VIOLET EVER T1 - CHAPITRE 1

Le dramaturge et la poupée de souvenirs automatiques

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Traduction : Raitei
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Roswell était une belle ville nichée dans un écrin de verdure, au pied de hautes montagnes. Les plus fortunés la connaissaient surtout pour ses résidences d’été, où ils venaient chercher la fraîcheur. Au printemps, les fleurs s’épanouissaient à profusion pour le plaisir des yeux ; en été, les visiteurs trouvaient le repos auprès d’une grande cascade réputée depuis longtemps. À l’automne, la pluie des feuilles mortes émouvait les cœurs, puis l’hiver enveloppait les lieux d’un profond silence. Les saisons y étaient si distinctes que, quelle que fût la période de leur séjour, les voyageurs avaient toujours de quoi s’émerveiller.

Dans le prolongement de la ville, au pied des montagnes, s’étendaient des maisons de vacances en bois, de tailles diverses et peintes de couleurs variées. Les terrains y coûtaient cher : posséder une villa à Roswell était en soi un signe de richesse. Les rues regorgeaient de boutiques destinées aux touristes. Les jours de repos, une foule se pressait dans la grande avenue commerçante, où résonnaient des airs joyeux. La variété des marchandises proposées n’avait rien à envier à celle des grandes villes, malgré le caractère rural des lieux.

Par commodité, la plupart des propriétaires faisaient construire leur villa en ville. Ceux qui choisissaient de s’installer ailleurs passaient pour des originaux.

L’automne était désormais arrivé à Roswell, et des cirrocumulus flottaient haut dans le ciel. À l’écart de la ville, près d’un petit lac que les touristes délaissaient, se dressait un chalet solitaire et discret.

À le décrire avec bienveillance, on aurait parlé d’une demeure traditionnelle au charme suranné. Un regard moins indulgent n’y aurait vu qu’une maison délabrée, comme laissée à l’abandon.

Passé le portail voûté à la peinture blanche légèrement délavée, on découvrait un jardin envahi de mauvaises herbes et de fleurs sauvages sans nom, au fond duquel se tenait la maison.

Les murs de briques rouges se dégradaient sans que personne semble songer à les réparer. Sur le toit, les tuiles autrefois bien alignées étaient désormais fendues et ébréchées. Près de l’entrée, le lierre enserrait une balançoire au point de l’immobiliser. Elle témoignait à la fois de la présence passée d’un enfant et de son absence.

Le propriétaire de la maison s’appelait Oscar. C’était un homme dans la force de l’âge, qui exerçait sous son propre nom le métier de dramaturge. Il avait les cheveux roux et portait des lunettes à monture noire aux verres épais. Son dos était légèrement voûté, mais son visage juvénile le faisait paraître plus jeune qu’il ne l’était. Frileux, il ne quittait guère son pull. C’était un homme des plus ordinaires, en qui rien ne laissait deviner le héros d’une quelconque histoire.

Oscar n’avait pas fait construire cette maison pour y passer ses vacances, mais pour y vivre avec sa femme et leur petite fille. Déjà spacieuse pour trois personnes, elle paraissait démesurée maintenant qu’il y habitait seul. Sa femme et sa fille n’étaient plus de ce monde. Son épouse avait succombé à une maladie dont le nom était trop long pour qu’il le retienne. Pour le dire simplement, le sang coagulait dans les vaisseaux et les obstruait, entraînant la mort. La maladie était héréditaire : elle la tenait de son père.

Oscar savait que sa femme était orpheline et que, dans sa famille, beaucoup étaient morts jeunes. Mais ce ne fut qu’après sa mort qu’il en comprit la véritable raison. Lors de l’enterrement, une amie proche de son épouse lui avait révélé la vérité.

— Elle avait peur. Elle pensait que, si tu savais qu’elle était malade, tu ne voudrais peut-être pas l’épouser. Alors, elle te l’a caché.

En entendant ces mots, une seule question s’était mise à résonner dans l’esprit d’Oscar : Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?! Si seulement tu me l’avais dit…

Peu importe ce que cela aurait coûté, nous aurions pu chercher un remède ensemble. Nous aurions pu consacrer aux recherches tout cet argent que nous avions accumulé sans en avoir l’usage.

Il savait parfaitement que sa femme ne l’avait pas épousé pour son argent. Ils s’étaient rencontrés avant qu’il ne connaisse le succès comme dramaturge, dans la bibliothèque qu’il fréquentait. Elle y travaillait, et c’était lui qui l’avait remarquée le premier.

Je la trouvais si belle… Le rayon des nouveautés dont elle s’occupait était toujours intéressant. En tombant amoureux de ces livres, j’étais aussi tombé amoureux d’elle.

Pourquoi ? La question avait résonné des centaines de millions de fois dans sa tête avant de finir par s’éteindre. L’amie de sa femme était quelqu’un sur qui l’on pouvait compter. Tandis qu’Oscar sombrait dans le chagrin, elle s’était démenée pour veiller sur lui et sur la petite fille dont il devait désormais s’occuper seul.

Livré à lui-même, il pouvait passer une journée entière sans manger ; elle leur apportait donc des repas chauds. Quand l’enfant pleurait sa mère, elle s’asseyait auprès d’elle et lui tressait doucement les cheveux, comme sa mère le faisait autrefois. Peut-être y avait-il là une affection qui dépassait la simple amitié.

Une nuit, alors que la petite fille était alitée avec de la fièvre, elle se mit soudain à vomir sans pouvoir s’arrêter. Ce fut cette femme qui la conduisit à l’hôpital. Ce fut elle aussi, avant même Oscar, qui apprit que l’enfant souffrait de la maladie qui avait emporté sa mère. La maladie progressa lentement. Aux yeux d’Oscar, pourtant, tout allait beaucoup trop vite.

