THE INSIPID PRINCE T3 – CHAPITRE 3 PARTIE 4

Ténèbres grouillantes (4)

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Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
Relecture : Ostinliss
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Bassau était une autre ville du Sud d’Adrasia. Parmi les différentes capitales territoriales de la région Sud, elle se situait plutôt dans le bas du classement en matière de taille.

Le comte Dennis von Sitterheim, seigneur censé administrer le village de Lynfia, vivait dans un petit manoir situé dans cette ville. Et c’était là qu’il se trouvait actuellement confronté à une situation critique.

— Donc… le duc Kruger n’a aucune intention de m’aider. C’est bien cela ?

— Oui, exactement, répondit le messager du duc Sven von Kruger.

Dennis lui adressa un regard amer.

— Que veut-il donc que je fasse ?

— Vous endosserez le rôle de cerveau derrière ces incidents, répondit le messager avec un sourire. Et tout semblera avoir été votre idée.

Il était certain que Dennis accepterait cette proposition.

— Pour le bien du Sud, hein.

— Précisément. Un tiers de la noblesse du Sud, vous inclus, a coopéré avec le duc Kruger. Il souhaite que vous vous sacrifiiez afin de protéger les autres nobles du Sud. À ce stade, il n’existe plus aucun moyen d’empêcher une enquête sur votre implication.

Comment en était-on arrivé là ?

Dennis poussa un soupir.

Il allait avoir trente-trois ans cette année. Il était devenu seigneur dix ans plus tôt, mais ce fait ne lui inspirait désormais plus que de la honte.

Au début, il n’avait fait qu’exécuter la volonté de son père.

Un an après que l’empereur eut décrété que tous les réfugiés étaient des sujets impériaux, le père de Dennis était mort. Ses dernières paroles avaient été pour dire à son fils que, même si les réfugiés étaient des citoyens de l’Empire, ils ne seraient jamais citoyens de son territoire.

Par le passé, le père de Dennis avait été blessé à la jambe par un réfugié violent, et en était resté infirme. Ses dernières volontés étaient nées de cette rancune, et le jeune Dennis les avait acceptées.

Quelques années plus tard, ce fait avait été découvert par le duc Kruger. Celui-ci l’avait menacé de lui faire perdre sa position de seigneur si l’affaire venait à s’ébruiter, et l’avait forcé à aider l’organisation responsable des enlèvements.

À présent, le centre des opérations de cette organisation se trouvait installé dans le sous-sol du manoir de Dennis, et des chevaliers du duc Kruger arpentaient son domaine pour prévenir toute trahison.

Après l’avoir acculé au point qu’il ne puisse plus revenir en arrière, le duc Kruger cherchait désormais à le jeter en pâture aux loups.

— Si j’accepte, pouvez-vous garantir la sécurité des habitants de mon territoire ? demanda Dennis.

— Bien entendu.

La réponse du messager sonnait comme un mensonge pur et simple.

Autrefois, rongé par sa conscience, Dennis avait tenté de se dénoncer lui-même, ainsi que l’organisation, auprès de l’empereur. Après cela, il avait aussitôt été persécuté par les autres nobles du Sud.

Ils étaient allés jusqu’à interrompre l’approvisionnement du territoire de Sitterheim et à détruire ses récoltes. Sans production agricole suffisante ni commerce, son peuple aurait fini par mourir de faim. Alors Dennis avait présenté ses excuses au duc Kruger et juré de lui être loyal, pour le bien de ses sujets.

S’il tentait de le trahir à nouveau, qui savait ce qui pourrait cette fois arriver à son peuple ?

Sachant cela, Dennis était déjà sur le point de céder.

— Si vous garantissez leur sécurité, très bien. Je me laisserai arrêter comme cerveau de l’affaire.

— Merci. Votre sacrifice pour le bien du Sud ne sera pas oublié.

