Elle va bien pour l’instant. Elle est partie combattre les monstres.

Je la rassurai en lui ébouriffant les cheveux.

— Notre princesse chevalier est très forte. Elle étrillera tous ces monstres et reviendra aussitôt. Le vrai problème, c’est toi. Je veux que tu rentres à l’instant. C’est dangereux, ici. Si on perd du temps, la rue sera bientôt envahie de monstres. Ton grand-père s’en sortira. Ta maison est l’endroit le plus sûr après celui où on t’a laissée tout à l’heure. N’aie crainte, ce drôle de type ne te fera pas de mal.

Il devait abriter d’autres évacués à cette heure même. Je savais qu’il s’y préparait.

— Ce n’est pas ça, protesta April, me faisant comprendre que mes assurances ne portaient pas au bon endroit. — C’est Luke. Je ne sais pas où est Luke.

C’était l’un des gosses de l’orphelinat.

Il devait avoir sept ans, un garnement aux cheveux auburn et aux yeux noisette. Je lui avais parlé plusieurs fois. Il m’avait marqué.

— Le môme qui veut se faire entretenir ?

S’il espérait déjà à cet âge vivre aux crochets d’une femme, c’était de bon augure.

— Je crois qu’il s’inquiétait pour tout le monde à l’orphelinat et qu’il est allé voir comment ils allaient, dit-elle.

Je ne pouvais pas lui en vouloir, après le carnage qu’on venait de voir. Mais nul besoin d’être devin pour savoir ce qui arriverait à un enfant livré à lui-même dans une ville envahie de monstres.

— Je vais le chercher. Toi, rentre, dis-je en caressant la tête de la gamine.

— Mais…

— Écoute, April, dis-je en songeant à de vieux souvenirs. — Ton grand-père et Dez ont raison : je suis un vaurien. Mais je sais une chose. Toi, tu vas rester ici.

Elle leva vers moi des yeux ronds, puis hocha la tête.

— Aide-nous encore, Matthew… Attends, derrière toi !

Son cri m’arracha un sursaut et me fit tourner vers nos arrières, où un lion à visage d’homme s’avançait vers nous depuis l’autre côté de la rue.

— Une manticore.

Les monstres venaient déjà jusque-là. Cette bête était bien plus petite que celle qui avait ravagé la cour de la guilde il n’y avait pas si longtemps, mais elle n’en restait pas moins un problème. Et je ne pouvais pas m’en débarrasser aisément, car le ciel, hélas, était couvert.

La couche était mince et finirait par se dissiper, mais c’était largement assez de temps pour nous être fatal. La fois précédente, Noelle l’avait presque abattue toute seule, et Dez était là aussi. À présent, il n’y avait plus que nous.

— Qu’est-ce qu’on fait…?

— Recule lentement. Ne la quitte pas des yeux.

Si on lui tournait le dos, il frapperait.

Il faut aller jusqu’à la rue, là-bas.

De là, on serait en vue du quartier général des Paladins. La tentation était grande de crier à l’aide, mais la créature nous aurait dévorés bien avant que quiconque n’accoure.

Les manticores étaient des bêtes rusées et prudentes. Si elles jugeaient une proie trop difficile à abattre, elles ne la poursuivaient pas à la légère. Je sentais qu’April suivait mon mouvement. Elle me serra le bras. Pas à pas, nous reculâmes.

— Ne la regarde pas dans les yeux. Elle prendra ça pour un signe d’agression.

Peu à peu, nous gagnâmes de la distance sur la manticore.

Voilà. Encore un effort.

Les nuages se déchiraient au-dessus de nous. Si le soleil perçait, je pourrais m’en sortir, même s’il attaquait. Nous n’étions plus qu’à quelques pas de la rue quand de petites ombres nous sautèrent dessus : une bande de diablotins. Ils avaient des têtes rouges, pointues, qui ressemblaient à des bonnets.

Des bonnets-rouges ! Pourquoi maintenant ?

— Cours !

Je poussai la môme sur le côté au moment où les bonnets-rouges me sautaient au crâne. Je me plaquai contre le mur, essayant de les arracher, mais ils agrippèrent mes cheveux de leurs longues griffes et s’y cramponnèrent de toutes leurs forces. Jamais de ma vie je n’avais autant souhaité être chauve. Je ne parvenais pas à les secouer parce que le soleil restait derrière les nuages. Ils s’étaient aussi collés à mes bras et à ma poitrine, m’empêchant même de sortir mon soleil temporaire.

— Matthew !

— Va-t’en ! criai-je.

Mais la gamine, secouée par l’attaque soudaine, me tourna le dos pour fuir.

Avant que je puisse la prévenir, la manticore s’élança aux trousses d’April.

— Merde !

En dernier sursaut, je tendis la main vers la bête à son passage, mais le bout de mes doigts ne fit que frôler sa fourrure.

— Cours !

Juste avant que ses serres acérées ne la lacèrent, une ombre surgit sur le côté et percuta la manticore de plein fouet. Le monstre fut projeté dans les airs, se vrilla sur lui-même, puis retrouva son équilibre avant de retomber sur ses quatre pattes dans un grondement sourd.

Les yeux d’April se mirent à briller. Gloria Bishop passa une main dans ses cheveux avant de me toiser avec superbe.

— Écoute un peu, Monsieur l’Homme Entretenu.

À peine me demandais-je ce que venait faire ici l’experte de la Guilde des Aventuriers qu’elle se mit à geindre :

— Ce n’est pas parce qu’on manque de bras que je devrais être réquisitionnée pour garder la place. Et voilà que des trucs louches débarquent et que tout part en vrille ! La place est ravagée, tout le monde a fui, alors je fais demi-tour pour rentrer à la guilde, et puis des monstres se pointent, c’est juste abominable. J’aurais jamais dû venir dans cette ville, maugréa-t-elle avant de baisser la tête, écœurée.

Était-elle ivre ? Je ne me souvenais pas l’avoir vue à cette réunion. Un rugissement tonna non loin. La manticore avait changé de cible pour Gloria. Elle bondit sur le flanc d’une maison voisine et ricocha en biais vers elle.

— Argh ! Ça suffit !

Elle se jeta presque en avant pour éviter la charge et lança hors de sa manche une longue aiguille. Elle s’enfonça dans le flanc de la manticore, mais ne sembla guère la ralentir. La bête secoua le corps et l’aiguille tomba en cliquetant.

— Vraiment, là ?

Elle avait sans doute enduit ses aiguilles de poison, mais les manticores étaient elles-mêmes venimeuses et résistaient naturellement à ce genre de substances. Selon l’espèce, certaines pouvaient même y être totalement insensibles. De plus, leur toison était épaisse : un tir aussi faible n’aurait jamais pu la traverser. La manticore y vit une ouverture et attaqua de nouveau, retombant sur Gloria de tout son poids pour l’écraser.

Cette fois, elle n’avait plus d’aiguilles.

April hurla.

Alors que l’ombre de la bête s’abattait sur elle, Gloria leva le bras gauche et esquissa un sourire. Une déflagration assourdissante éclata, à nous déchirer les tympans. Un gigantesque pilier de flammes jaillit et engloutit la manticore. Le corps léonin fut projeté dans un brasier furieux et, lorsqu’il s’écrasa au sol, il n’avait plus de tête.

Gloria se redressa et rejeta une mèche folle en arrière. Sa main gauche fumait.

— Putain de saloperie.

Les bonnets-rouges accrochés à moi avaient détalé, apeurés par l’explosion.

— Merci, tu nous as sauvés, dis-je. — Et je me doutais que tu avais équipé cette main de métal.

— Elle m’a coûté cher, fit-elle en désignant de sa main intacte la prothèse pendue à son côté. — Le problème, c’est qu’elle ne tire qu’une fois, et c’est difficile de doser la puissance.

Ah. Elle n’aurait pas pu l’utiliser dans sa chambre, ce jour-là.

— Oh, et j’allais oublier, poursuivit Gloria en sortant un petit paquet. — Comment déjà… Neil Burnstone ? Le vieux guérisseur. Il m’a donné ça, pour te le remettre.

— Nicho— euh, Nick Burnstein ? rectifiai-je aussitôt avec son alias.

Le paquet contenait de petits bonbons blancs, durs. Au dos, il avait griffonné : J’ai préparé quelques bonbons pour toi. Donne-les à ta patiente et ça devrait neutraliser le problème.

Si seulement c’était arrivé un peu plus tôt. Mieux vaut tard que jamais. Je remerciai Gloria et rangeai le sachet. J’en donnerais un à Arwin quand je la reverrais.

— Oh, euh…! lança April, les joues empourprées. — Merci de nous avoir protégés, Matthew et moi ! Tu nous as sauvé la vie.

— Ah, oui, marmonna Gloria d’un ton pâteux. — Je crois qu’un homme très effrayant me passerait un savon s’il t’arrivait quoi que ce soit.

April cligna des yeux.

— Oh, euh, oui. Papy… enfin, mon grand-père peut être terrifiant quand il se fâche.

— Oui, ça se tient, fit-elle.

Ne me lance pas ce regard lourd de sous-entendu !

J’expliquai la situation à Gloria et lui confiai April. C’était une femme calculatrice et rusée, mais précisément pour cette raison, je pouvais lui faire confiance. Elle ne ferait rien qui risquerait de lui attirer des ennuis avec le vieil homme ou avec moi.

Heureusement, le soleil brillait désormais. En m’y prenant correctement, je devrais pouvoir atteindre ma destination en un seul morceau.

Je les laissai derrière moi et descendis vers le sud par la grande rue. Des créatures semaient le chaos dans toute la ville.

Ils ne se contentaient pas de dévorer la nourriture préparée pour la fête : ils rongeaient aussi les décorations, renversaient les installations, saccageaient tout sur leur passage.

Des hurlements éclataient de toutes parts. La panique et la terreur régnaient. Hélas, je n’avais pas le temps de jouer les protecteurs. Pour sauver toutes les âmes présentes ici, il aurait fallu être un dieu, et la seule divinité que je connaisse était la plus grande ordure de l’histoire. Inutile de compter sur lui.

Je me frayai tant bien que mal un chemin à travers les meutes et atteignis enfin l’orphelinat.

— Quel désastre.

Il était déjà à moitié détruit. Des monstres avaient piétiné le bâtiment, la cour et les plates-bandes. Mais malgré ce carnage, je ne vis aucun corps. Ils avaient dû évacuer avant l’arrivée des bêtes. Le problème, c’était Luke. Je traversai l’amas de ruines et entendis une voix familière derrière un éboulis. C’était celle de Luke, j’en étais sûr.

— Ça va ?

Je grimpai par-dessus les gravats et aperçus Luke, assis à terre dans ce qui avait été l’arrière-cour de l’orphelinat. Un serpent gigantesque terrorisait le garçon. Je le reconnus, lui aussi.

C’était ce fameux serpent-dragon, le lindworm.

On avait fait remonter cette monstruosité des profondeurs du donjon, elle aussi ? Peut-être avait-elle faim, ou cherchait-elle à croquer un en-cas pour la route. Sa masse énorme frissonna lorsqu’elle ouvrit une gueule prête à avaler sa proie toute entière.

— Bouge !

Je bondis en avant et happai Luke à la seconde près, avant qu’il ne soit gobé. Nous roulâmes au sol, bousculés par le vent et la masse de la créature qui passait à toute allure. Notre élan nous projeta contre un mur, mais Luke était indemne.

— Ça va ?

— Oh, c’est toi, le Vieux Entretenu.

— Si tu veux réussir plus tard dans la vie, apprends à dire « jeune » entretenu, lui dis-je, lui prodiguant une leçon très précieuse.

Puis je lui montrai une remise au fond de l’allée.

— File par là. C’est trop gros pour te suivre.

— Viens avec moi, le Jeune Entretenu

Il me saisit la main et tenta de me tirer. Son visage était pâle, paniqué. Il voyait bien que le lindword avait déjà fait demi-tour pour une nouvelle charge.

— J’ai un rendez-vous, et ce n’est pas pour les enfants. Ferme les yeux et bouche-toi les oreilles un moment.

Je le poussai vers la remise au bout de l’allée et le lançai au pas de course. Quand son dos disparut de mon champ de vision, la masse menaçante du lindworm était presque sur moi.

— Pas de chance, serpenteau.

Il eut le bon réflexe en essayant de me masquer le soleil, mais ce ne fut pas suffisant. Je bondis de côté pour rester dans les rais de lumière et frappai le lindworm en plein ventre.

Il se cabra un instant, coupant son élan. Cela me laissa le temps d’apercevoir, à terre, quelque chose d’utile : un drapeau avec sa hampe. Je le saisis et enfonçai la hampe dans son œil. Du sang éclaboussa le drapeau national.

La tête du lindworm se balança à cause de la douleur. Sa langue fourchue sortit. La dernière chose dont j’avais besoin, c’était qu’il soulève un nuage de poussière.

Je ramassai un morceau de gravat pointu et pris mon élan en hauteur, puis l’employai en couteau de pierre, le plantant dans la tête du monstre. Il hurla et se tortilla, mais ses mouvements se firent vite lourds et lents.

— C’est fini.

Par sûreté, je lui assénai un coup au crâne, qui lui fit vomir du sang. Le lindworm s’écrasa la tête contre un tas de décombres, leva une bouffée de poussière et s’immobilisa.

Une fois mort, je m’adossai au cadavre et soufflai. Tout près, j’aperçus, au pied du bâtiment, un parchemin au sol. À l’examen, il était vierge. Tout s’éclairait. J’avais trouvé étrange qu’une bête aussi grosse apparaisse si vite mais c’était bien l’œuvre de Sol Magni. Au début de la Ruée, ils avaient lâché des monstres çà et là dans la ville pour faire pression sur les humains en fuite. Cela signifiait que d’autres horreurs du même acabit allaient suivre. La situation était pire que je ne l’avais prévu. La ville serait rasée d’ici la fin du jour si nous ne refermions pas au moins la porte du donjon.

— Tu vas bien ? demandai-je.

De l’autre côté de la porte de l’appentis, dans l’allée, Luke paraissait hébété.

