THE KEPT MAN t4 - CHAPITRE 5
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Traduction : Raitei
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Le jour de la Fête de la Fondation était enfin arrivé.
Je me levai tôt et inspectai la chambre, pour découvrir qu’Arwin était déjà réveillée.
— J’imagine que t’avais pas besoin d’un baiser pour te tirer du lit, alors.
— Épargne-moi tes plaisanteries, fit Arwin en me plantant un doigt dans la poitrine. — Où est Dez ?
— Il est déjà parti.
Dez serait de garde à la Guilde des Aventuriers toute la journée. Ainsi, il pourrait se trouver au donjon si quelque chose survenait. C’était la première ligne. En cas d’alerte, Dez serait celui qui ferait face aux monstres, directement.
Arwin devait gagner la place du Nord, où la venue d’un prédicateur était fort probable. La Fête de la Fondation embrassait toute la ville, mais la place proche du manoir du seigneur, au nord, avait été équipée d’échoppes et d’estrades pour le défilé. L’an dernier, c’était juste devant l’entrée du donjon. Cette année, on l’avait remontée ici. Officiellement, pour avoir plus d’espace face à l’afflux de visiteurs mais en vérité, c’était pour la Ruée. Il y aurait des gens de influents à la fête. L’éloigner leur donnait une meilleure chance de fuir si le désastre frappait.
J’y serais aussi, en escorte d’Arwin, officiellement chargé de la protection d’April.
Les aventuriers s’étaient dispersés à travers la ville pour renforcer la sécurité. Noelle et Ralph étaient du nombre. Le personnel de la Guilde des Aventuriers servait de messagers et d’aides, accompagnant les aventuriers. Ainsi, on pourrait prévenir la Guilde dès que quelque chose arrivait.
Quant au bâtiment de guilde lui-même, ses murs et ses portes avaient été renforcés pour servir de point d’évacuation aux habitants et aux éventuels blessés. La position du fondateur, elle, restait inconnue. L’idéal serait de le tuer avant qu’il ne provoque la Ruée. Nous n’avions reçu aucun message des Oiseaux de Proie depuis l’explosion. Je supposais qu’ils ne l’avaient pas trouvé.
— On ne pourra peut-être jamais revenir ici, murmura Arwin.
— On reviendra.
Ou du moins, toi. C’est pour ça que je suis là.
Le temps était clair et ensoleillé, et dehors montaient déjà des airs de musique et de liesse.
— J’ai un cadeau pour toi, dis-je en guidant Arwin vers l’arrière-salle.
Ses yeux s’écarquillèrent.
— Les réparations sont enfin achevées. Dez est allé la chercher hier.
C’était l’armure d’Arwin. Le trou que le « prédicateur » y avait fait avait été colmaté. Pas la moindre égratignure. Pas étonnant que Dez ait personnellement recommandé cet artisan.
Elle s’avança à pas lents et caressa le plastron. La colère, le regret, la détermination, le courage, tant d’émotions se disputaient ses traits. Quand elle eut satisfait le besoin de la toucher, elle se tourna vers moi et dit simplement :
— Aide-moi.
L’armure avait des pièces avant et arrière à sangler ensemble. S’y ajoutaient des gantelets et des grèves, à enfiler l’un après l’autre. Enfin, elle jeta sur ses épaules sa cape rouge.
La Princesse Chevalier Écarlate était de retour. Après quoi, je lui offris son habituelle sucrerie.
À la vue du bonbon dans ma main, son visage s’assombrit. On sentait bien sa déception de devoir encore s’y reposer.
Mais la répugnance n’y changeait rien : si elle ne le prenait pas, le manque finirait par la mettre hors de combat. Et puis Nicholas n’avait toujours pas livré son antidote.
Elle ferma les yeux et glissa le bonbon sur sa langue, le roula dans sa bouche, puis soupira de soulagement.
— …C’est enfin l’heure.
Gagner ou perdre, vivre ou mourir, ce serait aujourd’hui.
— Ça fait environ un an et trois mois que je t’ai rencontré, pas vrai ? dit Arwin en se mettant en marche, la mémoire en éveil.
— Ça doit être ça.
Depuis que j’étais devenu son homme entretenu, je n’avais pas été à court d’ennuis. D’abord, j’avais failli me faire tuer par son saint protecteur, puis elle s’était retrouvée prise dans une lutte de succession, et j’avais même tué une amie. Il y en avait eu d’autres. Je m’étais battu avec des caïds, puis j’avais encaissé une correction du commandant des Paladins, qui cherchait à percer son secret. Quand elle avait disparu, j’étais descendu au donjon pour la tirer de là, et j’étais même allé jusqu’à sa patrie grouillante de monstres pour retrouver quelque chose qu’elle y avait laissé.
Sans Arwin, ma vie aurait été bien plus tranquille. Mais sans doute une existence à peine meilleure que la mort, à vivoter aux crochets de Polly ou d’une autre. Je ne savais dire ce qui aurait été pire.
