INEPT T1 – CHAPITRE 5

Reirin obtient une dame de la cour

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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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Reirin s’étira, savourant les rayons du soleil qui inondaient le sol depuis le ciel d’un bleu éclatant.

— Quel changement agréable par rapport à la pluie d’hier soir ! C’est une journée idéale pour jardiner !

Après s’être cambrée autant que possible, elle se protégea les yeux de la main et contempla le jardin. La rosée sur les feuilles qui poussaient dans les parterres soigneusement aménagés reflétait la lumière du soleil, donnant à l’ensemble du jardin un aspect scintillant. Même les flaques d’eau étaient comme des miroirs reflétant le ciel.

Cela faisait quatre jours qu’elle avait échangé son corps. Si Reirin devait résumer sa nouvelle vie en un mot, ce serait « incroyable ».

Les légumes et les herbes poussent à une vitesse fascinante, je ne m’évanouis jamais, peu importe le nombre de jours consécutifs que je consacre au jardinage, personne ne s’inquiète si je reste éveillée trop tard, et la nourriture est délicieuse… Ai-je le droit d’être aussi heureuse ?! demanda-t-elle au Grand Ancêtre dans son esprit, en joignant les mains sur sa poitrine.

Bien que sa situation actuelle fût censée être la punition que Shu Keigetsu lui infligeait, elle était si comblée qu’elle en vint presque à avoir pitié de l’instigateur.

D’une part, c’était merveilleux d’habiter un corps aussi sain.

Normalement, même le plus petit entraînement exigeait que Reirin soit prête à risquer sa vie, mais son nouveau corps n’était pas le moins du monde découragé par quelques courbatures.

Cela était peut-être en partie dû aux techniques qu’elle avait développées à l’époque où elle était Reirin, comme les exercices de respiration pour alléger autant que possible sa charge physique ou ses propres mélanges d’herbes personnalisés, mais elle était tout de même étonnée de voir à quel point il y avait une différence entre multiplier par zéro et multiplier par dix. Après seulement quatre jours passés à suivre ses exercices et entraînements de base, elle pouvait déjà sentir ses muscles se tonifier.

Plus on s’investit, mieux les arbres et les fleurs poussent et plus le corps devient sain. Oh, quel frisson que de voir ces efforts porter leurs fruits ! Est-ce donc cela, la joie de gagner sa pitance par soi-même ?

Elle contemplait, fascinée, ses propres membres, dont les mouvements étaient si précis et bien définis. Shu Keigetsu était l’une des plus grandes parmi les Demoiselles. Peut-être gênée par le fait qu’elle dominait les autres de toute sa hauteur, la Demoiselle s’était toujours tenue les épaules voûtées, d’après les souvenirs de Reirin. Malgré cela, elle s’habillait toujours de vêtements voyants, ce qui donnait une impression de décalage et de manque d’attrait.

Reirin trouvait cela dommage. Elle ferait mieux de développer ses bras et ses jambes à leur plein potentiel et d’exhiber les mouvements souples de son corps aux yeux de tous. Étant quelqu’un qui valorisait la beauté robuste par-dessus tout, Reirin esquissa un sourire en massant ses biceps naissants par-dessus sa robe.

Des muscles ! C’est la marque de la force ! Elle nourrissait même le désir secret d’arborer un jour des abdos en chocolat. Malheureusement, je ne pense pas pouvoir y arriver dans les trois prochains jours…

Le rituel de purification allait durer une semaine. En d’autres termes, la Cour des Demoiselles rouvrirait ses portes dans trois jours. À ce moment-là, elle serait libérée de son assignation à résidence et se retrouverait face à face avec Shu Keigetsu — non, « Kou Reirin ».

À quoi pense Dame Keigetsu, je me le demande ?

Un froncement de sourcils angoissé envahit le visage de Reirin. Elle n’avait pas encore saisi toute l’étendue des plans de Shu Keigetsu. La Demoiselle avait comploté pour prendre la place et la vie de Reirin par jalousie, mais que voulait-elle maintenant que Reirin avait survécu au Jugement du Lion ?

Si elle voulait empêcher la vérité d’éclater au grand jour, elle aurait dû se montrer plus persévérante dans ses tentatives d’assassinat contre Reirin, mais Reirin ne s’était pas encore retrouvée dans une situation mettant sa vie en danger depuis qu’elle avait survécu à l’épreuve. Keigetsu aurait-elle renoncé à son complot meurtrier pour se concentrer plutôt sur le maintien de l’usurpation ? Ou n’était-elle tout simplement pas en état de lancer une nouvelle attaque ? D’après les rumeurs dont Leelee avait fait mention, « Kou Reirin » était alitée depuis la nuit de la Fête du double sept.

— Quoi qu’il en soit, rien ne changera tant que je ne lui aurai pas parlé, murmura Reirin pour elle-même.

Elle avait fait des efforts pour voir l’autre Demoiselle auparavant. Cependant, malgré le verdict d’innocence rendu à son égard lors du Jugement du Lion, il était hors de question que « Shu Keigetsu » soit autorisée à voir « Kou Reirin » dans ces circonstances. Pour être plus précise, elle n’avait même pas eu l’occasion de s’expliquer auprès de la Consort Noble. L’ostracisme du palais Shu envers « Shu Keigetsu » battait toujours son plein.

Oui… C’est ce qui s’est passé. J’ai essayé, mais j’ai été contrainte d’abandonner, ce qui ne m’a laissé d’autre choix que de profiter, à contrecœur, de la situation. Oui !

Dans n’importe quelle autre circonstance, Reirin n’aurait pas reculé après avoir essuyé ce seul revers. Si elle n’avait pas reçu de réponse à sa première lettre, elle aurait continué à en écrire, et elle serait peut-être même allée jusqu’à tendre une embuscade ou à attirer sa cible hors de sa cachette.

La raison pour laquelle elle avait néanmoins tiré parti de l’absence de réponse de la concubine Shu à sa demande écrite de discussion et choisi de maintenir le statu quo était qu’elle s’était beaucoup attachée à sa nouvelle vie.

Mauvaise Reirin ! Même si elle avait insisté, vous n’avez pas le droit d’imposer ce corps de ferraille à quelqu’un d’autre ! D’ailleurs, je ne suis pas la seule à être affectée par ce qui m’arrive. J’ai mes responsabilités en tant que Demoiselle, les nombreuses dames de la cour qui m’ont juré fidélité, l’impératrice que je respecte et qui m’est si chère, et les pommes de terre sautées… De nouveaux remèdes à base de plantes à découvrir… Le champignon de chenille que j’ai trouvé hier…

Elle serra les mains l’une contre l’autre et lutta pour se raisonner, mais elle fut distraite par les pensées vagabondes qui lui traversaient l’esprit.

Alors que Reirin gémissait et grognait, une voix bourrue l’interpella par derrière.

— Qu’est-ce que tu marmonnes si tôt le matin ? Ça me donne la chair de poule.

C’était Leelee, qui se frottait encore les yeux pour chasser le sommeil.

— Oh, Leelee ! Bonjour. Tu es debout tôt.

Reirin la salua avec un sourire.

Le visage de la rousse eut un petit tic.

— Dit celle qui s’est réveillée avant sa propre servante.

Bien que Reirin ait d’abord été décontenancée par le langage vulgaire de Leelee, elle s’était prise d’affection pour cette fille expressive. Après tout, elle vivait seule. Même si Reirin appréciait cette liberté, elle pouvait parfois se sentir seule. Dans ces moments-là, c’était agréable d’avoir quelqu’un avec qui discuter pour garder une ambiance joyeuse.

Au final, nous avons mangé et dormi ensemble ces quatre derniers jours.

Finalement, Leelee avait pris ses trois repas avec Reirin et dormi dans l’entrepôt. Techniquement, elle était retournée une fois dans les appartements des dames de la cour la première nuit, mais elle était revenue à la remise au milieu de la nuit avec tous ses bagages.

Et tandis que Reirin feignait de dormir, la Demoiselle avait serré les poings et s’était essuyé les yeux à maintes reprises.

Même maintenant que Leelee s’était installée dans la remise, Reirin ne la pressait pas de s’expliquer. Compte tenu de ses cheveux roux, une rareté dans le royaume d’Ei, et de la robe rose pâle qu’elle portait bien qu’elle fût sa servante personnelle… il n’était pas difficile d’imaginer les circonstances qui s’étaient abattues sur elle.

Leelee semble profiter au maximum de son temps ici aussi.

Lorsque Reirin jeta un coup d’œil en direction de Leelee, la Demoiselle passa d’un air pensif à détourner le regard, toute agitée. Sans doute était-elle en train de réfléchir à son « activité » bénévole du jour.

Désolée, pas « activité » bénévole ! Je voulais dire « farce » ! se corrigea Reirin. Si Leelee avait par hasard entendu ses pensées, elle aurait certainement été furieuse.

Peut-être par vengeance contre Shu Keigetsu, ou peut-être sur les ordres de quelqu’un d’autre, Leelee mettait tout en œuvre pour rendre la vie impossible à Reirin. Pour ne citer que quelques exemples, elle avait déversé une boîte pleine d’insectes dans le jardin, transpercé son oreiller avec une paire de ciseaux, et avait même ramassé de la boue pour l’étaler partout dans la cour. C’était une série d’actions audacieuses auxquelles une servante de haut rang au service d’une noble choyée n’aurait jamais songé.

Pourtant, du point de vue de Reirin, alors qu’elle pensait qu’elle aimerait labourer un peu plus le jardin, Leelee lui avait fourni un tas de vers de terre. Alors qu’elle pensait qu’elle aimerait faire un peu de couture, Leelee lui avait tendu une paire de ciseaux. Et juste au moment où elle pensait qu’elle aimerait améliorer le sol, Leelee lui avait donné une bonne dose de fumier. Chacun de ces coups d’éclat ne servait qu’à faire plaisir à sa maîtresse.

Ces derniers jours, c’était devenu une blague récurrente pour Reirin de pousser des cris de joie chaque fois que Leelee essayait quelque chose, au grand désarroi de cette dernière.

Non, je ne peux pas me laisser emporter ! Leelee fait de son mieux pour se rapprocher de moi ; je ne dois pas décourager ses efforts !

Le clan Kou avait un faible pour les travailleurs acharnés et les personnes courageuses.

Reirin ne souhaitait rien de plus que de voir les efforts sincères de Leelee récompensés, elle se sentait donc très mal d’avoir déçu la Demoiselle en ne poussant pas un seul cri de joie. Elle se sentait très mal… mais en toute honnêteté, une partie d’elle avait hâte de voir ce que Leelee allait tenter ensuite.

J’adorerais mettre la main sur un couteau de cuisine ou de la teinture, pensa-t-elle, débordante d’impatience.

— Hé. Tu es en train de penser à quelque chose de stupide, n’est-ce pas ?

Leelee se retourna brusquement pour lui lancer un regard noir, ce à quoi Reirin répondit par un hochement de tête solennel.

— Pas du tout ! J’admirais simplement ton assiduité.

Elle ne mentait pas, pas exactement.

Sachant que son secret serait dévoilé si l’autre fille insistait davantage, Reirin profita de ce moment pour changer de sujet.

— Viens ! Maintenant que tu es réveillée, c’est l’heure du petit-déjeuner ! Au menu aujourd’hui, nous avons des pommes de terre vapeur en accompagnement, des pommes de terre sautées en plat principal, un accompagnement de pommes de terre sautées, et quelques pommes de terre frites pour rafraîchir le palais ! annonça-t-elle avec un sourire radieux.