Résolu à empêcher que la même tragédie se reproduise, il sollicita les médecins les plus réputés. Avec sa fille, il parcourut les grands hôpitaux, implorant l’aide de tous ceux qui pourraient les secourir et recueillant la moindre information sur de nouveaux traitements à essayer.

Mais les médicaments et leurs effets secondaires allaient de pair. À chaque prise, sa fille hurlait de douleur.

Jour après jour, la souffrance de cet être cher, dont il ne pouvait détacher les yeux, lui rongeait le cœur. Aucun des traitements essayés n’améliorait son état. Toutes les possibilités finirent par s’épuiser, et les médecins eux-mêmes renoncèrent, déclarant sa maladie incurable.

Ma femme se sent-elle seule au point d’appeler notre fille auprès d’elle ? Plus tard, Oscar se souviendrait d’avoir ressassé cette pensée absurde. Il avait même supplié son épouse devant sa tombe : « Je t’en prie, ne me la prends pas ! » Mais les morts ne répondent pas.

Oscar était à bout. Pourtant, ce fut l’amie de sa femme, qui les avait accompagnés d’un hôpital à l’autre, qui craqua la première. Veiller sur l’enfant dont l’état demeurait si précaire l’avait épuisée. Peu à peu, presque sans qu’ils s’en aperçoivent, ses visites s’espacèrent, puis cessèrent tout à fait. Oscar et sa fille se retrouvèrent seuls.

Les traitements incessants avaient ravagé le corps de l’enfant. Ses joues, autrefois semblables à des pétales de rose posés sur du lait, avaient pris une teinte jaunâtre, et elle avait maigri jusqu’à devenir squelettique. Ses cheveux couleur de miel, qui avaient jadis exhalé un doux parfum, tombaient rapidement. Oscar ne supportait plus de la voir dans cet état.

Après d’interminables discussions sans issue avec les médecins, il fut finalement décidé de ne plus lui administrer que des analgésiques. Oscar ne voulait pas que le peu de temps qui lui restait à vivre soit entièrement livré à la souffrance. Une certaine paix revint alors. Ils connurent des journées tranquilles, et il retrouva enfin le sourire de sa fille, qu’il n’avait plus vu depuis si longtemps. Ainsi s’écoulèrent leurs derniers jours de bonheur.

Il faisait un temps magnifique le jour de sa mort. C’était l’automne, et le paysage perdait peu à peu ses couleurs.

Le ciel était limpide.

De la fenêtre de l’hôpital, on apercevait des arbres aux feuillages rouges et jaunes. Dans l’enceinte de l’établissement, une fontaine offrait aux malades un lieu de repos. Des feuilles mortes flottaient paisiblement dans son bassin. Elles tombaient, dérivaient au gré de l’eau, puis se rassemblaient comme attirées les unes vers les autres. Même privées de vie, elles conservaient leur beauté.

— Comme c’est joli ! s’émerveilla sa fille. Le bleu de l’eau se mélange aux couleurs des feuilles… Dis, si je marchais dessus, tu crois que je pourrais traverser le bassin sans tomber ?

C’était une idée d’enfant. En réalité, les feuilles auraient cédé sous son poids, et elle se serait enfoncée dans l’eau. Mais Oscar ne voulut pas la détromper.

— Avec un parapluie pour profiter du vent, tu aurais peut-être encore plus de chances d’y arriver.

Il avait répondu sur le ton de la plaisanterie. Il voulait gâter, ne serait-ce qu’un peu, cette enfant qu’il ne pouvait plus sauver. Sa fille sourit, les yeux brillants.

— Un jour, je te montrerai. Sur le lac près de la maison, quand les feuilles d’automne flotteront sur l’eau. Un jour…

Un jour, elle lui montrerait.

Plus tard, après une violente quinte de toux, elle mourut soudainement. Elle n’avait que neuf ans.

Quand Oscar prit son corps sans vie dans ses bras, il fut frappé par sa légèreté. Même maintenant que son âme l’avait quitté, ce corps était bien trop léger.

Avait-elle vraiment été vivante ?

N’avait-il fait qu’un long rêve ? Les larmes lui coulèrent sur les joues. Il enterra sa fille dans le cimetière où reposait déjà sa femme, puis regagna cette maison construite pour trois.

Il y reprit une existence solitaire et silencieuse.

Oscar avait assez d’argent pour vivre sans travailler. Ses pièces étaient jouées en de nombreux endroits, et les droits qu’il en tirait continuaient d’alimenter son compte. Il ne risquait pas de mourir de faim faute d’économies. Après plusieurs années passées à pleurer sa femme et sa fille, un ancien collègue lui proposa d’écrire une nouvelle pièce. La commande venait d’une troupe prestigieuse que tous les gens de théâtre admiraient. Pour Oscar, dont seul le nom subsistait dans le métier tandis que lui-même cherchait à s’effacer, être sollicité de la sorte était un honneur.

Ses journées s’étaient succédé dans l’oisiveté, l’abandon et le chagrin. Mais l’être humain se lasse de tout : ni la tristesse ni la joie ne peuvent durer éternellement. Oscar accepta donc sans hésiter, décidé à reprendre la plume. Ce fut alors que les difficultés commencèrent.

