SotDH T12 – CHAPITRE 1 PARTIE 2

La Distordue (2)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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C’était le soir.

Une jeune femme portant un grand masque blanc interpella un enfant sur le chemin du retour de l’école.

— Est-ce que je suis jolie ?

La femme portait un masque, mais elle avait malgré tout un visage bien dessiné et une peau claire, alors l’enfant répondit :

— Oui.

Alors la femme retira son masque et demanda :

— Même maintenant ?

Des cicatrices lui fendaient la bouche jusqu’aux oreilles.

 

Il s’agit sans doute de l’une des légendes urbaines les plus célèbres, devenue largement connue autour de l’année cinquante-quatre de l’ère Shôwa (1979). Son caractère particulièrement effrayant fut même considéré un temps comme un problème de société.

Si l’on répondait que la Femme à la bouche fendue était toujours jolie après qu’elle avait retiré son masque, elle disait alors : « Je vais te rendre pareil que moi », puis elle fendait les coins de la bouche de la personne avant soit de la tuer, soit de la suivre jusqu’à ce qu’elle soit à un pas de chez elle avant de la tuer. Si l’on répondait au contraire qu’elle n’était pas jolie, elle entrait dans une rage folle et découpait la personne sur place.

Quelle que soit la réponse, elle menait à la mort, ce qui faisait de la Femme à la bouche fendue l’une des légendes urbaines les plus meurtrières. Toutefois, selon les régions et les générations, il existait des différences dans le récit qui permettaient parfois d’y survivre.

La structure générale restait la même, mais certaines variantes permettaient de survivre en répondant de la bonne manière, d’autres faisaient qu’elle ne tuait pas du tout, et ainsi de suite.

Elle portait soit un manteau rouge, soit un blanc, et maniait soit une faucille, soit des ciseaux, soit un couteau de cuisine. Elle était fortement associée au chiffre trois. On disait par exemple qu’elle faisait partie de trois sœurs, qu’elle apparaissait dans des lieux dont le nom contenait le chiffre trois, et ainsi de suite.

Bien qu’elle soit devenue populaire durant l’ère Shôwa, la Femme à la bouche fendue est une légende urbaine dont on parle encore aujourd’hui. La longue histoire de ce récit lui a laissé le temps de se transformer, donnant naissance à de nombreuses variantes de Femmes à la bouche fendue. Des rumeurs à son sujet apparurent même en Corée en 2004, où elle conservait toujours sa célèbre réplique : « Est-ce que je suis jolie ? »

Malgré les innombrables variantes de son histoire, une chose ne changeait jamais : la Femme à la bouche fendue posait toujours des questions. C’était une légende urbaine qui errait dans la nuit à la recherche de quelqu’un qui lui répondrait.

Autrement dit, elle était une entité du questionnement, non du meurtre.

La femme retira le masque qui couvrait son visage, arrachant un petit cri à Miyaka. Des entailles s’étendaient des coins de sa bouche jusqu’à ses deux oreilles.

Est-ce que je suis jolie ?

Au moment où Miyaka accepta l’existence réelle de la Femme à la bouche fendue, elle prit la fuite. Ce ne fut pas une décision consciente. Son esprit était paralysé par la peur, et son corps avait simplement bougé de lui-même. Elle avait fait partie du club de basket pendant ses trois années de collège et était convaincue de pouvoir distancer n’importe quel poursuivant ordinaire.

Mais, dans la légende urbaine, la Femme à la bouche fendue était censée pouvoir courir cent mètres en trois secondes et rattraper puis tuer ceux qui s’enfuyaient sans répondre à ses questions.

Fuir était la pire chose que Miyaka pouvait faire. Elle démarra rapidement, mais la Femme à la bouche fendue fut derrière elle presque aussitôt.

Hihihi… Ah ah ah !

Miyaka poussa un cri en voyant l’horrible monstre fondre rapidement sur elle. Elle trébucha alors et s’effondra au sol en roulant. Peut-être avait-elle trébuché parce qu’elle ne s’était pas échauffée, ou peut-être était-ce simplement la peur. Quoi qu’il en soit, ses jambes tremblaient tellement qu’elle était incapable de se relever.

Elle vit le ciel nocturne et la lune juste au-dessus d’elle, puis une faucille levée bien haute. Sa lame était éclairée par les lampadaires, révélant à quel point elle était émoussée. Elle était couverte de rouille, probablement formée par du sang qui n’avait jamais été nettoyé. Elle aussi deviendrait de la rouille sur cette lame, comprit Miyaka. Elle serait découpée en morceaux et périrait, connaissant le même sort que ceux de la légende urbaine.

La Femme à la bouche fendue afficha un sourire déformé. Elle devait être en train de se moquer d’elle. Miyaka n’avait pas besoin de se demander pourquoi.

— A…Ah…

La vue de Miyaka rampant pour s’éloigner devait amuser la Femme à la bouche fendue. Ses efforts dérisoires rendaient la scène encore plus plaisante. L’agitation d’une proie ne faisait qu’attiser l’orgueil du chasseur. Mais ce chasseur finit par se lasser de jouer, et l’approche lente de la Femme à la bouche fendue se transforma soudain en bond.

