sentenced t3 - CHAPITRE 1 PARTIE 2
Châtiment : Opération de diversion dans les collines de Tujin Tuga (2)
—————————————-
Traduction : Calumi
Correction : Gatotsu
—————————————
— Hein ? Des chevaux ? T’en veux dix ? …Pas question, ça n’arrivera pas, annonça Dotta d’un ton morne dès que je revins à notre tente.
Il était allongé sur son lit, en train de lire ce qui ressemblait à un journal distribué par l’armée à ses soldats. Je l’avais lu plus tôt, alors je savais que c’était un ramassis d’inepties.
La « Chute de la Seconde Capitale » était imprimée en grandes lettres épaisses, et l’article en dessous donnait l’impression qu’ils disposaient d’une stratégie grandiose et héroïque pour la reprendre.
Mais si on ne se contentait que des faits, le journal était en réalité assez accablant. La troisième princesse et le troisième prince, qui résidaient dans la Seconde Capitale, étaient portés disparus, et la ville était actuellement occupée par plusieurs rois-démons, avec Abaddon à leur tête. La présence des Fléaux démoniaques Wryneck et Furiae avait été confirmée, et le nombre de féeries ne cessait d’augmenter.
La vérité était déchirante. L’attitude de Dotta en était sans doute le reflet.
— Et pour que ce soit clair, ajouta-t-il, — je ne suis pas une déesse capable de faire apparaître n’importe quoi d’un claquement de doigts.
Nous le savions déjà. Teoritta, qui se tenait à mes côtés, fronça les sourcils et marmonna.
— Je n’ai pas non plus le pouvoir de me transformer en brume ou en fumée, donc je ne peux pas simplement voler tout ce que vous me demandez. Certaines choses sont tout simplement impossibles.
— Tu sembles toujours te débrouiller quand il s’agit d’objets de valeur.
— Et bien, si c’était tout ce que tu demandais, alors soit. Mais des chevaux, c’est extrêmement compliqué. Et dix en plus ?! Il n’y a même aucun endroit ici pour les cacher.
— On dirait que tu as besoin de mon aide, camarade Dotta, dit Rhyno.
Ces deux-là flânaient dans la tente qui nous avait été assignée. Jayce était probablement avec Neely et Norgalle, tandis que Tsav et Tatsuya étaient de corvée pour l’entretien. En plus de l’armure de Rhyno, nous avions besoin de bâtons de foudre et de matériel pour construire une fortification.
— Si vous le souhaitez tous, je pourrais créer une diversion, poursuivit Rhyno. — Par exemple, je pourrais incendier les écuries. Cela provoquerait à coup sûr de la confusion. Ensuite, on pourrait tuer les chevaux et les enterrer pour plus tard.
— A…a…a…attends ! Quoi ?! Personne ne veut d’un cheval mort !
— Pas de feux, ajoutai-je. — Un truc comme ça pourrait raser tout le camp.
Rhyno afficha une mine déprimée, presque caricaturale, quand nous rejetâmes son idée.
— Oh… Vous avez besoin des chevaux vivants… Oui, ça complique les choses.
En observant Rhyno, visiblement contrarié, Patausche me donna un coup de coude.
— Qu’est-ce qui ne va pas chez lui ? Il y a clairement quelque chose qui cloche.
— Pas simplement « quelque chose ». Tout cloche chez lui en réalité. N’attends aucun bon sens de sa part.
— C’est dur à entendre, dit Rhyno. — Mais je te fais confiance, donc tu as sûrement raison. C’est pourquoi… camarade Patausche…
Il lui adressa un sourire théâtral, et ses épaules tressaillirent. Elle venait probablement de ressentir une vague de rejet intense et inexplicable. Je ressentais la même chose.
— Si jamais tu remarques quelque chose d’étrange, je t’en prie, ne te retiens pas et fais-le-moi savoir. Il semble que je manque de bon sens, et je souhaite m’améliorer.
— Euh…
Ce fut au tour de Patausche d’être embarrassée
— Es-tu sûr que ce n’est qu’un manque de bon sens ?
— Patausche, il n’y a pas lieu de s’inquiéter pour lui, dit Teoritta en intervenant pour conseiller sa cadette. — Il me déroute en permanence moi aussi. Il suffit de signaler chaque fois qu’il dit quelque chose de bizarre. Tu finiras par t’y habituer.
J’avais du mal à croire qu’on puisse un jour s’habituer à Rhyno, mais nous devions faire de notre mieux pour fonctionner en équipe.
