SotDH T12 – CHAPITRE 1 PARTIE 1
La Distordue (1)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Le monde était régi par des règles. Les règles de la société, les règles du bon sens, et bien d’autres encore. Même lorsque ces règles n’étaient écrites nulle part, elles étaient connues et respectées.
Mais il existait aussi des règles inconnues de tous. Des règles souvent absurdes et incompréhensibles, tout aussi effrayantes que cruelles. Il existait de nombreuses histoires où quelqu’un enfreignait l’une de ces règles cachées avant de connaître une fin atroce. Et à en juger par les apparences, Himekawa Miyaka allait devenir l’une de ces personnes.
Le vent qui soufflait le long du chemin menant à l’école était de moins en moins froid de jour en jour, et les arbres bordant la route s’étaient couverts de feuilles dans l’attente impatiente de la saison des fleurs qui approchait. Il ne restait plus qu’une semaine avant la fin du collège.
Himekawa Miyaka rentrait chez elle avec Kaoru lorsque les deux filles furent soudain gagnées par la nostalgie et s’arrêtèrent pour regarder les arbres. Durant ces trois dernières années, ce chemin entre l’école et chez elles ne leur avait jamais laissé d’impression particulière, mais quelque chose dans ce paysage et dans le ciel orangé au-dessus d’elles les rendait maintenant émotives.
— La cérémonie de remise des diplômes approche.
— Oui.
C’était sans doute le fait de réaliser qu’elles seraient bientôt diplômées et qu’elles n’emprunteraient plus jamais ce chemin qui rendait cette route familière et ordinaire si précieuse à leurs yeux.
À Kadono, les examens d’entrée des lycées publics avaient lieu après les cérémonies de fin de collège.
Cela aurait dû signifier que ce qui viendrait après l’obtention de leur diplôme aurait davantage d’importance pour elles, mais elles ne pouvaient malgré tout s’empêcher d’éprouver de la mélancolie à l’idée de se séparer de l’école et des camarades qu’elles connaissaient depuis si longtemps.
— Maintenant que j’y repense, le collège, c’était vraiment sympa. Oh, tu comptes continuer le basket au lycée ? demanda Kaoru.
— Non, pas vraiment. J’ai envie de trouver un boulot à temps partiel et je dois aussi aider à la maison. Je vais sûrement m’inscrire dans un club non sportif juste pour remplir les obligations et ne pas trop y aller… Enfin, on devrait surtout s’inquiéter des exams d’entrée pour le moment.
— Oui. Pff, il se passe tellement de choses.
Un regard lointain apparut dans les yeux de Kaoru, et Miyaka comprit ce qu’elle ressentait. Leurs cœurs étaient remplis d’inquiétude à propos des examens d’entrée, d’excitation à l’idée de bientôt entrer au lycée, mais aussi d’un léger attachement persistant envers ces trois années de collège, longues et pourtant si courtes. Aucune des deux ne savait vraiment comment mettre des mots sur ce qu’elle ressentait, alors elles se contentèrent de se regarder avant d’échanger un sourire vague.
— C’est quoi ces airs mélodramatiques, les filles ?
L’atmosphère mélancolique fut brisée par une voix soudaine et une forte tape résonnant dans le dos de Miyaka. L’impact la fit trébucher de quelques pas en avant, et la surprise fit bondir son cœur. Lorsqu’elle se retourna, elle aperçut une jeune femme tenant un bébé dans ses bras et riant toute seule.
— Ça faisait longtemps.
— Shiramine-sensei !
Shiramine Yachie était une femme grande et mince aux cheveux courts, approchant de la trentaine.
Elle avait une personnalité enjouée et avait été la professeure principale de Miyaka et Kaoru durant leur première année de collège. Elle était actuellement en congé maternité, c’était donc la première fois depuis un moment qu’elles la voyaient.
— Wah, ça fait une éternité, Sensei ! Qu’est-ce que vous faites ici ? Attendez, ce bébé est à vous ?! enchaîna Kaoru sans reprendre son souffle.
