I WISH – CHAPITRE 1 PARTIE 2

Début d’été (2)

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Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
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Une colline où fleurissent des lys

Quelques jours s’étaient écoulés depuis que j’avais commencé à vivre chez Tsuru.

Le sentiment de désorientation que j’avais éprouvé après m’être retrouvée transportée dans une autre époque commençait peu à peu à s’estomper. À mesure que mes émotions s’apaisaient, j’avais l’impression de pouvoir observer le monde qui m’entourait avec davantage de clarté et d’objectivité.

Ce regard plus attentif s’étendait aussi à la clientèle principale de la cantine, composée surtout d’ouvriers qui habitaient assez loin et faisaient la navette pour venir travailler ici, dans des filiales ou des usines sidérurgiques. Ils venaient tous manger chez Tsuru pendant leur pause déjeuner. Pratiquement aucun habitant du coin ne fréquentait la cantine ; ils n’en avaient ni les moyens ni l’envie. Pour l’essentiel, seuls ceux qui pouvaient s’offrir le luxe relatif de manger à l’extérieur en franchissaient la porte.

Et encore, bien qu’il s’agît d’une cantine, on n’y servait même pas de riz blanc, denrée apparemment difficile à trouver de nos jours. À la place, les plats principaux se composaient surtout d’udon, d’ignames bouillies, de pommes de terre salées, de maïs grillé ou encore de pain à la farine de soja.

Les accompagnements n’étaient guère plus raffinés : on pouvait choisir entre du daikon bouilli aux carottes, de petits poissons blancs tout maigres, ou des légumes mijotés assaisonnés d’une sorte de mystérieux substitut de sauce soja (mystère que j’avais bien trop peur d’approfondir).

À part cela, on pouvait commander des légumes marinés, mais c’était à peu près tout. À la place du riz, on servait une bouillie très liquide, où flottaient seulement quelques grains, garnie de feuilles de daikon et de morceaux de tiges d’igname pour donner l’impression que le plat était plus consistant.

C’était sans aucun doute une nourriture de pauvres. Je ne pouvais imaginer que quiconque pût tirer d’un tel repas suffisamment de nutriments pour trouver l’énergie de tenir toute une journée de travail épuisante.

Ah, ce que je donnerais pour un bol de bon, bon riz blanc en ce moment… Ou un peu de viande… Ou des œufs… Ou de la glace…

Telles étaient mes pensées tandis que je me tuais à la tâche, jour après jour. Par-dessus tout, je ne voulais pas que Tsuru regrettât sa décision de m’avoir laissée rester chez elle. Je me levais tôt pour aller puiser de l’eau au puits commun de la place du village, remplissais le lourd seau à ras bord, puis faisais de mon mieux pour ne pas en renverser en le transportant à deux mains. Ensuite, j’allais chez le marchand de glace pour en acheter et la mettre dans la glacière de la cantine, où nous conservions le poisson cru. À vrai dire, cela ressemblait moins à un réfrigérateur qu’à une de ces glacières de voyage : une simple grande caisse en bois remplie de glace, qu’il fallait remplacer régulièrement à mesure qu’elle fondait lentement.

Cela me fit réaliser à quel point nous avions de la chance d’avoir des réfrigérateurs modernes, sans parler des aspirateurs et des machines à laver. Dans ce monde, il fallait faire tout le ménage avec un balai, une pelle et un chiffon, et toute la lessive avec une planche à laver et une bassine. Même les tâches les plus élémentaires prenaient alors des proportions herculéennes. Comment les gens trouvaient-ils encore l’énergie de faire quoi que ce fût d’autre après cela ?

Une fois que j’avais fini d’aider Tsuru à la maison, il était temps de prendre mon service à la cantine. Mon travail n’était pas trop difficile : je devais simplement prendre les commandes des clients et apporter les plats depuis la cuisine une fois que Tsuru avait fini de les préparer. Pourtant, j’avais malgré tout l’impression d’être sans cesse sur des charbons ardents. Je m’efforçais désespérément de ne causer aucun problème dans ce monde qui m’était encore si peu familier, si bien que j’étais toujours épuisée à la fermeture. Tsuru, que Dieu la bénisse, m’avait dit que j’étais libre de me détendre ensuite.