— Ça ne rafraîchit pas ! C’est lourd ! Ce sont de simples pommes de terre !

Son enthousiasme se heurta à une critique cinglante, et le visage de Reirin s’assombrit.

— Oh non… Et dire que j’ai mis tout mon cœur à préparer ce repas, convaincue qu’il n’y avait pas une seule âme au monde qui ne l’aimerait pas.

— D’où te vient donc cette foi aveugle dans les pommes de terre et l’huile ?!

Bien sûr, c’était parce qu’elle n’avait jamais pu en manger beaucoup à l’époque où elle était Reirin.

Dans ce nouveau corps qui est le mien, l’odeur de l’huile ne me donnera pas de brûlures d’estomac, et je ne m’évanouirai pas à cause d’une overdose de sel… N’est-ce pas dans la nature humaine de vouloir ouvrir grand la porte à ses désirs ?

Approuvant intérieurement sa propre logique, Reirin balaya les protestations de Leelee d’un revers de main.

— N’aie crainte. Bien que ce soient toutes deux des pommes de terre frites, j’ai pris soin d’utiliser des assaisonnements différents pour l’accompagnement et le rafraîchisseur de palais. Je ne manquerais jamais de tenir compte d’une chose pareille ! Maintenant, laisse-moi juste un instant pour finir ici.

— Écoute-moi ! hurla Leelee tandis que Reirin ignorait sa servante pour aller mettre la touche finale au petit-déjeuner. Cependant, dès qu’elle vit la Demoiselle enrouler une grande feuille autour de son bras, elle se tut, incrédule. Que fais-tu ? demanda-t-elle, avant d’être rapidement réduite au silence.

— Chut ! Il faut faire preuve d’une grande prudence, alors tais-toi, s’il te plaît.

Prenant soin de se couvrir les mains et les bras, la Demoiselle fit le moins de bruit possible en s’approchant du mur de l’entrepôt — ou, pour être plus précise, d’une pile de grandes caisses en bois solides qu’elle utilisait sans doute pour stocker de la nourriture.

— Y a-t-il une raison pour que tu sois si prudente ? demanda Leelee, dubitative.

— Chut ! Reirin la fit taire à nouveau, puis souleva lentement la caisse du haut.

À ce moment-là, plusieurs petites silhouettes s’élevèrent et flottèrent autour d’elle. Leelee poussa un cri étouffé en observant la scène depuis l’arrière. Imperturbable, Reirin positionna délicatement la caisse au-dessus d’un pot qu’elle avait disposé là.

Ploc, ploc.

Un liquide doré s’écoula de la caisse à un rythme d’une lenteur exaspérante, s’accumulant au fond du récipient.

— Qu’est-ce que tu fais ?!

— Je récolte du miel.

Il s’avéra que la pile de boîtes abandonnée abritait une ruche.

Pâle comme un linge, Leelee s’écria :

— A-a-a-attention ! Tu vas te faire pi— !

Reirin lui rendit son sourire sereinement, malgré l’essaim d’abeilles qui bourdonnait autour d’elle.

— Les abeilles situées vers le haut de la ruche se consacrent uniquement à la production de miel, elles sont donc assez dociles. Tant que je n’endommage pas le fond de la ruche, je devrais être en sécurité. En théorie.

En effet, dès que Reirin remit la boîte à l’endroit où elle l’avait trouvée, les abeilles la suivirent rapidement, regagnant leur ruche les unes après les autres. Une fois qu’elle eut vu la toute dernière disparaître dans son nid à travers l’interstice entre les boîtes, Leelee poussa enfin un soupir de soulagement.

— Je n’en reviens pas… Qui, sain d’esprit, mettrait la main dans une ruche ?

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu as peur des abeilles, Leelee ?

Reirin s’inclina devant les boîtes et dit :

— Merci pour cette merveilleuse bénédiction. Elle se tourna ensuite vers Leelee. À bien y réfléchir, les insectes que tu as ramassés étaient tous des rampants — araignées, mille-pattes et autres. Tu as un problème avec les insectes ailés ?

— Ce ne sont pas les ailes qui posent problème ! Quelle fille aime les abeilles ?!

— Oh ? Maintenant que tu le dis, je crois que j’ai une préférence pour les grillons.

— Hum. Ce n’est pas si étrange, en fait, marmonna Leelee, l’air un peu soulagée d’avoir cité un insecte connu pour sa magnifique musique en automne.

Les grillons ont exactement le même goût que les crevettes quand ils sont séchés et écrasés ! Si mon mode de vie autosuffisant dure assez longtemps, je devrais essayer d’en attraper quelques-uns. On peut aussi s’en servir pour fabriquer des remèdes.

On aurait dit qu’elles étaient d’accord, mais en réalité, elles étaient sur deux longueurs d’onde complètement différentes. Cependant, cela figurait tout en bas de la liste des préoccupations actuelles de Reirin.

— Oh, quelle belle couleur !

Elle parlait du miel qu’elle avait recueilli dans le pot. Tout comme pour l’alcool, les premières gouttes qui étaient tombées étaient d’une belle clarté, exemptes de tout résidu provenant de la ruche ou de la boîte.

Ahh ! Quand les abeilles auront produit un peu plus de miel, j’adorerais prendre une sorte de couteau et découper une petite partie de la ruche. Quel délicieux goût cela aurait, croqué entre mes dents !

Reirin contemplait le miel, comme en transe.

Le simple fait de regarder cet or lisse et visqueux suffisait à lui mettre l’eau à la bouche, et son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine tandis qu’elle imaginait les rayons de miel blancs et cristallisés, le croquant de leur texture, et la douceur qui s’en écoulerait.

De plus, si je parviens à obtenir un morceau entier de la ruche, j’aimerais m’essayer à la fabrication de cire d’abeille à partir des rayons vidés de leur miel ! Je pourrais l’allumer la nuit et savourer son arôme, ou l’utiliser dans des cosmétiques… Oh, quelles journées enrichissantes m’attendent !

Ses dames d’honneur ne lui auraient jamais permis de récolter du miel à l’époque où elle s’appelait « Reirin ».

Elle n’aurait jamais imaginé pouvoir s’y essayer dans un entrepôt abandonné comme celui-ci. Une fois de plus, Reirin rendit grâce pour son nouvel habitat luxuriant.

Elle souleva la marmite avec un air de révérence, presque comme si elle manipulait un bijou, et la déplaça vers le coin de la cour qu’elle avait désigné comme cuisine.

Au-dessus du poêle — qu’elle avait construit avec des pierres provenant des murs de l’entrepôt —, un léger filet de vapeur s’élevait d’une rangée bien ordonnée de pommes de terre fraîchement frites.

Reirin les plongea une à une dans la casserole et les enroba de miel. Le glaçage ambré et collant avait l’air irrésistible.

Reirin appela Leelee, qui observait son travail avec une pointe d’impatience.

— Ouvre grand ! insista-t-elle avec un sourire.

Au cours des derniers jours, Reirin avait réussi à conquérir l’estomac de Leelee, à défaut de son cœur. Bien que la rousse ait reculé, soucieuse de préserver son espace personnel, elle fit ce qu’on lui demandait avec hésitation.

Reirin glissa un morceau de pomme de terre frite dans sa bouche ouverte, et avec un « Mm ! », les yeux de Leelee s’écarquillèrent légèrement.

Satisfaite de sa réaction, Reirin se servit à son tour une bouchée de ce qu’on appelle le « nettoyant » de palais.

— Mmmm ! s’écria-t-elle en pressant ses deux mains contre ses joues et en s’agitant sur place.

Je ne peux pas m’en lasser !

La première chose qu’elle goûta fut une douceur pure, suffisamment sucrée pour engourdir sa langue. Alors que cette saveur mielleuse envahissait ses papilles, elle mordit dans la pomme de terre brûlante ; le croquant emplit sa bouche d’une saveur riche d’huile et de pomme de terre en un instant. Cela avait valu la peine de les faire frire si lentement et avec tant de soin qu’on aurait pu se demander si ces pauvres pommes de terre avaient assassiné quelqu’un qu’elle aimait.

— C’est le bonheur…

Reirin essuya les larmes de joie qui coulaient de ses yeux, puis pressa doucement ses mains contre sa poitrine.

C’était presque un péché de se remplir la bouche d’une telle euphorie dès le début de la journée. Elle menait une vie où elle n’avait pas à lutter contre des vagues de nausées, à s’inquiéter de la quantité écrasante de ses ordonnances, ni à apaiser les inquiétudes de son entourage. Son plus grand dilemme de ces derniers jours avait été de savoir si elle devait assaisonner ses pommes de terre frites avec du sel ou du miel. Pour information, elle avait opté pour les deux.

Non, Reirin ! Tu ne fais qu’utiliser ce corps que pour effectuer quelques travaux de réparation dans l’entrepôt de Dame Keigetsu !

Était-ce son imagination ? Elle aurait pu jurer qu’elle succombait à la tentation de plus en plus vite à chaque jour qui passait. Reirin jeta un regard timide autour d’elle, dans cet environnement bien trop séduisant.

Des mauvaises herbes jaillissaient déjà du sol alors qu’elle les avait arrachées il y a seulement deux jours.

Le plâtre de l’entrepôt s’écaillait, dévoilant tout son intérieur, avec son architecture de cour intérieure fascinante. Les légumes s’épanouissaient en un clin d’œil, regorgeant de graines. Sa charmante dame d’honneur lui offrait une conversation animée.

Je ne peux m’en empêcher ! Il y a tellement de choses à faire ici !

Pour des gardiennes nées comme les Kous, il n’y avait pas de spectacle plus gratifiant qu’une série de problèmes à résoudre. La chance ne s’était pas contentée de lui tomber dans les bras : elle pleuvait à verse.

Je vais commencer par désherber le jardin et renforcer les parterres d’herbe que j’ai tissés. Les branches que j’ai coupées le premier jour devraient être séchées à présent, alors je vais les fumer pour les utiliser comme désinfectant. Ensuite, je vais réorganiser les pierres en vrac de l’entrepôt, prendre les légumes, et… hmm, je pourrais peut-être les ajouter à notre stock de conserves. Si j’en fais trop, je ferai livrer les restes à la cuisine du palais Shu. Oh, ou peut-être devrais-je transformer les courges en cosmétiques ! Et puis…

Le simple fait de penser à toutes les choses qu’elle voulait faire — et de savoir qu’elle avait l’énergie nécessaire pour les mener à bien — suffisait à la rendre folle de joie.

Même si elle se réprimandait sévèrement chaque fois qu’un sourire menaçait de se dessiner sur son visage, elle s’attela néanmoins aux préparatifs du petit-déjeuner dans la bonne humeur, incapable de réprimer un sourire ravi.

Leelee, quant à elle, observait sa colocataire joyeuse mais impénétrable comme si celle-ci pouvait passer à l’attaque à tout moment.

Bon sangQu’est-ce qui ne va pas chez elle ?

C’était ça le problème : elle était trop joyeuse. Aussi difficile que cela puisse paraître, la femme devant elle — celle qui était censée être Shu Keigetsu — n’avait jamais cessé d’arborer un sourire serein.

Les gens peuvent-ils vraiment changer à ce point ?