— Et le grand serpent ?

— Un aventurier de tout premier ordre est passé et l’a abattu.

— Sérieux ?

Il bondit hors de sa cachette et resta bouche bée devant le cadavre du lindworm, inerte sur les pavés.

— Ouah ! C’était qui ? La princesse chevalier ?

— Quelqu’un que tu ne connais pas, répondis-je en le hissant sur mon épaule et en lui ébouriffant les cheveux.

Le soleil se dissimula de nouveau derrière les nuages.

— Voilà ta punition pour avoir filé en douce. La petite a dit qu’elle allait te donner la fessée.

Luke se retourna d’un sursaut et désigna le corps du lindworm, qui commençait à tressaillir.

Comment ? Je l’avais bel et bien achevé.

Pourtant, sa gueule s’ouvrit sur une boule de lumière jaune qui recracha un rongeur poisseux. De la taille d’un enfant, mais aux dents énormes. Il se hissa hors de la carcasse et se dressa sur ses pattes arrière.

Un rat-garou.

Le lindworm l’avait sans doute avalé vivant. Et pas qu’un seul : cinq en tout rampèrent à l’air libre. Ils brandissaient des coutelas ébréchés et des haches de pierre. Qu’ils aient survécu dans le ventre de la bête relevait presque de l’exploit.

À l’évidence, ils étaient d’une humeur massacrante. Leurs yeux rouges luisaient de haine tandis qu’ils se tournaient vers nous. Mauvais signe : dans mon état, ils pouvaient me battre. Il me fallait au moins une façon d’épargner Luke. Mais à l’instant où je prenais posture, des flèches sifflèrent depuis le flanc et traversèrent la scène.

L’un des rats-garous en prit une en plein crâne et se renversa, la tige dressée comme une pierre tombale. Les autres vacillèrent, et derrière nous, une voix rugit :

— Tuez-les !

Une bande de combattants grisonnants se rua devant nous et submergea les rats-garous, matraquant à coups de gourdins et les harponnant de lances. Les monstres n’eurent aucun moyen de riposter. Bientôt, leurs corps s’entassèrent en un amas puant.

— Tout le monde est sauf ici ?

Je réprimai un gémissement. C’était Oswald le Cirrocumulus, lieutenant des Oiseaux de Proie. Plusieurs hommes armés et peu engageants patientaient derrière lui, l’épée, la lance ou la hache au poing.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Ça ne se voit pas ? On protège la ville.

D’un coup de menton, il désigna des corps tout proches. On aurait dit des orcs, peut-être, mais ils avaient manifestement été pris à plusieurs et roués ensemble. Il n’en restait presque plus rien d’identifiable.

— Ton chef a donné l’ordre ?

— Écoute, on est des vauriens. On est faits pour être haïs.

Au moins, vous en avez conscience. Je me gardai de le dire à voix haute.

— N’empêche, y a des choses qui ne se font pas, continua-t-il.

Une lueur de colère traversa son visage.

— Après la saloperie qu’ils nous ont jouée sur l’estrade, on a des comptes à régler. Pas vrai, les gars ?

Les hommes derrière lui répondirent d’une seule voix.

— Je vois.

Je n’attendais pas grand-chose d’eux, mais des bras en plus ne feraient pas de mal.

— Oh, et j’ai des nouvelles pour toi, annonça-t-il.

— Quoi ? Tu as trouvé qui est le fondateur ?

— Non, l’autre affaire.

Donc, celui qui colportait ces infâmes mensonges au sujet d’Arwin.

— Ça n’a pas été simple, mais on a fini par réduire la piste. Une seule personne faisait tout le boulot.

Quand il me souffla le nom, tout s’éclaira d’un coup.

— Merci. Ça m’aide beaucoup.

— Tu vas régler tes comptes, hein ? Tu veux que quelques-uns de mes gars t’accompagnent ?

— Je passe, dis-je.

Je ne voulais pas de pertes inutiles. Oswald encaissa mon refus sans broncher et n’insista pas.

— On sera au sud-est, alors. Passe nous voir si t’as besoin de quoi que ce soit.

— Entendu.

Une fois les Oiseaux de Proie partis, je pris Luke par la main et me dirigeai vers le quartier général des Paladins. Le soleil brillait de nouveau. Je jugeai que nous pouvions y parvenir. Je hissai le garçon sur mes épaules et, à un moment, il me tira les cheveux.

— On ne devrait pas aller avec eux ?

— Écoute bien, Luke, dis-je en le prévenant loyalement. — Si tu finis par devoir une faveur à des types comme eux, ils te traqueront jusqu’au bout du monde pour la récupérer. Mieux vaut les éviter dès que tu peux.

Après avoir déposé Luke, je repartis aussitôt vers le donjon. J’avais envie d’en finir au plus vite avec ce prédicateur, mais j’ignorais où il se terrait, et il fallait d’abord arrêter les monstres du donjon, sans quoi nous péririons.

Je choisis la route du donjon par les petites ruelles, fuyant les grandes artères. C’était risqué : il y faisait plus d’ombre. Mais si je voulais passer sans être ralenti, c’était la voie la plus rapide.

D’innombrables pas résonnaient derrière moi. Ça sonnait comme des créatures bipèdes, mais la cadence était faible, désaccordée. Je savais que ce n’était pas une armée d’ivrognes. Je jetai un regard par-dessus mon épaule, puis étouffai un souffle.

La horde des morts.

Squelettes, zombies, goules, des morts-vivants de bas rang. En soi, rien d’insurmontable : ils étaient lents, raides, faciles à abattre. Un seul problème : ils étaient tous vêtus comme des aventuriers.

C’étaient les âmes de ceux qui étaient morts dans le donjon et revenus en morts-vivants. On disait que mourir dans le donjon, c’était y laisser son âme, condamnée à errer dans la souffrance jusqu’au jour où le donjon serait vaincu.

C’en était écœurant. Leurs compagnons étaient sans doute encore en vie quelque part en ville. Certains n’étaient plus guère que des os, d’autres différaient à peine des vivants.

Je songeai à fuir vers la grande rue, mais je me retrouverais coincé entre deux meutes de monstres. Je me faufilai plutôt dans un passage plus étroit. Ils se lancèrent à mes trousses, mais, privés d’intelligence véritable, ils manquaient d’efficacité : chacun cherchait à repousser l’autre, créant des enchevêtrements. Certains même s’attaquaient et se mordaient entre eux. Je me dis que ce serait aisé de les distancer… si ce n’était l’ombre noire qui approchait devant. On eût dit d’autres morts-vivants.

Plus d’issue. Derrière, d’innombrables créatures ; devant, seulement trois. Je glissai la main dans ma poche, prêt à tenter le passage et me figeai.

Je reconnus ces trois-là. J’avais eu raison de venir seul.

C’étaient Virgil, Clifford et Seraphina. Anciens membres d’Aegis, morts dans le donjon. Nous avions brûlé leurs corps et broyé leurs os, mais le donjon, réveillé par le catalyseur de la Ruée, les avait fidèlement reconstitués.

Ils portaient des vêtements, pas d’os à vif ni de chairs pourries qui se détachaient. Pourtant, nul doute : ils étaient morts. Leur peau avait une pâleur cendrée, une teinte verdâtre, maladive. Et leurs pupilles, entièrement dilatées.

— Ça fait un moment. Vous vous portez bien ? tentai-je, en vain.

Ils n’avaient rien conservé de leur être. Virgil découvrit les dents et bondit comme une bête sauvage. Je lui expédiai d’un coup de botte une pierre ramassée au sol et me jetai ventre à terre. Le caillou heurta Virgil et le renversa. Pendant ce temps, je me faufilai à ras du sol le long de Clifford, contournai, puis poussai Seraphina dans le dos. Ils s’entrechoquèrent et s’effondrèrent ensemble. J’obliquai aussitôt et pris mes jambes à mon cou.

…Ou du moins, c’est ce que j’aurais voulu faire. Dans l’ombre de l’étroite ruelle, pourtant, j’avançais avec la lenteur de la poix. Ils allaient me rattraper d’un instant à l’autre.

Ils semblaient avoir oublié jusqu’à l’usage de leurs armes, qu’ils agitaient au hasard en me poursuivant. Le passage étroit les faisait se heurter les uns aux autres, s’asséner des coups sur le crâne, s’écorcher les mains et les bras contre les murs, mais rien ne les arrêtait.

Bon sang, ils lâchent pas le morceau.

Pour l’amour d’Arwin, j’aurais préféré qu’ils montrent une telle obstination de leur vivant.

L’écart se refermait.

Je replongeai la main dans ma poche lorsqu’une silhouette atterrit derrière moi, au beau milieu de la ruelle. Je m’arrêtai, folie sans doute, puis me retournai vers un visage familier.

— Désolée du retard.

Fiona brandit son épée face au trio d’anciens aventuriers. Impossible de l’en dissuader.

Virgil abattit sa lame de toutes ses forces, arrachant des éclats au mur, creusant le sol de profondes balafres. Par moments, il frappait si violemment qu’il perdait l’équilibre et basculait par-dessus sa propre épée.

C’était de la violence à l’état brut, libérée de toute retenue humaine. Les chocs, les blessures, la douleur : plus rien ne comptait. Il frappait toujours à pleine puissance.

Fiona para sans peine plusieurs attaques qui l’auraient tuée si elles avaient porté. Elle se déroba sur le côté pour éviter un formidable coup vertical, puis esquiva, au tout dernier instant, une estoc fulgurante.

Mais elle ne se contentait pas de fuir.

D’un revers, elle fouetta la lame de Virgil et la dévia vers le haut, puis profita de l’ouverture pour lui trancher le bras alors qu’il vacillait. Pas un geste superflu. Elle avait manifestement été formée à une approche orthodoxe des arts de l’épée.

Virgil posa un genou à terre, tandis que Clifford et Seraphina prenaient le relais. Ni magie, ni armes : ils se ruèrent sur Fiona avec une agilité et une force qu’ils n’avaient jamais possédées de leur vivant. Pendant ce temps, Virgil s’acharnait à rattacher son bras. Dix secondes plus tard, il le pliait déjà, vérifiant qu’il répondait.

— Laisse-moi ça ! File ! cria Fiona.

— T’es sûre ?

— J’ai deux mots à leur dire, plaisanta-t-elle, mais je vis ses yeux se remplir de larmes. — Tu ne peux pas laisser Arwin affronter ces trois-là, hein ?

Elle serra la poignée de son épée. C’est alors que je remarquai, sans raison particulière, la marque creusée à son annulaire gauche, là où un anneau avait autrefois reposé.

— …D’accord.

Je lui tournai le dos et me remis à courir. Derrière moi, le fracas de l’acier enfla un instant. De là, je continuai de me faufiler vers le donjon par les ruelles et les passages entre les bâtisses.

Où était Arwin ?

Plus je m’approchais, plus les monstres étaient nombreux. Impossible désormais d’emprunter les grandes rues. Je grimpai le flanc d’une maison et gagnai les toits. En contrebas, les rues autrefois noires de monde n’étaient plus qu’un cauchemar infernal, grouillant de monstres de toute espèce.

Ils commençaient même à envahir le ciel. Des créatures ailées, gargouilles et rokhs, tournoyaient en maîtres, happant ceux qui avaient grimpé pour se mettre à l’abri avant de les emporter au loin.

Un homme pendait la tête en bas, impuissant entre les serres et les crocs des gargouilles. Elles le dépecèrent comme des charognards.

Enfin, l’entrée du donjon apparut. La porte censée séparer le donjon de la surface avait volé en éclats, et des monstres en déferlaient sans fin. Des troupiers de bas étage, gobelins et kobolds, jusqu’aux ogres, minotaures, basilics, cocatrices, chimères et scylles… C’était une véritable Chasse sauvage.

Dez et les autres membres de la Guilde avaient établi une ligne de défense autour de leur bâtiment. Ils avaient dressé des murs magiques pour tenir les monstres à distance et tentaient d’en repousser quelques-uns, mais ils étaient trop nombreux. Aventuriers et employés donnaient tout ce qu’ils avaient, sans que cela suffise.

Une ombre obscurcit le ciel. Je levai les yeux : une gargouille fondait sur moi, m’ayant déjà choisi pour prochaine proie. Avant même que je puisse réagir, elle me souleva haut au-dessus du toit, me laissant pendre par un bras. Si je me dégageais, je m’écraserais droit au milieu de la horde, en contrebas.

D’autres gargouilles m’encerclèrent.

J’allais être le prochain à finir en charpie.

— Le banquet est par là, face de pierre.

Le pouvoir du soleil me brûlait la peau et, d’un revers, j’empoignai le poignet de la gargouille et le broyai. Je me retrouvai pendu à l’envers à son poignet brisé, et nous dégringolâmes vers les gargouilles en contrebas. Après en avoir heurté quelques-unes, je sentis l’impact. Ma vue se noircit un instant quand je touchai terre. Puis je reconnus une face barbue plus familière que celle de ma propre mère.

— T’as été rapide.

— J’ai eu quelques imprévus.

Avec l’aide de Dez, je me redressai. J’avais chuté en plein milieu du bâtiment de la Guilde. Heureusement, la gargouille avait amorti la chute. J’aurais bien remercié la bête, mais son crâne enfoncé n’était plus en état de répondre.

— Où est Arwin ?

— La princesse est en patrouille, elle élimine les monstres. Elle se battait par ici tout à l’heure, mais j’ignore où elle est à présent.

— D’accord.

Alors elle cherchait le prédicateur tout en ferraillant.

— C’est quoi, la situation ?

— Comme tu le vois.

— Résume. Me fais pas des réponses de flemmard.

— De gros monstres sont apparus à chacune des quatre portes.

C’était trop rapide pour qu’ils viennent du donjon central. Encore l’œuvre de Sol Magni : il avait invoqué des monstres avec des parchemins pour bloquer les issues de la ville. Ils étaient décidés à massacrer toute la population.

— Le personnel de la Guilde est parti à l’est. Argo et d’autres aventuriers se dirigent vers l’ouest.