Pour fuir la réalité, il s’était réfugié dans l’alcool. Il avait aussi fumé de quoi trouver, au moins dans ses rêves, un peu de bonheur. Avec l’aide de médecins, il avait réussi à se libérer de l’alcool et de la drogue, mais ses mains avaient gardé des tremblements. Qu’il essaie d’écrire sur du papier ou de taper à la machine, il ne parvenait pas à avancer. Seule l’envie d’écrire demeurait intacte. Il lui fallait trouver un moyen de la traduire en mots.

Lorsqu’il demanda conseil au collègue qui lui avait apporté la commande, celui-ci lui répondit :

— J’ai exactement ce qu’il te faut. Tu devrais faire appel à une poupée de souvenirs automatiques.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Tu es vraiment coupé du monde… À ce point-là, ça devient inquiétant. Elles sont très populaires. Aujourd’hui, on peut louer leurs services pour une somme tout à fait raisonnable. Tiens, faisons-en venir une pour essayer.

— Une poupée… pourrait m’aider ?

— Une poupée d’un genre particulier, oui.

Oscar se décida ainsi à recourir à cet outil dont il ne connaissait encore que le nom : une poupée de souvenirs automatiques. C’est ainsi que commença sa rencontre avec elle.

Une femme remontait la route de montagne. Des rubans rouge sombre retenaient ses cheveux souples et tressés, et une robe d’un blanc immaculé enveloppait sa silhouette mince. Sa jupe de soie plissée oscillait gracieusement à chacun de ses pas, tandis qu’une broche d’émeraude scintillait sur sa poitrine. Par-dessus sa robe, elle portait une veste bleu de Prusse qui en soulignait la blancheur. Ses longues bottes de cuir brun cacao portaient les marques d’un usage prolongé. Une lourde valise à roulettes à la main, elle franchit le portail blanc de la maison d’Oscar.

À peine eut-elle pénétré dans le jardin qu’une bourrasque d’automne souleva les feuilles mortes. Rouges, jaunes et brunes, elles tournoyèrent autour d’elle, formant un rideau qui lui déroba un instant la vue. La jeune femme serra fermement la broche sur sa poitrine et murmura quelques mots. Sa voix, plus basse que le bruissement des feuilles, se perdit dans l’air sans que personne puisse l’entendre.

Quand le vent malicieux s’apaisa, elle retrouva son calme. Arrivée devant la porte, elle appuya sans hésiter sur la sonnette d’un doigt ganté de noir. Un bruit strident retentit, pareil à un cri venu des enfers. Quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit sur Oscar et sa chevelure rousse. Qu’il vînt de se réveiller ou qu’il n’eût pas dormi, ni sa tenue ni son visage n’étaient présentables.

Il contempla la jeune femme avec perplexité. Était-ce sa tenue inhabituelle qui le déconcertait, ou sa beauté ? Toujours est-il qu’il déglutit avant de parler.

— Vous êtes… la poupée de souvenirs automatiques ?

— En effet. Je me rends partout où mes clients le désirent. Violet Evergarden, du service des poupées de souvenirs automatiques.

La jeune femme blonde aux yeux bleus, dont la beauté semblait tout droit sortie d’un conte de fées, avait répondu d’une voix claire, sans afficher de sourire de circonstance.

Violet Evergarden avait la beauté et la réserve d’une véritable poupée. Ses iris bleus, encadrés de cils dorés, possédaient l’éclat des profondeurs de l’océan. Ses joues roses comme des fleurs de cerisier et ses lèvres d’un rouge lumineux contrastaient avec la blancheur laiteuse de sa peau. Sa beauté évoquait celle de la pleine lune, sans qu’on puisse lui trouver le moindre défaut. Sans le battement de ses paupières, on aurait pu la prendre pour une œuvre destinée à être contemplée.

Oscar ne savait absolument rien des poupées de souvenirs automatiques. Il avait donc laissé le soin à son collègue de lui en envoyer une. On lui avait annoncé qu’elle arriverait dans quelques jours, et il avait attendu. La voilà qui se tenait enfin devant lui.

Je pensais que le facteur m’apporterait un petit automate dans un colis…

Jamais il n’aurait imaginé une machine aussi semblable à un être humain.

À quel point la civilisation a-t-elle évolué pendant que je restais cloîtré chez moi ?

Oscar ignorait presque tout du monde extérieur. Il ne lisait ni journaux ni magazines et fréquentait peu de monde. Sans les amis qui se souciaient encore de lui, ses seuls contacts se seraient sans doute limités au livreur de l’épicerie. Il regretta aussitôt de ne pas s’être mieux renseigné avant de demander qu’on lui envoie une poupée. Accueillir quelqu’un d’autre… ou quelque chose qui ressemblait à une personne, dans cette maison prévue pour trois, lui causait un profond malaise et ravivait des souvenirs amers.

J’ai l’impression de faire quelque chose de terrible à ma famille…

Ignorant tout de ses pensées, Violet s’assit sur le canapé du salon où il l’avait conduite. Il lui offrit du thé noir, qu’elle but tranquillement. Les machines avaient décidément fait des progrès considérables.

— Et qu’advient-il du thé que vous venez de boire ?

Violet pencha légèrement la tête.

— Il finira par être évacué de mon corps… puis retournera à la terre ?

Une réponse digne d’une poupée mécanique.

— Pour être honnête… je suis un peu déconcerté. Vous êtes différente… de ce que j’avais imaginé.

Violet examina brièvement sa tenue, puis reporta son regard sur Oscar. Il était resté debout à la fixer, sans s’asseoir auprès d’elle.

— Y a-t-il quelque chose qui ne corresponde pas à vos attentes ?

