THE KEPT MAN t4 - CHAPITRE 4
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Traduction : Raitei
Correction : Faucon
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Oswald nous avait fait venir dans une taverne nommée « La Mauvaise Herbe ». C’était l’un des principaux repaires des Oiseaux de Proie. Le bâtiment n’avait rien de remarquable sinon qu’il était de pierre et solide. À l’intérieur, ça sentait l’alcool bon marché, la fumée, et le léger relent de pisse et de merde. On savait l’endroit complaisant avec le trafic de substances illicites. On imaginait sans peine que certains finissaient par se vider les tripes.
Quant à Oswald, il siégeait au fond, sur une longue banquette bien cossue. Il n’y avait pas d’autres clients. Je m’assis en face de lui. Ralph resta debout derrière moi. Je l’invitai à prendre place, mais il refusa de toutes ses forces. Je voyais qu’il tremblait.
— Tu les as trouvés ? demandai-je.
L’homme à côté d’Oswald me tendit un feuillet pour toute réponse. Une carte de la ville ?
— On a identifié leur planque. On en a pincé quelques-uns qui faisaient l’aller-retour, mais c’était du menu fretin. Alors on a fait une descente, et on a trouvé ce drôle de plan tracé sur le mur. En voici une copie.
— Merci, dis-je en prenant la carte. — Ce n’était pas très détaillé, mais ça me paraissait exact.
— Regarde le cercle, là.
Un grand cercle était dessiné près du centre de la ville.
— C’est la guilde, hein ?
Difficile de croire qu’ils tenteraient un coup là où les aventuriers se rassemblent le plus, mais le pire, avec les idiots, c’est qu’on ne sait jamais. Il faudrait que j’en parle à Dez plus tard.
— Et ceux que tu as pincés ? Tu ne les as pas relâchés, j’espère ?
Oswald eut un large sourire.
— Tu veux vraiment savoir ?
— À voir ta tête, non. Je préfère garder mon déjeuner.
Ils devaient souhaiter crever à l’heure qu’il est. Sale besogne.
— Et le fondateur ?
— Aucun ne connaissait son visage. Ils disaient qu’il portait toujours un masque en forme d’œuf, assez glauque.
Donc exactement comme ce prédicateur-là.
— Il surgissait dans la planque à des intervalles imprévisibles et apportait fonds, vivres et armes. Puis il prêchait quelque connerie du genre : « Le Dieu Soleil vous sauvera de vos tourments si vous implorez Son aide. »
Pourquoi tant de gens se tournent-ils vers les dieux pour les délivrer de ce qui les ronge dans le monde réel ? C’est toi qui as faim, ou tes parents, tes frères et sœurs, ta femme, tes enfants.
— Donc son identité reste floue. Il porte toujours un grand manteau ample, on ne peut pas deviner sa carrure. Ils supposent seulement que c’est un « il » à cause de sa voix. Il parle un peu comme un vieux, alors je dirais que c’en est un. En tout cas, il n’est pas jeune.
D’âge moyen ou plus vieux. Ça n’aidait pas vraiment.
— Et les rumeurs ?
— On attend encore. Des ordres avaient été donnés, mais les gens de Sol Magni sont en cavale. Pour l’instant, ils y ont à peine touché.
Difficile, quand on se terre, de faire courir des rumeurs. Il fallait donc quelqu’un de libre pour propager l’histoire, quelqu’un qui n’éveillait aucun soupçon de lien avec Sol Magni. Sans doute le fondateur… ce prédicateur.
— Hé, mon beau ? lança une voix mielleuse derrière nous.
Je me retournai vers une femme plutôt décharnée à l’intérieur de la taverne. Sa longue chevelure noire pendait en mèches grasses, et, bien qu’on ne fût pas encore en été, elle portait des étoffes si diaphanes qu’elles laissaient nues ses cuisses et ses bras. Dans cette ville, seules les putains s’habillaient ainsi. Sa peau, un peu négligée, gardait pourtant une pâleur attrayante, de quoi ferrer des clients. Mais son regard était vide, et ses pas vacillaient. Les hommes d’Oswald lui criaient dessus, sans qu’elle parût effrayée. Et je ne sentais pas l’odeur de l’alcool. Elle n’était donc pas ivre.
— Dégage, dit l’un des hommes, agacé d’être ignoré.
Il tendit la main pour l’agripper, mais elle grimpa brusquement sur une table et commença à se dévêtir.
— Qu’est-ce qu’elle fiche ? Tu l’as engagée ? me lança Ralph, le visage empourpré.
— Si c’était le cas, je prendrais une fille avec un peu plus de chair sur les os.
Et ce regard mort, pendant qu’elle se mettait à poil, tuait toute envie. Pourtant, les hommes autour de moi, malgré leur méfiance, restaient des hommes. Tous lorgnaient.
La femme ôta sa jupe et la jeta parmi les malfrats. Elle ne portait plus, en bas, que ses dessous. Sa chemise était si transparente qu’elle n’avait nulle part où cacher une lame. Un abruti siffla même. Au moment où le vacarme atteignait son comble, quelqu’un abattit son poing sur une table.
La taverne se tut d’un coup.
— Foutez-la dehors, ordonna Oswald.
Ses hommes pâlirent et saisirent la femme.
— T’es qui, hein ?
— T’es droguée, sale garce ?
Ils la tirèrent à bas de la table. Quand elle se débâtit, ils lui plaquèrent les bras, puis les jambes. Elle ne pouvait plus bouger.
Mais le mauvais pressentiment ne faiblit pas. Des sonneries d’alarme tintaient dans ma tête. Ma peau picotait. Avec l’habitude, je reconnaissais cette sale odeur de meurtre dans l’air. Quelqu’un la gifla et lui fendit la lèvre, mais son petit sourire demeura.
Oswald s’impatientait. Il se leva et s’avança.
Alors la femme découvrit ses dents et tira sur sa manche. Un fil y était attaché, qui entraîna son haut. Un rouleau de parchemin blanc était serré autour de son ventre. Non, un parchemin scellé.
— Écartez-vous ! Maintenant !
Les signes tracés sur le parchemin enroulé à son ventre se mirent à luire. L’instant où je reconnus le cercle magique, je me jetai en arrière et happai Ralph par la manche, l’entraînant avec moi.
Une fraction de seconde plus tard, la déflagration éclata, suivie de hurlements. Une chaleur ardente me brûla la poitrine et le visage, et je m’écrasai sur Ralph. Des échardes de bois me trouèrent le dos.
Ça faisait un mal de chien.
Le souffle retomba, laissant place à la fumée. Je relevai la tête : la salle entière n’était plus que cendres. Murs et poutres tenaient encore, mais des gémissements et des plaintes montaient de partout autour de nous. Un trou béait dans le plancher, un peu plus loin. La femme s’était fait sauter sans laisser la moindre trace.
— Vivant, gamin ?
Je me redressai. Ralph ne répondit pas. On eût dit qu’il cauchemardait. Avait-il heurté sa tête ? Je palpai pour le vérifier et sentis quelque chose de tiède et poisseux.
Une sensation familière, désagréable.
Bien sûr, le bras gauche de Ralph était coincé sous des décombres. Le sang jaillissait par les fentes. Un pan du plafond s’était effondré et l’avait écrasé.
— Mon bras. Mon bras, murmurait-il en boucle, le visage tordu de douleur.
Il était livide. Il avait perdu beaucoup de sang.
— Qu’est-ce qui m’arrive ? Je ne peux plus bouger le bras. Ça fait mal.
— Je veux bien te croire, dis-je en attrapant une bande de tissu à portée et en la lui serrant haut sur le bras.
La première étape, c’était d’arrêter l’hémorragie. Sinon, il y passait.
— Mon bras. Mon bras.
— Oui, j’ai compris. Tu l’as déjà dit. Ne parle pas. Ferme les yeux et serre les dents.
Je posai la main sur le visage de Ralph, non pour l’apaiser, mais pour l’empêcher de voir ce que j’allais faire sauter.
— Irradiation.
Le temps d’un éclair, je fis jaillir le soleil temporaire et profitai de cette seconde pour dégager les gravats hors de Ralph.
— Hmph.
Il était dans un état lamentable. Des éclats de pierre et de bois lui criblaient l’avant-bras, presque arraché.
— Qu’est-ce qui se passe ? Je ne peux pas bouger le bras.
— Ça n’a pas bonne mine. Il te faut des soins vite, sinon ça va se nécroser et il faudra l’amputer.
— Vite. Vite, chez un médecin…
— L’explosion a bouché l’entrée avec des gravats. On va mettre un moment avant de pouvoir sortir.
Une voix fluette s’échappa de la gorge de Ralph à l’inspiration. Son monde s’écroulait, à le voir. Il éclata en sanglots.
— Allez, chiale pas.
— Qu’est-ce que t’en sais, de ce que je ressens ?! hurla-t-il, puis il se mit à tousser violemment, étendu à terre.
— Je ne peux plus tenir une épée comme ça. Je ne peux pas servir la princesse…
— Ça te chagrine vraiment ?
