sentenced t3 - CHAPITRE 4 PARTIE 3

Châtiment : Sceller le ravin de Tujin (3)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei

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Le ciel était un environnement bien plus cruel que Tsav ne l’avait jamais imaginé. Il serait probablement déjà mort sans les lunettes coupe-vent et la combinaison de neige qu’il portait.

Ce type est complètement cinglé. Il n’a jamais envie de gerber là-haut ?

Tsav avait déjà effectué quelques vols d’essai avec Jayce auparavant, mais cela n’avait rien à voir avec les mouvements de Neely en plein combat. D’autant plus que les compétences de Jayce étaient dans une catégorie totalement différente de celles des autres chevaliers-dragons. Les virages brutaux et les ascensions soudaines étaient déjà suffisamment atroces, mais rien n’égalait les tonneaux. Même lorsqu’un ennemi leur passait dans le dos, Jayce et Neely se retrouvaient derrière lui en un instant. La charge imposée au corps du cavalier était si violente que peu de gens pouvaient reproduire ces manœuvres, même en sachant comment faire.

Neely aussi semblait appartenir à un autre niveau que les autres dragons. Le simple fait de l’enfourcher suffisait à faire comprendre à Tsav qu’elle était différente. Même avec son poids supplémentaire sur son dos, elle contrôlait encore avec grâce sa vitesse d’accélération, de décélération et sa posture. Son souffle enflammé était d’une précision terrifiante.

C’était encore plus évident depuis le ciel, où Tsav pouvait la voir désintégrer d’un seul souffle les gigantesques féeries volantes appelées wyvernes. Leur taille était la seule chose qu’elles avaient en commun avec Neely.

Jayce avait déclaré :

— On va exterminer jusqu’à la dernière wyverne. Et si possible, tous d’un seul coup.

À son ton, Tsav comprit que ces féeries avaient autrefois été des dragons. Il en était certain. Jayce et Neely les poursuivaient avec une telle férocité et une telle vitesse que tout paraissait flou aux yeux de Tsav.

Ils étaient déterminés à n’en laisser échapper aucun. À chaque attaque assurée, le souffle enflammé de Neely et le javelot de Jayce abattaient un nouveau groupe de féeries. Ils donnaient l’impression que c’était facile, mais un simple regard vers les autres chevaliers-dragons suffisait à comprendre qu’ils étaient une exception.

Les autres chevaliers peinaient déjà à affronter les wyvernes en un contre un, et les hordes de gargouilles qui leur barraient la route n’arrangeaient rien. Les autres chevaliers-dragons finirent par devoir se regrouper pour contre-attaquer, et malgré cela, ils restaient principalement sur la défensive, passant l’essentiel de leur temps à esquiver.

En plus de ça, ils devaient encore éviter ce rayon thermique écarlate qui les frappait depuis le sol. La source était apparemment le Roi-Démon Furiae. Un chevalier-dragon avait déjà été englouti par ce faisceau lumineux avant d’être réduit en cendres. Et à l’instant, Tsav venait d’en voir un autre se faire toucher.

Jayce claqua la langue.

— Merde, Tsav ! Combien de temps ça va encore prendre ? Tire, bordel. Combien de fois cette chose doit encore faire feu avant que tu la repères ?!

— Ouais, je sais.

Tsav leva son bâton foudroyant et calcula la distance qui le séparait de sa cible. Le Roi-Démon se trouvait loin à l’arrière des troupes ennemies, mais aucune autre féerie ne l’entourait.

D’ailleurs, le Roi-Démon ne ressemblait pas à un monstre. Il avait l’air… humain ? Tsav distinguait une silhouette humanoïde obscure qui projetait des rayons lumineux dans leur direction. Il ne restait plus qu’à savoir s’il pouvait tirer d’aussi loin.

— Je sais pas si je peux le toucher d’ici, mec, dit-il. — Tu crois que tu pourrais nous rapprocher un peu ?

Le bâton foudroyant que Tsav tenait entre ses mains était connu sous le nom de « Daisy ». Verkle Développement l’avait créé spécialement pour le tir de précision. Norgalle l’avait cependant tellement modifié et ajusté qu’il était devenu méconnaissable, et sa portée dépassait désormais largement ses spécifications d’origine. Mais Norgalle ne s’était concentré que sur la portée. La puissance et la précision, Tsav devait les améliorer lui-même d’une manière ou d’une autre.