— Non… « attentes » n’est pas vraiment le mot…

— Si vous acceptez de patienter, monsieur, je peux demander à notre compagnie de vous envoyer une autre poupée.

— Non… ce n’est pas ce que je voulais dire… Enfin, peu importe. Tant que vous pouvez faire le travail, cela me convient. Vous avez l’air discrète.

— Si vous me l’ordonnez, je peux également rendre ma respiration aussi silencieuse que possible.

— Vous n’avez pas besoin… d’aller jusque-là.

— Vous avez sollicité mes services pour écrire sous votre dictée, monsieur. Je m’efforcerai de vous satisfaire afin de faire honneur au nom des poupées de souvenirs automatiques. Qu’il s’agisse de papier et d’une plume ou d’une machine à écrire, les outils importent peu. Utilisez-moi comme vous l’entendez.

Elle le regardait fixement de ses grands yeux bleus semblables à des pierres précieuses. Le cœur battant un peu plus vite, Oscar acquiesça.

— D’accord.

Il avait retenu ses services pour deux semaines. Dans ce délai, ils devaient impérativement achever la pièce. Se ressaisissant, Oscar la conduisit dans son bureau avec l’intention de se mettre aussitôt au travail. Pourtant, la première tâche de Violet fut de nettoyer la pièce.

Le bureau lui servait aussi de chambre. Des vêtements abandonnés et une casserole contenant les restes d’un repas encombraient le sol. Il n’y avait, pour ainsi dire, pas même la place d’y poser un pied. Violet le contempla en silence. Ses yeux bleus semblaient demander : « Vous m’avez fait venir pour travailler dans un endroit pareil ? »

— Je suis désolé…

La pièce n’avait effectivement rien d’un lieu de travail. Depuis qu’il vivait seul, Oscar n’utilisait presque plus le salon, ce qui expliquait sa propreté. En revanche, la chambre, la cuisine, les toilettes et la salle de bains, où il passait régulièrement, étaient dans un état déplorable.

Heureusement que Violet était une poupée artificielle. À la voir, on lui aurait donné entre la fin de l’adolescence et vingt-cinq ans, et il aurait eu honte de montrer un tel désordre à une jeune femme de cet âge. Il avait beau vieillir, se laisser aller ainsi restait lamentable.

— Monsieur, mon travail consiste à écrire pour vous, pas à faire le ménage.

Malgré ces paroles, elle sortit de sa valise un tablier blanc à volants et entreprit de tout ranger. La première journée y passa.

Le lendemain, ils s’installèrent enfin dans le bureau pour travailler. Oscar s’allongea sur son lit tandis que Violet prenait place devant la machine à écrire.

— Elle… a dit…

Ses doigts frappaient les touches à une vitesse stupéfiante, sans qu’elle ait besoin de regarder le clavier. Oscar tourna les yeux vers elle.

— Vous êtes rapide, dites donc.

À ce compliment, Violet retira l’un de ses longs gants noirs et lui montra son bras de métal. Ses doigts semblaient encore plus rigides et mécaniques que le reste du membre.

La peinture couvrait imparfaitement certaines articulations.

— J’utilise un modèle conçu pour sa fonctionnalité. Il s’agit d’un modèle standard de la société Estark, particulièrement résistant et capable de mouvements et d’une force physique dépassant les capacités du corps humain. Je retranscrirai vos paroles sans rien omettre.

— Ah, d’accord… Mais ne notez pas ce que je viens de dire. Seulement ce qui concerne la pièce.

Oscar poursuivit sa dictée. Malgré de nombreuses pauses, cette première journée de travail se déroula bien. Il avait déjà toute l’histoire en tête et butait rarement sur le texte.

Au fil de la séance, il découvrit les qualités d’écoute et de transcription de Violet. La sérénité qu’il avait perçue dès leur rencontre se manifestait pleinement lorsqu’elle travaillait. Sans qu’il le lui ait demandé, sa respiration demeurait imperceptible ; seul résonnait le claquement des touches. En fermant les yeux, il pouvait presque s’imaginer qu’il tapait lui-même à la machine. Lorsqu’il lui demandait où elle en était, elle lui relisait le passage d’une voix posée et avec une diction si juste qu’il prenait plaisir à l’écouter. N’importe quel texte semblait acquérir une solennité particulière dans sa bouche.

Je comprends mieux pourquoi les poupées sont si populaires.

Il mesurait désormais leur efficacité. Tout se passa bien jusqu’au troisième jour, mais, dès le quatrième, il ne parvint plus à écrire. Rien d’inhabituel pour un écrivain : on pouvait savoir exactement ce que l’on voulait raconter sans trouver les mots pour l’exprimer. Fort de son expérience, Oscar connaissait le remède à ces blocages : cesser d’écrire. Il avait appris que les passages arrachés à force d’efforts n’avaient généralement rien de remarquable.

Il était désolé pour Violet, mais devait la laisser attendre. Elle occupa donc son temps au ménage, à la lessive et à la cuisine, s’acquittant de ces tâches avec son sérieux habituel et sans rien laisser paraître. Elle semblait naturellement portée au travail.

Cela faisait longtemps qu’Oscar n’avait pas mangé un repas préparé par quelqu’un d’autre, encore fumant lorsqu’on le lui servait. Il se faisait livrer et mangeait dehors, bien sûr, mais ce n’était pas la même chose qu’un plat auquel quelqu’un avait consacré du temps et du soin. Le riz enveloppé d’une omelette fondante, les steaks de tofu préparés selon une recette orientale, le délicieux pilaf aux légumes colorés relevé d’une sauce épicée, le gratin de fruits de mer si difficiles à trouver dans cette région montagneuse… À cela s’ajoutaient toujours une salade, une soupe ou quelque autre accompagnement. Tout cela l’émouvait plus qu’il ne l’aurait cru.

