sentenced t3 - CHAPITRE 1 PARTIE 3

 Châtiment : Opération de diversion dans les collines de Tujin Tuga (3)

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Traduction : Calumi
Correction : Gatotsu

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Il fut décidé que notre mission commencerait la nuit suivante.

Autrement dit, Venetim nous avait d’une manière ou d’une autre obtenu une journée entière de plus. Bien sûr, en échange, on nous faisait trimer sur des corvées pour l’armée jusqu’à l’épuisement, mais à part les regards glacials que tout le monde nous lançait, ce n’était pas si terrible.

De plus, je comprenais pourquoi ils nous méprisaient. Ça aurait laissé un goût amer à n’importe qui de voir un groupe de criminels endurcis se promener librement dans le camp, même avec des sceaux sacrés jugulaires gravés sur le cou.

C’était tout à fait naturel.

C’était particulièrement vrai pour le capitaine du Neuvième Ordre des Chevaliers Sacrés. Si mes souvenirs étaient bons, il s’appelait Hord Clivios, un fils talentueux de la famille Clivios, célèbre pour son vin. La manière dont il me lançait des regards noirs, ainsi qu’à Patausche, était particulièrement sévère. Cela dit, je n’avais jamais vraiment laissé une bonne impression à qui que ce soit, même lorsque j’étais capitaine au sein des Chevaliers Sacrés. À l’époque, j’étais extrêmement strict sur la discipline militaire, la tenue des officiers et ce genre de choses.

— Il semblerait que tu aies des problèmes avec le plan, Xylo Forbartz, dit Hord Clivios en s’adressant directement à moi. J’ai entendu dire par ton commandant que tu étais si frustré que tu étais sur le point d’exploser… Je crois même avoir entendu qu’il ne serait pas surpris si tu mettais le feu à tout le camp.

Merci, Venetim. Toujours à dire n’importe quoi et à me causer des ennuis. Sachant qu’il avait probablement utilisé cette histoire pour négocier, je gardai le silence, mais j’allais clairement lui demander des comptes plus tard.

— Mettons les choses au clair, dit Clivios. — Je ne te fais pas confiance, et je pense que ta présence ici fera plus de mal que de bien.

Quelle gentillesse de la part de notre commandant suprême. Quoi qu’il en soit, je n’avais pas d’autre choix que de l’écouter.

— Tes ordres sont une forme de châtiment venant directement de Galtuile. Cependant, que suis-je censé faire ? Si cela ne tenait qu’à moi, je vous ferais exécuter tous personnellement avant même le début de la bataille.

D’une certaine façon, il n’avait pas tort. Je gardai le silence, puis décidai de m’éloigner avant de m’énerver. Continuer à écouter ses insultes insignifiantes ne ferait qu’assombrir mon humeur. Cela dit, Hord n’était pas le seul problème. Les soldats de rang inférieur nous dénigraient aussi. J’entendais leurs plaintes incessantes en permanence pendant que je m’occupais des corvées dans le camp.

— …Qu’est-ce que les héros condamnés font ici ? Ne me dites pas qu’ils vont se battre à nos côtés.

— L’idée de combattre aux côtés du tueur de déesse me donne la nausée. Même la Goule mangeuse d’hommes Tsav est là.

— Ne laissez pas ces criminels s’approcher de notre seigneur. Qui sait ce qu’ils pourraient faire ?

Les paroles, ça allait encore. Ce qui m’agaçait vraiment, c’était la façon dont ils jetaient nos rations et nos vêtements par terre quand ils nous les apportaient.

J’avais aussi l’impression qu’ils en détournaient une partie au passage. Évidemment, aucun chevalier sacré ne ferait quelque chose d’aussi déshonorant, mais les soldats amenés par l’Alliance nobiliaire ne semblaient avoir aucun scrupule à voler. Beaucoup de nobles allaient se joindre à nous pour cette bataille, et je reconnaissais un bon nombre des blasons sur leurs étendards. L’alouette traversant la tempête représentait la famille Kurdel, le titan jouant de la flûte était l’emblème des Genelies, et le lion tenant une hache de guerre dans sa gueule appartenait aux Dasmitur.

Leurs rangs et leurs origines variaient, mais ils avaient tous un point commun : une langue bien acérée. Et plus le noble était riche, plus ses propos étaient violents. Il me suffisait de passer devant eux pour qu’ils cherchent à me provoquer.

— Hé ! Marche sur le bord de la route, sale criminel !

Ils m’insultaient sans retenue.

Peu importe. Faites donc.

