VIOLET EVER T1 - CHAPITRE 2
La fille et la poupée de souvenirs automatiques
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Traduction : Raitei
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Je me… souviens.
Une jeune fille était venue. Assise là, en silence, elle écrivait des lettres.
Je me… souviens.
Son visage, et celui de ma mère qui souriait doucement.
Cette scène…
Je ne l’oublierai jamais. Pas même dans la mort.
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Écrire pour autrui était un métier qui remontait à l’Antiquité. Cette activité avait connu un déclin avec la diffusion des automates copistes. Mais les professions anciennes conservaient de nombreux défenseurs, attachés à leur histoire. La multiplication de ces machines poussait même les nostalgiques à vanter davantage le charme des métiers traditionnels.
La mère d’Ann Magnolia était de ceux-là. Elle avait un goût singulier pour les choses d’autrefois. Avec ses cheveux noirs naturellement ondulés, ses taches de rousseur et sa silhouette élancée, elle ressemblait trait pour trait à sa fille. Issue d’une famille fortunée, elle avait reçu une éducation raffinée avant de se marier. Les années avaient passé, mais elle avait conservé quelque chose d’une demoiselle. Lorsqu’elle laissait échapper un rire aigu, le sourire qui illuminait son visage avait une douceur enfantine.
Même aujourd’hui, en repensant à sa mère, Ann la revoyait comme une petite fille. Maladroite, mais débordante d’énergie, elle s’enthousiasmait sans cesse pour de nouvelles activités. « J’aimerais tellement essayer ! » s’exclamait-elle, tandis qu’Ann songeait avec résignation : « Allons bon, encore quelque chose… » Elle aimait les promenades en bateau et les courses de chiens, mais aussi le patchwork et l’art floral venu d’Orient. Curieuse de tout, elle se passionnait volontiers pour ce qu’elle apprenait. Au théâtre, elle choisissait invariablement des histoires d’amour. Elle raffolait tant de dentelle et de rubans que ses robes semblaient empruntées aux princesses des contes de fées. Comme elle adorait assortir leurs tenues, elle imposait les mêmes toilettes à sa fille. Ann se demandait parfois si sa mère n’avait pas passé l’âge de porter autant de rubans, mais elle n’avait jamais osé le lui dire.
Ann chérissait sa mère plus que quiconque au monde, plus encore que sa propre vie. Toute petite qu’elle était, elle se croyait la seule capable de protéger cette mère qui lui paraissait si fragile. Elle l’aimait aveuglément.
Ce fut à l’époque où sa mère tomba malade et où sa mort commença à se profiler qu’Ann rencontra pour la première fois une poupée de souvenirs automatiques. Elle gardait d’innombrables souvenirs de sa mère, mais ceux qui lui revenaient toujours étaient liés aux journées passées en compagnie de cette mystérieuse visiteuse.
La poupée apparut un jour de printemps radieux. Le ciel était d’un bleu limpide et le soleil baignait la route. Sur les bas-côtés, les premières fleurs écloses après le dégel frémissaient sous une brise légère. Depuis le jardin, Ann regardait la silhouette s’approcher.
Sa mère habitait une vieille demeure de style occidental dont elle avait hérité de sa famille. Avec ses murs blancs, ses tuiles bleues et les grands bouleaux qui l’entouraient, elle semblait sortie d’un livre d’images. Construite à l’écart de la ville animée, la maison se dressait dans un isolement presque parfait. Aussi loin que portait le regard, on n’apercevait aucune autre habitation. Les visiteurs étaient donc faciles à repérer depuis les fenêtres.
— Qu’est-ce que c’est ?
Ann portait une robe dont le col était orné d’un large ruban à rayures cyan. Sans être d’une beauté remarquable, elle ne manquait pas de charme. Ses yeux brun foncé s’étaient ouverts si grand qu’ils semblaient près de lui sortir de la tête.
Elle était venue profiter du soleil dans le jardin. À présent, elle se précipitait vers la maison, des pétales collés aux semelles. Elle traversa le vaste hall d’entrée, gravit l’escalier en colimaçon le long duquel étaient accrochés les portraits de famille, puis ouvrit une porte décorée de roses.
— Maman !
Sa mère se redressa légèrement dans son lit en voyant Ann faire irruption dans la chambre, tout essoufflée.
— Ann, ne t’ai-je pas déjà dit de frapper avant d’entrer dans la chambre de quelqu’un ? Et de saluer en entrant !
Ann réprima un grognement d’agacement, mais pinça malgré tout les bords de sa jupe et s’inclina dans une profonde révérence. Ce geste lui donnait peut-être des airs de petite demoiselle, mais elle n’en restait pas moins une enfant. Elle n’avait que sept ans, et son visage comme ses petits membres en conservaient toute la rondeur.
— Bonjour, maman. Excuse-moi.
— Très bien. Alors, qu’y a-t-il ? Tu as encore trouvé un drôle d’insecte dehors ? Si c’est le cas, ne me le montre surtout pas !
— Ce n’est pas un insecte ! Il y a une poupée qui marche ! Enfin… elle est vraiment grande pour une poupée ! Elle ressemble à celles en porcelaine, dans le livre de photos que tu aimes !
Avec son vocabulaire encore limité, Ann cherchait ses mots et les précipitait les uns à la suite des autres. Sa mère fit claquer doucement la langue.
— Une « demoiselle qui ressemble à une poupée », veux-tu dire.
— Mais, maman !
— Tu es une fille de la famille Magnolia. Tu dois t’exprimer avec élégance. Allons, reprends.
Ann gonfla les joues et se corrigea à contrecœur.
— Il y a une demoiselle ressemblant à une poupée ! Et elle vient par ici !
— Vraiment ?
— D’habitude, il n’y a que des voitures qui passent devant chez nous, non ? Si elle est à pied, c’est qu’elle est descendue à la gare, tout près. Et les gens qui viennent de là, c’est toujours pour nous voir !
— En effet.
— Puisqu’il n’y a rien d’autre dans les environs, elle vient forcément chez nous ! Et moi… je le sens mal !
— Alors, aujourd’hui, on joue au détective ?
Sa mère avait prononcé ces mots d’un ton paisible, bien loin de l’agitation de sa fille.
— Je ne joue pas ! Viens, on va fermer toutes les portes et les fenêtres… Comme ça, cette poupée… cette demoiselle qui ressemble à une poupée… ne pourra pas entrer ! Ne t’inquiète pas, maman. Je te protégerai.