— Bien sûr que oui !
Je soupirai.
— D’accord, écoute, désolé. J’ai un peu forcé le trait. Tu pourras encore bouger ton bras. Tout n’est pas foutu.
— Je ne veux pas de ta pitié…
— J’ai l’air de marchander la pitié ?
Je n’aurais pas dit ça à Ralph juste pour lui faire du bien. Je le disais parce que je savais que c’était vrai. Je tirai de ma poche un petit sachet de poudre et en rompis le sceau. Après avoir versé un peu d’alcool sur la plaie pour la désinfecter, j’y saupoudrai la poudre.
— C’est quoi ?
— Tu l’as déjà vue. Une poudre de chrysanthèmes de protection et du sel d’herbe-noire.
Ce petit mélange m’avait bien servi dans les Galeries du Dragon, là où on m’avait tranché le bras. J’avais bien fait de ne pas vider tout le sachet, parce que ça tombait à pic.
— Et voilà.
Après l’avoir bien fait pénétrer dans la plaie, j’entourai son bras de tissu comme d’un bandage. C’étaient mes dernières réserves de chrysanthèmes de protection et de sel d’herbe-noire, mais tant pis. Fallait bien les utiliser.
— Tu viens d’apprendre quelque chose. Si quelqu’un est blessé, tu utilises ça pour le soigner. Je te dirai comment faire une autre fois.
— …
Ralph fronça les sourcils et détourna les yeux, songeur. Mon message avait porté et il n’avait rien à dire pour sa défense, ce qui m’agaça. À la place, il lâcha un cri rauque et grinçant. Apparemment, la sensation revenait dans son bras. Bon signe.
— Ce n’est qu’un soin d’urgence. Il faudra payer bien cher pour te faire soigner par la magie. Mais faudra pas hésiter.
On trouvait des guérisseurs avec leurs officines en plusieurs endroits de la ville. La magie curative était le moyen le plus rapide et le plus efficace pour se remettre d’une blessure, mais elle coûtait cher. Et leur savoir-faire variait grandement. Qui chipote sur le prix finit par le regretter parce que le membre ne fonctionne plus très bien, ou à cause de fâcheuses séquelles.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qu’elle a fait ? murmura Ralph.
Maintenant qu’il savait que sa blessure guérirait, il avait retrouvé un peu de sa nature, et observait autour de lui.
— Je pense qu’elle a déchaîné la magie qui dormait dans ce parchemin.
Les parchemins étaient des objets utiles, capables d’emprisonner provisoirement des monstres ou des sorts. Pour les y sceller, il fallait une grande puissance magique et des outils spéciaux, mais même un amateur pouvait les libérer.
— Normalement, tu es censé pointer ça sur l’ennemi. Cette femme a serré le sien contre son propre corps et l’a libéré de tous côtés.
La zone d’effet s’était étendue autour d’elle, en plein centre.
— Mais en faisant ça…
— Oui, tu encaisses naturellement tout le contrecoup du sort.
Elle avait explosé tout entière, sans même laisser un os. Plus le sort scellé est puissant, plus le lanceur paie la note. Elle savait ce qui allait arriver. Je me rappelai les trois grains de beauté sur sa nuque et me grattai la tête.
— Elle… elle souriait avant d’exploser. Je n’entendais pas sa voix, mais je sais ce qu’elle disait. Le truc du Dieu Soleil, marmonna Ralph, plissant les yeux vers le plafond comme s’il faisait grand jour.
— Sol nia spectus, tu veux dire ?
— Ça.
Je lui donnai un petit coup du doigt sur le bras, à travers le bandage. Il hurla.
— Mais pourquoi ?!
Pour te punir de m’avoir fait réciter cette phrase immonde.
Donc c’était une adepte de Sol Magni. Ils avaient dû filer les hommes d’Oswald. Elle espérait faire le ménage dans le tas d’emmerdeurs.
— Reste là et repose-toi, dis-je, déjà lassé de m’occuper de Ralph.
J’avais d’autres chats à fouetter.
— Pour l’instant, je vais chercher des survivants. Avec ce boucan, les gardes vont rappliquer.
— Tu vas les sauver ?
— Si tu préfères te faire égorger dans l’ombre par les Oiseaux de Proie, libre à toi de filer maintenant, rétorquai-je.
Des hurlements et des plaintes de souffrance montaient de partout, et monsieur voulait les ignorer ? Quel sauvage.
Je trouvai des survivants et les fis aider à tirer leurs camarades de sous les gravats.
Certains respiraient encore, d’autres avaient des éclats de bois plantés dans le cœur ou le crâne écrasé. Quand on tombait sur un cadavre, on lui arrachait ses vêtements pour en faire des bandes aux blessés. Même amoindri, je pouvais au moins prodiguer les premiers soins.
Après avoir fouillé les lieux, je ne trouvai aucune trace d’Oswald, ni parmi les vivants ni parmi les morts. Il s’était tenu tout près de l’explosion. Avait-il été pulvérisé ?
C’était un vieux pénible, et il avait osé faire le lourd auprès d’Arwin. Savoir qu’il était mort m’aurait bien arrangé. Le vrai problème, c’était comment retrouver le fondateur de Sol Magni sans lui. Je mettais au point ma prochaine manœuvre quand j’entendis remuer des décombres sous la table. Un tas de bois s’affaissa, révélant le visage noirci d’Oswald.
— T’as la peau dure, hein ?
— Qu’est-ce qui s’est passé, Bordel ?! gronda-t-il en jetant des regards fous à la taverne éventrée.
— On dirait qu’ils ont flairé les manigances des tiens. Elle s’est fait sauter.
Oswald claqua de la langue puis cracha. Il y avait du sang dans le crachat.
— Combien de survivants ?
— D’après ce que j’ai pu voir, cinq, toi compris.
Il était venu avec dix hommes. Ça faisait donc six balayés d’un seul souffle. Le tenancier et le personnel de la taverne étaient tous vivants. Ils avaient eu la chance d’être à l’arrière, parce que la bande d’Oswald les avait chassés de la salle.
— Merde !
Il renversa d’un coup de pied une chaise avec un pied brisé et leva les yeux vers le trou du plafond.
— Foutu poisse que j’ai avec toi et la Princesse Chevalier.
Je ne pouvais qu’acquiescer. Depuis que je m’étais mêlé d’Arwin, je prenais plus de coups qu’avant, et mes mains se salissaient sans cesse de basses besognes. Mais je ne pouvais pas la laisser, et je n’en avais pas envie.
Elle était un sacré fardeau, à vrai dire.
— T’as quelque chose sur les mains, non ? demanda Ralph depuis le sol.
Je ricanais et les essuyai sur mon pantalon.
Peu après, la garde arriva, alertée par la détonation et le vacarme, et aida à déblayer les gravats. On nous soigna sommairement, puis on nous soumit à un interrogatoire sur place.
Je parlai de Sol Magni, et je fus franc sur ce qui ne risquait rien, mais je n’en dis pas beaucoup. De toute évidence, ils ne me crurent pas. Pour eux, je me cherchais des excuses au milieu d’une guerre de bandes. Ils écoutèrent l’histoire, puis levèrent la séance.
Au plaisir, messieurs.
Ils interrogèrent aussi Oswald, mais la garde se laissa impressionner et ne le bouscula en rien. À peine avaient-ils fini qu’une vingtaine de gros bras des Oiseaux de Proie débarquèrent pour emporter leurs blessés et leurs morts. La garde ne leva pas le petit doigt, bien sûr.
— Hé, grogna Oswald juste avant de s’en aller. — Je vais leur faire voir l’enfer. Marquez bien mes mots.
On avait donc réveillé le démon en Oswald, « le Cirrocumulus ». Le calme avant la tempête. Très intimidant.
— On bouge.
Il n’y avait plus de raison de traîner ici. Je pris Ralph et quittai la taverne. Le soir tombait déjà.
— Hé, on va où ? geignit Ralph.
Je me retournai : au lieu d’être dans mon sillage, là où il aurait dû, il traînait à la distance d’une bâtisse. J’avais de plus longues jambes que lui.
— Si on prend la troisième à gauche, il y a un cabinet qu’on appelle Panacea. C’est le meilleur du coin. Fais-toi soigner par magie. Dis que tu viens de la part de Matthew, ils feront le travail.
La vieille était une harpie pingre, sans la moindre once de pitié, mais c’était une foutue bonne guérisseuse. Clercs et guérisseurs exerçaient des offices différents, même s’ils se recoupaient. La preuve qu’on n’avait pas besoin d’être pieux pour sauver des vies.
— Tu ne viens pas avec moi ?
— J’ai déjà assez donné dans la garde d’enfants avec la Crevette.
Il pouvait marcher. Il pouvait se débrouiller pour y aller.
— Mais toi aussi, t’aurais pas besoin de souffler ?!
— Pas le temps.
Je revins vers lui à grandes enjambées et brandis une feuille sous ses yeux plissés.
— C’est leur carte que t’as récupérée ?