Tout le monde pensait que nous allions mourir ou finir par aller pleurer auprès d’eux pour obtenir de l’aide. Cela me mettait hors de moi au point que je ne voulais même plus voir leurs visages. C’est pourquoi je me glissai dans l’écurie de dragons de Jayce dès que je le pus, pour une pause stratégique.

Même si Jayce pouvait être agaçant lui aussi, au moins, il ne colportait pas de ragots. Et puis, l’écurie était immense, puisqu’il fallait suffisamment d’espace pour abriter les dragons qui avaient réussi à fuir la Seconde Capitale. Il y en avait environ quarante au total, et Jayce avait déjà d’une façon ou d’une autre réussi à les apprivoiser presque tous.

Quand j’entrai dans l’écurie, je le trouvai en train de se reposer, adossé avec aisance contre le ventre de Neely comme si elle lui servait d’oreiller. De nombreux dragons tenaient de la viande entre leurs crocs et tentaient de s’approcher de lui, mais Neely montrait les dents à chaque fois et les faisait fuir.

Quelle belle vie, pensai-je.

— …Ça va probablement finir en bataille aérienne de grande ampleur, dit Jayce en me lançant un regard tout en avalant à la cuillère en bois ce qui ressemblait à de la bouillie. — Ils ont aussi des forces aériennes. On doit être prêts.

C’était logique. La Seconde Capitale possédait bien plus de dragons que nous ici, et pourtant l’ennemi avait réussi à prendre la ville. Il fallait partir du principe qu’il disposait d’une force aérienne conséquente. Cela dit, il ne nous attaquerait probablement pas avec toutes ses forces. L’ennemi devait encore surveiller la forteresse de Galtuile et la Première Capitale, il ne pouvait donc pas se disperser.

— Waouh, Jayce. Tu n’as pas l’air très confiant.

— Ce n’est pas ça.

Étonnamment, il ignora ma tentative de provocation.

— Il y a ce roi-démon appelé Furiae qui peut voler, et il peut lancer ces… comment dire… ces projectiles comme des lances lumineuses. Et leur portée dépasse largement celle d’une féerie volante ordinaire.

— On dirait que tu l’as déjà vu.

— J’en ai entendu parler par Moira.

— Qui est Moira ?

— Là-bas. C’est la fille au regard doux avec des cornes recourbées sur les côtés, celle qui nous regarde. Neely, arrête de grogner contre elle.

— Un dragon quoi ?

— Ouais. Et alors ?

Il était impossible que Jayce puisse communiquer avec des dragons. Il avait sûrement entendu parler de ce Fléau démoniaque par un autre chevalier-dragon. Il n’y avait pas beaucoup de chevaliers prêts à parler à un héros condamné, mais peut-être que les chevaliers-dragons partageaient une certaine camaraderie.

— …Bref, reprit Jayce, ça ne sera pas facile, mais si Furiae attaque, c’est moi qui l’abattrai.

Il avait l’air contrarié, mais sa voix était ferme.

— D’innombrables dragons ont été tués par cette chose. Il paiera pour ce qu’il a fait à ma famille.

Je ne doutais pas une seconde que Jayce m’attaquerait si je faisais remarquer qu’il n’était pas un dragon, et je n’étais pas assez stupide pour provoquer un combat ici dans l’écurie.

— Je prendrai le commandement des airs, poursuivit-il. — Le groupe et toi vous vous concentrerez sur la percée des lignes ennemies au sol, même si ça doit vous coûter la vie. Je suis sérieux. N’hésite pas à mourir.

J’hésitai un instant, ne sachant pas comment répondre. Je voulais le remettre à sa place. Il était trop sérieux, et ce genre d’attitude n’aidait jamais personne.

Soudain, un bruit sourd retentit au fond de l’écurie. On aurait dit quelque chose en bois qui venait de se renverser.

— Whoa… ! Whah ?!

Ce cri sauvage ne laissait aucun doute. La source du bruit était Tsav, et il se trouvait coincé sous une caisse en bois renversée. Je me demandais justement où il était passé. Apparemment, il aidait à l’écurie.

— Idiot, marmonna Jayce, visiblement agacé. — Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Concentre-toi.

— Jayce, attends ! Laisse-moi expliquer ! cria Tsav. E— lle a essayé de me frapper avec sa queue, alors je me suis dit : « Oh merde ! Faut réagir vite ! » et j’ai esquivé. Franchement, je mérite une médaille pour avoir évité que le contenu de la caisse ne se renverse.