— Je veux me rapprocher assez pour être certain de le tuer. Tu sais bien que j’aime pas tirer au hasard. Moi, je tire pour tuer. C’est comme le jeu. J’aime attendre le bon moment, tout miser d’un coup et rafler la mise.

— Ta gueule.

La réponse de Jayce fut brève et sèche.

— T’es en train de me dire que tu veux que je traverse les féeries qui nous barrent la route tout en esquivant ce rayon rouge jusqu’à ce qu’on soit assez proches pour toi ?

— Ouais, euh… C’est trop difficile ?

— Pardon ? Attends… Neely dit quelque chose.

Le dragon azur rugit dans le ciel nocturne limpide. Son profil était presque glacé de beauté sous la lumière violette profonde de la lune.

Elle se fout de ma gueule, pensa Tsav.

— …Elle trouve ton doute insultant. Accroche-toi bien, abruti. Si tu tombes, je te tue… Neely, on descend d’abord pour prendre de la vitesse.

La descente fut si immédiate et si brutale que Tsav eut l’impression que ses tripes allaient sortir par sa bouche.

Neely vrilla et tourna sur elle-même, se frayant un chemin à travers la horde de féeries et les rayons écarlates qui arrivaient sur eux. Pendant un instant, Tsav ne sut plus où se trouvait le haut. Ce n’étaient pas seulement ses yeux qui tournaient. Il sentait ses organes se tordre à l’intérieur de son corps.

— Neely, maintenant !

Tsav entendit vaguement la voix de Jayce tandis qu’un javelot traversait le ciel, suivi d’un torrent de flammes. Deux féeries chutèrent presque simultanément. Un rayon brûlant passa à un cheveu de l’aile de Neely. Le vent hurlait. Tsav ignorait comment elle avait réussi à s’en sortir intacte, mais ce qu’il savait, c’était qu’ils se rapprochaient rapidement du Roi-Démon.

Ils étaient désormais séparés des autres chevaliers-dragons, devenant la cible unique d’un nombre croissant de féeries qui commençaient à les encercler. Ce bref instant serait sa seule occasion.

— Tire ! hurla Jayce.

Mais Tsav était déjà en position. La lunette de son bâton foudroyant verrouillait la tête de Furiae. Il distinguait clairement la créature à présent. Elle ressemblait à une femme aux longs cheveux argentés qui scintillaient dans la nuit.

Je peux le toucher. On est assez près maintenant. Enfin, j’aurais vraiment l’air d’un con si je ratais à cette distance.

Il fit glisser son doigt le long du sceau sacré jugulaire, l’activant avant de libérer un éclair sec dans un claquement brutal. Il était confiant. Sa visée était parfaite. La traînée électrique perça le ciel nocturne et fila droit vers la tête de Furiae.

Alors pourquoi cette tête était-elle encore attachée à son corps ?

…Putain, tu te fous de moi. Sérieusement ?

Tsav n’en revenait pas. Furiae avait tiré son rayon écarlate juste avant que l’éclair ne frappe, annulant l’attaque. Et son rayon continua sa course, brûlant une ligne dans le ciel avant d’abattre un autre chevalier-dragon.

Cette chose peut faire ça ? pensa Tsav.

Sa vitesse de réaction était incompréhensible. Avait-elle prédit son tir ?

Très bien. Si tu veux jouer comme ça…

Tsav élabora immédiatement un plan. Ils avaient besoin d’une diversion s’ils voulaient franchir cette défense impénétrable, s’ils voulaient contourner ce rayon. Tsav allait devoir tirer plusieurs fois d’affilée.

Je dois la perturber et créer une ouverture. Même une seconde suffira.

— Qu’est-ce que tu fous ?! Tu t’es foiré, Tsav ! hurla Jayce, furieux. — Espèce d’idiot inutile. Xylo va jamais me lâcher avec ça. On se repl…

— Pas encore. Enfin, tu sais que je suis un prodige, non ?

Tsav rechargea son arme. Son bâton aurait eu besoin de quelques secondes supplémentaires pour refroidir, mais ils n’avaient pas le temps pour ça. Il allait tirer quand même, même si le bâton explosait. Il ne lui restait plus que deux tirs.