La Shu Keigetsu que Leelee connaissait était l’incarnation même de la personne désagréable. Elle flattait ses supérieurs de sa voix la plus mielleuse, puis se retournait et jetait ses subordonnés à la rue sans hésitation. Elle mettait les défauts des autres sous leur nez, hurlant et lançant des objets dès que quelque chose ne lui plaisait pas. Une fois, elle avait même aspergé Leelee d’eau glacée par une journée d’hiver, et à une autre occasion, elle avait menacé de la livrer aux Yeux de l’Aigle pour un vol qu’elle n’avait pas commis.

Comment expliquer alors la femme assise devant elle à présent ? Elle se levait avec le soleil, devançant sa propre dame d’honneur. Elle travaillait dur pour entretenir le jardin, se réjouissait lorsque les fleurs s’épanouissaient et répondait même à tous les besoins de Leelee.

Hors contexte, on aurait pu croire qu’elle avait complètement changé d’avis, mais d’autres éléments ne collaient pas. L’autre jour, par exemple, elle avait plongé la main dans une boîte d’insectes pour les trier, penchant même la tête sur le côté et marmonnant :

— Hmm, je manque de récipients, alors je devrais peut-être mettre les araignées et les mille-pattes ensemble.

Avant que Leelee n’ait pu se retenir, elle avait rétorqué :

— Quoi, tu comptes jeter un sort à quelqu’un ?!

Ce n’était pas le ton à adopter avec une Demoiselle, mais elle était presque sûre que c’était la réaction naturelle — moins parce qu’elle avait affaire à une crapule que parce que les paroles et les actes de la Demoiselle étaient de nature à donner envie de hurler à n’importe qui.

De plus, la Demoiselle avait un appétit vorace. Elle semblait particulièrement friande de fritures, et il ne se passait pas un jour sans qu’elle ne fasse frire quelque chose et ne s’émerveille en chantant ses louanges, les larmes aux yeux.

Hier encore, elle avait tendu la moitié d’une pomme de terre frite à Leelee en disant :

— Euh… Tu es une Demoiselle en pleine croissance, alors je te laisse la plus grosse moitié.

Mais elle avait l’air tellement anéantie à cette idée que Leelee avait fini par prendre la plus petite. Comme prévu, ses joues s’étaient empourprées d’émotion, et elle avait remercié sa bienfaitrice avec effusion. L’espace d’un instant, Leelee avait presque trouvé ça mignon — mais non, cette version de Shu Keigetsu n’était pas du tout Shu Keigetsu.

Alors qui était-elle ? Ça, Leelee n’en savait rien.

Une fille éloquente, douce, aventureuse et insatiable.

Leelee n’avait jamais rencontré quelqu’un comme elle de toute sa vie. La seule conclusion qu’elle pouvait tirer était que la Demoiselle était bel et bien devenue folle dans le donjon.

Et elle n’avait pas encore trouvé comment tourmenter une folle.

— Oh là là ! L’ourlet de ta robe est effiloché, Leelee. Donne-la-moi, je vais te la raccommoder.

— Ne t’en fais pas. Et tu veux bien arrêter d’utiliser cette poupée maudite comme pelote à épingles ?! C’est flippant comme tout !

— Oh, je suis désolée ! Ça me semblait juste être une utilisation tellement pratique pour elle !

La Demoiselle s’était empressée de sortir son nécessaire à couture, et elle tenait dans sa main la poupée maudite que Leelee avait cachée dans la remise deux jours plus tôt, le corps criblé d’aiguilles.

C’est exactement le genre de chose dont je parle !

Quand elle vit que celle qui lui avait offert le cadeau semblait sur le point de hurler, la Demoiselle retourna la poupée à la hâte et se mit à déplacer les aiguilles.

— Voilà. Si je plante les épingles dans le dos et les épaules, on dirait qu’elle se fait faire de l’acupuncture, non ?

— Absolument pas ! hurla Leelee.

Comment en était-on arrivé là ? Elle était censée harceler Keigetsu pour se venger, mais cela commençait à lui sembler vain. Elle avait cru qu’obtenir une robe d’hermine argentée pour avoir tourmenté la fille qu’elle détestait était une aubaine trop belle pour être vraie, mais elle commençait à douter que ce travail en valût la peine.

Déjà épuisée, Leelee poussa un soupir de lassitude. Les épaules de l’autre fille s’affaissèrent en signe d’excuse.

— Je suis désolée. Je sais que je dois te compliquer la tâche. Pour être honnête, j’aimerais avoir tellement peur que j’en pleure et que je vomisse du sang, mais je n’y arrive jamais.

— Arrête. Tu me fais passer pour une mauvaise personne.

Lorsque la rousse soupira à nouveau, dépouillée de sa volonté de se battre, la Demoiselle au visage de Shu Keigetsu osa demander avec hésitation :

— Dans ce cas, pourquoi ne pas mettre fin à ces activités bénévoles…hum, à ces farces ? Tu es une merveilleuse dame de cour : passionnée, intègre et travailleuse. Ne vaudrait-il pas mieux que tu mettes à profit ces atouts et que tu te consacres pleinement à ton véritable travail ?

— …

Leelee plongea son regard dans les yeux de l’autre Demoiselle. C’était la première fois qu’on lui faisait un compliment en face. Pas seulement de la part de Shu Keigetsu, mais de n’importe qui.

Craignant de prendre ces mots au pied de la lettre, elle les balaya immédiatement d’un revers de main.

— Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ?

Elle ne supportait pas les battements de son propre cœur. La dernière chose qu’elle souhaitait, c’était d’être touchée par les paroles de cette femme.

— Tout ce que tu as toujours fait, c’est te moquer de moi, et maintenant tu te mets à me faire des compliments ? À quoi tu joues ?

— Tu vois, euh…

— Ne me dis pas de me concentrer sur mon « vrai travail » comme si ça ne te regardait pas. On m’a ordonné de surveiller une criminelle en puissance dans un entrepôt abandonné, tu te souviens ? C’est toi ! C’est toi qui m’as éloignée de ce que je devais faire !

Alors qu’elle fixait la Demoiselle d’un regard noir en pointant son doigt vers elle, son esprit se rallia aux mots qui sortaient de sa bouche. Elle détestait cette femme. Elle la haïssait. C’était tout à fait naturel, après toutes les tortures qu’elle lui avait fait subir.

Bien que les deux femmes aient échappé à la famine grâce à une série de coïncidences heureuses liées à l’emplacement de l’entrepôt, si leur chance avait été moindre, Leelee n’aurait pas pu s’en sortir sans l’aide de Gayou. Si elle voulait avoir une chance de continuer à vivre, elle devait acculer cette femme et mettre la main sur cette robe d’hermine argentée.

— Tu veux que je fasse mon vrai travail, mais peux-tu m’offrir une quelconque compensation pour ma loyale servitude ? Tu ne peux pas, n’est-ce pas ? Ou es-tu prête à me garantir une récompense ou une promotion ?

— Eh bien, non… J’ai bien peur de ne pouvoir te donner grand-chose dans ma situation actuelle…

— Tu vois ? Alors ne prends pas de grands airs ! cracha Leelee.

L’autre fille pinça les lèvres, puis baissa la tête.

Détectant une nette pointe de tristesse dans ses yeux, Leelee détourna le regard. Vu la tournure que prenait la conversation, cela se transformait en une réprimande à sens unique.

 

Non ! Je n’ai rien fait de mal. C’est ma façon de me venger de mon bourreau ! se dit-elle inconsciemment, puis elle sursauta en réalisant ce qu’elle était en train de faire. Si elle devait se dire cela, cela signifiait qu’elle n’y croyait pas vraiment.

— Où vas-tu, Leelee ?! Nous n’avons pas pris le petit-déjeuner…

— Tais-toi !

Consternée de réaliser qu’elle s’était laissée convaincre en l’espace de quelques jours à peine, Leelee s’enfuit aussi vite qu’elle le pouvait. Cependant, bien qu’elle soit sortie en claquant la porte, elle n’avait nulle part où s’échapper dans le Palais de l’Étalon Vermillon. Faute de destination, ses jambes la portèrent vers l’espace commun qu’était la Cour des Demoiselles.

C’est alors qu’elle se dirigeait vers la cour qu’une certaine voix l’interpella pour la deuxième fois.

— Eh bien, quel timing parfait. Arrête-toi là.

Un éventail rond orné de soie transparente et une robe de soie ivoire. C’était Gayou, cette dame de la cour de haut rang du clan Kin.

Leelee était censée lui faire son rapport le soir. Prise au dépourvu par cette rencontre inopportune, elle se précipita à genoux. Comme elle s’était agenouillée juste à côté d’une flaque d’eau, l’ourlet de sa robe était trempé.

— C’est un plaisir, Dame Ga—

— Je suis déçue par toi, Leelee, l’interrompit la femme avant même qu’elle ait pu finir sa phrase. La rousse déglutit péniblement.

Leelee ne pouvait pas voir son visage derrière la fine couche de soie, mais elle pouvait sentir le froid dans le regard de la femme qui la toisait.

— Je t’ai crue sur parole et je t’ai donné du riz pour chacun de tes rapports, mais d’après ce que j’ai entendu, Shu Keigetsu passe son temps dans cet entrepôt avec le sourire. Les blanchisseuses en parlaient.

— V-vous voyez…

Les dames de compagnie de rang inférieur, chargées de livrer le linge là où il devait aller, allaient et venaient souvent de leurs palais et utilisaient parfois une salle de bain commune dans la cour intérieure. L’une d’elles avait dû apercevoir Shu Keigetsu s’extasier devant la découverte d’une nouvelle herbe extraordinaire et en avait parlé dans une séance de commérages.

— Comment quelqu’un qui a été assailli par des insectes et des poupées maudites, à qui on a enfoncé une lame dans l’oreiller et dont le jardin était recouvert de boue pourrait-il sourire sans aucun souci ? Tu m’as menti.

— Non ! Je n’ai pas menti. J’ai vraiment fait toutes ces choses ! Je le jure sur le Grand Ancêtre ! supplia Leelee. Elle ne pouvait pas laisser cela lui coûter cette robe d’hermine argentée.

— Oh oh ? Tu jurais ça ? Tu veux donc dire que tu as renoncé à toute allégeance envers le clan Shu ?

— Oui. Sans aucun doute.

— Et Shu Keigetsu ne t’a pas ralliée à sa cause ?

— Bien sûr que non, répondit Leelee sans la moindre hésitation.

Gayou s’enfonça dans un silence pensif. Puis enfin, elle marmonna :

— Très bien. Je fermerai les yeux cette fois-ci.

— M-merci beaucoup !

— Cependant. Sur ce, Gayou fouilla dans sa manche et lança à Leelee ce qu’elle y avait trouvé. C’était un poignard lourd, gainé dans un fourreau noir. La prochaine fois, je veux une preuve. Utilise ça.

— Pour… quoi ?

Elle avait manipulé beaucoup d’aiguilles et de ciseaux, mais c’était la première fois qu’elle tenait une arme. Leelee déglutit en sentant le poids réel de l’objet, tandis que la femme vêtue d’ivoire poussait un soupir accablé.

— Pourquoi me demander ça ? C’est à toi de le découvrir. Fais ce que tu veux. Tout ce qui compte, c’est que j’aie des preuves à présenter à Dame Seika. Ça peut être un morceau de sa robe, de ses cheveux ou de son cœur. Arrache ce que tu veux.

— Mais… Leelee leva le visage, tendu par la tension. Il y a une limite entre le harcèlement et… le carnage. Vous avez prétendu pouvoir soudoyer les Yeux de l’Aigle, mais brandir une lame contre une Demoiselle — aussi mal-aimée soit-elle — mériterait une réponse bien plus sévère. Je serai exécutée.