— Et le nord et le sud ?

— La garde et les Paladins s’occupent de la porte nord, si j’ai bien compris.

Vince était chevalier. Abattre des monstres faisait partie du devoir d’un chevalier.

— Et le sud…

— C’est là où on va, intervint Rex, menant le reste de Chrysaor.

— Bonne chance.

Au sud de la ville vivaient surtout les pauvres. Beaucoup n’auraient pas fui à temps.

— Vu la situation, je vais être franc avec toi, me souffla Rex. —J’ai tenté de courtiser la Princesse Chevalier, autrefois.

— Je te jure que je te tue.

— Elle m’a rejeté. Elle a dit : « J’apprécie ton affection, mais je ne peux en aucun cas abandonner ma corde de survie », fit Rex en haussant les épaules.

Pas aussi dépité que ses mots le laissaient croire.

— Ça lui ressemble.

— …Elle te fait vraiment confiance.

— On n’est pas liés que par des caprices romantiques.

Trop de choses compliquées nous enlaçaient. Des secrets que nous ne pouvions confier à personne.

— Un jour, tu me raconteras comment ça s’est fait, exactement.

— Peut-être autour d’un bon whisky. Single malt, hors de prix.

— Je… m’en souviendrai.

Rex entraîna Chrysaor. Je me tournai de nouveau vers Dez.

— Où est le Doc ?

— Il aidait les blessés à la guilde y a pas longtemps, puis il est parti prêter main-forte en ville.

Il ne pouvait pas tenir en place, hein ? Je comptais sur lui si jamais il arrivait encore quelque chose à Arwin.

— Et ici ? Les monstres, ça donne quoi ?

— On a planté une ligne défensive, mais ça les arrête pas. Ils se déversent dans la ville, répondit-il.

La Guilde s’était muée en tente de campagne pour le champ de bataille. Le rez-de-chaussée débordait de blessés. On jetait des sorts de soin aux aventuriers comme aux citadins. Ils tentaient de trier pour les plus urgents d’abord, mais il y avait trop de monde.

Et les compagnons et les familles suppliaient qu’on s’occupe des leurs, ce qui n’arrangeait rien. Je voulais voir la porte du donjon remise en état, mais le flux continu de monstres empêchait quiconque d’approcher.

— On a de quoi gagner du temps. On peut, pour l’instant, empêcher d’autres monstres de sortir de là.

— Qu’est-ce qu’on doit faire ?

— D’abord, on s’occupe de ceux qu’on a sous les yeux.

— Tous ceux-là ?

Ils jaillissaient du donjon. Rien que dans le pourtour de la porte, il y en avait des centaines. Il y a des années, Dez et moi, à nous deux, on aurait peut-être pu gérer. Cette fois, nous manquions de bras.

— Et c’est notre voie pour nous en sortir ? lança une voix.

Nous nous retournâmes en même temps.

C’étaient les sœurs Maretto. Elles avaient réussi à nous rejoindre. Leurs vêtements étaient poisseux de sang, mais elles tenaient debout. La magie de soin avait visiblement fait son œuvre.

— Ça va, vous deux ?

— On va pas rester les fesses par terre en plein désastre, grommela Béatrice en balançant son énorme bâton. — Et… on a une vengeance à prendre.

Cecilia serra ses deux bâtons.

— On est au fait. On élimine les monstres ici, et tout s’arrange, hein ?

— Temporairement.

Au moins, cela donnerait aux gens le temps de fuir.

— Reçu, fit Béatrice en nous tournant le dos. —Moi et Ceci, on s’occupe du menu fretin. Toi, fais gagner du temps pendant qu’on rase ça.

— T’en es sûre ?

Elle n’avait pas l’air d’être du genre à se sacrifier comme un pion ou à servir de marchepied aux autres.

— Ils doivent payer le prix de nous avoir pris les nôtres.

— …Oui, c’est à peu près ça. Laisse-nous faire, Bea et moi.

— Le vrai problème, c’est ceux-là.

À un moment, les doubles en question avaient pris position au sommet de la porte effondrée du donjon. Ils étaient six en tout. Le véritable prédicateur ne semblait pas présent, mais si on ne s’en occupait pas, ils seraient un obstacle sérieux.

— À nous, Dez, lançai-je, mais il était déjà parti, avançant le centre de gravité bas, les appuis lourds et stables.

L’un des doubles se glissa dans son dos et abattit sur lui une taillade furieuse.

Un éclair jaillit. L’instant d’après, le bras-lame du double s’était enfoncé dans la tête de son compagnon. La hache d’armes de Dez avait fendu le torse, projetant la moitié supérieure de la monstruosité contre un autre. La moitié inférieure s’affaissa dans la brise.

— Tuer ! Tuer !

Ils le ciblèrent aussitôt comme la menace à abattre et convergèrent sur lui. Mais c’était ce qu’il voulait. C’était plus simple quand ils venaient à lui. Moins besoin de courir.

À chaque balayage de sa hache d’armes, des traînées de lumière se dessinaient. Tout ce qui passait dans sa trajectoire était tranché net. Pas seulement grâce à la force naturelle de Dez, mais parce que l’arme dans ses mains était la plus grande qu’il eût jamais forgée : la Numéro 22. Ces choses n’avaient aucune chance.

— La tête, Dez. Vise la tête !

Ils étaient chétifs, mais leur vitalité défiait toute mesure. Même taillés en morceaux, ils gigotaient encore.

— Je m’en charge, grogna-t-il en décapitant les doubles épars sur le sol.

— On est prêtes, lança les sœurs Maretto, qui avaient pris une posture des plus étranges.

Béatrice, la cadette, était à genoux, son énorme bâton calé sous le bras contre son flanc. Cecilia, l’aînée, se tenait dressée sur son dos, brandissant ses deux bâtons.

— Recule. On va lâcher quelque chose d’énorme.

— Maintenant, contemple notre pouvoir.

— Non, Bea. Ils sont pas censés regarder.

— Ah, c’est vrai, fit Béatrice, confuse.

— Alors, on y va ?

Elles parlèrent à l’unisson, le même sourire assuré sur des traits jumeaux.

— Dieux régnant en maîtres —

— sur toute la création —

— dieu démoniaque de l’océan stellaire —

— souverain de l’Outremonde —

— nous sommes —

— ton instrument —

— ton projectile sacré —

— qui porte ta volonté —

— aux ignorants.

À tour de rôle, Cecilia et Béatrice enchaînaient, d’un flux parfait, sans rupture. Lançaient-elles le même sort, toutes deux ?

À chaque moulinet de ses bâtons, Cecilia traçait un petit cercle magique. Des orbes de lumière en jaillissaient, se rassemblant devant l’énorme bâton de Béatrice.

— Serpent —

— de flammes —

— lion —

— de glace —

— loup —

— des vents —

— et faucon —

— de terre.

Leurs voix gagnaient en force à chaque reprise, les mots fusaient de plus en plus vite.

— Devenez l’épée de lumière qui foudroie notre ennemi.

Je ne savais même plus qui disait quoi. Les sorts s’enchaînaient, lancés seuls ou à deux voix.

— Efface notre ennemi ! Rayon Ténébreux !

Une déferlante de lumière nous engloutit. J’eus tout juste le temps de fermer les yeux. Je m’attendais à une explosion à nous briser les oreilles, mais rien ne vint, et aucun souffle ne me renversa. Ce n’était qu’une clarté aveuglante, si vive que, paupières closes, je ne voyais plus que du blanc.

Peu à peu, la lumière s’amenuisa, et j’ouvris prudemment les yeux, en papillonnant. Il n’y avait plus rien.

La centaine de monstres qui infestaient la zone, y compris les doubles du prédicateur, s’était volatilisée sans laisser trace.

J’en restai bouche bée.

Derrière moi, des cris de joie éclatèrent. Béatrice et Cecilia s’entrechoquaient les poings et les coudes, fêtant leur réussite.

— Écoutez, je déteste gâcher la fête, dis-je d’un ton glacé en jetant un œil vers le donjon, — mais ce n’était pas la fin.

En éliminant ceux de l’avant, on avait accéléré le flot des monstres : il y avait désormais de la place pour que d’autres se fraient un chemin hors de l’entrée.

— Vous pouvez recommencer ça ?

Les sœurs Maretto se regardèrent, puis secouèrent la tête en silence.

Je m’en doutais. On allait bientôt revenir à la case départ.

— T’es où, Dez ? À toi.

Je n’avais mis la main à la pâte que parce qu’il avait dit avoir un plan.

— Là-bas, fit Béatrice en désignant Dez, planté devant la porte.

Quand avait-il filé là-bas ?

— Je m’en occupe, grogna-t-il.

Il soulevait une pierre ronde : la relique de ce bousier de Dieu Soleil bouffeur de merde, qu’on appelait le Cœur de Flamme.

— Et tu comptes faire quoi avec ça ?

Les monstres bondissaient à nouveau hors du donjon, après avoir jugé que le passage était sûr. Juste devant eux se tenait Dez, la cible la plus proche. Mais il restait là, la pierre levée, immobile.

Il fout quoi cet idiot ? Et sa n° 22 est juste plantée en terre.

— Tu dors ? Hé, Dez ! Réveille-toi !

Une nuée de gobelins se rua sur Dez. Ils allaient user de leurs lames de roche, de leurs griffes et de leurs dents pour tailler et mâcher le nain barbu jusqu’à la mort. Juste avant que leurs petits yeux vicieux et leurs crocs ne touchent Dez, pourtant, leurs corps frissonnèrent malgré eux.

De fines aiguilles acérées, pareilles à des épines, jaillirent de la pierre ronde et transpercèrent les gobelins. En dépit du sang et du fait d’être plantés au sol, ils battaient encore des membres, tentant de se libérer pour se jeter sur Dez. Une autre volée d’aiguilles se déploya de la pierre, perforant les cerveaux.

Il serra la pierre, et toutes les aiguilles rentrèrent dans le noyau d’origine.

— Tu vois, ça prend la forme de ce que je veux.

À peine les gobelins crevés, d’autres monstres jaillirent du donjon. Cette fois, ils étaient trois.

Dez renifla et lança la pierre. À mi-parcours, le Cœur de Flamme se mua en hache qui tournoya, fauchant monstre après monstre. En gros, parce que ce Dieu Soleil au gros cul avait décidé de retirer à Dez son talent d’artisan, il lui avait refilé en échange un petit jouet capable de changer de forme à volonté.

Qu’il aille crever.

— Et c’est reparti !

Après avoir balayé une vague de monstres, Dez relança le Cœur de Flamme. Juste avant que la pierre ronde ne franchisse l’entrée du donjon, elle enfla et se déploya comme une immense toile, s’agrippant au montant et comblant les brèches de la porte brisée.

— Voilà, c’est fait.

— Putain, Dez, tu l’as fait ! T’es le meilleur, mec ! dis-je en posant mon menton sur son crâne.

— Ne t’emballe pas, grommela Dez en me collant un uppercut au menton. — Ce n’est qu’une mesure provisoire. On n’a pas arrêté la Ruée en elle-même.

— Donc on peut pas se contenter de laisser la porte bâchée et attendre que ça passe ?

Dez fit un signe du menton.

En effet, je sentais la présence d’innombrables créatures derrière la porte.

Elles hurlaient, frappaient, griffaient, grinçaient des dents, implorant qu’on les laisse sortir.

— Ça ne tiendra pas éternellement, dit-il. — D’ici peu, ça redeviendra une pierre.

— D’accord, je pige.

Je me tournai vers les autres employés de la guilde alentour.

— Maître Dez a stoppé le flot des monstres pour l’instant. Profitez-en pour évacuer au plus vite. Et débarrassez la ville de tous les monstres.

Des créatures rôdaient encore dans Voisin-Gris. Il fallait les neutraliser et sauver autant d’habitants que possible.

— Bon, à vous de gérer la suite.

— Où tu vas ?

— Je suis crevé. Je vais souffler un peu.

C’était un temps précieux que Dez nous avait acheté. Si je ne l’employais pas utilement, il me ferait la peau.

Arwin n’était pas ici. À ce stade, il serait plus efficace de frapper l’ennemi que de la chercher à l’aveugle. Il n’existait qu’une manière pour nous de survivre : abattre le prédicateur et arrêter la Ruée. Je l’imaginais mal fuir la ville. Il voulait veiller à la destruction de Voisin-Gris, alors il se serait choisi un perchoir bien à lui pour contempler le spectacle. Où ? Le manoir du seigneur ? La plus haute tour ? Non. Un endroit au centre de la ville, avec vue sur l’entrée du donjon.

— Autrement dit, ici même.

Je franchis la porte de la Guilde des Aventuriers.

Ma première destination fut le comptoir. D’ordinaire, il serait noir de monde, des aventuriers y prenant des contrats, mais à présent il était cerné de blessés. Les grièvement atteints avaient le droit de s’allonger. Les autres recevaient des soins d’urgence et attendaient. C’est là que je trouvai celui que je cherchais.

Il s’adossait au mur près de la fenêtre, la tête basse, au bord des larmes. On eût dit qu’il pleurait le désastre qui l’avait frappé.

— Hé, le Vieux, lançai-je.

Le vieux porteur leva sur moi un regard agacé, puis surpris.

— Toi aussi, tu t’es tiré ? dit-il en me frottant le bras. — Ça va, toi ?

— Pourquoi, t’es blessé ?

Il avait un bandage autour du bras.

— Hein ? Ah. Une égratignure, fit-il en agitant son bras pour montrer que ce n’était rien. — Je buvais dans une taverne quand d’un coup les gens se sont mis à hurler que des monstres sortaient du donjon. Alors j’ai fui ici, paniqué. Dans la cohue, on m’a renversé.

— T’as eu ta journée, dis-je en balayant les lieux du regard, puis en baissant la voix jusqu’au murmure. — Ça tombe bien. J’ai trouvé de la bonne gnôle dans l’entrepôt. La guilde a une petite réserve mise de côté. Viens, on va se mettre bien.

Je balançai une bouteille sous son nez : un excellent whisky de trente ans.