— Une question à la fois. Ce petit-là est bel et bien mon fils, Shô.
— Ah ah ! Pourquoi vous dites ça comme si c’était difficile à croire ?
Yachie n’était pas vraiment une femme très féminine. Elle ne pouvait évidemment pas être prise pour un homme, mais ce n’était pas le genre à se faire élégante et elle ne se maquillait que très peu. Ses vêtements avaient eux aussi quelque chose d’assez masculin, et elle n’était pas du genre compliquée. C’était précisément ce genre de traits qui la rendait populaire auprès des élèves, garçons comme filles.
— Il est trop mignon ! dit Kaoru. — Bonjour, Shô-kun !
Yachie laissa échapper un rire.
— Tu as vu ? Bon, par contre, il fait un boucan pas possible la nuit.
— Wah. On dirait vraiment que vous êtes devenue une maman, Sensei.
— Comment ça, « on dirait » ? Je suis devenue une maman !
Elle regarda son enfant avec un sourire maternel qui lui allait et ne lui allait pas à la fois. Cela faisait étrange de la voir ainsi, mais elle était indéniablement une mère. Simplement d’un genre différent de Yayoi, la propre mère de Miyaka.
— Cela faisait longtemps, Shiramine-sensei, la salua Miyaka.
— Ça faisait longtemps, oui, Himekawa. Tu vas bien ?
— Oui, merci.
— Toujours aussi calme, hein ? Si seulement Azusaya pouvait prendre exemple sur toi.
— C’est juste que je ne montre pas quand je suis troublée. Et Kaoru est probablement très bien comme elle est. Le fait qu’elle s’emballe facilement fait partie de ses qualités.
— Ah ah, c’est pas faux ! Je vois que vous êtes toujours aussi proches toutes les deux.
Le rire de Yachie était aussi sincère que dans les souvenirs de Miyaka. Cette professeure l’avait beaucoup aidée lorsqu’elle venait tout juste d’entrer au collège et cherchait encore ses repères. Même si l’on pouvait dire de Miyaka qu’elle était « froide et posée », elle était en réalité simplement maladroite lorsqu’il s’agissait d’exprimer ses émotions, ce qui faisait souvent croire qu’elle était peu sociable.
Elle appréciait la manière naturelle avec laquelle Yachie avait veillé sur elle et l’aimait bien plus que sa professeure principale actuelle, particulièrement agaçante. Miyaka ne montrait pas son affection aussi ouvertement que Kaoru, mais elle était tout aussi heureuse de revoir son ancienne professeure.
— Dites, Sensei, vous êtes venue à l’école pour quelque chose ? demanda Kaoru.
— Oui, la remise des diplômes approche. Je suis en congé, mais je pouvais difficilement manquer le moment où vous allez quitter le nid.
— Donc vous venez à la cérémonie ?
— Exactement.
Elle ne devait reprendre le travail que l’année suivante, mais elle voulait malgré tout assister au départ de ses anciens élèves et revenait justement de l’école après les avoir prévenus de sa venue. Sa tape dans le dos avait été un peu excessive, mais Miyaka était heureuse d’apprendre qu’elle viendrait.
Kaoru, elle aussi, était ravie. Elle leva les bras au ciel et poussa un cri de joie comme une enfant.
— Sérieux ? Youpiii !
— Ça n’a rien d’assez extraordinaire pour réagir comme ça, dit Yachie.
Mais si, pourtant, voulut répondre Miyaka. Elle hésitait cependant trop à exprimer un attachement aussi direct et ne dit finalement rien.
Mais lorsque leurs regards se croisèrent, Yachie lui adressa un large sourire, comme si les mots qu’elle avait retenus lui étaient parvenus malgré tout.
— Sensei, venez traîner avec nous si vous êtes libre !
— Azusaya… Tu te rends compte que j’ai un enfant avec moi, non ? Et puis, c’est un peu dangereux ces derniers temps, alors rentrez directement chez vous.
— Awww.
— Allez, Kaoru. Ne lui demande pas l’impossible, la réprimanda Miyaka.