Devant tant de détermination, sa mère eut un sourire embarrassé. Sans doute n’y voyait-elle que des divagations d’enfant. Elle accepta pourtant de se prêter au jeu et quitta péniblement son lit. Traînant derrière elle l’ourlet de son déshabillé couleur pêche, elle gagna la fenêtre. À la lumière du jour, sa silhouette frêle se devinait à travers le tissu.
— Mais… ne serait-ce pas une poupée de souvenirs automatiques ? C’est vrai, elle devait arriver aujourd’hui !
— Une poupée de souvenirs automatiques… Qu’est-ce que c’est ?
— Je t’expliquerai plus tard. Ann, aide-moi à m’habiller !
Quelques minutes suffirent à sa mère pour revêtir ses plus beaux atours. Ann garda sa robe ; on lui noua simplement dans les cheveux un ruban de la même couleur. Sa mère, en revanche, choisit une robe ivoire à volants de dentelle, jeta un châle jaune pâle sur ses épaules et mit des boucles d’oreilles en forme de roses. Elle vaporisa dans l’air un parfum composé de trente essences de fleurs, puis tourna sur elle-même dans cette brume pour s’en envelopper.
— Maman, tu es si contente que ça ?
— Plus encore que si j’allais rencontrer un prince étranger !
Elle ne plaisantait pas. Cette tenue, sa mère ne la portait que pour les grandes occasions. À la voir ainsi, Ann ne tenait plus en place.
Je n’aime pas ça… Ce serait tellement mieux si personne ne venait…
Son agitation n’avait rien de joyeux. Les autres enfants attendaient sans doute les visiteurs avec un mélange d’impatience et de timidité, mais Ann était différente. Depuis qu’elle était en âge de comprendre ce qui se passait autour d’elle, elle soupçonnait tous ceux qui rendaient visite à sa mère de vouloir profiter de sa naïveté pour lui soutirer de l’argent. Insouciante, toujours ravie de recevoir, sa mère accordait trop facilement sa confiance. Ann l’aimait de tout son cœur, mais s’inquiétait de la voir si mal gérer son argent et accorder si facilement sa confiance.
Rien ne garantissait que cette inconnue aux allures de poupée n’en voulait pas, elle aussi, à leurs biens. Pourtant, autre chose contrariait davantage Ann : un seul regard, même de loin, lui avait suffi pour comprendre que cette jeune femme avait tout pour plaire à sa mère. L’idée que celle-ci puisse s’intéresser à quelqu’un d’autre qu’elle lui était insupportable.
— J’ai tellement hâte de la rencontrer !
Sans écouter les objections d’Ann, sa mère voulut sortir accueillir leur invitée. La simple descente de l’escalier l’avait laissée à bout de souffle, et Ann dut la soutenir pour l’accompagner dehors. Le soleil se déversait à travers le feuillage des arbres. Dans cette lumière, la pâleur de sa mère, qui ne quittait presque plus le manoir, était plus frappante encore.
Maman… Elle a l’air encore plus petite qu’avant.
Éblouie, Ann distinguait mal son visage, mais il lui semblait que de nouvelles rides y étaient apparues. Son cœur se serra. Personne ne pouvait empêcher la maladie d’emporter sa mère. Toute petite qu’elle fût, Ann était l’unique héritière de la famille Magnolia. Les médecins lui avaient déjà annoncé que les jours de sa mère étaient comptés et qu’elle devait s’y préparer. Dieu n’épargnait pas même les enfants de sept ans.
Alors… je veux garder maman pour moi jusqu’au bout.
Puisqu’il leur restait si peu de temps, Ann voulait qu’il lui appartienne tout entier. Mais voilà qu’une étrangère faisait irruption dans leur monde.
— Veuillez excuser mon intrusion.
Sur le chemin verdoyant baigné de soleil apparut une silhouette plus lumineuse encore que le jour. Dès qu’Ann la vit de près, son mauvais pressentiment se confirma.
Ah… C’est elle qui va me voler maman.
Pourquoi en était-elle si certaine ? Elle n’aurait su le dire. À la vue de l’inconnue, son instinct le lui avait soufflé.
C’était une poupée d’une beauté envoûtante. Ses cheveux d’or semblaient nés du clair de lune, et ses yeux bleus avaient l’éclat des pierres précieuses. Ses lèvres pleines étaient d’un rouge vif. Elle portait une veste courte bleu de Prusse par-dessus une robe d’un blanc de neige ornée de rubans. Une broche vert émeraude contrastait avec le bleu de ses yeux, et ses bottes brun cacao accompagnaient chacun de ses pas d’une assurance tranquille.
Elle posa sur l’herbe son sac et son ombrelle à volants, rayée de blanc et de bleu cyan, puis salua les deux habitantes avec une grâce qu’Ann n’aurait jamais su imiter.
— Enchantée de faire votre connaissance. Je me rends partout où mes clients le désirent. Violet Evergarden, du service des poupées de souvenirs automatiques.
Sa voix était aussi délicate que son apparence. Un instant subjuguée, Ann finit par se tourner vers sa mère. Celle-ci avait les yeux brillants et les joues rosies d’une jeune fille qui venait de tomber amoureuse.
Je le savais… Ça ne me plaît pas du tout.
Ann en était désormais convaincue : cette ravissante invitée allait lui voler sa mère.
── ◇ ──
Violet Evergarden exerçait le métier d’écrivain public sous le nom de poupée de souvenirs automatiques. Ann demanda à sa mère pourquoi elle l’avait engagée.
— J’aimerais écrire des lettres à quelqu’un, mais cela risque de prendre beaucoup de temps. J’ai donc besoin d’une personne qui puisse écrire à ma place.
Sa mère eut un petit rire. Ces derniers temps, elle avait même besoin de sa domestique pour prendre son bain. Écrire pendant des heures aurait certainement été au-dessus de ses forces.
— Mais pourquoi elle…?
— Elle est belle, tu ne trouves pas ?
— Oui, mais…
— Elle est très connue dans son métier. Son apparence de poupée y est pour quelque chose, bien sûr, mais il paraît surtout qu’elle travaille à merveille ! Et puis, avoir une aussi jolie personne auprès de moi, la garder pour moi seule pendant qu’elle écrit mes lettres et me les lit… Même sans être un homme, il y a de quoi avoir le cœur qui bat !
Sa mère avait toujours voué une admiration sans bornes à tout ce qui était beau. Ann ne cherchait plus à comprendre pourquoi son choix s’était porté sur cette jeune femme.
— Si c’est seulement pour écrire des lettres, j’aurais pu le faire !
Sa mère eut un sourire embarrassé.