— Ça me motive encore plus. J’ai besoin que tu lui serves de distraction.

— Pardon ? Tu veux qu’on serve d’appâts ?

— Ça devrait être facile pour toi et Neely, non ? Je vais sauter, alors j’ai besoin que vous fassiez semblant de foncer sur elle. Je la tuerai avant qu’elle vous touche. Après ça, vous n’aurez plus qu’à me rattraper avant que je m’écrase au sol, merci.

— Quoi ?

— Facile, non ?! Je compte sur vous deux !

— Att…

Tsav respectait Jayce presque autant qu’il respectait Xylo. Il savait qu’il comprendrait. Lui et Neely pouvaient surpasser même un prodige comme lui. Alors il détacha les fixations qui le maintenaient sur le dos de Neely et, sans même attendre la réponse de Jayce, se pencha en avant.

Le Roi-Démon ne bouge pas.

Tsav activa silencieusement son sceau sacré jugulaire et tira un nouveau rayon lumineux avec son bâton foudroyant.

Si je suis même pas capable de placer quelques tirs comme ça, alors je suis qui au juste ?

Son second tir fut aussi précis que le premier, mais il fut une nouvelle fois englouti par le rayon thermique écarlate du Roi-Démon. Cette vitesse de réaction absurde commençait sérieusement à énerver Tsav. Juste avant que la traînée brûlante du rayon ne disparaisse dans le ciel nocturne, il sauta.

— Merde ! jura Jayce. — Neely !

Tsav entendit quelque chose ressemblant au cri aigu d’un oiseau. En pleine chute, il rechargea une nouvelle fois son arme puis activa son sceau sacré jugulaire avec une vitesse hallucinante. Pendant ce temps, Furiae leva une main avant de se figer.

Elle hésite.

Tsav esquissa un sourire.

Qui l’ennemi considérait-il comme la plus grande menace ? Tsav, en train de tomber dans le vide, ou Jayce et Neely ? Qui allait-elle viser ? C’était là toute la différence entre les humains et le Fléau démoniaque. Leur adversaire ne possédait aucune lunette de tir pour la visée longue portée. Il ne disposait d’aucun outil capable d’améliorer ses capacités physiques.

Tsav eut soudain la sensation que Furiae était incapable de distinguer les humains individuellement à cette distance. Elle n’avait probablement aucune idée de qui, entre Jayce et Tsav, essayait de l’abattre. Ou peut-être craignait-elle simplement Neely. Dans tous les cas, elle hésita un bref instant, et c’était tout ce dont Tsav avait besoin.

Ouiiii ! Je l’ai eue !

Ce moment d’hésitation lui fut fatal. Un troisième éclair déchira l’air, si puissant que le bâton foudroyant explosa lui-même, envoyant un éclat de bois dans la joue de Tsav. Une douleur aiguë traversa son visage, mais son tir avait été parfait. La bouche de Furiae s’ouvrit dans une stupeur muette lorsque l’éclair fut aspiré dans sa poitrine.

C’était terminé.

 

Le corps du Roi-Démon explosa au point d’impact tandis que Tsav continuait de tomber. Il eut l’impression de flotter jusqu’à un…fwoup !

L’impact fut si violent que Tsav crut que sa nuque allait se briser.

— J’aurais dû te laisser tomber ! hurla Jayce, agrippant fermement le col de la combinaison de neige de Tsav. — Sacré culot de nous forcer, Neely et moi, à participer à ton petit numéro. Qu’est-ce qui tourne pas rond chez toi ?

— Je me suis éclaté. Et puis ça a parfaitement marché au final, non ? Y avait que nous capables de faire ça.

— …Comme si ça m’intéressait. Au fait…

Le regard de Jayce se posa sur ce qu’il restait de l’arme de Tsav, toujours suspendue à sa main. Elle était noircie, tordue et brisée.

— Norgalle va péter un câble quand il verra ce que tu as fait à ton bâton.

— Ouais… Ça va être moche, hein ?

 

***

 

C’était une course contre la montre.

Nous devions traverser les hordes de féeries et foncer vers le nord, et pour ça, il fallait percer le centre des lignes ennemies.

Dépasser les petites féeries était facile. Le véritable problème venait des gigantesques féeries bipèdes : les trolls. Ils possédaient à la fois intelligence et rapidité.