— Si ces infos sont bonnes, Sol Magni vise la Guilde des Aventuriers. On ne peut pas ignorer un tuyau pareil.
Beaucoup de temps s’était déjà écoulé depuis l’attaque contre nous. À leur place, j’aurais frappé ma vraie cible avant que l’histoire ne s’ébruite. Que j’arrive trop tard ou pas, je devais au moins les prévenir.
— Alors que tu viens d’échapper de peu à la mort ?
— C’est précisément pour ça. S’ils ne font pas gaffe, ils finiront comme nous. Allez, file à ce cabinet. Tu veux aider Arwin, non ?
Ça devrait suffire à le faire obéir. S’il n’était même pas capable de suivre ce conseil, il ne me servait plus à rien. Qu’il aille souffrir.
Ralph paraissait peu convaincu, mais il partit tout de même, le bras calé contre lui. Une fois seul, je filai droit au bâtiment de guilde.
On allait sans doute me rire au nez, isolé comme j’étais, mais tant pis. La présence de Ralph n’aurait rien rendu plus crédible. C’était Ralph.
Dans l’enceinte de la guilde, les employés fourmillaient, courant en tous sens. Une panique désordonnée, comme si personne ne savait quoi faire. J’essayai d’en interpeller un, il m’ignora et passa en vitesse. Le bâtiment n’avait pourtant rien d’anormal. Peut-être que c’était arrivé à quelqu’un.
— Oh, l’Entretenu.
Gloria passait par là. À point nommé.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Il s’est passé quelque chose ?
— Oh, oui. répondit-elle vaguement, avec un sourire. —Le maître de guilde s’est fait prendre en embuscade.
Version courte de l’affaire. Tard dans la nuit, tandis qu’il rentrait à la guilde après un Conseil, la calèche du vieux avait été soudainement submergée par une foule nombreuse. Heureusement, il voyageait avec une solide escorte, et le maître de guilde, malgré son âge, était un combattant redoutable. Ils repoussaient l’assaut quand quelqu’un bondit sur le véhicule, déroula un parchemin autour de son corps et se fit exploser sur-le-champ. Le maître de guilde évita le cœur de la déflagration, mais fut projeté hors de la voiture et aussitôt accablé par les assaillants et leurs lames.
Ainsi, le symbole sur la carte ne visait pas la Guilde des Aventuriers en tant que telle, mais le maître de guilde. Nous, on n’avait été qu’une pensée de seconde main. Nos renseignements arrivaient trop tard. Toujours en défense.
— Comment tu te sens ? demandai-je.
Le vieux se redressa avec peine et se tassa dignement.
Il se reposait dans un lit immense. Un peu vaste pour un seul vieillard, et le manoir, dans le quartier le plus cossu de la ville, était trop grand pour un grand-père et sa petite-fille.
Cette chambre seule aurait contenu trois fois la mienne. Et il avait une garde privée nombreuse. Sa sécurité dépassait celle de bien des demeures nobles.
— Comment t’es entré, cette fois ?
— Je n’aime pas la tournure, dis-je. — J’ai été franc avec elle. J’ai dit : « Laisse-moi passer, je veux rendre visite à ton grand-père », c’est tout.
Il claqua de la langue.
Écoute, si tu ne voulais pas ça, il fallait apprendre à ta petite-fille à être moins crédule.
— T’as été empoisonné ? demandai-je.
Il était bandé sous sa chemise de nuit. Une blessure ordinaire se referme sans peine avec des sorts de soin.
— Il y avait une malédiction sur la lame, je suppose. Ça guérit lentement, quels que soient les sorts qu’on me jette.
— C’était Sol Magni ?
Je m’assis sur un siège rond près de son lit. L’agresseur avait planté le vieux, puis s’était donné la mort. L’autre, celui du parchemin, avait agi comme la femme de la taverne. Aucun doute possible.
— J’imagine.
— Qui les finance ?
Les yeux de faucon du vieux se plissèrent davantage. Les parchemins coûtaient cher, et leur commerce était restreint. On ne tombait pas dessus sans les commander. Tri-Hydra n’avait plus ces moyens-là alors quelqu’un d’autre graissait donc la patte de Sol Magni.
— C’est pour ça que tu t’agites autant, ces temps-ci ? Parce que tu gères ça ?
— T’as le nez fin pour flairer ces merdes, grommela-t-il, agacé. — Si seulement les gens de ma guilde étaient aussi capables que toi.
— On récolte ce qu’on sème.
Le personnel de la guilde savait faire son office, mais, seuls, ils n’avaient presque aucun poids politique, surtout en matière de négociation ou de tactique. Le papy ne leur avait jamais appris à prendre l’initiative, de peur qu’ils ne sapent un jour son autorité. Il tyrannisait sa propre guilde et la tenait comme il l’entendait. Résultat : dès qu’il n’était pas là pour diriger, ils étaient inutiles.
— À tous les coups, maugréa-t-il, — dès qu’ils apprennent les ficelles, ils commencent à vouloir se remplir les poches.
— Donc tu exiges de tes subordonnés une conduite irréprochable.
— Gagner trois sous de côté, passe encore. Monter un coup pour me prendre ma place, ça non. J’ai dû m’en débarrasser.
Et connaissant ce vieux blaireau, je savais qu’il parlait parfois au sens le plus littéral.
— Alors, c’est qui, le débile qui se fait passer pour un saint ?
— Pourquoi tu voudrais savoir ça ?
— Oh, tu sais bien.
Évidemment que je tenterais de le prendre en traître, ou d’une autre façon, et de lui couper les vivres. Sinon, cet asticot de mes deux remonterait sans cesse à la surface pour foutre le bordel.
— Eh bien, tu ne peux pas t’en charger, grogna-t-il.
— Et pourquoi ça ?
— C’est le Nord-Est, dit-il simplement.
Du jargon pour désigner le domaine royal qui se dressait au nord-est de Voisin-Gris. Et parmi les gens de cette cité royale, une maison brillait plus que toutes les autres. Parler du Nord-Est, c’était parler d’un sang très noble.
— Bien sûr, pas celui tout en haut. Plutôt un sous-fifre d’un subalterne d’un de ces gens du voisinage royal. Ces terres sont celles de la famille royale, après tout.
Quoi qu’il arrive à cette ville, ce serait un coup porté au pouvoir de la lignée. Certains s’en réjouiraient. Le maître de guilde était compétent et savait manier les mots, mais il restait un roturier, même avec un peu d’influence. Sa marge de manœuvre était étroite.
On pouvait se demander comment un personnage si haut placé se trouvait mêlé à Sol Magni. Mais si les restes de Tri-Hydra servaient d’entremetteurs, tout s’éclairait. Ils avaient été l’une des grandes fraternités criminelles de la ville et pouvoir, argent et violence partageaient toujours la même couche. Il devait subsister là une vieille connivence dont on se servait encore. Et si Sol Magni parvenait à écarter le maître de guilde, ils auraient bien plus de facilité à agir.
— On a payé le prix, mais on a des preuves maintenant. Le gros bonnet va devoir se retirer. Il n’a aucune envie de couler avec eux.
Si l’on apprenait qu’un noble finançait des gens qui tentaient d’ébranler la paix sur les terres de la famille royale, il deviendrait une proie idéale pour ses rivaux politiques. Il pourrait même être déchu et exécuté. Alors, au lieu de cela, il chercherait à effacer toutes les preuves pour avoir les mains propres.
— Bien joué, dis-je en me penchant jusqu’à faire gémir la chaise. — Maintenant, qui est le traître ?
S’il y avait bien quelque chose que je savais de ce vieux-là, c’est qu’il aurait déjà été conscient qu’on le visait et se serait montré prudent sur le chemin du retour à la guilde, tard dans la nuit. Et pourtant, on l’avait attaqué. Puisque Sol Magni avait réussi son guet-apens, il n’y avait qu’une explication : quelqu’un avait fuité l’info. Un de ses propres chiens avait mordu la main qui le nourrissait, et je me disais qu’il bouillonnait de rage.
J’espérais qu’en lui tendant une perche pour décharger sa bile, je délierais sa langue. Au contraire, il se ferma.
— Ha-haaah.
Tout se mettait en place. À voir son attitude, son silence ne venait pas d’une incapacité à parler, mais d’un refus. Et la clé se trouvait dans la nature de la « rencontre » qu’il avait eue tard le soir.
— Ta jeune maîtresse ?
— Ta gueule.
J’avais vu juste. Elle s’était probablement laissé charmer par je ne sais quel homme plein de fougue. Et pourquoi pas ? Un jeune homme dans la fleur de l’âge avait forcément de quoi paraître plus séduisant qu’un vieillard tout fripé comme lui.
— Comment as-tu pu, Papy ?
— Va crever, putain !
Il me jeta un pichet d’eau en pleine figure. Quel vieux infect.
J’en avais assez de la taquinerie pour l’instant.
— Ferme ta grande gueule une minute. Ta voix me file la migraine.