— Quoi ? Tu es aveugle ? Regarde son dos. Pourquoi tu voudrais t’approcher par la queue ?

— Q…quoi ?

— Tu ne vois pas la cicatrice sur ses écailles ? On t’a dessiné ces stupides yeux ou quoi ? Elle a clairement été attaquée par-derrière. Autrement dit, elle n’aime pas qu’on s’approche d’elle par la queue.

— Comment j’étais censé deviner ça juste en la regardant ?!

Tsav criait pratiquement. Je comprenais aussi son point de vue. Quand il s’agissait de s’occuper des dragons, les instructions de Jayce pouvaient être absurdes.

— Ce ne serait pas mieux d’avoir Dotta ou Norgalle pour t’aider à l’écurie ? demandai-je. — Je ne dis pas que Tsav n’est pas suffisamment habile de ses mains, mais il ne me semble pas avoir la sensibilité nécessaire pour s’occuper de créatures vivantes.

— Ils étaient occupés. Et puis…

Jayce secoua la tête.

— J’avais une idée. Je pensais utiliser Tsav pour…Attends une seconde.

Il fronça les sourcils, s’interrompant au milieu de sa phrase, puis tendit le bol de bouillie sur lequel il travaillait.

— Qui a préparé le déjeuner aujourd’hui ?

— Patausche Kivia.

— …La nouvelle recrue ? Je me demandais pourquoi ça n’avait aucun goût… en plus j’ai trouvé le sel et le blé agglutinés au fond du bol. Comment on peut faire ça ?

Jayce grogna.

— Quelqu’un doit apprendre à la bleusaille comment cuisiner.

— Ça pourrait bien être le problème le plus urgent de notre unité.

— Elle est où, d’ailleurs ?

— Au travail. Mais nul ne sait comment ça va se passer.

Patausche n’avait pas montré beaucoup d’enthousiasme pour cette tâche. Pourtant, il fallait le faire, car notre unité ne pouvait pas affronter seule des milliers de féeries. Nous avions besoin de davantage de soldats pour créer une diversion. Même un groupe capable de contourner l’ennemi et de le maintenir en alerte suffirait. En fait, ils n’auraient même pas besoin de bouger.

Selon les circonstances, je pouvais penser à certaines personnes susceptibles de nous aider.

Et pour l’instant, ceux qui avaient le plus de chances d’accepter étaient les anciens membres du Treizième Ordre des Chevaliers Sacrés désormais dissous.

 

***

 

Zofflec Ostbiche, de l’ancien Treizième Ordre, était un cavalier d’exception. Il était vif d’esprit et tenace. D’après ce que Patausche savait, il venait à l’origine de l’armée du nord, passant d’un champ de bataille à l’autre. Il s’était fait un nom en sauvant des colonies frontalières, jusqu’à ce que les Chevaliers Sacrés finissent par le recruter.

Lorsqu’il s’agissait de créer un nouvel Ordre de Chevaliers Sacrés, il n’y avait pas de limite au talent. C’est du moins ce que disait l’oncle de Patausche à l’époque où il préparait avec faste l’unité de sa nièce. Le Grand Prêtre Kivia n’était cependant plus de ce monde. Patausche l’avait tué, et ce faisant, elle avait détruit non seulement son propre avenir, mais aussi celui de tous les Chevaliers Sacrés de son ordre. C’était pour cette raison qu’elle hésitait à accomplir cette tâche, d’autant plus qu’elle savait déjà ce que Zofflec allait dire. Et elle ne s’était pas trompée.

— Quelle offre bien égoïste, ex-capitaine, répondit-il avec sarcasme en secouant la tête, un sourire forcé aux lèvres. — Pensez-vous sincèrement qu’il reste encore des chevaliers prêts à vous écouter ?

Comme je le pensais.

Patausche ne fut pas surprise.

Il n’y avait aucune chance que cela fonctionne.

Il était impossible de justifier ce qu’elle leur avait fait. Malgré cela, elle continua de fixer Zofflec droit dans les yeux. Il n’était pas le seul à la regarder avec insistance. Elle sentait douloureusement les regards de tous ceux qui l’entouraient. Ses anciens subordonnés étaient presque hostiles, ou peut-être simplement stupéfaits. Ils ne s’attendaient sans doute pas à la voir venir.

Rassemblés dans la tente bondée se trouvaient les anciens officiers supérieurs du Treizième Ordre dissous.

— Pourquoi devons-nous obéir ? Vous voulez que nous aidions les héros condamnés dans une mission suicide ? Et pour information, nous ne sommes même pas censés vous adresser la parole.