Pendant qu’il mangeait, Violet se contentait de le regarder. Même lorsqu’il l’invitait à goûter les plats, elle répondait obstinément :

— Je prendrai mon repas plus tard.

Il l’avait vue boire, mais peut-être ne pouvait-elle pas avaler d’aliments solides. Buvait-elle de l’huile à son insu ? Une image absurde lui traversa l’esprit.

Nous pourrions tout de même manger ensemble.

Il n’exprima pas ce souhait à voix haute.

Elle ne ressemblait en rien à sa femme. Pourtant, sa silhouette vue de dos, lorsqu’elle cuisinait, lui rappelait quelque chose d’elle. Sans qu’il sache pourquoi, la contempler lui serrait le cœur et lui brûlait les yeux. Laisser entrer quelqu’un dans son quotidien lui avait fait comprendre une chose avec une clarté douloureuse.

Je mène une vie terriblement solitaire.

La joie de l’accueillir à son retour d’une course. Le soulagement de ne plus être seul lorsqu’il s’endormait. La certitude de la retrouver là en ouvrant les yeux. Tout cela lui révélait combien la solitude lui pesait. Il avait de l’argent et ne manquait de rien, mais cette aisance ne suffisait pas à nourrir son existence. Tout au plus empêchait-elle son cœur de se durcir davantage. Elle ne pouvait lui promettre de guérir ses blessures.

Il connaissait encore mal Violet. Pourtant, elle était là, près de lui, jour après jour, à chacun de ses réveils. Cette présence avait ouvert une brèche dans son cœur, refermé par de longues années de solitude. Sa venue avait troublé sa vie comme un petit caillou jeté dans les eaux immobiles d’un lac. Ce n’était qu’une pierre sans vie, mais les rides qu’elle faisait naître apportaient du mouvement à son existence morne et sans remous.

Était-ce un bon ou un mauvais changement ? S’il avait dû répondre, il aurait sans doute choisi le premier. Au moins, les larmes que la présence de Violet lui faisait verser étaient plus chaudes que toutes celles qu’il avait connues jusque-là.

Trois jours plus tard, Oscar retrouva enfin l’élan nécessaire pour se remettre au travail. Une scène en particulier lui avait rendu l’inspiration. La pièce racontait les étranges aventures d’une jeune fille partie seule de chez elle. Au fil de ses voyages, de ses rencontres et des épreuves traversées, elle grandissait. Pour la créer, Oscar s’était inspiré de sa fille disparue.

À la fin de l’histoire, l’héroïne revenait dans la maison qu’elle avait quittée. Son père l’y attendait, mais elle avait tant grandi qu’il n’était plus sûr de la reconnaître. Peinée, la jeune fille le suppliait de se souvenir d’une promesse échangée autrefois : un jour, elle lui montrerait qu’elle pouvait traverser le lac près de chez eux en marchant sur les feuilles mortes.

— Les humains ne peuvent pas marcher sur l’eau.

— Je cherche seulement à visualiser la scène. Dans l’histoire, un esprit des eaux rencontré au cours de ses aventures lui accordera sa protection.

— Même ainsi… je ne conviens pas pour ce rôle. La jeune fille de votre histoire est vive, attachante et innocente. Elle ne me ressemble en rien.

Le dramaturge et la poupée de souvenirs automatiques en discutaient sans parvenir à s’entendre. Oscar avait demandé à Violet de revêtir une tenue semblable à celle de son héroïne et de jouer son rôle au bord du lac.

Après lui avoir confié le ménage, la lessive et la cuisine, il lui réclamait encore cette faveur. Il la traitait presque comme une femme à tout faire. Malgré son professionnalisme, Violet ne pouvait s’empêcher de le trouver embarrassant.

— La nuance n’est pas tout à fait la même, mais vos cheveux sont blonds, comme ceux de ma fille. Si vous les détachiez et que vous mettiez une robe…

— Monsieur, mon travail consiste à écrire sous votre dictée. Je suis une poupée de souvenirs automatiques, ni votre épouse ni votre fille. Je ne peux remplacer personne.

— Je… je le sais bien. Je n’ai pas ce genre d’intentions envers une jeune fille comme vous… C’est seulement que… si ma fille était encore en vie, je me dis qu’elle vous ressemblerait peut-être…

L’expression jusque-là inflexible de Violet vacilla.

— Je trouvais votre insistance excessive… Votre fille est donc décédée ?

Elle se mordit légèrement la lèvre. Un conflit intérieur semblait l’agiter. Durant les quelques jours passés avec elle, Oscar avait compris une chose : lorsqu’elle hésitait entre le bien et le mal, elle cherchait toujours à choisir ce qui lui paraissait juste.

— En tant que poupée de souvenirs automatiques… je souhaite répondre aux attentes de mes clients… mais cette demande dépasse peut-être le cadre de mes fonctions…

Elle paraissait débattre avec elle-même. Oscar se sentit coupable, mais tenta une dernière fois de la convaincre.

— Si vous pouviez incarner cette jeune fille qui revient chez elle, devenue adulte et prête à tenir la promesse faite à son père, je retrouverais aussitôt l’envie d’écrire. Vraiment. Je suis prêt à vous offrir la compensation que vous voudrez, même à doubler vos honoraires. Cette histoire compte énormément pour moi. Je veux l’achever et en faire un tournant dans ma vie. Je vous en prie.

— Mais… je… je ne suis pas une poupée à habiller…

— Alors, je ne prendrai pas de photos.