Malgré toutes ses farces, Leelee avait toujours pris soin de ne pas dépasser les limites pour sa propre sécurité. Il y avait une énorme différence de risque entre insulter Shu Keigetsu ou vandaliser son espace de vie et blesser la Demoiselle elle-même.

Pourtant, Gayou répondit sèchement :

— Et alors ?

— Hein ?

— Tu ne sembles pas comprendre la situation dans laquelle tu te trouves.

Les lèvres rouges qui jetaient un coup d’œil derrière son éventail s’étirèrent en un rictus. C’était le même sourire méprisant que Leelee avait l’habitude de voir au Palais de l’Étalon Vermillon.

— Depuis l’instant où tu as accepté ma barrette, je tiens ta vie entre mes mains. Si tu ne fais pas ce que je te demande, je te livrerai aux Yeux de l’Aigle. Pour le crime d’avoir volé le clan Kin, bien sûr. Si c’est la parole d’une soie ivoire contre celle d’un rose pâle, sans parler d’une étrangère, qui crois-tu qu’ils croiront ? La réponse est claire comme de l’eau de roche.

— Non… !

— Pensais-tu vraiment que je te donnerais une robe d’hermine argentée ? Toi, une fille de danseuse, dont le seul talent réside dans la séduction des hommes ? Ne me fais pas rire.

La cruauté de ses paroles fit pâlir Leelee.

— Eh bien, je te verrai ce soir.

Leelee s’agrippa à la jupe du ruqun de Gayou alors que celle-ci faisait demi-tour.

— Attendez, s’il vous plaît… !

Boum !

La femme la repoussa d’un coup de pied sans hésitation. Elle enfonça sa chaussure boueuse dans la poitrine de Leelee, la faisant basculer sur le dos. De l’eau éclaboussa et de la boue gicla sur ses joues.

— Ne me touche pas. Tu ne seras pas nourrie avant que le travail ne soit terminé, petite demoiselle rat.

Gayou lança une dernière remarque d’adieu d’une voix écœurante de douceur, puis prit congé pour de bon.

Leelee la regarda s’éloigner, dans un état second.

 

***

— Pourquoi ne pas effacer cet air blasé de ton visage, Shin-u ? demanda une voix avec un soupir. Shin-u leva les yeux, surpris.

Depuis l’endroit où il se tenait au milieu du cloître, un certain homme à l’allure noble — le prince Gyoumei en personne — haussa les épaules de manière exagérée.

Il regardait Shin-u avec nonchalance, vêtu d’une robe po différente de celle qu’il portait pour ses fonctions officielles.

Malgré sa réprimande, ses traits séduisants étaient teintés d’amusement, mais Shin-u répondit tout de même en s’agenouillant.

— Je vous présente mes excuses. Je suis las de vous accompagner lors de vos visites quotidiennes au Palais du Qilin d’Or, et j’ai commis l’erreur de laisser transparaître mon mécontentement sur mon visage.

— Ne cherche pas la bagarre au moment même où tu t’excuses. Je pourrais bien te prendre au mot, rétorqua Gyoumei, stupéfait par l’audace de son garde.

Leurs plaisanteries semblaient plutôt irrévérencieuses pour un prince et son capitaine des Yeux de l’Aigle — et même pour une paire de demi-frères. L’explication était simple : Si l’on en croyait les paroles de Gyoumei, Shin-u était quelqu’un qu’il avait accepté dans son cercle intime.

Gyoumei, le prince héritier du Royaume d’Ei, était un souverain juste et un maître de la plume et de l’épée. Doté d’une beauté masculine et d’une personnalité ouverte d’esprit, il était un prince parmi les princes. On racontait que dès sa naissance, le rugissement du qi de son dragon avait secoué la capitale, et que son port majestueux inspirait l’amour chez toutes les femmes qu’il rencontrait et l’admiration chez la plupart des hommes. Mais c’étaient précisément ces circonstances qui l’avaient privé de tout intérêt pour les autres.

Selon ses propres mots, il trouvait tout cela ennuyeux. Tout lui tombait trop facilement dans les bras.

Si quelqu’un d’autre avait dit cela, Shin-u aurait froncé les sourcils et l’aurait traité d’arrogant, mais ayant vécu aux côtés de son demi-frère ces dernières années, il comprenait pourquoi celui-ci ressentait cela. En fin de compte, les gens autour de Gyoumei étaient bien trop épris de lui.

Par exemple, chaque fois qu’une femme posait les yeux sur lui, elle poussait un soupir rêveur ; même les dames de la cour de rang inférieur ne faisaient pas exception.

Les érudits étaient émerveillés par son intelligence, les stratèges tiraient leur chapeau devant son talent pour l’art de la guerre, et même les eunuques cherchaient à attirer son attention.

Sa mère, l’impératrice Kenshuu, avait un jour demandé à un cultivateur taoïste de l’examiner. Le verdict fut que, comme il était issu d’un mélange des lignées des cinq clans, la providence du Grand Ancêtre résidait avec le plus de force dans son âme. Son peuple s’était réjoui d’apprendre qu’il était doté de l’esprit d’un souverain suprême, assuré qu’il réussirait dans toutes ses entreprises futures, mais l’homme en question avait été déçu par cette nouvelle.

— Super. Alors, peu importe ce que je fais, c’est toujours pareil, avait-il déclaré à ce sujet.

Reflétant son fort héritage Gen — le clan de l’eau et de la guerre —, le père de Gyoumei, l’empereur Genyou, était un homme au cœur froid. D’un autre côté, sa mère aimait passionnément le travail acharné et les défis, comme il sied à une fille des Kous, pionniers.

Mélange de leurs personnalités, l’âme de Gyoumei aspirait toujours à une scène où mettre ses talents à l’épreuve, mais tout lui avait été donné dès le départ. La dépression s’installa rapidement, ce qui l’amena à porter un regard froid sur ceux qui lui faisaient de la cour. À ses yeux, les femmes qui lui roucoulaient et les vassaux trop empressés de se mettre à genoux n’étaient pas différents de poupées sans visage.

Il lui était donc facile de rendre des jugements impartiaux, sans jamais laisser ses émotions obscurcir son jugement.

D’un autre côté, dès qu’il s’ouvrait à quelqu’un, il s’y attachait profondément.

Peut-être en raison de toutes les épreuves que Shin-u avait endurées — abandonné par sa mère dès son plus jeune âge, confié à un vassal, envoyé au champ de bataille —, il avait toujours eu un air de détachement depuis son enfance.

Curieusement, cela avait attiré l’attention du prince, la première impression de Gyoumei à son sujet étant : « J’aime tes yeux vides ».

D’après ce que le prince en avait dit plus tard, cette vision avait réveillé le sang Kou, avide de servir, qui sommeillait en lui. Quoi qu’il en soit, malgré le statut de ce dernier en tant que demi-frère d’un prince souvent rejeté, Gyoumei avait manifesté une grande faveur envers Shin-u dès ce moment-là. Même lorsque l’officier supérieur avec lequel il s’était heurté sur le champ de bataille avait envoyé Shin-u à la cour intérieure, le prince lui avait assuré une position stable et lui avait épargné la perte de ses parties génitales. Le capitaine des Yeux de l’Aigle jouissait d’un statut tel qu’on pouvait même lui « offrir » la consort de plus bas rang.

Bien qu’en contrepartie, il m’utilise beaucoup.

Autant Gyoumei adorait Shin-u, il était trop rusé pour ne pas utiliser son demi-frère afin de découvrir la véritable nature des femmes de la cour. De plus, il trouvait les talents d’épéiste de l’homme suffisamment utiles pour l’enrôler comme garde du corps à chaque fois qu’il se rendait à la cour intérieure.

Aujourd’hui, il avait été appelé à accompagner Gyoumei lors de sa visite à Kou Reirin, qui était toujours indisposée. Le prince avait apporté de nombreux cadeaux de rétablissement pour elle, si bien que le rôle principal de Shin-u était celui de bête de somme. Contraint de transporter une énorme pile de boîtes et d’écouter les mots doux de son demi-frère, Shin-u était trop agacé pour ne pas exprimer ses plaintes.

— Si vous voulez mon avis, il n’y a pas besoin d’aller la voir tous les jours.

— Ne sois pas ridicule. Comment pourrais-je tourner le dos aux Demoiselles qui se sont réunies pour moi ?

Il le disait comme si c’était une évidence, mais il n’aurait jamais rendu visite à l’une des autres Demoiselles. Il n’aurait peut-être même pas pris la peine de lui écrire une lettre de condoléances. C’est à ce point que Gyoumei favorisait ouvertement Kou Reirin.

— Vous pouvez sauter un jour ou deux. Si vous avez autant de temps libre, je pourrais toujours demander à Lord Kousai de vous donner plus de travail.

— N’ose même pas ! Tu vendrais ton propre demi-frère à ce démon ? N’as-tu donc aucune humanité ? D’ailleurs, je n’appellerais pas une simple demi-heure tant de temps que ça. Pas besoin d’en faire toute une histoire.

Kousai était un bureaucrate qui s’occupait principalement des questions financières.

Bien qu’il fût un homme hautement compétent, il était connu pour être impitoyable lorsqu’il s’agissait de répartir la charge de travail, et il ne faisait aucune exception pour la famille impériale. Gyoumei haussa les épaules et fit mine d’être terrifié de manière exagérée, mais Shin-u savait très bien qu’il s’agissait d’une comédie. Ce n’était qu’en gérant son agenda chargé et en venant à bout de sa charge de travail déjà colossale avant la date prévue que Gyoumei pouvait trouver le temps pour ces brèves réunions.

Shin-u était partagé entre l’admiration pour la capacité de Gyoumei capable d’un tel exploit et de s’émerveiller devant les charmes de la Demoiselle qui lui donnait envie de le faire.

— J’ai toujours pensé que vous n’aimiez pas les types mignons et délicats, Votre Altesse. Dame Kou Reirin doit être tout à fait spéciale, finit-il par murmurer, une pointe de protestation dans la voix.

— Oho ? Tu penses que la plus grande force de Reirin réside dans sa délicatesse ? répondit Gyoumei en haussant un sourcil. Il semblait presque amusé. C’est une femme de la lignée Kou de souche — dotée d’une volonté de fer. Cela fait environ cinq ans qu’on me l’a présentée, et elle a été la première femme à ne pas rougir en me rencontrant. Je ne peux pas te laisser la sous-estimer.

Si leur première rencontre remontait à cinq ans, elle devait avoir environ dix ans à l’époque.

Shin-u était tenté de rétorquer qu’elle était simplement trop jeune pour comprendre l’amour, mais dans le cas particulier de Gyoumei, il était en effet rare que même des filles prépubères s’abstiennent de lui faire les yeux doux. Il comprenait pourquoi cette seule rencontre avait suffi à Gyoumei pour laisser Kou Reirin entrer dans son cercle intime.

— Elle est souvent malade, mais ses efforts pour le cacher à son entourage sont charmants. Chaque fois que je suis près d’elle, je sens le sang des Kou bouillonner en moi, éveillant en moi le désir de l’aimer et de la choyer.

— Vraiment ? répondit Shin-u sans conviction.

Compte tenu de son comportement irréprochable, les Yeux de l’Aigle n’avaient que peu d’interactions avec Kou Reirin. Shin-u ne l’avait vue que lors de cérémonies officielles, et comme il devait rester près de Gyoumei en ces occasions, il n’avait aucun moyen de connaître cette soi-disant « vraie nature » d’elle. Pour autant que Shin-u puisse en juger, Kou Reirin n’était rien d’autre que la femme gracieuse et délicate qu’elle semblait être.