— Il s’en est passé, des choses.
Depuis que nous vivions ensemble, elle m’avait affublé de vêtements étranges et fait faire le ménage. Quand j’essayais de ramener des femmes, elle me frappait. Quand je tentais d’aller dans leurs établissements, elle m’étranglait.
Il y avait eu de la misère, mais aussi du bon. Au printemps, nous avions regardé les fleurs, l’été nous avions croqué une pastèque bien fraîche, à l’automne nous avions parlé toute une nuit d’orage, et l’hiver nous avions déblayé la neige. Sans Arwin, je n’aurais rien vécu de tout cela.
— Il est trop tôt pour s’abandonner aux souvenirs.
Même après la Ruée, notre but resterait inchangé. Arwin devait descendre au donjon et trouver le Cristal Astral. Moi, je devais me procurer la drogue dont elle avait besoin, et faire disparaître les témoins encombrants qui en savaient trop sur elle.
— Tout est encore devant nous. On n’a rien accompli. La première étape, c’est de passer aujourd’hui.
— Oui, c’est vrai, acquiesça-t-elle en serrant les poings. — Nous sauverons cette ville.
Nous avions convenu de nous retrouver devant l’orphelinat. En chemin, nous récoltâmes quantité de regards noirs. Les rumeurs couraient toujours, donc. À notre arrivée, April était déjà là avec les enfants. Ils étaient cinq en tout, elle comprise. Et si le désastre frappait, il faudrait aussi les protéger. Cette pensée m’arracha un rire sec.
— Vous êtes en retard.
La gamine gâtée et chipoteuse fit la moue.
— Et pourquoi tu es habillée comme ça ? enchaîna-t-elle, médusée par l’armure complète d’Arwin.
— Nous te protégeons aujourd’hui. Cette armure est là pour que personne n’ait d’idées saugrenues autour de toi, expliqua Arwin.
April n’avait pas l’air ravie. Ça lui rappelait sans doute son enlèvement. À distance, les gardes habituels surveillaient. Qu’ils aient intérêt à être à la hauteur, aujourd’hui.
— Par temps normal, tu aurais pu t’habiller comme moi et t’amuser, Arwin.
Mais même en fête ordinaire, Arwin ne se serait pas amusée comme ça. Elle n’était pas du genre à se relâcher. Pas même un jour.
— C’est la robe que je t’ai choisie l’autre jour ? demandai-je.
April fit un petit tour sur elle-même pour faire voler la robe.
— Ah oui, elle te va bien. Comme je le pensais. Non, mieux encore.
J’avais fait le bon choix. La robe écarlate rehaussait l’argent de ses cheveux.
— Tu es sûre de vouloir porter ça dans les rues ? demandai-je.
C’était une étoffe faite pour un bal ou une grande réception.
— Ça ? Oh, ça va. Ce n’est pas si cher que ça, répondit-elle.
Raisonnement de fille de bonne famille.
— Mais puisque tu as coordonné ma tenue, je me suis dit que je devais la mettre, en ce jour de fête.
— Je suis honoré, dis-je en m’inclinant avec respect.
Pour une raison obscure, la Princesse Chevalier n’avait pas l’air ravie. Elle tripotait ses cheveux.
— Bon, allons-y. Ça va commencer, dit April, prête à détaler.
— Ah, pas si vite. Viens là, fis-je en lui faisant signe.
Je posai dans ses cheveux un nœud façonné en rose. Les yeux d’April étincelèrent comme des gemmes.
— Je l’ai choisi pour aller avec ta robe et tes cheveux.
— C’est trop joli.
Elle rayonnait, prenant le nœud pour l’examiner. Ça lui plaisait vraiment.
— Merci, Matthew.
— Ce n’est rien.
— Si. C’est moi qui l’ai payé, entendis-je grommeler jalousement à côté.
Pourvu qu’April ne s’en formalise pas.
— Merci à toi aussi, Arwin.
— Je t’en prie, répondit-elle, détournant le visage avec un brin de gêne.
— Puisque nous sommes tous là, je te le mets, proposai-je.
— Ça ira.
— Allez, ne fais pas ta timide.
Malgré ses jérémiades et ses protestations, elle resta sage comme une poupée pendant que je lui fixais le nœud dans les cheveux. Si seulement elle était toujours aussi aimable, mes tibias s’en porteraient mieux.
— Ça te va très bien.
— Attends, il y a un miroir ? demanda-t‑elle en regardant autour d’elle comme si elle cherchait un enfant perdu.
— Tiens.
Je lui tendis un miroir de main.
— Je l’ai emporté en me disant qu’il me servirait.
— Tu es si prévoyant, dit‑elle, impressionnée, en prenant le miroir.
— C’est si joli…
Ses joues se colorèrent d’un rouge vif.
— Je le chérirai toute ma vie.
— Je suis content que ça te plaise, dis‑je.
Ça avait valu les efforts du choix.
— Et c’est mon argent qui l’a payé !