— Vraiment ? En plein chaos ?

— Quel meilleur moment que maintenant ? ricanai-je. — Ce sera peut-être la dernière chose qu’on boira jamais. Autant que ce soit du bon, non ?

— Va pour ça, dit-il avec un sourire en coin.

— À vrai dire, j’aurais préféré être seul avec Arwin, mais elle est ailleurs. C’est sûrement le destin qui nous met ensemble. Allez, viens boire un coup.

— Tu sais quoi, mon bras se porte soudain beaucoup mieux, lâcha le Vieux en bondissant sur ses pieds.

— Trouvons un coin avec une belle vue, proposai-je en pointant la fenêtre. — Là-bas, ça ira ?

 

En cas d’urgence, le bâtiment de la guilde pouvait servir de forteresse. Autrement dit, plusieurs bâtisses se dressaient entre ses murs. L’une d’elles était une tour de guet.

La tour se trouvait au fond de l’enceinte. Ses murs de pierre étaient épais et solides. J’en avais chapardé la clé plus tôt. Dedans, ça empestait. Chaque étage servait de réserve, et l’on y stockait des cadavres et des morceaux de monstres. Raison pour laquelle aucun employé n’aimait y mettre les pieds.

Nous gravîmes l’escalier en colimaçon et ouvrîmes la trappe du toit. Une plate-forme ronde, protégée seulement par un garde-corps à hauteur de taille. Là-haut, le vent était fort et froid. En bas, les monstres dévastaient tout. Ils s’engouffraient dans les bâtisses qui leur plaisaient, en quête de viande. Saoulés d’hostilité, de violence et de faim, rien ne pouvait les empêcher d’assouvir leurs appétits. Certains volaient, comme les gargouilles d’avant, mais la guilde avait allumé des herbes répulsives autour de l’endroit, ce qui les tenait à distance pour l’heure.

Je tendis au Vieux un ustensile volé avec la bouteille et la lui emplis à ras bord. Appuyés au garde-corps, nous trinquâmes. C’était de la bonne. Mieux faite pour se boire avec une belle et une vue nocturne.

— Cette ville est fichue. La seule question, c’est combien survivront. Au moins, on tiendra un moment ici, se lamenta le vieil homme en jetant un coup d’œil au pied de la tour.

Une Ruée ne durait pas éternellement. Quand la vague refluerait, les monstres rentreraient d’eux-mêmes là d’où ils venaient : le donjon.

Ici, c’était plus sûr que partout ailleurs : des sortilèges et des sceaux pour tenir les monstres à l’écart, des réserves de vivres.

C’était juste devant le donjon, on s’attendrait donc à ce que ce soit le premier endroit piétiné en cas de Ruée, raison pour laquelle on l’avait bâti tel un bastion. Le but était de se terrer pour sauver sa peau, se battre, et, peut-être, passer à travers.

— Ouais, j’imagine que tu as raison, dis-je en faisant craquer mes phalanges.

 

Puis j’enchaînai :

— Il est temps de mettre fin à ta petite combine.

 

Le soleil battait sur mon dos quand je levai le bras.

Le vieux porteur se jeta de côté.

— C’est toi qui colportais ces histoires sur Arwin.

— Quoi ? Jamais je…

— Quand tu veux retrouver l’origine d’une rumeur, ce n’est pas si difficile. Même les petits détails que les gens auraient normalement oubliés reviennent facilement si la personne qui pose les questions fait assez peur. Et parmi toutes les rumeurs en ville, les plus indicibles, les plus infectes, venaient de toi. Cette information porte le sceau de qualité des Oiseaux de Proie.

— …Tu vas croire des hommes de la pègre plutôt que moi ?

— Oui. Parce que ce sont des hommes d’affaires.

La trahison allait avec la pègre, mais payez-les et ils se montraient d’une honnêteté surprenante. Et surtout, les Oiseaux de Proie n’avaient aucune raison d’accabler ce vieil homme.

— Mais pourquoi j’aurais fait ça…?

— Je sais déjà qui tu es, le Vieux. Ou devrais-je dire, prédicateur.

Le Vieux se renfrogna, baissa les yeux et se mit à tripoter faiblement ses doigts.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Où es-tu né ? demandai-je.

— Et quel rapport avec tout ça ?

— Laisse-moi deviner. Tu viens de Mactarode.

Le vieux pâlit.

— Arwin ne nous laisse pas l’appeler « Son Altesse », parce que c’est un crime, et elle ne laisse pas non plus les gens de la ville le faire. Mais toi, tu l’as appelée ainsi. Deux fois, même.

Apparemment, seuls ceux de Mactarode disaient ça. Le prédicateur l’avait appelée ainsi, lui aussi. Et le Vieux se trouvait dans le donjon quand le prédicateur l’avait fait. C’était amplement de quoi le soupçonner.

— J’ai dit ça ? Je ne m’en souviens pas.

— Assez joué. Je t’ai coincé. Tu ne t’en sortiras pas. Tu connais Nick Burnstein, je crois.

— Ah, ce guérisseur ? Et ?

— Tu as dit qu’il pouvait célébrer mon oraison funèbre, non ?

Nicholas exerçait comme guérisseur auprès de la Guilde des Aventuriers. Guérisseur et prêtre étaient deux fonctions proches, mais distinctes. Et les guérisseurs ne prononçaient normalement pas d’oraisons funèbres.

— Donc tu sais qui il est vraiment. Et c’est pour ça que le mot « oraison » t’est venu naturellement.

— Je ne vois pas de quoi tu parles. Tu vas me traiter de monstre pour un mot lâché ? Je te croyais meilleur que ça, Matthew.

— Monstre ? Quand ai-je dit quoi que ce soit d’un monstre ? Tu n’étais pas là quand c’est arrivé. Et n’essaie pas de prétendre que tu pouvais le voir malgré tout. On ne voyait rien à travers cette brume.

S’il avait été à portée de vue, je l’aurais vu, moi aussi.

— Je l’ai appris après coup. Je t’ai entendu en parler !

— Comment ai-je décrit le monstre ?

— Heu, une tête noire, des globes jaunes, des bras marqués du Dieu Soleil…

— En plein dans le mille, dis-je en pointant un doigt sur lui. — C’est bien ça que tu as entendu, n’est-ce pas ?

Plus tôt, j’étais passé derrière le comptoir pour emprunter le registre officiel de notre mission de sauvetage, tel qu’il avait été consigné par la Guilde des Aventuriers. Il contenait mon témoignage :

— Je ne lis pas très bien, alors tu vas le faire pour moi. Tu devrais trouver ça écrit juste là : « sur son bras, il y avait un symbole pareil à un trou du cul grand ouvert ».

Le Vieux se figea, la bouche grande ouverte de stupeur.

Arwin, Noelle, Ralph et moi avions été présents à l’instant même. Noelle et Ralph avaient été blessés, Arwin aussi bien sûr, si bien que le préposé de la Guilde avait pris la déposition auprès de moi. J’avais dit à Noelle et à Ralph d’adopter ma version plus tard, aussi. Ils n’auraient donc pas eu de détails plus précis que ceux que je leur avais soufflés.

— Pas un seul mot sur ce formulaire ne parle d’un sceau du Dieu Soleil. Pas un mot.

— Mais… mais… Ah, oui ! Le monstre qui vient d’apparaître à la fête…

— Comment saurais-tu cela si tu buvais à la taverne tout ce temps ?

— …

— Parce que tu es ce monstre. Ou, du moins, tu travailles avec lui.

Il ne répondit pas.

— Mais si tu veux continuer à me berner et jouer les innocents, vas-y. Tu ne feras que m’obliger à prendre des mesures plus radicales.

Je n’étais ni garde de la ville ni paladin. Je me souciais d’Arwin, pas de la loi.

Le Vieux leva des yeux hagards vers le ciel, puis lâcha un énorme soupir.

— Je me suis vraiment ramolli si l’on me coince pour la plus sotte des raisons, dit-il en faisant aller sa nuque d’un côté et de l’autre, les mains plaquées dessus pour faire rouler sa tête.

— C’est juste. Je suis le prédicateur.

Sa manière d’être avait changé. Ni son visage ni sa carrure ne bougeaient, mais l’aura qui l’entourait se haussait d’un cran. La malveillance et l’hostilité de qui est accoutumé à la violence suintaient de tous ses pores.

C’était là son vrai visage. Et j’avais été dupé de bout en bout. Si j’avais su qu’il était ainsi, jamais je ne l’aurais tiré du donjon.

— Arrête la Ruée des monstres, tout de suite.

— Je crains de ne pouvoir.

— Alors je te forcerai, dis-je en glissant la main dans ma poche.

— Un instant, fit le Vieux en levant la main.

— Pourquoi ne pas en parler d’abord ? Allez, assieds-toi.

Il désigna l’endroit où reposaient au sol les gobelets que nous avions utilisés.

— Tu vas tenter de filer ?

— Je ne serais pas si lâche.

Nous nous resservîmes et nous nous assîmes face à face. Il était plus petit que moi, mais si je me fiais aux apparences, je le paierais cher. Le vacarme d’en bas paraissait plus lointain que jamais.

J’avais tant de questions. Pourquoi le fondateur de Sol Magni jouait-il les porteurs de légumes ? Portait-il quelque rancune personnelle contre Arwin ? Toutes ces interrogations convergeaient naturellement vers une seule.

— Qui es-tu ?

— Te voilà bien pressé, on dirait, ricana le Vieux.

Il but une gorgée et me fit face.

— Mon nom est Levi. Levi Paul Verland Mactarode.

Sa voix soudain débordait de puissance et d’autorité.

— Je fus jadis roi de Mactarode.

— N’importe quoi, reniflai-je. — Et bientôt tu me diras que tu es le père d’Arwin ?

— Plutôt un parent éloigné.

Puis Levi entreprit de conter la vie insensée d’un homme aux ambitions démesurées.

— Comme je te l’ai dit, je fus roi du royaume de Mactarode.

Un petit royaume au pays des montagnes. Il l’hériterait sans heurt, gouvernerait, engendrerait un héritier, puis quitterait ce monde.

— Mais je ne voulus point d’une vie si plate et sans heurts, bonne à tenir en une ligne dans les annales du royaume. La pensée de ne jamais valoir davantage me remplit d’une peur de mort. Obsédé par ce vieux but de tant de souverains, la vie éternelle, je trouvai le moyen de vaincre la mort : le Cristal Astral. Lorsque j’appris que l’un des pays voisins touchait au but, je l’envahis, sous prétexte de protéger mon peuple d’une invasion. J’abattis la capitale de nos voisins, qui avaient englouti la majorité de leur trésor à conquérir des donjons, et je pris leur Cristal Astral. Toutefois, le cristal que j’avais conquis était creux, vidé de pouvoir magique. J’ai prié, j’ai souhaité, mais mon rêve d’éternité ne se réalisa jamais.

Le prix de ce vœu insensé fut lourd. La guerre était hors de portée et laissa le royaume exsangue. La noblesse l’avait haï.

— Alors j’égorgeai quiconque osa se plaindre. Et ce pas de force me coûta cher. Une rébellion se leva contre moi, et je dus fuir pour sauver ma peau, puis m’exiler.

Levi survécut en quittant le pays, abandonné par ses vassaux et ses gens. L’enfer l’attendait au-delà. À errer par la campagne, il tomba aux mains de marchands d’esclaves.

— De là, je parcourus toute la région, en esclave.

On l’astreignit aux travaux les plus rudes. Il s’évada maintes fois et fus repris, subis d’atroces châtiments.

— Si mon vœu d’immortalité ne s’exauça point, les pâles traces de magie qui demeuraient dans le Cristal Astral ralentirent pourtant mon vieillissement. Ainsi vécus-je deux fois l’existence d’un autre, un enfer absolu.

À la mort de son maître, on le revendit à un autre marchand d’esclaves. Il changea de mains plusieurs fois, jusqu’à ce qu’enfin on le vende au royaume de Mactarode. Le père d’Arwin régnait alors.

L’ancien roi appartenait à un marchand d’esclave aux abords de la cité royale.

Du matin au soir, on l’accablait d’outrages.

Au moindre signe de défi, les fouets et les coups pleuvaient. Entre les générations qui passaient et ses traits ravagés par une vie de bastonnades, nul ne reconnut en lui l’ancien roi, et Levi ne s’en réclama jamais au risque d’être puni de mort. Alors il tint la tête basse, cacha son nom et rampa, tremblant, dans son ancien royaume.

On ne lui accordait qu’une maigre pitance et le sol pour couche. Des années durant, il ne mourut pas, sans pour autant vivre vraiment.

— Chaque jour, sans exception, je priais. Mais je ne reçus ni bénédiction ni merci. Je demeurais à attendre, dans ma geôle, de tomber malade et de me dissoudre peu à peu. Chaque jour se déversait une terreur nouvelle C’est alors que je reçus une révélation de mon dieu.

S’il l’avait laissé crever, ç’aurait été bien. Au lieu de cela, ce mille-pattes de Dieu Soleil, s’en mêla sans bonne raison et fit de Levi un prédicateur.

— On dirait que tu as seulement changé de maître.

— Mais un autre maître, c’est un autre traitement.

— Donc tu admets rester esclave. Rien de plus pitoyable qu’un esclave fier de la brillance de son collier.

— Les autres dieux ne firent rien pour moi. Lui seul daigna m’offrir le salut.

L’ironie lui échappait.

— Et que t’a ordonné le Dieu Soleil ?

— De restaurer le Donjon. Plus précisément, la Prison du Pandémonium, de ce pays dont j’avais volé le Cristal Astral.

Bien que sa puissance fût perdue, le Cristal Astral avait été remisé dans les souterrains, sous le palais royal de Mactarode. Par le pouvoir que lui donna le Dieu Soleil, Levi déroba le Cristal Astral à sa cache.

— Mais il était creux, vidé de toute force, non ?

— Oui, précisément, dit Levi avec un sourire satisfait. — Un vase vide n’attend que d’être rempli.

Alors il insuffla de la puissance au Cristal Astral et ramena le Donjon.