— Épargnez-moi ces politesses. Pourquoi ne pas simplement admettre que tout cela est pour le bien du duc Kruger ? Cet homme contrôle la majeure partie du Sud et se comporte comme une sorte de roi. Qu’espère-t-il accomplir ?

— Cela ne vous regarde pas.

— Bien sûr que si, si je suis censé devenir un marchepied dans son plan, répliqua Dennis. Le duc compte-t-il usurper le trône ?

Le messager éclata de rire.

— Mon seigneur n’envisagerait jamais une telle chose. Disons simplement que cela a un rapport avec la lutte pour le trône.

— Je vois… Donc, si nécessaire, il compte utiliser la menace d’une révolte pour aider la princesse Zandra à monter sur le trône. Cela ferait de la maison Kruger la plus puissante parentèle maternelle de la famille impériale. Et connaissant la cinquième consorte impériale, j’imagine qu’ils placeront des membres de la famille Kruger à tous les postes les plus proches du pouvoir. Ce n’est pas une usurpation du trône. C’est un détournement de tout le système impérial.

La critique acerbe de Dennis ne troubla pas le messager.

Un tel comportement n’avait rien d’inhabituel lorsqu’on observait l’histoire de l’Empire. Cependant, les empereurs qui accordaient un traitement préférentiel à leur parentèle ne duraient généralement pas longtemps. Cela signifiait perdre la puissance unifiée du reste de la noblesse.

Dennis se demanda ce que le duc Kruger comptait faire à ce sujet.

Cet homme avait opéré en secret une organisation d’enlèvements et manipulé avec habileté la noblesse du Sud pour l’impliquer dans l’affaire. Il devait forcément avoir quelque chose en réserve.

Quoi que ce fût, cela n’avait apparemment plus rien à voir avec lui.

Dennis songeait cela avec ironie lorsqu’une lame jaillit soudain du corps du messager.

— Guh…

— Qu’est-ce que…?!

— Pardonnez-moi, mon seigneur, murmura la jeune femme chevalier qui se tenait derrière le messager.

Ses cheveux châtain clair, presque orangés, tombaient jusqu’à ses épaules.

Pour Dennis, elle n’était pas une simple chevalière

— Rebecca ?! Qu’est-ce que tu fais ?!

— Vous ne devez croire aucune de leurs paroles ! Ils veulent vous tuer !

— Quoi ?!

— Ils vont vous faire écrire des aveux, puis vous tuer et vous livrer au prince Leonard ! Vous devez partir immédiatement !

Dennis remarqua alors que plusieurs autres chevaliers étaient entrés dans la pièce. C’étaient les quelques chevaliers encore présents au manoir qui demeuraient fidèles aux Sitterheim.

— Nous devons rejoindre le prince Leonard et accuser le duc Kruger de ses crimes ! insista Rebecca. Le prince est un homme bon et noble ! Dans la grande principauté d’Albatro, il a tenu bon et sauvé des dizaines de victimes ! Je suis certaine qu’il nous aidera aussi !

Dennis considéra silencieusement les paroles de Rebecca.

Il pourrait sans doute réussir à fuir la ville. Mais la question était de savoir s’il pourrait fuir éternellement.

Le duc Kruger surveillerait avec la plus grande vigilance tout signe de trahison à un tournant aussi critique. Et Dennis avait déjà tenté de le trahir une fois.

Sans le moindre doute, il tomberait dans une embuscade sur la route menant au prince Leonard.

Dennis expira lentement, puis rit de sa propre ignorance.

— Je suis vraiment un imbécile.

— Mon seigneur ?

— Rebecca. J’ai une mission pour toi.

Il se dirigea vers un coin de la pièce et posa délibérément le pied sur une section du plancher. Les lattes s’ouvrirent, révélant une lettre.

C’était une lettre que Dennis avait rédigée lui-même, détaillant les méfaits du duc Kruger et de toute la noblesse du Sud.

Elle portait un sceau magique de sang, utilisé pour les contrats spéciaux. Ce sceau conférait à la lettre un degré d’authenticité supplémentaire.

