Ve - gaiden : chapitre 6

La compagnie postale et la poupée de souvenirs automatiques

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Traduction : Raitei
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On disait de cette époque qu’elle était celle de la prolifération des compagnies postales.

Sur ce continent morcelé en petits pays, les entreprises du secteur se livraient une concurrence acharnée. Pour le dire simplement, chacune cherchait à ravir ses clients aux autres. Les usagers choisissaient eux-mêmes à quelle agence confier leurs envois. Les tarifs, les destinations desservies, jusqu’à la courtoisie des facteurs : tout entrait en ligne de compte.

Désormais, les compagnies ne se contentaient plus d’acheminer le courrier. Elles développaient une activité complémentaire en proposant les services de ces écrivains publics que l’on appelait les poupées de souvenirs automatiques. Celles qui s’en tenaient à la livraison peinaient à trouver leur place. À mesure que la concurrence s’intensifiait, les différences de qualité devenaient plus évidentes. Les meilleures entreprises se distinguaient ; les autres finissaient par fermer.

Dans cette lutte, une jeune compagnie avait réussi à se faire un nom : l’agence postale CH, établie à Leidenschaftlich, sur la côte sud du continent. Fondée depuis quelques années seulement, elle jouissait déjà d’une excellente réputation. Ses clients étaient satisfaits et revenaient volontiers faire appel à elle.

Deux raisons expliquaient principalement ce succès.

D’abord, l’agence CH ne limitait pas ses destinations. Si un client le souhaitait, elle pouvait livrer son courrier n’importe où dans le monde. Les trajets les plus lointains entraînaient bien sûr des frais supplémentaires, mais aucun de ses concurrents n’avait encore proposé un tel service. Même les plus grandes compagnies se cantonnaient à des zones précises.

L’agence CH desservait jusqu’aux régions en guerre, apportant ainsi une aide précieuse à ceux dont un parent ou un être cher se trouvait sur le front. Rien d’étonnant à ce que sa clientèle s’élargisse. Pourtant, ce qu’elle accomplissait avec une apparente facilité était hors de portée de la plupart des entreprises. Elle avait réuni le personnel et mis en place l’organisation nécessaires pour tenir sa promesse : aller partout où un client avait besoin d’elle.

La seconde raison était l’une de ses employées, apparue telle une comète dans le métier des poupées de souvenirs automatiques. Lorsqu’elle marchait dans la rue, les passants se retournaient. Sa voix suffisait à faire rougir ceux qui l’écoutaient. D’une beauté parfaite, elle semblait sortie d’une légende. Récemment, une pièce du célèbre dramaturge Oscar, inspirée de sa personne, avait rencontré un grand succès. Sa renommée s’était ainsi étendue bien au-delà de sa profession.

Les gens se faisaient toutes sortes d’idées sur elle. La plupart découvraient, en la rencontrant, qu’ils étaient encore loin du compte.

Elle dépassait ce que leur imagination pouvait concevoir.

Elle s’appelait Violet Evergarden.

Le plus grand centre d’échanges du continent était un port ouvert sur la mer. Cette richesse faisait la puissance de Leidenschaftlich, mais attirait aussi la guerre. D’innombrables pays avaient convoité ses ressources et sa situation privilégiée, jusqu’à tenter de l’envahir.

La prospérité de la ville n’avait pas effacé toutes les cicatrices des combats. Les remparts et les rues pavées n’étaient pas les seuls témoins de ce passé. La fontaine construite à Leiden pour le centenaire du pays en était sans doute le souvenir le plus connu.

Neuf déesses y portaient sur l’épaule des vases d’où jaillissait l’eau puisée sous terre. Cette œuvre, commandée par l’État à un artiste, était un joyau.

Mais les déesses avaient été décapitées.

On n’avait jamais restauré leurs têtes, afin que nul n’oublie l’humiliation de Leidenschaftlich lorsque l’ennemi avait réussi à pénétrer dans sa ville fortifiée.

