THE KEPT MAN t4 - CHAPITRE 3

L’Envie

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Traduction : Raitei
Correction : Faucon

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Au déclin du soleil, je rentrai chez moi en titubant.

L’épreuve avait été atroce, mais non dénuée d’utilité. Ce prédicateur vivait encore. Il rôdait comme un rat d’égout, attendant l’instant de resurgir.

La raison sautait aux yeux : il voulait massacrer les habitants. Les plus riches avaient déjà fui, terrifiés. La Ruée finirait par s’atténuer, et le donjon rouvrirait. Une fois les monstres évanouis, les habitants prendraient leur temps pour revenir. Alors le prédicateur avait choisi de faire le mort et d’étouffer provisoirement la Ruée. Il comptait faire croire à une sécurité durable et les voir affluer avant de déclencher une Ruée à l’improviste.

Roland avait dit qu’il purifierait cette cité tandis que Justin, à son dernier souffle, avait lâché que cette ville était fichue. Que la Princesse Chevalier, moi et tous les autres allions mourir.

Enfin, le prédicateur avait lui-même proclamé que cette ville tomberait en ruine. Que « Toute la canaille stupide de la surface s’éteindra. Et alors notre dieu viendra reprendre sa juste place sur Terre. »

Leur acharnement était sans limites. Ils feraient tout pour détruire cette cité.

Ils faisaient les morts, se terraient à cette heure même. Le prédicateur calait son plan sur la Fête de la Fondation, attendant le pic d’affluence pour relancer la Ruée. Et ici, à la différence des autres villes-donjon, il n’y avait ni protection ni plan d’urgence. Une foule de gens mourrait.

— Ah.

— Hmm ?

Je levai les yeux et vis, derrière la fenêtre d’une taverne, une femme à l’allure d’aventurière qui me fixait.

Elle s’appelait Fiona, si ma mémoire ne me trompait pas. Elle traînait donc encore dans la ville. À moins qu’elle ne soit revenue pour la Fête de la Fondation. Dans tous les cas, elle ferait mieux de filer sur-le-champ. C’était grâce à elle si Arwin et moi respirions encore. Et je payais toujours mes dettes.

J’allais l’aborder pour la saluer et la prévenir quand elle m’invita d’un geste à entrer. Cela ne ressemblait pas à une invitation à boire. Et l’agacement dans ses yeux disait assez qu’elle ne comptait pas non plus me cajoler.

— Que faites-vous ici ? Je vous croyais parti de la ville. Qu’est-il arrivé à Arwin ? demanda-t-elle en m’assaillant de questions.

Il n’y avait qu’une réponse.

— Je suis ici parce que c’est ce qu’Arwin voulait.

— Eh bien, prenez ceci pour un avertissement, dit Fiona, les traits tendus. — Sortez de la ville tout de suite. Il n’y a plus de temps. La Ruée peut commencer d’un instant à l’autre.

— Qu’est-ce que vous en savez, au juste ? demandai-je.

Les autres aventuriers croyaient l’affaire close, mais Fiona savait qu’elle n’avait pas encore commencé. À entendre sa voix, elle en était sûre.

— …Je ne peux pas entrer dans les détails. Mais c’est la vérité.

— Eh bien, nous sommes revenus pour l’empêcher.

Si un tel déferlement devait vraiment avoir lieu, Arwin ne se mettrait jamais à l’abri. Fiona posa le coude sur l’appui de fenêtre et secoua la tête comme sous l’étau d’une migraine. Je lus sur ses lèvres, muette : « imbécile ».

— Je voulais justement vous parler de quelque chose. Vous êtes vraiment aventurière ? demandai-je.

Au moins, je ne l’avais jamais vue à la guilde. Elle prétendait connaître Arwin personnellement, mais c’était de sa seule bouche. Avec tout ce qui s’était passé, je n’avais pas pu le confirmer auprès d’Arwin. Je ne savais même pas si Fiona était son vrai nom.

Elle pouvait être une espionne envoyée par Sol Magni, et je n’y aurais vu que du feu. Peut-être, en passant chez nous ce jour-là, elle avait surtout repéré les lieux. Mais elle nous avait sauvés quand nous avions été attaqués. Je doutais que les adeptes de ce culte iraient jusque-là. Pour l’heure, je n’étais toujours pas sûr de son identité ni de ses desseins.

— C’est bien le cas, répondit fermement Fiona, mais j’entendis percer un soupçon d’hésitation et d’inquiétude.

— Vous avez une carte de la Guilde des Aventuriers ?

Tous les aventuriers en possédaient une. C’était, en somme, leur marque d’identité.

— Oh, ça. Bien sûr.

Elle se tapota de partout, feignant de la chercher, puis m’adressa un sourire gêné.

— Pas sur moi.

— Combien d’étoiles ? Et le nom de votre groupe ?

Si je connaissais le nom, il serait aisé de tirer son histoire au clair. Tout groupe entrant dans le donjon devait s’enregistrer auprès de la Guilde des Aventuriers, afin qu’on sache qui s’y trouvait si quelqu’un y restait coincé.

— Trois étoiles, il me semble. Le nom en revanche est un secret.

Elle m’adressa un clin d’œil censé être espiègle, mais qui ne réussit qu’à être atroce. Elle manquait visiblement de pratique.

— Donc, aucune preuve pour étayer votre histoire.

— Je vous le dis moi-même, ça devrait suffire. D’ailleurs, connaissez-vous vraiment chaque aventurier de la ville ?

— Ceux qui descendent dans le donjon, oui.

S’il y avait une menace pour Arwin, c’étaient les aventuriers. Forts, mais stupides et cupides.

Sans scrupules, et constamment dans le donjon auprès d’Arwin. J’avais déjà « persuadé » plusieurs aventuriers de changer de métier pour celui de cadavre, prêt à être dépouillé par les pilleurs.

— Mais il y a bien des gens dont vous reconnaitriez le visage sans connaître leurs noms, n’est-ce pas ?

