sentenced t3 - CHAPITRE 3 PARTIE 2

Châtiment : Ravitaillement à Kerpresh (2)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei

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Quand j’allai finalement voir Norgalle, il sciait des rondins

Le poison de Pelmerry avait dû faire effet, parce qu’il dormait comme un mort.

À ses côtés se trouvaient Teoritta et, à ma surprise, Dotta. Teoritta était allongée, encore épuisée par l’utilisation de l’Épée Sacrée, et Dotta avait réussi d’une manière ou d’une autre à se libérer de ses liens.

Tsav n’était pas censé le surveiller ?

— Dotta, qu’est-ce que tu fais libre ? Qu’est-il arrivé à Tsav ?

— Aucune idée. Il a dit qu’il avait quelque chose à faire et il est parti, répondit maladroitement Dotta.

Je sentis ma tête commencer à me faire mal. On n’aurait jamais dû confier la garde à Tsav dans une situation pareille.

— Il est probablement en train de jouer, dis-je.

— J’imagine. Pas étonnant qu’il m’ait refilé tout son boulot avant de partir. Il m’a dit que Norgalle et Teoritta ne pourraient pas bouger pendant un moment, alors je devais les surveiller.

— Tu… as tort…

Teoritta essaya de se redresser dans sa couchette, mais même ça semblait presque trop lui demander.

— C’est moi qui surveillais… ces deux fauteurs de troubles…

Malgré son teint pâle et maladif, elle bomba fièrement le torse.

— Impressionnant, non ? Je fais du bon travail, tu ne trouves pas ?

— Si, répondis-je malgré moi en reconnaissant son « dur labeur ».

Elle répondit par un reniflement fier.

— Exactement. Après tout, je suis la déesse qui veille sur cette unité et la protège.

— Hein… ? Je vois pas comment tu peux dire ça avec un air sérieux dans ton état, dit Dotta. Tu sais que c’est moi qui m’occupe de te remettre sur pied, pas vrai ? Je vous ai même préparé à manger parce qu’aucun de vous deux ne pouvait bouger.

— Oui, j’ai apprécié ce repas, et je t’en remercie. Mais je vais bien maintenant… Je peux me battre… dès que vous aurez besoin de moi… Regarde…?

Teoritta leva les deux bras au-dessus de sa tête comme si elle faisait une sorte d’exercice étrange.

Elle mentait. Le haut de son corps tremblait, et elle était visiblement encore faible. Elle ne pourrait clairement pas utiliser l’Épée Sacrée. Il allait falloir mener cette bataille sans notre atout maître.

— Arrête ça et retourne dormir, dis-je.

— Mais…

— On part demain matin, et j’ai besoin que tu sois complètement reposée d’ici là. Prépare-toi à en chier, compris ?

Je me disais qu’en le formulant ainsi, ça soulagerait peut-être la conscience de Teoritta et qu’elle accepterait enfin de se reposer. Et comme prévu, elle sembla soulagée. Elle attrapa sa couverture, la remonta jusqu’à son nez, puis se laissa retomber sur sa couchette.

— Tu peux compter sur moi ! Je vais me reposer… et demain matin, je serai en parfaite condition, alors dis-moi le plan. Quelle est notre stratégie ?

— Ah, oui. À ce propos…

Dotta se pencha en avant avec nervosité.

— Xylo, qu’est-ce que tu veux faire ? Je pense qu’on en a déjà assez bavé comme ça, alors peut-être qu’on pourrait battre en retraite.

— Hors de question. Notre force principale va partir vers le nord, et notre mission est de les protéger en arrêtant tous les ennemis qui nous poursuivront.

— Oh non…

Le visage de Dotta s’assombrit de désespoir.

— Tu veux dire qu’on va devoir affronter encore plus de rois-démons ?

— Tu as déjà l’air vaincu, Dotta. Montre un peu de volonté, le réprimanda Teoritta. — Cela veut dire qu’ils reconnaissent et apprécient tous nos efforts. Ils comptent sur nous.

Je voyais bien que ça ne le rassurait absolument pas.

— Allez, remonte-toi un peu, dis-je. — On aura probablement quelques problèmes, mais on a réellement une chance de gagner cette bataille.

— C’est justement ces « quelques problèmes » qui m’inquiètent.

— On a besoin de ravitaillement. Rhyno a besoin de plus de munitions, Norgalle a besoin de matériaux pour ses dispositifs, et nous avons tous besoin de nourriture.