À l’instant où un troll nous aperçut, Teoritta et moi, il leva les bras et bondit sur nous.

— Accroche-toi bien.

Je ne voulais pas imposer de charge supplémentaire à Teoritta, alors je ne pouvais pas lui demander d’invoquer des épées.

Je dégainai un couteau et le lançai vers les jambes de la créature.

Face à des féeries de cette taille, une attaque au corps n’aurait peut-être pas suffi à les achever, et viser la tête aurait relevé de la chance, même avec ma précision.

Je décidai donc de détruire le sol sous ses pieds pour le faire tomber tandis que nous passions au galop.

Nous n’avions ni le temps ni les forces de faire davantage.

Merde. Y a beaucoup trop de trolls.

Cette fois, ils étaient deux à nous barrer la route et, pour aggraver les choses, chacun attrapa une petite féerie à proximité avant de se préparer à nous la lancer dessus.

— Sérieusement ?!

Je devais frapper le premier. Je lançai un autre couteau explosif. Combien m’en restait-il ? Je n’avais pas le temps de compter qu’un autre troll fonçait déjà droit sur nous. Je n’avais même plus le temps de dégainer une autre arme.

Merde. On allait devoir abandonner le cheval.

Mais au moment même où cette pensée me traversa l’esprit, la tête du troll explosa. Quelque chose l’avait touché.

Une lance ? Ou un tir de bâton de foudre ? Je n’avais pas le temps de vérifier.

Mais qui… ?

La réponse me vint presque instantanément.

— Dépêche-toi ! L’ennemi a rattrapé le Neuvième Ordre et le combat a déjà commencé.

J’entendis la voix de Norgalle à travers le vacarme. C’étaient les ingénieurs militaires. Ils avaient pris position sur une petite colline et glissaient le long de sa pente tout en tirant avec leurs bâtons foudroyants, faisant exploser tous les ennemis qui se dressaient sur ma route, du moins ceux qui ne fuyaient pas.

— Ouvrez un passage pour le commandant suprême de notre armée ! Ingénieurs militaires, feu ! …Commandant suprême Xylo, je connais un raccourci, alors écoute attentivement.

— J’apprécie. Vraiment. Voyons ça.

— Traverse la colline que nous occupons. Nous avons bloqué les ennemis à l’ouest, tu peux donc filer droit vers le nord.

— Vous les avez « bloqués » ? Vous pouvez faire ça ? Comment, Votre Majesté ?

Il avait forcément utilisé des pièges pour les arrêter, mais je n’arrivais pas à imaginer lesquels. Nous n’avions plus de sceaux de désintégration pour pulvériser le terrain, et il n’avait pas beaucoup de moyens qu’il aurait pu préparer en si peu de temps. Peut-être des sceaux explosifs à petite échelle, mais ils n’auraient pas dû être aussi efficaces. Toutes les féeries qui tentaient de les contourner pour les prendre par surprise avaient sombré dans la confusion.

Grâce aux efforts de Norgalle, Hord Clivios et le reste du Neuvième Ordre réussirent à atteindre le pied du mont Tujin en n’affrontant que de petits groupes de féeries. À partir de là, le terrain difficile de la montagne ne ferait que nous faire gagner davantage de temps.

— J’ai utilisé des pièges à claquement, dit Norgalle comme si ce n’était rien.

Les pièges à claquement étaient fabriqués en plantant des pieux dans le sol puis en y attachant des planches en bois. Ensuite, on les reliait avec des cordes afin que tout ce qui heurtait les fils fasse bouger les planches et produise un bruit de claquement. On y gravait généralement des sceaux sacrés explosifs afin de créer des pièges improvisés. Avec quelques ajustements ingénieux des fils, il devenait très difficile de passer en dessous, au-dessus ou autour.

Ce genre de piège présentait cependant au moins deux problèmes. D’abord, il fallait un temps considérable pour graver suffisamment de sceaux sacrés sur assez de planches afin de rendre le dispositif efficace. Ensuite, c’était un piège extrêmement facile à repérer.

— Vous en avez fabriqué tellement qu’ils ne pouvaient pas simplement passer au travers ? Et comment avez-vous gravé autant de sceaux sacrés ? Sans parler du temps nécessaire pour stocker la luminescence…

— Il n’est pas nécessaire de graver des sceaux sacrés sur chacun d’eux.