— Tu ne sais pas encore écrire les mots difficiles, Ann. Et puis… ce sont des lettres que je ne peux pas te demander d’écrire.
Cette dernière remarque suffit à donner une idée à Ann.
Elle veut sûrement écrire à papa…
Le père d’Ann était, pour le dire simplement, un homme qui avait abandonné les siens. Il travaillait peu et ne restait jamais à la maison. À ce qu’on racontait, sa mère l’avait épousé par amour, mais Ann avait bien du mal à le croire. Depuis qu’elle était tombée malade, il n’était pas venu la voir une seule fois. Lorsqu’il avait enfin reparu, après une longue absence, c’était pour emporter des vases et des tableaux qu’il comptait revendre. Ce triste personnage ne trouvait plus refuge que dans le jeu et l’alcool.
Il avait pourtant été l’héritier d’une famille promise à un bel avenir. Quelques années après son mariage, une mauvaise affaire avait amorcé le déclin des siens, qui avaient fini par dépendre financièrement des Magnolia. D’après ce qu’Ann avait entendu, son père était lui-même à l’origine de cette affaire.
Depuis qu’elle comprenait la situation, elle n’éprouvait plus que du mépris pour lui. Un échec aurait dû l’inciter à redoubler d’efforts. Au lieu de cela, il avait renoncé, fermé les yeux sur la maladie de sa femme et continué à fuir ses responsabilités. Il suffisait désormais que sa mère prononce le mot « père » pour que le visage d’Ann se crispe.
— Encore cette expression… Quel dommage de froncer un si joli visage.
Du pouce, sa mère lui massa doucement le pli entre les sourcils. La haine que sa fille éprouvait pour son père semblait la peiner. Malgré tout ce qu’il lui avait fait subir, elle l’aimait encore.
— Ne sois pas si dure avec papa. Il n’a pas toujours été ainsi. Pendant longtemps, il a mené une vie sérieuse, je t’assure. Il s’est un peu égaré, voilà tout. Si nous l’attendons, il finira par nous revenir.
Ann savait que ce jour ne viendrait pas. Et même s’il venait, elle n’avait aucune intention de l’accueillir à bras ouverts. À supposer que sa mère ait raison, comment expliquer qu’il ne soit jamais venu voir sa femme, alors qu’il la savait gravement malade et sans cesse hospitalisée ? Ce n’était plus seulement fuir la réalité. C’était ne plus l’aimer. Il savait pourtant qu’il ne lui restait presque plus de temps.
On n’a pas besoin de papa.
C’était comme s’il n’avait jamais été là. Pour Ann, le mot « famille » ne désignait que sa mère. Quiconque la faisait souffrir était son ennemi, même son propre père. Quiconque lui volait les instants qu’elles auraient pu passer ensemble l’était aussi. La poupée de souvenirs automatiques ne faisait pas exception, même si sa mère l’avait engagée de son plein gré.
Maman est à moi.
Tous ceux qui menaçaient leur petit monde à toutes les deux étaient ses ennemis.
── ◇ ──
Sa mère et Violet commencèrent à rédiger les lettres dans le jardin. Elles s’étaient installées sur des bancs blancs à l’ancienne, autour d’une table abritée par un parasol. Le contrat devait durer une semaine. Sa mère avait donc réellement l’intention d’écrire de très longues lettres. À moins qu’elles ne soient destinées à plusieurs personnes.
Lorsqu’elle était encore en bonne santé, elle organisait souvent des réceptions au manoir et y invitait de nombreux amis. Mais aucun d’eux ne donnait plus de nouvelles.
— Alors, à quoi bon leur écrire… ?
Ann les observait de loin, cachée derrière les rideaux. On lui avait interdit de les déranger pendant la rédaction des lettres.
« Même entre une mère et sa fille, on a le droit d’avoir quelques secrets, non ? »
Pour Ann, qui ne quittait jamais sa mère, la demande était cruelle.
— Qu’est-ce qu’elles peuvent bien raconter ? À qui écrit-elle ? J’aimerais tellement savoir…
Elle s’appuya contre le rebord de la fenêtre.
Le thé et les gâteaux étaient du ressort de la domestique : impossible de jouer les petites filles serviables pour surprendre quelques mots de leur conversation. Il ne lui restait qu’à regarder, aussi impuissante que devant la maladie de sa mère.
— Pourquoi la vie est-elle comme ça…?
La réflexion aurait pu sembler profonde dans la bouche d’un adulte. Dans celle d’une enfant de sept ans, elle perdait un peu de son effet.
À force de les observer d’un air morose, Ann finit par remarquer toutes sortes de choses. Les deux femmes travaillaient dans le calme, mais leur conversation semblait tantôt joyeuse, tantôt grave. Par moments, sa mère riait à gorge déployée ; à d’autres, elle essuyait ses larmes avec le mouchoir que lui tendait Violet. Elle avait toujours été très émotive. Tout de même, n’ouvrait-elle pas un peu trop son cœur à une personne qu’elle venait à peine de rencontrer ?
Maman va encore se faire avoir…
À travers sa mère, Ann avait découvert la dureté des gens, leur indifférence, leurs trahisons et leur avidité. La voir accorder si vite sa confiance l’inquiétait terriblement. Elle aurait voulu qu’elle apprenne enfin à se méfier. À moins que cette poupée de souvenirs automatiques, Violet Evergarden, ne possède un étrange pouvoir : celui de donner envie de lui confier ce qu’on gardait au plus profond de soi.
── ◇ ──
Pendant son séjour, Violet fut traitée en invitée. La mère d’Ann lui proposa de partager leurs repas, mais elle déclina. Quand Ann lui en demanda la raison, elle répondit d’une voix égale :
— Je préfère manger seule, jeune maîtresse.
Ann la trouvait décidément étrange.
Lorsque sa mère était à l’hôpital, les repas que lui préparait la domestique avaient beau être chauds, ils lui semblaient sans saveur. Manger seule était tellement triste. Quel plaisir pouvait-on y trouver ?
Le soir, elle intercepta la domestique qui apportait le dîner de Violet et se proposa de la remplacer. Pour connaître son ennemie, il fallait bien commencer par l’approcher.
Le plateau contenait du pain moelleux, une soupe de légumes au poulet et aux haricots de différentes couleurs, des pommes de terre sautées aux oignons, à l’ail, au sel et au poivre, du rôti de bœuf en sauce et un sorbet à la poire. C’était un dîner ordinaire chez les Magnolia. D’autres l’auraient trouvé somptueux, mais Ann avait grandi dans l’aisance et n’y voyait rien d’exceptionnel.