— Ugh…

Dotta se gratta la tête. C’était toujours la même histoire, mais cette fois, même l’unité principale manquait de provisions. Ce qui signifiait que notre situation était encore pire et plus urgente que d’habitude.

— Donc, euh… Tu veux que j’aille faire ce que je fais de mieux ? Je peux pas obtenir tout ce que tu veux d’un seul coup, tu sais ?

— Non, je veux que tu restes tranquille. Ne fais rien cette fois, compris ? Voler les Chevaliers Sacrés et les soldats qui manquent déjà de ravitaillement ne ferait que tous nous condamner.

Hord Clivios était un commandant fiable et compétent, et ça incluait la gestion des provisions. Le voler finirait par tous nous ralentir et mettre tout le monde en danger.

— Tu as quand même fait quelque chose de bien pendant cette dernière bataille, non ? Quelque chose d’autre que voler.

— Hein ? Qu-qu’est-ce que tu veux dire ? Tu commences vraiment à me mettre mal à l’aise.

— Le prince et la princesse. C’est toi, l’idiot qui disait vouloir sauver ces deux gamins, pas vrai ? Tu sais quelque chose que nous ignorons ?

— Oh, euh… J’sais pas…

Dotta afficha un sourire ambigu.

— Peut-être ? Tu crois que j’ai remarqué quelque chose ?

— Bordel, comment veux-tu que je le sache ?

— …Dans ce cas, oublie ça. Donc j’ai rien à faire cette fois ?

— Ha-ha. Très drôle.

J’écrasai immédiatement le fantasme naïf de Dotta.

— Notre unité n’a pas ce luxe. En fait, il est temps que tu serves enfin à quelque chose.

— Hein ?

Le visage de Dotta se crispa.

— …Qu’est-ce que tu veux dire ?

— On ne te garde pas juste pour voler nos alliés, tu sais. Il est temps que tu bosses un peu.

— Tu es… sérieux ?

— Ouaip. Et si tu fais du bon boulot, tu finiras par tous nous sauver.

— Je peux pas dire que ça m’emballe… Enfin, ça va être dangereux, pas vrai ?

— Ça le sera, mais c’est un rôle extrêmement important. Si tu réussis, tu sauveras des vies. Écoute, d’abord…

Mais au moment où j’allais commencer mes explications, une voix retentit depuis l’entrée de la tente.

— Excusez-moi.

C’était une voix douce, mais étrangement résonnante, que j’avais entendue pour la dernière fois très récemment.

Je me retournai précipitamment.

— Unité de Héros Condamnés 9004, c’est bien cela ? Je m’excuse pour cette visite soudaine.

C’était la Troisième Princesse Melneatis, avec une auréole derrière elle,  sans doute un effet de la lumière du soleil.

Malgré tout, son apparition fut si soudaine que même moi, j’en fus pris au dépourvu. Dotta essaya de se cacher derrière moi.

— Je vous ai rencontré plus tôt, dit-elle. — Xylo Forbartz, c’est bien cela ? Et voici sans doute la déesse Teoritta.

— O…oui…

Teoritta hocha maladroitement la tête avant de se redresser bien droite. Je comprenais ce qu’elle ressentait. Cette fille avait quelque chose qui nous donnait envie de nous tenir au garde-à-vous.

— Je suis la Déesse des Épées, Teoritta. Aux côtés de mon chevalier, Xylo, j’accorde ma bénédiction divine aux héros.

— Quel honneur de vous rencontrer. J’ai tant entendu parler de vous.

Où avait-elle entendu parler de nous ?

Ça ne pouvait être que Venetim. Peu de temps s’était écoulé depuis le conseil de guerre, mais c’était largement suffisant pour qu’il ouvre sa grande gueule et répande des rumeurs.

— Et Dotta, poursuivit-elle. — Je tiens à vous exprimer ma gratitude pour avoir conseillé aux autres de nous sauver. Permettez-moi également de vous remercier au nom de mon frère.

— Oh, euh… C…comme vous pouvez le voir, je vais très bien. Merci, bafouilla Dotta.

Il s’inclina avant de disparaître complètement derrière moi. Rien de ce qu’il disait n’avait le moindre sens.

— J’ai entendu dire que vous êtes un homme extrêmement courageux et que vous étiez autrefois chasseur. J’ai entendu de nombreux récits sur les chasseurs de féeries des montagnes de Qwadai.