J’allais répondre non, puis me vinrent à l’esprit plusieurs personnes que je connaissais sans être pour autant intime avec elles.

Elle marquait un point. Dans un petit village, passe encore, mais un endroit de la taille de Voisin-Gris foisonnait de visages peuplant ce large cercle social. Je ne demandais pas aux boutiquiers comment ils s’appelaient tous, par exemple. Même ceux que je tenais pour des silhouettes anonymes dans la foule étaient des êtres à part entière, protagonistes de leur propre vie. Pour eux, l’étranger quelconque, c’était moi.

— Soyons amis à partir de maintenant, alors. On peut se tutoyer. J’aimerais que tu m’apprennes deux ou trois choses.

— Essaierais-tu de te faufiler dans mon lit ? Ta dulcinée n’en serait-elle pas fâchée ? lança-t-elle, visiblement pour changer de sujet.

— Je ne suis pas l’amant d’Arwin. Juste son animal de compagnie.

— Hein ? couina Fiona.

— Tu me trouves si digne d’intérêt que ça ?

Pas d’argent, pas de force, pas de statut. Ni influence ni appuis. Je n’avais rien.

— Incroyable. À quoi pense cette princesse… ? dit Fiona, finissant par s’en convaincre après que j’eus insisté plusieurs fois.

Elle enfouit la tête dans les mains.

La situation tournait au plus étrange. Notre duo était célèbre dans cette ville. Je n’avais pas cherché à l’exhiber, mais ce couple « la belle et le vaurien » était trop voyant et faisait jaser.

Si Fiona était vraiment une espionne venue se fondre dans la masse, se serait-elle montrée aussi ostensiblement suspicieuse à propos de notre relation « surjouée », si connue dans toute la ville ?

— Il semble qu’il y ait malentendu entre nous, dis-je.

À ce stade, autant lui demander directement. Physiquement.

— Pourquoi ne pas nous retrouver pour une longue et claire conversation jusqu’au matin ? J’ai du temps.

Fiona comprit. Elle sourit et lâcha :

— Va te faire foutre et crève.

La nuit fit son nid. Quand je revins à moi, j’étais à terre. Je n’avais pas la moindre idée de ce qui m’était arrivé, et je n’avais rien senti, ni douleur ni choc. Mais Fiona avait disparu.

Je jetai un œil à l’intérieur du bâtiment sans trouver trace d’elle.

— Qui est-elle, au juste ?

Elle semblait se soucier d’Arwin, mais sans connaître sa véritable identité ni son but, je ne pouvais pas baisser ma garde.

 — Mieux vaut vérifier avec Arwin aussi.

— Avec moi aussi ?

Je me retournai d’un bloc pour trouver face à moi nul autre que la Princesse Chevalier plantée là.

— Et toi, comment ça s’est passé ? demandai-je.

— Plutôt bien, dans l’ensemble, dit-elle avec un sourire embarrassé.

J’espère que ce mec ne lui a pas mis de drôles d’idées en tête. Il me faudrait apprendre les détails plus tard.

— Et toi ?

— Oh, y’a eu des hauts et des bas, répondis-je, avant de lui raconter l’affaire des sœurs Maretto.

Naturellement, j’omis tout ce qui concernait le baphomet.

— En gros, c’était Reggie qui cherchait à se venger.

Reggie avait des liens avec Sol Magni. C’était sans doute lui qui leur avait trouvé ce repaire. Sa vengeance, non seulement avait été interrompue, mais il avait fini proprement grillé cette fois. Grâce aux sœurs, Sol Magni avait perdu bon nombre des siens, emprisonnés ou morts. Ils avaient sans doute trouvé là un but commun qui les avait unis.

— C’est une part de l’histoire, je suppose, mais je crois qu’il y a une autre raison, dit Arwin.

— Laquelle ?

— Empêcher quiconque d’arrêter la Ruée, peut-être.

— Même un aventurier très talentueux n’ira pas se jeter seul dans une horde de monstres, rétorquai-je.

Ce serait comme vouloir barrer le cours d’une cascade. On peut bien rester planté là, mais le flot finit par l’emporter. N’empêche, Arwin n’avait pas tort. Sans mon intervention, Medusa aurait au moins perdu des membres, si elle n’avait pas été balayée tout entière. Perdre des compagnons, c’était perdre sa force. Peut-être voulaient-ils simplement décimer l’opposition la plus redoutable avant que la Ruée n’arrive.

— Dans ce cas, Chrysaor et Argo sont en mauvaise posture eux aussi.

Ils avaient perdu des membres, mais ils étaient du calibre de Medusa.

— Nous pouvons demander à Noelle et à Ralph d’aller voir, mais si l’on pense également à d’autres personnalités…, dit Arwin, songeuse.

La conversation que je venais d’avoir me revint.

— Au fait, tu connais une femme nommée Fiona ? Une aventurière aux cheveux blonds, courts.

— …Je ne crois pas.

Je lui rapportai la scène de tout à l’heure, mais Arwin, après un long moment de réflexion, se contenta de secouer la tête.

— Je ne connais qu’une seule Fiona, dit-elle.

— Laquelle ?

— Une dame légendaire de l’histoire de Mactarode.

— Elle était bonne ?

— Elle était l’épouse d’un seigneur, emporté par la maladie. Après quoi, elle éleva seule son enfant.

Une veuve. L’affaire était entendue : elle était forcément bonne.

— À l’époque, le roi de Mactarode était un homme mauvais. Sa cupidité immorale le tenait, et il entraîna le royaume dans la guerre pour des trésors.

— Alors, même Mactarode a connu de mauvais souverains.

— Tout a ses exceptions, dit Arwin avec un sourire en coin. — Je suppose que j’ai quelque chose en commun avec ce roi.

— Tu plaisantes. Si exception il y a, c’est bien toi, pour être une héroïne.