Mais après tout ce qu’elle avait fait pour moi, je ne voulais pas me sentir, ne serait-ce qu’un peu, comme une profiteuse. Alors je l’aidais aussi pour toutes les tâches du soir, jusqu’à ce que mes jambes fussent si douloureuses et fatiguées qu’elles menaçassent de se dérober sous moi lorsque venait enfin l’heure d’aller me coucher.

— Tiens, Yuri-chan, me dit Tsuru en m’appelant par derrière, tandis que je jetais un regard épuisé par la fenêtre, un après-midi. Celui-ci est prêt à partir.

— Oh, d’accord ! dis-je, tirée aussitôt de ma rêverie. J’arrive de suite !

Je me précipitai dans la cuisine et pris l’assiette de daikon mariné. Mais, alors que je l’apportais au client, j’aperçus quelqu’un passer derrière les rideaux suspendus à l’entrée.

— Bonjour, bienvenue…

Je commençai à les saluer, mais m’interrompis brusquement.

— Oh, salut !

— Bonjour… Attends, tu ne serais pas…

Devant moi se tenait un petit groupe de jeunes hommes — et parmi eux se trouvait nul autre qu’Akira Sakuma, celui qui était venu à mon secours lorsque je m’étais effondrée au bord de la route.

— Euh… Je suis très contente de te revoir, dis-je maladroitement. Merci beaucoup pour ton aide l’autre jour.

Tenant toujours le plateau de nourriture à deux mains, je m’inclinai devant lui du mieux que je pus. À ma grande surprise, Akira posa sa main sur ma tête baissée.

— Je suis content de voir que tu vas mieux, dit-il. Tu donnes un coup de main ici, à la cantine ?

— Oui, répondis-je. Tsuru-san a eu la gentillesse de m’offrir un endroit où loger.

— Hé, c’est super. Désolé de ne pas avoir pu rester jusqu’à ton réveil l’autre jour. J’avais des affaires à régler à la base. Quand je suis revenu, tu étais déjà partie. Je me suis pas mal inquiété pour toi.

Je repensai à ce jour-là, au moment où je m’étais évanouie après avoir compris que j’avais peut-être été renvoyée dans le passé. À mon réveil, j’avais à peine remarqué qu’il était parti. À vrai dire, j’étais surtout désespérée de retourner au plus vite à l’abri anti-aérien pour voir si je pouvais regagner mon époque.

— Enfin, je suppose que « affaires » n’est pas tout à fait exact, reprit Akira. En réalité, je suis simplement retourné à la base pour récupérer ça.

Il plongea la main dans la poche de son uniforme militaire et en sortit quelque chose.

— Tiens. Tends-moi la main.

Je posai le plateau à côté de moi, puis tendis les deux mains devant moi. Akira déposa alors quelques petits objets dans mes paumes. C’étaient de minuscules cubes enveloppés dans du papier, pas plus gros que des gommes.

— Ce sont des rations de campagne, dit-il avec un sourire. Rien que pour toi.

— Hein ? … Pardon, qu’est-ce que c’est ? demandai-je.

— Oh, c’est vrai. Tu ne connais sans doute pas le jargon militaire…

Il baissa la voix et m’expliqua à mi-voix :

— Bon, ne le dis à personne… mais en fait, ce sont des caramels.

— Quoi ? Des caramels ? m’écriai-je.

Il posa un doigt sur ses lèvres pour me faire signe de baisser d’un ton. Prise de panique, je couvris ma bouche. J’avais l’impression d’avoir prononcé un mot de trahison qui aurait pu me valoir la potence si la mauvaise personne l’avait entendu. Cela dit, j’étais surprise qu’ils eussent même des caramels dans un monde où le simple riz blanc était considéré comme une denrée précieuse. Je fixai les petits objets dans ma main.

— De nos jours, seuls les militaires ont accès à ce genre de friandises, expliqua Akira avec un sourire. Mais à en juger par la façon dont tu t’es évanouie l’autre jour, je pense que tu as davantage besoin de calories que moi.

— Quoi… ? Tu es sûr ?