Miyaka allait mourir. Elle en était certaine. Mais à cet instant, un sac plastique rempli heurta le visage de la Femme à la bouche fendue venu de nulle part.

— …Hein ?

Miyaka resta stupéfaite devant ce qui venait de se produire.

Des bonbons au lait et de la cire pour cheveux se répandirent hors du sac plastique, comme si quelqu’un revenait tout juste de la pharmacie. Le sac devait être assez lourd, mais la Femme à la bouche fendue semblait indemne.

  • Miyaka-chan, ça va ?!

Une voix familière l’appela avant d’accourir jusqu’à elle. C’était Azusaya Kaoru, l’amie qu’elle cherchait depuis plusieurs jours.

Miyaka fut folle de joie en voyant Kaoru saine et sauve, mais, en même temps, elle se demanda pourquoi elle était là. Plus important encore, elle devait aussi lui dire de s’enfuir. Trop de pensées lui vinrent à l’esprit d’un seul coup, au point qu’elle ne sut pas comment réagir.

Toute son attention était tournée vers Kaoru, qui courait droit vers elle. C’est pour cela que Miyaka ne remarqua pas le visage sans expression de la Femme à la bouche fendue se tordre de rage ni la faucille s’abattre vers sa tête.

Cling.

Le son aigu du métal résonna.

— …Hein ?

Et la faucille ne l’atteignit jamais.

Le monde n’était pas assez bienveillant pour permettre que des coïncidences aussi commodes se produisent. Miyaka le savait parfaitement. C’était pour cela qu’elle avait désespérément tenté de fuir. Elle avait trébuché alors qu’on la poursuivait, mais la Femme à la bouche fendue n’avait pas attaqué immédiatement afin de savourer la vue de Miyaka rampant au sol. Puis le sac de courses avait été lancé et lui avait offert un peu de temps supplémentaire. Au total, la vie de Miyaka avait été prolongée trois fois, juste assez longtemps pour permettre à cet homme d’arriver.

— Cela doit être une sorte de destin.

Après avoir arrêté l’attaque de la Femme à la bouche fendue avec une lame, il poussa un soupir chargé d’émotion et murmura quelque chose à propos du fait d’être arrivé à temps pour une fois.

— J’imagine que c’est le devoir d’un gardien de prêtresse du sanctuaire de protéger l’Itsukihime.

Tout cela était trop soudain pour que Miyaka puisse le comprendre. Un homme était apparu de nulle part. Elle se souvenait vaguement de lui comme de celui qui avait visité le sanctuaire quelque temps auparavant. Il l’avait marquée à cause de la larme qu’il avait versée.

Peu à peu, elle commença à comprendre la situation dans laquelle elle se trouvait. La Femme à la bouche fendue avait tenté de la tuer, et cet homme l’en avait empêchée. Il semblait n’avoir que l’âge d’un lycéen, et pourtant il maniait un sabre contre un monstre pareil. Comprendre la situation ne l’aida pas vraiment. Elle restait incapable de saisir ce qui se passait.

— Miyaka-chan, par ici !

— H…hein ? Kaoru… ?

L’homme et la Femme à la bouche fendue se fixaient l’un l’autre, la lame de sa faucille et celle de son sabre bloquées l’une contre l’autre. Kaoru profita de l’occasion pour s’approcher et attraper le bras de Miyaka afin de la relever de force. Ses gestes manquaient d’urgence et semblaient presque enfantins, mais cela eut pour effet de calmer Miyaka, qui parvint à reprendre son souffle et à faire bouger ses jambes de nouveau.

L’homme jeta un regard dans leur direction, comme pour leur presser de partir rapidement. Les jambes de Miyaka tremblaient encore, mais elle réussit à s’éloigner avec Kaoru.

Un sifflement fendit l’air. Après avoir confirmé que les deux filles étaient en sécurité, l’homme passa soudain à l’attaque. Il était semblable à une tempête, enchaînant des coups mortels les uns après les autres. La Femme à la bouche fendue encaissa ses assauts avec sa faucille.

Agh !

— J’avais entendu dire que tu pouvais courir cent mètres en trois secondes, mais il semblerait que tu saches aussi te battre un peu.

De manière incroyable, l’avantage bascula rapidement en faveur de l’homme.

La Femme à la bouche fendue était censée être une entité d’un danger absolu, contre laquelle il était impossible de fuir ou de lutter, quoi qu’on fasse. Du moins, c’était ce que racontait la légende urbaine à son sujet, mais l’homme qui l’affrontait n’était même pas essoufflé. Le monstre qui chassait les humains était désormais devenu celui qu’on chassait.

— Dieu merci. Je suis tellement contente que tu sois saine et sauve, Miyaka-chan.

— Kaoru… Le sac de tout à l’heure, c’était toi ?

— Yep. J’ai acheté plein de trucs auxquels la Femme à la bouche fendue est vulnérable. Ils n’avaient pas les bonbons durs qu’elle est censée aimer, alors j’ai juste pris les plus chers qu’ils avaient. Et je ne sais pas vraiment ce qu’est la pommade, mais je me suis dit que tout ce qui sert à fixer les cheveux ferait l’affaire.