— À la fin, rongé par la paranoïa, le roi cessa de faire confiance même aux siens et envoya des soldats purger son jeune frère, le prince, et sa famille. À ce moment-là, la famille du prince logeait dans le manoir de Fiona.

Oh.

— Les serviteurs furent tous égorgés, ainsi que le frère du roi et son épouse. Seuls Fiona, son fils et le neveu du roi, Ambrose, survécurent. Fiona avait envoyé les garçons se cacher à l’écurie, puis était retournée dans sa chambre.

S’était-elle offerte en sacrifice ? D’une bravoure tragique.

— Quand un soldat tenta de l’assaillir, elle lui vola son épée et lui trancha le membre.

Ah, parlons d’autre chose. Rien qu’à l’entendre, j’ai l’impression que le mien essaie de se rétracter.

— Les soldats continuèrent l’assaut, et Fiona les combattit tous seule. Quand les renforts arrivèrent à son secours, elle était morte d’hémorragie. Seuls son fils et Ambrose survécurent.

Ainsi s’était-elle sacrifiée pour protéger la lignée royale et son propre fils.

— Plus tard, Ambrose se souleva contre le roi. Les vassaux du roi se retournèrent contre lui, et il prit la fuite hors du royaume, laissant Ambrose devenir le nouveau souverain.

— Tu es donc sa descendante.

Arwin acquiesça.

— Le fils de Fiona devint un chevalier couvert d’honneurs et servit le roi Ambrose des années durant. Pour avoir donné sa vie afin de sauver son fils et le futur roi, Fiona fut exaltée comme un fier symbole de maternité. Sans son sacrifice pour protéger son fils et mon arrière-grand-père, Mactarode serait tombée en ruine il y a des générations.

— Hum.

Difficile de trouver un lien entre cette grande figure et la mystérieuse femme d’aujourd’hui. Peut-être que mon intuition m’égarait.

— Et voici la récompense de ce chevalier, dit Arwin en tirant un anneau serti d’une gemme bleue. — C’est un anneau transmis dans la lignée royale. On dit qu’il protège la personne qui le porte des désastres et du mal. Ce n’est qu’un dire, toutefois, ajouta-t-elle avec tristesse.

L’anneau avait été offert à ce chevalier, et pourtant Arwin l’avait en sa possession, elle, de lignée royale. Il devait y avoir là-dessous une histoire.

— Le vrai problème, c’est Sol Magni.

Quoi qu’ils trament, nous ne pouvions rien y faire tant que nous ignorions où ils se terraient. Les Paladins étaient occupés à traquer les membres restants, mais l’essentiel, leur fondateur, manquait toujours à l’appel. La garde de la ville, débordée par la fête, ne pouvait pas nous prêter main-forte pour une tâche aussi ardue.

— J’ai sondé les aventuriers, repris-je, — mais ça n’a rien donné. Tout le monde a l’air de penser que l’affaire est close.

À vrai dire, cela ne les concernait guère. L’attaque spectaculaire n’avait abouti qu’à l’enlèvement temporaire de la petite-fille du maître de guilde. Une fois la quête bouclée, le reste ne les regardait plus. Ainsi allait la vie d’aventurier : ne pas mêler gagne-pain et rancune.

— J’ai pensé en toucher un mot au seigneur local, mais à ce stade, ça me semble tout aussi difficile.

— Nous n’avons aucune preuve, dis-je. — On nous enverrait balader sur le seuil de la porte. Ce sont que des hypothèses, même si nos avertissements venaient à se vérifier.

Ils se tapis­saient sans doute quelque part en ville. Mais où ? J’avais beau avoir arpenté tous les recoins, je restais un étranger, en vérité. Nous n’étions pas assez nombreux pour une fouille digne de ce nom. Et même si nous trouvions des membres, tant que nous ne coupions pas la tête, tout recommencerait.

— Donc, on n’a plus que nos yeux pour pleurer.

— Pas tout à fait, dit Arwin en me lançant un regard lourd de sens. — Si on manque d’aide, on n’a qu’à en emprunter. Non ?

— Sur le principe, d’accord. Mais comment  ?

Engager des aventuriers était aisé, pour peu qu’on eût de quoi les payer. Mais ils excellaient au combat, pas aux recherches. Je doutais qu’ils soient d’un grand secours face à un Sol Magni tapi sous terre.

— Tu sais. Des gens qui connaissent la ville et savent faire leur besogne.

J’eus un mauvais pressentiment.

— Et j’en ai justement rencontré un, il n’y a pas longtemps, reprit Arwin en cherchant dans sa mémoire. — Je crois qu’il s’appelait Oswald le Cirrocumulus ? L’un des lieutenants des Oiseaux de Proie.

— Non ! Absolument pas ! fis-je en agitant les mains de toutes mes forces. — Je vois où tu veux en venir. Et j’admets qu’ils seraient efficaces jusqu’à un certain point.

Ces types, trempés jusqu’à l’os dans la pègre, avaient amassé en une vie entière une connaissance intime de la ville. Ils connaissaient Voisin-Gris bien mieux que Sol Magni… et mieux que moi.

— Mais les risques sont trop grands. Tu ne devrais pas t’acoquiner avec ces gens-là.

Arwin ne comprenait pas de quelle trempe ils étaient. Une fois leurs crocs plantés, ils te suçaient la moelle, te brûlaient, et mêlaient tes cendres au mortier de leur prochain piège. Même s’ils sauvaient la ville, ce ne serait que prétexte à d’autres exigences, plus innommables encore.

— Et puis, rien ne nous dit qu’ils tiendront parole.

Un jour, après avoir perdu un concours de beuverie, ils avaient tenté de faire disparaître la compagnie d’Arwin en douce. Ils trahissaient sans états d’âme dès qu’ils se savaient en position de faiblesse. Même sans les ordres d’Oswald, c’était la respiration naturelle de ce genre de truands.