Grande nation commerçante, le pays demeurait aussi un État militaire. Même en temps de paix, des soldats armés circulaient dans ses rues animées.

Tel était le pays où vivaient les employés de l’agence postale CH.

— Tiens, qu’est-ce que vous faites là ?

— Oh.

— Cela faisait longtemps.

Sous un beau ciel d’automne, trois collègues qui avaient rarement l’occasion de se retrouver venaient de se croiser devant la fontaine des déesses sans tête.

Deux femmes et un homme.

— Mais c’est Cattleya et V ! Vous ne pouviez plus attendre mon retour, alors vous êtes venues accueillir ma magnifique personne ?

Sa moto garée au bord de la rue, le facteur dévorait du poulet grillé. Il portait une chemise vert de jade et des bottes étroites à talons hauts, qui lui donnaient une allure d’une séduction insolente. Sous ses cheveux blond sable, ses yeux bleu clair brillaient de provocation. Ses traits avaient beau être délicats, son expression n’avait rien de doux.

C’était Benedict Blue, facteur de l’agence CH.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Non, vraiment, qu’est-ce que tu racontes ? Je ne suis absolument pas venue te chercher ! Je faisais des courses pour mon cher président, voilà tout. Violet, dis-lui quelque chose, toi aussi ! Dis à ce tricheur sur talons que personne ne l’a appelé !

La jeune femme qui lui répondait avec tant d’irritation avait de longs cheveux sombres aux ondulations gracieuses, des yeux d’améthyste et une taille fine. Une robe-manteau carmin, nouée d’un ruban à la taille, épousait ses formes généreuses et semblait peiner à les contenir.

Cattleya Baudelaire travaillait, elle aussi, à l’agence CH.

— Vous faites beaucoup trop de bruit. Nous sommes dans la rue.

La réprimande avait la clarté de clochettes d’argent.

Une jeune fille, élégante comme une poupée de porcelaine, se tenait auprès d’eux. Un bandeau de dentelle brodée retenait ses cheveux laissés libres sur ses épaules. Sa robe était elle aussi abondamment garnie de dentelle, et elle portait par-dessus un trench-coat de mousseline.

— V.

— Violet.

Violet Evergarden, la poupée de souvenirs automatiques la plus demandée de l’agence CH. Ses yeux bleus captivaient autant que l’émeraude fixée sur sa poitrine.

Benedict et Cattleya se tournèrent vers elle d’un même mouvement, trouvant soudain un nouveau sujet d’intérêt.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Eh bien, Violet, tu t’es faite belle ! Tu as même détaché tes cheveux. Tu as rendez-vous ?

Sous leurs questions, Violet baissa les yeux.

— Lady Tiffany… Une personne de la maison s’est occupée de ma tenue. Est-ce si étrange ?

Une légère gêne perçait dans sa voix.

Cattleya la regarda avec douceur.

— Pas du tout. Tu es presque aussi mignonne que moi. Tu vas voir le major ?

— Oui. Il reste du temps avant notre rendez-vous. Je comptais acheter un livre à emporter.

— C’est bien ! Tu dois avoir hâte ! Dis, Benedict, tu ne trouves pas qu’elle est très jolie ?

Cattleya se réjouissait ouvertement pour elle.

Benedict claqua la langue.

Cela faisait vraiment longtemps qu’ils ne s’étaient pas retrouvés tous les trois. Rien d’étonnant : chacun travaillait beaucoup. Il leur arrivait d’être réunis au cours d’une mission, mais seulement lorsque leurs emplois du temps concordaient par miracle. Ils avaient pourtant été engagés par leur président à peu près à la même époque.

Benedict jeta les os de poulet dans la rue, lécha la graisse sur ses doigts et se pencha pour examiner le visage de Violet.

— Mmh… Oui, ça te va. Pas mal.