— Oui, oui, on sait, dis‑je.
La Princesse Chevalier était aussi grognon qu’un enfant privé de sieste.
— Inutile de t’énerver. Personne ne nie ta part là‑dedans. April t’est très reconnaissante.
— Parle pour toi, qui utilises mon argent pour briller. Toi qui ne m’offres presque jamais rien.
Elle me donna un coup de pied au tibia. Avec toute son armure, ça fit diablement mal.
— Je t’ai pourtant offert un présent, pas plus tard que l’autre jour. Tu sais, ce truc vraiment classe.
— Il m’appartenait déjà, répliqua‑t‑elle d’un ton pointilleux. — Et je ne t’ai pas demandé de me le rapporter.
Je n’allais pas exiger sa gratitude comme un goujat, mais là, elle dépassait les bornes.
— Très bien. J’irai l’enterrer exactement là où je l’ai trouvé. Rends‑le.
— Pourquoi ferais‑je ça ? Je ne le lâcherai plus jamais, dit‑elle en détournant la tête et en feignant de serrer une boite de bijoux contre elle.
— Dans ce cas, tu pourrais témoigner un peu plus d’estime pour mon sacrifice.
— Je l’ai fait. Et je t’ai payée pour ça, ajouta‑t‑elle en croisant les bras et en désignant ses genoux. —Tu as dit que c’était ce que tu voulais.
— Tout de même, l’ouvrage comporte une part de douleur qui mérite une récompense équivalente.
— Pardon, c’est quelle petite bouche insolente qui vient de sortir ça ?
— Tu la connais pourtant, dis‑je, le sourire aux lèvres. — Tu la connais bien de l’intérieur, de la pointe de la langue jusqu’aux dents.
— Imbécile !
Quelqu’un tira sur ma manche. Le visage d’April était cramoisi. Je me dis que tout cela était peut‑être un peu fort pour une fille de son âge, puis je compris qu’elle nous arrêtait pour une autre raison : une large foule de curieux s’était formée, ravie de nous regarder nous chamailler.
— Allez, on s’en va.
— D’accord, dis‑je.
Je ne voulais pas faire d’Arwin un spectacle de foire plus qu’elle ne l’était déjà.
— C’est ta faute, Matthew.
Même si, bien sûr, elle me blâmait pour ça.
Nous quittâmes l’orphelinat pour aller vers le nord, en direction de la fête. Des cordages avaient été tendus le long de la grande rue pour laisser passer les chars. On avait moins de place pour marcher, et les piétons affluaient. Les voleurs à la tire auraient fort à faire aujourd’hui. Comme les marginaux, ces derniers avaient leur propre guilde, qui châtiait les intrus et les nouveaux venus qui refusaient de s’affilier. Des caïds de la pègre veillaient sur la guilde et prélevaient une taxe de leur gain en échange de leur protection.
— Par ici.
Moi, je pouvais encaisser la cohue quand les chars et le cortège défileraient, mais les mioches, non. Je leur avais préparé un poste d’observation.
— On va entrer dans une boutique ? demanda April.
— Non, répondis‑je.
Les étages des auberges et tavernes donnant sur la grande rue étaient déjà bondés de gens admirant les chars et la foule en dessous. Il fallait réserver sa place là‑bas, et cela coûtait cher. Non, il y avait un endroit bien plus sûr, et surtout gratuit, d’où regarder.
— Permettez.
Je passai une poterne ménagée dans les vestiges d’un vieux fort, puis j’ouvris une porte au coin de la muraille extérieure et gravis l’escalier en colimaçon. Il débouchait, au bout du compte, sur une tour de guet. Le vent était vif, mais la tour de pierre offrait une vue sur toute la grande rue.
— Ouaaah !
— C’est si haut.
— On reste calme les gosses. On ne veut pas d’une chute, dis‑je en en retenant un qui allait basculer par‑dessus la rambarde.
Ils n’y survivraient pas.
— Je suis étonnée que tu aies pu emprunter un tel endroit, Matthew, dit April.
— J’ai mes connaissances, fanfaronnai‑je.
Des pas précipités montèrent l’escalier, et la porte du haut claqua.
— Qu’est‑ce que tu crois faire ?!
— Salut, Vince.
Le capitaine des Paladins ignora mon salut et m’empoigna par la chemise.
— Ce n’est pas un belvédère pour les habitants ici ! Et tu leur as menti en prétendant avoir mon autorisation ?!
— J’ai oublié d’en parler. Désolé, admis‑je. — Je me suis dit qu’en protecteur du royaume et incarnation de justice et de droiture, le capitaine des Paladins exaucerait le rêve de ces enfants innocents.
— Ce n’est pas un terrain de jeu ! Quittez la tour sur‑le‑champ.
— T’es un sacré emmerdeur, tu le sais ça ? dis‑je en me tournant vers les orphelins.
Ils étaient à deux doigts des larmes.
— On n’a pas le droit d’être ici ?