— Maman n’a pas dû y penser… Demain, il faudra prévoir davantage de viande. Et remplacer le sorbet par un gâteau. C’est quand même une invitée.
Ne jamais oublier les devoirs de l’hospitalité : voilà ce qu’enseignait une bonne éducation.
Arrivée devant la porte en chêne de la chambre d’amis, Ann appela, les deux mains occupées par le plateau :
— Hé ! Le dîner est servi !
Un bruissement lui parvint de l’intérieur. Après un instant, Violet entrouvrit la porte et passa la tête.
— C’est lourd ! Prenez-le vite !
— Toutes mes excuses, jeune maîtresse.
Violet lui prit aussitôt le plateau des mains. Pourtant, son visage demeurait si impassible que ses excuses avaient quelque chose de déroutant aux yeux d’une enfant.
Pendant qu’elle allait poser le dîner sur le bureau, Ann jeta un regard dans la chambre.
La domestique y faisait régulièrement le ménage, et tout était en ordre. Sur le lit, cependant, une valise de cuir attirait l’attention. Couverte d’étiquettes de douane de différents pays, elle était ouverte, et la crosse d’un petit pistolet en dépassait.
Ah…
Violet était déjà revenue se placer devant elle. Ann se décala pour mieux voir ; Violet lui masqua de nouveau la vue. Elles répétèrent plusieurs fois ce petit manège, comme deux personnages de pantomime, jusqu’à ce que Violet finisse par céder.
— Jeune maîtresse… Les armes à feu vous intriguent-elles ?
— C’est quoi, ça ? Un vrai pistolet ?
Ann ne cachait pas son excitation.
— Une femme qui voyage seule doit pouvoir assurer sa propre défense.
— Sa propre défense ?
— Se protéger elle-même, jeune maîtresse.
Les yeux de Violet se plissèrent légèrement. Au mouvement de ses lèvres, Ann sentit un frisson la parcourir. Un peu plus âgée, elle aurait peut-être compris qu’elle était fascinée. Cette femme avait quelque chose d’une magicienne : sa voix et ses gestes suffisaient à troubler les gens. Ann se sentait bien plus menacée par son charme que par le pistolet dans sa valise.
— Alors vous… vous tirez avec ?
Elle tendit la main en imitant une arme avec ses doigts. Violet rectifia aussitôt la position de son bras.
— Resserrez davantage les coudes. Si votre prise manque de fermeté, vous ne pourrez pas maîtriser le recul.
— Mais ce n’est pas un vrai ! C’est mon doigt !
— Cela peut tout de même vous servir d’entraînement. Vous pourriez en avoir besoin un jour.
Était-ce vraiment le genre de conseils à donner à une enfant ?
— Les femmes ne sont pas censées se servir de ces choses-là, vous savez.
— Le maniement des armes à feu n’est pas réservé aux hommes.
La réponse était venue sans la moindre hésitation. Ann la trouva admirable.
— Pourquoi vous en avez apporté une ici ?
— Ma prochaine mission se déroulera dans une zone de conflit… Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de m’en servir dans cette maison.
— Encore heureux !
La vivacité de sa réponse sembla éveiller la curiosité de Violet.
— N’y a-t-il aucune arme dans ce manoir ?
— Les maisons normales n’en ont pas.
— Mais… comment faites-vous si un voleur se présente ?
Violet paraissait sincèrement perplexe. Elle pencha la tête, ce qui accentua encore sa ressemblance avec une poupée.
— On le remarquerait tout de suite ! On est à la campagne. Quand vous êtes arrivée, je vous ai bien vue, moi.
— Je comprends. Cela pourrait expliquer la faible criminalité dans les régions peu peuplées.
Elle hocha la tête comme une enfant à qui l’on venait d’apprendre quelque chose.
— Vous êtes… vraiment bizarre.
Ann avait pointé un doigt accusateur vers elle. Elle voulait se montrer désagréable, mais, pour la première fois, les lèvres de Violet s’étirèrent en un léger sourire.
— Jeune maîtresse, ne devriez-vous pas aller vous coucher ? Veiller tard n’est pas bon pour une demoiselle.
Ce sourire inattendu lui fit perdre tous ses moyens. Ann ne trouva plus rien à répondre. Ses joues, devenues rouges, trahissaient les battements précipités de son cœur.
— J’y… J’y vais. Vous aussi, vous devriez dormir. Sinon, maman vous grondera.
— Bien.
— Et si vous restez debout trop longtemps, les monstres viendront vous dire d’aller au lit.
— Bonne nuit, jeune maîtresse.
Ann ne pouvait plus rester là. Ses jambes semblaient même avoir du mal à la porter. Elle s’éloigna précipitamment, mais sa curiosité reprit presque aussitôt le dessus. En se retournant, elle aperçut Violet par la porte encore entrouverte. Elle tenait le pistolet à la main.
Son visage était d’ordinaire si peu expressif qu’il était difficile d’y lire la moindre émotion. Pourtant, même Ann, du haut de ses sept ans, comprit ce qu’il reflétait à cet instant.
Ah… Elle a l’air…
Seule. Terriblement seule.
Cette arme brutale s’accordait mal avec son apparence. Ann avait du mal à imaginer qu’on puisse s’attacher à un pareil objet. En revanche, les gants noirs qui recouvraient les mains de Violet lui étaient déjà devenus familiers. La jeune femme leva le pistolet à deux mains et en appuya le flanc contre son front, dans une attitude qui évoquait la prière. Avant de tourner à l’angle du couloir, Ann l’entendit murmurer :
— Je vous en prie… Donnez-moi un ordre.
À qui s’adressait-elle ?
Le cœur d’Ann se mit à battre plus vite.
J’ai le visage tout chaud… Ça picote.
Elle ne comprenait pas pourquoi son cœur s’affolait ainsi. Elle venait pourtant d’entrevoir, chez Violet, quelque chose qui appartenait au monde des adultes.
C’est étrange… Je ne l’aime pas, mais j’ai envie d’en savoir plus sur elle.
De la curiosité à l’amour, il n’y avait parfois qu’un pas. Ann ignorait encore avec quelle facilité l’attirance et l’aversion pouvaient se confondre.
── ◇ ──
Elle continua d’observer Violet les jours suivants. La rédaction semblait avancer : la pile d’enveloppes ne cessait de grandir. De temps à autre, la jeune femme jetait un regard discret dans sa direction. Avait-elle remarqué qu’Ann l’épiait depuis la fenêtre ? Chaque fois, le cœur de la petite s’emballait. Elle prit l’habitude de serrer sa robe contre sa poitrine pour tenter de l’apaiser, au point d’en froisser le tissu.