— Hein ? Oh… Euh…?

— J’ai également entendu dire que vos yeux et vos oreilles affûtés, ainsi que votre expérience et votre instinct, ont aidé votre unité à survivre à d’innombrables situations périlleuses.

— Oh…?

Dotta avait l’air de plus en plus perdu.

Impossible de savoir de qui parlait cette histoire, mais il était évident que Venetim en était la source. On lui avait servi tellement de mensonges que personne ici n’avait probablement l’énergie de la corriger.

— Et messire Norgalle… Je ne m’attendais pas à le revoir dans un endroit pareil.

— À ce propos… répondis-je malgré moi. — Vous le connaissez ?

Je jetai un regard en coin à Norgalle. Il dormait toujours profondément. Même de profil, il avait l’air digne, sans doute grâce à sa moustache respectable.

— Messire Norgalle était érudit à l’Académie du Temple avec mon frère, Lawtzir.

Un érudit.

J’avais déjà entendu ce genre de rumeurs auparavant. Apparemment, Norgalle avait autrefois été un érudit prometteur, un prodige lorsqu’il s’agissait de l’ingénierie des sceaux sacrés.

J’avais toujours pensé que ces rumeurs étaient vraies, vu son talent.

— Nous avons parlé d’innombrables fois autrefois, et il a toujours été gentil avec moi. De ce point de vue, il me rappelle mon grand frère. Mon frère était un homme modeste et doux. Quand j’étais enfant, j’avais toujours l’impression qu’il connaissait tout du monde…

La princesse Melneatis regarda Norgalle comme si elle se remémorait le passé.

— J’avais entendu dire qu’il s’était enfui et caché après la disparition de mon frère… mais je ne m’attendais pas à ce qu’il finisse ainsi.

Elle ne semblait pas au courant de l’attentat terroriste qu’il avait préparé.

En fait, moi non plus, je ne connaissais pas le nom du terroriste. Tout ce que j’avais entendu, c’était le communiqué publié par Galtuile, qui affirmait que des extrémistes de la maison Meht étaient responsables.

Je n’appris que Norgalle Senridge avait agi seul qu’après avoir rejoint l’Unité de Héros Condamnés. Le Temple n’aurait jamais permis que ce genre d’information soit rendu public.

Personne ne devait savoir qu’un érudit autrefois prometteur avait perdu la raison avant de se lancer dans un massacre. C’était encore plus vrai lorsqu’il s’agissait de la famille royale. Les seuls à connaître la vérité étaient probablement le roi et le prince héritier.

— Messire Norgalle… m’a appelée « ma chère sœur ».

Sa voix trembla presque imperceptiblement.

— Je ne sais pas ce qui lui est arrivé, mais…

Je n’avais aucune idée de ce qu’elle avait voulu dire ensuite.

— J’imagine que je devrais au moins être reconnaissante qu’il se souvienne encore de moi, finit-elle par dire.

Cette jeune fille semblait vraiment admirer Norgalle, et j’eus le sentiment qu’il valait probablement mieux que je parte avant elle.

***

Après avoir quitté la tente, je fis une courte promenade.

Le soleil rouge du soir se reflétait avec éclat à la surface de la rivière voisine, et les noyers qui bordaient la rive semblaient étrangement ternes, sans doute à cause des vents violents et de la neige.

Le village de Kerpresh était bien plus grand qu’il n’en avait l’air au premier abord. Il y avait une auberge pour les voyageurs, un petit temple, et même une source chaude publique. Bien que les habitants aient déjà évacué, il y avait des traces d’utilisation récente des bains, et le bâtiment était en meilleur état que je ne l’avais imaginé.

La technologie de forage des sources chaudes avait évolué de manière exponentielle en même temps que le développement des sceaux sacrés dans le Royaume fédéré. De nos jours, il y en avait au moins une dans chaque colonie, sauf dans celles extrêmement isolées.

En y repensant, j’allais assez souvent aux sources chaudes quand j’étais étudiant. C’était bien avant que je devienne capitaine des Chevaliers Sacrés, évidemment.

J’avais un ami avec qui je faisais toutes sortes de conneries. Une ou deux fois, on avait même chassé des bandits pour se défouler pendant nos séjours à la campagne. Aucun de ces souvenirs ne m’aidait à trouver une solution à notre manque de ravitaillement, mais je n’arrivais à penser à rien d’autre.