— Le Cristal Astral désire la puissance. Il a besoin de force pour absorber l’énergie du pays et façonner de nouveau un Donjon.

Ainsi, l’intuition de Dez s’avérait juste.

Non seulement tout cela se rattachait à la chute de ce royaume, mais encore le Dieu Soleil, ce pisse-au-lit, en était la cause.

— Alors il y a une entrée de ce Donjon quelque part à Mactarode ?

— Non. Le royaume tout entier est le Donjon.

Il me fallut du temps pour encaisser le sens des paroles de Levi.

— J’ai fait du pays de Mactarode lui-même un Donjon.

— Comment est-ce possible…?

— Ne te tourmente pas. Un Donjon est comme une maladie qui ronge le monde. D’autres Donjons enflent à l’intérieur du corps. Dans le cas de Mactarode, le mal a simplement fini par remonter jusqu’à la surface.

Voilà pourquoi les monstres ne rôdaient nulle part ailleurs, mais restaient dans les limites de Mactarode. C’était chez eux.

— Alors où est le Cristal Astral ?

— Je ne sais pas… Oh, cesse de me foudroyer du regard. Je ne sais pas, vraiment. Il se déplace.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Je te l’ai dit. J’ai fait du royaume entier un Donjon. Quand le cristal demeure en un lieu, il prend racine et engendre un Donjon. Pour l’en empêcher, je lui ai jeté un sort pour l’envoyer à une hauteur que même les oiseaux n’atteignent pas. Il continue de flotter très haut au-dessus des terres, à en boire la vigueur. Veux-tu te lancer à sa recherche ? Peut-être trouveras-tu le cristal, si la chance te sourit assez.

Ce serait comme chercher un grain de sable unique dans un désert.

— Alors, les monstres de ce pays…

— Se divisent en deux espèces. Ceux que le Donjon a créés, et ceux du dehors que le Donjon a happés pour nourrir et fournir la matière aux nouveaux-nés.

— Qu’as-tu gagné à faire une telle chose ?

S’il avait seulement voulu regorger le Cristal Astral de puissance, l’un des Donjons ordinaires aurait amplement suffi.

— Il m’a ordonné de ressusciter la Prison du Pandémonium. Il ne dicta point les moyens. J’ai donc choisi la voie.

— Pourquoi ?

— Tu dois vraiment demander ? Pour que nul ne puisse plus y vivre.

S’il s’était contenté de tout aplanir, un jour ou l’autre, quelqu’un s’y serait installé. Brûler les champs n’aurait pas empêché l’herbe et la forêt de repousser et d’enrichir la terre. S’il avait érigé un simple donjon, une fois découvert, il aurait conduit à la naissance d’une cité semblable à Voisin-Gris.

— C’était mon royaume à l’origine, jusqu’à ce qu’il soit usurpé par le neveu que j’ai échoué à tuer. Les descendants de ceux qui m’ont exilé vivaient grassement sur mes terres, déféquant sur mon héritage. Tu ne serais pas furieux, à ma place ?

Donc, si ce n’était pas à lui, ce ne serait à personne. Il ressemblait à un vieillard desséché, mais dedans, c’était un enfant capricieux. C’était par sa faute que Mactarode était tombée en ruine et que la seule royauté survivante fût la princesse. À cause des monstres, la terre en était devenue inhabitable. Ceux qui s’accrochaient finiraient par dériver vers les pays voisins, ou se faire piétiner par les monstres. Tout s’était déroulé selon son plan.

— Est-ce la vengeance qui t’a poussé à répandre ces mensonges sur Arwin ?

— Il s’est trouvé bien plus de gens enclins à compatir avec une lâche revenue en larmes chez elle à cause du Syndrome du Donjon que je ne l’avais anticipé. Cela m’a mis hors de moi. Il ne m’est cependant jamais venu à l’esprit que les rumeurs pourraient remonter jusqu’à moi.

Je me retins de le passer à tabac sur-le-champ. Mais il me restait des questions à poser.

— Tu as dû avoir cent occasions de tuer Arwin.

— Je ne suis qu’un prédicateur au service du Saint. Mon devoir seul importe. Et puis, si je la tuais et que cela menait à mon dévoilement, les choses se compliqueraient, dit-il sans l’ombre d’une honte. — Après mon succès à Mactarode, le Saint m’a confié une nouvelle charge et une révélation. C’est pour cela que je suis venu ici. Je suis devenu marchand de légumes pour me fondre plus aisément dans la ville. Ce n’est que par hasard que la Guilde des Aventuriers m’a engagé.

— Donc Mactarode ne te suffisait pas ?

— Ce n’était qu’un échauffement. Il faut des décennies pour amasser la puissance nécessaire. Voici le vrai prix.

Ainsi, le Dieu Soleil à la cervelle de flan visait à se ressusciter grâce au Cristal Astral. Si le cristal était vide, il ne pouvait s’en servir. Il fallait du temps pour qu’il se recharge de puissance. Son objectif s’était donc déplacé vers le Millénaire du Soleil de Minuit, le dernier et le plus grand des donjons. Ou peut-être Mactarode n’avait-elle toujours été que la salve d’ouverture, et ceci, son but premier.

— Le Saint a disposé ceux qui seront mes membres pour accomplir cette quête.

Cela désignait Roland, Justin et consorts.

— Tu m’as coûté cher, mais j’ai rempli mon devoir. Cette ville est condamnée.

J’entendais, en contrebas de la tour, des cris et des pas. Quelqu’un de la ville courait, sans doute. Quelqu’un se battait. Levi renversa le fond de sa boisson et tendit la main.

— Tu devrais me rejoindre, Matthew. Je crois reconnaître ta valeur mieux que quiconque.

— Vraiment ?

— Tu as une force astronomique et un surplus d’intelligence et d’expérience. Par-dessus tout, tu as une âme demeurée sans tache en dépit de tout ce que tu as souffert. Tu vaux mieux qu’elle. Elle n’est pas de taille. Tu te gâches à la servir.

Voilà donc pourquoi il m’avait déjà suggéré de me séparer d’elle.

— Je comprends ce que tu ressens. Le plan divin du Saint t’a laissé incapable d’user de ta force à ta guise. Mais c’est parce que ton âme est inexpérimentée. Si tu t’agrippes à Sa gloire et suis Ses enseignements, tu pourras atteindre un nouveau degré.

— Donc si je dis oui, il me rend ma force ?

— Bien sûr. Le Saint recherche de puissants Éprouvés. Il a besoin de ta force, dit Levi, le regard embrasé. — Abandonne tes hésitations, et tu seras bien plus fort. Tu auras tout ce que tu désires. L’argent, les femmes, la terre, le rang. Tout sera à toi.

— Il me donnera vraiment tout ?

— Oui, et c’est pourquoi…

— Je refuse, crétin.

Je lui plantai mon majeur sous le nez.

— Pour un discours si glorieux, c’est creux, là-dedans. Tu avais bien plus de prestance et d’allure quand tu vendais des légumes.

— Comment oses-tu ?

— Allez, fais le coq si ça te chante, dis-je en reprenant une gorgée, mais ta vengeance ne sera pas complète, même si tu rases cette ville de fond en comble. Celle que tu veux tuer est ailleurs.

— Qu’entends-tu par là ?

— Tu as failli tuer Arwin dans le donjon.

— C’est exact. Et alors ? Me hais-tu pour cela ?

— Avant ça, tu as fait quelque chose de très étrange. Maintenant, je comprends que ce n’était ni une pose pour ton sort, ni une manière d’amonceler ta force, ni une marque d’obéissance à ce Dieu Soleil noir de moisissure. Tu te prosternais, comme un esclave.

Levi ne dit rien, mais une veine battit sur son front.

— C’est contre toi-même que tu étais en colère. Même à présent que tu as du pouvoir, tu es incapable de briser tes anciennes habitudes. Même Arwin, que tu prétends mépriser, reste pour toi « Altesse Royale ». Cette vie d’esclavage, martelée au cœur de ta nature, t’interdit d’omettre ce titre. Alors tu as défoulé ta frustration sur elle.

— Silence !

— Très intimidant. Tu peux enfiler cette forme monstrueuse comme un manteau, elle ne dissimule pas la pourriture qui suinte de l’intérieur.

La source de sa puissance, c’était son sentiment d’infériorité. Né héritier royal, il n’avait pas supporté le règne ordinaire d’un roi et avait rêvé de plus grand. Cela s’était achevé en chaînes, et on l’avait maltraité des décennies durant. Ce passé de misère était la source du pouvoir de Levi, et le souvenir qu’il cherchait à effacer.

— Bien, cette petite causerie fut des plus instructives, mais il est temps, dis-je en m’essuyant la bouche en me levant. — Allons-y, patron. Personne n’est là pour nous arrêter.

 

— Tu te prends pour le héros qui sauve la ville ?

— J’ai l’air si superficiel ?

Je n’avais aucune ambition d’être un héros. Ça ne m’intéressait pas.

Ne me fiche jamais tes espoirs, tes rêves et ton admiration sur le dos. Je n’étais pas assez bien intentionné pour jouer les justiciers. Je n’étais venu que pour une seule raison.

— Je suis là pour briser les os du salaud qui a touché à ma femme.

Des rayons du soleil tombèrent d’en haut.

— Serre les dents, homme-œuf.

— Tiens ta langue, garçon ! cria Levi, en lançant à terre un paquet blanc.

J’étais préparé à cela. Je ne suis pas un amateur.

Son corps se mit à gonfler et à se boursoufler. On eût dit que son corps bouillonnait, comme si son sang lui-même entrait en ébullition. Un grand flot de liquide jaillit de la bouche de Levi. Il s’amarra vite à lui, l’enveloppant et transformant sa chair.

Sa tête devint un grand œuf brun aux yeux énormes, et des rangées de vastes dents lui jaillirent des lèvres. Les membres qui s’allongeaient depuis son corps gris étaient longs et grêles comme ceux d’un insecte. C’était l’exacte image du prédicateur du treizième étage du donjon.

Sol nia spectus.

 

*   *   *

Avant même que les mots ne soient sortis, je frappais. Juste avant que mon poing n’atteigne son visage, il le traversa. Je me retrouvai sur la pointe des pieds, penché en avant, mais réussis à bondir de côté à temps. L’instant d’après tonna un fracas, et un éclair frappa le sol.

S’il m’avait touché, j’étais carbonisé.

Merde, encore.

À le combattre, mes coups le traversaient.

Peut-être m’en serais-je tiré avec des sorts comme les sœurs Maretto, mais si je ne pouvais ni frapper, ni cogner, ni étrangler, ni aplatir un ennemi sans corps, mes tactiques se réduisaient à peau de chagrin. Pendant ce temps, Levi m’attaquait à distance avec des lames de lumière. Le duel n’avait rien d’équitable. S’il esquivait tout, je n’avais pas d’issue.

Techniquement, j’avais bien une arme secrète, mais elle ne valait rien si elle ne pouvait atteindre sa cible.

— Qu’y a-t-il ? Où est passée toute ta fanfaronnade ? me railla le prédicateur.

— Attends. Matthew va te montrer le tour caché dans sa manche.

— J’ai hâte de voir ça.

Levi ne voulait pas courir le risque infime que je puisse le toucher au corps à corps. Il restait à distance et me criblait de rayons ardents. Ils ne faisaient qu’à peine charbonner le plancher de la tour, signe qu’ils n’étaient pas si puissants, mais ils étaient légion. Je ne pouvais qu’esquiver. Si je m’arrêtais, je me retrouvais criblé de trous.

Je dévalai à nouveau l’escalier.

— D’abord, on joue au chat, et maintenant, à cache-cache ?

Levi vint jusqu’au bord de l’escalier.

C’est ça, descends.

Au moment où il posa le pied sur les marches, je fis luire le soleil provisoire, me tassai et jaillis, lui agrippant les chevilles. Il y avait de la prise alors je serrai, et sentis craquer.

— Aaagh !

Il hurla et roula de nouveau sur le toit, comme prévu.

Sous forme de brume, il ne pouvait ni se tenir au sol, ni se déplacer. Autrement dit, je m’étais attendu à la solidité de ses chevilles, et j’avais vu juste.

Avant que je puisse poursuivre l’attaque, cependant, les chevilles de Levi me glissèrent des mains, et son corps s’enfonça à travers le plancher. En claquant la langue d’agacement, j’éteignis le soleil provisoire.

— Il est descendu.

Les dégâts à ses jambes auraient dû émousser ses mouvements, mais il régénérait à toute allure. Il me fallait le poursuivre et l’achever avant cela. Mais au moment où je m’engageai dans l’escalier, je dus me jeter de côté.

Un trait de lumière traversa jusqu’au plafond, pile là où je me tenais. Il me tirait maintenant depuis l’étage inférieur. Il devait se guider au bruit ou à ma présence.

D’autres trous s’ouvrirent dans le plancher sous moi. Je dansai d’un côté, de l’autre, tâchant d’éviter les coups. Et je ne pouvais riposter : mes poings ne traversaient pas le plancher. J’aurais pu jeter une pierre par les orifices, mais ils n’étaient guère plus larges que des cailloux. N’importe quel galet n’aurait fait que ricocher contre la paroi.

— Il m’a coincé, hein ?

Alors que tout semblait joué, mes appuis me trahirent soudain. Il avait percé tant de trous que mon pied accrocha l’un d’eux. À peine l’avais-je senti qu’un autre trait de lumière traversa le plancher et m’érafla la jambe. Ça ne fit pas très mal, mais je perdis l’équilibre et basculai.

Quand je repris conscience de ma position, j’étais allongé sur le dos, face au ciel. Des rayons de soleil tombaient de l’ouest. Je ne pouvais pas bouger. Au moindre mouvement, il me criblerait depuis le dessous.

Je gardai la respiration courte, faisant tout pour effacer ma présence. Au moment où je crus que ça pourrait marcher, un large faisceau de lumière vint en biais. M’ayant perdu de vue, il devait passer à une approche plus méthodique. Faire taire le bruit de mes pas portait ses fruits.