— Mais on n’a pas le temps. Si ces gens de Sol Magni veulent déclencher une Ruée, ils la caleront sur la Fête de la Fondation. Il faut les trouver et les arrêter d’ici là, quitte à faire des sacrifices.

— Ce sacrifice n’a pas besoin d’être le tien.

— Quelqu’un doit s’y coller. Si ce quelqu’un doit être moi, ainsi soit-il.

Qu’avait-elle avec cette manie de se jeter tête la première dans les ennuis, une fois, puis encore ?

— …Et s’ils exigent encore que tu te donnes à eux  ?

Elle croisa les bras et marmonna :

— Alors on fera un autre concours de beuverie.

Ainsi échouai-je à la dissuader d’aller voir les Oiseaux de Proie.

Le lendemain, nous nous présentâmes à leur siège. Nous avions, bien sûr, fait venir aussi Noelle et Ralph. Pour être honnête, j’aurais voulu que Dez nous accompagne, mais il était employé de la Guilde des Aventuriers et se devait de rester neutre.

Le lieu était un manoir luxueux à la lisière du Quartier des Dorés, au nord : murs blancs, toit blanc. Au premier coup d’œil, cela paraissait une demeure noble comme une autre, si l’on oubliait les gaillards inquiétants qui gardaient la grille. Un vrai logis de seigneur avait meilleure tenue.

— Alors un truand vit dans un palais pareil, hein ?

— Tu croyais qu’ils croupissaient dans les égouts, avec les rats et la boue ?

Ils avaient de l’argent. Et, avec de l’argent, on bâtissait ce qu’on voulait, où on voulait, noble ou non.

— Et ce n’est pas le seul. Il a trois maisons pour ses maîtresses et quatre pour ses concubines. Avec ce qu’il possède, il peut en entretenir dix. Pas comme toi.

On nous introduisit dans un salon de réception. Arwin et moi prîmes place sur un canapé trois places, tandis que Noelle et Ralph restaient derrière nous en gardes du corps. Les deux jeunots paraissaient nerveux. Si ça tournait mal, la salle se changerait vite en champ de bataille.

C’était précisément pourquoi ni Arwin ni moi ne touchâmes au thé qu’on nous servit. Combien de sang, de sueur et de larmes avait-on pressés pour ces tapis et ce mobilier ? Rien que d’y songer me soulevait le cœur.

— Merci d’avoir patienté, dit un homme imposant qui entra après plusieurs minutes, escorté des siens.

C’était Oswald, le Cirrocumulus. Il nous toisa, puis s’effondra lourdement sur le canapé d’en face, qui gémit.

— Nous avons une requête, dit Arwin sans perdre de temps. — Nous souhaiterions que vous retrouviez celui que l’on appelle le fondateur de Sol Magni. Je suis venue vous voir parce que je vous crois capable d’y parvenir.

— …Et qu’est-ce qui te fait penser ça ?

— Parce que la garde et tous ceux qui connaissent ces lieux ont cherché en vain. Il est naturel d’en conclure que quelqu’un le cache. Des gens discrets jusqu’au mutisme, je suppose. En d’autres mots, des gens comme vous. Même ainsi, j’imagine qu’entre gens de votre monde, on entend des choses. Je crois que vous avez dû en entendre à ce sujet.

Héberger des êtres humains laissait toujours des traces bien précises : argent, vivres, vêtements, couchages, latrines. Tant qu’il s’agissait de créatures de chair et de sang, tout cela restait indispensable. Et plus on dissimulait de monde, plus l’intendance devenait lourde, plus elle risquait d’attirer les regards.

— Qui les abrite ? L’Alliance du Diable ? Les Loups Tachetés ?

À l’évocation de ces deux organisations rivales, Oswald haussa un sourcil. Arwin s’en aperçut et sourit de travers.

— Ou peut-être vous.

Aussitôt, les Oiseaux de Proie se hérissèrent de fureur. Si Oswald donnait le mot, ils bondiraient. J’étais désarmé, mais Arwin et Ralph portaient leurs ceinturons d’armes. Noelle avait le sien en travers du dos, pour une fois. Enveloppé de toile, je ne distinguais pas l’arme, mais je l’imaginais puissante.

Peut-être serions-nous balayés, mais ils paieraient cher. Nous emporterions Oswald, et quelques douzaines de ses hommes, en sortant.

Le secret d’une négociation tenait à faire comprendre qu’un geste irréfléchi coûterait le prix fort.

— Arrêtez ça, grogna Oswald à l’adresse des siens.

Ils abaissèrent les armes, sans prendre la peine de masquer leur colère. Des gens très effrayants. J’aurais pu pisser dans mon froc.

— Disons qu’on te débusque ton fondateur. Qu’est-ce que tu offres en échange ?

— Quelle question bien sotte, fit Arwin en battant des cils d’un air ingénu. — C’est un groupe d’hérétiques décidés à détruire cette ville. Je présume que les trouver et les écraser sert directement vos intérêts.

Ces hommes se nourrissaient de la ville où nous vivions, après tout. Un parasite ne survit pas sans son hôte.

— S’ils la détruisent, ils la détruisent. On ira voir ailleurs.

— C’est l’excuse que vous comptez présenter à votre… famille principale ? Votre nid ? C’est bien ainsi que vous appelez ça, chez les Oiseaux de Proie ?

— Il n’y a pas d’excuse à donner quand il s’agit, pour l’essentiel, d’une catastrophe naturelle.

— Mais c’est manifestement un acte humain. Prenons l’exemple d’un incendie criminel. Vous savez où sont les incendiaires. Ou, du moins, vous avez les moyens de le savoir. Et vous ne faites rien. Pourquoi ?

— Parce qu’il ne veut pas risquer sa tête, dis-je en donnant voix à la pensée d’Oswald.

Et je poursuivis, mon analyse dirigée sur lui :

— Même toi, ils te poseraient problème. Et, par-dessus le marché, ils sont fous. Les titiller à la légère, c’est ignorer ce qui te reviendra en plein visage.