— Mais moi je veux rester !
— Je veux voir le feshstival…
Ils se mirent tous à geindre et à pleurnicher tour à tour, implorant Vincent, qui en resta déconcerté. Malgré sa raideur, je savais qu’il écrivait régulièrement à sa femme et à son enfant. Mon pari était bon : il cédait aux larmes des petits.
Leur avoir donné, plus tôt, une brève leçon de comédie en valait la peine.
— Allez, aie un peu de cœur. Ça redorera l’image des Paladins.
— Jusqu’à midi seulement, dit‑il.
Les enfants le remercièrent d’une seule voix. L’homme au visage cramoisi referma la porte derrière lui. Quand ses pas rapides se furent évanouis dans l’escalier, j’expirai enfin.
— Quelle foutue histoire.
— Voilà ce qui arrive quand tu ne règles pas les choses avec les bonnes personnes d’abord, maugréa Arwin, qui s’était contentée d’ignorer la scène et de rester en retrait.
Je lui lançai un regard noir.
— Hé, c’était ton idée, souviens‑toi.
Oui, j’avais appris la disposition des lieux quand on m’y avait conduit plus tôt. Le quartier général des Paladins était vaste et solide, et il pourrait très bien encaisser les effets d’une panique, si panique il y avait. Il y avait aussi, au sous‑sol, des geôles d’une robustesse à toute épreuve. Cela allait dans le sens de ce que souhaitait le papy : que sa petite‑fille soit protégée. Je ne trouvais pas l’idée mauvaise.
Mais la première fois que j’avais entendu sa suggestion, je m’étais demandé si elle n’était pas ivre.
— Je croyais t’avoir dit de voir ça avec lui d’abord, grommela‑t‑elle.
— Tu savais bien que ça ne passerait pas, dis‑je.
D’où la nécessité d’agir d’abord et de prétendre, si besoin, que j’avais demandé l’aval.
— Hé, supplièrent les gosses en me tirant la manche.
Ils faisaient encore semblant de pleurer et de se montrer misérables.
— C’est fini, là ?
— Oui, c’est bon, annonçai‑je.
Ils cessèrent aussitôt de pleurnicher. Après s’être essuyé les joues, ils se raccrochèrent à la rambarde de la tour. Passa une procession de gens habillés en soldats d’il y a trois cents ans, suivie de chars plus fastueux encore.
— Ah, regardez. Voilà les chars.
— Oooh, on dirait un château.
— Ce poisson géant a l’air vrai !
Les enfants étaient ravis de leur vue sur le défilé. April l’était tout autant d’avoir exaucé leur souhait.
— Regarde là‑bas, Matthew, dit‑elle, pointant un char avec exaltation.
Deux jolies blondes y trônaient, sur un décor de serpent.
— Ce sont les sœurs Maretto ?
— On dirait bien, dit Arwin, agacée.
Le reste du groupe Medusa se tenait sur le char derrière elles. J’avais entendu dire qu’ils se rendraient vers la place nord, mais pas de cette manière.
— Ils participent aussi au défilé ?
— On dirait bien.
Un poste parfait, à coup sûr, pour surveiller le reste de la fête. Les sœurs Maretto étaient celles qui avaient occis le prédicateur. Le véritable était encore en vie et pansait sans doute son orgueil meurtri. Il tenterait peut‑être de laver son honneur en les attaquant, à moins de craindre d’attirer trop l’attention.
— Hé, vous n’avez pas soif ? demandai‑je aux enfants, fascinés par les chars. — Tenez, de la limonade pétillante.
C’était de l’eau citronnée avec un peu de miel pour le goût, mêlée à la fin à une pincée de poudre de soude pour la faire mousser. Le mélange n’avait rien d’extraordinaire, mais ce n’était pas un plaisir courant par ici, alors cela leur paraissait très exotique.
— Ma bouche picote.
— C’est un peu bizarre ?
— Ça fait mal, mais c’est bon.
Dans l’ensemble, cela leur plaisait.
— Où as‑tu acheté ça ? Je n’ai pas vu d’étal qui en vende, s’étonna April en fixant les bulles dans sa coupe.
— C’est du fait maison par moi.
— Toi ?
— Oui.
— C’est incroyable !
Pour un adulte, j’aurais préparé un alcool bien fort, mais ce n’était pas une option pour ces gamins. Je m’étais dit : « pourquoi ne pas leur offrir quelque chose qu’ils n’avaient sans doute jamais goûté ? »
— Encore une attention spéciale pour April, marmonna entre ses dents la Princesse Chevalier.
Faisons comme si de rien n’était.
— Mais comment as‑tu obtenu les ingrédients ?
— Une personne très charitable me les a fournis.
D’autres pas montaient l’escalier.
En vérité, c’était Arwin qui avait payé les ingrédients.
— Tu me rembourseras plus tard, dit‑elle en me fusillant du regard tandis qu’elle rangeait sa bourse.
— Oui, oui, je sais. D’ailleurs, je peux te payer maintenant.