Patausche s’y attendait, c’est pourquoi elle était venue en secret. Ce n’était pas quelque chose qu’elle appréciait, mais elle avait attendu le signal de Dotta et s’était glissée dans la tente pendant un moment creux de la patrouille. Elle avait fait tout cela pour une seule raison.

— Pour gagner. Voilà pourquoi, déclara-t-elle, provoquant un durcissement des regards autour d’elle.

 Certains semblaient abasourdis.

— Nous allons percer les lignes ennemies dans les collines et les attirer vers nous. Si ce plan réussit, alors la force principale pourra engager la bataille dans des conditions extrêmement avantageuses.

— Cela ne marchera jamais, dit Zofflec, stupéfait.

Il désigna une carte accrochée sur un panneau au fond de la tente.

— Vous comprenez combien d’ennemis nous affrontons ? Des milliers. Et combien de héros condamnés y a-t-il ? Neuf. Même avec la déesse et un dragon, vous serez écrasés en un instant.

— Il suffit de faire en sorte que cela n’arrive pas.

Patausche s’approcha de la carte et pointa la colline où les héros condamnés devaient prendre position.

— Nous pouvons nous coordonner avec la force principale du Neuvième Ordre ici et former une manœuvre en tenaille, les forçant à entrer directement dans notre camp.

— Quelle manœuvre en tenaille a seulement neuf personnes d’un côté ? Je comprends que vous ayez un chevalier-dragon, et je sais que ce Jayce est de la famille Partiract, celle qui a presque fait tomber la capitale… Mais ce n’est tout simplement pas suffisant.

Zofflec secoua la tête. Ses paroles étaient parfaitement logiques, et si leurs positions avaient été inversées, Patausche savait qu’elle aurait dit la même chose. Mais tout avait changé lorsqu’elle avait été enfermée dans cette cellule, lorsqu’elle avait appris la véritable raison d’être des héros condamnés. Et surtout, elle savait combien de fois Xylo et les autres de l’unité des héros condamnés avaient réussi à accomplir des miracles avec les plans les plus absurdes. C’est pourquoi elle répondit avec une confiance absolue.

— Nous pouvons le faire.

Patausche jeta un regard autour d’elle. Certains chevaliers étaient visiblement déstabilisés.

— Vous avez forcément compris à quel point l’unité des héros condamnés est précieuse au combat. Ils ont défendu la forteresse de Mureed et vaincu le Fléau démoniaque à Ioff. Si nous avons un soutien adéquat, nous pouvons y arriver.

— Vous vous attendez vraiment à ce qu’on vous croie ? Après ce que…

La suite de la réponse de Zofflec se perdit dans un soupir.

— Nous ne pouvons pas.

— Il a entièrement raison. C’est ridicule.

Cette voix venait du coin de la tente. Son propriétaire portait une simple robe blanche, et une réplique en fer du Grand Sceau sacré pendait à son cou, preuve de sa prêtrise. Le prêtre militaire leva les yeux vers Patausche, le regard assombri.

— À l’instant où vous avez trahi l’humanité, tous ceux qui sont ici ont perdu leur avenir prometteur. Comment pourrions-nous croire quelqu’un qui a assassiné son propre oncle et son subordonné ?

Patausche ne répondit pas. Elle se concentra sur le maintien d’une expression calme, durcit son cœur comme la glace et réprima ses émotions. Elle savait qu’elle avait fait le bon choix. Mais s’il y avait une chose qu’elle regrettait, c’était le sort des chevaliers sous son commandement. Peut-être existait-il une meilleure manière de gérer la situation, mais cela dépassait ses capacités, et voilà le résultat.

Ce prêtre militaire avait sans doute lui aussi été tenu pour responsable de ses actes, puisqu’il accompagnait toujours le Treizième Ordre, même après sa dissolution et sa mise sous surveillance.

— Vous devriez avoir honte, Patausche Kivia, dit-il en la réprimandant.

Il y avait de la haine dans sa voix.

— Partez. Maintenant.

— Je n’ai jamais dit que j’avais besoin de vous pour combattre.

Malgré tout, Patausche refusa de reculer.

— Il suffirait d’intimider l’ennemi. En réalité, il vous suffit de vous positionner comme si vous alliez nous soutenir. Ou même…

— Vous ne m’avez pas entendu ? Je vous demande de partir.

La voix du prêtre se brisa sous l’émotion. Son irritation était évidente.

— Il n’y a pas une seule personne ici assez stupide pour vous écouter ! Nous ne sommes plus obligés d’obéir à vos ordres.