Son attitude changeait, elle aussi.
— Dites… Dites ! Mettez-moi un ruban dans les cheveux.
— Bien entendu.
Elle souffrait toujours de devoir partager sa mère, mais n’arrivait plus à en vouloir à Violet.
— Ce pain est trop dur ! Je n’arrive même pas à le croquer.
— Il devrait ramollir si vous le trempez dans votre soupe.
Dès que la rédaction des lettres s’interrompait, Ann se surprenait à suivre Violet pour passer un moment avec elle.
— Violet ! Violet !
— Oui, jeune maîtresse ?
Sans même s’en rendre compte, elle avait cessé de l’interpeller d’un ton dédaigneux pour l’appeler par son prénom.
— Violet, lisez-moi une histoire ! Et dansez avec moi ! Et puis on ira attraper des insectes dehors !
— Veuillez préciser l’ordre de vos priorités, jeune maîtresse.
Il n’était pas toujours facile de s’entendre avec Violet, mais jamais elle ne la délaissait.
Quelle drôle de personne… Je deviens bizarre, moi aussi, quand je suis avec elle.
Bien malgré elle, Ann ne pouvait plus se passer de la poupée.
── ◇ ──
Ces journées paisibles prirent brusquement fin. L’arrivée de Violet avait semblé rendre quelques forces à la mère d’Ann, mais son état recommença bientôt à se dégrader. Peut-être avait-elle eu tort de s’exposer au vent dans le jardin. La fièvre monta si haut qu’il fallut faire venir un médecin au manoir. Malgré cela, les deux femmes poursuivirent leur travail. Sa mère dictait depuis son lit, tandis que Violet tapait les lettres à son chevet.
Inquiète, Ann voulut les interrompre. Elle ne pouvait pas laisser sa mère épuiser le peu de vie qui lui restait pour de simples lettres. C’était hors de question. Malgré les refus, elle entra dans la chambre et insista.
— Pourquoi tu te fatigues autant à écrire ces lettres ? Le médecin a dit qu’il ne fallait pas continuer !
— Si je ne les écris pas maintenant, je n’en aurai peut-être plus l’occasion. Ne t’inquiète pas. Tu sais, avec ma pauvre tête… Il me suffit de chercher mes mots pour avoir de la fièvre. C’est embêtant, tout de même…
Elle sourit faiblement, comme pour minimiser la chose. Ann ne put lui rendre son sourire. Il lui faisait trop mal. Les moments heureux s’étaient évanouis comme une illusion, laissant de nouveau place à la cruauté du réel.
— Maman, arrête…
Sa mère pouvait sembler aller bien un instant et cesser de respirer quelques minutes plus tard. Ann retrouvait cette peur qu’elle connaissait trop : vivre auprès de quelqu’un qu’on risquait de perdre à tout moment.
— S’il te plaît, n’écris plus ces lettres.
Si cela lui donnait de la fièvre… Si cela lui coûtait un peu du temps qu’il lui restait…
— Je t’en prie… Je t’en prie…
Même si sa mère le souhaitait, Ann ne pouvait pas l’accepter.
— Arrête !
Toute l’angoisse qu’elle retenait depuis si longtemps venait d’éclater. Sa propre voix la surprit : elle avait crié bien plus fort qu’elle ne l’aurait cru.
— Pourquoi tu ne m’écoutes jamais ? Tu préfères être avec Violet plutôt qu’avec moi ? Pourquoi tu ne me regardes pas ?
Elle laissait enfin déborder cette jalousie qu’elle s’était efforcée de cacher. Elle aurait voulu trouver des mots plus doux, une manière plus tendre de se faire entendre. Mais seule sa détresse parvenait à s’exprimer.
— Tu ne veux… plus de moi ?
Sa voix tremblait. Ce qui aurait dû être une demande d’affection avait pris la forme d’un reproche.
Sa mère ouvrit de grands yeux et secoua vivement la tête.
— Mais non ! Bien sûr que non ! Qu’est-ce qui t’arrive, Ann ?
Affolée, elle tendit la main pour lui caresser les cheveux, mais Ann se déroba. Elle ne voulait pas qu’on la touche.
— Tu n’écoutes rien de ce que je dis.
— C’est que… je suis en train d’écrire ces lettres…
— Elles sont plus importantes que moi ?
— Rien n’est plus important que toi, Ann.
— Menteuse…
— Je ne te mens pas.
La voix de sa mère s’était chargée de chagrin. Pourtant, Ann ne parvenait plus à s’arrêter. Toute sa frustration lui échappait.
— Menteuse ! Tu me mens tout le temps ! Tout le temps… Tu avais dit que tu guérirais ! Mais tu ne vas pas mieux du tout !
À peine les mots prononcés, elle les regretta. Elle venait de dire ce qu’il ne fallait surtout pas dire. D’ordinaire, lorsqu’elles se disputaient, sa mère lui répondait sans se laisser faire. Ce jour-là, pourtant, elle ne dit rien. Son sourire s’était figé sur son visage rougi par la fièvre.
— Maman… Je…
Toute la colère d’Ann retomba. Elle porta une main à sa bouche, sans savoir comment réparer ce qu’elle venait de faire.
— Ann… S’il te plaît, laisse-moi un instant.
Des larmes débordèrent des yeux de sa mère. Elles hésitèrent un moment, lourdes et tremblantes, puis roulèrent sur ses joues. Ann en resta saisie. Sa mère souriait toujours, même lorsqu’elle souffrait. Et voilà qu’elle pleurait.
Maman pleure.
À force de la voir supporter la maladie sans se plaindre, Ann avait fini par croire que les adultes ne pleuraient pas. Cette certitude venait de s’effondrer, et elle comprenait, avec effroi, qu’elle avait fait quelque chose de terrible.
J’ai fait du mal à maman.
Elle, qui aurait dû être la dernière à la blesser. Elle, qui se croyait la mieux placée pour la protéger. C’était elle qui l’avait fait pleurer.
— Ma… Maman…
Elle voulut s’excuser, mais Violet l’entraîna hors de la chambre avec autant de facilité que s’il s’était agi d’un chiot.
— Arrêtez ! Lâchez-moi ! Lâchez-moi !
Ses protestations ne servirent à rien. Elle se retrouva seule dans le couloir. Derrière la porte fermée, elle entendait les sanglots de sa mère.
