sentenced t3 - CHAPITRE 4 PARTIE 5
Châtiment : Sceller le ravin de Tujin (5)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Des flammes dansaient dans les airs.
Le feu illuminait le ciel nocturne tandis qu’il dévorait le campement.
Sale nuit pour eux, pensa Dotta Luzulas, comme s’il n’avait aucun lien avec ce qui se produisait. Il entendait les cris de colère et les hurlements des mercenaires. Les habitants d’origine avaient quitté cet endroit depuis longtemps.
Ça veut dire que je n’ai pas besoin de me sentir coupable…
Dotta et ses subordonnés avaient incendié des piles de provisions, déversé de l’eau souillée sur d’autres, et détruit tout ce qu’ils pouvaient détruire. S’infiltrer dans le campement n’avait pas été si difficile. L’endroit était gardé par quelques dizaines de mercenaires et de féeries, mais leur système de surveillance ne pouvait être qualifié que de médiocre.
Dotta se fondit dans l’obscurité, se glissa entre les clôtures, escalada les murs et traversa les toits. Les dix soldats venus avec lui, que Xylo appelait les « hommes de main de Dotta », s’étaient également révélés utiles. Il leur avait fait tuer tous les gardes qui barraient leur route.
Maintenant, il ne reste plus qu’à sortir d’ici.
Ça ne devrait pas être trop difficile, grâce au feu et aux cris. Le chaos ne faisait qu’engendrer davantage de chaos, et de nombreux mercenaires étaient déjà en train de fuir.
J’en ai assez fait. Il est temps que je disparaisse.
Dotta monta sur un cheval qu’il avait caché à l’extérieur du campement. Ses soi-disant hommes de main s’étaient déjà dispersés et avaient fui, exactement comme il leur avait ordonné. Pour Dotta, contrairement aux arts martiaux et autres choses du genre, le talent pour l’infiltration dépendait entièrement de l’individu. Les personnes de petite taille et celles de grande taille avaient chacune leurs propres méthodes. Les gens aux grandes mains, aux petites mains, les hommes, les femmes… chacun possédait sa propre manière de se faufiler, et au bout du compte, très peu de compétences pouvaient réellement être partagées.
C’était pour ça qu’il valait mieux qu’ils se dispersent et prennent la fuite.
Il est temps d’y aller. Je ferais mieux de ne pas traîner ici.
Il quitta le campement à la hâte.
Il comptait rejoindre Xylo et les autres, puisque le seul endroit sûr se trouvait près d’eux. Dans ses poches se trouvaient du vin produit dans le sud, des pièces d’argent, une poignée de sel, des herbes et de la viande de cerf. Il estimait que cela leur suffirait pour vivre comme des rois pendant quelques jours. Xylo ou Jayce pourraient sûrement préparer quelque chose de bon avec tout ça.
Mais une part de lui avait envie de revenir en arrière et d’en prendre un peu plus, juste au cas où. Il avait encore le temps. Il pouvait se glisser de nouveau dans le campement au milieu du chaos, mettre la main sur quelques métaux précieux et…
Cette petite impulsion malfaisante fut ce qui le mit dans cette situation.
— Te voilà, lança une voix.
C’était une femme. Il était déjà poursuivi ? Ou bien attendait-elle dehors les intrus depuis le début ? Dans tous les cas, Dotta sentit un frisson lui parcourir l’échine, tandis qu’une sueur froide commençait à tremper ses vêtements.
Sa chance venait de tourner. C’était peut-être le retour de bâton pour toutes ses mauvaises actions.
— Renard pendu, grommela la femme, sans que Dotta comprenne ce que cela voulait dire.
Elle avait des cheveux rouge cendré et un bras bizarrement déformé, couvert de bandages. Derrière elle se trouvait une autre personne, probablement l’un de ses hommes. La femme manœuvra son cheval de manière à empêcher Dotta de s’échapper.
— Tu ne m’échapperas pas.
Il y avait une urgence dans sa voix, comme si elle craignait de ne jamais avoir une autre occasion si Dotta lui échappait.
Super. Aucune chance que je la sème.
Dotta comprit immédiatement qu’elle était bien meilleure cavalière que lui. Elle tenait une lance d’une main tout en gardant parfaitement son allure. Il ne parvenait pas à la semer, peu importe ses efforts.
— Pitié, lâcha Dotta du haut de son cheval.
Il n’avait pas la verve éloquente de Venetim, mais essayer de la raisonner était la seule idée qui lui venait. Toutes ses compétences étaient faites pour éviter ce genre de situation. Une fois que l’ennemi l’avait trouvé, il ne pouvait plus rien faire.