— Dans ce cas, il n’est pas nécessaire de sauver les héros condamnés. Je ne m’attends pas à survivre à cette bataille. En revanche, la déesse Teoritta est différente. Même si nous mourons, elle doit être sauvée.

C’était le strict minimum à accomplir. Mais le prêtre secoua la tête.

— Nous ne la reconnaissons pas comme une véritable déesse.

Patausche savait qu’une telle faction existait au sein du Temple. En ce qui concernait la déesse qui parcourait les champs de bataille aux côtés des héros condamnés, deux camps s’opposaient : ceux qui la louaient et reconnaissaient son statut de véritable déesse, et ceux qui restaient indécis. Cependant, un troisième groupe, affirmant qu’elle était une fausse déesse alliée à des criminels, gagnait du terrain. Il n’était pas nécessaire de demander à quel camp appartenait le prêtre. Malgré cela, Patausche baissa la tête.

— …Contrairement à nous, la déesse Teoritta n’a commis aucun péché… Alors je vous en supplie… S’il vous plaît.

Elle fut accueillie par le silence. Personne ne répondit… enfin, à une exception près.

— Je le répète une dernière fois. Partez, dit le prêtre en réprimant sa colère. — Vous me répugnez.

 

***

 

Lorsque Patausche sortit de la tente, Dotta et Venetim l’attendaient. Les deux hommes avaient l’air également mal à l’aise, et après un regard de Patausche, ce malaise se transforma en panique L’un d’eux, cependant, ne put s’empêcher d’ouvrir la bouche.

— Alors… sans vouloir déranger, comment ça s’est passé ? demanda Venetim. — Enfin, ça ne s’est clairement pas bien passé, mais je préfère vérifier… Ils vont nous aider ?

— Non, répondit honnêtement Patausche. — L’ancien Treizième Ordre ne nous aidera pas. En d’autres termes, nous sommes seuls.

— Mais… on va se faire massacrer en quelques minutes, et je préférerais ne pas être tué… Peut-être que je…

Sombrement, Venetim porta un doigt à ses lèvres comme s’il réfléchissait profondément.

— …Très bien. Je vais les convaincre. Patausche, peux-tu me dire tout ce que tu sais sur la famille de chaque officier ? Je veux savoir où ils vivent, qui est marié, s’ils ont de jeunes enfants…

— Qu’est-ce que tu prépares ? Quoi que ce soit, arrête.

Patausche attrapa Venetim par le col, et il poussa un petit cri.

— C’était une erreur d’essayer de les impliquer dès le départ. S’ils avaient accepté, ils auraient été traités bien pire qu’à l’accoutumée. On doit s’en charger nous-mêmes.

— Mais… ! Q…qu’est-ce que tu comptes faire alors ? Engager des mercenaires ? On n’a pas l’argent pour ça…

— Hé, je m’en fiche un peu de ce qu’on fait, intervint Dotta en tapotant doucement le bras de Patausche. — Mais il faut qu’on dégage d’ici avant que le prochain officier de patrouille nous voie. On n’a pas le temps de traîner.

Patausche fronça les sourcils. Elle n’aimait pas qu’il qualifie ce qu’elle faisait de « traîner », mais il avait raison sur un point : ils devaient partir. Ils avaient échoué à convaincre l’ancien Treizième Ordre, il n’y avait donc aucune raison de rester plus longtemps.

— Très bien, allons-y, dit-elle.

Mais au moment où elle commença à entraîner Venetim vers leur tente…

— Ex-capitaine Patausche Kivia.

Zofflec passa la tête dehors avec un sourire embarrassé. Patausche connaissait trop bien cette expression. C’était le visage qu’il affichait lorsque Rajit, le chef de l’infanterie, ou Siena, la cheffe des tireurs d’élite, lui en demandaient trop, ou lorsqu’on lui imposait des conditions de combat peu raisonnables.

— Je suis contre l’idée de vous aider… mais les autres, surtout Siena…

Les yeux de Zofflec se plissèrent avec cynisme.

— Elle nous a suppliés de vous aider encore une fois, juste cette fois. Et puis, si ça marche, on pourrait revenir sur le devant de la scène. On ne peut cependant pas laisser le prêtre être au courant.

— Tu vas vraiment faire ça, Zofflec ?

— Ne vous faites pas d’idées. Ce ne seront pas tous les chevaliers qui nous rejoindront. Ce sera seulement environ deux cents… trois cents au maximum. Personnellement, en revanche…

Zofflec hésita un instant, puis fit un clin d’œil.

