I WISH – CHAPITRE 1 PARTIE 1

Début d’été (1)

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Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
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L’ancien abri anti-aérien

— Vous voyez donc… En 1945, à mesure que la situation générale de la guerre ne cessait de s’aggraver, il est devenu évident à quel point le Japon était en position de faiblesse… À ce moment-là, l’armée américaine menait des bombardements incendiaires dans tout le pays, pratiquant une politique de la terre brûlée… Même notre petite ville a été la cible d’un raid aérien de grande ampleur dans les derniers jours de la guerre…

La voix rauque du professeur résonnait dans la salle tandis qu’il griffonnait au tableau noir. Mais je n’y prêtais aucune attention : mon esprit errait ailleurs. Le coude posé sur le bureau, la joue appuyée sur ma paume, je laissai mon regard se perdre par la fenêtre… vers cette vitre carrée qui découpait un vaste ciel bleu.

Pourquoi suis-je si irritable ces derniers temps ?

Je n’aurais su l’expliquer. Pourtant, chaque jour, je me sentais à cran. Peut-être était-ce la manière dont ma mère me faisait la morale pour un rien. Peut-être la façon dont l’école nous traitait comme des prisonniers, avec ses règlements stupides. Peut-être la chaleur étouffante de cette salle de classe surchauffée. Peut-être le chant incessant des cigales qui s’engouffrait par les fenêtres grandes ouvertes. Peut-être l’attitude pompeuse du professeur, qui nous parlait toujours avec condescendance depuis son pupitre. Peut-être le bruit de sa craie raclant le tableau noir, ou celui des crayons de mes camarades griffonnant dans leurs cahiers. Ou peut-être tout cela à la fois.

Peut-être que tout, dans ma vie, s’était ligué pour m’exaspérer.

Le chœur rauque des cigales poursuivait son chant sans fin, comme s’il s’acharnait à recouvrir le monde entier de ses cris stridents et insupportables.

Tais-toi… Tais-toi… Tais-toi !

Je sentis mon sang se mettre à bouillir, alors qu’il faisait déjà assez chaud dehors. Je fronçai les sourcils. Je fixai la fenêtre d’un regard noir.

Aucun manuel n’était ouvert sur mon bureau. Je n’avais pris aucune note du cours, et je n’avais même pas sorti de quoi écrire, ne fût-ce que pour faire semblant. Pourquoi l’aurais-je fait, alors que je détestais étudier plus que tout, l’histoire étant ma matière la moins préférée ? Pourquoi me serais-je souciée de choses arrivées des décennies, voire des siècles avant ma naissance ? À quoi ces informations m’auraient-elles servi, aujourd’hui ? Je n’allais pas à l’école par envie ; je me fichais d’obtenir de bonnes notes. Tout ce cirque me paraissait stupide, inutile — alors pourquoi m’en soucier ?

Je haïssais l’école de toutes mes forces. Existait-il sur Terre un endroit plus insupportable, plus étouffant que celui-ci ? J’aurais voulu pouvoir cesser d’y aller, tout simplement ; mais je savais que ce serait encore pire : je devrais endurer les sermons sans fin de ma mère et des professeurs si je me mettais à faire l’école buissonnière. Alors je jouais mon rôle, à contrecœur.

— Hé ! Kano !

En entendant mon nom, je fronçai les sourcils et me tournai lentement vers l’avant. Je croisai le regard de l’enseignant, qui me fixait d’un air sévère.

— Tu as écouté, au moins ?! demanda-t-il.

— … Je crois que j’ai compris l’essentiel, répondis-je.

— « L’essentiel », dit-il… Pourquoi ne peux-tu pas simplement faire attention comme tu es censée le faire ?! Tu ferais mieux de noter tout ça, parce que ça sera dans le prochain examen !

Son ton autoritaire était si fort qu’il en venait presque à me crier dessus. Je ne comprenais pas pourquoi tous les professeurs ressentaient le besoin de se comporter avec une telle hauteur.

 S’imaginaient-ils vraiment que leur petit pouvoir valait qu’on s’en vante ?

— Oh, ne vous inquiétez pas, dis-je. Je ne le fais pas.

J’aurais pu mentir, prétendre que si, sans doute. Mais à quoi bon sauver les apparences, à ce stade ? Il allait me passer un savon de toute façon. Et, comme prévu, l’instant d’après, son visage vira au rouge.

— Ne me sors pas ces conneries ! aboya-t-il. Tu trouves ça drôle de répondre à ton professeur comme ça ?! Je ne te laisserai pas te moquer de moi !

Hé, c’est toi qui as demandé, murmurai-je intérieurement. J’étais juste honnête…

Je ne voyais pas l’intérêt de continuer à me disputer avec lui, alors je me contentai de le fixer en silence. Finalement, il déglutit bruyamment, comme pour ravaler sa rage bouillonnante, puis dit :

— …Bon, peu importe. Ouvre à la page 120 et commence à lire à partir du quatrième paragraphe.

Je poussai un soupir exaspéré, sortis mon manuel, et me levai lentement de ma chaise. Je sentais sur moi les regards de mes camarades : certains se retournaient franchement, d’autres jetaient un coup d’œil du coin de l’œil. Tous attendaient de voir si nous allions encore nous empoigner. Sur le front du professeur, une veine battait, palpitante.

Je poussai un autre soupir, puis je commençai :

— …Désespéré de trouver un moyen de renverser le cours de la guerre en sa faveur, c’est à ce moment-là que le Japon a réorienté sa stratégie vers les attentats-suicides…

— On ne t’entend pas ! a crié mon professeur, m’interrompant.

Cela suffit à faire basculer ma frustration en rage.

— … Je ne me sens pas très bien, dis-je. Je dois aller à l’infirmerie.

Les yeux baissés, je jetai mon manuel par terre et sortis en trombe de la salle. Le professeur grimaça et me hurla quelque chose, mais je l’ignorai et claquai la porte. Mes camarades me regardèrent partir, abasourdis, puis, dès que je disparus, se mirent à bavarder. Pour une bande de lâches qui faisaient d’ordinaire comme si je n’existais pas, ils s’intéressaient soudain beaucoup à moi. Pathétique. Mon Dieu, je détestais cet endroit… Je détestais tout, ici.

Je n’allai évidemment pas à l’infirmerie. À la place, je gravis l’escalier tout au bout du couloir. Les élèves n’avaient pas le droit de monter sur le toit, mais la serrure était cassée depuis longtemps. J’agrippai la poignée rouillée, poussai la vieille porte en fer décolorée, et, aussitôt, l’humidité me frappa la peau comme une vague.

Je sortis sur le toit ; mes chaussures raclèrent le béton brûlé par le soleil. Je me dirigeai vers le château d’eau et m’allongeai à son ombre. Même là, la chaleur, sous le soleil direct, m’écrasait au point que je respirais à peine.

Je ne me sentais à l’aise nulle part. Ni à la maison ni en classe. Ni même ici, sous ce ciel bleu éclatant. Je n’avais aucun refuge, aucun havre où apaiser mes nerfs. Mais au moins, ici, je n’avais pas à craindre qu’on me voie. Ce simple fait rendait l’endroit un peu moins insupportable que tous les autres.

J’attendis que la dernière cloche sonnât. Je regardai les équipes sportives commencer à se rassembler sur les terrains d’entraînement, puis je finis par redescendre du toit.

Je fis un détour par la salle de classe, désormais vide, pour récupérer mes affaires, puis je me hâtai de quitter le campus aussi vite que possible.

Des maisons et des immeubles d’appartements sans caractère bordaient les routes étroites du chemin du retour. Ce n’était pas que je rentrasse chez moi de mon plein gré, loin de là : mes jambes m’y ramenaient comme par réflexe, mécaniquement.

Ma chemise était trempée de sueur tandis que le soleil rouge de l’été me frappait le dos, toujours brûlant à l’approche du soir.