Ressaisis-toi. C’est pas le moment de ressasser le passé.

Je me remotivai et essayai de revenir au vrai problème.

Il nous fallait des munitions et des matières premières pour ajuster les sceaux sacrés.

Même si on ne pouvait pas mettre la main sur des plaques de fer de qualité, on pouvait au moins utiliser des planches de bois. Sans ravitaillement, Rhyno comme Norgalle nous seraient bien moins utiles au combat.

Il doit y avoir une solution. Réfléchis.

Voler nos alliés était exclu alors il fallait que quelqu’un accepte de nous prêter ce dont nous avions besoin. Autrement dit, demander de l’aide à une unité qui nous était favorable. Une unité prête à coopérer avec nous ? C’était un rêve impossible.

La seule qui me venait à l’esprit était l’ancien Treizième Ordre, et c’était une unité de cavalerie. Je doutais qu’ils aient des munitions pour des artilleurs ou des matériaux supplémentaires pour le réglage des sceaux sacrés.

En clair, nous étions dans une impasse. Et au moment où j’acceptai cette réalité, je vis autre chose que je n’avais aucune envie de voir. Des soldats étaient rassemblés sous un arbre près de la rivière et faisaient rouler ce qui ressemblait à des dés.

Ils jouaient clairement de l’argent, et là où il y avait du jeu, je pouvais m’attendre à trouver Tsav. Et comme par hasard, il n’était pas seul. Rhyno et Tatsuya étaient avec lui.

— Qu’est-ce que vous faites ?

Une fois les trois réunis sous mes yeux, je ne pouvais pas simplement les laisser tranquilles. En fait, j’étais presque certain d’avoir expressément dit à Rhyno de ne rien faire de stupide quelques minutes plus tôt.

— Oh ! Frérot ! Ça devient sérieux !

Tsav me fit signe avec enthousiasme.

— La chance est enfin de notre côté ! Tatsuya est en feu !

— Vous êtes sérieux ? Ne leur apprends pas à jouer à tes jeux débiles.

— Oh, allez ! protesta Tsav. — On est justement en train de résoudre notre problème de ravitaillement.

Ça ressemblait surtout à un sophisme foireux.

Les quelques matériaux excédentaires qu’ils pourraient gagner au jeu n’étaient absolument pas suffisants pour changer l’issue d’une bataille.

— Je me suis dit que ce serait toujours mieux que de ne rien faire, déclara Rhyno avec suffisance en me faisant un signe du pouce. — Nous sommes dans une situation difficile, alors je ferai tout ce qu’il faut pour contribuer. Même quelques provisions valent mieux que rien, n’est-ce pas ? Le camarade Tatsuya semble particulièrement motivé aujourd’hui… Bien. À ton tour. Lance les dés.

— Gwarrr. Rwagugeh, grogna Tatsuya d’une manière incompréhensible.

Puis il lança une poignée de dés en os dans un bol, les faisant rebondir et s’entrechoquer bruyamment. Ils semblaient jouer à un jeu appelé zudahare, où le but était d’obtenir certaines combinaisons de chiffres. Le nom venait de la combinaison la plus faible, zuda, et de la plus forte, hare.

Tatsuya obtint finalement une série complète de chiffres identiques, une combinaison appelée le « grand hare ». Comme prévu, cela fut suivi par une avalanche de gémissements et de protestations.

— C’est quoi ce type ?!

— C’est l’homme le plus chanceux que j’aie jamais vu ! Qu’est-ce qui se passe ici ? Vous savez quoi ? Je joue plus s’il est là.

— Il triche forcément. C’est vraiment possible d’obtenir « hare » autant de fois ? Tsk. Hé, avoue-le. Tu triches, pas vrai ?

— Va-ke-ke-ke-kehhh ! Kikikiki !

Tatsuya poussa un cri étrange, comme si quelqu’un essayait de l’étrangler.

— Les gars, allez ! Laissez mon pote tranquille ! Il a juste une chance monstrueuse, c’est tout.

Tsav leva les mains en l’air en essayant de défendre Tatsuya.

— Regardez-moi ! J’ai perdu absolument toutes les manches ! Et Rhyno a beau faire le malin, il est nul lui aussi.

— Oui, c’est étrange. Je ne joue que lorsque mes calculs indiquent une probabilité de victoire favorable, et pourtant…

— Arrête de perdre ton temps à calculer des probabilités quand il s’agit de jeu ! s’exclama Tsav. — Sérieusement, tu devrais jeter ton carnet inutile. Ça t’aide absolument pas !