— Ça ne vous apportera rien de bon de me tuer ! cria-t-il du fond du cœur. — Vous avez perdu. Il n’y a plus aucune raison de continuer à se battre. Je suis sûr que Xylo et Jayce ont déjà tué les Rois-Démons ! Vous ne le savez peut-être pas, mais ces deux-là sont complètement fous !
Il continua à parler sans arrêt, comme Venetim l’aurait fait. Il se disait que si les mercenaires savaient qu’ils avaient perdu, alors ils se retireraient forcément. Il n’y avait aucune raison de poursuivre un homme seul à cheval de cette manière. Dotta avait même l’impression d’être très convaincant.
— Alors allez, laissez-moi partir. Tout ça ne sert à rien. Ne perdez pas votre temps avec moi !
— … « Ne sert à rien », hein ? Tu as raison sur un point. Ça ne changera rien à notre défaite.
Mais la femme aux cheveux rouge cendré ne recula toujours pas. En réalité, non seulement elle chevauchait à sa hauteur, mais elle se rapprochait lentement.
— Tu déclares déjà ta victoire, Renard pendu ? C’est vrai que tu nous as manipulés du début à la fin, nous menant par le bout du nez. Je dois l’admettre. Tu es un commandant exceptionnel.
Dotta resta bouche bée, incapable de prononcer un mot. Il n’avait absolument aucune idée de ce dont elle parlait. Rien de ce qui sortait de sa bouche n’avait le moindre sens pour lui.
Renard pendu ? Commandant ? Alors il tenta de clarifier la situation.
— Quoi ? Mais qui êtes-vous au juste ?
— Hmm, je vois…
Les lèvres de la femme aux cheveux cendrés se tordirent en un rictus. Dotta était incapable de dire si elle souriait ou faisait la grimace, mais il sentit immédiatement son hostilité. Il était en danger.
— Une misérable mercenaire comme moi ne mérite même pas qu’on la remarque, hein ? Je comprends, Renard pendu. Mon nom est Trishil… Trishil aux Yeux Ardents ! rugit-elle.
Dotta comprenait qu’elle était en colère, mais contre quoi exactement ? Il n’en avait aucune idée.
— Nous avons peut-être perdu, mais je vais quand même te tuer.
Trishil prit position avec sa lance.
— Voyons si tu te bats aussi bien que tu commandes, Renard pendu !
Une peur informe envahit Dotta tandis qu’elle se rapprochait rapidement. Il n’avait nulle part où fuir. Y avait-il seulement un moyen de retourner la situation ? Il se rappela du subordonné qui se tenait derrière elle plus tôt et jeta un regard dans sa direction.

Il était là. Un homme vêtu de fourrures grises. Il brandissait un bâton de foudre, prêt à tirer. Mais sa manière de le tenir n’avait aucun sens. On aurait dit qu’il visait Trishil…
Hein ? Pourquoi ? Euh… c’est quoi ce bordel ?
Dans un accès de désespoir, Dotta sauta de son cheval. Enfin, « tomba de son cheval » serait sans doute plus exact, mais il réussit à esquiver l’attaque de Trishil. La pointe de sa lance se transforma en une sorte de faux, s’allongeant de manière anormale avant de trancher net la tête de sa monture. Elle s’écrasa lourdement dans la neige avec un bruit humide.
À cet instant, Dotta ressentit une douleur aiguë dans la jambe gauche. Il n’avait peut-être pas totalement évité l’attaque, finalement. La souffrance fut immédiatement suivie d’une douleur sourde dans sa poitrine lorsqu’il heurta le sol et se mit à rouler de manière incontrôlable, sans même avoir une seconde pour réfléchir.
Mais pendant sa chute, il le vit.
Le subordonné de Trishil lui avait tiré dessus. Trois ou quatre éclairs traversèrent les airs. Trishil poussa un cri et se retourna vers l’homme avant de tomber de son cheval.
— …Lentoby ! cria-t-elle.
Ça devait être le nom de l’homme. Trishil agrippa son épaule droite tandis qu’une odeur de chair brûlée montait dans l’air. Son épaule était carbonisée et si profondément entaillée qu’elle avait presque été arrachée. Il y avait également une blessure à sa cuisse musclée.
— Qu’est-ce que… vous croyez faire ?!
L’homme avait l’air terrifié lorsqu’il répondit :
— C’est terminé, Dame Trishil.
Il rechargea rapidement son arme. Il devait être préparé à ce genre de situation.
— Nous avons perdu, et tout le monde saura que vous étiez une commandante du Fléau démoniaque. Mais cette fois, je choisis le camp de l’humanité.
L’homme semblait sur le point de pleurer. Trishil jura avant de claquer la langue.
Ils sont en train de s’entretuer ?