Qu’y a-t-il de si attirant chez une femme comme ça ?

À partir de ce moment de la conversation, Shin-u prêta peu d’attention au reste des divagations ravies de Gyoumei. Il affirmait que — peut-être parce que la Fête du double sept lui avait fait très peur, ou peut-être parce que sa fièvre était devenue si forte — elle dépendait de lui plus que d’habitude. Le prince rit, professant que cela remplissait son cœur de joie de voir cela.

— Le charme de Reirin réside dans sa résistance à mon qi de dragon et dans une innocence qui la maintient à distance, mais je ne peux nier le désir de toucher la femme que j’aime. Jamais aucune de mes paroles d’amour n’avait eu d’effet sur elle, et maintenant, c’est elle qui s’accroche à moi les larmes aux yeux. Je ne m’en lasse pas.

Il se remémora leur dernière rencontre au Palais du Qilin d’Or, l’air de l’homme le plus amoureux qui soit.

Ne sachant pas trop comment réagir, Shin-u marmonna quelques réponses évasives, ce qui fit pousser à Gyoumei un soupir d’exaspération.

— Tu es un interlocuteur épouvantable. N’as-tu pas une ou deux filles qui t’intéressent ?

— J’ai bien peur que non. Peut-être que le sang du clan Gen, tristement célèbre pour son cœur de pierre, coule trop profondément en moi.

La mère de Shin-u était étrangère. Le clan Gen de son père semblait être le seul des cinq clans à s’être manifesté dans son sang.

La réponse de son demi-frère fit trembler les épaules de Gyoumei de rire.

— Imbécile. Ça rendra le spectacle d’autant plus saisissant.

— Quoi ?

— Les eaux sont souvent calmes, mais parfois, elles peuvent se déchaîner avec une telle violence qu’elles brisent un barrage. Les membres du clan Gen semblent distants dans la plupart des circonstances, mais lorsqu’ils ont la chance de trouver le bon partenaire, j’ai entendu dire qu’ils pouvaient aimer ou haïr encore plus farouchement que les Shu. J’ai hâte d’assister au moment où un homme aussi apathique que toi verra son cœur ébranlé et perdra tout semblant de sang-froid.

Shin-u haussa les épaules, ne croyant pas un mot de ce que le prince disait à travers son sourire narquois. À l’exception de Gyoumei, il n’avait jamais rencontré personne qui ne le craignît, ne se méfie de lui ou ne lui fasse des avances. Il ne pouvait imaginer qu’une seule de ces personnes puisse susciter une telle émotion en lui.

Oh, mais…

Tout à coup, l’image d’une certaine femme lui traversa l’esprit. C’était la Demoiselle qui avait fixé une bête en cage avec un sang-froid parfait, puis s’était retournée et avait paniqué à la vue d’un rat, avait arraché des mauvaises herbes dans la boue et avait supplié si innocemment qu’on lui donne du sel. Cette même Shu Keigetsu qui était censée être hautaine et arrogante, qui n’avait jamais rien fait d’autre que de lui faire de la lèche auparavant.

— En réalité, bien que mon héritage Kou l’atténue, je sens moi aussi mon sang Gen commencer à bouillir chaque fois qu’une personne qui m’est chère est blessée. Quand je vois à quel point Reirin souffre, tout ce que je veux, c’est courir vers Shu Keigetsu et l’attraper par le col, au diable la chevalerie.

Shin-u fut surpris d’entendre son nom sortir de la bouche de Gyoumei, presque comme si l’autre homme avait lu dans ses pensées.

— Même sur son lit de malade, Reirin se soucie suffisamment de Shu Keigetsu pour demander qu’elle ne soit pas punie indûment, et pourtant la rumeur veut que cette femme passe son temps au palais Shu à rire sans se soucier de rien. Elle n’est punie que pour la forme. Nul doute qu’elle jouisse de la même qualité de vie qu’auparavant, malmenant ses dames d’honneur avec ses crises de colère et ses menaces habituelles.

Elle se comportait toujours de son mieux en présence des puissants, mais Gyoumei ne se laissait pas berner. Il avait vu clair dans sa nature prétentieuse.

Shin-u, qui avait vu de ses propres yeux son « assignation à résidence », ouvrit la bouche pour protester.

— Non…

C’était tout le contraire : ses conditions de vie avaient été suffisamment misérables pour l’emporter sur le crime, et il n’y avait pas eu un seul serviteur en vue. Elle n’avait même pas tenté de donner des ordres à un eunuque, et elle n’avait pas demandé au capitaine des Yeux de l’Aigle de rester plus longtemps que nécessaire.

Ça ne semble pas très crédible quand je le formule comme ça, cependant.

Cependant, trouvant sa propre explication trop tirée par les cheveux, Shin-u préféra se taire.

 

Son changement d’attitude avait été suffisamment radical pour paraître suspect, et même s’il en parlait à Gyoumei, le prince insisterait sûrement sur le fait qu’elle avait feint l’humilité. Il était allé jusqu’à dire qu’il ferait décapiter cette femme la prochaine fois qu’elle imiterait Kou Reirin ; des récits de seconde main ne feraient qu’attiser les flammes de sa colère.

Serait-il plus rapide de faire en sorte que Son Altesse constate par elle-même ?

Tout se résumait à ses expressions faciales, à ses gestes et aux petites pauses lorsqu’elle parlait. Il y avait quelque chose d’anormal chez elle qui ne pouvait être perçu que lors d’une interaction en face à face, et s’il voulait partager ce sentiment avec Gyoumei, Shin-u devrait l’amener au Palais de l’Étalon Vermillon.

Mais c’était plus facile à dire qu’à faire. Compte tenu de la haine brûlante que Gyoumei vouait à Keigetsu, serait-il seulement disposé à y mettre les pieds ? D’ailleurs, la seule raison pour laquelle il était autorisé à entrer au palais Kou était qu’il était le fils de l’impératrice Kenshuu. Même le prince héritier ne pouvait pas se rendre dans les palais privés des clans sur un coup de tête.

— Capitaine !

À ce moment-là, quelqu’un interpella Shin-u par derrière. Il se retourna pour voir de qui il s’agissait.

— Excusez-moi, Votre Altesse. Puis-je remettre un rapport urgent au capitaine ?

C’était Bunkou, qui semblait inhabituellement agité.

Dès que Gyoumei lui eut donné la permission, l’eunuque se releva de sa position prosternée et murmura la nouvelle à Shin-u.

— J’ai un rapport de l’un des Yeux de l’Aigle affectés à la Cour des Demoiselles. Une Demoiselle vêtue d’une robe rose pâle a été aperçue se dirigeant vers le Palais de l’Étalon Vermillon, un poignard à la main. Elle titubait et son comportement était inquiétant.

— Inquiétant comment ?

— Euh, eh bien… On aurait dit qu’elle était prête à poignarder quelqu’un, si l’on peut dire. C’était presque comme si elle cherchait à se venger.

Shin-u regarda Bunkou en fronçant les sourcils.

— Pourquoi ne l’a-t-il pas arrêtée sur-le-champ ?

— Cela risque de surprendre un certain gros bonnet qui adore brandir son écusson à l’aigle, mais la plupart d’entre nous, les eunuques, avons un rang inférieur même à celui de la plus humble des dames de la cour ! Il ne pouvait pas mettre les pieds dans le palais Shu sur la base d’un motif aussi vague et potentiellement erroné, encore moins retenir une servante ! débita l’eunuque aux yeux bridés, agacé.

— D’ailleurs, ajouta-t-il avec une certaine hésitation, la Demoiselle en robe pâle ne se dirigeait pas vers la demeure de la Consort Noble, mais vers la périphérie du palais — là où se trouve l’entrepôt.

— Et alors ? L’eunuque pensait-il pouvoir fermer les yeux tant que c’était Shu Keigetsu qui en faisait les frais ? demanda Shin-u, baissant le ton.

Bunkou se tut. Il avait mis le doigt dessus.

Le capitaine enfonça le clou, le ton glacial.

— Le Jugement du Lion a innocenté Shu Keigetsu de tout statut criminel. Cracher au visage de…

— Ça suffit, Shin-u. Gyoumei l’interrompit d’un ton qui ne laissait aucune place à la discussion. L’eunuque qui se tient devant toi n’a rien fait de mal. Pas plus que celui qui a fait le rapport.

Shin-u éleva la voix malgré lui.

— Pourquoi ?! Voulez-vous dire que ce qui arrive à Shu Keigetsu n’a aucune importance ?

 

— Non, ce n’est pas cela. Si les membres de la cour intérieure se sentent en droit d’infliger leurs propres punitions à Shu Keigetsu, c’est mon attitude qui a permis cela. En tant que prince, je suis responsable d’avoir rendu publique mon aversion pour elle. La faute m’incombe, pas aux eunuques qui ont saisi mon parti pris.

Le prince haussa les épaules, impuissant. Même rongé par la haine, il était capable de porter des jugements rationnels.

— Je m’excuse. J’ai parlé sans y penser, dit Shin-u.

— Ce n’est pas grave. Te voir piquer une crise, les larmes aux yeux et le visage rouge, ça n’avait pas de prix.

— Je n’ai pas fait ça. Il s’empressa de contredire le prince, mais ses jambes le portaient déjà vers le Palais de l’Étalon Vermillon.

— Attends. Gyoumei fit signe à son demi-frère de s’arrêter. Je ne veux pas punir Shu Keigetsu plus que nécessaire, mais je ne veux pas non plus la dorloter. Tu sembles très ému, alors je vais te raconter une petite histoire pour te calmer.

— Quoi ?

— Shu Keigetsu a un jour inventé de toutes pièces une accusation de tentative d’agression afin de faire décapiter un eunuque.

Shin-u resta sans voix.

Une rage intense envahit les yeux clairs de Gyoumei.

— C’était avant que tu ne prennes tes fonctions — à peu près au moment où le reste de la cour avait commencé à prendre ses distances avec elle, déçu par sa difficulté à s’adapter à la vie ici. Dans un élan désespéré pour attirer l’attention, elle a brisé un pot en mille morceaux et a insisté sur le fait que l’eunuque l’avait menacée avec l’un des éclats. Mais il s’avéra que son histoire était si bancale et pleine de contradictions qu’il fut acquitté.

— Mais pourquoi aurait-elle… ?

— La raison était simple : cet eunuque s’était moqué d’elle lorsqu’elle avait raté une lecture de poésie lors d’une cérémonie. Si elle avait pris ombrage de cette offense, elle aurait pu le réprimander sur-le-champ. Elle en avait le droit et le pouvoir. Mais au lieu de cela, elle s’est recroquevillée en notre présence et a laissé passer, pour ensuite se retourner et chercher à se venger de lui plus tard.

Les Demoiselles détenaient une autorité absolue à la Cour des Demoiselles. Sans l’intervention du prince héritier, le seul à pouvoir passer outre leur autorité, cet eunuque aurait été sommairement exécuté. Ce sont ces manœuvres sournoises qui lui ont valu la colère de Gyoumei, si attaché à la justice.

Shin-u jeta un coup d’œil à Bunkou, agenouillé à ses côtés. Celui-ci gardait le silence, le visage aussi impassible que jamais. C’était sans doute le — tourment de ses collègues auquel il avait fait allusion auparavant, conclut Shin-u en soupirant.