Ces gens-là avaient parfois des réactions d’une irrationalité complète, mais, la plupart du temps, tout relevait du calcul. Ils se changeaient en chiens enragés dès que l’argent entrait en jeu. Autant dire qu’ils savaient reconnaître un véritable enragé quand ils en voyaient un, et qu’ils n’avaient aucune envie d’être mordus.

— Désolée de vous avoir importuné. Nous irons voir ailleurs, dit Arwin en se levant.

— On va où ? demandai-je.

Elle porta la main à son menton, songeuse.

— L’Alliance du Diable ou les Loups Tachetés feront l’affaire. Ils ont sans doute plus de pistes qu’eux.

— Je t’en prie, fais donc, dit Oswald en nous indiquant la sortie de la paume. — Si tu crois que je tomberai dans une provocation aussi grossière, tu te fourres le doigt dans l’œil. Même s’ils te dénichent ce fondateur, rien ne garantit que toi ou qui que ce soit d’autre serez capables de les gérer. Et alors, rideau.

Il éclata de rire, nous enjoignant de ne pas perdre notre temps.

— Tu iras encore pleurnicher à cause de ton Syndrome du Donjon. Mieux vaut te tenir tranquille et aller te trémousser sur une bite…

Ses mots s’étranglèrent net.

La main d’Arwin était posée sur le fourreau de son épée.

Les hommes d’Oswald relevèrent leurs armes. Noelle et Ralph saisirent les leurs, convaincus que l’instant était venu. Même moi, j’enserrai dans ma poche le soleil temporaire. Je n’avais pas eu le temps de le recharger à plein. Il ne tiendrait peut-être pas jusqu’à compter trois cents, mais il avait assez de jus pour tous les tuer, au moins.

La voix souveraine d’Arwin fendit la tension.

— Maintenant.

Noelle lui passa vivement l’arme qu’elle portait dans le dos. Elles avaient visiblement prévu le coup.

— Alors, tu veux encore tenter ta chance ? dit Arwin en arrachant la toile.

Je peinais à en croire mes yeux.

C’était Lame de l’Aube. Mais quand avait-elle… ?

— Oh, non, fais pas ça…

Avant que je puisse l’arrêter, Arwin entonna cette abomination d’incantation.

Sol est extrica, avasolus ix terra crea.

Aussitôt, des écailles rouges en forme de coins jaillirent de la garde de l’épée. Leur trottinement d’insectes fit piailler les voyous et les fit bondir en arrière. Oswald ne poussa pas de cri, mais il grimaça, clairement écœuré.

Les écailles rouges se refermèrent sur le bras d’Arwin, pour en façonner un autre, gigantesque. Ce n’était qu’à partir du coude, mais il était gros comme un être humain entier.

Torrisclade moa phosistoris.

Cette fois, l’énorme bras empoigna Oswald, et avant même qu’il ne puisse répliquer, il le secoua de haut en bas.

— Qu’est-ce qui se passe ? Je croyais que se trémousser, c’était amusant, lança Arwin avec moquerie.

Le bras rouge lâcha l’homme, et Oswald retomba, pitoyable. Arwin fit tournoyer l’épée, dissipant le bras rouge.

Les hommes d’Oswald la fixaient avec des éclats meurtriers dans le regard, mais ce qu’ils venaient de voir les submergeait si fort qu’ils se retenaient. Il semblait même qu’Oswald restait figé là où il gisait.

— Je n’ai aucune intention de perdre deux fois contre le même adversaire, déclara Arwin.

Cela le tira de sa paralysie. Il lorgna l’épée d’Arwin avec appréhension, en mettant de la distance entre eux.

— Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Une épée maudite ?

— Quelque chose comme ça, répondit-elle.

Mais cette chose était sous la garde de Dez. Quand l’avait-elle prise ?

— Alors, qu’est-ce que vous décidez ? Je peux recommencer.

— C’est censé être une menace, jeune demoiselle ? dit Oswald d’un ton égal, affectant le calme, mais je le vis jeter un bref coup d’œil derrière.

Je soupçonnais que, tout au fond, il était prêt à coopérer avec nous, mais il ne voulait pas accepter d’emblée devant ses subordonnés. Cela ferait piètre exemple si on pensait qu’il jetait l’éponge aussitôt après la menace d’Arwin.

— Qu’est-ce que tu en dis, patron ? dis-je, lui tendant une bouée. — On a un ennemi commun, Sol Magni. Autant faire front uni, non ? Tu sembles prêt à lever le camp pour une autre ville, mais recommencer à zéro, ça réclame du boulot et de l’argent.

Et les autres villes avaient déjà leurs propres groupes du marché noir. Prendre un territoire et en chasser les autres coûtait cher. De l’argent, du temps, des bras, des vies. Si ça marchait, tant mieux pour lui, mais au moindre échec, le retour de bâton pouvait être rude. Il ne voulait certainement pas non plus devenir un poids pour une autre branche des Oiseaux de Proie. Ça pouvait le faire déchoir de sa position de lieutenant.

Oswald savait déjà tout cela. Il essayait de bluffer pour obtenir une position plus avantageuse, mais il avait choisi la mauvaise adversaire pour tenter le coup. La Princesse Chevalier n’était pas sensible à ce genre d’astuces.

— Deux cents pièces d’or, dit Oswald en époussetant son pantalon. — Je te fais un prix.

— Marché conclu.

La Princesse Chevalier était fauchée pour l’instant, mais une fois devenue l’héroïne de la ville, l’argent viendrait à elle. En admettant qu’elle devienne l’héroïne.

— Affaire réglée, dit Oswald en tendant la main pour une poignée.

— Parfait, répondis-je en lui happant la main à sa place.

Il eut l’air mécontent, mais je fis comme si de rien n’était. Je ne voulais pas que sa paluche huileuse touche Arwin.