— Rien à côté de la migraine qui t’attend. Quand le financement se tarit, on crève tôt ou tard.
Alors, avant d’agoniser, on passe à l’offensive, en espérant abattre l’ennemi d’abord. La plupart des gens acculés réagissent ainsi.
— Sol Magni va foutre la merde à la Fête de la Fondation. Ils tiennent le donjon en ce moment. Ils comptent déclencher une Ruée le grand jour pour détruire la ville.
— Je m’en doutais.
Bien sûr que le vieux avait déjà cette information.
— On peut annuler l’événement ?
— Je l’aurais fait depuis des jours si j’en avais le pouvoir !
Il frappa le lit par dépit.
— Je le requiers encore et encore, mais la réponse est toujours la même : « C’est déjà décidé. »
Beaucoup de gens affluaient pour la fête. La foule, c’était de l’argent qui circulait. Avec le donjon clos depuis plus d’un mois, c’était une source majeure de revenus pour la ville. Et ils ne voulaient pas annuler sans preuves accablantes. Même un maître de la Guilde des Aventuriers n’avait pas la main sur la gestion de la ville-donjon.
— Ils vont prétendre que c’était une affaire personnelle à régler avec moi, grommela le vieux.
— Ah, les commodités des grands.
Apparemment, il avait tâché de rallier des soutiens, réclamant que les Paladins écrasent les derniers lambeaux de Sol Magni. Vince allait se tailler un ulcère.
— Et pour April, que feras-tu ?
Je m’attendais à ce qu’il la fasse évacuer hors de la ville, mais je n’en avais pas entendu un mot de sa bouche. Elle semblait décidée à assister à la fête.
— J’ai entendu dire que tu allais être son garde du corps, dit le vieux en me saisissant la main. — Je t’en prie, veille sur elle.
Son visage avait désormais l’air fébrile et usé, comme il aurait dû l’être à son âge.
— Elle ne m’écoute plus. Tu ne sais pas ce qu’elle est devenue après ton départ de la ville. Je lui ai répété encore et encore à quel point c’est dangereux ici, mais elle a insisté : elle resterait, quoi qu’il arrive !
— Elle reconsidérerait peut-être si tu faisais entrer ici tous les enfants et le personnel de l’orphelinat.
— Et puis quoi, tous les membres de la guilde et les aventuriers aussi ? La vieille de la confiserie où on s’arrête sur le chemin du retour ?
April était une fille douce, bien intentionnée. Elle voudrait sauver tous ceux qu’elle connaissait de près. Mais la réalité n’autorisait pas pareille largesse. Même une certaine Princesse Chevalier n’y parviendrait pas.
— Tu pourrais aussi l’enfermer ici, suggérai-je.
— J’y ai pensé. Mais avec cette blessure…
Il montra sa poitrine. Il ne pourrait pas l’y contraindre par la force. Et les domestiques ici aimaient tous April et n’accepteraient pas de faire quelque chose qu’elle détestait. De plus, la nouvelle de la Ruée n’était pas un secret à répandre à tort et à travers.
— Et ceux qui ont raté leur coup vont recommencer le jour de la Fête de la Fondation. Je veux la tenir loin de cette maison tant que je n’aurai pas sécurisé les lieux.
— Donc tu veux qu’on mette la gamine à l’abri, hein ?
Sachant combien elle était gentille et attentive, elle choisirait peut-être d’annuler sa sortie à la fête par souci pour son grand-père blessé. Si la Ruée commençait, elle exigerait qu’on la ramène à la maison. Le vieux voulait que nous la surveillions et l’empêchions de courir vers la demeure si quelque chose arrivait.
— Tu me devras une fière chandelle.
— Je sais, grogna-t-il à contrecœur. — On a fini ? Je veux dormir.
— Euh, un dernier point, dis-je.
Il haussa un sourcil, soupçonneux, en voyant ma main tendue.
— Et ma rémunération ? Tu sais, pour quand on est descendus secourir l’équipe d’Arwin.
Bon gré mal gré, j’avais été membre temporaire de la Guilde des Aventuriers ce jour-là. J’étais bien en droit d’être payé. J’avais failli y laisser la peau. À ce compte, il me devait une prime de risque.
— Imbécile, trancha-t-il, taillant en deux mes espoirs et mes rêves. —Tu n’as travaillé qu’un seul jour ! Et tu as fait l’andouille dans ton rapport sur l’équipe de secours. Tu es déjà renvoyé pour absences répétées. Renvoyé !
— Quel soulagement.
Je n’aimais pas porter une laisse au cou.
— Salut. Mange de la viande pour te refaire et dors. Et n’aie pas la mauvaise idée de faire venir une femme ici, ou je le dirai à la gamine.
— Dégage, bordel ! rugit-il tandis que je quittais la chambre.
La Fête de la Fondation n’était plus qu’à deux jours, et nous n’avions aucune piste sur les repaires de Sol Magni. Les Oiseaux de Proie avaient lancé tous leurs membres aux trousses. Ils avaient balayé quelques petites planques, mais du fondateur lui-même, pas la moindre trace, pas même un cheveu.
Mes réflexions sur la suite furent interrompues par le son d’une cloche de deuil au loin. Devant moi se dressait un massif monument funéraire. C’était l’enclos funéraire commun de la Guilde des Aventuriers.
Une fois par an, la Guilde tenait une cérémonie de commémoration pour tous les aventuriers morts. D’ordinaire, c’était plus tôt dans l’année, mais avec toute cette histoire de Ruée et les préparatifs de la fête, on l’avait repoussée jusqu’à maintenant.
Arwin y assistait aussi, bien entendu. À la demande d’April, on m’avait enrôlé.
Je venais souvent au cimetière, mais je n’avais pas pris part à une cérémonie depuis celle de Vanessa. Un prêtre récitait des prières devant la tombe. Tous avaient l’air si sombres. Certains pleuraient leurs compagnons, d’autres se rongeaient d’inquiétude pour les jours à venir, et d’aucuns réprimaient même une joie mauvaise devant la mort de rivaux honnis.
Chacun avait son fardeau.
Tous ceux qu’on honorait m’étaient des visages connus, rarement pour de bonnes raisons. Ils m’avaient rossé, insulté, menacé. Pour certains, leur disparition m’apportait même un certain soulagement.
Je ne ressentais donc aucune tristesse. Mais, l’espace d’un instant, j’eus la magnanimité de leur souhaiter la paix éternelle.
Quand la cérémonie prit fin, les gens se mirent à partir, sans doute pour noyer leur chagrin dans une taverne et se souvenir des morts. Peut-être même pour trinquer à un lendemain plus clair. Quant à moi, je n’avais guère envie de rentrer. Je me surpris à errer vers une tombe isolée. Elle était relativement fraîche, avec une fleur blanche déposée dessus.
Des fleurs blanches, tout à fait le genre de ton frère, Vanessa.
— Ce sera peut-être la dernière fois que je viens.
Si la ville était détruite, visiter des tombes serait le cadet de mes soucis. Je serais mort de toute façon.
— Il s’est passé quelque chose ?
Fiona surgit entre les stèles.
— Oh, c’est toi. Ne me fais pas ce coup-là, dis-je, une main déjà sur le soleil temporaire dans ma poche, en feignant le soulagement.
J’avais vérifié auprès de la Guilde : il n’existait aucune aventurière nommée Fiona dans cette ville.
Pour l’heure, la femme suspecte au visage masqué ne montrait ni hostilité ni intention de nuire. Je n’avais pas pu lui arracher ses secrets faute de savoir où la trouver. Nulle trace de son passage aux Cinq Moutons, là où je l’avais rencontrée la première fois. Qui plus est, personne n’avait signalé quelqu’un qui lui ressemblait. J’étais assez désespéré pour lui soutirer les réponses, mais pas ici. Il restait d’autres aventuriers et des endeuillés aux alentours.
— Tu assistais aussi à la cérémonie ? demandai-je.
— On peut dire ça, fit-elle en posant un coude sur la stèle de Vanessa et en balayant quelques feuilles mortes.
L’envie de la réprimander pour son irrévérence me passa.
— Tu connaissais Vanessa ?
— Il y a des années. Elle m’a rendu service.
— Je vois.
Si Vanessa avait encore été en vie, aurait-elle su qui était Fiona ?
— Comment est-elle morte ?
— L’homme avec qui elle sortait s’est fourré dans de sales affaires. Elle en a été la victime par ricochet.
— Je me doutais que ça finirait par lui tomber dessus, murmura-t-elle en secouant la tête, le doigt traçant la pierre. — Planter une tombe ici et venir s’y lamenter ne change rien. Elle n’est pas là.
Les âmes des morts prenaient la route de l’au-delà. Là-bas, on les envoyait soit vers le ciel, soit vers les fers de l’enfer.
— C’est pour les vivants. Ce n’est pas là que demeure son esprit.
C’était pour que nous nous abandonnions à la mémoire des disparus, et pour nous offrir le faible réconfort de savoir qu’un jour, nous serions à leurs côtés.