— Elle est toujours comme ça. Elle a soif d’attention, mais elle ne fait aucun effort et refuse d’exprimer ses griefs ouvertement. Tout ce qu’elle fait, c’est lancer des regards nostalgiques, brûler de jalousie et s’en prendre aux autres quand elle est contrariée.

Étant donné qu’une de ces crises de colère avait failli lui coûter son précieux papillon, Gyoumei ne pouvait tolérer son comportement.

— …

Shin-u fronça les sourcils. La fille dont parlaient Gyoumei et Bunkou ne correspondait pas à celle qu’il avait rencontrée au Jugement du Lion ou devant l’entrepôt.

Ou non… peut-être avaient-ils raison. Il était vrai que Shu Keigetsu lui avait lancé des regards timides par le passé. Tout comme il était vrai qu’il avait été contraint de régler des altercations qu’elle avait provoquées.

Dans ce cas, était-il juste de supposer que sa vraie nature était celle d’une lâche malveillante, et que la façon dont elle s’était comportée lors de ces deux rencontres avait été une exception ?

— Bien sûr, je n’ai aucune raison de t’empêcher d’accomplir ton devoir. Vas-y, capitaine. Garde simplement la tête froide.

— Je vous remercie pour ce conseil, Votre Altesse.

Avant que Shin-u n’ait pu se décider, Gyoumei le congédia d’un geste de la main. Finalement, le garde interpréta ce geste comme un signal et fit demi-tour.

 

***

— Je suis une si mauvaise maîtresse…

Reirin était au plus bas. Elle serrait ses genoux contre sa poitrine et fixait le sol, observant un cortège de fourmis passer. La voir s’affairer pour ramener de la nourriture à leur nid lui serrait le cœur.

— Elles sont si travailleuses… Elles doivent avoir un environnement de travail positif. Qu’est-ce que vous, les petits, recevez en échange de votre travail ? De la nourriture ? Un abri ? Ou bien le travail est-il sa propre récompense ?

Ses paroles la transpercèrent. Reirin se couvrit le visage de ses mains. Même les insectes rampant sur le sol étaient d’une manière ou d’une autre récompensés pour leur labeur.

— Et pourtant, je ne peux rien faire pour remercier Leelee de tout son travail acharné…

La situation était exactement ce qu’elle semblait être. Depuis quelque temps déjà, Reirin ruminait les paroles de Leelee et s’en voulait pour cela.

Leelee était une excellente dame de cour. Elle semblait avoir accumulé beaucoup de ressentiment envers Shu Keigetsu, mais malgré tout, elle s’acquittait de ses tâches, avait déménagé à l’entrepôt comme on le lui avait ordonné, et dormait et mangeait avec sa maîtresse. Elle avait une bonne prestance, répondait promptement malgré ses manières de parler un peu rudes, et surtout, c’était une Demoiselle sincère dans l’âme. Reirin appréciait particulièrement cette dernière qualité chez elle.

Peu de gens sont aussi ouverts sur leurs sentiments.

En raison de sa santé fragile depuis l’enfance, les personnes qui entouraient Reirin avaient toujours été l’incarnation même de la gentillesse et de la prévenance. Elles débordaient d’amour, ne la regardant jamais sans un sourire chaleureux ou une lueur de sollicitude dans les yeux. La plus rare d’entre eux était Tousetsu, qui ne montrait jamais beaucoup d’émotion.

Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Tout avait changé depuis la nuit de la Fête du doubles sept. D’abord, elle avait été menacée par Shu Keigetsu, puis réprimandée par Leelee. Bien que ces expériences inédites l’aient prise par surprise, elles l’avaient en même temps amenée à penser :

— Ouah. Les gens peuvent donc aussi éprouver des émotions négatives comme celles-là.

D’une certaine manière, elle avait toujours su qu’elle avait grandi dans un environnement privilégié, mais lorsqu’elle avait enfin ouvert la fenêtre en grand et s’était exposée aux vents glacials, elle avait trouvé cette sensation bien plus stimulante qu’elle n’aurait jamais pu l’imaginer.

Si les gens s’exposaient trop longtemps à ce froid glacial, ils finiraient par souffrir. Elles s’effondreraient. Mais tout comme ceux qui vivent sous les tropiques ne peuvent s’empêcher de tendre la main vers la neige, Reirin était poussée à saisir et à scruter chacune de ces éclats d’émotion éblouissants. Les cristaux de colère étaient acérés et magnifiques à regarder.

Leelee, en particulier, était celle qui avait accompagné Reirin du matin au soir ces derniers jours.

Voir sa servante rester bouche bée de stupéfaction, plisser les yeux avec méfiance, rougir en criant, ou prendre le plus petit morceau de pomme de terre frite avait rempli Reirin du même genre d’affection qu’elle pourrait ressentir en regardant un petit animal. La vue de la rousse arrachant maladroitement des mauvaises herbes parce qu’« elle » n’avait rien de mieux à faire avait convaincu Reirin qu’elle était une fille bien.

Pour couronner le tout, la Demoiselle avait du cran.

Savoir qu’elle avait dû ramasser tous ces insectes en hurlant à pleins poumons suffisait à donner envie à Reirin de la ramener de force au palais Kou et de la nommer dame de compagnie de haut rang sur-le-champ.

Malgré tout cela, il était vrai que Reirin n’avait encore rien donné en retour à Leelee.

J’adorerais lui offrir l’un de mes effets personnels provenant du Palais du Qilin d’Or, comme une épingle à cheveux ou un peigne, mais cela n’est pas envisageable dans les circonstances actuelles.

En échange du gîte et du couvert, les dames de la cour n’étaient pas très bien payées ; les faveurs de leurs maîtresses compensaient cette différence. Reirin, qui vivait perpétuellement au bord de la mort, avait toujours pris l’initiative d’offrir à ses dames de compagnie des biens matériels en guise de legs. Cependant, maintenant qu’elle habitait le corps de Shu Keigetsu, elle ne pouvait donner à Leelee aucun de ses biens provenant du palais Kou.

Mais d’autre côté, il ne serait pas juste de ma part de donner les affaires de Dame Keigetsu sans sa permission.

C’était cela qui la troublait. Bien que Keigetsu ait échangé leurs corps pour son propre confort, le code moral de Reirin l’empêchait de toucher aux effets personnels de l’autre Demoiselle.

Comme elle avait été exilée avec pour seuls biens les vêtements qu’elle portait, elle n’avait de toute façon pas grand-chose à distribuer.

Mais la seule robe qui lui restait — celle, voyante, que Shu Keigetsu avait portée le soir de la Fête du double sept — était d’une qualité supérieure, et même une mèche de ses cheveux se vendrait sûrement à un bon prix.

Ce serait une chose de lui donner quelque chose d’usé et mis au rebut, mais je ne peux pas couper ou me débarrasser de quelque chose qui a encore de la valeur.

Elle voulait rembourser Leelee, mais elle ne le pouvait pas. Reirin fronça les sourcils en luttant pour retenir ses larmes.

— Argh, je ne dois pas… Pleurer va compromettre mon immunité !

Affaiblir sa résistance aux maladies — c’était la plus grande et unique crainte de Reirin.

Elle secoua la tête de gauche à droite, puis se gifla les joues et se remonta le moral.

— Allez, on va faire ça en beauté !

Elle était restée accroupie par terre si longtemps que ses mollets étaient engourdis ; compte tenu de la robustesse de son nouveau corps, cela signifiait qu’elle devait broyer du noir depuis un bon moment. Lorsqu’elle vit que le soleil avait déjà dépassé son zénith, elle se dépêcha de retourner à l’entrepôt pour commencer à préparer le déjeuner.

C’est alors qu’elle entendit un shrrk.

Percevant ce faible bruit provenant de l’intérieur de l’entrepôt, elle pencha la tête d’un air curieux. Cela ressemblait presque à un chat qui aiguise ses griffes — ou peut-être qui déchire quelque chose. Reirin passa la tête dans la lumière tamisée de la remise, se demandant ce que cela pouvait bien être, et son visage s’illumina à la vue de ce qu’elle y découvrit.

— Oh, Leelee ! Tu es revenue ! J’étais tellement perdue dans mes pensées que je n’avais même pas…

Elle ouvrit la bouche pour exprimer sa joie, mais la referma au milieu de sa phrase.

Le dos tourné vers Reirin, Leelee était en train de déchirer la robe accrochée au mur.

— Leelee ?

Shrrk. Shrrk.

— Qu’est-ce que tu fais ? C’est…

Le seul vêtement en bon état dans cet entrepôt. Mais avant que Reirin n’ait pu finir sa phrase, elle s’interrompit à nouveau.

Cette fois-ci, c’était parce que Leelee s’était brusquement retournée pour la regarder.

— Tout ça, c’est de ta faute.

À sa vue, Reirin eut le souffle coupé. Ses vêtements étaient trempés, et de la boue barbouillait ses joues pâles. Ses cheveux étaient en bataille, et ses yeux brillaient de rage tandis qu’elle fixait l’intruse.

Sa voix et la main qui serrait son poignard tremblaient.

C’est toi qui as fait ça… Tu m’as ruinée !

— Calme-toi, Leelee ! Tu vas attraper froid. Pourquoi ne pas changer de vêtements, te laver les mains et prendre quelques grandes bouffées d’air…

— Va te faire foutre ! hurla la Demoiselle en repoussant d’un geste de son poignard la main tendue de Reirin. Qu’est-ce qu’un stupide rhume pour moi ?! Ce n’est rien comparé à ce qu’est devenue ma vie ! Tout est fini !

Des larmes coulaient sur ses joues tandis qu’elle parlait. Il était clair qu’elle n’avait plus les idées claires.

— Leelee, tu dois te ressaisir. Allez, pose cette lame et enlève cette robe sale…

— Ne me touche pas ! Lorsque Reirin tendit la main vers elle, sans se laisser décourager, Leelee cria encore plus fort qu’auparavant. Merde ! Merde ! J’ai été souillée dès le début ! Quoi que je fasse, quels que soient mes efforts, on ne m’appellera jamais autrement que la fille d’une danseuse !

— Tu ne devrais pas dire ça, Lee…

— Ne te moque pas de moi !

Les yeux fermés de force, Leelee brandit son poignard à l’aveuglette dans les airs.

Reirin s’écarta aussi vite qu’elle le put, mais la lame effleura une mèche de cheveux près de son oreille, qui vint alors s’épanouir sur le sol couvert de terre.

Ahhh ! Je suis vraiment désolée, Dame Keigetsu !

Bien qu’elle ait réussi à esquiver, elle avait oublié de tenir compte de la différence de taille entre elle et Keigetsu. Reirin s’excusa instinctivement auprès de la Demoiselle d’avoir perdu une mèche de cheveux.

Oh, mais elle avait vraiment beaucoup de pointes fourchues là…

Reirin fut légèrement soulagée en jetant un coup d’œil à l’endroit d’où provenaient les cheveux, mais pendant qu’elle était distraite, Leelee leva son poignard au-dessus de sa tête.

— Maudite soiiiii tuuuuuu !

La lumière du soleil qui pénétrait par la fenêtre creusée se reflétait sur la pointe de la lame. Reirin leva les yeux, les yeux écarquillés en distinguant la silhouette du poignard au-dessus d’elle.

Thmp !

Au même instant, le bras de Leelee fut stoppé net par un léger Thunk.

— Qu’est-ce que tu fais ?! cria une voix en même temps.

C’était Shin-u.