— Ça fait un peu improvisé… Non, attends, ce n’est pas ça le plus important.

Kaoru, qui avait disparu depuis plusieurs jours, se tenait là parfaitement indemne. Miyaka se sentit un peu exaspérée de voir son amie plaisanter comme si son absence n’avait pas été un problème, mais elle était surtout heureuse de voir qu’elle allait bien. Un profond soulagement se répandit en elle. Maintenant qu’elle était plus calme, elle pouvait réfléchir plus clairement qu’auparavant.

Kaoru avait dit qu’elle avait acheté des objets auxquels la Femme à la bouche fendue était vulnérable. Cela signifiait qu’elle connaissait l’existence de la Femme à la bouche fendue et qu’elle avait, dans une certaine mesure, prévu que Miyaka serait attaquée par elle. Tout cela paraissait assez étrange, compte tenu du caractère habituellement enfantin de Kaoru. Miyaka ne pouvait s’empêcher de la fixer et de se poser des questions, mais Kaoru ne remarqua pas le trouble évident qui l’habitait et se contenta d’afficher un air perplexe.

— Il y a un problème, Miyaka-chan ?

— Euh… oui. C’est qui, lui ? Et comment tu savais ce qui allait arriver ?

— Hein ?

— Comment tu savais que la Femme à la bouche fendue allait m’attaquer ? Tu es venue pour me sauver, pas vrai ?

Il fallut quelques explications supplémentaires, mais Kaoru finit par comprendre ce que Miyaka voulait dire et afficha un grand sourire. Même alors que l’homme combattait encore la Femme à la bouche fendue, elle paraissait totalement détendue.

— Euh… ce n’est pas vraiment ça, je crois ? Je ne sais pas trop comment l’expliquer. Moi aussi, j’ai été sauvée… par Kadono-kun.

Elle regarda de nouveau le combat acharné qui se poursuivait.

Depuis tout ce temps, l’homme leur tournait le dos. Peu importe à quel point ses mouvements étaient imprévisibles, il restait toujours entre elles et la Femme à la bouche fendue afin qu’aucun mal ne leur soit fait.

Il ne semblait pas plus âgé qu’elles, mais il dégageait une telle fiabilité que Miyaka comprenait comment Kaoru pouvait rester aussi calme.

 

***

 

Après s’être séparée de Miyaka et Yachie, Kaoru avait croisé une femme vêtue d’un manteau blanc. La femme avait de longs cheveux en désordre et des yeux étirés comme ceux d’un chat. Elle tenait une faucille à la main et portait un grand masque couvrant sa bouche.

Est-ce que je suis jolie ? demanda la femme en respirant lourdement.

Cette seule question suffit à Kaoru pour deviner son identité. Même si l’histoire de la Femme à la bouche fendue avait connu son apogée durant l’ère Shôwa, elle restait une légende urbaine célèbre dont on parlait encore aujourd’hui.

Au début, Kaoru n’était pas certaine que la Femme à la bouche fendue existât réellement, mais elle choisit malgré tout de ne prendre aucun risque. Elle ne répondit pas à la femme et s’enfuit vers un endroit bien éclairé où il y avait habituellement du monde et dont le nom ne contenait pas le chiffre trois.

Elle ne pouvait ni rentrer chez elle ni aller à l’école, car un membre de sa famille ou un ami risquait d’être blessé, et elle avait laissé tomber son téléphone en courant, si bien qu’elle ne pouvait contacter personne. Elle n’avait pas le temps de regarder derrière elle pendant sa fuite, mais elle entendait toujours la respiration rauque de la femme qui la poursuivait.

C’est ainsi qu’elle devint une personne disparue. Cependant, à partir du deuxième jour, sa situation changea. Elle errait dans la rue commerçante la nuit, en essayant d’éviter les gens qu’elle connaissait, lorsqu’une télévision installée dans un magasin se mit à diffuser quelque chose.

C’était l’émission spéciale NNN, la légende urbaine qui annonçait les personnes qui mourraient le lendemain. Malgré son caractère dérangeant, personne d’autre ne lui accorda le moindre regard, ce qui lui fit immédiatement comprendre qu’il s’agissait d’un phénomène surnaturel.

L’émission annonçait qu’elle et son amie Miyaka mourraient le lendemain. Elle se dit que ce serait probablement la Femme à la bouche fendue qui la tuerait, mais cela lui donna aussi une idée : si l’émission spéciale NNN prédisait qu’elle mourrait demain, cela ne signifiait-il pas qu’elle ne pouvait pas mourir avant ?

Ce n’était qu’une façon bien trop optimiste de voir les choses, mais elle ne pouvait pas rester sans rien faire maintenant que son amie Miyaka était en danger.

Elle prit les quelques économies qu’elle avait mises de côté avec son argent de poche et loua une chambre dans un karaoké pour y passer la nuit. Elle avait été plus épuisée qu’elle ne le pensait et se réveilla alors qu’il faisait déjà soir avant de repartir. Mais elle recroisa la Femme à la bouche fendue plus vite qu’elle ne l’avait imaginé, avant même d’avoir pu entrer en contact avec Miyaka ou quelqu’un d’autre qu’elle connaissait.