— Bref ! Je ne peux pas vous procurer de chevaux, déclara Dotta en se tournant sur le côté. — Je ne vole que lorsque je suis sûr de réussir.
— Et si nous achetions les chevaux ? suggéra calmement Rhyno. — Cela réglerait les choses pacifiquement, pas vrai ? Nous pourrions ensuite les laisser au marchand jusqu’à ce qu’on en ait besoin. Heureusement, camarade Dotta a dit qu’il n’aurait aucun mal à voler des objets de valeur.
— …Ah ! m’exclamai-je, probablement tel un imbécile.
Rhyno avait raison. Comme toujours, Verkle Développement accompagnait l’armée, vendant des biens de luxe et des fournitures.
Ils disposaient aussi de chariots et de chevaux pour transporter ces marchandises. Il nous suffisait d’acheter des chevaux auprès d’eux.
— Bien sûr, dis-je. — Je n’y avais même pas pensé. Dix chevaux coûteraient une fortune cela dit. Dotta, si tu as des objets de valeur ou de l’argent que tu caches, c’est le moment de les sortir. Compris ?
— O…ouais, d’accord… Sérieux, je n’aurais jamais pensé à acheter des chevaux.
— …C’est peut-être parce que vous essayez toujours ici de résoudre vos problèmes illégalement, suggéra Patausche.
— Techniquement, l’aspect du plan reste illégal, dit Rhyno.
Je décidai d’ignorer cette remarque pour l’instant, puisque l’idée tenait la route.
— Je veux bien voler des objets de valeur, dit Dotta en se retournant dans son lit pour nous faire face. — La question, c’est quoi et où ?
Il semblait adhérer progressivement au plan. Après tout, c’était son passe-temps.
— Il y a aussi des nobles ici, non ?
— Le Neuvième Ordre des Chevaliers Sacrés prend les commandes, dis-je. — Les nobles des environs d’Ioff sont également présents. Et puis il y a les chevaliers qui ont fui la Seconde Capitale, des mercenaires et des prêtres guerriers.
— …Le Treizième Ordre est également présent. Ou plutôt, l’ancien Treizième Ordre, ajouta Patausche en réprimant ses émotions.
Une fois la défense d’Ioff terminée, les troupes restantes, près de deux mille hommes, furent intégrées à la stratégie de reconquête de la Seconde Capitale. Frenci et ses hommes retournèrent dans leurs colonies des vallées du sud pour rassembler autant de guerriers que possible au plus vite avant de rejoindre l’armée ici. Je n’allais pas tenter de les en dissuader. Reprendre la Seconde Capitale concernait chacun d’entre nous. J’avais aussi perdu l’occasion de demander à son père de mettre fin aux activités de sa fille.
— Bien, dit Dotta. — Il nous faut juste assez d’argent pour acheter dix chevaux, c’est ça ?
— On compte sur toi, dis-je. — Venetim s’occupera de négocier avec Verkle Développement.
— Alors j’ai une condition, Xylo.
— Vas-y.
— Ce soir, je veux que tu sois de corvée en cuisine à la place de Tsav. Pour la première fois depuis une éternité, on a vraiment du porc, avec les abats.
Je compris immédiatement où il voulait en venir. Tsav semblait croire que seuls les nutriments comptaient en cuisine et que l’assaisonnement passait après.
— La nourriture n’est pas empoisonnée et n’est pas avariée non plus !
Voilà ses seuls critères. Sa cuisine était si mauvaise que même Teoritta affirmait qu’elle n’avait aucun goût. Si nous avions du porc et des abats, un ragoût serait sans doute le mieux. Même Jayce ne s’en plaindrait pas. Je pourrais probablement utiliser une sorte de purée de fruits.
Jayce était originaire des plaines du sud, et il était opposé à l’idée de cuire la viande à la poêle. Selon lui, on perdait tout le jus de cette façon, et un ragoût était bien meilleur. C’était encore un point sur lequel nous n’étions pas d’accord.
— D’accord, je cuisinerai ce soir, acceptai-je avant de me tourner vers Patausche. — Au fait, maintenant que tu es des nôtres, je dois te demander… tu sais cuisiner ?
— Mm…
Après ce court grognement, Patausche resta silencieuse une dizaine de secondes. Cela parut une éternité. Comme si ma question l’avait frappée de plein fouet.
— …Je peux cuisiner à peu près n’importe quoi sans problème, évidemment.