Malgré leur proximité, elle ne recula pas. Elle soutint son regard de ses grands yeux bleus.

Il posa un doigt sur son front, entre ses sourcils.

— Mais c’est moi qui devrais t’accompagner. En tant que grand frère de substitution, je refuse de laisser ma petite sœur se faire dévorer par un vieux. Je suis un bien meilleur choix. Je suis jeune et j’ai de l’allure.

Rares étaient les êtres humains capables de tenir de tels propos avec autant d’assurance.

Cattleya intervint, agacée :

— Je vais te donner un avis extérieur : monsieur Gilbert est merveilleux, c’est un homme mûr, et Violet est complètement dingue de lui. C’est toi qui es de trop !

— Que signifie « dingue de lui » ?

Violet avait aussitôt réagi à l’expression inconnue.

— Ça veut dire que tu ne penses qu’à lui. Tu n’as pas dit qu’il n’y avait que le major pour toi ?

— C’est effectivement ce que j’ai dit.

Ses sourcils se rapprochèrent légèrement et ses yeux bleus brillèrent davantage. Elle était, selon toute vraisemblance, embarrassée. Ne trouvant apparemment rien à ajouter, elle détourna le visage.

L’affection qu’ils éprouvaient pour cette fille maladroite, une pointe d’envie devant son bonheur et le sentiment compliqué de voir un homme leur prendre leur amie se mêlèrent dans l’esprit de Benedict et de Cattleya.

Sans se concerter, ils décidèrent de chasser tout cela en la bousculant de part et d’autre, à petits coups de poing et de pied.

— Arrête de faire cette tête adorable. Tu n’es qu’une mordue des champs de bataille.

— C’est agaçant ! Tu es aussi forte qu’un ours, et pourtant tu es si mignonne !

Soit Violet ne sentait rien, soit elle cherchait encore comment réagir. Elle se résigna en silence à cette agression gratuite.

De l’extérieur, la scène pouvait passer pour de l’intimidation. Mais Violet était, de loin, la plus redoutable des trois. Compte tenu de leurs capacités physiques respectives, il ne s’agissait que d’un jeu.

— Écoute, ne le laisse pas te toucher comme il veut, d’accord ? Ah, mais c’est incroyable… On dirait le pelage d’un chiot. Cattleya, touche un peu.

— Commence par appliquer tes propres conseils ! Tu vas lui mettre de la graisse dans les cheveux ! Il y a des limites à ce qu’on peut se permettre avec une jeune fille. Arrête !

— Oh, ça va. Je ne sors pas des toilettes.

— Attends… Ça veut dire que tu ne te laves pas les mains en sortant ? C’est ça ? C’est bien ça ? Quelle horreur ! Violet, viens ici. Benedict, ne nous approche pas ! À partir de là, c’est mon territoire. Si tu le franchis, je te démolis !

Du bout de sa botte en daim, Cattleya traça une ligne sur le sol.

Benedict n’allait pas lui céder sur le terrain de la puérilité. Il ramassa une branche morte au pied d’un arbre et dessina sa propre frontière.

— Ah ouais ? Alors, de ce côté-ci, c’est chez moi ! Et, au passage, l’agence de ton président adoré se trouve derrière moi. Tu peux faire une croix dessus !

— Ah ! Ce n’est pas juste ! Pas. Du. Tout !

— Bien sûr que si ! C’est toi qui as commencé !

Voilà un spectacle bien enfantin pour deux adultes qui travaillaient depuis des années.

Violet, la plus jeune, les observait avec l’intérêt qu’elle aurait porté à une dispute entre deux animaux d’une espèce inconnue.

Ce fut leur dernier instant de tranquillité.

 

── ◇ ──

Au même moment, dans la même ville, le calme régnait encore au siège de l’agence CH. Personne ne soupçonnait le cauchemar qui allait s’y abattre quelques minutes plus tard.