Je parcourais ce même trajet chaque jour : aller, retour, aller, retour. Combien de fois l’avais-je déjà fait ? Combien de fois me faudrait-il encore le faire avant de pouvoir mettre fin à cette souffrance ? Rien que d’imaginer le nombre de fois qu’il me restait suffisait à m’assombrir davantage, et je soupirai — pour la douzième fois, au moins.

Ma vie était d’une fadeur totale.

Jour après jour, c’était toujours la même chose. Je menais une existence douloureusement ennuyeuse, d’un ennui mortel, où rien ne changeait jamais pour le mieux — seulement pour le pire. Je ne pouvais pas continuer ainsi. Tôt ou tard, je finirais par m’arracher les cheveux. Il me fallait une issue. Mais laquelle ? Que pouvais-je faire ? Comment échapper à cette monotonie ?

Je m’arrêtai enfin devant un vieil immeuble délabré. Je montai l’escalier métallique rouillé, me frayai un chemin jusqu’au dernier appartement du rez-de-chaussée, et m’approchai du seuil lugubre, faiblement éclairé.

C’était chez moi, l’endroit où je vivais avec ma mère depuis aussi loin que je m’en souvins. Je n’avais jamais connu mon père ; j’ignorais même qui il était. Ma mère m’avait mise au monde à vingt et un ans, et m’avait élevée seule depuis lors.

Ayant grandi dans un tel environnement, j’avais toujours eu l’impression que mes camarades me considéraient comme inférieure d’une manière ou d’une autre. Certains me regardaient avec compassion, comme si j’étais un animal errant, tandis que d’autres me traitaient comme une lépreuse à éviter à tout prix. Les pires étaient ceux qui parlaient de moi avec malveillance dans mon dos, affirmant que j’étais l’exemple parfait de ce qui arrivait lorsqu’on avait un enfant hors mariage. « Regardez ce qu’elle est devenue », disaient-ils, en somme.

Alors que je cherchais mes clés à tâtons, j’entendais derrière moi le chant des cigales, qui hurlaient comme si le monde allait s’écrouler.

À côté de l’immeuble se trouvait une maison dotée d’un immense jardin, où plusieurs arbres gigantesques avaient poussé de manière totalement incontrôlée. Chaque été, une immense colonie de cigales y trouvait refuge. Je les détestais de tout mon cœur, les cigales comme les propriétaires.

Après avoir enfin trouvé mes clés, je déverrouillai la porte et me précipitai dans le silence bienfaisant de notre appartement. Il faisait chaud et humide à l’intérieur, au point d’en devenir presque suffocant. J’ouvris la fenêtre du salon et allumai le ventilateur sur pied.

J’allumai ensuite la télévision sur le journal du soir. Non que j’eusse particulièrement envie de le regarder ; c’était surtout que rester seule chez moi dans un silence total me mettait mal à l’aise. Des informations aléatoires, dont je me fichais complètement, constitueraient le bruit de fond idéal pour m’allonger par terre et m’endormir.

Il y a soixante-dix ans aujourd’hui, une unité de kamikazes a décollé de cet endroit même, en direction du sud. Leurs avions étaient remplis d’explosifs et ne transportaient que suffisamment de carburant pour un aller simple…

La narration semblait tellement exagérée que je ne pus m’empêcher de jeter un rapide coup d’œil à la télévision, où défilaient à l’écran une série d’images en noir et blanc et de vidéos muettes. D’abord, un immense navire de guerre en fer, semblable à une forteresse, flottait en mer.

Puis quelques minuscules points noirs foncèrent droit vers lui depuis les hauteurs du ciel. Apparemment, c’étaient les avions. L’un d’entre eux parvint à s’enfoncer dans la coque du navire et explosa à l’impact en un gigantesque nuage de lumière blanche, suivi d’une énorme déflagration silencieuse.

Le navire de guerre ne gîta que légèrement sur le côté, sans toutefois couler.

Bon… Nous avions parlé des unités kamikazes en cours d’histoire aujourd’hui, me souvins-je. Tout ce concept m’avait toujours paru profondément stupide.

Quand on voyait le choc et l’horreur que les médias semblaient éprouver aujourd’hui en évoquant les attentats terroristes et les attentats-suicides commis à l’étranger, il paraissait fou de penser qu’il y a moins de cent ans, notre pays considérait un acte guère différent comme un acte d’héroïsme.

Enfin, ce n’était pas comme si cela m’importait vraiment, me dis-je. Ce qui s’était passé plus de cinquante ans avant ma naissance, ou ce qui se passait encore aujourd’hui dans un pays lointain, n’avait aucune importance pour moi ni pour ma vie.

Mais je n’étais pas d’humeur à écouter un présentateur morose rabâcher sans fin des histoires sur la Seconde Guerre mondiale. Je changeai donc de chaîne, puis tournai le dos à la télévision.

J’entendais les rideaux flotter au vent tandis qu’une brise tiède s’engouffrait par la fenêtre ouverte, me caressant la nuque alors que je m’assoupissais doucement.

— Hé ! Réveille-toi !

Une tape sur la tête me tira du sommeil. Les sourcils froncés, j’ouvris les yeux et découvris le visage de ma mère, qui me regardait avec colère.

Super, j’allais encore me faire engueuler… Argh. Juste ce qu’il me fallait.

Anticipant déjà la leçon de morale qui allait suivre, je me redressai à contrecœur. Par la fenêtre, je voyais que la nuit commençait déjà à tomber.

— Franchement, Yuri…, dit ma mère. Pourquoi es-tu comme ça ?

Elle marmonna encore quelques plaintes en s’asseyant devant la coiffeuse, l’air sévère. Elle commença à appliquer son rouge à lèvres rouge vif habituel et son maquillage criard pour se préparer à son service de nuit. Le jour, elle travaillait au supermarché, puis rentrait brièvement à la maison pour se remaquiller avant de repartir pour son deuxième emploi dans un bar miteux du quartier.

— Je te jure…, continua-t-elle. T’endormir par terre, sans même avoir enlevé ton uniforme d’école… T’as au moins fait tes devoirs ?

Je ne répondis pas pour me contenter de lui lancer un regard noir.

— Quoi, ça te plaît pas qu’on te dise quoi faire ? dit ma mère. Eh bien, si tu apprenais à te comporter comme un adulte responsable, je n’aurais peut-être pas à te le rappeler autant !

— J’avais déjà prévu de faire mes devoirs plus tard, dis-je. Laisse-moi tranquille… J’ai le droit de faire une sieste, non ?

À cet instant, le portable de ma mère se mit à sonner. Elle regarda qui appelait, puis décrocha.

— Oui, bonjour ? dit-elle, en prenant une voix douce et cordiale. C’est Kano.

En un clin d’œil, son attitude aigre de tout à l’heure avait disparu. La voir changer du tout au tout dès qu’elle parlait à quelqu’un d’autre que moi ne fit que m’irriter davantage. Je m’affalai de nouveau sur le sol et me couvris les oreilles, mais je ne pus m’empêcher d’entendre malgré tout des bribes de sa conversation.

— Oui, c’est elle… Oh, je vois… Bien sûr, bien sûr… Je suis vraiment désolée pour le dérangement, sincèrement… Oui, merci encore de m’avoir prévenue…

Au vu du contexte et de son ton apologétique, je devinai sans peine que l’école se trouvait probablement à l’autre bout du fil. Après avoir enfin raccroché, ma mère se tourna de nouveau vers moi. Elle était redevenue furieuse.

— C’était ton professeur principal ! a-t-elle crié. Yuri ! Lève-toi tout de suite, jeune fille !

Agacée, je me relevai sans enthousiasme.

— Il a dit que tu avais séché les cours encore aujourd’hui, dit-elle. Ça fait combien de fois maintenant ?

— Qui sait ? J’ai perdu le compte, répondis-je d’un ton neutre. Peut-être une dizaine ?

Ma mère poussa un soupir et se couvrit le visage des deux mains. Lorsqu’elle baissa ainsi la tête, j’aperçus les cheveux blancs qui apparaissaient à ses racines, bien trop visibles, et je détournai instinctivement le regard.