— Vous en aviez l’intention ?

— Je veux seulement graver cette scène dans ma mémoire pour pouvoir l’écrire. S’il vous plaît.

Violet réfléchit encore, l’air contrarié, puis finit par céder devant son insistance. Peut-être avait-elle du mal à résister lorsqu’on la pressait de la sorte.

Pour cette fois, Oscar renonça à sa vie de reclus et sortit lui-même acheter des vêtements et un parapluie. Il choisit pour Violet une robe bleue à ceinture nouée, surmontée d’une blouse de dentelle blanche, ainsi qu’un parapluie à rayures cyan et blanches bordé de volants. Celui-ci sembla particulièrement l’intriguer : elle l’ouvrit, le referma, l’ouvrit de nouveau, puis le fit tourner entre ses mains.

— Ce parapluie vous étonne ?

— C’est la première fois que j’en vois un aussi joli.

— Pourtant, vous portez vous-même de jolis vêtements. Ce n’est pas vous qui les choisissez ?

— Je porte ce que me recommande le président de notre compagnie. Je fréquente peu les boutiques de vêtements.

Elle lui faisait penser à une enfant qui s’habillait selon les conseils de sa mère.

Elle est peut-être encore plus jeune qu’elle ne le croit elle-même.

Malgré son allure si mûre, elle avait parfois quelque chose d’une petite fille. Avant qu’elle puisse changer d’avis, Oscar lui demanda de se préparer.

L’après-midi commençait. Le ciel était un peu couvert et, sans annoncer une véritable averse, l’air avait une odeur de pluie. La fraîcheur de l’automne se faisait sentir, sans être encore mordante. Oscar sortit le premier pour l’attendre.

Il installa une chaise en bois près du lac et s’assit pour fumer sa pipe. Par égard pour Violet, il s’en était abstenu depuis son arrivée et retrouvait la sensation de la fumée qui se répandait en lui. Pendant quelques minutes, il souffla des volutes dans l’air. Puis la porte d’entrée, dont les grincements empiraient de jour en jour, s’ouvrit.

— Veuillez m’excuser de vous avoir fait attendre.

Reconnaissant sa voix, Oscar tourna la tête.

— Vous…

…ne m’avez pas fait attendre longtemps, allait-il répondre. Mais les mots restèrent dans sa gorge. Son souffle s’était suspendu. Il était aussi stupéfait que lors de leur première rencontre.

Les cheveux détachés, Violet était d’une beauté qui semblait arrêter le temps. Libérées de leurs tresses, ses mèches retombaient en courbes souples, bien plus longues qu’il ne l’avait imaginé. Mais surtout…

Si ma fille avait grandi… aurait-elle…

Serait-elle venue, elle aussi, lui montrer une jolie tenue avec cette allure si sage ? À cette pensée, une chaleur soudaine lui emplit la poitrine.

— Monsieur, que pensez-vous de cette tenue ?

Au milieu des couleurs de l’automne, la jeune fille à la beauté irréelle saisit le bord de sa jupe et fit un tour sur elle-même.

— Il me suffit de prendre la pose comme si je traversais le lac, n’est-ce pas ? Mais… c’est bien cette scène que vous souhaitez écrire ? Plutôt que de simplement marcher dans ces vêtements, il serait préférable que je vous montre une véritable traversée, même de quelques secondes. Laissez-moi faire, monsieur. Je suis douée pour les activités physiques. Je devrais pouvoir répondre à vos attentes, au moins un instant.

Elle expliquait tout cela avec son détachement habituel, sans paraître remarquer l’émotion d’Oscar.

Il ne parvenait qu’à balbutier quelques sons indistincts. La jeune fille devant lui n’était pas sa fille. Elle avait beau posséder les mêmes cheveux dorés, ses yeux n’en avaient pas la douce lumière.

Violet appuya le parapluie fermé contre son épaule et le serra fermement d’une main. Elle s’éloigna du lac pour prendre de l’élan, tout en examinant sa surface. Des feuilles aux couleurs flamboyantes de l’automne flottaient sur l’eau. Le vent soufflait par intermittence. Oscar la regarda avec inquiétude humecter du bout de la langue l’un de ses doigts mécaniques pour en vérifier la direction. Elle prit fermement appui sur le sol, puis lui adressa un sourire ténu.

— Ne vous inquiétez pas. Tout… sera conforme à votre souhait.

Sa voix avait pris une douceur inattendue. Puis Violet s’élança. Malgré la longueur de sa course, elle passa devant Oscar en un éclair, aussi rapide que le vent. Juste avant d’atteindre l’eau, elle frappa le sol d’une puissante impulsion, assez forte pour y creuser une marque. La vigueur de ses jambes la projeta à une hauteur vertigineuse. Elle semblait gravir un escalier vers le ciel.

Oscar en resta bouche bée. À partir de cet instant, tout lui parut se dérouler au ralenti. Au sommet de son saut, Violet leva le bras et ouvrit brusquement le parapluie. On aurait dit une fleur qui s’épanouissait. Les volants frémirent et, au moment qu’elle semblait avoir prévu, le vent souleva ses jambes. L’air gonfla le parapluie et sa jupe, laissant apparaître son jupon blanc. Ses bottes lacées effleurèrent les feuilles mortes à la surface du lac.

Cet instant, cette seconde, cette image se gravèrent en Oscar. Elle avait tout d’une magicienne.

Les paroles que sa fille avait prononcées le jour de sa mort lui revinrent.

Un jour, je te montrerai. Sur le lac près de la maison, quand les feuilles d’automne flotteront sur l’eau. Un jour… Je te montrerai, papa.