Dans ce genre de situation, Norgalle prenait toujours des airs de pédagogue posé.

— Je les ai disposés selon un ordre qui paraissait aléatoire tout en suivant un schéma que moi seul connaissais. Ensuite, j’ai relié les pièges contenant de véritables sceaux sacrés afin d’augmenter leur puissance explosive.

C’est là que je compris. Il voulait qu’ils voient les pièges.

Cela faisait longtemps que je n’avais pas combattu dans des conditions aussi favorables, et j’en avais oublié les bases. Un piège pouvait suffire à faire gagner du temps simplement en poussant l’ennemi à hésiter. Ajoutez à ça les ingénieurs militaires qui harcelaient l’ennemi avec leurs bâtons de foudre et les féeries sombreraient dans la confusion. Il ne leur faudrait pas longtemps avant de commencer à contourner cette forêt de pieux de bois.

Il ne me restait plus qu’à me dépêcher de rejoindre Hord. Il avait besoin de renforts pour tuer Charon.

— Teoritta, combien de forces as-tu récupéré ?

— J…je vais bien maintenant. Je me sens beaucoup mieux. Je peux invoquer brièvement l’Épée Sacrée si nécessaire.

— Arrête de raconter des conneries comme Venetim et dis-moi la vérité.

— …Je ne peux pas invoquer l’Épée Sacrée, mais je peux gérer une grosse invocation, non, deux ! Deux invocations !

— Tu es honnête, là ?

— Oui, je sais que je peux en faire deux !

— Bien.

Je décidai de lui faire confiance. Deux invocations. Je devais terminer cette bataille uniquement avec ça.

Mais je ne pouvais pas improviser. Je devais préparer une attaque spéciale capable de tuer ce monstre d’os à coup sûr. Il me fallait…

— Xylo ! Euh… Tu m’entends ?! On a un petit problème !

La voix désespérée de Venetim était assez forte pour me filer un mal de tête. Par réflexe, je me bouchai les oreilles avant de lui hurler dessus, même si je savais que ça ne servait à rien :

— Qu’est-ce que tu veux, bordel ?! Je suis vraiment occupé là, alors garde tes jérémiades pour plus tard !

— Ne dis pas ça, je t’en prie ! Une masse de féeries arrivent par ici, et le Roi-Démon est presque là lui aussi ! hurla-t-il. — D’après ce que j’entends, c’est celui fait d’os ! Je peux le voir d’ici. Tu penses vraiment qu’il va venir nous attaquer ? Xylo, je croyais que tu avais dit qu’on m’envoyait aider le Neuvième Ordre « au cas où » la situation tournerait mal !

— Ouais, et elle a mal tourné, d’accord ? Je suis en route, alors tiens bon jusqu’à ce que j’arrive. Tatsuya est avec toi, et il peut faire de sacrés dégâts. Roule-toi en boule et garde la tête baissée.

— C’est exactement ce que je comptais faire, mais l’Alliance nobiliaire a commencé à fuir ! Ce Roi-Démon est vraiment si dangereux que ça ? La pluie empoisonnée invoquée par la déesse Pelmerry ne lui a absolument rien fait !

— Je m’en doutais.

C’était un tas d’os, alors j’aurais plutôt été surpris si le poison avait marché. Quel genre de poison pouvait agir sur des os ? Quoi qu’il en soit, Hord semblait avoir du mal à tenir.

— Viens juste ici pour me sauver ! Je vais mourir à ce rythme !

— Oh, la ferme un peu. J’ai besoin que tu survives jusqu’à mon arrivée ! Fais ta part pour protéger la ligne de front !

— T…Tu sais très bien que je ne peux pas— ! Oh non ! C’est pas bon ! Capitaine Hord, attendez ! Ne me laissez pas derrière !

— …Contiens simplement l’ennemi jusqu’à ce que j’arrive ! hurlai-je en poussant mon cheval à accélérer. — Tatsuya est avec toi, non ? Utilise-le !

C’était ça. Les deux camps donnaient tout ce qu’ils avaient. À ce stade, tout se jouait au courage, à la volonté et à la chance, mais il était hors de question que je perde. Je devais me convaincre que c’était vrai, sinon cette bataille serait terminée avant même d’avoir réellement commencé.