— Je te jure, tu vas me rendre folle ! marmonna-t-elle. D’abord, tu sèches les cours pendant que ta mère travaille dur pour subvenir à tes besoins, et ensuite, tu rentres à la maison et tu fais une petite sieste sans même faire tes devoirs ! Quel culot !

Je sentis le sang me monter à la tête.

— Quoi, tu crois que je te dois quelque chose juste parce que tu paies les factures ? demandai-je. C’est le comble. La dernière fois que j’ai vérifié, je n’avais pas demandé à naître.

Dès que ces mots franchirent mes lèvres, je compris que j’étais probablement allée trop loin. Mais il était trop tard pour revenir en arrière.

— C’est toi qui as eu un enfant que tu n’étais pas en mesure d’élever, poursuivis-je. Tu aurais peut-être dû réfléchir avant de te faire mettre enceinte !

Le visage de ma mère vira aussitôt au rouge écarlate.

— Espèce de gosse gâtée ! hurla-t-elle — l’un de ses surnoms préférés pour moi. Tu sais, je ne te l’ai pas dit, mais j’ai reçu un appel de l’école avant-hier aussi ! Ils m’ont dit que tu te comportais très mal en classe et que tu ne rendais aucun de tes devoirs ! Tu ne te rends pas compte que tu es au collège ?! Étudier et faire tes devoirs, c’est littéralement ton travail !

— Vraiment ? répondis-je. Eh bien, je ne me souviens pas avoir demandé ça.

— Mais enfin, toi… Écoute, je te dis ça pour ton bien ! Si tu n’as pas de bonnes notes maintenant, c’est toi qui en subiras les conséquences plus tard ! Et je te promets que tu n’aimeras pas ça !

— Ah oui ? Pour mon bien, hein… ? Tu parles. Tu veux juste que les gens ne pensent pas que tu es une mauvaise mère. Sans ça, tu t’en ficherais complètement si je mourais sans abri et seule.

— Quoi… Comment oses-tu parler ainsi à ta mère !

— Argh, tu veux bien te taire ?! C’est ma vie ! Je fais ce que je veux !

À peine ces mots eurent-ils franchi mes lèvres qu’une douleur fulgurante me traversa la joue. Ma mère venait de me gifler. En me frottant la joue, je me contentai de la fusiller du regard ; elle me rendit mon regard, telle une femme possédée.

— Tu n’es pas mon enfant ! hurla-t-elle à pleins poumons. Je ne me souviens pas avoir élevé une imbécile aussi insolente !

Pas son enfant ?

Bien sûr que non. Pourquoi aurait-elle voulu reconnaître comme sien le fruit d’une grossesse non désirée, celui qui l’avait privée des plus belles années de sa jeunesse ?

Cela faisait donc deux personnes qui auraient préféré que je ne naisse jamais.

Je sentis que j’allais craquer.

— Eh bien, tant mieux ! Parce que moi non plus, je ne te considère pas comme ma mère ! lui ai-je crié en retour. Si tu en as tellement marre de moi, alors pourquoi je ne partirais pas tout simplement ?! Qu’est-ce que t’en dis ?!

Sur ces mots, j’attrapai mon sac à dos et sortis en claquant la porte d’entrée.

— Bon… Je ferais mieux de trouver un endroit où dormir ce soir.

Je levai les yeux vers le ciel crépusculaire, teinté d’un rouge sang inquiétant, tandis que j’errais sans but sous la faible lueur des lampadaires, de plus en plus rares. Arrivée au parc de notre quartier, je fis demi-tour et me dirigeai vers la périphérie de la zone résidentielle.

Je savais que, si je suivais cette route, j’arriverais à une petite montagne — du moins, c’est ainsi que les gens d’ici aimaient l’appeler, alors qu’il s’agissait en réalité d’une grande colline boisée. Désireuse de me rendre quelque part où je pourrais être à l’écart des autres, j’avais décidé de m’y réfugier pour l’instant. Je savais qu’au pied de cette prétendue montagne se trouvait une falaise dénudée, au centre de laquelle s’ouvrait une vaste cavité, semblable à une grotte ou à un ancien puits de mine.

— L’ancien abri anti-aérien…

Je me souvenais encore de ce que ma mère m’avait raconté à ce sujet lorsque j’étais enfant.

Oui, ils l’ont creusé pendant la guerre pour que les gens puissent s’abriter des bombardements et tout ça… Mais ne pense même pas à y entrer, tu m’entends…? Pourquoi ? Parce qu’il est hanté par les fantômes de tous ces soldats morts, voilà pourquoi !

Cela avait suffi à me dissuader de m’en approcher à l’époque. Ce n’est qu’en grandissant que j’avais compris qu’il ne s’agissait sans doute que d’une vieille histoire destinée à empêcher les enfants d’aller s’y aventurer. J’étais presque au lycée désormais ; je savais bien que les fantômes n’existaient pas.

Cela resterait sans doute effrayant, mais je n’étais pas en position de faire la fine bouche.

Lorsque l’abri apparut enfin, je pris une profonde inspiration, puis m’en approchai lentement, pas à pas, le cœur serré. Bien que quelques lampadaires subsistassent encore à proximité, leur faible lueur ne dépassait pas le seuil de la grotte, et je me retrouvai face à une béance d’obscurité. J’avais beau plisser les yeux, il m’était impossible de distinguer quoi que ce soit à l’intérieur.

Encore quelques pas, et je me tins à l’entrée, tâchant d’ignorer les battements affolés de mon cœur tandis que je fixais ce noir d’encre. La profondeur de ces ténèbres me donnait la chair de poule, mais je me forçai à avancer et franchis le seuil d’un pas décidé, avant que le courage ne me manque.

Après tout, c’était le seul endroit que je connaissais où je pourrais passer la nuit à l’abri, sans craindre d’être vue.

Dès que je pénétrai à l’intérieur, mon champ de vision fut entièrement englouti par l’obscurité. Je me figeai, incapable de faire un pas de plus. Puis, comme pour chasser ma peur, je jetai mon sac à dos au sol et m’y affalai, résolue à passer la nuit ici.

C’est alors qu’un froid étrange remonta le long de mes jambes — bien trop intense pour une nuit d’été, même en juin. Je m’attendais à un peu de fraîcheur, mais pas à cela. Était-ce parce que le soleil n’avait pas réchauffé l’abri durant la journée ?

Ou peut-être était-ce parce que… Non. Non, ça ne peut pas être ça. Ce n’est qu’une vieille légende.

Ce n’était que mon imagination qui me donnait des frissons.

Saisie par le froid, je sortis mon survêtement de sport de mon sac. Je l’avais laissé dans mon casier depuis le printemps, et, par hasard, j’avais décidé de le ramener chez moi ce jour-là. Un sacré coup de chance, songeai-je, pour une nuit que je n’avais pas prévue dehors. J’enfilai la veste et le pantalon, puis m’allongeai sur la terre froide et dure, tentant en vain de trouver une position confortable.

Tout était plongé dans l’obscurité. Je ne voyais rien. Quelque chose — ou quelqu’un — aurait pu se tenir à quelques mètres de moi sans que je m’en aperçoive. Refusant d’affronter davantage ces ténèbres, je me tournai vers l’entrée et fermai doucement les yeux, espérant trouver le sommeil.

— … Hum ?

Je fus soudain réveillée par une sensation de picotement, ma peau nue frottant contre le sol rugueux. Pourtant, même les yeux ouverts, je ne distinguais toujours rien.

Étrange, pensai-je en me redressant, encore engourdie de sommeil. Il faisait toujours noir autour de moi, bien que j’eusse l’impression d’avoir dormi des heures durant. Était-ce encore la nuit ?

Je réalisai alors que ce picotement ne provenait pas simplement de la terre : en passant la main au sol, je sentis des graviers coupants. Mais qu’est-ce que c’est que ça ?  La veille, cela m’avait paru bien moins rocailleux. Avais-je été trop fatiguée et anxieuse pour m’en rendre compte ?