Dans une ruelle à l’écart de la grande avenue, le bâtiment dominait les rangées de petites boutiques. Une tourelle coiffée d’un dôme vert clair et d’une girouette surmontait le toit vert sombre. Le soleil avait patiné les briques rouges de la façade, leur donnant une teinte chaleureuse. Sur l’entrée voûtée, une plaque de métal portait le nom de la compagnie en lettres dorées.

À chaque ouverture de la porte, une clochette annonçait joyeusement l’arrivée d’un client. Le comptoir de réception du courrier se trouvait juste devant l’entrée. L’édifice comptait trois niveaux : l’accueil au rez-de-chaussée, les bureaux au premier étage et, au deuxième, dans la tourelle, les appartements du président.

Même à l’écart de l’avenue principale, un tel bâtiment représentait un investissement considérable.

Son propriétaire, que les employés appelaient « président » ou « l’Ancien », savourait un thé au brandy sur le balcon, d’où il pouvait contempler toute la ville.

— Je suis tellement brillant que j’en deviens effrayant.

C’était un bel homme, assez séduisant pour se permettre ce genre de complaisance envers lui-même.

Il avait la trentaine, des yeux gris-bleu légèrement tombants, des cheveux roux un peu longs et une carrure robuste. Ses traits doux dégageaient une élégance sans affectation, de celles qui pouvaient rendre jaloux les hommes de son âge. Ses bottes de cuir, lustrées avec un soin presque obsessionnel, ne portaient pas la moindre tache.

— Président Hodgins !

La voix appartenait à une jeune fille au visage candide.

Ses cheveux gris lavande, doux comme du velours, étaient coupés bien droit au-dessus des épaules. Ses grands yeux, derrière ses lunettes, contrastaient avec son petit visage et sa silhouette menue, encore enfantine. Leur couleur différente leur donnait un charme étrange, presque mystérieux.

Le mot « adorable » semblait avoir été inventé pour elle.

— Vous pourrez le dire quand vous aurez fini votre travail !

Son attitude, en revanche, était bien celle d’une secrétaire habituée aux caprices de son patron.

Hodgins lui répondit avec douceur :

— Petite Lux, ce dont j’ai besoin maintenant, ce n’est pas d’une interminable journée de labeur. C’est d’un moment de détente, d’une tasse de thé et d’une douce brise d’automne.

— Vous pouvez prendre votre plus belle voix, cela reste une façon de fuir vos responsabilités ! S’il vous plaît, apposez au moins votre cachet sur ces documents. Ensuite, je vous apporterai autant de thé que vous voudrez ! L’échéance est demain ! Il faut régler l’essentiel aujourd’hui pour pouvoir tout remettre aux différents destinataires à temps. On se croirait de nouveau aux Lettres Volantes !

— Tu es devenue une véritable secrétaire. Quel bonheur. Quand tu es arrivée, tu ressemblais à un petit lapin effrayé. Regarde-toi maintenant : une jeune femme accomplie dans son travail. C’est une satisfaction incomparable de me dire que j’y suis pour quelque chose.

— Président Hodgins ! Je vous en prie ! Prenez le tampon ! Si vous le tenez, je pourrai guider votre main… Je vous lirai même les documents…

— Mais alors, petite Lux, pourquoi ne pas les tamponner toi-même ?

— Je le ferais si je le pouvais ! Il ne reste que ceux qui nécessitent votre approbation. Alors mettez-vous au travail !

— Ce ton autoritaire, avec toutes ces politesses, venant d’une adolescente… J’en ai des frissons. Au fait, petite Lux, ta blouse et ta longue jupe évasée te vont bien, mais pourquoi ne pas changer un peu ? Je te verrais dans une robe-tablier noire, sur un chemisier à manches bouffantes, avec des collants noirs et des souliers vernis rouges.

— Écoutez-moi, s’il vous plaît !