Est-ce que je suis jolie ?

Cette fois encore, Kaoru ne répondit pas à la question de la Femme à la bouche fendue, non pas volontairement, mais parce que la peur l’avait complètement paralysée. Si elle répondait oui, alors la Femme à la bouche fendue lui fendrait les coins de la bouche pour les rendre identiques aux siens avant de la tuer. Si elle répondait non, elle serait tout de même tuée.

Mais même si elle ne répondait pas, l’issue serait la même, d’après ce qu’elle savait de cette légende urbaine.

Elle était condamnée quoi qu’elle fasse. La Femme à la bouche fendue retira son masque, révélant un sourire déchiré écœurant, puis leva sa faucille.

Kaoru tremblait de peur. Mais, par un heureux hasard, la Femme à la bouche fendue avait d’autres préoccupations. Elle ne s’en était pas prise à Kaoru intentionnellement, mais par hasard alors qu’elle fuyait autre chose. Elle ne l’avait interrogée que par nature, puis s’était enfuie dès que son poursuivant était apparu dans son champ de vision. Ce poursuivant était un homme nommé Kadono Jinya. Il la poursuivait un long tachi à la main, jeta un regard à Kaoru, puis resta un instant figé.

— …Asagao ?

— Hein ? Quoi ?

— …Non, ce n’est rien. J’ai juste été un peu surpris parce que vous ressemblez beaucoup à une ancienne connaissance à moi.

La Kaoru actuelle restait une personne différente de la nymphe céleste à la pomme d’amour qu’il avait connue, mais elle prit ses paroles au pied de la lettre.

Elle trouva son sauveur un peu étrange, mais elle lui était malgré tout reconnaissante et inclina la tête devant lui.

— Je n’essayais pas de vous sauver. Je chassais simplement la Femme à la bouche fendue, dit-il.

En lui posant davantage de questions, elle apprit que chasser les esprits était son métier. Il avait enfin retrouvé la Femme à la bouche fendue lorsqu’elle lui avait échappé et s’était enfuie grâce à sa vitesse anormale. Il l’avait poursuivie et avait fini par sauver Kaoru par pure coïncidence.

— Asag… Euh, oui. Je suis Kadono Jinya. Désolé, mais ça vous dérangerait de me dire votre nom ?

— Oh, pardon. Je m’appelle Azusaya Kaoru. Vu qu’on a à peu près le même âge, ça te dirait d’enlever les formalités, Kadono-kun ?

— Bien sûr. Enchanté, Azusaya.

Juste après s’être présentés l’un à l’autre, Kaoru le supplia :

— Je sais que c’est beaucoup demander alors qu’on vient juste de se rencontrer, mais j’ai besoin que tu m’aides à sauver mon amie !

Elle se méfiait un peu de cette personne qui prétendait combattre les esprits, mais la sécurité de son amie passait avant tout. Elle était même prête à se prosterner et à le supplier si nécessaire, mais, à sa grande surprise, il répondit comme si ce n’était rien :

— D’accord. Ça ne me dérange pas.

Le lendemain arriva, et la Femme à la bouche fendue apparut exactement comme ils s’y attendaient.

En travaillant ensemble, ils réussirent à sauver Miyaka de justesse.

 

 

***

 

Après que Kaoru lui eut raconté tout ce qui s’était passé jusque-là, Miyaka poussa un léger soupir avant de demander :

— Pourquoi tu n’es pas simplement rentrée chez toi ?

— J’étais encore poursuivie par la Femme à la bouche fendue et je ne savais pas s’il risquait d’arriver quelque chose de mauvais si je rentrais chez moi ou à l’école. Pareil pour le fait de contacter qui que ce soit. Désolée !

Dans les vieilles histoires de fantômes, il arrivait souvent que des personnes poursuivies par le surnaturel répandent involontairement le malheur autour d’elles en entrant en contact avec d’autres gens, et cela aurait effectivement posé problème si la Femme à la bouche fendue était réapparue chez elle ou à l’école. Peut-être que Kaoru avait pris les bonnes décisions, finalement.

— Je vois…

— Je suis vraiment désolée, quand même. Je le pense. Tu as dû t’inquiéter pour moi.

— Bien sûr que je me suis inquiétée, idiote ! Mais je suis contente que tu sois saine et sauve.

Miyaka ne parvenait pas à se mettre en colère. Elle était simplement heureuse de revoir son amie. Avec un sourire gêné, elle serra Kaoru étroitement dans ses bras. Kaoru fut surprise par cette étreinte soudaine, mais elle ne résista pas et rendit son étreinte à Miyaka pour lui faire comprendre qu’elle était tout aussi heureuse de la revoir.

Giiiiiiiii !

La voix stridente de la Femme à la bouche fendue coupa court à cet instant sentimental. Un coup de Jinya avait tailladé la poitrine du monstre, déchirant sa chair. Il n’atteignit toutefois pas l’os, car elle parvint à se défendre partiellement avec sa faucille et recula.

— Hé, Miyaka-chan. On devrait peut-être reculer encore un peu ?