On aurait dit que seul Tatsuya gagnait, donc on pouvait probablement partir du principe qu’ils reviendraient avec seulement quelques provisions supplémentaires.

Ils ne semblaient pas près de résoudre notre problème, alors je leur fis un signe d’adieu avant de me détourner pour partir, quand Tsav bondit soudain vers moi et murmura à mon oreille.

— Hé, frérot. T’as remarqué ? On te suit.

— Hein ? Par qui ?

— Aucune idée. Enfin, c’est pas moi qu’ils visent, et j’ai senti leur présence juste un instant. Mais… c’est mauvais signe. Je crois que quelqu’un veut te tuer… Enfin, j’sais pas. Maintenant que j’y réfléchis, c’est difficile à expliquer, mais je pense pas qu’il s’agisse d’une seule personne. Je crois qu’ils sont plusieurs.

— Comment tout un groupe pourrait réussir à s’infiltrer dans ce village et me suivre discrètement ?

— Aucune idée. Mais…

Tsav me tapa dans le dos.

— Bonne chance, frérot ! J’aimerais bien t’aider, mais je suis en plein milieu d’une mission ravitaillement ! Et puis, quelques assassins suffiront pas à te tuer de toute façon, pas vrai ?

— Merci pour l’inquiétude, connard.

Tsav ayant parfaitement réussi à me pourrir l’humeur, je décidai de lui rendre la pareille.

— Au fait, Jayce te cherchait, et il avait l’air furieux. Tu devrais probablement retourner aux écuries dès que possible.

— Hein ?!

Le sourire insolent de Tsav se figea. Satisfait, je pris congé.

Donc on me suit, hein ?

Je n’étais pas aussi convaincu que Tsav de pouvoir gérer seul un groupe d’assassins. Les types comme eux attendaient toujours le moment où l’on baissait notre garde pour frapper, alors il était difficile de prévoir leur manière d’attaquer.

Plus on était un soldat honnête, plus il devenait difficile de se préparer contre ce genre de menace. En fait, c’était presque impossible pour quiconque n’était pas un spécialiste. Je décidai donc de les forcer à sortir de leur cachette.

J’accélérai le pas jusqu’à marcher si vite que ceux qui me suivaient seraient obligés de se presser eux aussi. Bientôt, je me mis à trottiner.

Puis je partis en courant. Et soudainement, je me retournai d’un coup.

…Sérieusement ?

Je restai stupéfait, et pas dans le bon sens.

Le « assassin » le moins menaçant que j’aie jamais vu se cacha précipitamment derrière un noyer voisin. Après m’être arrêté, je l’appelai par son nom.

— Patausche, qu’est-ce que tu fais ?

— …Oh, euh.

Elle croisa les bras et s’adossa à l’arbre en fronçant les sourcils.

— Rien du tout. J’étais simplement en train de me promener.

— Ne mens pas. Tu me suivais.

— Eh bien… oui ! En fait, oui ! Je devais garder un œil sur toi pour m’assurer que tu ne te relâchais pas. Je ne suis toujours pas certaine que tu aies les qualités nécessaires pour être le commandant de notre unité.

Son raisonnement était vraiment quelque chose.

Techniquement, Venetim était notre commandant, mais je décidai de ne pas le mentionner, puisque ça n’aiderait pas la situation.

— Tu es inhabituellement nerveux, et ce n’est pas une manière correcte d’agir pour un commandant. Alors je me suis dit que je devais te prévenir. On ne peut pas te laisser faire baisser le moral des troupes et inquiéter tout le monde.

— Ouais, désolé, dis-je avec un sourire amer.

Je ne pouvais pas contredire une ancienne capitaine.

— Je vais me reprendre.

— Bien… Maintenant, si quelque chose te tracasse, j’imagine que ça ne me dérangerait pas de t’écouter si ça peut te faire du bien, répondit-elle en me fixant de son regard perçant.

La voilà, pensai-je. C’est donc ça, le vrai sujet.

Je ne pouvais pas lui reprocher de s’inquiéter pour le commandant de son unité juste avant une bataille majeure.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle. — Crache le morceau.

— On manque de ravitaillement. On manque pratiquement de tout, et il faut qu’on se réapprovisionne sans dépendre de Venetim ou de Dotta.