— Absolument. Pour être honnête avec toi, dès que tu t’es évanouie ce jour-là, je me suis levé et j’ai couru aussi vite que possible jusqu’à la caserne pour aller les chercher. Mais tu étais déjà partie quand je suis revenu. Tu m’as fait une sacrée frayeur, alors je suis content d’avoir enfin l’occasion de te les donner.

Akira avait déposé trois caramels dans mes mains. Apparemment, il s’était donné beaucoup de mal pour récupérer une partie de ses précieuses provisions militaires afin de me les offrir.

— Je ne sais pas quoi dire…, murmurai-je. Merci beaucoup.

Touchée par cette attention inattendue, je baissai la tête et le remerciai une nouvelle fois. Ce n’est qu’après l’avoir relevée que je remarquai que les autres hommes en uniforme qui étaient entrés avec Akira me regardaient désormais avec curiosité. Je supposai qu’ils étaient eux aussi soldats, probablement en poste à la même base que lui.

— Hé, elle est mignonne, dit l’un d’eux. Depuis quand tu as embauché une nouvelle égérie, Tsuru-san ?

— Bon sang, Sakuma… Depuis combien de temps tu nous la caches ? dit un autre. Tu essayais de passer à l’action avant qu’on ait notre chance, hein ?

— Hé, petite demoiselle ! Tu veux aussi un peu de mes chocolats ? lança un troisième.

— J’ai des biscuits, si tu en veux ! ajouta un quatrième.

Ces hommes grands et costauds se rassemblèrent tous autour de moi et se mirent à me tendre d’autres friandises, les empilant les unes après les autres dans mes mains ouvertes.

— Hé, allez, les gars ! Ne l’entourez pas comme ça ! lança Akira en les repoussant. Désolé pour eux, Yuri… Ils sont inoffensifs, je te le promets.

Même après s’être assis à table, les militaires continuèrent toutefois à me bombarder de toutes sortes de questions.

— Alors, tu t’appelles Yuri-chan, hein ? demanda l’un d’eux. Tu as quel âge ?

— Quatorze ans, répondis-je.

— Ouah, si jeune… Tu vas dans quelle école ?

— Oh, euh…

Je ne savais pas vraiment quoi répondre.

— Allons, voyons, intervint Akira, venant une nouvelle fois à mon secours. Laissons cette pauvre fille tranquille et commandons simplement notre repas, d’accord ?

Soulagée, je pris leurs commandes et retournai en cuisine.

— On dirait que tu es très populaire auprès des clients, Yuri-chan, dit Tsuru.

— Oh, je vous en prie… répondis-je. Je n’ai rien fait de spécial, vraiment.

— Difficile de croire que ma petite boutique ait enfin trouvé son égérie comme ça !

Tsuru semblait très amusée par tout cela.

Je gardai un œil sur la table des soldats par la suite, captant de loin des bribes de leur conversation. Il semblait qu’ils fussent effectivement tous en poste à la base voisine dont Tsuru m’avait parlé.

J’avais toujours eu en tête l’image de militaires un peu plus âgés, mais ceux-là n’étaient que des garçons à la fin de l’adolescence ou au début de la vingtaine, tout au plus. D’après Tsuru, ce groupe venait assez souvent manger à la cantine, soit après l’entraînement, soit pendant ses jours de congé.

— Bon sang, ça tombe à pic !

— Je ne sais pas comment vous faites, Tsuru-san…

— Ça a exactement le même goût que ce que ma mère préparait !

— Eh bien, quand on y pense, Tsuru-san est un peu comme une deuxième mère pour nous.

Tsuru les observait depuis la cuisine, un sourire chaleureux illuminant son visage tandis qu’ils engloutissaient sa cuisine avec ferveur et enthousiasme. Une fois qu’ils eurent fini de manger, elle sortit dans la salle et bavarda un moment avec eux. Personnellement, j’étais épuisée, si bien que je ne participai pas à la conversation. Je préférai m’asseoir dans un coin de la cantine et laisser mon esprit vagabonder un peu. Mais, peu après, Akira s’en aperçut et quitta sa chaise pour venir voir ce qui n’allait pas.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Yuri ? demanda-t-il. Tu as l’air un peu déprimée.