— Je suppose, dit Fiona en tendant les deux bras pour étreindre la stèle de Vanessa et y frotter sa joue. — Je te rejoindrai, un jour… Je ne sais juste pas quand. On boira encore quelques verres, quand on sera ensemble.
— Fiona ?
— Qu’y a-t-il, Matthew ? Tu viens visiter une tombe ? dit un homme derrière moi, une grande caisse arrimée au dos.
C’était le Vieux, le porteur. Cette fois, il avait dans sa caisse un assortiment de fleurs aux couleurs vives.
— C’est bien rempli. On pleure jusqu’à la centième génération, aujourd’hui ou quoi ?
— C’est une commande spéciale.
Ainsi faisait-il affaire jusque dans les échoppes de fleuristes ? Quel homme affairé.
— Eh bien, je discute stratégies de cour avec la dame, ici. Inutile d’en parler à Arwin.
— Avec qui ? Tu es seul.
— Hein ?
Je me retournai d’un bloc : Fiona avait disparu. Je fouillai des yeux tout alentour, sans trouver la moindre trace d’elle.
— Elle est plutôt farouche. Elle n’aime pas montrer son visage lorsqu’il y a du monde.
— Évite de batifoler au cimetière. Un zombie risque de t’agripper d’en bas et t’emporter. C’est toi qu’on finira par célébrer dans l’oraison funèbre par… comment s’appelait-il donc… Nick ?
— Ah, oui.
Je me rappelai que Nicholas utilisait un nom d’emprunt à la Guilde des Aventuriers. Nick Burnstein, si je ne me trompais pas. Il me fallait prendre garde à ne pas lâcher son vrai nom par mégarde.
— Enfin bref, dit le Vieux en promenant le regard et en baissant la voix jusqu’au chuchotis, — voilà ce que le vent m’apporte. Tu sais que le maître de guilde s’est fait prendre en embuscade, hein ? Il paraît que celle qui tirait les ficelles n’était autre que la Princesse Chevalier ?
— Le Vieux, dis-je, en posant une main sur son épaule, — ne va pas colporter cette histoire.
Je laissai ma main assez longtemps pour que le message passe, et il pâlit, s’excusant.
— J…je dois filer. Hâte d’être à la Fête de la Fondation !
Je marmonnai quelque assentiment et lui fis un signe de la main tandis qu’il s’éloignait. Ceci réglé, je gagnai l’entrée du cimetière, d’où montaient des mots comme charlatan, meurtrière, démon. Une vieille femme, qui braillait telle une bête fauve, m’était familière. Les hommes à ses côtés la tiraient dehors, mais elle continuait de hurler injures et obscénités. La cible de sa fureur, immobile au loin, c’était la Princesse Chevalier. Arwin venait d’achever sa propre visite de tombe, car son amie Janet reposait ici.
Je me précipitai à ses côtés, incertain de devoir lui souffler la rumeur que je venais d’entendre. Mais Arwin parla la première.
— Matthew, j’ai une requête, dit-elle d’une voix ferme, toute de résolution et de certitude. — Je veux que tu rassembles des aventuriers de la Guilde. Autant que tu pourras.
— Quel est ton plan ?
— La situation nous échappe. Nous allons être irrémédiablement sur la défensive, à ne faire que réagir.
Autrement dit, elle voulait en appeler aux autres aventuriers. Nous, quelques poignées, ne pouvions qu’à peine contrebalancer Sol Magni.
— Tu as bien grandi.
— Ne te moque pas.
— Je te fais un compliment.
C’était un grand pas que de voir Arwin s’appuyer enfin sur moi et sur ses compagnons.
— Le problème, c’est de les faire accepter d’aider, j’imagine.
Les craintes d’Arwin n’étaient pas vaines. Pour le pire comme pour le meilleur, les aventuriers vénéraient la force. Ils protégeaient les faibles et obéissaient aux forts.
Quelle que soit sa valeur, la Princesse Chevalier portait, gravée dans sa renommée, la tare du « Syndrome du Donjon », et elle avait perdu la confiance du peuple. Le métier d’aventurier était assez dangereux pour que nul ne se rallie à l’étendard des faibles.
— Et nous n’avons pas d’argent.
Nos dépenses du dernier mois avaient été extravagantes. L’indemnité versée aux familles des trois compagnons morts, le coût des soins et de la subsistance durant l’aggravation de son Syndrome du Donjon, une escapade imprévue hors des murs, la perte de notre logis, tout cela avait tari les fonds d’Arwin. À présent qu’elle avait payé d’avance les Oiseaux de Proie, elle ne pouvait tout bonnement pas engager tous les aventuriers.
— Ce n’est pas un contrat. C’est un problème qui concerne chaque âme vivant dans cette ville.
Mais les aventuriers étaient, par nature, des étrangers. Ils étaient nombreux à vivre ici, sans être des enfants de la ville-donjon. Des errants, à la recherche d’ouvrage dans le donjon. Des hors-la-loi, à vrai dire. La mort de quelqu’un qui ne comptait pas ne faisait sourciller personne. Ils n’étaient pas d’ici. Quand bien même les convaincrions-nous du bien-fondé, combien accepteraient vraiment ?
Je ne voyais pas vraiment ce discours prendre.
— Faut-il vraiment ?
— Oui, dit-elle, butée comme toujours une fois sa décision prise.
— Un conseil, si tu veux entraîner des aventuriers sans parler d’argent, n’emploie pas des mots comme « cause », « justice » ou « le bien ».
Ce sont des bêtes. Victoire ou défaite ? Gain ou perte ? Voilà leurs vrais soucis. Les justifications nobles ont leur importance, mais ce ne sont pas de grands rêveurs qui se jettent au combat sans rien à gagner.
— Ici, dis-je en me désignant le cœur. — Il faut les toucher au cœur.
Le soir venu, nous fûmes vingt-six aventuriers en tout à la Guilde, sans compter la compagnie d’Arwin. Moins que je ne l’avais cru. Ils avaient été plus d’une centaine il y a peu. Certains avaient quitté la ville à cause de la menace de la Ruée, mais la plupart avaient simplement choisi de ne pas venir.
Nous étions tout près du comptoir, au rez-de-chaussée du bâtiment de la Guilde. Le maître nous avait autorisés à tenir l’assemblée ici, jugeant que de toute façon nul ne viendrait confier ni afficher de quêtes. Ralph, Noelle et moi avions arpenté le bâtiment pour rassembler assez de chaises, mais plus de la moitié restèrent vides.
— Je vous remercie d’être venus si vite, dit Arwin en s’adressant au groupe depuis le comptoir, coupant net les bavardages et les rumeurs qui bruissaient.
— Que veux-tu ? demanda Rex, chef de Chrysaor.
— J’ai une requête.
Alors Arwin expliqua tout. Que le « fondateur » de Sol Magni, qu’ils avaient vaincu récemment, n’était qu’un faux. Que le véritable était toujours en vie, ourdissant une Ruée de monstres pour détruire la ville et s’emparer du Cristal Astral. Qu’ils comptaient déclencher cette Ruée le jour de la Fête de la Fondation. Que beaucoup périraient. Et que nous manquions cruellement de bras et de temps pour l’empêcher. Le coin de la bouche de Rex se releva.
— Et voilà qu’on hérite de la pire donne, hein ?
— C’est le signe de la ruse de l’ennemi, répondit Arwin avec délicatesse, sans vouloir échauffer les esprits.
Toute la ville était sur la défensive à présent. Nous dansions tous au creux de la paume du fondateur.
— Et tes preuves ?
— Nous en avons, dit Ralph, qui raconta les événements survenus plus tôt avec l’explosion.
Son bras avait retrouvé son état, mais il demeurait piètre orateur. Il s’embrouilla et écourta là où il ne fallait pas. Je comblais les lacunes.
— Aucun truand de cette ville ne refilerait à l’un des siens un objet magique coûteux pour en faire un pion sacrificiel. C’est à l’évidence le coup d’un fanatique.
Ils se dévisagèrent, murmurant et chuchotant. Apparemment, notre récit les gagnait peu à peu.
— Vous vous souvenez du groupe Tri-Hydra ? reprit Arwin quand le bourdonnement se fut éteint. — Les survivants les aident. C’est ainsi qu’ils continuent de nous échapper. Bien sûr, nous poursuivons la traque, et si nous pouvons empêcher l’attaque ainsi, ce sera pour le mieux. Mais je crois qu’il faut aussi nous préparer au pire.
— Et ? demanda froidement Béatrice. — Qu’attends-tu de nous, exactement ?
— Guider le peuple et pourfendre les monstres.
Au signe d’Arwin, Noelle déploya au mur une grande feuille de parchemin. C’était le plan de la ville.
— Selon les lois de la ville, en cas de Ruée de monstres, les portes doivent être fermées et barrées afin de privilégier la sécurité des alentours.
Un même frémissement parcourut les aventuriers. Même ceux qui vivaient ici depuis des années n’étaient guère au fait des lois relatives à la garde et aux désastres. Et les errants, moins encore. Si l’on barrait les portes, la ville deviendrait un abattoir. Le nombre de morts s’envolerait.