— …Oh ! C’est… C’est effectivement problématique.

Après quelques secondes d’hésitation, Patausche hocha lentement la tête. On aurait dit qu’elle était convaincue de pouvoir résoudre n’importe quel problème que je lui présenterais.

— Comment faisais-tu avant pour gérer les problèmes de ravitaillement ? Je doute que la logistique militaire soit ta spécialité.

— Quand j’étais chez les Chevaliers Sacrés, on nous attribuait des réserves suffisantes, donc je n’avais jamais vraiment à m’inquiéter d’en manquer. Mais quand il m’arrivait d’avoir des problèmes, j’avais un ami vers qui me tourner… Attends une seconde. Qu’est-ce que tu veux dire par « tu doutes que ce soit ma spécialité » ? J’ai l’impression que je pourrais dire exactement la même chose de toi.

— Qu…qu’est-ce qui te fait penser ça ?!

— Je m’excuserai si j’ai tort, mais j’ai raison, pas vrai ?

Elle baissa la voix et détourna les yeux.

— …Moi aussi, j’avais un ami qui excellait dans l’art d’obtenir discrètement ce qu’il voulait, alors j’allais souvent lui demander de l’aide…

On dirait bien que nous n’étions pas si différents. Nous étions tous les deux catastrophiques quand il s’agissait de gérer le ravitaillement.

— Finalement, on se ressemble plus que je le pensais, dis-je en riant.

— Pourquoi me regardes-tu comme ça ?! Je ne te ressemble absolument pas ! Mais… si je demande à mes anciens alliés de nous prêter du ravitaillement… alors peut-être…

— Ne fais pas ça. On ne pourrait jamais les rembourser, et c’est pas comme s’ils avaient des réserves en trop. C’est comme ça.

Je glissai une main dans ma poche pour fouiller dedans, puis tendis le poing vers elle. Elle regarda l’objet enveloppé dans du papier que je tenais avec un air perplexe.

— Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? demanda-t-elle.

— Des fruits secs trempés dans du miel. Des raisins, des morceaux de pomme, ce genre de choses. Je me suis dit que tu ne devais pas non plus savoir préparer des repas prêts à manger.

— On ne m’en a pas fourni.

— C’est parce que tu fais partie de l’Unité de Héros Condamnés maintenant. L’armée ne nous fournit pas ce genre de nourriture, alors tu dois la préparer toi-même pendant ton temps libre. La viande fumée marche très bien aussi, d’ailleurs.

— Attends… Je ne peux pas accepter ça. Je n’ai rien à te donner en échange.

— Alors tu me rendras la pareille une autre fois.

— Fff ! Ah…!

Patausche poussa un cri quand je lui attrapai la main pour y forcer le paquet de fruits.

— Qu’est-ce que tu crois faire ?!

— On prépare ce genre de repas chacun notre tour, alors dépêche-toi d’apprendre à cuisiner, compris ? Parce que… Hmm ?

— Q…qu’est-ce que…?! Comment… ?!

Elle n’avait même pas terminé sa phrase qu’elle tendait déjà la main vers l’épée à sa hanche. J’étais aussi surpris qu’elle, et ma main s’était déjà posée sur un couteau, prêt à être dégainé et lancé.

Cinq ? Non… six ?

Nous étions encerclés.

Tsav avait eu raison. Cela dit, nos poursuivants n’avaient pas l’air hostiles. Ils étaient tous vêtus comme des chevaliers, avec un blason familial cousu sur leurs vêtements.

Ils appartenaient donc à l’Alliance nobiliaire.

Un lion tenant une hache de bataille dans sa gueule, la maison Dasmitur ?

En regardant de plus près, j’en reconnus quelques-uns. C’étaient pratiquement tous des gamins. Les mêmes soldats qui avaient été forcés de couvrir l’arrière pendant la retraite.

— Hé, euh…, marmonna l’un d’eux en faisant un pas en avant.

— Ne bougez pas ! cria Patausche.

— Arrête. Ils ne nous veulent aucun mal. Tu le sais.

Je tendis le bras pour l’empêcher de dégainer son épée.

— Qui es-tu ? demandai-je.

— J…je m’appelle Siffritt.

Le jeune soldat avait l’air terrifié, mais il prit une profonde inspiration avant de continuer.

— Héros condamnés, euh… J’ai entendu dire que vous aviez des problèmes de ravitaillement.