Il tordit le bras qu’il avait saisi et força Leelee à lâcher la dague, puis, fidèle à son surnom de membre des yeux de l’Aigle, il l’immobilisa avec toute la rapidité d’un oiseau de proie. Bunkou, qui était resté légèrement en retrait derrière lui, en profita pour envoyer la lame valser dans un coin de la réserve d’un coup de pied.

— Vous n’avez rien ?
— Capitaine… Maître Bunkou…

Reirin répondit au regard perçant de Shin-u en restant bouche bée de stupeur. Son esprit n’arrivait pas à comprendre ce que tous deux faisaient ici.

Donc elle peut montrer une émotion sincère sur son visage.

Shin-u et Bunkou, quant à eux, observaient la Demoiselle abasourdie avec prudence. Son regard écarquillé reflétait une surprise pure et sans fausseté.

S’il s’agissait d’une mise en scène destinée à susciter la sympathie, l’arrivée d’un public aurait dû la faire rayonner de joie, mais il n’y avait pas la moindre trace de cela dans son expression.

Mais ce qui déconcertait vraiment Shin-u, c’était qu’elle n’avait pas l’air effrayée le moins du monde. Il n’avait aucune idée de ce qu’elle pouvait bien penser.

Elle n’a pas l’air d’être le genre de méchante calculatrice que Son Altesse avait décrite, mais elle ne ressemble pas non plus à une femme impuissante et pathétique.

Gardant Bunkou, prêt au combat et sur ses gardes, dans son champ de vision, Shin-u choisit ses mots avec soin.

— Nous sommes venus vérifier la situation car nous avons reçu un rapport faisant état d’une dame de la cour armée se dirigeant vers les abords du palais Shu. Les effusions de sang sont strictement interdites dans la cour intérieure, et tout contrevenant sera sévèrement puni. Cela étant dit, je vous demande à tous les deux : que s’est-il passé ici ?

Son ton était grave et sombre.

Quand il baissa les yeux, il vit que la dame de la cour se couvrait le visage et tremblait, recroquevillée sur le sol. C’était en partie parce qu’elle avait repris ses esprits, mais l’aura imposante de Shin-u était tout autant responsable de sa réaction.

Bien qu’il n’y eût aucune comparaison avec le qi du dragon que possédait Gyoumei, capable de captiver les femmes d’un simple regard ou d’abattre les hommes d’un seul regard noir, Shin-u était lui-même un descendant de la famille impériale. S’il baissait la voix et plissait ses yeux rusés, même les Demoiselles les plus intrépides ne manqueraient pas de se recroqueviller devant lui. Une dame de la cour de rang inférieur, sans aucun lien avec l’empereur, n’avait aucune chance.

Après s’être désintéressé de Leelee, Shin-u se tourna vers la Demoiselle qui restait clouée sur place.

Allait-elle pâlir autant que sa dame de cour, ou allait-elle hurler et se lamenter sur son sort, les larmes aux yeux ? D’après le comportement de Shu Keigetsu jusqu’à présent, Shin-u avait prédit l’une de ces deux options, mais la Demoiselle ne fit ni l’une ni l’autre.

— Que s’est-il passé ici, me demandez-vous ? répéta-t-elle, posant calmement une main sur sa joue et penchant la tête sur le côté.

Shin-u fronça légèrement les sourcils, sentant que quelque chose clochait dans ce geste.

Puis, ses mots suivants firent se dresser ses sourcils froncés et écarquiller ses yeux.

— Voyons voir… Je lui ai demandé de couper mes pointes fourchues.

— Quoi ?

— Comme je l’ai dit, elle m’a aidée avec mes cheveux.

Même la servante, d’ordinaire si réservée, leva le visage, sans voix. Bunkou fit de même. Et qui pourrait leur en vouloir ? Personne ne s’attendait à ce que Shu Keigetsu dise une chose pareille dans cette situation.

Est-ce qu’elle essaie de protéger sa dame d’honneur ?

La bouche de Shin-u se tordit de mécontentement. Non seulement sa réaction avait déjoué toutes ses attentes, mais pire encore, l’excuse qu’elle avait trouvée était carrément pathétique. Il n’aimait pas qu’on lui mente.

— Vous la couvrez ? Une soi-disant méchante devrait s’en tenir à ce qu’elle sait, Shu Keigetsu. Vous pensez que j’allais gober cette excuse après qu’elle vous ait insultée, un poignard à la main, puis qu’elle se soit effondrée en larmes ?

— Ce n’est pas une excuse. C’est la pure vérité.

Et pourtant, elle ne recula pas. Elle regarda Shin-u droit dans les yeux, sans la moindre trace de flatterie ou d’appréhension dans son regard.

— Peu importe ce que Leelee pensait ou prévoyait, tout ce qu’elle a réellement fait, c’est couper quelques-unes de mes pointes fourchues. Jeter le doute ou rejeter la faute sur des choses qui ne se sont pas produites ne serait qu’un gaspillage d’énergie.

Shin-u ne put s’empêcher de la regarder avec admiration, émerveillé par son attitude digne.

Derrière lui, il sentit Bunkou retenir son souffle.

C’était pareil. C’était comme si le Jugement du Lion se reproduisait. Il y avait quelque chose d’étrangement clairvoyant, de posé et de frappant dans son attitude.

Qui est-elle ?

Il sentit son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine.

Avant qu’il n’ait pu trouver une réponse à sa question, cependant, la Demoiselle au visage de Shu Keigetsu lui adressa un doux sourire.

— Je vous présente donc mes excuses, mais puis-je vous demander de prendre congé ? Comme vous pouvez le voir, ma dame d’honneur est trempée. J’aimerais qu’elle se change sans la présence de messieurs.

Le ton catégorique de sa voix causa un nouveau choc à Shin-u et Bunkou, qui échangèrent un regard.

C’était Shu Keigetsu, qui détestait plus que tout qu’on lui manque de respect — et qui cherchait à attirer l’attention par tous les moyens nécessaires. La Demoiselle qui affichait son plus beau regard de biche aux yeux humides et son air obséquieux dès qu’elle voyait quelqu’un de pouvoir. Et pourtant, la voilà de nouveau, renvoyant Shin-u et Bunkou sans un instant d’hésitation.

— Est-ce votre façon de dire que vous préférez vous charger vous-même de la punition, loin de nos regards indiscrets ?

— Mon Dieu, non. Pourquoi punirais-je ma servante pour m’avoir coupé les cheveux ? Cela mis à part, capitaine, pourrais-je vous demander de laisser Leelee partir ? Son poignet va sûrement enfler sous la poigne d’un homme.

De plus, elle exprimait même de l’inquiétude pour sa dame d’honneur.

Shin-u relâcha maladroitement la rousse, mais la Demoiselle tendit la main et demanda :

— Pouvez-vous vous tenir debout ?

Les deux gardes observaient la scène avec un étonnement total.

Il n’y avait pas la moindre trace de cruauté dans son regard doux. Il y avait quelque chose de très naturel dans la façon dont elle caressait le dos de sa servante ; on n’aurait pas dit qu’elle retenait sa colère pour sauver les apparences.

— C’était un honneur de vous avoir vus venir jusqu’ici. Maintenant, veuillez nous excuser.

— Hé…

La Demoiselle fit une révérence gracieuse, presque comme l’aurait fait Kou Reirin.

— Euh, excusez-moi ! Bunkou ne put s’empêcher de crier, impressionné par la facilité avec laquelle elle les avait incités à partir — par l’impossibilité de tout cela. N’y a-t-il pas quelque chose que vous aimeriez nous dire ?

— Hmm ?

Une personne dans sa position aurait dû avoir des dizaines de plaintes à déposer auprès des agents de la Cour des Demoiselles. Par exemple, le fait qu’elle fût contrainte de vivre dans un entrepôt bien trop misérable pour servir de chambre à une Demoiselle, ou qu’elle n’ait pratiquement aucun serviteur à ses côtés. Ou encore, d’ailleurs, l’antagonisme profondément enraciné auquel elle était confrontée même après avoir survécu au Jugement du Lion.

N’importe lequel de ces motifs aurait suffi. Si seulement elle s’en était prise à eux et avait déploré son malheur, Bunkou aurait pu la mépriser comme il l’avait toujours fait. Il aurait enfin pu ricaner et se réjouir qu’elle ait été réduite à des conditions d’une misère à la hauteur de sa nature répugnante.

Cependant, elle ne poussa pas de cri strident et ne fit pas non plus ce regard de chiot timide qui était le sien. Elle se contenta d’incliner la tête d’un air curieux. Non, pas seulement cela.

— Oh, peut-être bien, répondit-elle avec un petit rire. Je crois qu’il y avait quelque chose, mais j’ai des affaires plus importantes à régler pour l’instant.

Son sourire était doux, aussi aérien qu’un papillon virevoltant dans le ciel. Les gardes ne pouvaient détacher leurs yeux d’elle, et finalement, elle mit fin à la conversation par une nouvelle révérence.

— Veuillez nous excuser.

Elle ne laissa d’autre choix à Shin-u et Bunkou que de battre en retraite. Que l’agresseuse plaide son innocence serait une chose, mais c’était la victime évidente de cette situation — Shu Keigetsu — qui niait le crime de sa dame d’honneur. Les Yeux de l’Aigle n’avaient pas l’autorité de passer outre son autorité et d’enquêter.

— Ne faites rien dont nous devrions être informés, dit Shin-u d’une voix qui, à ses propres oreilles, semblait lutter pour avoir le dernier mot. Puis il quitta l’entrepôt avec son partenaire.

— …

Les deux hommes continuèrent à descendre le sentier en silence pendant un moment, jusqu’à ce que Shin-u finisse par murmurer :

— Il y a quelque chose qui cloche chez elle.

Alors que son compagnon écartait l’herbe dense qui les enserrait de part et d’autre, Bunkou acquiesça immédiatement.

— Je suis d’accord.

— Elle a trop changé. Le donjon ne suffit pas à l’expliquer.

— Je suis d’accord.

— Je parie que Son Altesse aura du mal à y croire. Nous ferions mieux de faire attention à ce que nous mettons dans notre rapport.

— Je suis d’accord.

Même Bunkou, d’ordinaire si impertinent, était tellement déconcerté par ce qu’il venait de voir qu’il acquiesçait avec une sincérité totale.

Lorsqu’enfin l’herbe s’éclaircit et que le chemin de gravier habituel du Palais Shu apparut, Shin-u proposa d’un ton bougon :

— Je pense donc que c’est toi qui devrais le rédiger.

— Je ne suis pas d’accord.

Le capitaine des Yeux de l’Aigle et son subordonné marchèrent ensemble pendant un moment après leur renvoi sommaire, mais dès qu’ils eurent franchi les portes du Palais de l’Étalon Vermillon, les deux hommes se séparèrent en silence.

Dieu merci… j’ai réussi à les faire reculer sans se battre.

Pendant ce temps, Reirin poussa un soupir de soulagement en regardant le duo s’éloigner.

Si c’était Gyoumei qui était venu les voir, l’intolérance du prince face à la tromperie et sa forte volonté l’auraient peut-être rendu plus insistant pour obtenir des réponses de Leelee et Reirin ; elle était heureuse qu’ils aient eu la chance de croiser ces deux Yeux de l’Aigle et de bénéficier de leur gentillesse peu conventionnelle.

Il ne lui vint même pas à l’esprit que son comportement déconcertant était la raison pour laquelle les gardes n’avaient pas été aussi intransigeants.

Je sais que j’aurais leur parler de l’échange… mais Leelee est plus importante pour l’instant !

Reirin changea brusquement de sujet et se tourna vers l’autre Demoiselle.