Il ne restait plus qu’une semaine avant la cérémonie de remise des diplômes. Les examens d’entrée occupaient toujours leurs pensées, mais elles pouvaient désormais aussi se réjouir à l’idée de revoir leur ancienne professeure.
Le chemin familier entre l’école et chez elles baignait toujours dans la lumière orange du soir, mais une partie de la mélancolie qu’elles ressentaient plus tôt s’était dissipée.
Azusaya Kaoru disparut ce soir-là même.
Yachie avait insisté pour que les filles rentrent directement chez elles à cause des meurtres de rue qui avaient eu lieu à Kadono ce mois-là. Il y avait déjà eu quatre victimes. Toutes avaient été taillées en pièces d’une manière atroce, et le coupable courait toujours. L’affaire faisait la une des journaux télévisés et des émissions de débat.
Les seules informations concernant le meurtrier étaient qu’une femme portant un manteau avait été aperçue sur l’une des scènes de crime. Inutile de préciser que l’enquête n’avançait pas.
Les enseignants de toute la ville recommandaient strictement à leurs élèves de ne pas traîner dehors tard le soir.
— Si quelqu’un voit Azusaya, veuillez en informer l’école, déclara gravement le professeur à la fin de l’heure de classe.
Une journée entière s’était écoulée depuis la disparition de Kaoru, et l’école prenait l’affaire très au sérieux au vu des circonstances. Cependant, il y avait de fortes chances qu’elle soit déjà morte.
C’était le message que laissait transparaître le regard sceptique du professeur, qui semblait presque agacé d’être impliqué dans une affaire aussi pénible.
— Hé, vous pensez que…?
— Oui…
— Enfin, ils n’ont toujours pas attrapé le meurtrier qui court dehors, pas vrai ?
La classe commença à échanger des suppositions sans fondement à voix basse. Bien sûr, beaucoup se montraient sincèrement inquiets, mais certains cherchaient simplement un sujet de conversation. Un garçon affichait même un sourire.
Miyaka serra les dents et fronça les sourcils. Elle baissa la tête, furieuse envers ceux qui l’entouraient et rongée par l’inquiétude pour la sécurité de son amie. Elles avaient parlé longtemps avec Yachie avant de se séparer pour rentrer chez elles, persuadées qu’elles se reverraient le lendemain.
Ses ongles s’enfoncèrent dans sa paume tandis qu’elle serrait le poing, mais son esprit était tellement embrouillé qu’elle ne ressentit même pas la douleur.
Après les cours, elle parcourut la ville jusqu’au coucher du soleil, mais ne trouva aucune trace de Kaoru.
La famille de Himekawa Miyaka gérait un sanctuaire dont les origines remontaient à l’époque d’Edo. La maison où ils vivaient, juste à côté du sanctuaire, ressemblait de l’extérieur à une habitation japonaise traditionnelle de plain-pied, mais l’intérieur avait été entièrement modernisé.
Après avoir confié le sanctuaire Jinta à Keito, les grands-parents de Miyaka avaient déménagé dans une nouvelle résidence non loin de là afin de profiter paisiblement de leur retraite. Avec leur autorisation, Keito avait fait rénover la maison du sanctuaire avant la naissance de Miyaka, mais le sanctuaire lui-même était resté intact. Même quelqu’un d’aussi ignorant que Miyaka pouvait voir qu’il dégageait une solennité que seul le temps pouvait offrir.
En passant sous le torii du sanctuaire, on était accueilli par deux statues de komainu, chiens gardiens sacrés, chacune privée d’un œil et d’une patte.
Le chemin qui suivait était bordé de lanternes de pierre et menait au bâtiment principal du sanctuaire. Tout autour de l’enceinte s’alignaient des cerisiers aux fleurs rose pâle.
Un obscur chercheur en folklore avait un jour écrit dans un livre que, les nuits de printemps lorsque les lanternes étaient allumées, le sanctuaire paraissait « raffiné et gracieux ».