Il ne restait rien, chez Lux Sibyl, de la demi-déesse autrefois vénérée au sein d’une secte. On ne voyait plus qu’une employée au bord des larmes, tentant de ramener son patron vaniteux à la raison.

Depuis que Violet l’avait amenée à l’agence CH, Lux y travaillait avec un sérieux infatigable. Son caractère méthodique lui avait sans doute valu d’être nommée secrétaire du président. Mais la désinvolture de celui-ci lui donnait toujours autant de fil à retordre.

Les talents d’homme d’affaires de Hodgins étaient incontestables. Seulement, son goût du plaisir l’était tout autant. Même submergé de travail, il continuait à plaisanter et à s’amuser. Lux avait la charge de veiller à ce qu’il remplisse ses obligations. Dans les pires moments, il lui fallait aller le chercher jusque dans les maisons closes du quartier des plaisirs.

— Si vous n’apposez pas votre cachet sur ces documents, président, ce n’est pas vous qui allez en mourir. C’est moi.

Lux était à bout.

— Non, non. Je vais le faire. Je vais les tamponner. Ne prends pas cet air désespéré. Tu es trop pessimiste, petite Lux. Et tu prends tout au pied de la lettre. Je t’ai pourtant dit que quatre-vingts pour cent de ce que je raconte n’a aucune importance. Détends-toi. Il faut savoir apprécier toutes les situations, même les plus pénibles.

— Président… Vous diriez cela même avec un trou dans le ventre… Je vous envie.

— Merci. Les compliments m’aident à m’épanouir.

Ce n’était pas un compliment. Lux aurait voulu le lui préciser, mais quelque chose détourna son attention.

Dans le ciel, au-dessus du beau paysage que l’on apercevait depuis le balcon, ses yeux vairons, l’un doré, l’autre rougeâtre, avaient repéré un objet étrange.

— Président Hodgins… Là-bas, il y a quelque chose…

Elle n’avait pas terminé sa phrase qu’il l’attira brutalement contre lui, la souleva et bondit vers le fond de la pièce. Plaquée contre sa poitrine, Lux n’eut même pas le temps de crier.

Quelques secondes plus tard, une explosion retentit.

 

── ◇ ──

— N’entendez-vous pas un bruit étrange ?

La voix posée de Violet interrompit les chamailleries de Benedict et de Cattleya. Ses yeux bleus s’étaient levés vers le ciel, où un projectile noir passa comme un éclair avant de percuter l’un des élégants bâtiments de Leiden.

— On attaque le siège !

À peine avait-elle prononcé ces mots qu’elle s’élançait déjà. Elle se faufila entre les passants qui, bouche bée, s’étaient immobilisés en entendant l’explosion déchirer la quiétude de ce début d’après-midi.

— Quoi ?! Mais… Et le président ?!

— Monte, idiote.

Benedict avait déjà enfourché sa moto. Passant un bras derrière le dos de Cattleya, il la souleva sans effort et l’installa sur ses genoux. Dans le même mouvement, il lança le moteur et démarra.

— Attends ! Pas aussi brusquement ! J’ai peuuur ! cria-t-elle en s’agrippant à son cou.

— Poussez-vous ! Dégagez le passage !

Une jeune marchande de fleurs s’effondra près de sa charrette, dont le cheval hennit de frayeur. Sans se soucier de la circulation, Benedict fonça à la poursuite de Violet. Sa silhouette, déjà minuscule au loin, se rapprocha peu à peu. Il tendit la main.

— V !

Violet courait à une vitesse stupéfiante. En entendant son appel, elle bondit avec agilité sur la moto. Inutile de lui dire de monter : ces deux-là se comprenaient sans avoir à s’expliquer. Ils échangèrent quelques mots, sans prêter attention aux protestations de Cattleya.

— D’après le bruit, il s’agit d’une pièce d’artillerie de Leidenschaftlich.

— Tu as repéré d’où venait le tir ?