— Je veux empêcher que la ville soit verrouillée, d’une manière ou d’une autre. Et j’ai besoin de votre aide.
— Tu plaisantes ? Tu veux qu’on attaque la garde de la ville ?
— Ils vont nous enfermer !
— Va donc répéter ça dans le donjon !
Les aventuriers prirent mal la suggestion. J’intervins :
— Si la Ruée commence, vous n’aurez plus à craindre qu’on vous enferme. Nous serons tous morts. À force de trainer dans cet antre de monstres qu’est le donjon, vous finissez par croire la ville sûre par essence. Vous manquez d’imagination. Le danger rôde tout autour. Il suffit de se saouler comme des porcs et de s’affaler, la face dans son propre vomi, pour y passer. Un conseil : n’allez pas croire que cela ne vous regarde pas. Ils pensent que la Guilde et ses aventuriers sont leurs ennemis. Ce sont eux qui ont attaqué le vieux maître de guilde.
Évoquer le maître de guilde fit courir un murmure. Il avait été un aventurier de renom, et son nom demeurait légendaire. C’est ainsi qu’il tenait en respect ces vauriens et brigands. Même dans sa vieillesse, il était craint et respecté des aventuriers de Voisin-Gris.
Impassible, Arwin poursuivit :
— Nul besoin de vous expliquer comment pourfendre des monstres. Tuez-les dès qu’ils surgiront en ville et guidez les habitants vers des lieux sûrs.
Des lames aguerries seraient indispensables pour minimiser les dégâts.
— Il y a, bien entendu, d’autres besognes à effectuer, reprit-elle.
À force de magie, on peut renforcer les portes et réduire la casse. Du moins, cela retardera la Ruée dans la ville et permettra à davantage d’âmes de s’écarter du danger.
— D’autres sites d’évacuation doivent encore être désignés et coordonnés, tâche que je prendrai sur moi. J’ai juste besoin de votre aide.
— Et on est censés te faire confiance ? dit un homme aux cheveux noirs qui se redressa.
C’était, si je me souvenais bien, un aventurier trois-étoiles.
— Tu connais les rumeurs qui courent sur toi, non ? Tu t’attends à ce qu’on te fasse confiance ? Et encore, en admettant que tout ce que t’as dit soit vrai. T’as le Syndrome du Donjon, pas vrai ? Si on te suit et que ça te reprend au pire moment, on fait quoi ?
Le Syndrome du Donjon était un mal de l’esprit. Nul ne pouvait le voir. Il était donc impossible, de l’extérieur, de savoir s’il avait été vaincu. Peut-être qu’un médecin pouvait leur remettre une lettre ou une garantie disant « Tu es guéri, à présent », restait encore à ces gens d’y croire.
— Tu soulèves un excellent point, admit Arwin.
Elle tira un couteau de sa poche et le braqua sur l’homme.
— Si l’on me juge adepte du Dieu Soleil, ou indigne de mener, plante-moi ce couteau.
Je retins mon souffle, sentant une sueur fiévreuse perler déjà sur ma peau. Arwin ne plaisantait pas. Elle mettait sa vie en jeu pour sauver cette ville d’une Ruée imminente. Une dévotion assez dévorante pour l’engloutir tout entière.
Quelqu’un siffla, Beatrice. Pas cool de ta part.
— À nous seuls, on ne pourra jamais protéger une ville pareille, fit remarquer Nick, du groupe nommé Argo.
— La Guilde des Aventuriers apportera son appui. Elle compte aussi prendre part aux combats. Nous avons l’approbation du maître de guilde, dis-je.
Les regards des aventuriers convergèrent vers le comptoir. Les employés aux mines grisonnantes opinèrent, les bras croisés sur la poitrine.
— En temps ordinaire, on ne ferait jamais pareille chose, mais l’avenir de la ville en dépend. C’est une exception d’urgence.
Arwin me lança un coup d’œil. Je n’avais rien fait de plus que réclamer une faveur qui m’était due. Et le vieux brûlait de protéger sa petite-fille chérie. Personne n’aurait son mot à dire là-dessus. Arwin était la personne idéale pour parler au nom du maître de guilde.
— Et nous, on y gagne quoi ? demanda Rex. — On est qu’une bande de brutes à tout faire. On fait ce que les gens demandent… tant que les conditions s’y prêtent.
Les aventuriers travaillaient pour de l’argent. Une Ruée, c’était plonger la ville dans le chaos. Et Arwin voulait qu’ils se battent dans ce chaos, affrontent des monstres, sauvent les habitants. En paroles, c’était simple. En vérité, ce serait d’une extrême difficulté. Et il y aurait, sans nul doute, des morts. Les risques dépassaient la mesure. S’ils devaient s’y coller, ce serait parce qu’on leur promettrait une récompense à la hauteur.
— Et on touche combien à jouer les héros désintéressés ?
— …Le maître de guilde négocie avec Sa Seigneurie dans l’espoir d’obtenir une prime.
C’était pourtant compter sans la radinerie du seigneur local. Et même s’il payait, partagé entre tous, cela reviendrait à des miettes. Si la Guilde des Aventuriers versait elle-même, on resterait loin du prix d’une vie risquée. Arwin avait perdu son pays et, pour l’essentiel, avait été délaissée par ses proches. Et ses récentes pérégrinations avaient englouti l’essentiel de ses économies. On n’achetait pas la vie avec de l’or, mais il en fallait pour la défendre.
— Quelle farce.
Rex se leva, et d’autres l’imitèrent.
— Merci pour l’avertissement, cela dit. On décampe.
Je ne fus pas surpris. Chacun tenait d’abord à sa peau. Si la ville devait être balayée, ils partiraient. Tout aventurier digne de ce nom flairait la survie.
— Qu’est-ce qu’on est pressés… T’as vraiment besoin de filer maintenant ? lançai-je.
Rex plissa les yeux une seconde, puis nous tourna carrément le dos.
— Si tu veux jouer les héros, te gêne pas, dit-il.
Les pas se dirigèrent vers la sortie, mais une voix claqua dans leur dos.
— Moi, je reste, trancha Beatrice avec superbe, en croisant les jambes.
Les aventuriers qui s’étaient levés s’immobilisèrent et se retournèrent.
— Je suis pas assez lâche pour rentrer la queue et détaler.
Elle adressa à Arwin un sourire en coin. C’était la mine de celle qui se réjouissait du retour d’une rivale du destin. Elle avait dû jauger avec soin, jusqu’ici, la Princesse Chevalier, puis, enfin, avait tranché et misé sur Arwin.
— Hé, fais pas l’idiote. Tu veux crever ? lança Rex en se retournant sur elle.
— Eh bien, si tout ça arrive, ils auront tout le Cristal Astral pour eux. Ça te va, toi ? Parce que moi, non, dit Beatrice en secouant la tête, consternée.
— Je comprends ce que tu ressens, mais courage et témérité, c’est pas la même chose.
— La différence ?
— Te jeter dans une bagarre que t’as aucune chance de gagner, c’est juste stupide.
— Dans ce cas, là, c’est du courage, dit Beatrice en opinant pour elle-même. — Ceci et moi, on travaille ensemble. Évidemment qu’on va gagner.
— …Bon, vous l’avez entendue, fit Cecilia en soupirant, se rasseyant. — Si Bea le dit, c’est que c’est vrai.

Les autres de Medusa reprirent place à leur tour.
— Réfléchissez posément. Vous allez vraiment risquer vos vies pour une émotion passagère ? Soyez plus logiques.
— Je crois que c’est à vous d’appliquer la logique, dit Arwin d’un ton plus apaisant que réprobateur. — Nous sommes des aventuriers. Nous décidons de la manière dont nous vivons et dont nous mourons. Ils ont choisi de rester. Vous avez choisi de partir. À chacun d’assumer ses choix. C’est aussi simple.
— Tu te suicides.
— C’était mon intention.
Un hoquet me serra la gorge.
— Quand Mactarode, ma patrie, a été mise à sac par les monstres, j’avais l’intention de mourir en les combattant dans le palais. Je n’avais pas su protéger le pays légué par mes ancêtres. C’était la seule façon d’assumer cette charge.
— …
— Mais aujourd’hui, je me réjouis de ne pas avoir choisi de mourir alors. Je ne veux plus jamais revoir pareille désolation. Je ne veux pas que cette ville devienne une seconde Mactarode. Et si je dois y parvenir, j’aurai besoin de votre aide.
— Écoute, je comprends ce que tu veux dire, mais…
Les aventuriers debout cherchaient du regard un appui les uns chez les autres. Ils compatissaient, mais leur propre peau comptait davantage.
— Vous avez l’air de croire qu’il suffira de survivre à cette Ruée pour que tout redevienne normal, mais je vais être franc : c’est naïf, dis-je.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Tous se tournèrent vers moi.
— Après la Ruée, la ville sera en ruine. Il n’y aura plus de vivres, ni assez d’endroits pour dormir.