Mais une atmosphère inquiétante emplissait les lieux une fois le soleil couché, et les événements récents n’aidaient en rien. Miyaka ressentit un malaise devant le sanctuaire désert plongé dans l’obscurité totale et frissonna légèrement.
Elle rentra chez elle et prit son dîner, mais malgré toute la marche qu’elle avait faite, elle n’avait aucun appétit.
— Miyaka-chan, tu te sens bien ?
— Ça… ça va, Maman. Merci.
— Keito-san est sorti chercher Kaoru-chan en ce moment même. Va te reposer pour ce soir.
— D’accord…
Le corps de Miyaka lui semblait lourd, mais son cœur l’était encore davantage. Elle avait visité tous les endroits où elle pensait pouvoir trouver Kaoru, sans rien obtenir.
Voyant le manque d’appétit de sa fille, Yayoi la regarda avec inquiétude. Elle lui caressa doucement la tête comme on l’aurait fait avec un jeune enfant et l’encouragea une nouvelle fois à aller se reposer.
Le père de Miyaka, Keito, était connu dans le quartier grâce à son travail. Dès qu’il avait appris la disparition de Kaoru, il était sorti demander de l’aide afin de la retrouver. Il connaissait bien Kaoru puisqu’elle était la meilleure amie de sa fille. Il ne considérait pas cela comme une simple fugue, mais prenait l’affaire bien plus au sérieux que Miyaka ne l’aurait imaginé.
Malgré tout, même avec toutes les personnes parties à la recherche de Kaoru, Miyaka ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter.
Des meurtres avaient eu lieu dans toute la ville. Et si le nom de Kaoru apparaissait aux informations comme étant celui de la cinquième victime ?
La peur se répandit dans tout son corps, rampant sur sa peau comme des insectes.
— Je sais que tu es inquiète, mais te rendre malade d’angoisse n’aidera personne. Va prendre un bain, puis dors pour cette nuit. Tu pourras recommencer à la chercher demain, d’accord ?
— …D’accord.
Sa mère était une personne gentille qui n’offrait jamais de paroles réconfortantes creuses et irréfléchies. Reconnaissante, Miyaka fit ce qu’on lui disait.
Elle entra dans le bain et sentit la chaleur pénétrer jusqu’au plus profond de son corps. Elle était plus fatiguée qu’elle ne le pensait, et elle avait l’impression qu’elle se dissoudrait dans l’eau si elle fermait les yeux. Elle resta plus longtemps que d’ordinaire dans le bain, plus de vingt minutes même, puis sortit de la baignoire avec la tête légèrement chaude. Sa mère l’attendait juste à l’extérieur, dans la pièce où l’on se changeait, et lui proposa de lui sécher les cheveux.
Miyaka la laissa faire. Une fois ses cheveux secs, elle se reposa un moment dans le salon. Sa mère lui apporta du lait chaud avec du miel, probablement pour l’aider à dormir.
— Merci, Maman.
— De rien. Maintenant, va dormir.
Miyaka se dit qu’elle ne pourrait jamais arriver à la hauteur d’une femme pareille et qu’elle avait énormément de chance d’être sa fille. Bien sûr, elle était tout aussi reconnaissante envers son père pour avoir dirigé les recherches. Après avoir bu le lait chaud, elle commença à sentir la somnolence l’envahir et traîna les pieds jusqu’à sa chambre.
Contrairement à Kaoru, Miyaka ne possédait ni peluches ni bibelots roses remplissant sa chambre. Pour une fille de son âge, la pièce était sobre. Elle se laissa tomber à plat sur son lit, qui occupait la majeure partie de la chambre.
S’il vous plaît… faites qu’elle soit saine et sauve, pensa-t-elle avant que l’épuisement ne l’emporte aussitôt dans le sommeil.
Ploc.
Elle entendit quelque chose ressemblant à un bruit d’eau, mais cela n’avait aucun sens. Il n’y avait pas d’eau dans la chambre.