— T’es sûr que c’est ce qu’on veut ? grommela Ralph, pensif, tandis que nous quittions le manoir.

— Au moins, leur réseau d’information est meilleur que le nôtre.

Sous leurs ordres se trouvait un groupe de miséreux connu sous le nom d’Alliance des Marginaux. Les marginaux qui en étaient membres pullulaient dans cette ville. Je me disais qu’ils pourraient même mettre la main sur Sol Magni.

— Plus on a de méthodes, mieux c’est. J’utiliserai tout ce que je peux, même si c’est de la merde. Point.

Je fis claquer ma langue. Mes épaules se ramassaient sous l’irritation. Sans trop savoir comment, je m’étais retrouvé devant, alors je ralentis et fis passer Ralph en tête. Noelle prit naturellement la position arrière, ce qui plaça la Princesse Chevalier et moi côte à côte au milieu.

— Et tu me rends ça, dis-je en attrapant Lame de l’Aube à la hanche d’Arwin.

Elle l’avait prise chez Dez, j’en étais certain. Il faudrait que je mette un verrou au dépôt pour qu’on ne l’en sorte plus.

Je la tins à deux bras, ce qui me valut un regard noir d’Arwin.

— Cette épée est à ce point précieuse ?

Je n’avais employé mes deux bras que parce que j’étais faible et chétif. Mais je me surpris à lui donner une autre raison.

— C’est un souvenir d’ami.

À vrai dire, je me fichais bien de cette épée. Les babioles de ce moucheron de Dieu Soleil méritaient tout juste de servir à remuer la merde dans des latrines. Mais mon instinct me disait qu’il était dangereux qu’Arwin continue de s’en servir.

— Tu comptes t’en défaire ?

— Pas du tout, dis-je fermement. — C’est une épée maudite. Si tu l’utilises, t’auras la tignasse qui tombe. Et tes pets seront encore plus odorants.

— Je croyais que c’était un souvenir de ton ami.

— Oui, un ami sans un poil sur le caillou. Plus un sourcil.

— De qui tu parles ?

Une calèche nous dépassa. Penchée à la fenêtre, cette morveuse d’April.

— Qu’est-ce que tu fiches ici à cette heure ? demandai-je. — Et si on t’enlevait encore ?

Elle paya mon inquiétude d’un geste en se penchant davantage à la fenêtre.

— Hé, écoutez ! fit-elle en gonflant ses petites joues mignonnes.

D’ordinaire, c’était pour se plaindre de son grand-père. Il s’avéra qu’il s’inquiétait pour sa petite-fille, qui avait pratiquement été kidnappée récemment, et lui avait interdit d’aller à la Fête de la Fondation de cette année.

— Alors qu’il m’avait promis de m’emmener à la parade.

— La parade ? demanda Arwin.

— Une grande offrande spéciale de la fête, expliquai-je.

Des gens costumés, juchés sur des chars décorés, descendent l’avenue principale. Ils partent des quatre portes de la ville et se rejoignent au centre. Une fois tout le monde réuni, un haut personnage, déguisé en roi fondateur, proclame la naissance du pays. Autrement dit, c’est une pièce d’histoire. Il n’y a aucune limite pour les chars, alors on les orne comme on veut.

— Tu ne connais pas ça, Arwin ? demanda April. — Ils l’ont fait l’année dernière aussi.

— Elle n’a montré aucun intérêt.

L’an dernier à cette époque, Arwin était dans le donjon.

Elle me dit de la fermer et me donna un coup de coude, un adorable geste d’amour. Les gamins dont April s’occupait à l’orphelinat voulaient voir la parade. Mais il était trop dangereux de les laisser y aller seuls, et il n’y avait pas assez d’adultes pour les encadrer. April avait accepté d’en emmener quelques-uns, mais son grand-père s’y était opposé avec véhémence.

Ainsi, non seulement elle ne les emmenait pas, mais on lui interdisait maintenant d’y aller elle-même. April avait piqué une crise. Elle avait tempêté, hurlé, fulminé, mais il n’avait pas cédé, au nom de la sécurité. Les exigences du grand-père et de la petite-fille restaient sur des voies parallèles, sans jamais se rejoindre.

— Il avait promis de m’emmener, répéta April.

Elle semblait croire qu’il lui interdisait d’y aller par crainte d’un nouvel enlèvement, mais ce n’était pas la raison. Son grand-père redoutait qu’elle soit prise dans la Ruée. C’était le maître de la guilde alors s’il y en avait un pour avoir de bons renseignements, c’était bien lui. Elle ignorait simplement les soucis qui lui rongeaient l’esprit. Évidemment, il avait une excellente raison de ne rien dire à April : dans ce cas, toute la ville serait au courant. Ce serait la cause d’un chaos général.

— Écoute, je comprends que tu veuilles t’amuser à la fête. Mais cette fois, tu ferais mieux de rester à la maison, à coudre ou à tisser. Fais un beau truc pour ton grand-père, et je suis sûr qu’il te laissera y aller l’an prochain.

Depuis la fenêtre de la calèche, April me tapa sur le crâne. Putain, ça faisait mal.

— Tu es de quel côté, Matthew ?

— Dans ce cas présent ? De celui de ton grand-père.

Il y avait des fous qui comptaient lâcher des monstres sur les gens. Pas besoin d’être malin pour comprendre ce qui arriverait à quiconque se trouverait dans les rues quand ça frapperait.

La maison d’April était vaste et solide. Son papy avait très certainement fait provision d’un tas de protections anti-monstres. Apparemment, ils avaient une cave où se terrer en cas d’urgence. Rester chez elle augmentait nettement ses chances de survie.

Honnêtement, j’aurais aimé qu’on nous y laisse nous abriter.

— Le donjon n’a toujours pas rouvert. Ne donne pas plus de migraines à ton cher papy.

— Ooooh, je sais ! fit April, les yeux soudain brillants.

Elle venait d’avoir une idée.

— Hé, Arwin, tu veux te balader avec moi ?