Il entendait une voix. Celle de sa petite fille, qu’il avait fini par oublier, résonnait de nouveau en lui.

Tu ne le savais pas, n’est-ce pas ? J’aurais voulu que tu continues à m’appeler ainsi, encore des centaines de fois.

Je te montrerai un jour.

Papa, disait cette voix douce aux intonations encore enfantines.

Je te montrerai un jour, papa.

Ta voix m’était plus agréable que n’importe quelle musique.

Je te montrerai un jour.

Ah, oui… Avec cette voix, tu m’avais promis, en toute innocence, de me faire plaisir. Nous avions fait une promesse. Je l’avais oubliée.

Pendant si longtemps, je n’ai pas réussi à me rappeler ton visage. Alors je suis heureux de te revoir. Même si ce n’est qu’une illusion, je suis heureux. Ma petite fille adorée. Mon trésor, le seul que j’aie partagé avec elle. Je savais que cette promesse ne pourrait jamais se réaliser. Et pourtant, je te l’avais faite. Cette promesse et ta mort m’ont brisé, tout en me maintenant en vie jusqu’à aujourd’hui. J’ai continué à vivre tant bien que mal, à chercher partout des traces de toi. Je m’en suis voulu. Mais cet instant où une autre que toi t’a ressemblé a été une rencontre, des retrouvailles, une étreinte fugitive. Peut-être suis-je encore en vie parce que je voulais voir cela. Depuis toujours, je voulais te revoir, toi dont je ne peux même plus murmurer le nom sans être submergé de chagrin. Revoir ton visage adoré. Toi, le dernier membre de ma famille. Depuis toujours, je voulais te revoir. Je t’aimais.

Il était si heureux qu’il aurait voulu rire.

— Ah… ah…

Mais seuls des sanglots lui échappèrent. Les larmes coulaient, comme si elles remettaient en mouvement le temps figé d’Oscar.

— Ah… bon sang…

Il entendait le tic-tac d’une horloge. Son cœur, si longtemps glacé, battait de nouveau.

— Je voulais… tellement…

Il se couvrit le visage et remarqua combien ses mains s’étaient ridées. Depuis combien de temps sa vie s’était-elle arrêtée, depuis la mort de sa femme et de sa fille ?

— Je voulais tellement… que tu ne meures pas…

Son visage se crispait sous les larmes. D’une voix entrecoupée de sanglots, il murmura :

— Je voulais que tu vives… que tu grandisses… que tu deviennes adulte…

Et voir comme tu serais devenue belle. Je voulais te voir ainsi. Puis mourir avant toi. Avant toi, entouré de tes soins. Voilà comment j’aurais voulu partir. Pas l’inverse. Pas en t’accompagnant, moi, jusqu’à la mort. Pas comme ça.

— Je veux te revoir…

Ses larmes débordaient, glissaient sur ses joues et tombaient au sol. Dans son monde brouillé par les pleurs résonna le bruit de Violet qui retombait dans le lac. L’instant lumineux s’était achevé. La voix de sa fille, qu’il avait enfin retrouvée, lui échappait déjà. Son sourire aussi s’effaça, pareil à une bulle de savon.

Derrière ses mains, Oscar ferma les yeux plus fort encore. Il refusait ce monde où elle n’existait plus.

Ah… si seulement je pouvais mourir maintenant.

Il aurait beau consacrer sa vie entière à les pleurer, ni sa femme ni sa fille ne reviendraient.

Mon cœur, mon souffle, arrêtez-vous. Depuis leur mort, c’est comme si j’étais mort, moi aussi. Alors que cela arrive maintenant. À cet instant précis. Qu’une balle me frappe et que je m’effondre. Comme une fleur qui ne peut plus vivre après avoir perdu ses pétales.

Mais il pouvait formuler ce souhait des centaines de millions de fois : rien ne changerait. Pour l’avoir déjà fait, il le savait mieux que quiconque.

Laissez-moi mourir. Mourir, mourir. Plutôt que de rester seul, laissez-moi mourir avec elles.

Aucune prière n’avait jamais suffi à exaucer ses souhaits. Aucune. Et pourtant…

— Monsieur !

De l’autre côté de ce monde dont il cherchait à se couper, une voix lui parvenait. Quelqu’un s’approchait de lui, le souffle court. Quelqu’un pour qui, comme pour lui, le temps continuait de s’écouler.

Je suis vivant.

Il vivait encore, cherchant péniblement comment continuer après la perte de ceux qu’il aimait. Les souhaits ne se réalisaient pas simplement parce qu’on les formulait. Pourtant, les yeux plongés dans une obscurité où le soleil ne pénétrait plus, il supplia :

— Mon Dieu, je vous en prie…

Si je ne dois pas mourir maintenant, faites au moins que cette enfant soit heureuse dans mon histoire. Qu’elle y trouve la joie. Et qu’elle reste auprès de moi. Pour toujours. Même si elle n’existe que dans un récit. Même si elle n’est qu’une enfant imaginaire. Qu’elle reste auprès de moi.

Il ne pouvait s’empêcher de le souhaiter. Après tout, sa vie continuait.

Violet apparut devant Oscar, qui pleurait comme un enfant. Elle venait de sortir du lac et était trempée de la tête aux pieds. L’eau dégoulinait de ses vêtements, et tous les soins apportés à sa tenue avaient été réduits à néant. Pourtant, une expression plus joyeuse que toutes celles qu’il lui avait vues jusque-là éclairait son visage. On aurait presque pu parler d’un sourire.