La situation n’en demeurait pas moins mauvaise. Le toit de la tour n’était pas vaste : tôt ou tard, il me toucherait par chance.

Et même si je continuais d’esquiver, si le soleil se couchait, j’étais foutu. Je voyais déjà la face monstrueuse de Levi s’illuminer d’un rictus ravi.

Alors, on va faire ça.

Je levai le bras et l’enfonçai de toutes mes forces dans le plancher, puis me roulai de côté pour me dégager. Plusieurs rayons de lumière crevèrent le plancher pour jaillir vers le ciel.

Un craquement s’ensuivit. De fines fissures s’étendirent sur le toit comme une toile d’araignée. À force de trous, cela devait arriver. Surtout s’il criblait le toit.

Finalement, la charpente devint irréparable, et le toit s’effondra dans la tour. L’impact fit trembler toute la tour de guet. Un nuage de poussière fleurit et me boucha la vue. Lorsqu’il se dissipa, je sautai.

— Tu l’as vraiment cherchée, maintenant, Matthew, lança une voix étouffée. — C’est une résistance vaine. Si tu crois que ces manœuvres t’aideront à vaincre, tu te trompes lourdement.

Je pouvais passer par le toit, moi aussi. Il fallait juste qu’il s’écroule d’abord.

— Sors de là, Matthew ! Où es-tu ?

Il lança d’autres traits de lumière vers le ciel. Je n’avais aucune obligation de lui répondre. Je retins mon souffle et attendis l’instant propice.

Je l’avais, sa position. Sa vision obstruée, sa confusion nouée, c’était ma chance. Je sortis mon atout de ma manche et, depuis l’extérieur de la fenêtre, je le projetai dans la tour.

— Vas-y, lèche mes bottes, vieil enfoiré !

La lame fendit l’air et traversa la jambe de Levi.

Il hurla.

Je traversai la fenêtre et me laissai tomber à l’intérieur. Un courant d’air entra dans la tour et balaya la poussière. Levi était recroquevillé au sommet d’un tas de gravats, serrant sa jambe avec des gémissements. Le couteau que j’avais lancé clouait le dessus de son pied gauche.

— Qu… qu’est-ce que c’est  ?

— Justin l’a laissé derrière lui.

Il s’en était servi sur Nicholas pour l’immobiliser. D’après lui, ça avait le pouvoir d’emprisonner la puissance des prédicateurs du Dieu Soleil. Donc ça devait marcher sur Levi, lui aussi. Quand le toit de la tour s’était effondré, j’avais au contraire sauté par le côté et, agrippé au cadre de la fenêtre, attendu mon ouverture.

Seule, la lame ne le tuerait pas, mais j’avais là l’occasion parfaite de l’achever.

Je contournai Levi et lui passai la main autour du cou.

— Tu crois qu’un étranglement me sera fatal…?

— Tu crois que j’ai la patience d’attendre aussi longtemps ?

Je serrai de mes deux mains. Des veines saillirent sur le cou sombre du monstre. Le simple fait que cette bête eût des veines, je le notai avec une ironie sèche.

— Je pourrais toujours chercher une hache ou un couteau, mais t’en fais pas. Je me défoule, c’est tout.

Ses carotides et sa trachée étaient déjà écrasées, l’empêchant de respirer correctement. C’était de sa faute si les parents d’Arwin avaient été assassinés, si elle avait perdu les siens et son royaume, et si elle avait fini par croiser quelqu’un comme moi. Il y avait une dette de sang à solder. Son cou avait déjà perdu la moitié de sa grosseur d’origine.

— Adieu. Si on se retrouve en enfer, refiles-moi encore quelques aubergines en douce, veux-tu ?

Le corps de Levi bascula vers l’avant, puis il y eut un bruit d’éclatement. Une odeur de fer rouillé emplit l’air tandis qu’un sang noirâtre et rouge se répandait de sa gorge. Sa tête d’œuf bondit deux ou trois fois avant de rouler et de s’arrêter près des décombres.

— À la tienne.

Je la brandis comme une bouteille débouchée et la balançai. Le sang s’arrêta, et, à la place, une cendre noire se mit à suinter de la plaie.

Je m’affalai là, en soufflant lourdement.

J’avais abattu leur chef. Cela devait sonner la fin de la Ruée. Le problème, c’était l’entre-deux. Combien de temps les monstres mettraient-ils à regagner le Donjon ?

Reste en vie, Arwin.

— Te soucies-tu donc tant de cette femme ?

Je me retournai, stupéfait, au moment même où un trait de lumière blanche me transperçait l’épaule.

Je basculai en arrière. À travers l’éclair de souffrance, j’eus peine à croire ce que je voyais.

— C’est une blague ?

Levi se tenait là, sa propre tête coincée sous le bras.

— Ton expérience t’a coûté cher, cette fois, Matthew, dit sa tête en montrant les dents, nichée dans son aisselle.

De sa main libre, il se pencha pour arracher le couteau planté sur le dessus de son pied, puis l’écrasa dans sa paume. Des éclats de lame tintèrent sur les gravats. Même un prédicateur meurt si on lui tranche la tête. Mais à toute règle ses exceptions. Le sang n’arrêtait pas de couler.

Merde, il fallait que je stoppe l’hémorragie.

— Je t’ai bien dit que j’avais reçu deux révélations.

Levi leva sa tête bien haut. La bouche, garnie de crocs hideux, articula ces mots que je haïssais :

— Sol nia spectus.

Alors la tête de Levi se fendit en deux. Un liquide bleu en jaillit, dégouttant le long de ses bras et recouvrant le torse et les jambes sans tête qu’il rongeait. Dans cette substance bleue, quelque chose semblait sautiller, se gonfler et se rétracter, changeant sans cesse de forme. Peu à peu, le liquide bleu se détacha et s’épandit au sol, se reforgeant en un monstre aberrant, d’une espèce différente des autres.

Il me dépassait, haut d’environ deux Yul (trois mètres), et couvert d’écailles bleues. Un long cou jaillissait de ses épaules et s’achevait sur un visage de poisson. Le corps, long et rond comme un cactus, portait des membres courts et gras. Une queue épineuse poussait dans son dos.

Il s’était encore transformé.

Merde, c’est contre les règles.

Cette nouvelle forme paraissait plus lente, à en juger par sa taille et sa silhouette, mais assurément plus puissante.

— Qu’en dis-tu, Matthew ? N’est-ce pas superbe ?

— C’est la chose la plus immonde que j’aie jamais vue, dis-je sans détour.

La masse de Levi se souleva du sol. Je bondis de côté par réflexe, et, dans un fracas énorme, le sol s’ouvrit lorsqu’il retomba. Je me penchai au bord du trou : deux têtes de poisson aux quatre yeux noirs et morts me fixaient.

— Descends, Matthew. Ou bien t’as trop la trouille pour sauter ?

— Ça aurait aidé si tu n’avais pas détruit l’escalier.

— Alors je viens à toi, dit Levi, s’accroupissant légèrement avant de bondir au-dessus de ma tête.

Je jetai un œil à la lumière qui perçait par la fenêtre brisée, puis levai le poing. Je n’allais pas perdre un duel de force. J’étais Matthew le Dévoreur de Géants, bon sang. Je ne perdais pas contre des phénomènes sous prétexte qu’ils étaient plus gros que moi.

— Imbécile !

Des éclairs jaillirent des bras de Levi.

Ils ne m’atteignirent pas, mais, entre la douleur de l’épaule et l’effort pour esquiver, je perdis l’équilibre. Il me contourna par derrière et emprisonna ma tête dans une de ses paumes géantes.

— Je pourrais t’ouvrir le crâne aussi facilement qu’une grenade.

J’avais merdé. C’était comme être serré dans un étau. Mon crâne allait se fendre. Je ne pouvais pas riposter : il me tenait par derrière, me pendant dans le vide. Je n’avais aucun appui pour prendre de la force. Tout ce que je pouvais faire, c’était battre des membres. Pour lui, ce n’étaient que des caresses.

Et même s’il y avait un trou béant au plafond, nous restions à l’intérieur d’un bâtiment. S’il se mettait à l’ombre, je redevenais le Matthew chétif d’ordinaire.

— Tiens, j’allais oublier.

Il me prit même le petit soleil temporaire de la poche. J’étais maintenant totalement impuissant. Sa poigne se resserra sur ma tête. Je commençais à saigner. La mort était presque certaine, désormais.

J’avais côtoyé la mort à bien des reprises, mais j’y avais survécu à chaque fois. Parfois seul, parfois sauvé par des compagnons. Dez était le plus assidu des seconds, mais il affrontait le Donjon et ne viendrait pas me tirer de là. S’il le faisait, je lui collerais un baiser en plein sur la bouche.

— Voici mon ultime avertissement, Matthew. Sers le Dieu Soleil, l’Éxalté. Si tu le fais, tu connaîtras la béatitude suprême.

— Chez moi, on n’appelait pas ça « béatitude » quand on s’abaissait à devenir l’esclave d’un dieu.

— Je vois.

Levi sortit on ne sait d’où un objet étrange. De profil, cela ressemblait à une pièce de métal plate, ronde comme une monnaie, prolongée d’une fine tige. Des symboles étranges étaient gravés au revers de la plaque circulaire.

— Ceci est la marque de la loyauté envers le Saint.

Levi cracha des flammes sur la plaque. Elle prit une rougeur de braise. Un fer.

— Une fois appliqué à ta chair, ta façon de penser changera.

— La torture ne prendra pas. J’ai une tolérance à la douleur bien au-dessus de la moyenne.

— Ce n’est pas un fer quelconque. Il renforce le lien entre nous et le Saint. Il rendra plus aisée l’audition de Sa voix.

— Si c’est une exécution, dis-le, répondis-je en me laissant aller. — Si je dois entendre cette voix jour et nuit, des asticots vont me grouiller dans la cervelle et me tuer.

— Tes saillies deviendront des actions de grâce au Saint, dit-il.

Je sentais la chaleur sur mon dos. C’était là qu’il allait m’appliquer le fer.

— Sans façon. Je ne prends pas conseil auprès de ce trou du cul du Dieu Soleil à la bite bien molle, dis-je en m’assurant de lui faire un doigt bien visible. Mon cheminement, c’est la dévotion à la Princesse Chevalier, et si je me convertis, elle me coupera la bite.

— Rassure-toi. C’est toi qui trancheras. Tu la tueras le sourire aux lèvres.

Je voulus lui cracher que c’était lui que j’allais tuer, mais la pression sur ma tête augmenta, et il ne sortit de ma bouche qu’un cri. Mon dos brûlait . Il était sur le point d’appliquer le fer à ma peau.

Je serrai les paupières et me raidis pour accueillir la douleur.

Alors un sifflement de vent emplit mes oreilles.

La pression sur ma tête s’évanouit. Je tombai en arrière au moment où le poignet près de mes oreilles se détacha et chuta avec moi. J’atterris durement sur le cul, que je frottai en tentant de me relever. Une main secourable se tendit vers moi.

— Tu vas bien, Matthew ?

C’était la Princesse Chevalier Écarlate.

— Pardonne-moi d’avoir tardé. J’ai mis du temps à abattre ceux d’avant.

Comment faisait-elle pour surgir pile à temps comme si le destin lui réservait ses entrées ? Cette fois, j’avais envie de lui poser un vrai baiser sur les lèvres, mais un détail me sauta aux yeux.

Arwin tenait Lame de l’Aube, la relique du Dieu Soleil.

Elle l’avait encore tirée de sa cache.

— On en parlera plus tard, dit-elle en sentant que j’avais des reproches à lui faire et en prenant les devants.

— Non, pas plus tard. Pourquoi est-ce qu’à chaque fois, tu…

— C’est quoi, ce monstre ? me coupa Arwin en pointant l’épée vers Levi.

Être écarté de la sorte m’irrita, mais je notai mentalement de le lui faire payer.

— C’est Levi… le porteur de la Guilde des Aventuriers. C’est lui le responsable de tout ça. C’est la seconde forme du monstre qui t’a percé la poitrine, dis-je.

Puis, après avoir pesé s’il fallait continuer :

— Le sbire de celui qui a détruit ton royaume, et l’agent qui a exécuté l’ordre.

— …J’entendrai les détails plus tard, répondit-elle avant de se poster devant moi pour me protéger. —  Je prends la suite. Toi, file tant que tu le peux.

La ville grouillait de monstres. La commanderie des Paladins m’offrirait peut-être un refuge, mais elle se trouvait de l’autre côté, et j’aurais été attaqué en chemin.

— Eh bien, planque-toi, alors !

J’aurais aimé qu’elle prenne un peu plus de responsabilité pour ça.

— Te voilà qui viens te pavaner encore devant moi, idiote, dit Levi de ses deux bouches. —Tu as réussi à t’agripper une fois à ta vie pour venir la reperdre ici, femme stupide.

— Vas-tu encore offrir un spectacle pitoyable, à l’agonie ? ricana Levi. — Vas-tu encore t’agripper à cet homme pour te réconforter ?

— Te prends-tu pour un chevalier héroïque ? poursuivit-il. — Crois-tu ton royaume un paradis terrestre ?

L’idée du bien chez Arwin n’était pas toujours la bonne. Préjugés, pauvreté, inégalités : cela existait partout. On ne les effaçait jamais. C’était la nature même de l’humanité. Nous aimons contempler plus faibles et inférieurs que nous. Nous voulons éliminer ce qui diffère de nous et le voir choir.

Nous voulons être plus riches que les autres. Nous ne voulons pas leur ressembler. Nous voulons nous dire : Je suis peut-être pauvre, mais au moins je vaux mieux que lui. Nous nous sentons mieux en nous comparant. Nous sommes des créatures égoïstes.

— Plus de bouches, c’est donc plus de fanfaronnades à ce que je vois, dit Arwin avec dégoût. — Moi, je ferai seulement mon devoir.

Levi renifla.

— Quoi donc ? La vengeance pour la destruction de Mactarode ? Ou pour tes parents ?

— Non, dit Arwin d’une voix ferme. — Je dois endiguer le flot de souffrances et de sacrifices né de tes ambitions perverses.