Dotta resserra ses mains autour de son propre bâton de foudre
Je ne veux rien avoir à faire avec ça. Tous les deux…
Il leva son arme pour tirer.
Vous pouvez tous les deux disparaître, ça m’est égal. Pourquoi est-ce que vous faites ça ?
C’était son souhait sincère. L’injustice de toute cette situation le mettait hors de lui. Il tira avec son bâton de foudre, vidant ses quatre dernières charges les unes après les autres sur eux deux, dans l’espoir qu’au moins un tir touche sa cible. Il était persuadé qu’ils allaient tous manquer.
Mais un seul tir, un seul, atteignit sa cible et transperça l’estomac de l’homme, la zone la plus facile à atteindre vu sa corpulence. Au même instant, Trishil balaya l’air avec la lance qu’elle tenait dans sa main droite mutilée. Malgré sa blessure, son mouvement demeurait d’une rapidité anormale. Les articulations de son bras se plièrent dans des directions impossibles tandis que la lame se changeait en faux avant de lacérer le bras de l’homme.
— Ah, ah… ! Pourquoi…?!
Il hurla en se tordant de douleur. Malgré ça, il réussit à s’enfuir à cheval, laissant Trishil et Dotta derrière lui. Aucun des deux n’était en état de le poursuivre.
…Ça ne peut vraiment pas empirer davantage. Ma jambe est foutue, j’ai perdu mon cheval, et il reste encore un ennemi.
Dotta aurait eu besoin d’au moins dix secondes pour reprendre son souffle. Il était incapable de se redresser, encore moins de parler. Il faisait froid. Chaque respiration lui déchirait les poumons, et il ne sentait presque plus sa jambe gauche réduite en lambeaux.
— …Pourquoi ? gémit Trishil. — Pourquoi… m’avoir sauvée ?
Dotta voulait lui répondre que non, qu’il s’agissait d’un malentendu, mais il était incapable de mettre cette pensée en mots. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était haleter, gémissant en essayant de reprendre sa respiration. C’était probablement mieux ainsi. Dix ou vingt secondes de silence supplémentaires passèrent ensuite, largement assez pour que Dotta abandonne et accepte ce qui allait arriver.
— Comment… est-ce qu’on en est arrivés là ?
Finalement, Trishil se redressa. Le bruit d’un tissu qu’on déchire chatouilla l’oreille de Dotta. Elle devait être en train de déchirer ses vêtements… mais pourquoi ?
— …Il faut arrêter le saignement.
Elle baissa les yeux vers lui.
— Tu vas mourir si je te laisse dans cet état.
Je ne veux pas mourir, pensa Dotta. Sa tête lui semblait lourde comme une pierre.
Peut-être que j’ai juste besoin de dormir…
***
Lentoby n’eut d’autre choix que d’abandonner son cheval. L’attaque de Renard pendu avait touché non seulement son flanc, mais aussi l’une des pattes avant de sa monture. Il était rempli de regrets.
J’ai tout gâché.
Il aurait dû tuer Trishil d’un seul coup. Ce qui lui arrivait maintenant n’était que la conséquence de son échec.
Jamais il n’aurait imaginé que Renard pendu l’attaquerait.
Avait-il cru qu’il ne s’agissait que d’un conflit interne ? D’une simple lutte de pouvoir ?
Son plan initial était de tuer Trishil d’un seul coup afin que Renard pendu se sente redevable envers lui, mais tout avait tourné de travers. Il n’arrivait pas à croire à quel point il avait échoué.
Pourquoi est-ce que j’ai fui ? se demanda-t-il.
Il avait réagi presque par instinct après avoir été touché. Il aurait probablement pu amener Renard pendu à le comprendre s’il était resté pour expliquer la situation, et pourtant…
Pourquoi est-ce que j’ai fui ?
La question continuait de le hanter. Lorsque Renard pendu l’avait regardé, il avait eu l’impression d’être jugé et condamné. C’était peut-être ce qui l’avait poussé à fuir.
Qu’est-ce que je vais faire maintenant ?
Il continua d’avancer en titubant, une main plaquée contre son flanc tandis que le vent glacial le fouettait.
Je suppose que je devrais retourner à la Seconde Capitale. Ou peut-être trouver le camp du Neuvième Ordre et rejoindre l’humanité ? J’aurais plus de chances de survivre comme ça. Quelqu’un… aidez-moi… Je n’ai encore rien accompli. Je vais entrer dans l’histoire comme un traître. Je ne veux pas mourir seul, comme un inconnu oublié de tous. Personne n’a encore vu qui j’étais vraiment. Je ne veux pas mourir dans un mensonge.
C’est alors qu’il le vit. Peut-être n’était-ce qu’un mirage né de son propre désir. C’est du moins ce qu’il pensa au début.