— Ma… Maman ?
Bouleversée, elle se pressa contre la porte.
— Maman… Écoute…
Pardon. Pardon de t’avoir fait pleurer. Ce n’est pas ce que je voulais.
— Maman ! Maman !
Je voulais seulement que tu prennes soin de toi. Pour qu’on puisse… Pour qu’on puisse rester ensemble un peu plus longtemps. Même une seconde de plus.
— Maman…
C’était tout.
— Maman, réponds-moi !
Est-ce que j’ai eu tort ?
Aucune réponse. Sa solitude se mêlait à la frustration. Elle frappa la porte de ses petits poings, puis ses bras retombèrent, impuissants.
Est-ce que je suis trop égoïste ?
Une mère dont la vie touchait à sa fin. Une fille qui allait rester seule.
Est-ce que c’est mal de vouloir être avec elle ?
Une mère qui s’obstinait à écrire, parce qu’elle n’en aurait bientôt plus la force. Une fille qui ne le supportait pas.
Les larmes menaçaient de déborder de nouveau. Ann inspira profondément et hurla :
— Il y a quelqu’un que tu aimes plus que moi ?!
Sa voix se brisa. Les mots lui venaient désormais au milieu des sanglots.
— Maman, arrête d’écrire ! Reste avec moi !
Les enfants pleuraient quand on leur refusait ce qu’ils désiraient. Et Ann n’était encore qu’une enfant.
— Quand tu ne seras plus là, je serai toute seule ! Toute seule ! Il faut attendre encore combien de temps ? Je veux rester avec toi le plus longtemps possible ! Puisqu’après, je serai toute seule, arrête d’écrire… Pour l’instant, reste avec moi ! Avec moi !
Elle n’avait que sept ans. Elle était trop petite pour pouvoir changer quoi que ce soit, et elle aimait sa mère plus que tout.
— Ne me laisse pas…
Face au sort qui lui était réservé, elle avait depuis longtemps envie de pleurer à en perdre le souffle.
— Je veux… être avec toi…
— Jeune maîtresse.
Violet venait de sortir de la chambre.
Elle baissa les yeux vers le visage ruisselant d’Ann.
La petite crut qu’elle allait encore la traiter froidement, mais une main se posa sur son épaule.
La douceur du geste désarma une partie de son hostilité.
— Si je vous prive de ces moments avec votre mère, ce n’est pas sans raison. Je vous en prie, ne lui en voulez pas.
— Mais… Mais… Mais…
Violet s’accroupit pour se mettre à sa hauteur.
— Je vois combien cela vous est difficile. Vous êtes encore si petite, et pourtant vous faites face à la maladie de votre mère. Vous prenez soin d’elle et vous vous plaignez si peu. C’est une force peu commune chez un enfant. Vous êtes une personne remarquable, jeune maîtresse Ann.
— Non… Ce n’est pas ça… Je voulais juste… rester encore un peu avec maman…
— Votre mère le souhaite aussi.
Ann n’entendit dans ces paroles qu’une tentative de la consoler.
— Ce n’est pas vrai… Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai ! Elle préfère écrire à quelqu’un que je ne connais même pas plutôt que de s’occuper de moi ! Alors que personne d’autre ne s’inquiète vraiment pour elle !
Ils ne pensent tous qu’à l’argent.
— Il n’y a que moi… Il n’y a que moi qui pense à maman !
À travers ses yeux brun foncé, le monde des adultes n’était plus qu’un amas de mensonges. Ses épaules tremblaient, ses larmes tombaient sur le sol. Tout se brouillait devant elle, aussi indistinct que ce monde auquel elle ne comprenait rien. Combien de choses y étaient vraies ?
— Pourtant…
Sa vie venait à peine de commencer et elle y avait déjà découvert tant d’hypocrisie et de trahisons. Si c’était cela, grandir, elle ne voulait pas que l’avenir arrive.
— Pourtant…
Les choses auxquelles Ann pouvait croire se comptaient sur les doigts d’une main. Elles brillaient au milieu de tous ces faux-semblants. Tant qu’elle les avait, elle pouvait supporter n’importe quelle épreuve.
— Pourtant… Moi…
Tant que maman est avec moi, je n’ai besoin de rien d’autre.
— Pourquoi ce n’est pas moi qu’elle aime le plus ?!
Violet posa un doigt sur ses lèvres, si vite qu’Ann ne vit pas le geste venir. La petite tressaillit et se tut. Dans le silence du couloir, les sanglots de sa mère continuaient de filtrer à travers la porte.
— Vous pouvez passer votre colère sur moi. Me frapper, me donner des coups de pied, si vous le souhaitez. Mais… je vous en prie, ne prononcez pas de paroles qui blesseraient votre mère. Vous l’aimez. C’est aussi pour vous que je vous le demande.
Devant l’expression sévère de Violet, les yeux d’Ann se remplirent de nouveau. Ses sanglots étouffés lui faisaient mal.
— C’est moi qui ai fait quelque chose de mal… ?
— Non. Vous n’avez rien fait de mal.
— C’est parce que je suis une mauvaise fille que maman est malade ? Et que bientôt, elle va…
Mourir ?
— Non.
La réponse de Violet était à peine un murmure. Sa voix restait égale, mais n’avait rien de distant. Ses yeux bleus ne quittaient pas Ann.
— Vous êtes une enfant très douce, jeune maîtresse. La maladie de votre mère n’a rien à voir avec cela. Certaines choses ne peuvent être ni prévues ni empêchées. Mes bras mécaniques ne pourront jamais retrouver une peau aussi douce que la vôtre. Il y a des choses contre lesquelles nous ne pouvons rien.
— Alors… c’est la faute de Dieu ?
— Que ce soit sa faute ou non, il nous reste à décider comment vivre la vie qui nous a été donnée.
— Qu’est-ce que… je dois faire ?
— Pour l’instant, jeune maîtresse… Vous pouvez pleurer.
Violet ouvrit les bras. Leurs mécanismes produisirent un léger bruit.
— Si vous ne souhaitez pas me frapper, peut-être puis-je vous servir d’appui ?
Cela voulait dire : « Venez dans mes bras. » Ou encore : « Vous pouvez pleurer contre moi. » On l’aurait pourtant difficilement imaginée prononcer ces mots. Ann n’hésita pas. Elle se jeta contre elle et la serra de toutes ses forces. Violet portait-elle du parfum ? Un mélange de senteurs florales lui parvint.
— Violet… Ne me prenez pas maman…
Elle enfouit son visage contre sa poitrine, trempant le tissu de ses larmes.
