THE INSIPID PRINCE T3 – CHAPITRE 4 PARTIE 1
Les sentiments de chacun (1)
—————————————-
Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
Relecture : Ostinliss
———————————————–
Trois jours s’étaient écoulés depuis la visite de Lise au manoir du duc.
Comme elle se trouvait dans la région pour mener des exercices militaires avec de nouvelles recrues, elle était repartie peu après notre conversation autour du thé. En quittant les lieux, elle avait annoncé qu’elle reviendrait lors de sa prochaine pause d’entraînement. Jurgen et moi avions donc passé les derniers jours à nous préparer avec acharnement.
Puis, la veille au soir, un messager était arrivé pour nous informer qu’elle reviendrait le lendemain matin.
Enfin, l’heure du combat avait sonné.
— Q…qu’en pensez-vous ? demanda Jurgen. Vous croyez que cela va marcher ?
— Tout ira bien. Gardez simplement confiance en vous.
— O…Oui…
Nous nous trouvions dans la cour du manoir, où Jurgen avait préparé sa hallebarde. Ce n’était qu’une arme d’entraînement, mais il allait bientôt l’utiliser pour combattre.
Son adversaire serait ma sœur.
Il devait l’affronter en duel et lui prouver qu’il possédait au moins un niveau acceptable de force et d’habileté. Tel était notre objectif.
— Vu la manière dont Lise s’est comportée avec vous la dernière fois, elle ne vous déteste pas. En fait, je dirais même que vous appartenez à la catégorie des gens qu’elle apprécie. Une fois que vous lui aurez montré votre force, vous devriez être bien parti.
J’essayai d’encourager Jurgen.
Toute cette affaire entre lui et ma sœur n’avait rien d’anodin. Après tout, l’empereur lui-même y était mêlé. Selon l’issue de ce jour, le duc et Lise pourraient se rapprocher d’un éventuel mariage. Mais si nous échouions, Jurgen manquerait une occasion capitale. Cette idée semblait le rendre plutôt nerveux.
Il avait déjà parcouru un si long chemin que, personnellement, je voulais vraiment qu’il réussisse. Ou, plus exactement, j’avais besoin qu’il réussisse.
Si ma sœur et le duc finissaient par se marier, Père serait plus susceptible de me consulter de nouveau pour des affaires personnelles à l’avenir. Et puisque j’étais impliqué dans la lutte pour le trône sans être moi-même candidat, il lui était plus facile de se tourner vers moi. Aussi désagréable que fût l’idée de participer à ce genre de drame, c’était un mal nécessaire pour favoriser la victoire de Leo.
Je voulais gagner la confiance de Père par tous les moyens possibles. Les intérêts de Jurgen et les miens étaient donc parfaitement alignés.
— Vous n’avez pas besoin de gagner, lui rappelai-je. Elle devrait être convaincue tant que vous lui montrez que vous êtes fort et capable.
— Oui. C’est exactement le genre de femme qu’elle est.
À cet instant, j’entendis le rythme régulier de pas approcher depuis l’entrée. L’instant suivant, Lise apparut.
Elle vit Jurgen, hallebarde en main, qui l’attendait au milieu de la cour, et poussa un soupir exaspéré.
— Quand j’ai vu que personne ne m’attendait devant pour me saluer, je me suis doutée que c’était ce qui se passait. Alors on remet vraiment ça ?
— Oui, Votre Altesse. Nous remettons ça.
— Tu n’apprendras donc jamais.
Elle accepta l’épée d’entraînement que l’intendant de Jurgen lui tendait. Après quelques mouvements pour en éprouver le poids et l’équilibre, elle adopta une posture décontractée.
— Très bien. Montre-moi donc le résultat de tes efforts, si tu en as un.
— Oui, Maréchale !
On aurait dit une instructrice et son élève. Il était difficile de croire que cet homme demandait passionnément cette femme en mariage et qu’elle l’avait déjà rejeté plusieurs fois. Pour un couple au milieu de la vingtaine, il n’y avait vraiment pas beaucoup de tension amoureuse entre eux.
Cela dit, on ne savait jamais d’où pouvait jaillir une étincelle.
Et mon rôle était d’allumer le feu.
— Très bien, annonçai-je. Je donnerai le signal du départ. Si le duc Reinfeldt parvient à te toucher ne serait-ce qu’une fois, Lise, nous le déclarerons vainqueur. Ça te convient ?
— Bien sûr. Pas que cela puisse arriver.
— Son Excellence la Maréchale sous-estimerait-elle son adversaire ? demanda Jurgen avec un sourire provocateur. Je suis surpris.
C’était moi qui avais suggéré au duc de se montrer plus agressif, étant donné l’ampleur de l’écart entre leurs niveaux de combat. Jurgen s’y était d’abord opposé, mais je l’avais convaincu d’essayer cette stratégie. L’effet produit fut exactement celui que j’avais espéré.
— Oh ? Tu as donc appris à provoquer tes adversaires ? répliqua Lise. Tu dois être sacrément confiant pour suggérer que je te sous-estime.