— Oui…

Les deux filles s’éloignèrent un peu plus. Elles ne pouvaient que regarder, incapables d’aider, tandis que Jinya combattait pour les protéger.

Sa force était incroyable. Il ne se contentait pas de tenir tête à la Femme à la bouche fendue avec un simple sabre, il était en train de gagner. Le combat avait été en sa faveur depuis le début. Même pour les yeux inexpérimentés des deux filles, il était clair qu’il ne lui manquait plus qu’un seul mouvement pour mettre fin au combat.

Mais il se retenait de porter ce dernier coup décisif.

Miyaka se demanda pourquoi, mais la question fut bientôt oubliée lorsque la silhouette de la Femme à la bouche fendue commença à se transformer.

— …Qu…qu’est-ce qui se passe ? dit Kaoru, effrayée.

Un craquement écœurant retentit tandis que les os de la Femme à la bouche fendue commençaient à se transformer sous sa peau.

Elle se pencha en avant, se voûtant tandis que son dos s’allongeait, que ses jambes et ses muscles gonflaient rapidement, et que sa peau s’étirait jusqu’à se déchirer, révélant les fibres musculaires dessous. Plus que la peur, Miyaka fut saisie d’un sentiment de répulsion envers cet être difforme.

— Ce n’est pas… la Femme à la bouche fendue ? demanda-t-elle à voix haute.

Elle maniait toujours une faucille et avait toujours la bouche fendue, mais son apparence semblait désormais plus bestiale qu’humaine. Elle n’avait plus grand-chose à voir avec la Femme à la bouche fendue décrite dans la légende urbaine.

— Non, c’est toujours la Femme à la bouche fendue, ou du moins quelque chose qui essayait de le devenir, dit Jinya.

Il observa attentivement la Femme à la bouche fendue, mais ne semblait pas particulièrement ébranlé par cette évolution, comme s’il s’y était attendu.

— Comment ça ?

— Elle a sauté certaines étapes, a essayé de compenser autrement, et a fini comme ça. Ou peut-être que c’était ce qu’elle voulait depuis le début. Elle est en fait plus forte que l’originale.

Miyaka ne parvint pas à comprendre la réponse de Jinya, et il ne donna pas davantage d’explications. L’esprit avait achevé sa transformation et fixait désormais Jinya d’un regard acéré.

Elle se tenait voûtée, une faucille à la main, et son visage ne ressemblait plus à celui d’un être humain. La bouche fendue jusqu’aux oreilles était toujours là, mais elle ressortait désormais légèrement vers l’avant. Elle était penchée si bas, presque à quatre pattes, qu’elle ressemblait un peu à un renard sans poils.

La Femme à la bouche fendue était une légende urbaine devenue populaire durant la seconde moitié de l’ère Shôwa, mais il s’agissait en réalité d’un esprit dont les origines remontaient bien plus loin, jusqu’en 1754, selon certaines sources.

Dans La Canne du vieux conteur[1], un recueil d’histoires de fantômes de l’époque d’Edo, on trouve un récit dans lequel un renard prend l’apparence d’une femme à la bouche fendue aux abords d’Edo.

Dans cette histoire, un jeune homme marche sous la pluie lorsqu’il remarque une femme sans parapluie. Pris de pitié, il lui propose de partager le sien avec elle, mais lorsqu’elle se tourne vers lui, il découvre que sa bouche est fendue jusqu’aux oreilles. Le jeune homme s’effondre de peur. Lorsqu’il reprend conscience, il découvre que sa bouche est dépourvue de dents comme celle d’un vieillard et, devenu incapable de parler à cause de la terreur, finit par rendre son dernier souffle.

« Les renards deviennent souvent des esprits et, après avoir vécu cent ans, prennent l’apparence de femmes. » Dans l’ancien monde, on croyait que les vieux renards pouvaient prendre l’apparence de femmes. Et comme la bouche des renards ressemblait à une longue fente, la Femme à la bouche fendue était considérée à l’époque d’Edo comme une forme de renard maléfique.

— C’est un mélange entre la Femme à la bouche fendue et un esprit-renard maléfique… Une légende urbaine contrefaite, dit Jinya.

Elle était et n’était pas la Femme à la bouche fendue. Quoi qu’il en soit, sa malveillance était réelle et palpable. Peu importait ce qu’elle pouvait être à l’origine, il ne faisait aucun doute qu’elle était quelque chose de monstrueux.

La peur que les filles avaient oubliée refit surface. Elles ne comprenaient pas ce que Jinya voulait dire par « légende urbaine contrefaite », mais elles comprenaient que la chose devant elles appartenait à un domaine au-delà de l’humanité. Elles se mirent à trembler, figées, le regard vide.

La Femme à la bouche fendue poussa un bref grognement avant de bondir en avant. Elle était encore plus rapide désormais, trop rapide pour que les filles puissent seulement en distinguer la moindre image rémanente. Elle possédait les muscles souples et les mouvements agiles d’une bête, non d’un être humain, et combla la distance qui la séparait de Jinya en un instant, abattant sa faucille rouillée vers son cou.

Mais l’attaque ne frappa que le vide.