— Oh ?
Un homme traînait dans la neige une sorte de masse de viande ensanglantée. Il était grand, et il regarda Lentoby avec un sourire bienveillant. Un esprit des plaines ? Ce fut la première pensée qui traversa l’esprit de Lentoby. Le sourire de cet homme était tout simplement trop beau pour être réel.
— Je suis surpris. Je ne pensais pas croiser un humain dans un endroit pareil. Vous allez bien ?
Lentoby ne parvint même pas à répondre. Le soulagement qui l’envahit fut si fort qu’il s’effondra aux pieds de l’homme. Il était épuisé. Son flanc lui faisait mal. Il voulait boire quelque chose.
— Oh non. Vous êtes blessé, n’est-ce pas ?
L’homme jeta la masse de viande sanglante sur le côté avant d’aider Lentoby à se relever.
— Qu’est-ce que vous faites ici ? Quelle trouvaille inattendue. Dire que j’aurais l’occasion de sauver un humain sur le chemin du retour après avoir achevé Furiae… Hé, vous allez bien ? Vous êtes touché aux côtes.
Furiae, c’était le nom d’un roi-démon. Lentoby n’avait aucune idée de ce dont l’homme parlait, mais il avait l’air prêt à l’aider, et à cet instant il aurait accepté l’aide de n’importe qui.
— S’il vous plaît… sauvez-moi… Je ne peux pas mourir ici… Je ne veux pas mourir ici.
Il parlait presque en délirant tandis qu’il fixait le visage suspect de l’homme.
— J’ai commis des choses terribles. J’ai fait souffrir d’innombrables personnes en aidant le Fléau démoniaque.
Cet aveu lui coûta les dernières forces qui lui restaient. Même lui savait à quel point il était misérable. Un mot comme « souffrir » était bien trop faible pour décrire ce qu’il avait réellement fait. Il avait tué énormément de gens. Mais il pouvait encore se racheter, pensait-il.
S’il survivait et consacrait le reste de sa vie à aider l’humanité, alors il pourrait sûrement expier ses péchés. Il sacrifierait sa vie pour cette cause et obtiendrait le pardon. C’était ce qu’il croyait.
C’est ma chance de tout réparer.
— Mais je ne suis pas vraiment ce genre de personne, poursuivit-il. — Je veux me battre pour l’humanité, et je veux consacrer le reste de ma vie à cela. Je suis prêt à abandonner tout ce que je possède pour combattre pour l’humanité.
Il parlait du fond du cœur.

— Je consacrerai mon être tout entier et chaque instant de mon existence à sauver l’humanité. Je sacrifierai tout si cela peut aider l’humanité.
— …Incroyable !
L’homme regarda Lentoby avec une admiration sincère.
— Vous êtes un homme incroyable. Quel est votre nom ?
— Lentoby…
Lentoby força les mots à sortir de sa bouche.
— Lentoby Kisco.
— Lentoby Kisco, je ne vous oublierai jamais. J’ai le plus grand respect pour votre sacrifice.
L’homme sourit tout en traçant un sceau sacré avec ses doigts. Il dessina un cercle dans les airs, puis le fendit d’un trait vertical. Ce fut à cet instant que Lentoby sentit que quelque chose n’allait pas. Les yeux de l’homme ne contenaient pas seulement de l’admiration, il y avait aussi quelque chose de plus primitif.
— Se dévouer pour l’humanité de cette manière est véritablement admirable, et votre sacrifice ne sera pas vain. Vous avez ma parole. Vous savez, l’énergie qu’on obtient en mangeant quelque chose de frais et cru est d’une qualité totalement différente.
L’homme attrapa Lentoby par le cou. Quelque chose clochait. Lentoby tenta d’échapper à son emprise, mais cela ne servit à rien. L’homme était si fort qu’il semblait capable de lui briser la nuque d’une simple pression.
— Permettez-moi de réaliser votre souhait. Soyez rassuré, Lentoby. Je ferai de votre rêve une réalité.
C’est alors que Lentoby comprit ce qu’il y avait dans le regard de cet homme : la faim.
Non…!
Lentoby essaya de résister.
Je ne peux pas mourir ici. Je dois encore vivre en étant fidèle à moi-même. Je ne peux pas mourir dans un mensonge.
— Vous avez ma parole. Je mènerai l’humanité vers la victoire. Maintenant venez, Lentoby Kisco. Que votre chair et votre sang rejoignent ma quête.
Sa voix douce et ses crocs acérés s’approchèrent lentement du cou de Lentoby. Ce ne fut qu’au moment où la douleur le traversa qu’il réalisa qu’il était en train de hurler, et moins de trente secondes plus tard, Lentoby Kisco perdit connaissance.