Mon instinct me disait qu’elle mentait effrontément.
Dehors, la neige ne montrait aucun signe d’accalmie tandis que le soleil commençait à disparaître derrière les collines. La nuit ne tarderait pas à tomber.
***
La grande lune violette pouvait être aperçue, visible dans une fente à travers les nuages. Rykwell leva les yeux un instant, captivé par son éclat.
Cela faisait longtemps qu’il ne l’avait pas vue aussi belle et dégagée. La dernière fois remontait sans doute à une partie de chasse avec son frère aîné. Mais la lune se cacha aussitôt derrière les nuages, et une neige froide et humide recommença à tomber, collant à sa peau.
— Rykwell. Rykwell !
Sa sœur aînée cria son nom. Sa voix était faible. Elle était épuisée, et il sentait que le froid aurait bientôt raison d’elle. Je dois me ressaisir, pensa-t-il.
— Rykwell, reste près de moi. Je ne veux pas que nous soyons séparés, lui ordonna sa sœur en lui prenant la main.
Même à travers leurs épais gants, il sentit qu’elle s’affaiblissait. Il serra sa main.
— Oui, ma sœur. Je suis là, répondit-il d’une voix ferme pour ne pas l’inquiéter.
Rykwell songea à la responsabilité qui pesait sur lui. Il ne pouvait ni se plaindre ni montrer de faiblesse. Les gardes royaux les avaient protégés pendant leur fuite de la Seconde Capitale, c’était la seule raison pour laquelle ils avaient survécu. Puis les gardes s’étaient éclipsés les uns après les autres pour retenir l’ennemi, ne laissant plus que lui pour protéger sa sœur aînée.
— C’est mon devoir de te protéger, ma sœur. Je suis prêt à faire n’importe quel sacrifice.
— Tu es courageux, Rykwell. Mais il y a quelque chose dont je veux que tu te souviennes.
La sœur de Rykwell le regarda de ses yeux bleus glacés. Certains les craignaient, mais pour Rykwell, leur éclat était, à ses yeux, la lumière la plus noble qui soit.
— La vie d’un membre de la famille royale… non, la vie de quiconque sert le peuple, ne lui appartient pas uniquement, mais au royaume tout entier.
Elle parlait comme si elle pesait chaque mot.
— Ton devoir n’est pas de servir ta famille, mais de servir le peuple. Si m’abandonner te permet d’aider un inconnu que tu ne rencontreras peut-être jamais, alors c’est ce que tu dois faire.
Cela paraissait insensé pour Rykwell.
La nature d’un roi, Rykwell avait toujours pensé que cela ne le concernait pas, en tant que troisième prince. Il avait deux frères aînés et trois sœurs aînées devant lui, il estimait donc que son tour ne viendrait jamais.
— Quelqu’un que je respecte profondément me disait cela autrefois.
Les yeux bleus de sa sœur se plissèrent, et elle sourit, ce qui éveilla la curiosité de Rykwell.
— Puis-je demander de qui il s’agit ?
— C’était un camarade de classe de notre frère, à l’époque où Lawtzir étudiait au Temple. Il avait une pensée élaborée sur l’avenir du Royaume fédéré.
— Il paraît très intelligent.
— Oui, il l’était énormément. C’était l’homme le plus intelligent du Temple. Je ne serais pas surprise qu’il soit aujourd’hui grand prêtre.
Elle sourit de nouveau.
— C’est pour cela que tu ne dois pas jeter ta vie pour n’importe quoi. De tels risques ne doivent être pris que pour le peuple. Veille sur le fardeau qui est le tien, pas sur moi.
Le fardeau qu’il portait. Ce dont sa sœur parlait, ce n’était pas les vies du peuple.
Rykwell repensa à tout ce qu’ils avaient traversé. Il sentait le poids du paquet accroché dans son dos. Il était long et fin telle une dague, et il avait tout juste réussi à s’en emparer pendant leur fuite.
Elle a raison. Je dois le protéger à tout prix.
— Nous devons nous dépêcher.
Sa sœur se remit en marche, entraînant Rykwell par la main.
— Tu ne dois pas perdre espoir avant d’y être arrivés. Vers le sud. Vers la ville portuaire d’Ioff… C’est notre seule chance de survie.
La troisième princesse et le troisième prince accélérèrent le pas.
Il n’y avait toujours aucun signe de féeries derrière eux, mais cela ne signifiait pas que la neige et l’obscurité sans fin ne pouvaient pas se montrer tout aussi cruelles.