— Ce n’est pas de la confiance, Votre Altesse. Je formule simplement une observation rationnelle.
— Très bien. Si tu es si sûr que je te sous-estime, prouve-le. Je vais même me battre uniquement avec mon bras le plus faible.
Lise passa son épée dans sa main gauche et plaça sa main droite derrière son dos. À cet instant, je faillis lever le poing en signe de victoire.
Ma sœur détestait qu’on la provoque, et je savais qu’elle était susceptible d’imaginer une contrainte étrange pour prouver sa supériorité.
Même les meilleurs combattants perdaient en agilité lorsqu’ils étaient limités à une seule main, surtout lorsqu’il s’agissait de la non dominante. Il serait encore difficile pour Jurgen de rivaliser avec sa technique, mais le choix de Lise de combattre de la main gauche augmentait ses chances de lui porter au moins un coup, et lui permettrait donc plus facilement de reconnaître son niveau.
Lise pouvait se montrer mesquine lorsqu’il était question de partager de la nourriture, mais elle ne l’était pas au point d’attribuer la réussite du duc à un handicap qu’elle s’était elle-même imposé. Si elle devait fournir ne serait-ce qu’un léger effort pour le vaincre, elle serait forcée d’admettre qu’il possédait certaines compétences.
— Juste pour être sûr, Lise, confirmai-je, si le duc Reinfeldt parvient à te porter un coup suffisamment valable, tu l’accepteras ?
— Bien sûr. S’il est devenu assez homme pour accomplir cela, alors je l’épouserai.
Nous avions sa parole.
Après l’avoir entendue, je levai mon bras droit entre les deux adversaires, puis donnai le signal lorsqu’ils furent tous les deux en position.
— Commencez !
— Aaaaargh !
Jurgen lança immédiatement une attaque de toutes ses forces, que Lise ne chercha pas à esquiver. Malgré sa main gauche et une épée beaucoup plus légère, elle la leva pour intercepter la lourde hallebarde.
Un grand fracas retentit lorsque les deux armes se heurtèrent.
Lise n’eut aucun mal à bloquer le coup de Jurgen.
— Qu’y a-t-il ? le railla-t-elle. C’est tout ce que tu as ?
— Bien sûr que non, répondit Jurgen. J’avais prévu que vous arrêteriez mon coup, puisque vous n’êtes pas du genre à fuir.
Il mit alors toute sa force dans ses bras et poussa davantage.
Malgré toute son habileté et sa technique, Lise restait désavantagée dans une pure épreuve de force. Elle avait utilisé tout son corps pour bloquer la première frappe de Jurgen, et lorsqu’ils se retrouvèrent dans une impasse, elle dut tenir bon tandis qu’il continuait à peser sur elle.
— Hmph ! C’est une idée d’Arn, n’est-ce pas ? observa-t-elle. Tu es devenu plus tactique que la dernière fois.
— Que comptez-vous faire ?
— Tu crois vraiment m’avoir acculée ? Souviens-toi de ceci, Jurgen : c’est au moment où l’on attaque que l’on est le plus vulnérable.
Lise cessa brusquement de repousser Jurgen et pivota.
Privée de la force qui s’opposait à elle, la hallebarde s’abattit lourdement vers le sol sous son propre poids. Pendant ce temps, Lise avait déjà son épée tendue, prête à frapper Jurgen au terme de sa rotation gracieuse.
Merde.
Cette pensée me traversa à peine l’esprit qu’un nouveau fracas retentit.
Jurgen était parvenu à repousser l’épée de Lise avec le manche de sa hallebarde.
— Hmm ? fit Lise, surprise.
— Je n’ai pas choisi cette arme uniquement pour son poids, l’informa Jurgen.
— Tu as bel et bien progressé, je te l’accorde. Mais tu ne vas tout de même pas te satisfaire d’avoir bloqué une seule attaque ?
Jurgen et Lise reculèrent tous deux pour reprendre leurs distances. Puis Jurgen se mit lentement à faire tournoyer sa hallebarde.
Ah.
Il comptait utiliser la force centripète supplémentaire pour rendre son prochain coup impossible à bloquer. Lise le comprit elle aussi et tenta d’éviter d’entrer dans le rayon de son attaque. Mais Jurgen réduisit progressivement la distance entre eux.
— Tu la fais plutôt bien tournoyer, remarqua Lise.
— C’est plus facile maintenant que je suis moi-même devenu plus lourd.
— Tu es vraiment étrange. Tu veux à ce point m’épouser ?
— Bien sûr que non. Tout ce que je veux, c’est passer ma vie à vos côtés.
— Ce n’est pas la même chose ?
— En réalité, cela n’a rien à voir. Si vous ne le comprenez pas, c’est que vous avez encore beaucoup à apprendre.
— Hmph. Voilà une piètre provocation.
Lise cessa de reculer.
Elle allait relever le défi de Jurgen de front.