— Hein ?! m’écriai-je, surprise.

— Tu n’as pas l’air en forme non plus. Tu te sens toujours mal ?

Je secouai la tête. Akira s’accroupit à ma hauteur et me sourit.

— Bon, on dirait que l’affluence de midi est passée. Tu n’auras donc probablement plus de clients avant un moment. Et si on sortait prendre un peu l’air ?

Il m’entraîna hors de la cantine par la main avant même que j’eusse le temps de lui répondre. Tandis que nous franchissions les rideaux, je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule et vis Tsuru qui me faisait signe de la main, m’autorisant apparemment à faire l’école buissonnière.

Il y avait pas mal de monde dans les rues. Partout où je posais les yeux, je voyais des gens vêtus de kimonos, de monpe ou de maillots de corps sales et en lambeaux. De chaque côté de la route s’alignaient de vieilles maisons en bois qui semblaient toutes prêtes à s’effondrer d’un moment à l’autre. Ici, dans les rues, il était tout simplement impossible d’ignorer la terrible réalité : j’étais piégée dans un monde très différent du mien, incapable de rentrer chez moi.

M’entendant pousser un soupir découragé, Akira pencha la tête avec curiosité et me regarda. Il ne dit pourtant rien. Il continua simplement à marcher.

Mais où m’emmenait-il donc ? Le temps que je comprenne que quelque chose se passait, nous nous étions déjà éloignés du centre-ville et de toute son agitation.

Nous marchions désormais sur un sentier frais et ombragé qui serpentait à travers les bois voisins, entourés de toutes parts par la végétation estivale luxuriante. Finalement, le sentier commença à monter en pente douce. Apparemment, nous nous dirigions vers le sommet d’une colline.

Akira, qui avait pris la tête et marchait quelques mètres devant moi, se retourna soudain et m’adressa un sourire détendu.

— Ça va, Yuri ? demanda-t-il.

— Oh, oui… répondis-je. Ça va très bien, mais…

— Ne t’inquiète pas. On y est presque.

La pente s’aplanit ; nous approchions du plateau. La végétation dense de part et d’autre du sentier commença à s’éclaircir, et je pus mieux distinguer les alentours. Lorsque je levai les yeux, j’aperçus un ciel bleu éclatant percer à travers la canopée d’un vert vif. J’eus l’impression que c’était la première fois depuis longtemps que je levais réellement les yeux pour admirer le ciel.

— Yuri, dit Akira. Par ici.

Je baissai de nouveau les yeux et le vis me faire signe. Je courus jusqu’à l’endroit où il se tenait, à quelques pas devant moi.

— Alors ? dit-il en tournant la tête et en écartant les bras. Regarde.

Je suivis son regard… et n’en crus pas mes yeux.

— Oh mon Dieu ! m’écriai-je, incapable de contenir mon émerveillement.

Au sommet de la colline s’étendait un immense champ de fleurs. Il devait y avoir des milliers et des milliers de lys, qui recouvraient presque chaque centimètre carré du sommet rocheux, leurs pétales blancs scintillant de mille feux sous le soleil éclatant de l’été.

— C’est incroyable… ! m’écriai-je. Je n’ai jamais rien vu de tel !

Je n’avais vu des lys que dans les vitrines des fleuristes ou dans des bouquets, jamais à l’état sauvage, et certainement jamais en si grand nombre. Un parfum d’une douceur presque étouffante flottait dans l’air, nous enveloppant tout entiers. Voulant les voir de plus près, je courus vers le champ de fleurs. Elles étaient si charmantes, avec leurs pétales lisses et élégants, leurs feuilles d’un vert profond, parcourues de nervures vivifiantes, et leurs tiges droites et fines, dressées vers le ciel.

— C’est tellement beau… murmurai-je. Je n’en crois pas mes yeux…

Tandis que je restais là, fascinée, j’entendis un petit rire derrière moi.

— Ça te plaît ? demanda Akira.

