sentenced t3 - CHAPITRE 3 PARTIE 1

Châtiment : Ravitaillement à Kerpresh (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei

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L’apparition de la troisième princesse, Melneatis, eut un effet considérable sur le conseil de guerre.

Sa seule présence suffisait à délégitimer les revendications de l’Alliance nobiliaire. Ils avaient juré fidélité à la famille royale du Royaume Fédéré en échange de leurs terres, et n’avaient donc d’autre choix que de garder le silence.

Ils ne pouvaient pas non plus ignorer la légitimité de l’appel de Melneatis. Retirer des soldats parfaitement valides du champ de bataille pour partir maintenant entraînerait de sévères condamnations, et quiconque ferait cela deviendrait l’ennemi non seulement des Chevaliers Sacrés et de leurs déesses, mais aussi du Temple.

— …Nous devons reprendre le mont Tujin, quoi qu’il arrive, déclara Hord avant d’achever son discours.

Après plusieurs minutes de discussions tendues entre Hord, les nobles et la princesse, le conseil de guerre reprit. Évidemment, nous n’avions aucune place dans leur conversation, alors je m’ennuyais à mourir, et Venetim était pratiquement en train de s’endormir.

— Si nous continuons d’avancer… alors, comme l’ont dit les héros condamnés, le Fléau démoniaque viendra très probablement nous attaquer par l’arrière. Et si nous parvenons à reprendre le mont Tujin, alors ce seront les ennemis qui se retrouveront isolés de leurs alliés, ce qui nous permettra d’éliminer facilement les deux derniers rois-démons.

Hord nous jeta un regard, à Venetim et moi, pendant qu’il parlait. Son regard était dur, et il ne regarda qu’une seule fois, mais il me sembla y voir du dégoût. Il ne nous respectait toujours pas.

— Qu’en dites-vous, princesse Melneatis ? demanda Hord en reportant aussitôt son regard vers la jeune fille. — Serait-il possible qu’un convoi de ravitaillement et des renforts des Chevaliers Sacrés nous rejoignent au point convenu ?

— Oui, répondit-elle. Si nous envoyons la demande sous mon nom et celui de mon frère.

Elle frotta la bague qu’elle portait à l’annulaire droit. Le sceau de la famille royale y était gravé, un objet dont je n’avais entendu parler qu’à travers des rumeurs. Non seulement il s’agissait d’un sceau sacré en lui-même, mais il pouvait également apposer un sceau spécial sur des documents, tant que celui qui l’utilisait possédait le sang royal.

— Le Huitième Ordre devrait venir, étant donné les circonstances, poursuivit-elle.

Sérieusement ?

J’essayai de garder le silence et de conserver une expression neutre, mais c’était probablement impossible.

Kelflora, la Déesse des Ombres de la Huitième Ordre, et son Chevalier Sacré n’étaient vraiment pas le genre de personnes avec qui j’aimais être. En fait, je commençais déjà à perdre confiance.

Je repensai au regard pompeux et cynique du chevalier, ainsi qu’aux regards froids et exaspérés de sa déesse.

— Alors nous partirons dès que possible, reprit Hord. — Tant que nous atteignons les montagnes et établissons une base, nous devrions pouvoir riposter. Le Fléau démoniaque nous poursuivra, évidemment, et les féeries nous attaqueront violemment avec les mercenaires restants qui se sont enfuis vers l’ouest.

En y réfléchissant autrement, tant que nous éliminions les deux rois-démons, nous devrions pouvoir reprendre le mont Tujin sans trop de difficulté. Ensuite, nous pourrions prendre notre temps pour installer un camp et le transformer en forteresse. Le seul problème était…

— Unité de Héros Condamnés 9004, je vous ordonne de ralentir le Fléau démoniaque, déclara Hord d’une voix pesante tandis que ses yeux bleus se fixaient sur moi.

Le regarder droit en face me fit réaliser qu’il était bien plus jeune que ce que j’avais imaginé. Il était peut-être même plus jeune que moi.

— Ne les laissez pas nous approcher. Je vous confierai la cavalerie et les tireurs d’élite de l’ancien Treizième Ordre pour que vous en fassiez ce que bon vous semble, mais je veux que vous continuiez à avancer tout en combattant, quoi qu’il arrive. Des questions ?