— Viens, Leelee ! Enlève cette robe sale. Puis tourne-moi le dos.

Leelee la fixa, la peur dans les yeux, jusqu’à ce qu’elle finisse par ôter sa robe extérieure, le désespoir se lisant sur tout son visage. Une fois réduite à ses sous-vêtements et à son ruqun, elle obéit à l’ordre de sa maîtresse, s’agenouillant sur le sol et se détournant.

— Allez-vous me fouetter, Madame ?

— Oh, ne sois pas ridicule ! Et qu’est-il advenu de ton ton enjoué habituel ?

— Je veux dire… Les mains que Leelee avait jointes sur sa poitrine tremblaient très légèrement. J’ai… essayé de vous tuer.

Reirin interrompit les mouvements frénétiques de ses bras pour laisser échapper un petit gloussement.

— Tu es une personne très gentille, Leelee.

Puis, elle drapa une robe sur le dos voûté de Leelee. Elle était d’un écarlate vif et flamboyant.

— Hein ?!

— Si je la reprends aux épaules, elle ira parfaitement. Hi hi. C’est une chance que tu n’aies pas abîmé la doublure.

C’était la même robe que Leelee avait déchiquetée, mais retournée. L’envers de ce dense patchwork de fils d’or et d’argent était une bande de tissu écarlate flamboyant sans motif.

Surprise par le poids et la chaleur soudains du tissu qui enveloppait ses épaules, Leelee jeta un coup d’œil derrière elle. Reirin la regarda en souriant.

— Je sais. La couche intérieure sera trop raide et inconfortable si tu la portes telle quelle, n’est-ce pas ? Ne t’inquiète pas, je vais m’assurer d’enlever tous les fils métalliques et de raccommoder les déchirures. Crois-le ou non, j’ai plutôt confiance en mes talents de couturière.

— Qu’est-ce que tu… ? murmura Leelee, encore étourdie.

— Que veux-tu dire par « qu’est-ce que » ? répondit Reirin d’un ton enjoué tout en ajustant le devant du vêtement. Je parle de la robe que j’ai l’intention de t’offrir, bien sûr.

J’hésitais à distribuer les affaires de Dame Keigetsu sans sa permission, mais maintenant qu’elle est réduite à un état de loques, je suis sûre qu’elle ne m’en voudrait pas.

Reirin était ravie d’avoir enfin quelque chose à offrir à sa servante dévouée.

— Quelle chance pour nous que ce soit justement un rouge si intense. Le rose pâle est une couleur ravissante aussi, mais je pense que le rouge écarlate flamboyant ira à merveille à une femme pleine d’entrain et de dynamisme comme toi.

Le rouge écarlate flamboyant était d’une teinte plus foncée que le rose pâle ou le rouille cinabre. C’était la couleur portée par les dames d’honneur du clan Shu.

— Quoi ? Mais je ne… mérite pas…

 

— Mais pourquoi donc ? Tu me sers plus fidèlement que quiconque. Reirin fit taire les objections embarrassées de Leelee d’une voix douce. Tu pourras garder les fils métalliques que j’aurai retirés quand j’aurai fini. Ils devraient se vendre à un bon prix, non ?

— Mais pourquoi… ?

— Parce que tu es une de mes dames d’honneur bien-aimées. Pour quelle autre raison ? Je suis si heureuse d’avoir quelque chose à t’offrir.

La rousse resta bouche bée. Reirin en profita pour tremper une serviette dans un pot d’eau, qu’elle utilisa ensuite pour essuyer soigneusement les mains de Leelee.

— Écoute-moi bien, Leelee. Il y a trois secrets pour être en bonne santé : des mains lavées, des vêtements propres et un sourire. Toutes mes dames de compagnie doivent respecter ces règles quoi qu’il arrive.

— Tu n’es pas sérieuse… Je t’ai braqué une lame avec l’intention de te tuer, marmonna Leelee en signe de protestation.

— Tu m’as bien braqué une lame, mais le pire que tu aies fait, c’est de couper quelques cheveux, tu te souviens ? rétorqua Reirin. Si j’avais l’énergie de te réprimander pour quelque chose qui ne s’est pas produit, je ferais mieux de la consacrer à d’autres choses.

Leelee fixa Reirin comme si elle n’en croyait pas ses yeux, jusqu’à ce qu’elle pose enfin une main hésitante sur la robe écarlate.

— …

La Demoiselle baissa la tête. Lorsque Reirin remarqua que ses épaules avaient commencé à trembler, elle esquissa un sourire contrit avant de prendre le visage de la rousse entre ses mains. Puis, dans un élan de malice, elle lui pinça chaque joue.

— Aïe !

 

— Te voûter les épaules, c’est mauvais pour la santé ! Allez, Leelee, relève la tête. Veille toujours à bomber le torse, à respirer profondément et à regarder droit devant toi. Je suis sûre que ta mère serait fâchée si tu ruinais ta santé en gardant les yeux rivés sur le sol.

— Ma mère ?

Leelee cligna des yeux, perplexe, à cette soudaine mention de sa famille.

— Oui. C’était une danseuse étrangère, n’est-ce pas ? Même un officier ne peut se battre sans son épée. S’aventurer dans un pays lointain avec pour seuls biens les vêtements que l’on porte et y gagner sa vie est un véritable exploit ! Je suis sûre qu’elle n’a jamais manqué un seul jour d’entraînement. En tant que sa fille, tu dois t’efforcer d’être à la hauteur de son exemple.

En tant que Demoiselle sportive et passionnée d’exercice physique, Reirin pensait ces mots du fond du cœur. Cependant, lorsque des sanglots secouèrent le corps de Leelee, les larmes jaillissant de ses yeux comme si un barrage avait cédé, la Demoiselle retira ses mains, surprise.

— Leelee ?

— …

Les larmes ne voulaient pas s’arrêter.

Pourquoi… ? Comment peut-elle dire des choses comme ça… ?

Entre deux sanglots incontrôlables, Leelee entendit la voix de sa mère au fond de son esprit.

Écoute-moi bien, Lily, ma chère fille. Une Demoiselle doit toujours se tenir la poitrine bombée avec fierté. Souviens-toi de ça.

La voix de sa mère, qui avait prononcé son nom avec un accent étranger. Bien que Leelee ait été contrainte d’apprendre la langue d’Ei auprès de ses amis de la ville parce que sa mère ne la parlait pas couramment, elle avait toujours aimé entendre la mélodie douce et apaisante de sa langue maternelle.

Tiens-toi droite et ne laisse pas ton regard errer. Il faut de la confiance pour danser comme un papillon virevoltant.

Sa mère, qui savait si bien virevolter et tournoyer dans les airs comme un papillon. Pour une raison que Leelee ne pouvait pas vraiment expliquer, elle sentait sa silhouette souple et son regard digne et inébranlable se refléter dans la Demoiselle qui la regardait avec tant d’inquiétude.

— Je suis… dés…

Les mots s’échappèrent de sa bouche avant même qu’elle ne réalise ce qu’elle disait.

— Je… je suis désolée… d’avoir été si grossière… et de vous avoir malmenée… D’avoir déchiré votre robe… et coupé vos cheveux…

— Ce n’est pas grave, Leelee. Comme je te l’ai dit, ça ne me dérange pas du tout.

Lorsque la Demoiselle tendit les bras et l’attira dans une étreinte douce, les larmes de Leelee coulèrent encore plus abondamment. C’était cette même femme insidieuse qui l’avait couverte de ridicule pendant des lustres. Pourtant, aussi mystérieux que cela puisse paraître, Leelee savait sans l’ombre d’un doute qu’elle pensait chaque mot qu’elle prononçait.

Oui. Elle savait.

Elle savait que la Demoiselle agissait par véritable souci pour elle.

— C’est plutôt… moi qui suis désolée d’avoir mis si longtemps à remarquer à quel point tu te sentais piégée.

Il n’y avait pas la moindre trace de faux-semblant dans ses excuses.

Alors qu’elle étouffait ses derniers sanglots, Leelee eut une pensée confuse :

Elle a changé… C’est une personne complètement différente maintenant

Ce n’était ni une comédie, ni une vaine tentative de repentir. C’était comme si elle était née à nouveau, transformée en une meilleure personne, jusqu’au plus profond de son âme.

Avait-elle perdu la raison dans cet effroyable donjon, ou son cœur malfaisant avait-il été purifié par le Jugement du Lion ? Leelee ne savait pas exactement ce qui avait provoqué ce changement, mais il y avait une chose dont elle était certaine.

Elle voulait être avec cette nouvelle version de Shu Keigetsu.

Je devrais rendre l’épingle à cheveux et le riz à Dame Gayou.

Peut-être que la femme profiterait de cette occasion pour la livrer aux Yeux de l’Aigle. Mais si c’était ainsi que les choses se passaient, alors tant pis.

Quoi qu’il en soit… je n’ai plus la force de trahir ni de tourmenter cette fille, plus jamais.

Leelee fixait l’autre Demoiselle d’un regard vide, les yeux rougis et gonflés. La Demoiselle était autrefois connue pour son regard perçant et l’expression perpétuellement sinistre qui se lisait sur son visage, mais toute sa laideur s’était évanouie sans laisser de trace, ne lui laissant rien d’autre que la douceur d’une brise de début d’été. Elle était patiente, douce et bienveillante. Telle était la nouvelle Shu Keigetsu.

Elle sourit toujours si sereinement…

Du moins le pensait-elle, jusqu’à ce que Reirin mette fin à sa rêverie.

— Eh bien, dit la Demoiselle en se levant, il semble que nous soyons parvenues à un accord. Si tu as fini de pleurer, il est temps de passer aux choses sérieuses, Leelee.

— De quoi s’agit-il ? demanda Leelee en penchant la tête sur le côté et en lançant un regard perplexe à la Demoiselle. Elle aurait pu jurer que toute cette série d’événements avait déjà couvert les problèmes les plus importants. Y avait-il encore quelque chose à régler ?

— Mon Dieu. Pourquoi crois-tu que j’ai renvoyé ces hommes ? répondit-elle en posant les mains sur ses hanches. Se laver les mains, une bonne hygiène et un sourire : je prends très au sérieux ces trois secrets pour rester en bonne santé.

— D-d’accord…

— Et pourtant. Sur ces mots, le sourire sur le visage de « Shu Keigetsu » s’élargit plus que jamais. Quelqu’un a barbouillé ton visage et tes vêtements de boue.

Elle tordit la serviette souillée entre ses mains avec plus de force qu’il n’y paraissait strictement nécessaire.

— Quelqu’un t’a volé ton sourire et t’a poussée au point de te faire croire que tout était fini pour toi.

La Demoiselle prit tout son temps pour s’accroupir, approchant son visage tout près de celui de Leelee. La rousse se mit à transpirer à grosses gouttes, poussée par ce qu’on ne pouvait décrire que comme un pur instinct.

— Euh…

— Dis-moi, Leelee. Quel imbécile a eu l’idée de saboter la santé la plus précieuse de ma dame d’honneur la plus précieuse ?

Une rage indéniable brûlait dans les yeux de la Demoiselle.

Des frissons lui parcourant l’échine, Leelee revint sur sa pensée précédente. La nouvelle Shu Keigetsu était assurément une amie de tous les êtres vivants. Une Demoiselle au sourire semblable à une brise tiède.

Ça me rappelle quelque chose ! Elle prend cet air vraiment effrayant sur son visage quand elle trouve un puceron sur la tige d’une de ses plantes !

Mais elle pouvait aussi être assez terrifiante.

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