Je la pris par l’épaule et la tirai contre moi.
Elle m’écrasa le pied.
— En pièces. Rien d’autre.
Je pinçai les lèvres.
— Tu sais, la princesse d’un royaume ne devrait pas être une radine pareille. Tu donnes le mauvais exemple à toutes les autres princesses, Votre Altesse Royale.
— Ça suffit, cingla‑t‑elle d’une voix sèche en me dardant d’un regard perçant. Pas d’« Altesse Royale » qui tienne.
— Pourquoi ? demandai‑je, sincère, comprenant que ce n’était pas le moment de la piquer.
— …C’est une affaire de réputation.
Quelles que soient mes pensées, le royaume de Mactarode a été envahi et détruit par des monstres. Arwin était d’ancienne lignée royale, mais n’était plus qu’une réfugiée sans patrie désormais.
— La première fois que je suis venue ici et que je me suis présentée comme princesse, on m’a traitée d’usurpatrice. Cela m’a blessée.
Fût-elle de la plus haute naissance, fût-elle de sang noble, Arwin ne pouvait plus être considérée comme membre d’une famille royale sans royaume existant pour soutenir sa revendication.
— Se déclarer de sang royal sans titre légitime est un crime grave dans tous les pays, et pas seulement ici. Si d’autres m’appellent « Altesse Royale, cela revient à m’arroger moi-même ce titre, et c’est moi qui en serai jugée responsable. Voilà pourquoi je ne me nomme pas ainsi, même si je le voudrais. Je t’interdis donc de le faire.
— Et « Princesse Chevalier » ?
— Il n’existe aucun titre officiel ni aucune fonction reconnue sous le nom de « Princesse Chevalier ». Je n’ai donc aucun problème à ce que l’on m’appelle ainsi.
Donc, un simple surnom.
— Je n’en savais rien.
— Je ne pensais pas qu’il faille le préciser. En arrivant dans cette ville, j’ai demandé au maître de guilde de bien marquer la distinction auprès des autres aventuriers.
Si elle avait laissé les autres l’appeler par un titre formel, on aurait pu la tenir pour responsable du crime. La menace avait été clairement exposée aux aventuriers, et ils se comportaient en conséquence. À la place, ils avaient abouti au surnom de « Princesse Chevalier Écarlate ».
— Même ainsi, certains, trop habitués à m’appeler ainsi, le font quand même. Je leur remets les pendules à l’heure à chaque fois. Considère-toi prévenu.
Noelle l’avait appelée ainsi en arrivant à Voisin-Gris, mais elle s’était corrigée depuis.
— Compris, dis-je.
Il me sembla que les ténèbres totales devant nous laissaient filtrer un mince rayon de lumière au bout du souterrain.
La plupart des chars avaient dépassé notre position. Il ne restait plus que la lecture d’usage de la déclaration de fondation, le point d’orgue de la fête. De là où nous étions, on ne distinguait pas vraiment la place.
— On change de tour. Maintenant, c’est toi qui mènes les enfants, dis-je en tapotant l’épaule d’April. — Restez ici, sans bouger. S’il se passe quoi que ce soit, suivez les indications de Vincent. C’est le plaisantin de tout à l’heure.
Nous l’avions mis dans la confidence plus tôt. Il n’abandonnerait sûrement pas les enfants. Un point d’évacuation leur était déjà réservé.
— Où vous allez ?
— À un rendez-vous d’adultes.
Arwin et moi dévalâmes l’escalier, laissant April et les enfants dans la tour.
La place était cernée de hautes palissades.
À l’intérieur, on avait dressé une estrade haute comme un homme. Trois de ses côtés étaient bordés de hauts murs, et juste avant la place, les chars et les participants de la parade s’alignaient, serrés les uns contre les autres. La sécurité était stricte. Des gardes se tenaient partout, et seuls les autorisés pouvaient passer.
Tous ceux qui étaient assis dans le public étaient des personnages importants. Les gens du peuple devaient regarder à travers la clôture. J’apercevais aussi quelques aventuriers, mais ils étaient surtout là pour guider la foule le long de l’itinéraire d’évacuation.
— Tu crois qu’il se passera quelque chose ici ?
— Oui.
Sol Magni avait perdu plusieurs repaires et nombre de sous-fifres, mais ils s’accrochaient encore. C’était la grande occasion qu’ils attendaient. Ils n’allaient pas déclencher la Ruée sans mise en scène. Le predicateur allait paraître. Il ferait un laïus sur « la colère divine » et « la purification » ou je ne sais quoi. C’est là qu’on frapperait.
Pendant ce temps, Noelle et Ralph attendaient non loin au cas où il nous arriverait quelque chose.
Le bourdonnement de la foule s’étouffa, et une troupe de musiciens entama son air.
— Ça commence.