Autrement dit, il voulait que nous accomplissions ça avec le même nombre de soldats que lors de la bataille précédente. Même en réunissant les tireurs d’élite et la cavalerie, ça n’atteignait pas quatre cents hommes, et ce n’était pas suffisant.

Je donnai un coup de coude dans le flanc de Venetim.

— …Hé, euh… Xylo ? La façon dont tu me donnes des coups de coude pour attirer mon attention fait vraiment mal. Tu crois que tu pourrais être un peu plus doux ?

— Je suis aussi doux que possible, murmurai-je en retour. — Plus important, j’ai besoin que tu règles ce problème.

— Il te faut plus de soldats ? Euh… Combien exactement ?

Il avait l’air au bord du vomissement.

— Le double. Il me faut des ingénieurs de combat. Ils n’ont pas besoin d’être de vrais ingénieurs, mais il m’en faut deux cents. Ils doivent être habiles de leurs mains… Comme tu sais, Norgalle est blessé, donc ils doivent être capables de suivre ses instructions et d’obtenir de bons résultats.

— …C…c’est tout ? Ça devrait suffire, tu crois ?

— De l’infanterie. Il me faut des hommes capables de combattre aux côtés des tireurs d’élite. Deux cents minimum, mais j’en préférerais quatre cents.

— C’est moi ou le nombre de soldats continue d’augmenter ?

— Je compte sur toi.

Après un bref soupir, Venetim éleva la voix. Elle était aussi forte que tout à l’heure.

— Je m’excuse de vous interrompre, mais j’aimerais donner mon avis ! Capitaine Clivios, nous avons besoin de quelques soldats supplémentaires afin d’accomplir notre mission avec succès, parce que…

— Très bien.

Hord avait accepté avant même que Venetim ait terminé sa phrase.

J’en restai choqué. Venetim avait-il enfin appris à hypnotiser les gens ? Mais quand je jetai un regard vers lui, il avait l’air encore plus stupéfait que moi. Pour une raison inconnue, il se pointait lui-même du doigt avec un air perdu.

En y repensant, il n’y avait absolument aucune chance qu’un idiot pareil apprenne un jour à hypnotiser qui que ce soit.

— Je l’autorise, Venetim, poursuivit Hord. — De combien de soldats avez-vous besoin ?

L’homme avait-il repris son calme ? Avait-il finalement trouvé la force de prendre nos avis en considération ? Ou bien…?

Mais avant que je puisse y réfléchir davantage, Hord jeta un regard vers la princesse derrière lui.

— La princesse Melneatis insiste pour que nous vous écoutions, et nous nous plierons à sa volonté.

Il ne semblait pas s’adresser à nous, mais plutôt aux nobles, et surtout à lui-même.

— En tant que commandant, je vais… vous assister du mieux que je peux. Après tout, votre devoir en tant que héros condamnés est d’accepter la partie la plus éprouvante du combat. Vous devrez très probablement affronter les deux rois-démons par vous-mêmes. Si tout ce qu’il vous faut, c’est quelques hommes de plus, alors nous pouvons vous les fournir.

— Hord Clivios, merci d’avoir accepté mon humble proposition.

La voix qui venait de parler était calme et posée, très différente de celle de Venetim. Malgré l’agitation ambiante, elle parvenait à attirer l’attention de tout le monde. Celle qui parlait, la princesse Melneatis, nous faisait maintenant face.

— Ces personnes n’ont pas perdu une seconde avant de risquer leur vie pour sauver mon frère et moi, malgré le fait qu’elles ignoraient qui nous étions.

Personne ne répondit après ça. La seule personne ici en position de contester un membre de la famille royale était Hord Clivios, et même lui resta silencieux, bien que son expression montre clairement qu’il n’était pas satisfait de la situation.

— Nous pouvons faire confiance à l’Unité de Héros Condamnés. Ce sont des personnes extrêmement compétentes et nobles de cœur.

Là, elle exagérait, pensai-je. Était-elle aveugle ? Je ne savais pas quoi penser du fait d’être qualifié de noble de cœur, surtout quand on considérait à quel point la plupart d’entre nous étaient moralement pourris.

Les rares membres de notre unité qui possédaient encore une morale avaient clairement un problème mental.

— Si vous comptez continuer à utiliser les héros condamnés comme boucliers, alors la moindre des choses est de leur fournir tout le soutien dont ils ont besoin.