Jinya esquiva cette frappe fulgurante en se contentant de reculer d’un demi-pas.

L’entité bestiale visa d’abord son crâne, puis son cœur, enchaînant les coups sauvages à bout portant, mais il para les attaques avec son sabre sans même laisser la moindre expression traverser son visage.

Il affrontait un monstre, mais il était lui-même monstrueux à sa manière.

Avec son seul sabre, il bloqua les attaques de la Femme à la bouche fendue transformée, puis passa lui-même à la contre-attaque, lui tranchant un bras en un instant. Il accomplit tout cela tout en restant entre l’esprit et les filles, les gardant hors de danger.

La Femme à la bouche fendue perdit l’équilibre. Avant qu’elle puisse le retrouver, il se rapprocha et lui asséna un coup de pied au visage, l’écrasant brutalement.

— …J’ai l’impression d’être cruel, marmonna-t-il en fronçant légèrement les sourcils.

Mais même après avoir perdu un bras, la Femme à la bouche fendue ne s’arrêta pas. Elle releva sa faucille avec son unique bras droit restant pour tenter d’attaquer.

— Désolé, Femme à la bouche fendue. J’ai pitié de toi, mais ton heure est venue.

Sa dernière attaque ne l’atteignit pas. Il abaissa son sabre sur le côté, puis ramena sa jambe gauche en arrière avant de frapper horizontalement.

Comme elle était elle-même en train d’attaquer, elle ne put éviter le coup. Elle fut tranchée en deux sans difficulté et s’effondra au sol.

Miyaka sentit le souvenir de cette voix qui avait prédit sa mort se dissiper de son esprit.

Elle n’avait presque rien suivi du combat intense qui venait de se dérouler. À ses yeux, la Femme à la bouche fendue venait simplement de tomber morte sans prévenir.

Rien de tout cela n’avait de sens pour elle, ni la Femme à la bouche fendue, ni l’émission spéciale NNN, ni ce que cet homme voulait dire par légendes urbaines contrefaites. Mais il y avait une chose qu’elle comprenait : la chose censée la tuer gisait morte devant eux. Ils avaient triomphé de la mort qui leur avait été prédite.

 

Mars 2009. Jour de la remise des diplômes.

Un vent léger souffla, dispersant des pétales de cerisier dans les airs. La pleine floraison n’avait pas encore commencé, mais le chemin menant aux grilles de l’école était déjà bordé de nombreuses fleurs rose pâle. La brise froide apaisa le corps encore brûlant de Miyaka.

Une foule d’élèves s’était rassemblée devant le gymnase. Le rassemblement mêlait rires et larmes. Certains élèves plus âgés repensaient au temps passé avec leurs camarades tandis que des élèves plus jeunes, les larmes aux yeux, leur faisaient leurs adieux.

D’autres parlaient de la nostalgie qu’ils éprouveraient pour leurs anciens amis, tout en laissant briller dans leurs regards l’espoir des années de lycée à venir. Le vacarme était tel qu’il donnait envie de se boucher les oreilles, mais cela n’en restait pas moins un moment chaleureux.

Le collège avait paru à la fois long et court. Maintenant qu’elle y repensait, aller dans cette école avait été agréable, mais tout prenait fin aujourd’hui.

— Senpai, félicitations pour ton diplôme !

— Merci. Prenez soin de vous, tout le monde. Surtout toi. Tu vas avoir du pain sur la planche en tant que présidente du club.

La cérémonie de remise des diplômes venait de se terminer, et les élèves quittaient progressivement le gymnase pour échanger leurs derniers adieux. Miyaka, elle, était entourée par ses cadettes du club de basket.

Elle n’avait jamais été une senpai particulièrement chaleureuse et se montrait même assez stricte, pourtant ses cadettes lui firent leurs adieux les yeux humides. Elle se sentit elle aussi un peu émue en réalisant qu’elle ne jouerait probablement plus jamais au basket avec elles.

La prochaine présidente du club appréciait particulièrement Miyaka, non pour son niveau au basket, mais parce que Miyaka prenait toujours le temps de parler avec elle lorsqu’elle venait parfois au sanctuaire Jinta pour les festivals d’été ou d’autres occasions. Elle ressemblait un peu à Kaoru dans sa manière d’exprimer son affection pour les autres sans la moindre retenue. Miyaka pensait qu’elle était probablement sensible à ce genre de personnalité. Elle salua à son tour ses cadettes de la main avant de s’éloigner.

Elle remercia ses professeurs, fit ses adieux à ses camarades de classe, puis alla finalement rejoindre sa meilleure amie.

— Tu te rends compte à quel point tu as inquiété tout le monde ?!

— J’ai dit que j’étais désolée !

Sa meilleure amie se faisait encore réprimander par Shiramine Yachie, leur ancienne professeure, venue malgré son congé maternité.

— Oh, Himekawa. Félicitations pour ton diplôme.

— Merci, Shiramine-sensei. Qu’est-ce qu’il se passe ?

— Je suis en train de faire la leçon à Azusaya pour toute l’inquiétude qu’elle nous a causée.