En tournant la tête, j’aperçus, plus loin dans l’abri, une fine ligne de lumière courant le long du sol.

Intriguée, je me levai et m’en approchai. Il s’agissait de la lumière du jour qui filtrait sous l’interstice d’une porte en bois.

J’étais certaine à quatre-vingt-dix-neuf pour cent qu’il n’y avait pas de porte lorsque j’étais entrée la veille. Qui avait bien pu en installer une pendant mon sommeil ? Et comment se faisait-il que je ne m’en fusse pas aperçue ? Cherchait-on à m’enfermer ici ?

Mon cœur fit un bond. Prise de panique, je me précipitai vers la porte et la poussai de toutes mes forces.

— Oh… Elle s’ouvre tout de suite, ai-je constaté. Ouf ! Dieu merci…

Poussant un long soupir de soulagement, je l’ouvris en grand — et, l’instant d’après, regrettai mon geste, lorsqu’une bouffée d’air chaud et humide me frappa de plein fouet.

— Beurk… Pourquoi fait-il si chaud… ? marmonnai-je en retirant ma veste de survêtement.

Bref… Et maintenant, qu’est-ce que je fais ?

Je n’avais toujours aucune envie de rentrer chez moi. Le mieux serait sans doute d’aller directement à l’école… même si j’aurais préféré pouvoir prendre une douche avant.

Attends, quelle heure est-il d’ailleurs ?

Je sortis mon téléphone pour vérifier. Si ma mère était déjà partie travailler, je pourrais peut-être rentrer discrètement.

— …Quoi ? Pas de réseau ?

C’était étrange. Pensant que la grotte en était la cause, je sortis à l’extérieur, mais, quelle que fût la distance que je prenais, mon téléphone ne captait aucun signal. Même en le redémarrant, rien n’y fit.

Déconcertée, je le rangeai et levai les yeux.

Et c’est alors que je le vis.

— Attends… Hein ?

À la vue du paysage, mes yeux faillirent sortir de leurs orbites.

— Où… Je suis où là ?

Je me frottai les yeux, incrédule.

Tout ce qui est censé être là a tout simplement… disparu.

Les maisons, les immeubles, les poteaux électriques, les routes, les feux… le parc, l’école, le commissariat… Tout. À leur place s’étendait un immense champ d’herbe verte.

— Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ?

Je restai figée, incapable de comprendre.

La ville entière avait-elle disparu pendant mon sommeil ?

Je me mis à avancer, titubante, à la recherche du moindre indice.

Après avoir marché un moment sur un chemin de terre, je finis par apercevoir des traces de civilisation. Pourtant, quelque chose clochait. En une fraction de seconde, je compris : tout était en bois. Les bâtiments, les poteaux, les panneaux, les clôtures, tout arborait une teinte brunâtre, vieillie.

Et surtout… je ne reconnaissais rien.

Ce n’était pas ma ville. C’était ailleurs.

Désorientée, je continuai d’avancer, sans but, espérant trouver un repère. Je marchai, encore et encore… jusqu’à ce que, soudain, ma gorge se desséchât brutalement.

À bien y réfléchir, je n’avais pas bu une seule goutte d’eau depuis que j’avais quitté l’école, la veille. Ce n’était pas bon, surtout sous une chaleur aussi étouffante. Je sentais les rayons du soleil frapper sans relâche ma peau nue ; je ne marchais que depuis peu, et j’étais déjà en sueur de la tête aux pieds. Ma tête commençait à tourner, elle aussi. Il fallait que je trouve quelque chose à boire, et vite.

Heureusement, j’avais encore mon portefeuille. Je pourrais donc acheter quelque chose dès que je trouverais un distributeur automatique ou le konbini le plus proche. Mais j’avais beau chercher autour de moi, il ne semblait y en avoir aucun dans les environs.

Mon Dieu, il fait tellement chaud…

Je sentais une migraine poindre, accompagnée d’une nausée sourde au creux de la poitrine. Le vertige était tel que j’avais l’impression d’être sur le point de vomir. Je portai donc une main à ma bouche tandis que je m’effondrais sur le bord de la route. La chaleur et l’humidité étaient si insupportables que j’avais du mal à respirer. Dans un coin de mon esprit embrumé, je sentis planer l’ombre de la mort.

Quelle vie ennuyeuse j’avais menée. Avais-je seulement fait quoi que ce soit d’amusant ou de nouveau au cours de ma brève existence ? Mais peut-être que mourir maintenant n’était pas si terrible, à bien y réfléchir. Ce n’était pas comme si j’avais de véritables perspectives d’avenir. Ma mère aussi serait sans doute reconnaissante d’être débarrassée de sa fille rebelle et ratée. Peut-être pourrait-elle enfin vivre pour elle-même.

J’enfouis mon visage entre mes genoux, au bord des larmes.

— Hé, toi là-bas… Ça va ?

Une voix, douce et fraîche comme une légère brise d’hiver, m’interpella.

Surprise, je relevai prudemment la tête.

Une silhouette sombre me dominait. Je ne pouvais toutefois en distinguer que les contours, car elle se découpait à contre-jour dans l’éclat du soleil d’été. À en juger par sa voix et sa carrure, je supposai qu’il s’agissait d’un jeune homme. Sans doute un peu plus âgé que moi, peut-être un étudiant.

Ma gorge était sèche et mon estomac noué ; je fus incapable de trouver les mots pour répondre. S’en apercevant, l’homme s’accroupit à côté de moi, comme pour mieux m’observer. Et maintenant qu’il ne se tenait plus face au soleil, je pus enfin distinguer son visage.

Attends… Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

Mes yeux s’écarquillèrent dès que je vis ce qu’il portait.

On aurait dit un vieil uniforme militaire, du genre que je n’avais vu que dans des manuels d’histoire. Tandis que je le fixais d’un air absent, me demandant où il avait bien pu se procurer une tenue aussi étrange, il tendit soudain la main et la posa sur mon front.

Ses doigts fins étaient frais contre ma peau brûlante.

— …Tu brûles, dit-il, une réelle inquiétude perceptible dans sa voix.

Il se baissa et attrapa quelque chose à sa ceinture.

— Tiens. Bois un peu d’eau.

Je regardai l’étrange récipient qu’il me tendait. Il semblait métallique, mais enveloppé dans une sorte de housse en toile. Je n’avais jamais rien vu de pareil. Pourtant, dès que j’entendis le mot « eau », mon esprit se vida entièrement. Faisant fi de toute prudence, je dévissai le bouchon, lui arrachai presque la gourde des mains et me mis à en avaler bruyamment le contenu.

Dieu merci. Malgré son apparence étrange, elle contenait bel et bien de l’eau. Je sentis aussitôt ma gorge desséchée reprendre vie.

Malheureusement, je m’étais montrée un peu trop précipitée. Une partie de l’eau passa de travers, et je faillis cracher mes poumons en essayant de la recracher.

— Doucement… Personne ne va te la prendre, dit l’homme en gloussant légèrement tout en me frottant doucement le dos. Elle est toute à toi, alors prends ton temps. Pas besoin de la descendre d’un trait.

Après avoir tout de même vidé presque toute la gourde, je levai les yeux vers lui.

— Merci…, dis-je. Je crois que tu viens de me sauver la vie…

— Tu te sens un peu mieux maintenant ? demanda-t-il en plissant les yeux dans un sourire bienveillant.

— Oh, oui… Beaucoup mieux.

— Bien. Bon, commençons par le commencement : il faut qu’on t’éloigne du soleil. Allons nous mettre à l’ombre sous cet arbre, d’accord ?

Il désigna, de l’autre côté de la route, un grand arbre aux feuilles d’un vert éclatant. Son ombre était large, et l’endroit paraissait vraiment beaucoup plus frais.

Tremblante, j’essayai de me relever.

— Ah !

Mais mes jambes étaient trop faibles et se dérobèrent sous moi. Je perdis l’équilibre et faillis retomber en arrière…

— Attention ! dit l’homme en se précipitant pour me soutenir.

— D-désolée… dis-je.