La voix de Melneatis était douce, et pourtant ses paroles étaient si tranchantes que personne ne pouvait les contester. Les nobles affichèrent des grimaces mécontentes, mais gardèrent la bouche fermée.

Voilà donc le pouvoir du sang royal.

— Je crois en vous, braves guerriers, déclara-t-elle avec un sourire adressé à Venetim et moi.

Elle avait clairement l’habitude d’offrir ce genre de sourire aux autres.

— …Vous l’avez entendue, messieurs. Je suis également arrivé à la même conclusion d’un point de vue tactique. Vous, les héros condamnés, avez prouvé votre valeur au combat et ne m’avez laissé d’autre choix que de reconnaître votre utilité. Cependant…

Hord ferma les yeux.

— Ne vous méprenez pas. Nos réserves ne sont pas infinies, alors tout ce que nous pouvons vous offrir, ce sont des soldats.

Je m’en doutais. C’était la faiblesse de cette unité, après tout. Ils avaient des hommes à sacrifier, mais pour tout le reste, c’était à nous de nous débrouiller.

— Maintenant, murmura Melneatis. — Capitaine Clivios, j’ai quelque chose dont je dois vous parler en privé. Je dois vous expliquer pourquoi nous avons été forcés de fuir la Deuxième Capitale… et vous parler de la clé.

***

Sans surprise, nous fûmes expulsés lorsque la princesse et Hord décidèrent d’avoir leur conversation privée, alors j’allai voir comment se portait Norgalle. Deux cents soldats allaient temporairement être placés sous ses ordres, et j’avais besoin qu’il accepte de les prendre avec lui.

Malheureusement, je tombai sur un obstacle particulièrement agaçant en chemin. Jayce se trouvait sur ma route et, pour arranger les choses, il était en train de hurler sur une douzaine de soldats. Ceux qui se faisaient engueuler étaient probablement des chevaliers-dragons, puisqu’ils portaient tous de lourds manteaux épais comme celui de Jayce. Ils étaient assis dans la neige, complètement épuisés.

Peut-être qu’ils n’avaient même plus la force de se lever.

Pire encore, Neely n’était pas aux côtés de Jayce. C’était une très mauvaise nouvelle, puisqu’elle faisait partie des rares personnes capables de le calmer. Sans Neely pour le retenir, Jayce pouvait devenir extrêmement violent lorsqu’il avait affaire à des humains.

— À quoi vous pensiez, bandes d’idiots ?! hurla Jayce.

Il semblait encore plus furieux que d’habitude.

— Vous les avez abandonnés pour que des déchets inutiles comme vous puissent survivre ?! Ils se sont tous battus pour vous !

Jayce agrippait un chevalier par le col avec une rage meurtrière dans les yeux. Le chevalier avait l’air sur le point de pleurer. Il était encore jeune et visiblement terrifié par les menaces de Jayce.

— Cordelia s’inquiétait pour toi ! Elle avait peur qu’un type aussi faible et gentil que toi ne réussisse pas à rentrer vivant ! Comment t’as pu l’abandonner comme ça ?!

Cordelia était le nom d’un dragon ? Je n’arrivais pas du tout à compatir avec Jayce, et je ne pouvais pas non plus l’arrêter. En fait, je n’en avais même pas vraiment envie. Quand il se mettait en colère, c’était toujours pour les dragons, jamais pour lui-même. C’était précisément pour ça que je n’avais rien à lui dire pour l’arrêter.

Alors que je restais là à me demander comment intervenir, quelqu’un m’interpella derrière moi.

— N’essaie même pas, camarade Xylo. Il est impossible de l’arrêter maintenant.

C’était Rhyno. Il était assis dans la neige, lisant élégamment un livre, tandis que son armure avait été retirée et reposait à côté de lui. Ce n’était pas inhabituel, il sortait souvent quand le soleil était levé pour profiter d’un livre tout en rechargeant la luminescence de son armure. Il adorait les livres et lisait n’importe quoi, même si je n’étais pas totalement convaincu qu’il comprenait ce qu’il lisait. Ce jour-là, il lisait Chiv Bezalphip, un livre consacré aux plats à base d’insectes et aux meilleures façons de les cuisiner, des connaissances que j’espérais le voir oublier rapidement.

— Le camarade Jayce est en colère à cause de ce qui est arrivé aux dragons, dit-il.