Le jour où l’émission spéciale NNN avait prédit leur mort appartenait désormais au passé, et Miyaka comme Kaoru étaient arrivées saines et sauves jusqu’au jour de la remise des diplômes.

Mais elles ne pouvaient pas vraiment raconter qu’elles avaient rencontré la Femme à la bouche fendue, alors elles avaient fini par prétendre que la disparition de Kaoru n’était qu’une fugue. Ses parents avaient tous deux pleuré et l’école l’avait sévèrement réprimandée, mais les filles n’avaient pas vraiment eu d’autre choix.

Kaoru avait peut-être essayé de faire en sorte de ne pas entraîner les autres dans son problème surnaturel, mais aux yeux du reste du monde, elle avait simplement causé des problèmes sans raison valable. La colère de Yachie était compréhensible.

— Ne reste pas là à regarder, Miyaka-chan ! Aide-moi ! cria Kaoru.

— Sensei, vous ne pourriez pas être un peu plus indulgente avec elle aujourd’hui ? demanda Miyaka.

— Absolument pas. Pas avant qu’Azusaya comprenne pleinement les conséquences de ses actes.

Miyaka comprenait que Yachie ne faisait que son devoir, alors elle n’insista pas. Même en pleine réprimande, l’expression de Yachie restait empreinte de soulagement et de joie, alors il valait probablement mieux laisser les choses suivre leur cours.

— Pourquoi moi… se plaignit Kaoru.

— On récolte ce que l’on sème, dit Yachie.

— J’ai dit que j’étais désolée, non ?

Kaoru affaissa les épaules, épuisée après avoir enfin été libérée. Pourtant, son expression restait heureuse. Elle s’était peut-être fait réprimander, mais même cela n’aurait pas été possible si elle n’avait pas survécu.

C’était déjà une chance immense qu’elle ait pu arriver jusqu’à la remise des diplômes après le danger qu’elle avait couru quelques jours plus tôt.

— Mais je suis contente qu’on soit toutes les deux saines et sauves.

— Ouais. Je suppose qu’on devrait retenir la leçon et rentrer directement chez nous à partir de maintenant, hein ? dit Miyaka.

Toutes deux n’avaient rien fait pour voir leurs noms apparaître dans l’émission spéciale NNN. Elles ne pouvaient que blâmer leur malchance sur ce point. Mais pour la Femme à la bouche fendue, c’était différent.

Miyaka avait fini par apprendre que Kaoru était allée à la librairie lire des mangas, puis avait fait du shopping et mangé en ville après leur séparation le jour de sa disparition.

Elle était rentrée tard de son propre chef, puis avait traversé un parc du quartier sur le chemin du retour, où elle avait rencontré la Femme à la bouche fendue. Cela ne serait presque certainement jamais arrivé si elle était simplement rentrée directement chez elle comme elle aurait dû le faire.

— Nan, ce genre de trucs ne doit pas arriver si souvent, dit Kaoru.

— Tu plaisantes, j’espère… Rentre chez toi et révise plutôt. Notre examen d’entrée approche à grands pas.

— Ugh. Me le rappelle pas.

— Fais pas cette tête. Allez, il faut bien que tu rattrapes toutes les heures de révision que tu as ratées.

C’était insignifiant comparé à une question de vie ou de mort, mais perdre du temps de révision juste avant les examens restait un vrai problème, surtout avec les résultats scolaires déjà fragiles de Kaoru.

— Vous êtes vraiment proches, toutes les deux, murmura Yachie d’un ton pensif.

Pour Miyaka et Kaoru, il s’agissait de leur unique cérémonie de fin de collège, mais pour Yachie, c’était un événement annuel. Elle devait être habituée à voir ses élèves partir depuis longtemps déjà.

Malgré cela, elle tenait toujours sincèrement à chacun d’entre eux. Il était douloureux de penser qu’elles allaient se séparer d’une professeure aussi gentille.

— Vous avez vos examens qui approchent, et il y aura sûrement aussi des problèmes une fois au lycée. Mais je suis certaine que tout ira bien pour vous deux. Donnez tout ce que vous avez, les filles.

Toutes deux s’apprêtaient à entamer un nouveau chemin, et ce n’était pas le moment de sombrer dans le sentimentalisme. Elles refoulèrent leur tristesse et firent leurs adieux avec de grands sourires.

— On le fera.

— Merci pour tout, Shiramine-sensei.

Elles auraient pu mourir si les choses s’étaient déroulées autrement cette nuit-là, et cela rendait cette journée d’autant plus précieuse. Les remises de diplômes n’étaient pas faites pour les larmes, mais pour la joie.

— Au revoir, Sensei !

— On pourra venir vous voir quand l’année scolaire commencera ?

— À bientôt, Azusaya. Et bien sûr, venez quand vous voulez.

Ainsi, les filles obtinrent leur diplôme de fin de collège et firent leur premier pas vers l’avenir. Même les fleurs de cerisier emportées par le vent éveillaient en elles des émotions profondes.

— Hé, Miyaka-chan. On va traîner un peu dans la galerie marchande ?

— Tu n’as vraiment retenu aucune leçon ?

— Allez, t’as pas envie qu’on fête ça ? Après trois ans de collège, je trouve qu’on l’a bien mérité.