— Xylo, je peux vraiment pas faire ça. Je suis pas un combattant.

— Arrête de geindre. Tu es le commandant, non ? Passe-moi Hord Clivios.

— Quoi ?! Tu vas juste m’ignorer alors que je suis en danger ?! Et ensuite tu attends de moi que…?

— Passe-le-moi tout de suite, bordel ! Tu veux crever ?! Je pense uniquement à la manière de gagner. Tu le sais très bien ! Alors connecte-moi à Hord, ou vous êtes tous foutus !

Je ne savais pas si mes menaces avaient été efficaces, mais après quelques secondes supplémentaires de plaintes, il y eut un silence, puis Hord répondit, me prenant par surprise. J’étais certain que Venetim avait utilisé une de ses combines, mais je m’en fichais. Je devais parler à Hord.

— Xylo Forbartz, y a-t-il quelque chose que tu voulais me dire ?

J’entendais une voix dure et sérieuse au milieu du vacarme et des parasites. C’était sans aucun doute Hord Clivios.

— Voilà notre très cher commandant, justement la personne à qui je voulais parler. On gardera les bavardages pour plus tard. J’ai quelque chose d’urgent à te dire. Ça te va ?

— Arrête tes conneries, répliqua Hord d’une voix tendue.

Il était clairement agacé, exactement comme je m’y attendais.

— Si tu m’as contacté juste pour plaisanter, alors cette conversation est terminée. Je n’ai pas le temps pour tes jeux.

— C’est pas une blague. D’abord, t’as mémorisé le terrain autour de Tujin Tuga ?

— Tu cherches à m’insulter ? Évidemment que oui.

— Alors j’ai besoin que tu attires Charon jusqu’au ravin entre les deux montagnes. Il y a un espace dégagé là où passe l’un des affluents, si tu vois bien le truc ? Un peu en aval du Bureau de Gestion des Eaux.

Je visualisai la vallée entre le mont Tuga et le mont Tujin. Dans l’ensemble, elle était large et peu profonde, mais une zone en particulier avait été creusée par la rivière Kinja Sheba, la rendant particulièrement profonde et vaste. Ce ravin s’étendait vers le nord avant de finir en cul-de-sac à cause d’une colline particulièrement escarpée.

En réalité, la pente était si raide qu’elle ressemblait presque à une falaise. Et escalader cette falaise constituait justement un raccourci vers le sommet du mont Tujin.

— …Qu’est-ce que cet endroit a de spécial ? J’ai besoin que tu m’expliques pourquoi d’abord.

— On en a besoin pour utiliser le poison de ta déesse.

Hord se tut. On dirait bien que parler de cette déesse était son point faible.

— J’ai besoin que tu me fasses confiance juste cette fois, insistai-je. —J’ai été élevé par les Noctambules du Sud, la famille Mastibolt, et c’est aussi là-bas que j’ai appris à me battre.

— Te faire confiance « juste cette fois » pourrait tous nous faire tuer et ruiner la seule chance de l’humanité de reprendre un jour la Seconde Capitale.

— Peut-être, mais t’as une meilleure idée ?

— …Le poison de Pelmerry ne fonctionne pas sur Charon. On a déjà essayé plusieurs types.

— Vous avez essayé des poisons liquides, non ? Et du gaz ?

Le vent soufflait fort actuellement et le champ de bataille était complètement à découvert, alors je doutais qu’ils aient tenté d’utiliser du gaz.

Le vent l’aurait simplement dispersé. Le silence de Hord confirma mes soupçons.

Heureusement, l’air stagnait dans l’endroit que j’avais indiqué, et il y avait aussi une rivière.

— Si j’ai raison — enfin non. C’est Rhyno qui a trouvé cette idée. Il a imaginé un moyen de se débarrasser de Charon en se basant sur sa biologie. C’est un pari risqué, mais je pense qu’on a une chance.

— Un « pari » ?

— T’es mauvais joueur toi aussi, hein ? Ça m’inquiète un peu, mais on va devoir tenter le coup jusqu’au bout. Alors, t’es de la partie ?

Un silence suivit pendant quelques secondes, mais je savais déjà ce qu’il allait répondre, alors je fis accélérer encore davantage mon cheval.

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