M’avait-il amenée ici parce qu’il pensait que cela me remonterait le moral ? Parce qu’il s’inquiétait pour moi ? Avait-il choisi cet endroit parce que mon prénom signifiait « lys » en japonais ? Je me tournai pour le regarder. Il se tenait à quelques centimètres de moi, me souriant.

— Je crois que c’est la première fois que je te vois sourire, dit-il. Je suis content que ça te plaise. Je suppose que ça valait vraiment la peine de te traîner jusqu’ici, après tout.

Son visage était si proche du mien que je reculai instinctivement. Le remarquant, Akira laissa échapper un petit rire gêné.

— Oh, désolé, dit-il. C’était un peu embarrassant, n’est-ce pas ? J’ai une petite sœur à peu près de ton âge, alors c’est peut-être à cause de ça. Elle et moi étions très proches.

— …Étiez ? demandai-je.

— Oui. Je ne l’ai pas vue depuis des années. Elle vit toujours avec nos parents, dans ma ville natale.

À ce moment-là, Akira proposa que nous nous asseyions pour discuter un moment. J’acquiesçai, et nous trouvâmes une petite clairière au milieu des lys où nous nous installâmes côte à côte. En lui jetant un coup d’œil, je distinguai le profil d’Akira, illuminé par le soleil éclatant de l’été, son expression aussi douce et radieuse qu’un corps céleste tandis qu’il levait les yeux vers le ciel.

Il était vraiment très beau, maintenant que je pouvais mieux le regarder. Ses sourcils étaient nets et bien dessinés, et il avait de parfaites paupières doubles. L’arête de son nez était droite, ses lèvres fines s’incurvaient en un sourire doux et enfantin. Sa peau hâlée était claire et lisse, sans la moindre imperfection. Ses larges épaules, ses bras musclés et son torse lui donnaient un air très masculin et robuste, malgré sa silhouette globalement mince. Les garçons de ma classe, au collège, avaient certainement du pain sur la planche.

Ce ne fut qu’à cet instant que je réalisai soudain, avec un temps de retard, qu’Akira était déjà un homme adulte, et donc bien plus âgé que moi. Cette pensée me mit en réalité assez mal à l’aise. Quand je repensais au fait qu’il m’avait portée dans ses bras après que je m’étais effondrée par cette chaude journée d’été, je pouvais à peine supporter de croiser son regard. Surtout après avoir compris autre chose : je ne m’étais pas lavée depuis des jours.

Mon Dieu, qu’est-ce que je n’aurais pas donné pour un bon bain. J’étais peut-être bien plus jeune que lui, mais je devais tout de même tenir compte de ma dignité de femme.

— Quelque chose ne va pas, Yuri ? demanda Akira, tournant soudain son regard vers moi.

— Euh, non ! répondis-je, le cœur battant la chamade. Je faisais juste, euh…

Déconcertée et prise au dépourvu, je ne parvins même pas à croire les mots qui sortirent ensuite de ma bouche :

— Je pensais juste à quel point tu es beau.

Les yeux d’Akira s’écarquillèrent, ce qui était compréhensible.

Ce ne fut qu’en voyant son expression perplexe que je retrouvai mon bon sens et pris pleinement conscience de ce que je venais de dire, tandis que mon visage rougissait de honte. À quoi pensais-je, pour laisser échapper une pensée pareille ? Alors que je restais là, rongée par le regret, j’entendis Akira étouffer un petit rire. Je levai les yeux et le vis se couvrir la bouche, faisant de son mieux pour ne pas rire.

— Tu trouves ? dit-il. Personnellement, je ne vois pas ça, mais merci de me le dire. Je dois admettre, cependant, que je n’ai pas l’habitude que les femmes soient aussi audacieuses et directes. Tu es une fille intéressante, Yuri, ça, c’est sûr.

— …Désolée, dis-je.

— Quoi, de m’avoir fait un compliment ? Pas besoin de t’excuser, idiote.

Une fois que nous nous fûmes un peu calmés tous les deux, Akira commença à m’en dire davantage sur lui. Tandis qu’il me racontait l’histoire de sa vie de sa voix douce habituelle, je me blottis contre mes genoux au milieu des lys et l’écoutai attentivement.