Le ciel au-dessus d’elles était d’un bleu clair et limpide. En cette belle journée de printemps, Miyaka et Kaoru firent toutes deux un pas de plus vers l’âge adulte.

 

Préfecture de Hyôgo, lycée de la rivière Modori.

Aujourd’hui avait lieu la cérémonie d’entrée d’avril destinée à accueillir la nouvelle promotion de seconde. Revêtus de leurs uniformes flambant neufs, les nouveaux élèves avançaient nerveusement le long du chemin bordé de ginkgos menant au lycée.

Parmi eux se trouvaient Himekawa Miyaka et Azusaya Kaoru.

— Ça s’est passé tellement vite, hein ? dit Kaoru.

— Ouais. Il s’est passé énormément de choses.

— Mais à partir d’aujourd’hui, on est des lycéennes. Ça fait un peu plus adulte, non ?

Sans doute heureuse de son nouvel uniforme, Kaoru bondit avant de tournoyer sur elle-même.

Leurs efforts avaient porté leurs fruits : elles avaient réussi l’examen d’entrée et étaient officiellement devenues lycéennes. Les jours qui avaient suivi s’étaient enchaînés à toute vitesse, entre la remise des diplômes, les examens et le début de la nouvelle année scolaire, mais elles pouvaient enfin pousser un soupir de soulagement maintenant qu’elles étaient admises.

Cela dit, elles ne pouvaient pas encore se reposer sur leurs lauriers, puisque leur nouvelle vie au lycée ne faisait que commencer. Elles ressentaient à la fois de l’excitation et de l’inquiétude.

Réussiraient-elles à suivre les cours ? Parviendraient-elles à s’intégrer parmi leurs nouveaux camarades ? Elles avaient plus de nouvelles préoccupations qu’elles ne pouvaient en compter. Mais il y avait au moins une chose qui les rassurait : elles avaient été placées dans la même classe. Miyaka, assez timide de nature, en était particulièrement reconnaissante.

Une fois la cérémonie d’entrée terminée, elles traversèrent un bâtiment scolaire encore inconnu pour rejoindre leur salle de classe.

— Là, regarde ! Classe de 2nde C, dit Kaoru.

Miyaka se sentait encore un peu nerveuse.

Tous ses camarades étaient dans la même année qu’elle, pourtant ils lui semblaient tous bien plus matures que ceux de son collège. Et contrairement au passage de l’école primaire au collège, elle allait cette fois se retrouver entourée de nombreux visages inconnus.

— J’espère qu’on arrivera vite à devenir amies avec tout le monde.

— Ouais.

Miyaka admirait honnêtement le fait que Kaoru ne paraisse pas le moins du monde intimidée dans ce genre de situation. Inquiète à l’idée de savoir si elle réussirait à s’intégrer, Miyaka balaya la salle du regard. Ses yeux s’arrêtèrent soudain sur un visage inattendu.

— Qu’est-ce qu’il y a, Miyaka-chan ? Attends, quoi ?!

Oubliant complètement qu’elle se trouvait en classe, Kaoru laissa échapper une forte exclamation en apercevant un élève.

Il devait mesurer près d’un mètre quatre-vingts. Ses épaules étaient larges et solides, et il possédait de loin la meilleure carrure de toute la classe. Son regard était sévère et acéré, et il semblait difficile à aborder.

Mais ce n’était pas son apparence qui le rendait remarquable, elles l’avaient déjà rencontré auparavant. C’était cet homme étrange qui avait manié un sabre avec une maîtrise stupéfiante pour vaincre la Femme à la bouche fendue. Miyaka se souvenait vaguement que son nom était Kadono Jinya. Pour une raison inconnue, il portait l’uniforme de leur lycée et était assis en classe comme si cela avait été parfaitement normal.

Miyaka était trop surprise pour réagir. Sans se lever, il les regarda de côté et dit d’un ton détaché :

— Oh. Asa… Azusaya. Himekawa.

— Qu’est-ce que tu fais ici… ? demanda Miyaka.

— La même chose que vous. Je commence ma scolarité ici. Vous vous êtes bien portées toutes les deux ?

— Oh, oui. Merci encore pour ton aide l’autre fois. Ravi de faire cette année avec toi, Kadono-kun !

Kaoru se remit rapidement de sa surprise et serra la main de Jinya.

Miyaka, elle, n’arrivait pas à faire comme elle. Voir quelqu’un qu’elle associait à ce monde surnaturel assis dans sa classe lui donnait une impression impossible à décrire.

— Pareil pour moi. Ce sera ma première fois dans un établissement scolaire, alors je risque probablement de vous demander de l’aide de temps en temps.

Les coins de ses lèvres se relevèrent légèrement. Ce n’était probablement pas le genre d’expression qu’arbore normalement un lycéen de seconde…

Entrer au lycée s’accompagnait de nombreux espoirs et de nombreuses inquiétudes, mais Miyaka se découvrit maintenant une angoisse d’un tout autre genre.

 

[1] Un recueil d’histoires fantastiques de l’époque Edo qui fait office de proto-version de la Femme à la bouche fendue.

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