Un homme vêtu d’habits extravagants monta à la tribune. Il semblait avoir mon âge, ou un peu plus. Avec sa face de singe et sa silhouette longiligne, mince comme un arbre mort, c’était le seigneur féodal de cette ville. À cause de sa drôle de tête, il ressemblait moins à un noble qu’à un clown en coulisses après s’être débarbouillé de son maquillage. Mais le traiter selon son apparence aurait été une grave erreur. On lui avait confié cette ville-donjon, un lieu remarquable situé sur les terres privées de la famille royale.
Un endroit d’une telle importance ne serait jamais remis aux mains d’un incapable. Et puis, on ne survivait pas longtemps en respectant toujours les règles. Après avoir déclaré l’ouverture des festivités, il commença à annoncer le vainqueur de la parade de chars. Le résultat était décidé par un jury, ce qui revenait, au fond, à un petit jeu de surenchère et de calculs d’intérêts.
— Et maintenant, le lauréat du jour est…
Mais, avant qu’il ne puisse proclamer le char vainqueur, une énorme boule de feu apparut dans le ciel.
Des cris fusèrent. Elle fondait droit sur l’estrade, telle une météorite. Le seigneur se jeta aussitôt sur le côté, mais le projectile filait bien trop vite. S’il explosait, toute la zone serait réduite en brasier. Des hurlements désespérés éclatèrent de toutes parts… puis la sphère détona en plein ciel. L’air blanchit, avant de s’embraser d’un éclat plus intense encore, dans un grésillement d’évaporation. Et pourtant, chose étrange, la place n’avait pas même noirci.
— Ça a été bloqué ? murmurai-je, impressionné, au moment où un monstre noir retombait sur la scène.
Dans sa tête en forme d’œuf luisaient d’immenses yeux dorés. Ses longs membres d’insecte se tordaient et grouillaient dans tous les sens.
C’était lui. Il était bien vivant.
— Pas mal, les filles.
Deux femmes au visage identique venaient de bondir de char en char pour retomber sur la scène : Cecilia et Beatrice, les jumelles Maretto. Leur magie avait contenu l’explosion de la boule de feu. Les autres membres de Medusa les rejoignirent aussitôt pour prendre la créature en enfilade.
— Viens, dit Arwin, qui s’était frayé un passage dans la foule.
Pourquoi s’obstinait-elle à courir devant ? J’aurais bien rattrapé son allure, mais le flot humain qui fuyait en sens inverse me happait et m’empêchait d’avancer proprement. Pendant que nous luttions pour atteindre la scène, les combattantes échangèrent quelques mots.
— Pour confirmer : tu es le vrai, cette fois ? demanda Cecilia.
— Ah, oui, dit la créature, faisant ses comptes. — C’était vous qui vous étiez emballées en croyant m’avoir vaincu. C’était fort risible.
— Garde tes viles provocations, reprit Cecilia, retenant sa cadette qui avait l’air prête à se jeter au pugilat. — La seule chose qui importe, c’est que tu es le sac à merde qui a souillé notre réputation intacte jusque là. Et même si tu es un autre usurpateur, je te briserai quand même.
— Et contre le vrai, on ne retiendra rien ! lança Beatrice.
Elles entamèrent leurs incantations. Une barrière magique limita les dégâts à l’environnement afin qu’elles puissent unir leurs forces contre le prédicateur piégé dans son enceinte. Ce dernier claqua de la langue et commença à vaciller. La transformation en brume, encore. Une fois dissipé, aucune magie ne l’empêcherait de flotter au loin.
— Je m’y attendais ! cria triomphalement Cecilia, déchaînant un sort.
Il fusa vers le prédicateur alarmé, et Beatrice posa la touche finale.
— Transperce et gronde ! Lance Foudroyante !
Un trait étourdissant, crépitant, frappa le prédicateur de plein fouet. Aussitôt, son corps vacillant reprit ses contours d’origine. Il fut projeté en arrière, heurta la barrière magique et s’affaissa au sol.
— La brume n’est jamais que de la vapeur d’eau. Naturellement, l’eau conduit la foudre, se rengorgea Cecilia avec bonheur.
En somme, ses pouvoirs craignaient la foudre.
— Alors, tu en penses quoi des tours de Ceci ? Mais on ne fait que commencer ! lança Beatrice.
Elle enchaîna le sort suivant.
— Chasse hors de l’horizon ! Déluge de Masses !
— Écrase mon ennemi ! Éboulement !
— Gèle et brise ! Hallebarde de Glace !
Les sœurs alternaient leurs sorts, ne laissant aucune occasion de riposte. Elles comptaient enterrer le prédicateur sous le poids de leurs magies successives. Les quatre autres soutenaient un flot de sorts d’augmentation afin de grossir la puissance de l’offensive, et se tenaient devant les jumelles pour les couvrir en cas de contre-attaque. Grâce à la barrière, le prédicateur ne pouvait même pas fuir, quand bien même l’aurait-il voulu.
— On lance du lourd, maintenant, Ceci ?
— Attends. Quelque chose cloche. Il s’est montré trop désarmé.