— Je sens que je ne vais pas du tout m’entendre avec ce type, Xylo.

— Rien d’étonnant, répondit Patausche en hochant fermement la tête.

La personnalité de Xylo laissait vraiment à désirer.

 

***

La nouvelle administration de la Seconde Capitale avait enfin pris ses marques.

Lentoby Kisco contempla les piles de documents sur son bureau et laissa échapper un profond soupir. Parmi ces dossiers se trouvait un rapport détaillant le châtiment infligé à une famille de quatre personnes, dont deux enfants, qui avaient tenté de s’enfuir la nuit précédente.

De telles personnes devaient être punies de la manière la plus cruelle possible, puis exécutées. C’était du moins ce que son « supérieur » lui avait ordonné. Cela était censé servir d’avertissement à tout autre humain envisageant de s’échapper.

Lentoby admettait que c’était finalement nécessaire pour protéger ceux qui vivaient dans la capitale. La méthode avait fait ses preuves, et le nombre de tentatives d’évasion avait drastiquement diminué par rapport aux dix premiers jours sous la nouvelle administration.

Ils avaient également réussi à déployer de nouveaux effectifs. Il restait peu d’humains occupant des postes de direction comme le sien. La plupart des fonctionnaires de la Seconde Capitale étaient passés du statut de « dirigeants » à celui de « subordonnés ». Lentoby avait donc eu beaucoup de chance de conserver sa position.

Sa connaissance approfondie des gardes de la ville et de leurs positions, ainsi que sa volonté de trahir les siens pour soutenir l’occupation ennemie, avaient rendu cela possible. Malgré tout, il ne pouvait pas se relâcher. Il n’avait été reconnu comme coexistant que récemment, et il savait à quel point sa position était fragile. Il devait continuer à produire des résultats, prouver sa valeur auprès du Fléau démoniaque.

— Est-ce tout ce que tu as à rapporter, Lentoby Kisco ? demanda l’ombre, le Roi-Démon Abaddon.

Voir le Roi-Démon juste devant lui était accablant. Au premier regard, Abaddon semblait être un homme âgé et bienveillant. En réalité, si Lentoby ne connaissait pas son identité, il l’aurait pris pour un simple fonctionnaire provincial. Pourtant, quelque chose d’insondable résidait dans ses yeux étroits, quelque chose que Lentoby ne pouvait pas comprendre. Ils étaient d’une nature inhumaine, semblables à ceux d’un insecte.

— Tout semble bien se passer, poursuivit le Roi-Démon. — Qu’en est-il des évadés ?

— Leur nombre a considérablement diminué du jour au lendemain. On pourrait probablement réduire la présence des gardes sans problème.

— C’est une excellente nouvelle, dit Abaddon. — C’était un peu excessif, mais je pense que commencer par tuer les enfants a vraiment porté ses fruits. Commencer par les doigts et les découper morceau par morceau a dû vraiment faire passer le message. Je suis très satisfait de toi.

Il parlait d’une voix qu’on aurait utilisée pour rassurer un enfant.Cependant, Lentoby ne pouvait pas se détendre pour autant. Il avait un jour déjà été témoin d’Abaddon parlant de la même façon juste avant de mettre quelqu’un en pièces d’une seule main.

— Pas besoin d’être aussi nerveux, l’assura le Roi-Démon avec un sourire en coin, comme s’il lisait dans ses pensées. — Mon visage est-il vraiment si terrifiant ? On me le dit souvent. Peut-être devrais-je changer pour quelque chose d’un peu plus avenant ? Peux-tu m’apporter quelqu’un qui, selon toi, est adéquat ? Une tête fera l’affaire.

— Euh…

Lentoby hésita, ne sachant pas quoi répondre.

Mais soudain, Abaddon frappa dans ses mains.

— Je plaisante ! Est-ce si difficile à saisir ? Il semble que j’aie encore besoin de m’exercer.

Certains rois-démons pouvaient avoir une apparence humaine, mais il n’y avait rien d’humain en eux. Une fois de plus, Lentoby dut admettre que leur façon de penser lui était incompréhensible.

— La paix et l’ordre de la ville s’améliorent, en grande partie grâce à ta gestion. Cependant…

Abaddon abaissa la voix.

— J’ai l’impression qu’il y a encore un peu trop d’humains. Seul un petit pourcentage d’entre eux est nécessaire dans des zones urbaines comme celle-ci.

Abaddon et le Fléau démoniaque avaient besoin des humains principalement pour servir de paysans. Des personnes supplémentaires étaient nécessaires pour assister ces derniers ou effectuer de simples travaux physiques.