— Épargne-moi ton hypocrisie. Tu es enragée parce que tes amis ont été tués. Tu as honte d’avoir failli mourir toi-même.

— Arwin, la prévins-je. — Il ne fait que te provoquer. Inutile d’écouter.

— Tu as raison. Je n’ai pas su sauver tant de vies qui m’étaient chères, et pourtant je vis encore aujourd’hui. Je n’oublierai jamais l’impuissance qui m’a étreinte. Je me suis demandé pourquoi c’était moi qui avais survécu.

— …

— Mais parce que j’ai survécu, je suis ici maintenant, à te combattre. J’œuvre avec ceux qui me sont proches. C’est la chose dont je n’ai pas à avoir honte : ma vie.

Calmement, sans hausser le ton, elle pointa la lame vers Levi.

— Je sauverai Matthew.

— Et tu mourras en échange, dit froidement Levi en m’empoignant le cou de sa seconde main pour me jeter contre un mur. Je me tins la tête, grognant de douleur, puis levai les yeux sur un spectacle stupéfiant.

Des gravats, lancés par Levi, s’abattaient sur moi.

— Matthew !

— Je suis en vie, dis-je en sortant la tête.

Les blocs de pierre pesaient sur moi comme une carapace de tortue. Je pouvais tendre le cou, mais pas plus. Mes membres étaient coincés.

— Reste là. Notre rituel reprendra plus tard, dit Levi avant d’exhaler de son corps une brume bleue.

Encore cette même substance ? Bientôt, je ne le distinguai plus.

Une ombre noire se forma au-dessus de la tête d’Arwin.

— Au-dessus !

Arwin bondit de côté à l’instant où l’énorme masse de Levi s’écrasait. Le sol se fendit sous son poids. Il étira son cou serpentin dans la direction où Arwin s’était élancée et chargea. Elle esquiva encore et éventra le mur dans sa hâte. Ils se retrouvèrent dans la cour de la Guilde des Aventuriers. Une manticore s’y était déjà déchaînée autrefois, mais ce n’était rien auprès du monstre qui nous faisait face. Arwin sauta par la brèche à l’extérieur, à la poursuite de Levi.

— Je vois que tu as pris du volume, lança-t-elle.

— Et pas que.

Il cracha des éclairs bleus par ses bouches et ses bras, quatre fois plus nombreux, quatre fois plus meurtriers. De quoi tuer net. Arwin dut les éviter, à gauche, à droite, mais cela ne semblait pas la troubler. Elle était presque confiante.

Arwin décrivit un cercle pour se glisser dans le dos de Levi. C’était étonnamment facile : sa taille l’empêchait de virer avec agilité.

— Qu’y a-t-il ? Tu étais bien plus coriace quand je t’ai affronté dans le donjon.

— Pas tout à fait, dit Levi en lui fonçant droit dessus.

Plutôt que d’attaquer par pointes et tranchants, il choisissait d’employer toute la surface de son corps. Il avait beaucoup grandi et n’en allait pas moins vite. Arwin tailladait et piquait en esquivant, sans effet. Il tirait un avantage cruel de sa masse.

En un rien, elle fut acculée contre un mur. Aucune échappée. S’il chargeait, Levi pouvait l’aplatir comme une fresque.

— Qu’y a-t-il ? Tu n’iras pas geindre pour qu’on t’aide, comme tu l’as fait si misérablement dans le donjon ?

— Tu te méprends, répondit-elle avec un sourire éblouissant. — Qui t’a dit que je suis venue seule ?

Une ombre passa au-dessus, puis quelque chose s’abattit sur Levi. Noelle, qui tombait, lui enfonça son épée dans le dos. Levi se cambra, et Ralph chargea de face. Il laboura profondément son ventre avec Pluie Miséricordieuse.

Le corps de Levi fut secoué de convulsions. Il hurla de douleur et balança ses bras, mais Ralph se coula dessous et ajouta une estocade le long du flanc. Le sang jaillit de la plaie.

— Reste à ta place, limace géante, dit Ralph, fanfaron, en se campant tout contre Arwin.

— Pour le bien de la ville, nous allons t’arrêter, ajouta Noelle.

— Ah oui, je me souviens de vous, ricana Levi de ses deux visages. Et que feront trois là où un seul n’y parvient pas ? Vous n’avez pas su m’arrêter quand vous étiez six.

— Tu veux vérifier ? demanda Arwin en levant son épée. — Tu verras que nous ne sommes plus les mêmes.

Ce fut Noelle qui lança la reprise. Elle tourna autour de Levi et jeta une corde noire autour de son bras. Quand elle se resserra, une fumée blanche monta là où elle mordait sa chair.

Cette corde noire, sans doute, était façonnée d’une partie de monstre, quelle qu’elle fût. Forger armes et outils avec venins et humeurs de bêtes était tout un art. Cette technique honnie portait des noms comme toxinomancie ou magie des poisons. Noelle comptait parmi ses rares praticiens.

Elle avait rapporté de Mactarode quantité d’armes et d’ustensiles faits main, dont, à n’en pas douter, cette corde noire.

— Tch !

Levi dévia l’attaque d’Arwin de son bras libre et s’en servit pour tirer sur l’autre.

À ce jeu de traction, nous n’avions aucune chance. Noelle ne paniqua pas pour autant. Elle passa à une boule bleue qu’elle lança. Elle éclata en répandant un liquide limpide aux pieds de Levi. Bien sûr, une partie toucha son corps, sans lui faire le moindre mal.

— Que crois-tu faire ?!

Mais Levi trébucha soudain et perdit l’équilibre. Il voulut se relever d’un coup, incapable de se stabiliser, et glissa. De l’huile ? C’était plus traître encore.

— C’est un mélange de sueur d’hazerat et d’huile, dit-elle en tirant sur la corde noire et en lançant des couteaux enduits de poison sur la bête. — Si on marche sur un hazerat, on vacille comme pris du mal de mer.

Cette boule n’était donc là que pour affaiblir. Levi ne supporta pas l’effet et tomba à un genou, offrant une meilleure cible à l’épée d’Arwin.

— Merde !

Elle le découpa à maintes reprises aux bras et aux visages, profitant de sa mobilité réduite. Sa chair se refermait, se régénérait, mais Arwin ne faiblissait pas.

— Imbécile !

Soudain, Levi s’évanouit tandis qu’une brume envahissait l’endroit. La même que dans les profondeurs du donjon. Des bras crépitant d’éclairs bleus surgirent derrière Arwin.

— Attention !

Noelle lança d’en haut une boule rouge grosse comme un poing. Elle tomba entre Arwin et le prédicateur et se mit à enfler à toute allure.

En quelques battements, elle atteignit la taille d’un adulte, repoussant Arwin et Levi de part et d’autre. Aussitôt après, la boule rouge se ratatina, comme une poche qui se vide de son air, jusqu’à n’être plus qu’une galette.

 C’était donc pour séparer Arwin de son ennemi.

— Ça m’a sauvée. Merci, Noelle, dit Arwin en se relevant.

Noelle eut l’air soulagée et s’inclina brièvement. Arwin devrait connaître les armes de Noelle, mais cette nouveauté ne la troubla pas. Elle avait cette générosité-là. Noelle continua de courir en cercle autour de Levi et, à son passage, lança plusieurs boules blanches. À l’impact, elles éclatèrent en répandant une substance blanche, glaireuse.

— Ce liquide vient de toiles d’araignées sentinelles fondues, expliqua-t-elle en contournant le monstre pour jeter d’autres boules blanches. — Ça ne partira pas de sitôt.

— Et après ?! siffla Levi en tournant l’une de ses têtes vers elle.

Il ouvrit grand la gueule et cracha des projectiles volcaniques qui filèrent sur Noelle. Ils se fichèrent au sol, fumants, et jaillirent en trombes de flammes que Noelle évita en zigzaguant, mais, entre les pièges et la fumée, elle ne pouvait plus s’approcher.

Ralph attaqua de l’autre côté. Ses entailles l’avaient sans doute fait souffrir, car le prédicateur fouetta l’air de l’un de ses bras, métamorphosé en lanières de glace, pour tenir l’épée magique à distance. Ralph ne put que tournoyer et esquiver pour rester hors de portée. Parfois, il parvenait à dévier un fouet du plat de sa lame, mais, dans l’ensemble, il craignait trop d’encaisser pour oser s’approcher. Où était passée toute sa fanfaronnade ?

Alors notre illustre meneuse, Arwin, attaqua de face. Levi para avec son autre bras. Mais, contrairement à l’échange précédent, Arwin jouait cette fois dans une autre cour. Et, surtout, son épée n’était plus la même.

Il se faisait lacérer par l’épée de son Altesse. Il devait s’en réjouir.

Même ainsi, Levi ne tombait pas. Son bras était entaillé sans répit, et pourtant sa régénération défiait l’entendement. Les plaies se refermaient sitôt ouvertes. Les endroits où Noelle et Ralph l’avaient frappé plus tôt étaient déjà intacts. On n’en viendrait à bout qu’en lui coupant la tête, semblait-il.

Cette fois, cependant, il en avait deux. Il nous faudrait sans doute trancher les deux en même temps, de peur qu’elles ne repoussent.

Le trois-contre-un s’enlisait bien plus que je ne l’aurais cru. Ce qui signifiait que nous étions en désavantage. Contrairement au prédicateur et à son endurance sans fond, l’équipe d’Arwin était faite de chair et de sang. Ils finiraient par heurter un mur. Ainsi, Noelle fléchit la première. Non seulement elle était la plus menue des trois, mais c’était aussi elle qui bougeait le plus en lançant ses armes artisanales. Elle projetait des acides qui rongeaient la peau, des poisons qui paralysaient, et, par moments, des éclats de lumière qui aveuglaient.

Ces joujoux auraient mis fin à un combat depuis belle lurette contre un adversaire ordinaire, mais le prédicateur n’était pas de ceux-là. Sa peau roussie, sa chair empoisonnée, ses yeux brûlés retrouvaient leur état en un battement de cœur. Son épuisement devait être considérable. Et la vanité de ses efforts, tout autant. Ses mouvements se firent lents.

— Urgh !

Les pieds de Noelle s’emmêlèrent, et elle chuta. L’usure était pire que je ne l’avais pensé. Elle ne semblait pas en mesure de se relever.

Le visage de Levi se fendit d’un sourire narquois.

— Tu seras la première, proclama-t-il, amassant du feu dans sa bouche.

S’il soufflait là-dessus, elle finirait en cendres.

— C’est ça, fit-elle, un genou au sol, levant le bras.

Une ficelle entourait son poignet et courait jusqu’à la matière blanche collée au flanc de Levi.

—  Je serai la première.

Elle tira sur la ficelle. Elle se détacha net de la surface de la substance, déclenchant un grondement énorme et un panache de fumée noire. Des lambeaux de chair de Levi jaillirent de l’explosion et volèrent dans toutes les directions.

Il y avait donc autre chose dans cette matière que ce mucus pâteux. L’histoire des toiles d’araignées sentinelles n’avait été qu’un leurre.

Toute surface en contact avec la substance explosa. Les dégâts devaient être infligés simultanément. Lorsque Levi vacilla, Noelle rampa au sol, évita ses bras, glissa jusqu’à pouvoir s’agripper à sa cheville et s’enrouler autour, effectuant plus d’un tour complet. Quand elle eut roulé en arrière, la cheville gauche de Levi était nette­ment sectionnée, le pied demeuré au sol.

Il perdit l’équilibre et s’affala sur le sol. Ralph rugit et chargea.

— Petite idiote ! gronda Levi en balayant son fouet. Puisqu’on lui ôtait sa mobilité, il n’avait plus qu’à frapper au jugé, claquant et gelant l’air de son fouet glacé.

C’était comme assister à un blizzard, mais concentré dans un couloir à peine large. Ralph, pourtant, n’arrêta pas. Il bondit droit dans l’aire du fouet.

S’il l’atteignait, son armure serait réduite en deux, sans parler de sa chair, mais il voyait venir chaque coup. Il s’arrêtait, s’accroupissait, jaillissait, esquivait les claquements. Le fouet lui-même allait trop vite pour l’œil, alors il fixait le poignet pour en lire l’intention à la source.

S’il avait un talent, c’était de jauger les distances. Ce n’était pas un hasard si, la dernière fois, il avait écopé des blessures les plus légères contre Levi. Il avait dû être bien formé, né d’une famille de chasseurs. Sa faculté d’estimer l’intervalle entre lui et sa proie était remarquable. Je ne le lui dirais pas, cela dit : ça lui monterait trop vite à la tête.

— Maudit sois-tu ! cracha Levi en cinglant plus fort que de coutume.

Son élan se déporta, il se déséquilibra. Ralph se glissa alors au contact.

— Meuuurs !

L’arme dans sa main fulgura. Pluie Miséricordieuse savait, l’espace d’un instant, se faire plus tranchante encore. Il l’abattit dans un cri, la lame luisant d’une clarté pâle. Elle allait fendre le front de Levi en deux lorsqu’elle s’arrêta net. Levi avait coincé Pluie Miséricordieuse entre ses deux mains.

— Quelle malchance pour toi.

Sa perte d’équilibre n’avait été qu’un leurre pour attirer Ralph.

— Putain ! grogna Ralph, tentant d’enfoncer la lame par la force, mais il n’y avait pas moyen de vaincre la poigne monstrueuse du prédicateur.

— Tu es fini.

— Lâche ! criai-je, juste au moment où Levi inclina les bras.

Ralph fut projeté en l’air d’un coup de pied, les jambes battant, arraché au sol. Il heurta le mur et s’effondra, assis contre la pierre.

L’idiot. Il s’était laissé aller, et ça venait de lui retomber dessus.

Noelle et Arwin voulurent se précipiter vers lui, mais Levi les en empêcha. Il fit tournoyer Pluie Miséricordieuse, qu’il avait arrachée aux mains de Ralph, et les tint à distance.

— Tes suivants sans valeur ne t’ont rendu aucun service, dit Levi avec une pointe de pitié. — Maintenant, vous n’êtes plus que deux contre un.