De quoi parlait-elle encore ?

— En gros, Grand-Père s’inquiète parce qu’il n’y a pas assez de protection, pas vrai ? Mais si tu es avec moi, Arwin…

— Désolé, mais elle est déjà prise, dis-je en passant ostensiblement un bras autour des épaules d’Arwin. — On va profiter de la Fête de la Fondation tous les deux. Désolé, gamine.

— Aaaah, non ! protesta April. — Allez, on y va ensemble !

— Nan, j’ai pas envie de servir d’escorte à une morveuse. File, dis-je en lui faisant signe de la main, mais April ne lâcha pas l’affaire.

Comment la faire renoncer ? Alors, de sous mon bras, Arwin s’exclama :

— Tu sais, c’est une bonne occasion. Faisons ça.

Je tirai sa manche et marmonnai :

— Évitons.

Ce n’était pas le moment de batifoler. Ça pouvait très bien finir avec April à nouveau en danger. Mais Arwin resta inflexible.

— Tu sais comment est April, non ? Si on ne lui cède pas, elle sortira toute seule, et là, elle sera bien plus en danger.

— Raison de plus pour qu’elle reste chez elle.

— Tu crois qu’une fille de son âge, dit Arwin, — avec une assurance souveraine, va sagement rester à la maison un jour de fête ?

— Tu parles d’expérience personnelle ?

— Peut-être bien, répondit-elle en détournant la tête.

— Tu l’as promis. Tu dois m’emmener !

Au final, nous acceptâmes d’emmener April, et elle rentra chez elle ravie. Elle fêtait ça comme si elle avait déjà l’autorisation de son grand-père.

— Alors, c’est quoi ton vrai plan ? Me dis pas que tu vas ignorer la possibilité d’une Ruée et juste aller te pavaner dans la ville, dis-je.

Si April nous tournait autour quand Sol Magni se montrerait, ce serait un problème. Et il y avait aussi les gosses de l’orphelinat. Même le meilleur combattant ne pourrait pas tous les protéger. Avec un peu de chance, on trouverait un lieu sûr où les évacuer, mais en dehors de la maison d’April, nos options étaient limitées. Le bâtiment de la Guilde des Aventuriers était solide, mais en première ligne d’une Ruée. Le vieux ne le permettrait pas.

— J’ai une idée.

— Hm ?

— Tu ne crois pas en moi, dit Arwin en boudant. — Alors que tu fais tant confiance à Dez.

— Désolé, mais il est tout simplement incomparable, même face à toi.

Combien de fois ce Barbu m’avait-il sauvé la vie ? Je faisais confiance à son habileté, et je lui faisais confiance en tant qu’homme. J’avais foi en Arwin, aussi, et je l’aimais, mais je connaissais Dez depuis bien plus longtemps.

Elle baissa la tête, défaite.

— Alors c’est vrai. Dez et toi…

— Pas comme ça ! Je te l’ai répété combien de fois !

Pourquoi avait-elle cette obsession de nous prêter, au Barbu et à moi, ce genre de relation ?

— Très bien. Je vais te le prouver, dis-je en la tirant par l’épaule pour la rapprocher.

Avec toute la douceur dont j’étais capable, je lui susurrai un : « Tu ne dormiras pas beaucoup, cette nuit ».

Elle me regarda, figée un instant, puis comprit et m’offrit un grand sourire.

Quand Nicholas vit ma tête, il éclata de rire.

— Ce voyage a eu son lot d’épreuves, n’est-ce pas ?

— Si c’était censé être une plaisanterie, c’est raté, grommelai-je.

Quel genre de saint homme rit en voyant l’empreinte fraîche d’une main sur le visage d’un homme ? C’était proprement inqualifiable. D’ailleurs, la Princesse Chevalier aurait pu y aller un peu plus doucement.

— Pas d’inquiétude, je n’ai rien révélé. Pas comme si je connaissais les détails de votre histoire de toute manière.

— Et la tienne ?

— J’ai laissé les détails dans le flou. Toutefois, je lui ai dit ce que j’avais été un adorateur autrefois.

C’était logique. Puisqu’il avait le Suaire, il n’y avait aucun moyen de cacher le lien entre Nicholas et le Dieu Soleil.

— Je n’ai dévoilé cela qu’à vous deux. Ici, en ville, je ne suis qu’un apothicaire et un guérisseur, dit-il.

Tant mieux. Moins il y avait de bouches au courant, mieux c’était.

— Mais j’ai une bonne nouvelle, ajouta-t-il en tirant d’un tiroir un petit paquet qui ressemblait à une poudre médicinale. — D’ici peu, je devrais pouvoir produire un antidote expérimental à mettre à l’épreuve.

Il désigna une fiole où tourbillonnait un liquide translucide.

— Obtenir la bonne proportion a été difficile. Mais si cela fonctionne, cela devrait neutraliser les traces de Release dans le corps.

J’examinai la fiole avec grand intérêt.

— Il faudra… encore quatre jours pour que ce soit prêt.

Le jour de la Fête de la Fondation, donc. Évidemment, il fallait que ce soit précisément ce jour-là.

— Je l’apporterai quand ce sera terminé.

— Et une fois que nous l’aurons, plus besoin d’utiliser la drogue…

— Ce n’est pas si simple, fit Nicholas avec une grimace. — Si une seule gorgée suffisait à guérir un mal, on n’aurait pas besoin de médecins ni d’apothicaires. Il faudra continuer à en prendre. Plus les symptômes sont sévères, plus la rééducation sera longue.

Il expliqua que le vrai problème se situait du côté de l’esprit.

— Tant qu’elle ne changera pas sa disposition intime, on reviendra au même. Les mots, la magie, le lavage de cerveau et les drogues ne sont, au bout du compte, que des stimuli extérieurs. La seule chose qui peut réellement changer une personne, c’est elle-même.

Avant que le saint homme ne parte en sermon sur la responsabilité personnelle, je nous ramenai au sujet.