— Ne me volez pas le temps qu’il me reste avec elle…
— Pardonnez-moi encore quelques jours.
— Alors, dites-lui au moins de me laisser rester pendant que vous écrivez. Vous n’aurez pas besoin de vous occuper de moi. Je veux juste être près d’elle… Et lui tenir la main.
— Je suis désolée. Ma cliente est votre mère, jeune maîtresse. Je ne peux pas accéder à votre demande.
Je déteste les adultes.
— Je vous déteste… Violet.
— Toutes mes excuses, jeune maîtresse.
— Pourquoi vous écrivez des lettres ?
— Parce que les gens ont des sentiments qu’ils souhaitent transmettre.
Ann savait bien que le monde ne tournait pas autour d’elle. Pourtant, le voir si rarement répondre à ses désirs lui arrachait de nouvelles larmes.
— On n’a pas besoin… de les transmettre comme ça…
Elle se mordit la lèvre. Violet continua simplement de la tenir dans ses bras.
— Il n’est pas de lettre qui n’ait pas besoin d’être délivrée, jeune maîtresse.
Ces mots semblaient destinés à Violet elle-même, davantage qu’à Ann. La petite se demanda pourquoi. Peut-être était-ce pour cette raison que la phrase resta si profondément gravée dans sa mémoire.
── ◇ ──
Ann Magnolia ne passa qu’une semaine auprès de Violet Evergarden. Sa mère parvint à terminer les lettres, et la poupée quitta discrètement le manoir au terme de son contrat.
— Vous allez dans un endroit dangereux, n’est-ce pas ?
— Oui. Quelqu’un m’y attend.
— Vous n’avez pas peur ?
— Je me rends partout où mes clients le désirent. C’est mon rôle de poupée de souvenirs automatiques.
Si un jour j’ai envie d’écrire à quelqu’un… Est-ce que je pourrai vous appeler ?
Ann n’osa pas poser la question. Et si Violet mourait là où son prochain client l’attendait ? Et si elle-même ne trouvait jamais personne à qui écrire ? Ces pensées lui fermèrent la bouche.
En s’éloignant, Violet ne se retourna qu’une fois. Elle lui adressa un signe de la main.
Quelques mois après son départ, l’état de la mère d’Ann s’aggrava brusquement. Elle mourut peu après. Jusqu’au dernier instant, Ann et la domestique restèrent à son chevet.
— Je t’aime, maman.
Ann le répéta jusqu’à ce que sa mère ferme les yeux. Celle-ci hochait doucement la tête.
— Oui… Oui…
Ce fut par une paisible journée de printemps que l’être qu’elle aimait le plus au monde s’éteignit.
Dès lors, Ann eut beaucoup à faire. Après avoir consulté des avocats au sujet de son héritage, elle fit bloquer les comptes de la famille jusqu’à sa majorité. Un précepteur vint lui donner des leçons au manoir, et elle se consacra à ses études. Incapable de quitter cette maison où chaque chose lui rappelait sa mère, elle poursuivit ensuite sa formation par correspondance et obtint un diplôme universitaire.
Son père assista à l’enterrement, mais ils n’échangèrent que quelques mots. Elle ne le revit plus. Il cessa de venir au manoir, et ses dépenses inconsidérées prirent fin elles aussi. Ann ne lui demanda jamais ce qui avait provoqué ce changement. Elle s’en réjouissait simplement.
Une fois diplômée, elle ouvrit un cabinet de conseil juridique chez elle. Ses revenus restaient modestes, mais elle n’employait plus de domestique et gagnait assez pour subvenir à ses besoins. Elle se rapprocha aussi d’un jeune entrepreneur qui venait régulièrement la consulter, et une histoire d’amour naquit entre eux.
Les gens s’étonnaient de la voir avancer ainsi, elle qui avait perdu sa mère à sept ans.
— Comment faites-vous pour garder courage ?
— Ma mère veille sur moi.
Sa mère était morte, bien sûr. Elle reposait dans le caveau où les siens étaient enterrés depuis des générations. Pourtant, Ann ajoutait :
— Elle continue de me guider et de me remettre sur le bon chemin. Aujourd’hui encore.
Si elle pouvait l’affirmer avec un sourire, c’était pour une raison précise. Une raison qui remontait à la semaine passée auprès de Violet Evergarden.
Pour ses huit ans, le premier anniversaire qu’elle célébra sans sa mère, Ann reçut un colis. À l’intérieur se trouvait un gros ours en peluche orné d’un ruban rouge. Le nom de sa mère figurait à la place de celui de l’expéditeur. Une lettre accompagnait le cadeau.
Joyeux huitième anniversaire, Ann.
Tu as peut-être déjà traversé bien des chagrins. Et il te reste sans doute beaucoup de difficultés à surmonter. Mais ne baisse pas les bras. Même si tu te sens seule, même si tu pleures de tout ton cœur, n’oublie jamais ceci : maman t’aimera toujours.
C’était l’écriture de sa mère. Aucun doute n’était possible. Pourtant, le souvenir de Violet Evergarden lui revint aussitôt. Sa mère aurait-elle glissé cette lettre parmi celles que la poupée avait rédigées ? Non, cela ne tenait pas : durant cette semaine, Violet avait tout écrit à sa place. Était-elle donc allée jusqu’à reproduire son écriture ?
Troublée, Ann interrogea l’agence postale qui avait effectué la livraison. On lui apprit que sa mère avait signé un contrat de longue durée pour qu’un cadeau lui parvienne chaque année, le jour de son anniversaire. La lettre avait bien été rédigée par Violet Evergarden. Toutes les autres étaient conservées avec soin.
Ann demanda combien de temps ces envois se poursuivraient. On refusa de le lui dire : le contrat était confidentiel. Mais, chaque année, une nouvelle lettre arriva.
À quatorze ans.
Tu dois être devenue une charmante jeune fille. Y a-t-il déjà un garçon qui te plaît ? Tu as toujours eu des manières de garçon manqué, alors surveille un peu ton langage et ta façon de te tenir.
Je ne serai pas là pour te conseiller en amour, mais je veillerai à ce qu’aucun mauvais garçon ne te fasse du mal. Enfin, tu as toujours eu la tête sur les épaules, bien plus que moi. Celui que tu choisiras sera sûrement quelqu’un de merveilleux. N’aie pas peur d’aimer.
À seize ans.
As-tu déjà appris à conduire ? Tu serais surprise si je te disais que maman savait conduire, elle aussi ? Autrefois, je prenais souvent le volant. Mais ceux qui montaient avec moi finissaient toujours par m’en empêcher. Ils devenaient tout pâles.