Miyaka se réveilla au beau milieu de la nuit, sans doute parce qu’elle s’était couchée plus tôt que d’habitude. Sa gorge était étrangement sèche. Elle sortit de son lit et se dirigea vers la cuisine pour boire quelque chose.
Criiik. Criiik.
Le parquet grinçait bruyamment, alors qu’elle ne l’entendait presque jamais grincer d’ordinaire. Elle avançait dans le couloir lorsqu’elle remarqua de la lumière provenant du salon, accompagnée d’un bruit semblable à des parasites.
— Encore ?
Elle poussa un soupir. Cela était déjà arrivé une fois auparavant. Elle s’était levée au milieu de la nuit pour boire de l’eau et avait découvert que son père s’était endormi en laissant la télévision allumée. Cette fois, elle n’allait toutefois pas lui faire de reproches, puisqu’il s’était donné du mal pour chercher Kaoru. De toute façon, elle devait traverser le salon pour aller à la cuisine, alors elle se dit qu’elle pouvait simplement le réveiller en passant.
— …Hein ?
La télévision était allumée, mais son père n’était pas là. Les programmes étaient terminés depuis longtemps, et l’écran n’affichait plus que les barres de couleur diffusées en fin d’antenne. Pensant qu’il avait simplement oublié d’éteindre la télévision avant de partir, elle s’approcha pour la couper. C’est alors que l’écran changea soudainement.
Un frisson la parcourut.
L’écran sombre montrait ce qui ressemblait à une décharge, tandis qu’une musique inquiétante résonnait, accentuant son malaise.
Elle resta figée sur place, la main tendue, lorsqu’elle entendit une voix basse et indistincte, impossible à identifier comme celle d’un homme ou d’une femme.
— Bonsoir. Il est l’heure de l’émission spéciale NNN.
ÉMISSION SPÉCIALE NNN
L’émission spéciale NNN est une célèbre légende urbaine d’internet parlant d’un mystérieux programme diffusé longtemps après la fin des émissions télévisées.
À deux heures et demie du matin, en pleine nuit, j’ai allumé la télévision, mais comme je m’y attendais à moitié, il n’y avait à l’écran que les barres de couleur. À quoi je pensais, au juste ? Bien sûr qu’il n’y aurait rien à cette heure-là. J’avais abandonné l’idée et m’apprêtais à éteindre la télévision lorsque les barres de couleur disparurent soudainement pour laisser place à une décharge. Une musique classique inquiétante commença également à jouer. Le texte affiché à l’écran disait : « Émission spéciale NNN ».
Après quelques instants où seule la décharge resta affichée à l’écran, une autre musique se lança et une liste de noms commença à défiler comme un générique. Un narrateur énumérait les noms d’une voix monotone, froide et indifférente. Au bout d’environ cinq minutes, le narrateur déclara :
— Voici les sacrifices de demain. Bonne nuit.
Le nom de l’émission était « Les Sacrifices de demain », un programme qui ne faisait qu’afficher les noms de ceux qui mourraient le lendemain en tant que sacrifices.
Il va sans dire qu’aucune trace de cette émission spéciale n’existe où que ce soit. A-t-elle réellement été diffusée ou non ? Le mystère demeure. Malgré cela, un petit nombre de personnes affirment l’avoir vue.
Voici l’histoire de cette légende urbaine qui annonçait les morts du lendemain.
La voix plate et dénuée d’émotion commença à énumérer les noms avec indifférence.
Miyaka ne bougea pas d’un pouce.
Les noms étaient lus dans l’ordre alphabétique, en commençant par la lettre « A ». Le premier prononcé fut « Azusaya Kaoru », affiché à l’écran sous forme de caractères déformés. Une annonce de mort.
De nombreux autres noms défilèrent. Miyaka était couverte de sueur froide et sa respiration était devenue irrégulière. C’est quoi, ce truc…? pensa-t-elle. Elle avait l’impression que son cerveau était brassé de l’intérieur. Puis le nom « Himekawa Miyaka » apparut à l’écran, et ses jambes cédèrent sous elle.