— Ce n’est pas grave. C’est plutôt moi qui aurais dû penser à t’offrir mon épaule dès le début ; bien sûr que tu ne tiendrais pas debout après t’être effondrée comme ça.

L’instant d’après, je sentis tout mon corps se soulever. Mes vertiges et ma nausée cédèrent aussitôt la place à la panique et à l’embarras. Mes joues s’embrasèrent tandis qu’il me soulevait comme une enfant, me berçant dans ses bras avant de traverser la rue sans effort, comme si je ne pesais rien.

— Ça te dérange de t’accrocher à moi ? demanda-t-il. C’est plus sûr comme ça.

Sans même réfléchir, je fis ce qu’il me demandait et passai les bras autour de son cou. Quelques instants plus tard, il me déposa doucement au pied de l’arbre, et je le remerciai d’un petit signe de tête. Ce simple geste suffit à me donner le tournis, et je commençai à voir des étoiles. C’était comme si j’étais anémiée.

— Une fois que tu te seras un peu remise, je t’emmènerai dans un endroit agréable et frais à l’intérieur, dit l’homme. Tu habites dans le coin ? Tu vas à quelle école ?

Il parcourut ma tenue du regard, comme s’il essayait de reconnaître mon uniforme. Mais, l’instant d’après, ses yeux s’écarquillèrent, comme s’il venait de remarquer quelque chose d’étrange. À en juger par son regard, il fixait ma jupe — ou plutôt la peau nue de mes cuisses qui dépassait dessous.

— Mais qu’est-ce que tu portes, au juste ? demanda-t-il. C’est censé être des sous-vêtements, ou quoi ? Je vois presque toute ta jambe !

Vraiment ? Je ne trouvais pourtant pas que l’ourlet de ma jupe fût particulièrement court. Quand j’étais debout, il descendait presque jusqu’aux genoux. Je ne comprenais pas ce qui semblait tant le surprendre.

— Où est ton monpe ? Quelqu’un te l’a volé ?

Monpe[1] ? Je ne reconnaissais ce terme que vaguement. N’est-ce pas, genre… ces pantalons de travail larges que les femmes portaient sur toutes ces photos en noir et blanc ?

Ne sachant trop quoi répondre, je me contentai de le fixer d’un air ahuri, jusqu’à ce qu’il détourne finalement les yeux, comme s’il venait de comprendre qu’il avait fait une supposition déplacée.

— Euh, excuse-moi… dit-il. Tu n’es pas obligée de m’expliquer si tu ne veux pas, bien sûr. Bref, euh… Ah oui, je crois que je ne me suis pas encore présenté, n’est-ce pas ? Je m’appelle Akira Sakuma.

— Akira Sakuma…, répétai-je, en laissant les syllabes s’attarder sur ma langue.

Akira déglutit péniblement, puis demanda :

— Ça te dérangerait de me dire ton nom aussi ?

— Oh, bien sûr…, répondis-je. C’est Yuri. Yuri Kano.

— Yuri, hein… C’est un très joli prénom.

Il me sourit. C’était un sourire doux et insouciant, auquel je ne pus m’empêcher de répondre, et pourtant, je n’étais généralement pas du genre à sourire.

— Comment te sens-tu maintenant ? demanda-t-il. Mieux, j’espère ?

— Oui, je pense que ça va aller, répondis-je.

Je ne comprenais pas. Même moi, je savais que j’étais une vraie grincheuse, et pourtant, lorsqu’il me parlait, il était si facile de se laisser emporter par son charme tranquille. C’était une sensation étrange, presque comme si j’étais devenue quelqu’un d’autre.

— Je suis content de l’entendre, dit-il, l’air sincèrement soulagé. Eh bien, alors… Allons t’installer dans un endroit un peu plus confortable, d’accord ?

Il se pencha pour me tendre la main. Son geste était si naturel que je la pris sans même hésiter, le laissant m’aider à me relever.

— Allons-y doucement, d’accord ? dit-il. Marche simplement à un rythme qui te semble confortable.

— D’accord, répondis-je.

Et c’est ainsi que je suivis dans la rue, sous le soleil éclatant de l’été, l’homme qui venait de me sauver la vie — ma jupe d’uniforme marin flottant dans la brise.

— Bonjour ? dit Akira en écartant les rideaux alors que nous franchissions le seuil. Tsuru-san, vous êtes là ?

Il m’avait conduite dans ce qui semblait être un restaurant installé au rez-de-chaussée d’une vieille maison de style japonais. Une petite enseigne, à l’extérieur, indiquait : « Cantine Tsuru-ya ».

Une femme d’une cinquantaine d’années sortit bientôt de la cuisine. Comme Akira, elle écarquilla les yeux dès qu’elle aperçut ma tenue. Elle portait un tablier blanc par-dessus un kimono et ressemblait trait pour trait à une mère de famille sortie d’un vieux drame historique.

Je balayai l’intérieur de la cantine du regard. La décoration était sobre, et l’endroit paraissait encore plus ancien que je ne l’avais d’abord imaginé. Mais tandis que je restais là, à regarder distraitement autour de moi, je sentis soudain la main d’Akira dans le creux de mon dos, m’invitant doucement à avancer.

— Voici Yuri, dit-il. Je l’ai trouvée effondrée au bord de la route, pas très loin d’ici. Ça vous dérangerait si elle et moi nous reposions ici un moment ?

— Oh là là… Ça va, ma chérie ? dit la femme — Tsuru, apparemment — en se précipitant vers moi. Je sais… Il fait terriblement chaud dehors, n’est-ce pas ? J’espère que tu n’as pas eu un coup de chaleur ou quelque chose comme ça.

Elle m’assit dans la pièce en tatami voisine et me servit de l’eau dans une tasse en céramique.

Je m’inclinai en acceptant avec gratitude, mais dès que je portai la tasse à mes lèvres et pris une gorgée, je me figeai sur place. L’eau était tiède, peut-être même légèrement plus chaude que la température ambiante. Pourquoi n’y avait-elle pas mis quelques glaçons ? me demandai-je. Mais on ne peut pas faire la fine bouche quand on est dans le besoin, alors je me tus et bus.

À bien y réfléchir, l’eau qu’Akira m’avait donnée dans sa gourde était elle aussi tiède — même si, sur le moment, j’avais été trop mal en point pour m’en apercevoir. D’ailleurs, ne m’avait-il pas promis de m’emmener dans un endroit agréable et frais ? Certes, il ne faisait pas aussi chaud ici qu’à l’extérieur, puisque nous n’étions plus en plein soleil, mais l’atmosphère demeurait étouffante et inconfortable. N’avaient-ils donc pas de climatisation ?

Je levai les yeux vers le plafond et inspectai les murs, mais n’aperçus aucun appareil. C’était peut-être ce qui me déconcertait le plus jusqu’à présent. Comment un établissement moderne, censé être fréquenté, pouvait-il ne pas être équipé de climatisation à notre époque ? Il devait bien y avoir au moins un ventilateur oscillant ou quelque chose dans le genre, pensai-je en balayant la pièce du regard.

Ah !

Là, dans un coin de la pièce en tatami, se trouvait un ventilateur électrique. Il paraissait toutefois très ancien, presque désuet. Même ses pales étaient en métal, et l’ensemble était recouvert d’une épaisse couche de poussière.

— Oh, ce vieux truc ? dit Tsuru, remarquant mon regard. Oui, il est tombé en panne il y a un bon moment, malheureusement… Il est complètement hors d’usage maintenant. Désolée, je sais que tu dois avoir terriblement chaud…

— Oh, non… Ce n’est pas grave…, répondis-je.

— Je crains que tu ne doives te contenter de ça.

Alors que je m’éventais le visage avec mes mains, Tsuru me tendit un éventail uchiwa orné d’un motif très rétro.

— Tiens, dit Akira en le lui prenant des mains. Laisse-moi m’en occuper.

— Oh, euh… D’accord… Merci beaucoup…, marmonnai-je.

Alors qu’il m’éventait avec l’uchiwa, je sentis peu à peu la fraîcheur apaiser la chaleur qui empourprait mes joues et mon cou.