Bon sang. Comment pouvait-elle se placer dans une position aussi désavantageuse alors que son avenir était en jeu ? Elle n’aurait jamais agi ainsi en tant que maréchale commandant ses troupes. Mais son combat contre Jurgen était personnel, et elle s’obstinait à rester fidèle à ses principes.
Impressionnant.
Jurgen connaissait vraiment bien ma sœur.
— Haaagh !
Jurgen poussa un cri en réduisant encore la distance.
Il continuait à faire tournoyer la hallebarde dans un large arc, puis parvint habilement à transformer ce mouvement circulaire en estocade.
Parfait.
Cela allait prendre Lise complètement au dépourvu.
Du moins, c’est ce que je crus.
— Bien essayé.
Elle projeta son épée en avant et intercepta la pointe de la hallebarde avant qu’elle ne puisse atteindre toute son allonge. Bloquer ainsi la pointe de l’arme avec celle de son épée relevait d’une technique experte.
Mais plus impressionnant encore était le fait qu’elle ait vu venir l’estocade.
Lise savait que Jurgen avait choisi la hallebarde pour sa puissance et son poids, et Jurgen l’avait même démontré. Cela signifiait qu’elle aurait dû s’attendre à un mouvement de taille.
— Comment… comment avez-vous…
Jurgen paraissait tout aussi déconcerté.
— Ha. Plus de répartie cette fois ?
— Vous… vous avez tout misé sur le fait que je porterais une estocade ?
— Comme si je ferais quelque chose d’aussi amateur. J’ai simplement anticipé ton raisonnement. Tu es un romantique. Je savais que tu essaierais d’utiliser cette même attaque d’estoc que j’avais contrée la dernière fois. Tu connais peut-être mon caractère, mais je connais le tien tout aussi bien.
— Urgh !
Jurgen exprima sa frustration et bondit en arrière de quelques pas.
Cependant, son expression me permit de comprendre que cette dernière attaque était son ultime botte secrète. Il avait joué son atout, et celui-ci avait été entièrement déjoué.
Il ne lui restait plus rien.
— Je suppose que c’est terminé, annonça Lise. J’ai encore gagné, Jurgen.
Jurgen hésita, puis baissa la tête et admit sa défaite.
— Oui. Vous avez gagné.
Sa réaction arracha un petit rire triomphant à ma sœur. Puis, comme pour le consoler, elle ajouta :
— Enfin, ce n’était pas si mauvais.
— Alors… cela signifie-t-il que vous acceptez de m’épouser ?
— J’ai dit que ce n’était pas si mauvais. Mais tu ne m’as pas porté de coup suffisant pour me faire changer d’avis. Donc non, je ne t’épouserai pas.
Lise répondit sans pitié.
Jurgen resta absolument pétrifié.
— Lise ! lui criai-je. Qu’est-ce qui te déplaît autant chez lui ?!
— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu tiens vraiment à prendre son parti, toi.
— Oui, j’y tiens. Il a travaillé dur pour te plaire. Arrête de le rejeter d’un revers de main. C’est évident que tu l’apprécies. S’il y a une raison pour laquelle tu continues à le repousser, alors dis-la clairement. C’est mal de continuer à le manipuler comme ça.
Lise réfléchit un instant à mes paroles, puis laissa échapper un rire triste.
Je ne lui avais encore jamais vu un sourire aussi malheureux.
Puis elle hocha faiblement la tête.
— Très bien. Écoute-moi bien, Jurgen.
— Je vous écoute.
— Ne me contacte plus jamais. Tes avances ne sont rien d’autre qu’une nuisance.
C’était la dernière chose que je m’attendais à l’entendre dire.
Pendant une seconde, je crus avoir mal entendu.
Jurgen, lui aussi, fut pris de court. Mais il parvint tout de même à répondre.
— Je… je vois. Donc, depuis le début, je n’étais qu’une nuisance pour vous.
— C’est exact.
— Je suis profondément désolé d’avoir dépassé les limites.
Il s’inclina solennellement.
— Je ne tenterai plus de vous demander votre main, ni même de parler de mariage.
Je lançai à ma sœur un regard irrité, mais mon agacement disparut presque aussitôt. Lise avait l’air plus triste que je ne l’avais jamais vue.
— Je vais partir, alors, annonça-t-elle. Prends soin de Jurgen, Arn.
— Hein ? Attends une seconde ! Lise !
J’essayai de la retenir, mais elle s’était déjà éloignée d’un pas sans énergie. Lorsque je me retournai, Jurgen était à genoux, sous le choc. Qu’est-ce qui se passait, bon sang ? Je ne savais même pas vers qui tourner mon attention. Mon regard allait de l’un à l’autre, tandis que j’essayais d’imaginer ce que Leo aurait fait s’il avait été là.
Finalement, je renonçai et courus après Lise. Il devait forcément y avoir une explication à ce qu’elle venait de dire.
Si les avances de Jurgen étaient réellement indésirables, elle n’aurait aucune raison d’avoir l’air aussi triste.