— Prends cette lettre et rends-toi à la capitale.

— Quoi ? demanda Rebecca, incrédule. Vous voulez que je fuie en vous laissant ici ?!

— Tu es la fille de l’un de mes amis les plus proches. Et puisque je n’ai jamais eu d’enfants, tu as été comme une fille pour moi. C’est pour cela que je te confie cette mission. Gagne la capitale et remets cette lettre à l’empereur.

— Non ! Je ne partirai pas sans vous !

— Tu le dois, insista Dennis. Tu es encore jeune. Je ne te laisserai pas risquer ta vie.

Il ramassa alors une épée appuyée contre le mur.

À cet instant, Rebecca comprit qu’il était prêt à mourir.

Ses propres parents étaient morts alors qu’elle était jeune, et désormais son seigneur, l’homme qui avait été pour elle un père de substitution durant ces dix dernières années, s’apprêtait à se faire tuer.

Elle ne pouvait l’accepter.

— Je me battrai avec vous ! déclara-t-elle. Je vous dois au moins cela pour m’avoir élevée !

— Je ne t’ai pas élevée pour que tu meures à mes côtés. Accorde à un homme pitoyable son dernier souhait… et préserve ta vie.

— Non ! répondit fermement Rebecca. Je ne vous laisserai pas faire ! Au moins, venez avec moi !

— J’ai abandonné tant d’enfants… Je ne mérite plus de vivre longtemps. Bien sûr, ma mort n’aura rien d’honorable. Ma maison n’a plus aucun honneur. Mais je dois au moins remplir mon ultime devoir en tant que noble.

Dennis marqua une pause et regarda les autres chevaliers.

Chacun lui rendit son regard avec une expression résolue. Ils étaient venus prêts à aider leur seigneur à s’enfuir, même au prix de leur vie.

Si ce seigneur avait un dernier souhait, aucun d’eux ne s’y opposerait. Seule Rebecca protesta.

— Votre devoir de noble ? Avez-vous donc le devoir de mourir ?!

— Non. J’ai le devoir de sauver des vies. Tous les enfants enlevés dans la région du Sud sont d’abord amenés ici, car c’est ici que l’on évalue leur valeur. Et beaucoup d’entre eux se trouvent encore dans le manoir. Comment pourrais-je les abandonner simplement pour me sauver moi-même ?

— Mais… dans ce cas, je suis chevalier, moi aussi ! Je resterai et je me battrai !

— Le devoir d’un chevalier est d’obéir aux ordres de son seigneur ! Je ne veux plus entendre un mot !

La voix de Dennis était inflexible.

— Va, maintenant !

Rebecca, en larmes, posa un genou à terre pour accepter son ordre et reçut respectueusement la lettre. À cet instant, des bruits de pas retentirent à l’extérieur.

Dennis les entendit et donna sa dernière instruction.

— Sors par la fenêtre. Pendant que nous combattrons, répands la nouvelle en ville qu’une révolte a éclaté. Profite du chaos pour fuir, puis gagne la capitale !

— Oui, mon seigneur !

Rebecca répondit avec hésitation, puis se dirigea vers la fenêtre comme il le lui avait ordonné.

Dennis enfonça alors la porte d’un coup de pied et se jeta dans la charge des chevaliers du duc Kruger qui attendaient de l’autre côté. Rebecca sut qu’elle n’oublierait jamais cette ultime image de lui lorsqu’elle se glissa par la fenêtre. Une fois dehors, elle se mit à crier en courant :

— C’est une révolte ! Une révolte a éclaté dans le manoir ! Fuyez tous !

Le long voyage vers la capitale l’attendait.

 

***

 

— Aaaaargh !

Dennis tua un chevalier d’un coup d’épée, puis en percuta un autre de tout son corps.

Lui et ses hommes avaient déjà réussi à infiltrer le sous-sol. Plus de chevaliers qu’il ne l’avait d’abord imaginé lui étaient restés loyaux, et ils attaquaient dans une frénésie impossible à arrêter ces arrogants imposteurs du duc Kruger qui arpentaient son domaine comme s’il leur appartenait.