— Mais c’est…
— Forcément, le crime et la maladie pulluleront. Personne ne sera en sûreté. Même si tous les monstres rentrent dans le donjon, d’autres déferleront de l’extérieur. Les murs et les portes seront tombés, eux aussi.
Des années plus tôt, j’avais traversé une cité passée par la guerre. La douleur, la tristesse et la haine suintaient de chaque fente de cet endroit misérable. Ici, il en serait de même. Une Ruée, c’est une guerre contre des monstres.
— N’oubliez surtout pas que Sol Magni et leur fondateur sont au cœur de tout ça. Que pensez-vous qu’ils feront une fois la ville détruite ? Ils ramasseront tous les survivants et les mèneront à leur culte. Un peu d’argent qui brille, quelques vivres, et l’affaire sera faite.
L’être humain cède à ce qu’on lui agite sous le nez. Pour survivre, ils n’auraient d’autre choix que de remuer la queue devant ceux-là mêmes qui auraient tué les leurs. Et plus ils remueraient, plus ils se laisseraient pénétrer par la doctrine, jusqu’à finir par tenir la mort de leurs proches pour des sacrifices nécessaires à leur divinité.
— Et même si cela n’arrive pas, une fois leurs familles et leurs toits perdus, où croyez-vous que leur colère ira ? Contre les monstres ? Le seigneur local ? Non. Contre nous, les aventuriers.
— Pourquoi ? demanda quelqu’un.
— Parce que nous avons abattu leur « fondateur » et proclamé que Sol Magni était déjà éradiqué. Si une Ruée se produit, ils penseront tous que nous avons menti.
Les gardes comme les malfrats s’en accommoderaient. Si la paix publique exige un bouc émissaire, les aventuriers sont la cible rêvée.
Errants. Étrangers. Parfaits pour endosser tous les torts. Dans ce scénario, la guilde aurait déjà été détruite, elle aussi. Elle est juste au pied du donjon.
— Personne n’a rien à y gagner. Ce sont eux qui riront à la fin. À vrai dire, ils rient déjà. Ils exultent à l’idée qu’ils pourront mener leur Ruée sans peine grâce à la sottise des aventuriers.
Dans ce métier, on est mort dès qu’on perd la face. Racheter un honneur tombé, c’est presque impossible. C’était l’un des grands écueils qui se dressaient devant la Princesse Chevalier.
— Et n’allez pas croire que vous pourrez filer et recommencer ailleurs. Le monde de l’aventure est étonnamment petit. Les nouvelles circulent vite, surtout les mauvaises.
Le silence tomba sur la salle. Tous regardaient le sol, sans oser lâcher un mot. Certains affichaient de la colère, mais aucun ne cédait pour revenir s’asseoir. Nous avions tenté d’en appeler à leur fierté d’aventuriers, sans plus de succès.
Il ne nous restait plus qu’un dernier recours. J’endosserais le rôle du bouc émissaire pour souder le reste de la troupe. Quand on veut unir des gens disparates, le moyen le plus simple est de forger un ennemi commun. Si Sol Magni ne suffisait pas, un entretenu dépravé saurait bien lever leurs poings à l’unisson. Mais avant que j’ouvre la bouche, Arwin s’avança droit sur Rex, d’un pas assuré.
— À t’entendre, discuter davantage ne sert à rien, on dirait, lâcha-t-elle avec dédain. — Réglons ça.
Les aventuriers vénéraient la force. Ils suivaient ceux qui la détenaient. Quand les avis divergeaient sans terrain d’entente, la violence offrait la voie la plus rapide pour trancher.
— Vous ne devez pas, Princesse ! cria Ralph, mais j’empoignai le col par-derrière.
Dans l’état de faiblesse où je me trouvais, toutefois, je ne pus arrêter son élan, et nous finîmes tous deux par terre.
— Qu’est-ce que tu fous ?!
— Ferme-la et regarde.
Pendant que nous nous débattions, Arwin était déjà sur Rex. Il eut d’abord un sursaut, puis se reprit et posa la main sur le pommeau de son épée.
— Je vois. Simple et clair.
Je remarquai l’un de ses compagnons qui amorçait une estocade de sa lance.
— On fera comme elle dit. Si elle perd, on sera hors de la ville av…
Mais elle était déjà sur lui. Avant même qu’il ne réagisse, elle lui avait saisi la main. Même sans son épée, Arwin était une combattante aguerrie. Elle avait rossé les Sœurs Maretto et Medusa presque à elle seule il n’y avait pas si longtemps. Elle pouvait lui déboîter une articulation ou l’envoyer au sol avant qu’il n’ait le temps de riposter.
Rex gémit et serra les dents, se préparant au choc.
Puis, la main de Rex dans la sienne, Arwin posa un genou à terre.
— Je vous le demande encore, Rex et vous autres. Je vous en prie, prêtez-moi votre force.
Il resta complètement sidéré.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Vous donner des ordres de force ne vous convaincra pas de me suivre avec foi, n’est-ce pas ? Peut-être que vos corps obéiraient, mais pas vos esprits. Une marionnette sans pensée ne sert jamais quand on en a le plus besoin, parce qu’elle n’a pas de volonté propre. Je veux sauver cette ville. Pour cela, j’ai besoin de votre aide, dit-elle.
Ben oui. Elle n’avait pas assez de bras.
— J…Je vois, balbutia Rex, visiblement déconcerté.
Et ce n’était pas parce que la manœuvre d’Arwin l’avait pris de court. J’aurais mis ma main au feu.
— J’ai vraiment besoin de ton aide. S’il te plaît.
— Euh… O…ouais, fit Rex en hochant la tête comme un benêt.
Il eut même l’audace de rougir.
Hé, du calme. Elle est trop bien pour que des types de ton espèce y posent leurs pattes de rat.
Je claquai la langue. Noelle me jeta un regard.
— Qu’est-ce que tu as ? On dirait que tu as avalé une bestiole.
— Oui, elle m’a volé dans la bouche tout à l’heure. J’essaie de la faire passer, grognai-je.
Elle parut concernée et me souhaita bonne chance pour ça.
— Bon, d’accord. On n’a plus le choix, alors ! lança Rex d’une voix forte, sous les acclamations des autres aventuriers.
Il avait fallu beaucoup d’acharnement, mais on dirait qu’ils finissaient par embarquer. Je me penchai à l’oreille d’Arwin et murmurai :
— Je ne t’aurais pas crue capable de ça.
— De quoi ?
Elle me regarda comme si je parlais une langue morte.
— De serrer la main de Rex comme ça.
— Oh. Tu es jaloux.
— Non ! À peine. Je suis Matthew, le plus bel homme de tout le royaume. Pourquoi je serais contrarié par une main tenue ?
— Alors tu comprends ce que je ressens, maintenant ?
— Un tout petit peu.
Il me faudrait réduire mes visites aux jolies dames désormais. Au moins pour trois jours. Après cela, on se mit à répartir les tâches et à tracer des plans.
J’étais prêt à partir chez Dez pour me préparer, mais Rex m’attira d’abord dans un coin.
— Quoi, tu vas m’embrasser ?
— T’es qui ? exigea-t-il.
Il avait dans les yeux la peur d’un lapin effarouché.
— J’en ai vu, des batailles. J’ai failli crever plusieurs fois. Des bandits et des roublards de toutes sortes m’ont attaqué, et des monstres ont bien failli m’bouffer.
— Si c’est pour te vanter, on peut voir ça une autre fois ?
— Mais c’était la toute première fois de ma vie que j’ai cru qu’un autre homme allait me dévorer.
Il parlait de la remontée vers la surface après le sauvetage d’Arwin. J’étais à moitié mort d’épuisement et j’avais dû supporter Rex déblatérer des conneries, alors je lui avais lancé, si je me souvenais bien, un regard assassin.
— Genre te dévorer au lit ?
— Fais pas l’idiot !
Donc je n’allais pas m’en tirer à la plaisanterie.
— Rares sont ceux qui peuvent dégager une aura pareille. T’étais comme une bête monstrueuse. On m’a dit que t’avais été aventurier, avant. Combien d’étoiles ? Pourquoi tu caches ton passé ?
Ils n’avaient qu’à m’ignorer et me laisser en paix. Pourquoi voulaient-ils tous tant savoir ? Il paraissait clair que si je feignais la faiblesse, Rex ne s’y laisserait pas prendre.
— Voilà un avertissement.
Je tendis la main vers lui. Rex leva les siennes pour se protéger, mais je l’ignorai et lui décochai une pichenette au front.
— Ferme bien ta gueule à ce sujet. Tu veux vraiment que ça se sache que le chef de Chrysaor a été terrifié par le type qui a perdu deux fois au bras de fer contre la petite-fille du vieux ? Ça ne fera pas du bien à ta réputation, hein ?
Il hocha la tête avec empressement. Rex était un combattant capable. On n’avait vraiment pas besoin de perdre des bras précieux alors que la situation était si hasardeuse.