— C’est vraiment dommage…, marmonna Tsuru d’un air distrait en me tendant une serviette humide pour essuyer mon front. Ça fait combien d’années maintenant qu’ils ont arrêté de fabriquer des ventilateurs électriques à usage domestique ? Je ne m’en souviens même plus.

Attends… Ils n’en fabriquent même plus ? Depuis quand ?

Cela me parut pour le moins douteux. Mais, à bien y réfléchir, nous utilisions le même ventilateur chez nous depuis plus de dix ans, et la plupart des foyers possédaient désormais la climatisation. Peut-être n’y avait-il plus assez de demande pour justifier la production de ventilateurs électriques, et je ne m’en étais tout simplement jamais rendu compte ?

— Oui, c’est vraiment dommage, dit Akira en hochant la tête. Je crois que ça fait trois ou quatre ans maintenant, peut-être ?

— Je pense que ça doit être ça…, dit Tsuru. Je me souviens avoir cherché partout pour en trouver un de rechange quand le mien est tombé en panne, et je n’en ai tout simplement trouvé nulle part. Il n’y a rien que je déteste plus que de mettre mes clients mal à l’aise, mais que voulez-vous y faire ?

— Pas grand-chose, surtout quand la production de munitions passe avant tout le reste.

Munitions ?  Ce mot ne m’était pas familier, alors je jetai un regard curieux vers Akira.

— Mais ne vous inquiétez pas, dit-il en souriant d’abord à moi, puis à Tsuru. La guerre sera bientôt finie, je vous le promets.

Son ton était rassurant, mais ses paroles ne l’étaient pas du tout.

Pardon, venait-il de dire « guerre » ? Je ne l’avais pas mal entendu, n’est-ce pas ?

J’essayai de comprendre cette affirmation farfelue.

Le Japon était-il en guerre en ce moment ? Certainement pas, n’est-ce pas ?

Je n’avais rien entendu de tel.

Pour être honnête, je ne me tenais au courant ni de la politique internationale ni de grand-chose d’autre. Je ne lisais jamais le journal, et ni ma mère ni mes amis à l’école ne parlaient de ce genre de sujets. Alors, même si le Japon s’était retrouvé impliqué dans une forme de conflit à l’étranger, il n’aurait peut-être pas été si surprenant que je l’ignore complètement.

Cela restait tout de même difficile à avaler, tout bien considéré.

— Attendez un peu, poursuivit Akira, tandis que je restais assise là, abasourdie. Une fois que mes camarades et moi serons prêts, nous frapperons leur marine là où ça fait mal. Nous porterons à la flotte ennemie un coup dévastateur dont elle ne pourra jamais se remettre, et elle n’aura d’autre choix que de se rendre… C’est la raison même pour laquelle je me suis engagé comme pilote kamikaze au départ.

Des soldats ? La flotte ennemie ? Un pilote kamikaze ?

Quels étaient ces mots que j’entendais ? J’avais l’impression d’avoir plongé directement dans les pages de mon manuel d’histoire. Mais l’expression d’Akira était on ne peut plus sérieuse et déterminée. Il était si sincère que je me sentais presque coupable d’être déconcertée plutôt que rassurée.

Je tournai mon regard vers Tsuru, qui lui souriait en retour.

— Je sais, dit-elle en hochant la tête. Je suis persuadée que tu vas y arriver.

— Vous pouvez en être sûre, dit Akira. Je ne vous décevrai pas. Je le jure sur ma vie, je vais personnellement couler un navire ennemi — pour Sa Majesté, pour l’Empire et pour tout son peuple. C’est pour ça que je me suis entraîné. C’est pour ça que je suis devenu pilote.

Il parlait lentement et avec assurance, comme s’il pesait chaque syllabe.

Mais je me sentais toujours complètement perdue et désorientée.

Même en supposant, juste un instant, qu’Akira fût réellement un pilote kamikaze, pourquoi semblait-il si calme, voire enthousiaste à ce sujet ? Je me souvenais de ce que le présentateur avait dit à leur sujet à la télévision hier : qu’ils étaient envoyés avec des avions remplis d’explosifs, et juste assez de carburant pour un aller simple. En d’autres termes, leur mission était de se suicider. Ils n’avaient d’autre but que de s’autodétruire, aucun espoir de survie. Comment pouvait-on parler de cela comme si c’était tout à fait normal, voire un honneur ?

Je ne comprenais pas. Mais peut-être que la question la plus pertinente était : où étais-je exactement à cet instant ? De toute évidence, je ne m’étais pas réveillée dans le monde que je connaissais. Il y avait bien trop de choses qui ne collaient tout simplement pas.

À ce moment-là, du coin de l’œil, j’aperçus un journal posé sur la table à côté de moi. Même d’un simple coup d’œil, je pouvais voir que la une était couverte d’une multitude de kanji difficiles que je ne reconnaissais pas. Je me baissai pour l’attraper et vérifiai la date.

10 JUIN, ANNÉE SHOWA 20

Je clignai des yeux plusieurs fois.

Quoi… ? Non, ce n’est pas possible…

L’année Showa 20… cela correspondait à 1945.

La dernière année de la Seconde Guerre mondiale.

Mais alors… cela ne signifiait-il pas que…

Étais-je en 1945 à cet instant précis ? Était-ce seulement possible ?

Une tempête de points d’interrogation tourbillonnait dans ma tête comme une violente tempête. Faisant de mon mieux pour ne pas paniquer, je reformulai la question dans ma tête :

Avais-je été renvoyée dans le passé d’une manière ou d’une autre ? Il y a soixante-dix ans ? Au Japon de l’époque de la Seconde Guerre mondiale ?

À cause d’une sorte de… phénomène de glissement temporel ?

Impossible…

Je refusais d’y croire. C’était complètement, absolument impossible.

J’essayai de me calmer et de réfléchir rationnellement.

En y réfléchissant d’un point de vue rationnel, il était impossible que j’aie réellement vécu un glissement temporel. Ce n’était qu’un trope pratique utilisé dans les histoires de science-fiction ou de fantasy pour rendre l’intrigue plus intéressante. C’était un produit de la fiction, pas de la réalité. Il n’y avait absolument aucune base scientifique permettant au voyage dans le temps de se produire réellement.

Mais je devais admettre que quelque chose comme ça pourrait largement expliquer toutes les choses bizarres que j’avais rencontrées depuis mon réveil ce matin. La ville entière qui avait disparu, l’absence d’infrastructures, les routes non goudronnées, les maisons en bois… Les vêtements étranges qu’Akira et Tsuru portaient… L’absence d’eau froide et de climatisation…

Je ne voulais pas y croire, mais tous les indices convergeaient vers l’impossible. À tous égards, il semblait que j’avais bel et bien voyagé dans le temps jusqu’au Japon de la Seconde Guerre mondiale. Au moment où j’acceptais cette idée… ma vision s’est brouillée et je me suis évanouie.

— …Ouah ! Yuri ?!

— Ça va, ma chérie ?!

Je sentis les mains robustes d’Akira agripper mes épaules pour me maintenir debout, mais il était déjà trop tard. La dernière chose que je vis avant de perdre connaissance fut la silhouette floue du visage inquiet de Tsuru, penchée vers moi.

— Ah, voilà… Tu te réveilles, ma chérie ?

Je sentis quelque chose de froid et d’humide sur mon front. Lorsque j’ouvris les yeux, j’aperçus le visage de Tsuru, qui me souriait. Quelques instants plus tard, je compris que je m’étais évanouie et m’efforçai de me redresser.

— Oh, non, non ! a dit Tsuru en me recouchant. Tu ne devrais pas essayer de bouger tout de suite.

Elle essuya la sueur de mon visage avec le même linge humide qu’elle avait posé sur mon front.

— Ça fait du bien, n’est-ce pas ? dit-elle. Je viens de puiser de l’eau fraîche pour toi au puits.