— Un peu. Mais qui n’en a pas, pas vrai ?

— Notre unité, en fait, a des réserves excédentaires. Nous avons des munitions et même des plaques vierges pour le réglage des sceaux sacrés.

Sérieux là ?

Ça, c’était bien les nobles Dasmitur. Je n’arrivais pas à croire qu’ils aient réussi à transporter autant de provisions jusqu’ici. Mais pourquoi en avaient-ils autant ? Évidemment, ma question reçut la pire réponse possible.

— Le seigneur Dasmitur n’a toujours pas participé à un véritable combat, et je doute qu’il compte commencer de sitôt. Lors de la prochaine bataille, nous serons positionnés derrière le Neuvième Ordre.

C’était probablement l’endroit le plus sûr du champ de bataille. La maison Dasmitur possédait une énorme influence politique, et Hord Clivios semblait avoir du mal à les gérer.

— Intéressant.

— …Par conséquent, nous souhaiterions que l’Unité de Héros Condamnés utilise nos provisions.

— Quoi ? Attends une seconde.

— Dites-nous simplement ce dont vous avez besoin, et nous vous l’apporterons cette nuit.

— J’ai dit attends une seconde. Ce serait illégal. Tu crois que Dasmitur l’autorisera ?

— Bien sûr que non. Mais nous voulons le faire malgré tout.

Siffritt semblait sincère. Les soldats autour me regardaient tous avec des expressions graves, ou peut-être était-ce de l’espoir dans leurs yeux.

— Votre unité nous a sauvés, grogna un soldat.

Un autre prit la suite, puis un autre encore.

— On aurait été complètement anéantis sans vous.

— On fera tout ce qu’il faut pour vous soutenir si ça permet de mettre fin à cette guerre. Tout ce qui intéresse les gradés, c’est eux-mêmes et peut-être leurs familles.

Arrêtez. Ne me faites pas ça.

Je ne voulais pas voir ce regard dans leurs yeux. Je détestais que des gens comptent sur moi de cette manière.

— Nous croyons que c’est l’Unité de Héros Condamnés qui nous mènera à la victoire.

— …Gardez ça pour vous, dis-je. — Sinon les gens vont croire que vous avez complètement perdu la tête.

— Pas du tout ! Beaucoup de soldats dans les autres unités vous admirent aussi, surtout le Faucon du Tonnerre, Xylo Forbartz. Vous devriez entendre les rumeurs. Vous avez une sacrée réputation.

— Le tueur de déesses est vraiment aussi populaire que ça ?

— Aucun de nous n’oserait vous appeler comme ça ! Vous êtes… Oh, euh. Vous pensez que je pourrais avoir votre autographe ?

— Ça suffit.

Patausche se glissa froidement devant moi.

Son regard perçant suffit à lui seul à faire tressaillir Siffritt.

— Nous sommes des héros condamnés. Je vous recommande, à vous autres soldats ordinaires, de garder vos distances.

— Hein ? Mais, euh… Je viens pourtant de voir des héros condamnés jouer près de la rivière avec des soldats comme nous…

— Je vous recommande également d’éviter ça.

L’intensité écrasante de Patausche força Siffritt à reculer d’un pas.

Il ouvrit encore la bouche, comme s’il voulait dire quelque chose, puis ravala finalement ses mots avant de simplement baisser la tête.

— …Quoi qu’il en soit, merci de nous avoir sauvés. Nous vous apporterons les provisions dont vous avez besoin plus tard cette nuit.

— D’accord, répondis-je, incapable de faire autre chose.

Comme si mes paroles avaient servi de signal, le jeune soldat partit précipitamment. Les autres s’inclinèrent avant de partir eux aussi.

Patausche et moi restâmes seuls.

— …Je suis sûre que tu le sais déjà, mais je vais quand même le dire au cas où.

Patausche se retourna vers moi, le regard encore plus acéré qu’avant.

— Je suis certaine que ça doit être agréable qu’une jeune fille soit sous ton charme, mais ne prends pas la grosse tête. N’oublie pas quelle est notre position dans tout ça.

— Hein ?

— Ce soldat avec qui tu parlais.

— Le garçon ?

— Fais vérifier tes yeux ! Ce n’était pas un garçon.

Je restai silencieux. Pas étonnant qu’«il » ait eu l’air aussi frêle pour un garçon de son âge. Mais au-delà de ça, nous avions trouvé une solution à notre plus gros problème. Une fois que nous aurions des munitions et des matériaux pour le réglage des sceaux sacrés, nous pourrions nous préparer au combat.