Cette année, je t’offre une voiture, d’une couleur qui t’ira à merveille. Tu trouveras la clé avec cette lettre. Depuis le temps, elle est peut-être devenue un modèle de collection… Ne va pas la trouver démodée, d’accord ? J’espère qu’elle te permettra de découvrir un monde bien plus vaste.
À dix-huit ans.
Peut-être es-tu déjà mariée ? Oh là là… Devenir une jeune épouse n’est pas toujours facile. Mais je peux te garantir une chose : ton enfant sera adorable, que ce soit une fille ou un garçon.
Je ne veux pas t’effrayer en te disant qu’élever un enfant est difficile. Seulement… souviens-toi de ce qui t’a rendue heureuse auprès de moi, et de ce qui t’a fait de la peine. Garde tout cela à l’esprit quand tu élèveras le tien. Ne t’inquiète pas. Même lorsque tu douteras de toi, je serai là. Je resterai à tes côtés. Tu auras beau être devenue mère, tu seras toujours ma fille. Alors, de temps en temps, tu auras le droit de te plaindre.
Je t’aime.
À vingt ans.
Vingt ans déjà ! C’est extraordinaire. Dire que le tout petit bébé que j’ai mis au monde est devenu une grande jeune femme… La vie est vraiment étonnante. Je suis triste de ne pas avoir pu te regarder grandir. Mais je veille sur toi depuis le ciel.
Aujourd’hui, demain, après-demain… Tu seras toujours belle, ma chère Ann. Même si des gens malveillants essaient de te décourager, je peux l’affirmer la tête haute : tu es la plus belle et la plus formidable des jeunes femmes. Aie confiance en toi. Avance dans la vie et prends ta place dans la société, avec les responsabilités que cela implique.
Si tu as pu grandir jusqu’à aujourd’hui, c’est grâce à toutes les personnes qui ont pris soin de toi. La société dans laquelle tu vis t’a protégée, et tu as reçu beaucoup d’aide sans même le savoir. À présent, c’est à ton tour de donner en retour. Travaille pour deux, pour toi et pour moi.
Je plaisante, pardonne-moi. Tu te donnes déjà tant de mal que je risquerais de t’en demander trop. Prends soin de toi et profite de la vie, ma chérie.
Je t’aime.
Les lettres continuaient d’arriver. À chaque lecture, la voix de sa mère, dont le souvenir s’effaçait parfois, résonnait de nouveau dans l’esprit d’Ann. Ces sentiments que sa mère avait tant tenu à mettre sur le papier, malgré la maladie, lui étaient tous destinés. Toutes ces lettres étaient des vœux d’anniversaire pour la fille qu’elle aimait.
C’était d’elle-même qu’Ann avait été jalouse.
« Il n’est pas de lettre qui n’ait pas besoin d’être délivrée, jeune maîtresse. »
Par-delà les années, les mots de Violet résonnaient encore à ses oreilles.
Les lettres lui parvinrent même après son mariage et la naissance de son enfant. Devenue une femme aux longs cheveux noirs ondulés, Ann habitait toujours son vaste manoir, à l’écart de la ville. Chaque année, à la même date, elle sortait de bon matin et attendait en contemplant le paysage.
Lorsqu’elle entendait le vélo du facteur, vêtu de sa redingote verte, elle se redressait, les yeux brillants. Dans cette impatience, dans cette façon de guetter son arrivée, elle ressemblait à sa mère.
Le facteur lui remit un gros colis avec un sourire. Il connaissait ces cadeaux qui lui arrivaient chaque année.
— Joyeux anniversaire, madame.
— Merci.
Ses yeux brun foncé étaient déjà humides. Ce jour-là, elle osa enfin poser la question qui lui tenait à cœur depuis si longtemps.
— Dites-moi… Connaissez-vous Violet Evergarden ?
Les services postaux entretenaient des liens étroits avec les écrivains publics. Peut-être saurait-il quelque chose. Le cœur d’Ann battait à tout rompre.
— Bien sûr. Elle est célèbre, vous savez. Elle exerce toujours.
Puis il prit congé. Ann le regarda s’éloigner en caressant le paquet qu’elle tenait dans ses bras. Les larmes coulaient doucement sur ses joues. Elle souriait pourtant.
Maman… Tu as entendu ?
Violet travaillait toujours comme poupée de souvenirs automatiques. Cette femme qui avait partagé une petite part de leur vie était encore là. Elle continuait.
Je suis heureuse… Tellement heureuse, Violet Evergarden.
— Maman !
Ann leva les yeux vers le manoir. À la fenêtre d’où elle avait autrefois observé sa mère et Violet, une petite fille lui faisait signe. Avec ses cheveux sombres légèrement ondulés, elle lui ressemblait trait pour trait.
— C’est le cadeau de grand-mère ?
Ann hocha la tête devant le sourire radieux de sa fille.
— Oui ! Il est arrivé !
Elle lui rendit son signe de la main. À l’intérieur, son mari et sa fille préparaient sa fête d’anniversaire. Il était temps de les rejoindre. Elle essuya ses larmes et reprit le chemin de la maison.
Maman… Tu m’as demandé d’offrir à mon enfant le bonheur que tu m’avais donné. Ces mots m’ont rendue si heureuse. Je ne les ai jamais oubliés. Alors, moi aussi, je vais faire comme toi.
Ce n’est pas seulement un prétexte pour la revoir. C’est une raison, bien sûr, mais ce n’est pas la seule. Moi aussi, j’ai des sentiments à transmettre. Tant d’années ont passé, et pourtant j’ai l’impression qu’elle n’aura pas changé. Elle aura toujours ses beaux yeux et cette voix si douce. Et elle saura écrire tout l’amour que j’éprouve pour ma fille.
Violet Evergarden est ainsi. Elle ne vous déçoit pas. Elle vous donne même envie de la voir à l’œuvre une fois encore. Quand je la retrouverai, je lui dirai merci. Et je lui demanderai pardon, sans détour. Après tout, je ne suis plus cette petite fille qui ne savait que pleurer.
Ann Magnolia n’oublierait jamais la femme qui l’avait accueillie dans ses bras lorsqu’elle était enfant.
── ◇ ──
Je me… souviens.
Une jeune fille était venue. Assise là, en silence, elle écrivait des lettres.
Je me… souviens.
Son visage, et celui de ma mère qui souriait doucement.
Cette scène…
Je ne l’oublierai jamais. Pas même dans la mort.