— Tu crois que c’en est encore un faux ?
— Non, celui-là est bien le vrai.
À cet instant, un bras noir jaillit de dessous la scène. Il empoigna Cecilia par la cheville et la tira à terre. Puis la silhouette jaillit en perçant les planches, révélant une autre créature semblable au prédicateur.
— Et moi aussi, dit la silhouette, projetant Cecilia par la cheville d’une seule main.
Elle vola, heurta Beatrice, les faucha toutes deux et les envoya contre la barrière magique qu’elles avaient érigée. L’autre prédicateur se dressa, planant au-dessus d’elles.
— Celle-là a fait mal. Si ça avait duré encore, j’aurais pu être en mauvaise posture.
— …Attends, vous êtes jumeaux, vous aussi ? grommela Beatrice, grimaçant.
— Davantage que jumeaux, dit le prédicateur originel en enfonçant un bras dans sa propre tête.
Il fouilla, comme à la recherche de quelque chose, puis sourit. Il grogna et, non sans effort, retira son bras, tenant ce qui ressemblait à un œuf rouge.
— Je ne l’ai jamais éprouvée, mais il devrait y en avoir au moins dix ou vingt.
Il lança l’œuf, qui se fendit et libéra une fumée rouge. Elle s’étendit, emplit l’air peu à peu et prit forme. En quelques instants, elle devint un autre prédicateur, identique. Il pouvait donc se multiplier. C’était sans doute ce que les Sœurs Maretto avaient abattu au repaire, au départ.
— Merde !
Cecilia tenta de se relever, mais chancela. L’étreinte de la créature sur sa cheville avait rompu quelque chose. Une autre membre s’interposa pour la couvrir, mais elle ne fit même pas diversion.
— Hors de ma vue.
Les trois prédicateurs percèrent des cœurs, tranchèrent des têtes, calcinèrent des corps, fendirent des crânes et ravagèrent les femmes de Medusa. Le sang éclaboussa la scène, et quatre femmes restèrent dans des mares formées de leurs propres restes. Les yeux de Cecilia s’arrondirent à s’en fendre. Des éclaboussures de sang lui marbrèrent les joues, et elle rugit d’une voix qui tenait du cri et du hurlement de rage.
— Fils de putain !
Une énorme boule de feu jaillit de son bâton. Elle engloutit les trois prédicateurs, pulvérisa des murs, et une colonne de flammes monta sur la scène.
— Crève ! Crève, tas d’enfoirés ! Brûlez en enfer ! hurla-t-elle, projetant flamme sur flamme.
La colonne gagna en taille et en fureur, soulevant des vents. Des ombres noires se tordaient parmi le brasier, et une lueur vibra en son cœur.
— Attention !
Beatrice se jeta sur sa sœur aînée. Un sort lumineux leur rasa la tête.
— Que de bruit et de fureur.
L’un des prédicateurs émergea du feu. Derrière lui, un autre prédicateur, brûlé jusqu’à l’os et aussitôt changé en brume rouge. Il avait sacrifié l’un de ses doubles pour encaisser la flamme à sa place.
— Si vous voulez jouer aux serpents, alors rampez et tirez la langue ! grogna-t-il en envoyant les deux sœurs valser d’un coup de pied.
Elles s’envolèrent comme des bouts de papier. Cecilia dégringola de l’estrade, mais Béatrice heurta le corps d’une de ses compagnons et parvint de justesse à rester dessus. S’appuyant sur son bâton gigantesque, elle se releva et pointa son arme vers le prédicateur, les yeux pleins de haine et d’un air de défi.
— Prends ça !
— J’en ai assez entendu.
Elle tenta d’entonner une incantation, mais c’était un geste désespéré. En un instant, le prédicateur lui faucha le bras et le bâton d’un coup de pied. Un craquement d’os retentit. Puis il la frappa en plein visage et la renversa.
— Ah… mer…
— Oh, tu respires encore. T’es laquelle des sœurs, déjà ? Peu importe.
Le prédicateur leva la jambe, prêt à lui écraser le crâne.
— C’en est fini de toi.
Avant qu’il n’abatte son talon, une lame d’argent lui ouvrit la poitrine.
— Ça va, Béatrice ?!
Arwin fit siffler son épée une seconde fois, repoussant le prédicateur et se taillant assez d’espace pour aider Béatrice à se relever.
— …Où est Ceci ?
— Elle va bien. Juste évanouie, répondis-je à la place d’Arwin.
— Et les autres filles ?
Arwin se contenta de secouer la tête.

— Oh…
Béatrice s’étala de tout son long et leva vers le ciel des yeux vides.
— Alors il ne reste plus que Ceci et moi, encore une fois…
Elles avaient quitté leur famille et perdu le maître et les mentors qu’elles respectaient. Comme Cecilia, Béatrice luttait, on s’en doutait, depuis des années contre ce sentiment de perte. Elle le cachait seulement pour épargner sa sœur aînée. À présent, elles venaient aussi de perdre les compagnons qui les admiraient.