— Oh, et encore une chose, dis-je en me retournant avant de partir. — Merci d’avoir sauvé Arwin ce jour-là. J’apprécie vraiment. Alors reste dans le coin.
Je lui fis un signe et quittai la pièce. Je ne me retournai pas pour voir la tête de Rex. C’était sans doute mieux pour lui.
— Me revoilà.
L’endroit était sombre et morose. Aucune lumière, alors que le soir tombait déjà. J’allumai une chandelle et gagnai la salle commune, où je trouvai Dez qui buvait seul. Il tripotait un galet arrondi, comme toujours. Je n’avais même pas envie de le charrier là-dessus.
— Répar’ faite, grogna-t-il, comme un vieux qui économise ses mots.
Heureusement, nos longues années côte à côte m’aidaient la plupart du temps à comprendre ce qu’il voulait dire.
— C’est derrière. Va voir plus tard.
— Ta femme est déjà partie ?
— Ouais.
La femme de Dez avait emmené leur fils se mettre à l’abri chez des parents, en prévision de la Ruée. D’autres employés de la guilde avaient aussi fait sortir leurs familles de la cité. Il aurait pu partir, lui aussi, mais c’était un entêté, un sot incapable d’abandonner son poste.
— Donne-m’en, fis-je.
— Sers-toi tout seul, bon sang.
— N’en dis pas plus.
Sous les planches de la cuisine, on gardait une petite jarre du breuvage. C’était la meilleure eau-de-vie de pommes maison de Dez. J’avais goûté moi-même, je pouvais en parler.
Dez me lança un regard noir mais me tendit d’un geste sec un verre vide. Je pris une gorgée. La douceur de la pomme se mariait bien au mordant de l’alcool. J’aurais pu m’en siffler plusieurs verres.
— T’es vraiment épris de cette fille, hein ? grommela Dez quand j’eus vidé mon premier verre.
Je comprenais ce qu’il voulait dire. À cause de ce fichu Dieu Soleil, un chétif écureuil volant, j’étais pitoyablement faible et inutile au combat. Mais si Arwin restait, alors je restais aussi. Même si ça signifiait ma mort.
— Qu’est-ce que tu veux sur ta pierre tombale ?
C’était sa manière de dire : si t’as quelque chose sur le cœur, je t’écoute. Je connaissais déjà ma réponse.
— J’en ai rien à foutre.
Une fois mort, y a plus d’emmerdes. Si je laisse un corps, balance-le n’importe où et passe à autre chose. Balance-le même dans le donjon. Je ne vais pas me plaindre. Si tu gribouilles une épitaphe du genre : Ci-gît l’homme qui périt par amour pour Arwin, la Princesse Chevalier Écarlate, ça finira peut-être en chansons chez les bardes dans quelques années, mais je n’ai pas envie d’être la rengaine des ivrognes qui se saoulent.
— Ce que je veux, c’est que tu veilles sur Arwin. Aide-la à accomplir ce qu’elle veut faire.
Si je crevais, elle était fichue. Elle ne recevrait aucune Release, et personne ne voudrait faire le sale boulot de faire taire les fouineurs.
Son rêve s’écraserait au sol. Pourtant, je voulais qu’elle vive.
— D’accord.
— Allez, ne fais pas cette tête. C’est gâcher ta barbe somptueuse, dis-je en passant mes doigts dans le tapis de poils sur son menton.
Il me cogna.
— Combien de fois faut que je te dise de pas toucher à ma barbe avant que tu comprennes ? Hmm ?
— Tant qu’à me cogner, tu pourrais au moins le faire avec la main vide, non ?
Il m’avait frappé de celle qui tenait la pierre, alors ça faisait plus mal que d’habitude. Dez, cependant, parut perplexe.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je parle de la pierre dans ta main.
— Hein ? fit-il en baissant les yeux vers sa paume, tout écarquillé. — Qu’est-ce que c’est que ça ? Quand est-ce que j’ai ramassé ça ?
Il ne s’était pas rendu compte qu’il la tenait ? Dez racontait affreusement mal les blagues et jouait tout aussi mal la comédie. Je le savais depuis des années. Il ne mentait pas.
— Fais voir.
Je lui arrachai le caillou des mains et l’examinai de près. Nulle trace de gravure ni d’incision. Mais il paraissait bien trop régulier, trop parfait pour être une forme naturelle.
— Tu te souviens où tu l’as trouvée ?
Autant que je sache, il l’avait déjà sur lui quand on avait quitté le village de Yuulia, à Mactarode.
— De mémoire, je l’ai vue au sol près de l’endroit où on a abattu le dragon, dit-il.
Donc il la tripotait depuis ce jour, sans se rendre compte qu’il le faisait ?
— Et ta femme n’a rien dit ? Son mari au lit, en train de triturer un petit caillou à la con plutôt que ses propres seins ? Tu crois pas qu’elle aurait dit un truc du genre : « Joue avec moi et pas avec ce stupide… »
Il me cogna. Je pris le plafond puis retombai sur le plancher.
— Tu crois que c’est une pierre maudite ? me demandai-je en me massant la mâchoire tout en la lui rendant.
— Quel genre de malédiction ?
— Tu sais, de ce Dieu Soleil chauve à perruque, dis-je.
Puis une idée me traversa.
— Oh ! Tu crois que ça pourrait être ta relique ?
Nous contemplâmes la pierre ensemble.
— Tu peux dire de quelle roche il s’agit ?
Elle me semblait assez banale. On en trouverait cent pareilles dans un lit de rivière.
— Attends, marmonna Dez.
Il alla dans l’arrière-salle et revint avec une petite doloire pour fendre le bois. Il posa à terre une pierre plate, puis plaça le galet rond par-dessus.
— Hah !
Il grogna et abattit la doloire. La lame tinta et se brisa à la base, sifflant au-dessus de ma tête. Elle m’aurait fendu le crâne.
— Hm. Pas une pierre ordinaire.
Évidemment. Si Dez ne pouvait pas la briser avec sa force anormale, la pierre l’était tout autant.
— Mais on ne sait pas si ça a le moindre rapport avec le Dieu Soleil. D’abord, comment es-tu censé t’en servir ?
À mon tour d’aller à la cuisine. Je revins avec un rat pris au piège. Je le glissai dans le verre dont je venais de boire, le renversai et le posai sur la table. De sous le gobelet montèrent des bruits de griffes affolées et des couinements pitoyables.
— Tiens ça.
Je plaçai la pierre ronde dans la main de Dez et la suspendis au-dessus du verre.
— Et c’est parti !
Je plaquai tout mon poids sur sa main. Même sans force au bras, il me restait bien mon poids. Le verre posé sur la table se brisa sous la main de Dez et mon corps. Du sang rouge jaillit par les fentes.
— Putain, pourquoi t’as fait ça ?!
Je pointai la main de Dez. Ça avait marché.
Le galet rond dans sa paume de bœuf luisait. La lumière venait du sceau du Dieu Soleil, qui irradiait à sa surface.
Voilà. J’avais sacrifié du sang frais, comme il l’exigeait. À vrai dire, même un rat, c’était trop beau pour ce Dieu Soleil d’asticot pourri. Un parasite lui convenait mieux. Plus jamais il ne croquerait une vie humaine.
— Voilà ta réponse. C’est une relique de ce pouilleux de Dieu Soleil.
— …
— Hé. Qu’est-ce que t’as ?
Dez se taisait. Les yeux clos, comme endormi. Je me penchai pour voir ce qui n’allait pas, et il m’écrasa le visage d’un revers.
— Mmm. Ah. Oh, je suis là, marmonna-t-il en papillonnant des paupières.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? On aurait dit que t’étais parti. Est-ce que tu…?
— Ouais, grogna-t-il. J’ai entendu la voix du Dieu Soleil.
Dans mon cas, c’était passé par Roland, mais Dez, lui, l’avait entendue directement.
— Il a dit quoi ?
— Que la seconde épreuve est franchie, et qu’ensuite vient la troisième.
Autrement dit, la même chose que mon message.
— J’ai aussi appris le nom de ce truc et comment s’en servir, ajouta Dez, en jetant un coup d’œil au caillou lisse dans sa main.
— Quoi, il t’a récité le manuel ?
— Plutôt une impression. Cette pierre s’appelle le Cœur de Flamme, cracha Dez, de mauvaise grâce.
— Même si c’est une pierre ?
— Tu crois que je sais pourquoi ça s’appelle comme ça ? C’est pas moi qui l’ai baptisée.
— Désolé. Je présente mes excuses.
Non content de lui avoir écrasé un rat sous la main, je l’avais forcé à entendre la voix de cette tronche de cul de Dieu Soleil. Qu’il soit irrité, rien de plus normal.
Je méritais sans doute une autre bonne correction. Qu’il frappe juste un peu moins fort, pour une fois.
Même moi, à force de coups de Dez, j’y passerais.
— C’est pas ça, grommela Dez en serrant le Cœur de Flamme. — C’est l’idée qu’il essaie de m’amadouer avec ce jouet. Ça me plaît pas.