— Et donc ? Tu dis que ce mélange est expérimental. Quand sera le prochain ?

Nicholas évita mon regard. Un mauvais pressentiment me serra.

— Ça m’a coûté très cher d’en arriver là. Créer ce mélange m’a entièrement vidé les poches.

Sérieusement ? Au moment même où nos bourses étaient vides, en plus ?

— J’espérais demander un peu plus de soutien. Est-il possible de m’aider davantage ? demanda Nicholas.

À cet instant, je le haïssais.

Pour l’heure, je promis davantage d’argent et pris congé. En temps normal, c’était Arwin elle-même qui délierait les cordons de la bourse, mais si j’avais eu de quoi miser, j’aurais tout parié sur le fait qu’elle ne paierait pas. Elle se souciait plus de la sécurité de la ville que de sa propre santé. Évidemment que cela passerait au second plan pour elle. Pouvait-il créer un antidote pour son entêtement, aussi ?

Je soupirai et regagnai la maison de Dez.

Le lendemain, la ville avait l’humeur à la fête, et moi j’étais misérable. Nous n’avions aucune piste sur l’emplacement du fondateur, et son identité demeurait un mystère. Nous avions posé des questions partout, mais rien de probant. Arwin, Noelle et Ralph participaient aussi aux recherches, sans plus de succès.

— À des heures comme celle-ci, je prendrais bien une vraie boisson.

— Tu n’es pas censé dire ça quand tu es déjà en train de boire.

Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule à Ralph, qui me fusillait d’un mépris à peine voilé. Je lui tendis ma chope de bière.

— Une gorgée ?

— Certainement pas.

Il s’assit près de moi. Les bancs de cette taverne étaient trop rapprochés. Frôler les épaules de ses voisins était assuré.

— Alors tu choisis de déserter ta tâche, hein ? fit-il.

— Tu me prends pour un larbin ?

— Cette ville est en péril.

— Ce n’est pas ma ville.

— Tu dirais la même chose devant la princesse ?

— J’en sais rien, dis-je.

Je commandai une autre bière.

— …Alors ?

— Prends ce qui te chante. Mais c’est toi qui paies.

— C’est pas de ça que je parle !

— Hé, ne crie pas.

Nous étions en pleine journée pourtant.

— J’ai presque rien fait pendant ce voyage.

— Pas faux.

Au moins commençait-il à développer un peu de lucidité. Tant mieux pour lui. Car rien n’entretient l’incompétence aussi efficacement que la certitude d’en être exempt : elle ôte toute envie de se remettre en question. Il avait au moins franchi ce premier cap.

— Je sais que je ne me montre pas à la hauteur comme ça. Mais je n’ai aucune idée de ce que je devrais faire, continua-t-il.

Donc le gamin se sentait pressé de s’élever. Il avait enfin compris qu’agiter son épée ne suffirait pas à aider Arwin.

— Je me suis pas mal entraîné, et je suis plus fort qu’avant… je crois. Mais c’est encore loin du compte. Je n’ai pas la force de protéger la princesse.

— Ni l’intelligence, ni le courage, ni le jugement, ni la raison, ni l’expérience.

— Te moque pas.

— C’est la vérité.

 J’acceptai la bière fraîche des mains du tavernier et l’avalai d’une traite.

—Tu n’as même pas fait assez pour avoir le droit d’en être déprimé. S’il te manque quelque chose, va le chercher. Fais-toi les muscles. Lis davantage. Demande de l’aide.

— De l’aide ?

— Tu veux savoir ce qui te fait le plus cruellement défaut ? Je vais te le dire : l’humilité de demander de l’aide.

Même s’il avait du talent ou du potentiel, son orgueil lui barrait la route. Sans humilité, on ne supplie ses aînés de nous instruire. Il croyait pouvoir tout gérer seul, comme tous les jeunes.

— Tu devrais te trouver un maître et lui demander de t’enseigner.

Il ne s’agissait pas que d’adresse. Sans expérience ni sagesse, l’éventail des choix se rétrécit. En situation de péril, il fallait de la raison et du cœur pour trancher juste. Et lui avait depuis longtemps passé l’âge où l’on peut hausser les épaules et se dire que ce n’est pas son problème.

— La princesse… ?

— Non, évidemment pas.

Elle était déjà suffisamment occupée par ses propres démons, et elle avait trop bon cœur pour ne pas tendre la main sans compter, quitte à se blesser elle-même. N’ajoute pas à ce fardeau plus que tu ne le fais déjà, gamin.

À vrai dire, l’absence de tout progrès chez Ralph prouvait déjà qu’elle ne menait pas par l’exemple. Les faits parlaient.

Même chose pour Noelle. Ignorante du monde à sa manière, différente de celle d’Arwin. Pas taillée pour enseigner.

Le seul nom qui me venait était celui du vieux maître de guilde. Qu’il accepte ou non, son habileté et son expérience étaient indéniables. Mais il n’était pas l’idéal pour Ralph. Ils ne se convenaient pas. C’était un vieux loup calculateur vêtu d’une peau d’homme. Il rendrait Ralph plus fort, oui, mais seulement pour en faire une imitation inférieure de lui-même.

Tout ce que Ralph avait d’unique s’étiolerait.

J’allais suggérer quelqu’un d’autre quand la porte de la taverne s’ouvrit. Je jetai un regard de côté, puis me levai. Voici l’homme que j’attendais.

— Me voilà.

C’était un grand gaillard aux yeux de poisson mort. Il n’était pas mal fagoté, mais une odeur de mauvaise vie s’accrochait à lui. L’un des plus jeunes des Oiseaux de Proie.

— Le Patron veut te voir.

— Bien.

Je posai sur la table de quoi payer les boissons.

— Suis-moi, dit-il.

Le jeune homme tourna les talons et quitta la taverne.

Je le suivis, et Ralph, à la hâte, ferma la marche.

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