La ville natale d’Akira se trouvait quelque part loin au nord. En hiver, une épaisse couche de neige recouvrait tout le paysage pendant des mois. Sa mère et son père étaient encore en vie, et il avait deux frères et sœurs : un petit frère et une petite sœur, tous deux de plusieurs années ses cadets. Il avait quitté sa ville natale pour poursuivre des études supérieures et vivait seul à Tokyo lorsqu’il avait reçu cette lettre fatidique l’informant qu’il était appelé sous les drapeaux. De là, il avait suivi une formation de pilote dans une base militaire du Kantô, avant d’être finalement transféré à celle où il était actuellement en poste.

— Attends, dis-je. Tu es donc étudiant à l’université ?

— Exact, répondit Akira en hochant la tête.

— Quel âge as-tu ?

— Je viens d’avoir vingt ans cette année.

Ce fut un choc. Akira semblait tellement plus calme et plus mûr que les garçons de vingt ans ne l’étaient généralement à mon époque. Quand j’en imaginais un, je me représentais plutôt le genre de fêtard décontracté qui sortait boire avec ses amis tous les week-ends ou s’affairait à organiser une grande fête pour sa cérémonie de passage à l’âge adulte. Je devais toutefois reconnaître que je ne connaissais personne de ce genre personnellement. Tout ce que je savais des étudiants venait de ce que j’avais vu à la télévision.

— Quel âge a ta petite sœur ? demandai-je.

— Elle vient d’avoir quatorze ans, répondit-il.

— Ouah, alors elle a le même âge que moi… Hum. Ça veut donc dire que tu as six ans de plus que moi, Sakuma-san…

— … Hé, tu pourrais me rendre un service ?

Il leva la main comme pour m’interrompre. Je me tus, me demandant si j’avais dit quelque chose d’inapproprié.

— Est-ce que tu pourrais, euh… commença-t-il. Est-ce que tu pourrais éviter de m’appeler « Sakuma-san » ?

— Hein ?

— Je ne sais pas, ça me semble juste un peu… bizarrement formel, venant de toi. C’est peut-être parce que tu as presque le même âge que ma petite sœur ? Je ne sais pas trop…

Il laissa échapper un petit rire gêné et penaud.

— … Comment devrais-je t’appeler, alors ? demandai-je.

— Juste par mon prénom, ça ira.

— Alors… Akira-san ?

— Juste Akira.

— Pas de titre honorifique ?

— Non, pas de titre honorifique. Ça me semble plus naturel.

— Tu es sûr ? Bon, d’accord, alors… Akira.

Lorsque je répétai son nom, il sourit largement.

— Ma sœur est une femme à forte personnalité, tout comme toi, expliqua-t-il. Elle m’appelait toujours par mon prénom, elle aussi, jamais par un surnom ni quoi que ce soit du genre. Ça me rend presque nostalgique de t’entendre m’appeler Akira, aussi étrange que cela puisse paraître…

J’étais heureuse d’avoir l’honneur de l’appeler par son prénom. Cela me donnait l’impression que la distance entre nous s’était un peu réduite, comme si nous n’étions plus de simples connaissances. Et pourtant, en même temps, j’avais des sentiments mitigés face à la façon dont il semblait tant me comparer à sa petite sœur. Je ne voulais pas être simplement un substitut d’elle à ses yeux.

Sur le chemin du retour depuis la colline aux lys, nous croisâmes un groupe de filles à peu près de mon âge qui marchaient dans la rue. Elles avaient toutes les cheveux coupés au carré ou tressés, et portaient toutes des monpe, qui semblaient bel et bien être le vêtement le plus courant chez les femmes à cette époque. Mis à part leur tenue, j’aurais facilement pu les prendre pour un groupe de collégiennes de mon époque. Je suppose que certaines choses ne changent jamais, pensai-je en écoutant leur conversation animée lorsqu’elles passèrent devant nous.

— C’était trop drôle, non ? dit l’une d’elles. Quand Tanaka-sensei…

— Je sais ! l’interrompit une autre. Quand il écrivait au tableau, et…

En entendant les mots « sensei » et « tableau noir », je ne pus m’empêcher d’éprouver une certaine nostalgie.

— Bon sang, ça me manque d’aller à l’école…, marmonnai-je.