Paralysé par la peur, son corps semblait vidé de toute force. Pourtant, elle était incapable de détourner les yeux de l’écran et continua de le fixer comme ensorcelée. Des questions naissaient dans son esprit sans qu’elle puisse les formuler, et de toute façon, personne n’aurait pu y répondre. La télévision continuait simplement à afficher avec indifférence les sacrifices du lendemain.
— Vvvvoici les saaacrifices de demaaaain. Et sur ceeee… je vous souhaaite à tous une trèèès bonne nuiiit.
Puis, enfin, un rire déformé résonna dans le salon.
— Aha ha ha ha ha ha !
Un gros plan d’un visage pâle et inhumain remplit l’écran. Sans que personne n’appuie sur le bouton d’alimentation, la télévision s’éteignit d’elle-même.
Miyaka se réveilla dans son lit le lendemain matin. Le dernier souvenir qu’elle gardait était celui de s’être évanouie devant la télévision la veille au soir. Elle demanda à ses parents, mais aucun d’eux ne l’avait ramenée dans sa chambre. Il semblait donc qu’elle y soit retournée toute seule. Elle partit à l’école comme d’habitude, mais son amie Kaoru était toujours absente.
— Oui, c’est l’émission spéciale NNN. J’en ai déjà entendu parler sur internet avant.
— L’émission spéciale NNN ?
— C’est une de ces histoires de légendes urbaines. Un truc idiot inventé par quelqu’un, quoi.
Elle déjeunait avec quelques camarades de classe et avait évoqué sans y penser ce qu’elle avait vu la nuit précédente.
L’une des filles reconnut son récit et lui expliqua ce qu’elle savait de la légende urbaine de l’émission spéciale NNN.
D’après elle, il s’agissait d’une émission diffusant les noms des personnes qui mourraient le lendemain. C’était une histoire connue, mais entièrement fictive. Rien de plus qu’une série de vidéos mises en ligne sur des sites de partage pour amuser les gens. Elle semblait penser que Miyaka avait simplement regardé l’une de ces vidéos sur internet.
Même après qu’on lui eut dit que tout cela était fictif, Miyaka ressentait encore la peur qu’elle avait éprouvée en regardant l’émission. Elle ne pouvait pas simplement considérer cela comme un rêve. La date avait déjà changé au moment où l’émission spéciale avait commencé. Si ce qu’elle montrait était vrai, alors Kaoru et elle mourraient avant la nuit suivante.
— …Je vois. Merci de m’avoir expliqué.
— Pas de problème. Alors comme ça, tu aimes les histoires d’horreur, Himekawa-san ?
— Pas vraiment. Je préfère les histoires qui se terminent bien.
— Hein ? Hé, attends, où est-ce que tu vas ?!
Miyaka ne s’arrêta pas malgré la voix de sa camarade qui l’appelait derrière elle. Inquiète pour son amie, elle était incapable de rester calme et avait quitté l’école avant même de s’en rendre compte.
Elle chercha partout où elle pouvait penser jusqu’à ce que ses jambes deviennent lourdes comme du plomb, mais elle ne trouva toujours aucune trace de son amie. Le soir arriva et le ciel prit une teinte indigo. Sa mère lui avait un jour dit que les esprits aimaient sortir durant l’heure du crépuscule. Elle se demanda pourquoi elle se rappelait maintenant une chose aussi inutile.
La gare de Modorigawa Sud, située près du lycée de la rivière Modori, était la plus grande gare du secteur.
Miyaka pensa que Kaoru traînait peut-être dans cet endroit animé si elle avait simplement fugué de chez elle, mais ses recherches ne donnèrent rien. Elle croisa toutefois quelqu’un qu’elle connaissait.
Son ancienne professeure Yachie l’interpella.
— Eh bien, si ce n’est pas Mademoiselle la délinquante. Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Shiramine-sensei…
— J’ai entendu dire que tu avais quitté l’école en douce.