D’autres pouvaient servir de nourriture, soit pour être consommés, soit pour en assurer la production. Voilà ce que valaient les humains aux yeux du Fléau démoniaque. Peu voyaient un quelconque intérêt à la culture ou à la civilisation humaines.

En plus de cela, il y avait autre chose que Lentoby avait remarqué en observant ses nouveaux dirigeants. Les rois-démons et les féeries devaient se nourrir, mais ils ne se livraient pas au cannibalisme entre eux. Lorsqu’ils manquaient de nourriture, ils entraient dans un état de léthargie pouvant durer des mois.

Et la nourriture qu’ils désiraient le plus était la chair et le sang humains. Ils en tiraient une forme de nutriments, si l’on pouvait appeler cela ainsi. Quoi qu’il en soit, cela restaurait leur puissance.

Manger des humains les emplissait de vigueur, contrairement au porc, au bœuf ou aux plantes.

— Je souhaiterais réduire davantage les ressources consacrées à la surveillance des humains.

Ainsi, Abaddon exposa clairement ses intentions.

— Une bataille se profile. Nous devrons repousser Galtuile, Ioff, ainsi que de nombreux seigneurs des régions du nord, ce sera une offensive à grande échelle de tous les côtés, et plus nous aurons de soldats, mieux ce sera.

— Autrement dit…

La voix de Lentoby lui sembla lointaine et détachée, même à ses propres oreilles.

— Vous souhaitez que je sélectionne les candidats ?

— Exactement. Je veux que tu sélectionnes aléatoirement des individus âgés de vingt à trente ans, puis que tu les frappes dix fois avec une barre de fer, ordonna Abaddon, comme s’il proposait un simple test de qualité. — Ceux qui survivront seront transformés en féeries et promus au rang de soldat. Ceux qui mourront seront utilisés comme nourriture. Au total… Hmm… Réduisons la population de dix pour cent.

C’était une tâche d’une simplicité extrême. Il n’y avait aucun moyen pour Lentoby de refuser. Il s’était convaincu qu’il était un homme cruel et égoïste, et il continuait de se répéter que le sort des autres ne le concernait pas. Pour l’instant, il devait faire tout ce qui était en son pouvoir pour assurer sa propre survie.

Ça ne durera pas longtemps, se dit-il. Ça ne restera pas aussi terrible éternellement. Une fois que ce sera terminé, ils traiteront peut-être mieux les humains. Une fois que le nouvel ordre s’installera, cela pourrait ne plus jamais se reproduire.

C’était pourquoi il devait continuer à se mentir, à se dire que tout irait bien, tant qu’il conservait au fond de lui une part de lucidité qui savait que tout cela n’était qu’un mensonge.

— Tu as mauvaise mine, dit Abaddon.

Lorsque Lentoby reprit ses esprits, il vit le Roi-Démon fixer intensément son visage. Les yeux de la créature lui donnaient le vertige. C’était comme si Abaddon scrutait son esprit.

— Dors-tu suffisamment ? demanda-t-il. — Le bonheur des humains vient de la santé et d’un bon repos, n’est-ce pas ? Je pourrais te chanter une berceuse si tu as du mal à t’endormir.

— C’est… euh…

— Je plaisante. Cette fois, c’était évident, non ?

Abaddon frappa dans ses mains et afficha un sourire qui semblait amical.

— Ne sois pas si nerveux, Lentoby Kisco. —Nous savons déjà que tu as de la valeur. Nous savons que tu travailles dur à gouverner les humains, à assurer la sécurité et à gérer la chaîne d’approvisionnement occidentale.

Abaddon tendit une main, paume vers le bas, comme pour lui dire de se calmer.

— Tu es très compétent, poursuivit-il, — et c’est pour cela que je veux que tu prennes le commandement des soldats qui combattent à Ioff.

Foutaises, pensa Lentoby. On le forçait encore une fois à se battre contre les siens.

— Tu seras l’adjoint de Dame Trishil. — Je pense que vous formerez une excellente équipe, n’est-ce pas ?

Trishil était la capitaine de l’unité humaine qui avait attaqué la ville. Il avait entendu dire qu’elle était auparavant mercenaire. Originaire de l’ouest, elle avait enchaîné les champs de bataille jusqu’à être engagée par le Fléau démoniaque pour les aider à prendre la capitale. Lentoby se souvenait encore très nettement de l’expression de joie pure sur son visage lorsqu’elle s’était précipitée dans la ville. La voir combattre l’avait convaincu de changer de camp et de rejoindre le Fléau démoniaque.