— Ça, c’est évident. En fait, je ne l’ai jamais vu se mettre en colère pour autre chose.

— Oui. Il semble extrêmement contrarié par le fait que ces chevaliers-dragons aient abandonné leurs dragons.

Comme toujours, Rhyno souriait, ou du moins donnait l’impression de sourire en surface. Il tourna une page de son livre, révélant un schéma détaillé d’un insecte à l’apparence étrange.

— Ils ont laissé leurs dragons enfermés dans les écuries du camp principal avant de s’enfuir.

— Je vois.

Je connaissais Jayce, alors je savais que, si c’était vrai, essayer de l’arrêter ne servirait à rien.

— Ouais, ça le mettrait en colère. Espérons juste qu’il n’en tue aucun par accident.

— Tant qu’ils réfléchissent sérieusement à leurs fautes, les regrettent et sombrent dans le désespoir à cause d’elles, le camarade Jayce ne les tuera pas. C’est précisément pour cela qu’il leur hurle dessus avec autant d’insistance. S’il pensait qu’ils étaient irrécupérables, ils auraient déjà été éliminés immédiatement.

— …Pas faux.

Je me retournai vers Rhyno. Même s’il ne semblait absolument rien comprendre à l’éthique humaine, il avait l’air de parfaitement saisir la psychologie de chacun de nos camarades.

— Si c’est le cas, alors ça ira. Nous avons besoin que Jayce joue un rôle clé dans la prochaine bataille.

— Cela signifie qu’une stratégie a été décidée ?

Ce ne fut qu’à ce moment-là que Rhyno releva enfin le nez de son livre.

— Qu’est-ce que nous devons faire ?

— La Neuvième Ordre va reprendre le mont Tujin, et nous allons couvrir leurs arrières.

— C’est un peu décevant, mais j’imagine que les choses doivent se passer ainsi. Il n’y a qu’un seul problème.

Rhyno soupira avant de refermer son livre.

— Je n’ai plus de munitions et aucun moyen d’en obtenir davantage, donc je ne pourrai pas participer au combat. Nous manquons aussi de nombreuses autres fournitures, n’est-ce pas ? Des plaques vierges pour les gravures de sceaux sacrés, des cylindres de luminescence…

— Je sais.

Envoyer des fournitures à l’Unité de Héros Condamnés relevait pratiquement de l’arrière-pensée, et nous étions toujours les derniers à recevoir quoi que ce soit, quand nous recevions quelque chose tout court. Nous ne pouvions probablement compter sur aucune source officielle. Évidemment, nous pouvions toujours utiliser Dotta, mais le faire voler provoquerait d’autres problèmes dans les circonstances actuelles. Tout le monde manquait de ressources en ce moment, et voler nos alliés pourrait tous nous conduire au désastre.

— …Je trouverai une solution. Toi, contente-toi de réfléchir à la façon dont tu vas tuer les rois-démons, et ne fais rien de stupide.

— Oh ? Quelle merveilleuse nouvelle.

Ma remarque désagréable sembla le réjouir, mais son sourire radieux me donna surtout envie de lui écraser le visage.

— Je te suivrai jusqu’au bout. Je t’admire et, pour dire la vérité, j’aimerais un jour devenir comme toi et le camarade Jayce.

— Ne me mets pas dans le même sac que cet enfoiré. Ce n’est même pas un compliment.

Je lançai à Rhyno le regard le plus menaçant dont j’étais capable.

— Tu es vraiment un type louche, tu sais ?

— Vraiment ? Encore plus que le camarade Venetim ?

— Ce n’est pas une comparaison équitable.

— Je vois. J’imagine que tu as raison.

Il semblait d’accord.

— Quoi qu’il en soit, j’aimerais discuter de la manière dont nous allons tuer ces rois-démons. Charon, par exemple. J’ai une idée de sa véritable nature, mais j’aimerais beaucoup entendre ton avis, déclara-t-il en changeant soudainement de sujet.

— …Tu as une idée de la façon de tuer ce truc ? demandai-je.

— Une idée, au moins. Pour commencer, ce roi-démon…

Chaque fois que Rhyno se mettait dans cet état, il ne s’arrêtait plus de parler tant qu’il n’était pas satisfait. Au final, je dus subir une explication interminable avant de pouvoir enfin partir.

Quoi qu’il en soit, le plan était désormais en marche, et plus rien ne pouvait l’arrêter.

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