— Vous avez vu ? J’ai fait trois pas.

Il n’osa pas avouer que ses larmes l’avaient empêché de voir. Reniflant, il répondit :

— Oui… j’ai vu. Merci, Violet Evergarden.

Ces mots exprimaient tout le respect et toute la gratitude qu’il ressentait.

Merci d’avoir rendu cela possible. Merci. C’était un véritable miracle.

— Je ne crois pas que Dieu existe… mais, s’il existe, il doit vous ressembler.

— Je suis une poupée de souvenirs automatiques, monsieur.

Elle se contenta de cette réponse, sans affirmer ni nier l’existence d’un dieu.

Oscar lui prépara ensuite un bain. Il ne l’avait jamais vue manger, mais elle utilisait la salle de bains chaque jour et se reposait probablement dans la chambre qu’il lui avait attribuée. C’était décidément une poupée mécanique étonnamment semblable à un être humain.

Les progrès de la science sont vraiment extraordinaires.

Même s’il s’agissait d’une jeune fille artificielle, il ne pouvait pas la laisser dans des vêtements mouillés. Il prit donc un peignoir relativement propre et se dirigea vers la salle de bains pour le lui apporter. Depuis si longtemps, personne d’autre que lui ne l’utilisait qu’il entra machinalement, sans frapper. Violet n’avait pas encore eu le temps de se rhabiller.

— Ah, je suis déso… Hein ?

Il resta bouche bée.

— Quoi ?!

De l’eau gouttait de ses cheveux dorés. Ses yeux bleus, ses traits délicats, son cou, ses épaules : tout ce qu’il voyait appartenait à un corps humain. Seuls ses bras, des épaules jusqu’au bout des doigts, étaient des prothèses. Malgré les nombreuses cicatrices, le reste de son corps était bien fait de chair.

Tout ce qu’Oscar avait cru jusque-là venait de s’effondrer. Stupéfait, il resta figé à la regarder, incapable d’assimiler ce qu’il avait sous les yeux.

— Monsieur.

Le reproche dans la voix de Violet le ramena enfin à la réalité. Il prit soudain conscience de sa méprise… et de son comportement.

— AAAAAH ! AAAAAH !

Ce fut donc Oscar qui cria. Après avoir hurlé à pleins poumons, rouge jusqu’aux oreilles et au bord des larmes, il balbutia :

— Vous êtes humaine ?!

Violet s’enveloppa dans une serviette.

— Monsieur… vous êtes vraiment impossible.

Elle avait légèrement baissé la tête. Ses joues s’étaient teintées de rose.

── ◇ ──

« Poupée de souvenirs automatiques. » L’émoi suscité par ce nom remontait déjà à bien longtemps.

Son inventeur, le docteur Orlando, faisait autorité dans le domaine des automates. Tout avait commencé lorsque sa femme Molly, romancière, avait perdu la vue. Incapable de poursuivre son œuvre, elle avait sombré dans une profonde dépression. L’écriture donnait un sens à sa vie ; privée de cette activité, elle dépérissait de jour en jour.

Ne supportant plus de la voir ainsi, le docteur Orlando avait créé une poupée de souvenirs automatiques : une machine capable de transcrire les paroles humaines, autrement dit d’écrire sous la dictée. On racontait que les livres de Molly avaient ensuite remporté des prix littéraires de renommée mondiale. L’invention du docteur avait marqué l’histoire.

Conçue à l’origine pour sa seule épouse, son invention avait bientôt trouvé sa place auprès de nombreuses personnes et s’était peu à peu répandue. Désormais, des organismes proposaient de louer ces poupées à des prix abordables. Par affection, on avait également donné ce nom aux écrivains publics qui, comme elles, prêtaient leur plume à autrui.

Des poupées de souvenirs automatiques.

Après le départ de Violet, Oscar interrogea son ami à son sujet. Elle était apparemment très connue dans le métier. Lorsqu’il lui avoua l’avoir prise pour un automate, son ami éclata de rire.

— Tu vis vraiment coupé du monde ! Comme si une machine aussi belle pouvait exister !

— C’est toi qui m’as parlé d’une poupée mécanique…

— Notre technologie n’en est pas encore là. Les véritables automates existent aussi, bien sûr. Ce sont de petites poupées plutôt mignonnes. Mais je me suis dit que ça ne te ferait pas beaucoup de bien, à toi qui passes ta vie enfermé sans voir personne. Cette jeune fille ne parle pas beaucoup, mais elle a le pouvoir de remettre les gens sur pied. Elle était bien, non ?

— Oui.

Elle était taciturne, mais c’était indéniablement une très bonne personne.

— Rien ne vaut Violet Evergarden, mais, cette fois, je t’enverrai un véritable automate copiste. Tu auras ainsi de quoi t’aider à écrire pendant quelque temps.

Un colis finit par arriver à la maison du lac. Il contenait une petite poupée qui ne ressemblait en rien à Violet Evergarden. Vêtue d’une jolie robe, elle trônait sagement sur le bureau. Ce petit automate reconnaissait la voix humaine et en transcrivait les paroles à la machine.

C’est vrai que c’est extraordinaire.

— Mais ça ne la vaut pas…

Oscar sourit avec mélancolie. Dans la pièce désormais vide de sa présence, il lui semblait encore en retrouver une trace. S’il venait à se plaindre de sa solitude, il savait exactement ce qu’elle lui répondrait, de cette voix aux accents si doux :

— Monsieur, vous êtes vraiment impossible.

Son visage resterait impassible, mais ses lèvres s’incurveraient à peine.

Même en son absence, il avait l’impression de l’entendre.

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