— Moi aussi, dit Akira. Je suppose que ton école a été touchée par un ordre de mobilisation ?

— Euh… Pardon, un ordre quoi ? Je ne sais pas ce que c’est…, dis-je en penchant la tête.

— Attends, quoi ?!

Les yeux d’Akira s’écarquillèrent.

— Tu ne sais pas ? Tu as vécu dans une grotte pendant toute cette guerre ou quoi ?

— Euh, en quelque sorte… Ah ha ha…

J’essayai d’en rire. Akira me lança un bref regard soupçonneux avant de m’expliquer.

Apparemment, l’idée de base était que, en raison de la pénurie de main-d’œuvre dans des secteurs cruciaux comme l’agriculture et les usines d’armement pendant la guerre, des élèves dès l’âge de douze ans, venus de tout le pays, étaient mobilisés et retirés de leurs écoles pour fournir une main-d’œuvre d’urgence. Comme tous les hommes valides étaient appelés sous les drapeaux et envoyés au front, il ne restait tout simplement plus assez de bras pour entretenir les infrastructures essentielles du Japon. On faisait donc appel aux femmes et aux enfants pour prendre le relais. Au début, il ne s’agissait que d’une mesure provisoire, appliquée par intermittence sur de courtes périodes, mais à mesure que la guerre avançait, de nombreuses écoles avaient complètement annulé leur programme habituel et faisaient pointer les élèves chaque jour dans les usines locales.

— Ma sœur m’a envoyé une lettre il y a quelque temps, dans laquelle elle disait qu’elle voulait juste retourner à l’école pour poursuivre ses études. Alors je suppose qu’elles ont été mobilisées, elles aussi…, dit Akira en regardant au loin. Je parie que tu ressens probablement la même chose, hein ?

Je dus y réfléchir un instant.

J’avais toujours détesté l’école — les cours, les révisions, les devoirs.

Devoir me lever tôt et m’y traîner, quel que fût le temps. Devoir participer à des activités de groupe. Être confinée à un minuscule pupitre toute la journée, jusqu’au coucher du soleil.

Et pourtant, lorsque je repensais à cette époque aujourd’hui, je ne pouvais m’empêcher de la regretter. Après tout, je me réveillais bien plus tôt dans ce monde que je n’avais jamais dû le faire dans le mien.

Devoir me retenir de m’assoupir en cours était la preuve que j’avais en réalité eu la belle vie.

En somme, si j’avais eu le luxe de passer toute la journée assise dans une salle à écouter des cours ennuyeux, c’était uniquement parce que le monde était en paix et que je n’avais aucun travail pénible à accomplir pour mon pays.

Les filles que nous venions de croiser rentraient probablement d’une usine militaire où elles travaillaient depuis l’aube, et où elles n’avaient sans doute pas le droit de s’asseoir un seul instant en dehors de leur pause déjeuner.

— Oui… C’est vrai, répondis-je en acquiesçant. C’est assez drôle, en fait… Je n’avais jamais réalisé à quel point j’avais de la chance de pouvoir aller à l’école, d’apprendre des choses et de parler à mes amis, jusqu’à ce que tout cela me soit enlevé… Je suppose qu’on ne comprend vraiment ce qu’on possède qu’une fois qu’on l’a perdu.

Je baissai la tête et regardai mes pieds tandis que nous continuions à marcher.

Le bout de mes chaussures était couvert de terre à cause de notre petite randonnée improvisée.

— …Tu pourras y retourner bien assez tôt, dit Akira en posant sa main sur ma tête.

Je levai les yeux vers lui, sans bien comprendre ce qu’il voulait dire par là.

Mais il continua simplement à regarder droit devant lui, dans la rue, l’air déterminé et résolu.

— Une fois que nous aurons vaincu les Américains, tout reviendra à la normale. Toi, moi, ma petite sœur… Nous pourrons tous retourner à l’école. Enfin, peut-être pas moi, si mon unité est envoyée au combat. Mais c’est un avenir pour lequel je suis prêt à donner ma vie.