L’équilibre venait de basculer. Il reprenait le dessus.

J’allais devoir m’en mêler. Grâce au petit répit que je venais de grappiller, je me sentais moins entravé. Rien que pour ça, la bravade de Ralph en valait la peine. Je pouvais bien lui accorder ce crédit.

Mais, au moment où j’ouvrais la bouche pour appeler à l’aide afin de dégager ces foutus éboulis, l’impensable se produisit.

— Non ! Et puis merde !

Ralph s’était cramponné au dos de Levi et hurlait. Même Arwin et Noelle restèrent figées, stupéfaites.

— J’en ai assez d’être humilié ! Rends-la ! Rends-moi cette putain d’épée ! éructa-t-il en allongeant le bras par-dessus l’épaule de Levi pour attraper Pluie Miséricordieuse.

Levi tenta de le décrocher, mais son gabarit massif le gênait trop pour manœuvrer.

— Si tu la veux tant, prends-la ! lâcha Levi en se laissant tomber à plat sur le dos. S’il écrasait son agresseur, ce serait réglé.

— Va te faire foutre !

Ralph passa autour du cou de la créature et écrasa une boule blanche contre le visage de Levi. Elle se fendilla et éclata, projetant sa substance sur sa face et lui couvrant les yeux. Peut-être lui obstruait-elle aussi la trachée, car il porta les mains à sa tête en se débattant.

— Tu l’aimes, ce truc que Noelle m’a refilé ?!

La tête droite de Levi se tortilla de douleur, et il laissa enfin tomber Pluie Miséricordieuse.

— Ça, c’est pour tout à l’heure ! se rengorgea Ralph.

Il roula de côté, empoigna l’épée et en libéra de nouveau la magie. Elle irradia d’une lumière puissante et trancha la tête droite de Levi.

Les deux têtes hurlèrent. Celle encore sur son torse et l’autre, flottant dans l’air. Arwin bondit.

— Tu paieras tes fautes dans l’au-delà, dit-elle en ramenant sa lame du jugement, visant la tête gauche.

Levi ricana.

— Tu t’en fiches de lui ?

Le monstre à tête d’œuf, le double de corps de Levi, tenait un enfant humain dans ses bras. Il y avait donc toujours un gamin dans les parages ?

— Lâche !

— Appelle-moi comme tu veux.

Levi recula, ramassa sa tête tranchée et la pressa contre le moignon d’où elle venait. Les yeux, renversés dans leurs orbites, retrouvèrent peu à peu leurs couleurs. De même, le pied que Noelle avait sectionné se ressoudait.

Quel corps commode à posséder.

L’enfant dans les bras du monstre était inconscient et ne paraissait pas près de se réveiller. Nous aurions pu l’abandonner à son sort, mais tout aurait été autre si nous avions été le genre de gens à faire ça.

La Princesse Chevalier, à coup sûr, jamais.

— La roue tourne, dit Levi en se redressant de toute sa taille. — Je commence par toi, pour m’avoir décapité !

Il abattit vers Ralph un poing de roc.

— Arrête !

Arwin se jeta devant lui. Une fraction de seconde, ma vision bascula dans le noir. Juste avant que le poing de Levi n’atteigne Arwin, un mur translucide renvoya sourdement l’impact.

Une barrière magique ?

Levi se figea, stupéfait. Une flamme décrivit un arc vers son dos énorme et le frappa de plein fouet. Il hurla et tomba à genoux.

Deux silhouettes s’avancèrent hors des ombres.

— On peut se joindre à la danse ?

— Tu ne vas quand même pas nous priver d’une si belle occasion de briller, hein ?

C’étaient Beatrice et Cecilia.

— Il va bien, répondirent les deux en haussant les épaules.

— Quel soulagement, je suis heureux d’arriver à temps. C’était moins une, dit une voix douce, déplacée au milieu d’une telle violence.

Je tournai la tête et vis Nicholas, qui tenait à présent l’enfant inconscient. Le monstre de tout à l’heure gisait à ses pieds.

— Nicholas Burns, gronda Levi avec dégoût.

D’un ton désinvolte, il répondit :

— Ah, enchanté. Vous êtes le fondateur, je présume.

— Tu l’as déjà rencontré, dis-je en corrigeant sa bévue. — C’est Levi, un porteur à la Guilde des Aventuriers. Souviens-toi : il était là quand on est descendus dans le donjon, la fois d’avant.

— Ah bon ? Eh bien. Ma mémoire n’est plus ce qu’elle était. Mais si vous le dites, j’imagine que c’est vrai, fit-il avec impertinence en se grattant la tête. — Donc, Levi, c’est ça ? À cause de vous, Levi, on en a bavé.

Il déposa l’enfant en lieu sûr et s’avança, se tapotant l’épaule du bout du bâton qu’il tenait.

— Toi… toi, hérétique !

Levi cracha un jet de flammes, qui se dispersa encore contre un mur translucide avant d’atteindre les yeux de Nicholas.

— Oh, j’allais oublier, dit-il.

Son bâton étincela, et les plaies d’Arwin commencèrent à se refermer. Les miennes aussi. Le saignement s’arrêta, mais ce dont j’avais surtout besoin, c’était qu’on m’enlève ces foutus gravats de dessus.

— Reprenons où nous en étions.

Hé, ne m’ignore pas.

— On n’a pas chômé, entre soigner les blessés et se battre contre des monstres, alors je suis content d’être arrivé à temps. J’ai quelque chose à vous demander, ajouta Nicholas sans perdre le rythme.

Ça devait concerner le Dieu Soleil, me dis-je. Contrairement à Roland et Justin, Levi semblait plus proche des desseins véritables du Dieu Soleil. Il avait des informations qui nous échappaient encore.

— Si tu comptes le torturer, je veux bien aider. Je connais de bons petits tours.

— …Je vais décliner respectueusement, dit Nicholas avec un sourire gêné.

Ce n’était pourtant pas une plaisanterie.

— La roue a tourné.

Même sans moi, ils étaient désormais six contre un. Levi savait qu’il était en mauvaise posture. Son maintien trahissait une nervosité plus âpre qu’auparavant.

— Comme vous l’avez entendu, cela risque d’être fort déplaisant. Ça nous arrangerait tous si vous nous disiez de bon gré ce que vous savez, suggéra Nicholas.

— Assez de ces sarcasmes ! éructa Levi.

Il leva les bras, puis les enfonça dans son torse et en retira encore plusieurs de ces œufs rouges. Les sœurs Maretto décochèrent des sorts, mais ils ricochèrent cette fois sur une barrière que Levi dressa. Pendant ce temps, l’éclosion des œufs enfantaient d’autres doubles.

— Arwin, appelai-je à la belle Princesse Chevalier tandis que Levi était distrait.

— Je te sors de là tout de suite. Encore quelques instants, répondit-elle.

J’espérais certes un peu d’aide, mais ce n’était pas la raison pour laquelle je lui avais parlé.

— Prête-moi l’oreille.

— Pourquoi ?

— Viens. Je vais te souffler l’astuce dont on a besoin pour le vaincre.

Elle se pencha, le scepticisme écrit en toutes lettres sur son visage. Je lui murmurai quelques mots à l’oreille.

— …Vraiment ? demanda-t-elle.

— Absolument. Avec toi, l’effet sera maximal.

Elle hocha la tête, puis se tourna vers Levi et la nuée de ses doubles. Ils étaient plus de trente, à présent.

— Il n’y a plus de temps. Vos petits tours d’amuseurs n’arrêteront pas la Ruée, à présent.

— Alors il faudra l’écraser d’abord. Arwin s’avança d’un pas assuré. — Cette fois, je lui trancherai ses têtes pour de bon.

Quand Levi abaissa sa barrière, les doubles chargèrent.

Les six combattants se regroupèrent et ripostèrent. Arwin faucha le double de tête, Ralph et Noelle enchaînèrent. Les sœurs Maretto s’occupèrent des cibles plus éloignées. Béatrice les brûlait tandis que Cécilia les foudroyait.

Les doubles bondirent en arrière et s’alignèrent côte à côte. Leurs bras se mirent à luire, la même attaque que l’original. D’un seul élan, ils lâchèrent une lumière puissante. Une autre barrière translucide se dressa avant que les rayons ne puissent percer les humains, les annulant. C’était de nouveau le mur défensif de Nicholas. Il jaugea l’intervalle de leurs attaques, puis dissipa la barrière. Les flammes des sœurs Maretto saisirent et rôtirent les doubles.

— En avant !

Leur cohésion rompue, Arwin prit l’initiative : elle se jeta sur l’ennemi, entaillant les doubles en feu et ouvrant un passage vers le véritable Levi. Noelle lança une boule rouge qui se dilata avant d’éclater au sol, projetant les doubles au loin.

La voie libre, Arwin s’élança. Noelle et Ralph suivirent, retenant les doubles qui tentaient de se refermer derrière elle.

— N’approchez pas de la princesse ! hurla Ralph en balayant la zone avec Pluie Miséricordieuse.

Il n’en abattait aucun, mais il tenait leur meute à distance du dos d’Arwin, qui atteignit l’ennemi principal. La panique s’imprimait sur les deux visages de Levi. En enfanter tant à la fois devait l’épuiser. Et la force de chacun de ses doubles s’amenuisait à mesure qu’il les créait. Son choix du nombre lui coûtait.

— J’emprunte ça, lança Arwin en arrachant la corde noire à Noelle avant de la claquer contre la terre.

Le claquement résonna sèchement.

— À genoux, Levi ! cria-t-elle.

Levi se figea aussitôt. Le corps bicéphale s’accroupit sous un angle étrange, les visages accablés. La nature servile, battue en lui par des années d’asservissement, subsistait, même dans cette forme monstrueuse.

— Traînée…

Il se retourna encore, les deux faces noircies d’humiliation et de rage.

— Ne m’oblige pas à le répéter !

Arwin serra sa lame et prononça l’ordre :

Sol est extrica, avasolus ix terra crea.

De nouveau, des écailles rouges jaillirent de la garde de l’épée. Elles rampèrent sur le sol tels des insectes, droit vers Levi. Il sentit clairement le péril et sa silhouette se brouilla à toute vitesse. Pouvait-il encore se muer en brume ?

— Son pouvoir vient du Dieu Soleil, comme celui de cette épée, mais la chose n’est pas à son avantage, nota Nicholas d’un ton docte. — La brume est vouée à se dissiper sous la lumière du soleil.

Torrisclade moa phosistoris.

Au cœur du nuage, les écailles rouges s’empilèrent, prirent forme. Quand la brume fut levée, Levi se tordait de douleur, son être entier entouré des écailles.

— À genoux. Et implore le pardon de mon père, de ma mère, et de tous ceux que tu as tués.

— Pourquoi ? Tu n’es qu’une gamine ! Comment.. ?

Cloué par les écailles, il bascula en avant.

— Cette fille… Seigneur Dieu. Fais tomber Ton jugement sur elle ! Abaisse-la et châtie-la !

— Je ne pense pas que ça marche, dit Nicholas, puis ajouta : — Même les dieux ne peuvent rien contre l’âme humaine.

Levi se releva, ultime sursaut de résistance. Il chargea Arwin, arrachant les écailles rouges à même sa chair en courant. Noelle et Ralph bondirent et lui sectionnèrent les bras en le croisant. Il tomba à genoux, se plia en deux, la douleur peinte sans détour sur la figure. On eût dit un condamné prêt sur l’estrade, attendant la hache. Arwin leva son épée.

— C’est fini.

Elle trancha les têtes du prisonnier d’un seul geste net. Les deux crânes roulèrent au sol, laissant derrière eux un corps qui ploya avant de s’affaisser. L’impact vibra dans la terre.

— Oui ! s’exclama Ralph, le poing levé. — On a gagné !

— Ne crie pas victoire trop tôt, le prévins-je tandis que les autres m’extrayaient des décombres.

Ce monstre avait été pire que Roland et Justin. Ils lui avaient coupé une tête et on l’avait vu la rattacher. Son corps se muait en cendre noire. Il mourait, sans l’ombre d’un doute, mais il fallait se méfier. J’allais dire à Ralph d’en finir lorsqu’un éclat de rire m’arrêta.

Plus de la moitié de la tête droite avait disparu. La cendre noire dévorait déjà une bonne part de la gauche. Son torse et ses bras s’effaçaient, eux aussi.

La mort de Levi était imminente mais il riait encore, dans un râle.

— On le brûle, Ceci ?

— Ce sera sans doute mieux ainsi.

Les sœurs levèrent leurs bâtons vers lui, mais le rire de Levi perdura.

— C’est vain. Me tuer n’arrêtera pas la Ruée.

— Quoi ?

— Alors ? Comment arrêter ce désastre ? demanda Arwin, à bout.

Il lui offrit un sourire d’une vanité suffocante.

— Tu l’as vu, Matthew. Cette sphère noire. C’est ma relique sacrée.

Cette chose était sa relique ?

— Il suffit d’aller dans les profondeurs du donjon et de la détruire. Dommage pour vous : aucune relique ne peut être brisée par un humain. Même avec une force monstrueuse.

Descendre jusqu’au treizième niveau du donjon, d’où jaillissaient les monstres, et détruire une relique qu’aucun humain ne pouvait fendre ? Folie !

— Je n’ai pas peur de mourir. Je serai martyr. Ma mort fera revenir la divinité dans le monde. Je serai le socle de Son retour. Je n’ai rien à craindre ! J’ai gagné !

Il rit encore, mais faiblement. L’une des têtes s’était déjà évaporée, et le corps suivait… Les membres n’étaient plus que cendre noire, mais le torse demeurait. La morsure du feu y progressait lentement, comme s’il luttait contre elle de ses ultimes forces. Des cloches d’alarme se mirent à carillonner dans ma tête. Une masse laiteuse jaillit du corps de Levi. Un parchemin. En dernier acte de vengeance, il se déplia, traçant un motif magique.

— Cours !

J’agrippai Arwin et la jetai au sol, juste avant que l’explosion ne me rattrape dans le dos.

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