— Oh, merci… marmonnai-je. Vous n’aviez pas besoin de…

Même si j’étais reconnaissante, la simple idée de puiser de l’eau au puits ne faisait que me rappeler que je n’étais plus dans mon époque, et je dus plisser les yeux en signe de protestation pour m’empêcher de m’évanouir à nouveau.

— Comment tu t’appelles déjà, ma chérie ? demanda Tsuru. Yuri-chan, c’est ça ?

— Oui, c’est ça… répondis-je.

— Où habites-tu, Yuri-chan ? Je ne t’ai jamais vue par ici auparavant.

Bien sûr qu’elle ne m’avait jamais vue. Je venais d’un endroit très, très lointain.

Je n’avais aucun foyer où retourner à cette époque, aucun endroit où j’avais ma place.

Cette pensée fit monter les larmes aux yeux.

— Oh non… Qu’y a-t-il, ma chérie ? demanda Tsuru en me caressant doucement le dos. Attends, ne me dis pas… Tu viens de la ville voisine ? Tu as perdu ta maison lors du raid aérien il y a quelque temps ? Oh, ma pauvre petite…

Sa bienveillance me submergea, et je fondis en larmes.

— Tu sais, j’ai moi aussi perdu des proches lors de ces bombardements, dit-elle avec un soupir. Je suis juste contente que ma boutique ait survécu. Sinon, je ne sais même plus pourquoi je vivrais. Je suppose que tout malheur a son bon côté, n’est-ce pas ?

A-t-elle dit « Raid aérien » ? Est-ce que ça arrive encore ?

Même ici, si loin de tout ?

Elle donnait d’ailleurs l’impression que tout cela était très récent. Elle avait même dit avoir perdu des proches.

Dans quel monde infernal m’étais-je réveillée ce matin ?

Je ne voulais pas être ici. Je voulais rentrer chez moi. Dans ma propre maison, à mon propre rythme…

— … Je suis désolé pour tous ces ennuis, dis-je. Merci beaucoup pour votre hospitalité.

Je me levai et m’inclinai profondément devant Tsuru, puis me précipitai hors de la cantine avant qu’elle n’ait eu le temps de répondre.

En revenant sur mes pas, je parvins tant bien que mal à retrouver le chemin de l’abri anti-aérien. J’ouvris la porte à la volée et me précipitai à l’intérieur.

Mais rien ne se passa. Je n’avais pas été renvoyée dans mon monde.

— Non… Tu ne peux pas me faire ça ! criai-je. Laisse-moi rentrer ! Laisse-moi rentrer chez moi !

Au bord des larmes, je fouillai chaque recoin de l’étroit puits souterrain, rampant à quatre pattes, frappant les murs de mes mains, donnant des coups de pied au sol, désespérée de trouver une issue, quelle qu’elle fût. Il devait bien y avoir un moyen de sortir.

— …Pourquoi rien ne se passe ?

Quoi que je fasse, je ne parvenais à provoquer le moindre changement.

Je m’effondrai, vaincue, sur le sol recouvert de graviers coupants.

Attends un peu.

Lorsque j’avais compris pour la première fois que je me trouvais à une autre époque, c’était juste après mon réveil, n’est-ce pas ?

Peut-être que si je m’endormais à nouveau dans l’abri, je me réveillerais dans ma propre époque. C’était logique, non ?

Les larmes coulant sur mes joues, je m’allongeai par terre.

Je déteste ça… Je déteste ça… Je déteste ça… Laissez-moi sortir d’ici !

Mon esprit était si bouleversé qu’il m’était difficile de trouver le sommeil.

Mais, à force de pleurer à chaudes larmes, l’épuisement eut finalement raison de moi, et je sombrai malgré tout.

À mon réveil, j’étais toujours en 1945.

Je me remis donc à sangloter, puis me rendormis.

Cela ne changea rien.

Apparemment, il n’y avait aucun retour possible.

— J’ai tellement soif… Et je n’ai toujours rien mangé…

Je me relevai en titubant et sortis de l’abri. Je n’avais aucune idée de l’heure qu’il était ni du nombre de jours qui s’étaient écoulés pendant que j’étais enfermée là-dedans.

— Je suppose que je suis juste… coincée ici, alors…, marmonnai-je pour moi-même en titubant sans but sous le ciel bleu éclatant.

À ce moment-là, mes larmes s’étaient taries ; au moins, ma vision était redevenue claire.

Soudain, je me souvins que j’avais laissé mon sac à dos chez Tsuru. Me disant que je devais sans doute aller le récupérer avant toute chose, mes jambes tremblantes me portèrent d’elles-mêmes sur le chemin de terre, en direction de la cantine Tsuru-ya.

— Oh mon Dieu ! Yuri-chan !! s’écria Tsuru en se précipitant pour m’accueillir dès que je franchis le seuil. Où étais-tu passée ?! J’étais morte d’inquiétude !

— Hein ? dis-je. Vous… Vous l’étiez vraiment ?

Pourquoi s’inquiéterait-elle ainsi pour une inconnue comme moi ? Incapable de croire ses paroles sur parole, je me contentai de la fixer d’un air dubitatif, mais elle n’y prêta pas attention.

— Allez, entre ! Entre ! dit-elle en me poussant vers l’arrière. Mon Dieu, regarde comme tu es sale… Mais où as-tu dormi ? Il faut qu’on te lave !

Elle me conduisit dans l’arrière-cour, où se trouvait un grand bassin. Elle le remplit à ras bord d’eau, puis me fit signe d’y entrer.

— Allez ! dit-elle. Lave-toi, ma chérie.

— Hein… ? dis-je, perplexe. I-ici ? Avec… Avec de l’eau du tuyau ?

— Qu’est-ce qui se passe ? Tu ne t’es jamais baigné dans l’eau froide chez toi ? Allez, ne t’inquiète pas — c’est l’été, ça va être plutôt agréable, fais-moi confiance !

— Mais… On est dehors, quand même…

— On a peur des voyeurs, c’est ça ? Ne t’inquiète pas, cette clôture est là pour une bonne raison ! 

Tsuru semblait tout à fait sereine.

— Allez, vas-y ! Enlève ces vêtements sales !

— N-non, non, non ! Je suis désolée, je ne peux pas ! Je ne vais pas me mettre nue dehors !

Je secouai furieusement la tête de gauche à droite. Tsuru me regarda d’un air perplexe.

— Que veux-tu dire, ma chérie ? dit-elle. Tu n’as jamais pris de bain dans le jardin ?

— N-non ! Bien sûr que non ! répondis-je.

— Eh bien, tu dois venir d’une famille très aisée, alors… Bon, très bien. Dans ce cas, suis-moi, ma chérie.

Elle me ramena à l’intérieur, dans ce que je supposais être la cuisine.

Dans un coin de la pièce au sol en terre battue se dressait un grand monticule d’argile, sans doute l’un de ces anciens kamado, ces fourneaux à bois percé de deux ouvertures sur le dessus où reposaient respectivement une marmite et une bouilloire. À sa base s’ouvrait une cavité semblable à l’entrée d’une grotte, remplie de bois de chauffage.

— Tu peux te laver là-bas, dit Tsuru. Personne ne risque de te voir ici.

— Vous n’avez pas de vraie salle de bain, ou… ? demandai-je.

— Mais non, ma chérie… Ici, tout le monde va aux bains publics. Avoir une salle de bain chez soi est un luxe exorbitant. Mais ces derniers temps, même les bains publics ne peuvent pas ouvrir la plupart du temps, car ils ne trouvent plus de bois ni de charbon pour chauffer les bains. Parfois, on doit se passer de bain pendant quatre ou cinq jours d’affilée, mais ça va. On s’y est tous habitués maintenant.

Vous plaisantez… n’est-ce pas ?

J’en fus consternée. La simple idée de ne pas pouvoir prendre un bain tous les jours, surtout pendant un été aussi étouffant, me donnait des frissons.

Tandis que je restais là, bouche bée, Tsuru se mit au travail : elle sortit une bassine un peu plus petite et la remplit d’eau pour moi à l’aide d’une louche en bambou.