— Hiiii !

Les trafiquants d’êtres humains présents dans le sous-sol se recroquevillaient tous de peur.

— Dégagez de mon chemin !

Dennis les décapita sans hésitation.

C’étaient les hommes de main du duc Kruger, chargés de trier les enfants enlevés, et Dennis n’avait pas une once de compassion pour eux.

Dennis et quelques chevaliers atteignirent bientôt la cellule où les victimes kidnappées étaient retenues.

Dans cet espace faiblement éclairé se trouvaient des dizaines d’enfants portant un collier autour du cou. À l’instant où il vit ces silhouettes émaciées trembler dans la saleté, il fut submergé par le regret de ne pas avoir agi plus tôt.

— Tout va bien, maintenant ! lança-t-il pour les rassurer. Je suis venu vous sauver !

Il arracha ensuite la clé au garde mort et ouvrit la porte de la cellule.

Mais les enfants restèrent groupés contre le mur du fond, figés.

En voyant cela, Dennis rengaina son épée et entra lentement dans la cellule.

— Tout va bien. Je vais vous sortir d’ici.

— Vraiment…? murmura une petite fille parmi les enfants.

Elle semblait avoir environ dix ans, et possédait les yeux vairons.

Dennis comprit qu’elle devait venir d’un village de réfugiés et se mordit la lèvre avec regret.

— Oui, vraiment.

— Je pourrai retourner dans mon village ?

— Oui, tu le pourras.

— Je pourrai revoir Grande sœur Lyn ?

— Oui, répondit Dennis. Un homme très gentil nommé le prince Leonard se trouve tout près. Il va tous vous sauver.

Il tendit alors les bras vers la fillette en piteux état et la serra contre lui pour la rassurer.

— Je suis désolé. Je suis tellement désolé.

— Je veux rentrer chez moi, sanglota doucement la fillette tandis qu’il caressait ses cheveux. Je veux juste rentrer…

Dennis hocha fermement la tête, puis regarda les autres enfants.

— Je vous ramènerai tous chez vous. Je vous le promets.

En entendant ces paroles, les enfants commencèrent tous à sourire.

Mais une autre voix retentit soudain.

— Je ne crois pas, dit l’homme vêtu de noir qui s’était glissé derrière lui.

Dennis eut le souffle coupé lorsque l’épée de l’homme s’enfonça dans son dos, puis il se mit à cracher du sang. Malgré cela, rassemblant ses dernières forces, il parvint à tirer sa propre épée et à frapper l’homme.

Malheureusement, son attaque manqua sa cible.

L’homme en noir était un instructeur chargé de transformer des enfants doués en assassins. Il ne pouvait pas être vaincu facilement par un adversaire dont l’escrime n’était que passable.

Et Dennis avait reçu une blessure mortelle, une lame lui ayant traversé la poitrine. Il était évident qu’il n’avait aucune chance.

Pourtant, Dennis n’abandonna pas.

Il n’en avait pas le droit.

Hélas, la détermination seule ne pouvait combler l’écart de technique et de force.

Sachant qu’il livrait son dernier combat, Dennis poussa un cri et porta une ultime estocade.

— Aaaaargh !

— Bel effort, dit l’homme en l’esquivant.

Puis, alors que Dennis le dépassait dans son élan, il lui trancha net la tête.

La tête tournoya dans les airs avant de rouler jusqu’aux pieds de la fillette aux yeux vairons.

Pendant un instant, elle contempla le visage de l’homme qui venait de promettre de les sauver tous. Puis son regard croisa ses yeux mi-clos et vitreux, et la réalité s’imposa à elle.

La peur et le désespoir saisirent le cœur de la fillette tandis que son mince espoir se brisait.

— Noooon !

Son hurlement emplit la pièce, et ses yeux se mirent à briller.

Soudain, la cellule fut plongée dans une obscurité inexplicable.

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