— Pourquoi as-tu si peur ? Notre existence te terrifie-t-elle ? demanda Abaddon.

C’était comme s’il voyait directement dans son cœur.

— Je veux que tu nous fasses confiance. Nous n’allons pas te tuer. Au contraire, nous te protégeons. Oui… Tu devrais être davantage comme Dame Trishil et devenir un véritable scélérat.

Les lèvres d’Abaddon se courbèrent en un sourire. Il parlait toujours de cette voix apaisante qu’on pourrait utiliser avec un enfant.

— Détruisons l’humanité ensemble. Tu devrais t’amuser. Tu as été choisi parmi les survivants, alors tu dois vivre ta vie pleinement. Les humains vivent pour chercher le bonheur, n’est-ce pas ?

— …Vous avez raison.

Il n’y avait qu’une seule réponse que Lentoby pouvait donner. Abaddon hocha la tête avec satisfaction.

— Parlons maintenant du travail. J’ai décidé d’envoyer quatre rois-démons dans les collines de Tujin Tuga, puisque la déesse et son chevalier sacré s’annoncent comme des adversaires redoutables. Regarde par la fenêtre. Les voilà. Permets-moi de vous les présenter.

Abaddon désigna la fenêtre derrière lui, mais Lentoby n’avait pas besoin d’indication. Les quatre rois-démons se tenaient déjà sur la place. Ils étaient là depuis un moment, qu’il le veuille ou non.

— Celui-là s’appelle Ammit. Il a un appétit excessif, mais il est dévoué et courageux.

Ammit possédait le corps gigantesque d’une chenille ondulante. Il rampait dans la rue, agitant ses mâchoires colossales comme s’il dévorait quelque chose. Lentoby n’avait aucune envie de regarder de plus près.

C’est humain. Je n’ai eu qu’un aperçu de ce qu’il mangeait, mais c’était définitivement de la chair humaine.

Rien dans ces paroles ne rendait la créature rassurante.

— Ensuite, nous avons Charon. Il est aimable et courtois. Mais il est un peu instable, alors je te conseillerais de garder tes distances.

Une créature blanche à la forme anormale était accroupie dans un coin de la place. Elle ressemblait à un mélange d’araignée et de crabe assemblé à partir d’os d’animaux, et elle était encore plus grande qu’Ammit.

En réalité, elle était si immense et immobile que Lentoby ne l’aurait probablement pas remarquée si Abaddon ne l’avait pas désignée. Il aurait supposé qu’il s’agît simplement d’une architecture à la forme étrange.

Quelle partie de ce monstre était « aimable et courtoise » ? Cela ressemblait à une plaisanterie de mauvais goût.

— La dame là-bas s’appelle Furiae. Si tu as besoin de communiquer, elle transmettra les messages.

Le troisième roi-démon avait une apparence entièrement humaine. Elle ressemblait à une femme, ses cheveux blancs flottant dans le vent tandis qu’elle levait les yeux vers le ciel.

Lentoby aperçut ses traits délicats et beaux lorsqu’elle se tourna et lui adressa un sourire à travers la fenêtre. Mais, comme ceux d’Abaddon, ses yeux étaient dépourvus de toute émotion.

— Et pour finir, nous avons Wryneck… Le présenter serait compliqué, alors je vais passer cette étape et aller droit au but. Je veux que tu collabores avec ces quatre-là pour vaincre l’armée humaine. Aucun survivant. Je sais que tu en es capable, Lentoby.

Abaddon prononça son nom d’une voix froide, mais douce.

— Je compte sur toi.

Autrement dit, « ne trahis pas ma confiance », pensa Lentoby. …Je dois le faire si je veux vivre.

Une fois de plus, il comprit qu’il devrait se montrer cruel.

Mais ce n’est pas le vrai moi.

Le véritable Lentoby était bien plus bienveillant. Il pouvait vivre pour le bonheur des autres.

Et pour pouvoir un jour y parvenir, il devait survivre à cela.

— Bien… Je ne suis pas très familier avec vos coutumes, mais j’imagine que vous autres humains aimez accomplir une sorte de rituel avant une bataille, n’est-ce pas ? Permets-moi de préparer les sacrifices. Leur sang te donnera la force de combattre.

— Euh… c’est…

Lentoby hésita quelques instants avant de rassembler le courage de demander.

— C’est une plaisanterie… n’est-ce pas ?

— Non. J’étais tout à fait sérieux. Qu’ai-je fait de travers cette fois ?

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