— Béatrice Maretto, dit Arwin en lui serrant la main. — Je sais si bien ce que tu ressens que ça fait mal. Mais là, tout de suite, tu dois étouffer cette tristesse et ces regrets. Si tu ne veux pas laisser ta sœur toute seule au monde, mets-toi debout. Et si tu penses que tout est vraiment fini et que tu ne peux plus avancer, répète ces mots, au fond de ton cœur.
Ses lèvres bien dessinées formèrent les mots.
— « Va bien te faire foutre ! »
— Oooh, que tu es sale.
Béatrice eut un petit rire. Petite insolente !
— Ça t’aidera à te remettre sur pieds. Si ça ne marche pas une fois, essaye dix. Je te garantis l’effet, dit Arwin en souriant.
Elle caressa la joue de Béatrice.
— Je t’attendrai.
— Bon sang, je vais tomber amoureuse, plaisanta Béatrice, puis elle se tourna et commença à ramper vers sa sœur.
— Tu peux gérer celui-là.
— C’est mon intention.
— Tu as bien trop d’assurance pour quelqu’un qui vient d’échapper de peu à la mort, gronda le prédicateur sur le côté.
Il avait déjà refermé tous les dégâts des sortilèges de tout à l’heure et la blessure qu’Arwin lui avait infligée.
— Maintenant, mon public captif, dit-il en écartant les bras, — l’heure est venue de purifier cette ville au nom de mon dieu. Et cela signifie que vous devez tous mourir.
Au moment même où il levait ses bras maigres, un bâtiment explosa quelque part. Des pans de gravats volèrent et fauchèrent les gens alentour. Un autre parchemin, supposai-je.
Le papier était si fin qu’on pouvait le cacher n’importe où sur le corps. Il suffisait à ses fidèles de les activer, au prix de leur vie.
Et il n’y en avait pas qu’un. Encore et encore, des maisons et des chariots explosèrent. Des cris et des appels à l’aide se mêlèrent en une cacophonie dissonante qu’aucun instrument ne saurait produire.
Le prédicateur exultait dans la lueur des brasiers.
— Mourez, hérétiques. La seule récompense qui vous attend est la damnation éternelle.
— Arrête !
Arwin l’entailla encore et encore. Elle aurait eu plus d’options si elle avait pu user de magie comme les Sœurs Maretto. À la place, il se muait en brume puis se reformait. Mais malgré ses esquives, elle ne cessait d’attaquer.
— Je ne te laisserai pas déclencher cette Ruée. Ta vie est à moi…
Soudain, le prédicateur se mit à rire, un son aigu et glacé.
— Quelle ignorance du monde, Votre Altesse Royale.
Ses bras noirs pointèrent vers le centre de la ville. Vers la porte du donjon.
— Le signal de la Ruée a été donné depuis longtemps. Consolider la porte ne peut rien contre l’élan qui la presse.
Un grand fracas éclata.
D’abord les explosions, puis, au loin, un grondement de tonnerre.
Je n’avais pas besoin de réfléchir pour comprendre ce que cela signifiait.
— Tout cela ne servait qu’à te gagner du temps ? marmonna Arwin.
Le prédicateur ricana.
— Vous vous croyiez chasseurs, n’est-ce pas ? Vous ne l’êtes pas. Vous êtes les bêtes. On vous a rabattus jusqu’à votre enclos, et il ne vous reste plus que votre fin inévitable.
Nous étions au nord de la ville. Une panique ici ferait fuir les gens vers le sud, les entraînant au centre de Voisin-Gris, juste à côté du donjon.
— Et tu tiens tant à voir mourir autant de gens ?
— J’extermine la vermine. Bien sûr que c’est plaisant.
Le prédicateur se tortillait littéralement de délectation.
— C’est un sentiment d’accomplissement et de raison d’être. Par-dessus tout, j’éprouve de l’orgueil. Quand tout sera achevé et que tous les objectifs seront atteints, je gravirai des sommets plus hauts encore.
— En sacrifiant tes sbires et tes compagnons ?
— Ces choses se recréent toujours. Ne viens-je pas de le montrer ?
Il haussa théâtralement les épaules.
— C’est encombrant d’être poursuivi par de grands groupes. J’ai des marionnettes parfaites pour vous occuper, bande d’imbéciles.
Le prédicateur tenait déjà un autre de ces œufs rouges.
Il le lança sur un toit voisin.
À l’éclosion, il deviendrait un autre prédicateur, qui rôderait dans la ville en pourchassant les citoyens.
Comme un rabatteur qui force le gibier à quitter son terrier.
— Vous feriez mieux d’aller à la poursuite de celui-là. Sinon, le bilan va s’alourdir très vite.
— Sombre ordure !
L’épée d’Arwin fendit l’air.
Le prédicateur se jeta sur un toit.
Puis il écarta les bras et s’adressa à la foule.
— La Fête ne fait que commencer. Savourez-en chaque instant !