Je serrai le poing, puis le rouvris.Pour la première fois, j’eus l’impression que nous avions une chance de gagner. Mais l’espoir et les attentes étaient aussi les fardeaux les plus lourds à porter.

***

— …Il est temps de passer à la deuxième phase de notre plan.

Trishil se tenait devant un panneau couvert de détails stratégiques, fixant Lentoby avec un éclat inquiétant dans les yeux. Ses traits fins et acérés semblaient encore plus sinistres que d’habitude. Lentoby, cependant, ne pouvait détacher ses yeux de son bras droit. Il avait été tranché par un cavalier ennemi, et à sa place se trouvait désormais un nouveau membre couvert d’écailles noires.

Il avait été remplacé par le bras d’une féerie, griffes comprises. Quand elle était revenue blessée, Charon lui avait accordé ce bras. Le roi-démon avait ramassé sans la moindre émotion le bras d’un dullahan avant de le lui jeter, puis il avait ordonné à Furiae de l’enfoncer dans sa plaie.

Ce qui avait suivi ressemblait à une sorte de sorcellerie démoniaque. Le nouveau bras avait fusionné avec le moignon ensanglanté de Trishil. Sa blessure avait bouillonné, mais moins d’une demi-journée plus tard, elle était guérie. Pendant tout le processus, Trishil avait souffert atrocement.

Elle s’était attachée à un lit pour s’empêcher de bouger et avait simplement enduré. Mais une fois terminé, elle possédait un nouveau bras, noir comme le jais, difforme et inquiétant.

— Notre ennemi, c’est l’Unité de Héros Condamnés, gronda-t-elle, la haine clairement audible dans sa voix. — Lentoby, il n’y aura pas de prochaine fois pour nous. Nous devons les tuer, quoi qu’il arrive. Le problème, c’est…

Lentoby pouvait facilement deviner ce qu’elle allait dire ensuite.

— Le problème, c’est leur commandant, le Renard pendu, poursuivit-elle. Si nous pouvons le tuer, alors…!

— Et si on essayait de l’abattre à distance ?

— Nous allons essayer, évidemment. Nous allons tout tenter.

Elle le fixa d’un regard glacial.

— Utilise ce cerveau pour trouver un plan. Si nous échouons encore, nous sommes finis. Tu dois trouver un moyen de tuer le Renard Pendu. Sans lui, les autres ne seront plus qu’un troupeau de moutons sans direction.

Lentoby voyait bien que sa commandante était acculée, qu’elle était désespérée. Peut-être était-il temps pour lui d’abandonner le navire.

Après tout, il avait encore des choses à accomplir. Il travaillait peut-être pour un roi-démon à l’heure actuelle, mais ce qu’il voulait réellement, c’était combattre pour l’humanité et être félicité pour ses efforts.

C’était peut-être simplement de la vanité de sa part, mais…

…Je dois la tuer d’une manière ou d’une autre et prendre sa place de commandante.

C’était le seul moyen d’assurer sa survie. Tant qu’il continuerait à flatter le Fléau démoniaque et à jouer le rôle du serviteur loyal, ils continueraient à l’épargner. Et tant qu’il resterait en vie, il aurait encore sa chance.

Ce jour viendra. J’en suis certain.

Mais d’ici là, il ferait tout ce qu’il fallait pour survivre, peu importe la cruauté nécessaire. Il avait volé la position des autres pour atteindre les sommets, laissé l’ennemi entrer dans la ville et tué ceux qu’il était censé protéger. Il avait même massacré des enfants et des vieillards pour « réduire le troupeau ». À ses yeux, la seule manière de compenser toutes ses actions ignobles était de survivre.

Il voulait prouver qu’il n’était pas mauvais, qu’il avait toujours eu l’intention de faire ce qu’il fallait.

Que tout ce qu’il faisait actuellement n’était qu’une comédie.

Oui, ce n’est pas réel. Tout cela n’est que mensonge.

Les résultats ne font pas tout, pensa-t-il. Le processus et les raisons devraient aussi être pris en compte. Et si c’est le cas, alors j’ai déjà suffisamment souffert et enduré. J’ai déjà été puni pour mes crimes.

…Alors pardonnez-moi.

Lentoby fixa le profil de sa commandante, les yeux sombres.

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