L’expression de Yachie mêlait exaspération et inquiétude. Elle tapota légèrement le front de Miyaka avant de lui caresser doucement la tête. Sentant toute sa tension se relâcher d’un coup, Miyaka sentit les larmes lui monter aux yeux.
— J’ai aussi entendu parler d’Azusaya, mais il est déjà onze heures. Je ne suis pas contre le fait que tu la cherches, mais fais-le au moins quand il fait jour.
— Mais Kaoru…
— Pas d’excuses. Les choses ne sont pas vraiment sûres ces derniers temps. À quoi ça sert de la chercher si tu disparais en chemin ?
Malgré la douceur de sa main, les paroles de Yachie étaient fermes. Miyaka comprenait qu’elle s’inquiétait simplement pour elle, mais elle ne pouvait pas faire ce que son ancienne professeure souhaitait. Pourtant, elle n’arrivait pas non plus à repousser sa main, alors elle baissa simplement la tête.
— Rentre chez toi pour ce soir. Je vais continuer à la chercher.
— Mais…
— Pas de « mais ». Ou alors tu veux disparaître à ton tour et me rendre malade d’inquiétude pendant que je te cherche ?
Miyaka n’avait rien à répondre à cela. Docilement, elle abandonna et hocha la tête.
— Je ne vais pas te dire de ne pas t’inquiéter, mais je serai dehors à la chercher. Alors rentre chez toi.
— …D’accord.
Miyaka s’inclina légèrement avant de quitter la gare d’un pas lourd.
Elle était tombée sur Yachie par hasard, sans doute parce qu’elle aussi cherchait Kaoru. Elle n’avait été sa professeure que durant une courte période, et pourtant elle allait aussi loin pour elle. Miyaka lui était reconnaissante, mais son inquiétude ne disparaissait pas pour autant.
Comme promis, elle prit le chemin du retour tout en observant les alentours, avec le faible espoir de trouver son amie.
— Où est-ce que tu es, Kaoru…?
Même au bord des larmes, elle continuait à regarder partout autour d’elle. Sur le chemin du retour, elle fit un détour afin de chercher encore un peu.
Ce fut son erreur.
Sur le chemin menant au sanctuaire Jinta se trouvait le parc Misaki. C’était un parc ordinaire. Les enfants y jouaient pendant la journée tandis que les femmes du quartier s’y arrêtaient pour discuter. Mais comme Miyaka avait fait un détour, elle traversa le parc juste après minuit. Le jour où Kaoru et elle étaient censées mourir était arrivé.
Un vent se mit soudain à souffler. Il était si froid qu’il donnait l’impression qu’on pressait du métal contre son visage. Elle remarqua une silhouette debout devant elle, qui commença à marcher dans sa direction.
Miyaka s’arrêta net.
Il n’y avait rien d’anormal à simplement croiser quelqu’un dans un parc, mais pour une raison inconnue, elle resta figée. Les lampadaires du parc révélèrent alors la silhouette, révélant une femme vêtue d’un manteau blanc et de bottes blanches.
Le cœur de Miyaka se mit à battre violemment.
La femme se rapprochait à chaque instant. Ses cheveux étaient en désordre et un large masque couvrait sa bouche.
Miyaka ne distinguait pas clairement tous ses traits, mais elle fut malgré tout saisie de peur. Elle n’avait jamais rencontré cette femme auparavant, et pourtant elle sut immédiatement qui elle était.
Le manteau de la femme était taché par endroits d’une substance rouge sombre, et elle tenait dans sa main une faucille rouillée.
Il faut que je fuie, pensa Miyaka, mais son corps semblait complètement paralysé.
La femme se rapprochait encore.
Une femme portant un manteau avait été aperçue près des scènes de crime.
Miyaka fit aussitôt le lien, mais il était déjà trop tard. La femme masquée la regarda droit dans les yeux avant de prononcer la phrase pour laquelle elle était connue :
— Est-ce que je suis jolie ?
Trop tardivement, Miyaka comprit qu’elle avait dû commettre une erreur quelque part. Sinon, comment aurait-elle pu mettre le pied dans le monde de l’inhumain ?