— Voilà, dit-elle. Je vais te chercher des vêtements de rechange.

Sur ces mots, elle me laissa seule dans la cuisine.

Bon… Je suppose que me rincer la sueur ici, c’est toujours mieux que rien.

Encore un peu anxieuse, je retirai mon uniforme scolaire couvert de saleté et me déshabillai entièrement, puis trempai un gant de toilette dans la bassine. Après l’avoir essoré, je commençai à m’essuyer.

— Oogh… C’est tellement froid…

Même en plein été, je trouvais très désagréable de me laver à l’eau froide.

Mais il semblait que je n’eusse pas le choix, et que je devais déjà m’estimer heureuse de pouvoir me laver, ne serait-ce qu’un peu.

Alors que je plongeais mes cheveux dans la bassine pour les rincer, j’entendis Tsuru m’appeler.

— Je vais juste laisser tes vêtements de rechange ici, d’accord ? dit-elle en passant la tête par l’embrasure de la porte.

Tout mon corps se raidit, troublée à l’idée d’être vue complètement nue. Voyant cela, Tsuru laissa échapper un petit rire étouffé.

— Qu’y a-t-il, ma chère ? dit-elle. Il n’y a pas de quoi être gênée. Nous sommes toutes les deux des femmes, n’est-ce pas ?

— E-eh bien, oui, mais… ai-je bégayé.

— Mais tu es tellement maigre…

Elle s’approcha et m’attrapa par le haut du bras.

— Oh, ma chère… ton biceps est plus fin que mon poignet ! Si ta famille avait les moyens de s’offrir une maison avec une salle de bain, elle ne devait sûrement pas avoir de mal à subvenir à ses besoins alimentaires. Tu dois prendre ton alimentation plus au sérieux, ma chère ! Mets un peu de chair sur ces os ! Le luxe est peut-être l’ennemi, mais ça ne veut pas dire que tu dois être complètement émaciée ! Une fois que tu auras fini de te laver, viens à la cantine. Je te préparerai quelque chose.

Sur ces mots, elle se précipita dehors avant même que je puisse placer un mot.

Une fois que j’eus fini de m’essuyer, j’enfilai les vêtements propres que Tsuru avait préparés pour moi, soigneusement pliés en pile près de la porte. Je n’étais pas particulièrement ravie de constater qu’elle m’avait choisi un monpe. C’était au moins cent fois plus ringard que mon pantalon de sport d’uniforme rouge vif. En plus de cela, elle m’avait donné un kimono à porter par-dessus, et je ne savais pas vraiment comment m’y prendre.

Je fis de mon mieux, cependant, puis me dirigeai vers la cantine.

— Mais, Yuri-chan ! s’exclama Tsuru. Tu es censée l’enrouler dans l’autre sens !

— Oh, d’accord…, répondis-je. Ouais, j’avais bien une petite idée…

Tsuru me lança un regard interrogateur. Elle trouvait manifestement assez étrange que je ne sache même pas mettre correctement un kimono.

— Tu sais, j’ai été un peu surprise de te voir porter un uniforme de style marin et une jupe à notre époque, dit-elle. De nos jours, tout le monde porte des monpe.

— Ouais, je l’avais bien remarqué, ha ha ha… répondis-je en riant nerveusement pour détendre l’atmosphère.

— Bon, assieds-toi ! Mange !

Sur la table, Tsuru avait disposé un bol de soupe miso fumante, une généreuse portion de patates douces bouillies, un peu de poisson en conserve mijoté dans une sauce soja sucrée, ainsi qu’un riz d’une étrange couleur brunâtre.

L’aspect général me rebuta quelque peu, mais comme je n’avais rien mangé depuis plus d’une journée, mon estomac ne put s’empêcher de gargouiller bruyamment à la vue de ce repas chaud.

— P…pardonnez mon manque de manières… dis-je, le visage rouge vif.

Tsuru éclata d’un rire chaleureux.

— Pas besoin de t’excuser, ma chère ! dit-elle. Allez, dépêche-toi de manger avant que ça refroidisse ! Ça n’a pas l’air de grand-chose, je sais, mais je te promets que tout est délicieux. Je n’ai pas ouvert ma propre cantine pour rien !

— Non, ça a l’air délicieux…, dis-je timidement. Merci beaucoup.

C’étaient sans doute les mots de gratitude les plus purs et les plus sincères que j’eusse jamais prononcés de ma vie.

Je commençai par prendre une gorgée de soupe miso. Le goût du miso était un peu léger, mais celui des légumes imprégnait vraiment le bouillon. C’était une soupe douce et réconfortante.

— C’est tellement bon…

Le poisson mijoté et les patates douces étaient eux aussi délicieux et nourrissants. La seule chose que je n’avais pas encore goûtée était cet étrange riz brunâtre. Lorsqu’elle me surprit à le fixer, Tsuru s’empressa de m’expliquer.

— C’est du riz à l’orge, ma chérie, dit-elle. Tu n’en as jamais mangé ?

— Oh, non…, répondis-je. Je ne peux pas dire que j’en ai déjà mangé…

— Eh bien, eh bien… Ta famille devait vraiment être aisée. Le riz blanc coûte si cher de nos jours, tu vois. C’est assez difficile à trouver. La plupart des gens doivent le mélanger avec de l’orge, du millet ou d’autres céréales pour le faire durer plus longtemps.

Le riz à l’orge avait certes une saveur et une texture différentes de celles auxquelles j’étais habituée, mais il était en réalité plutôt bon. Même les épaisses tranches de daikon mariné, que je supposais surtout là pour remplir l’estomac, avaient une saveur simple et délicieuse.

— Merci… C’était délicieux, dis-je en m’inclinant devant Tsuru tandis que je posais mes baguettes.

— De rien, ma chérie, répondit-elle avec un sourire rassurant. Au fait, Yuri-chan… Je me disais…

— Oui ?

— Si tu n’as nulle part où aller, que dirais-tu de travailler pour moi ici, à la cantine ?

— …Pardon ?

Je la regardai en clignant des yeux.

— Il y a un aérodrome militaire non loin d’ici, expliqua-t-elle. On dirait qu’il est devenu une base d’opérations assez importante ces derniers temps, avec de plus en plus de soldats qui y sont stationnés chaque jour. Ce sont mes principaux clients, mais j’ai de plus en plus de mal à tout gérer seule. Alors, si tu as besoin d’un endroit où loger et que cela ne te dérange pas de travailler pour gagner ta vie, un peu d’aide par ici ne serait certainement pas de refus.

Même une ingrate comme moi pouvait comprendre à quel point l’offre de Tsuru était attentionnée.

Elle croyait que j’avais perdu ma maison et ma famille lors d’un raid aérien, et me disait qu’elle acceptait de m’accueillir et de me laisser vivre avec elle. Elle devait savoir que je me sentirais probablement obligée de refuser une proposition aussi généreuse si elle était faite sans contrepartie, alors elle la présentait plutôt comme une offre d’emploi.

Je sentis une douce chaleur envahir peu à peu mon cœur.

Agrippant le tissu défraîchi de mon monpe, je m’inclinai devant elle aussi bas que possible

— …J’adorerais, dis-je. Merci beaucoup.

— Je suis ravie de l’entendre… dit Tsuru. Tu seras d’une grande aide.

Quelle femme bienveillante. Elle accueillait une inconnue croisée par hasard dans la rue et lui offrait un endroit où se sentir chez elle, sans même savoir si elle lui serait vraiment utile. Sans elle, je serais sans doute morte de faim, sans abri, dans les rues de ce monde inconnu en l’espace de quelques jours.

Bien sûr, ce n’était pas seulement elle que je devais remercier.

Akira m’avait sauvé la vie, lui aussi.

J’espérais avoir l’occasion de le revoir.

Je devais encore le remercier comme il se devait pour ce qu’il avait fait.

[1] Monpe : pantalon de travail traditionnel japonais, ample, resserré aux chevilles et noué à la taille, porté surtout par les femmes (notamment dans les campagnes).

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