Ce ne fut qu’à cet instant que je me souvins enfin de ce qu’il avait dit auparavant : il était pilote kamikaze. Était-il vraiment prêt à se sacrifier ainsi ? Prêt à piloter un avion rempli d’explosifs contre un navire ennemi ? Prêt à se faire exploser comme un kamikaze ?

Je ne comprenais pas. Cela n’avait absolument aucun sens pour moi.

— …Mais ce n’est pas un peu stupide, quand même ? dis-je. Je veux dire, pourquoi devrais-tu — ou n’importe qui d’autre — faire une chose pareille ? Pourquoi déclencher une guerre, pour commencer, si l’on n’a pas les moyens de la mener jusqu’au bout sans sacrifier son propre peuple ?

Je ne réalisai ce que je venais de dire qu’une fois les mots sortis de ma bouche. Espérant ne pas avoir touché un point sensible, je jetai un coup d’œil à Akira pour jauger son expression. Après un bref moment d’incrédulité, les yeux écarquillés, son visage se détendit en un sourire doux, mais légèrement amer.

— …Tu as probablement raison, dit-il d’une voix sombre. Si l’on considère la situation objectivement, alors oui, je pense que déclencher cette guerre était une énorme erreur. Combien de vies ont déjà été perdues, combien de souffrances ont été causées… Sans parler du nombre de personnes privées de leur liberté…

Je ne pouvais qu’imaginer combien d’amis, de camarades et de connaissances il avait déjà perdus au cours de la guerre. Sans doute pas un petit nombre.

— …Mais quoi qu’il en soit, poursuivit-il, nous devons quand même finir ce que nous avons commencé. Si nous perdons maintenant, après nous être enfoncés si profondément dans ce bourbier, le Japon tel que nous le connaissons s’effondrera, et notre nation sera plongée dans les jours les plus sombres de toute son histoire. Les vainqueurs occuperont nos terres, s’empareront de nos biens comme de notre liberté… Ils feront des soldats comme moi des prisonniers de guerre et transformeront des civils innocents en esclaves, ou pire encore… Ce sont ces pensées-là qui m’effraient le plus, surtout quand je pense à ce que cela pourrait signifier pour ma famille, ou pour des gens comme toi et Tsuru-san. C’est exactement pour cela que nous devons sortir victorieux, et que mes camarades soldats et moi sommes prêts à donner notre vie : afin qu’un avenir aussi horrible ne puisse jamais se réaliser.

Son ton était calme et posé, sans la moindre hésitation. Dans sa voix, je sentais une conviction inébranlable, si forte, si pure, que rien ni personne ne semblait pouvoir entamer sa détermination. Je voyais bien qu’il ne se contentait pas de répéter les paroles de ses supérieurs, ni la propagande militaire. C’était clairement une conclusion à laquelle il était parvenu lui-même après mûre réflexion. Il avait accepté son destin.

Mais pour moi, tout cela était si tragique que cela me rendait… furieuse. Bouillonnante de rage, même.

— …Écoute-toi parler, dis-je d’une voix si basse et si furieuse que je peinais à croire qu’elle sortît de ma propre bouche. Alors ça ne te dérange vraiment pas du tout d’être envoyé à la mort, c’est ça ? Combien de vies penses-tu vraiment sauver en sacrifiant la tienne ? Et d’ailleurs, qu’est-ce qui rend ces vies plus précieuses que la tienne ? Tu ne vois pas à quel point ça semble ridicule ?

Akira fronça les sourcils, ne sachant manifestement pas comment répondre à ma tirade inattendue.

— …Écoute, je comprends ce que tu veux dire, finit-il par dire. Je n’essaie pas de prétendre que c’est justifié, ou juste, ou quoi que ce soit de ce genre. C’est simplement la triste réalité dans laquelle nous vivons. Les pouvoirs en place ont décidé que c’était notre seul espoir de renverser le cours de la guerre en notre faveur. Je l’ai accepté.

Il passa doucement ses doigts dans mes cheveux, me massant le cuir chevelu comme un père cherchant à apaiser un nourrisson qui pleurniche. Son attitude paternaliste ne fit que m’énerver davantage.

— Très bien ! criai-je en m’enfuyant dans la rue. Vas-y, meurs alors !

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