— De l’ouest de la ville, sans aucun doute. Regardez : la fumée sort du deuxième étage du siège. Si le canon se trouve à une hauteur comparable, cela réduit le nombre de positions possibles.

— Ils ont touché l’appartement de l’Ancien. Ça nous fait une sacrée liste de suspects.

— Comment peux-tu rester aussi calme ?! Le président est peut-être mort !

Cattleya leur lança un regard furieux, mais se tut aussitôt en découvrant leurs visages. Ni l’un ni l’autre n’avaient leur expression habituelle.

— Tu crois vraiment qu’on ne s’inquiète pas…? répliqua Benedict pour eux deux.

Le moteur rugit tandis que la moto gravissait la pente.

 

── ◇ ──

Une bibliothèque s’était abattue sur Hodgins. En appui sur ses mains, de part et d’autre de Lux, il retenait son poids pour ne pas l’écraser. Sous lui, la jeune fille le regardait, hébétée.

— Petite Lux, tu peux… tu peux y aller doucement, mais essaie de te dégager.

Les vitres avaient volé en éclats, semant du verre dans toute la pièce. Le bureau, commandé sur mesure à un maître artisan, n’était plus qu’un amas de débris. Le tapis se consumait et les flammes commençaient à gagner la pièce.

— Président Hodgins… J-je suis désolée !

Lux rampa pour sortir de dessous lui, puis tenta de soulever la bibliothèque de ses bras frêles. Le meuble ne bougea pas.

— Ça va, ça va. Ah là là… J’ai un peu laissé tomber les pompes ces derniers temps. Ça se paie… Allez, hop !

Il rassembla ses forces, souleva brusquement la bibliothèque et roula sur le côté pour se dégager. Sa force était considérable. Lorsqu’il se releva et balaya la pièce du regard, ses yeux n’avaient plus rien de ceux du président nonchalant de quelques instants plus tôt.

— Désolé. Tu n’as rien ?

Seule sa voix avait conservé sa douceur habituelle.

— Pourquoi vous excusez-vous, président ?

— Parce que, de toute évidence, c’est moi qu’on visait. S’il t’était arrivé quelque chose, je n’aurais pas pu regarder tes parents en face.

— Je n’ai pas de parents.

— C’est vrai. Alors, c’est devant toi que je n’aurais eu aucune excuse. Maintenant, il faut vérifier que les autres vont bien…

— Descendons d’abord ! À ce rythme, nous allons brûler vifs !

Lux se précipita vers la porte donnant sur l’escalier intérieur. Hodgins, qui comptait emprunter l’escalier de secours du balcon, lui cria :

— Petite Lux ! Attends !

Mais, avant qu’elle n’atteigne la porte, celle-ci s’ouvrit. Un bras surgit, la saisit et l’entraîna dans l’obscurité.

— Petite Lux…?

Les lèvres de Hodgins tressaillirent. Lorsque Lux reparut, un canon de pistolet était braqué contre sa tempe. Un homme vêtu d’un costume entièrement noir la poussait devant lui en la tenant par l’épaule. Six autres hommes, habillés de la même manière, entrèrent à sa suite.

Le regard de Hodgins se durcit.

— Comment vas-tu, Claudia Hodgins ?

L’homme l’avait appelé par ce prénom qu’il évitait soigneusement d’utiliser. Ses parents l’avaient choisi, persuadés qu’ils auraient une fille.

Hodgins lui adressa un sourire crispé.

— Toujours aussi réjouissante, ta sale gueule, Salvatore Ridaudo.

Salvatore lui rendit un sourire sarcastique. Ses cheveux étaient si soigneusement pommadés que pas une mèche ne dépassait. Il avait les yeux tombants, d’un brun boisé, des lèvres épaisses et le teint cireux.

— Alors ? Qu’est-ce que tu cherches en bombardant mon bureau et en braquant une arme sur ma secrétaire ?

— Quelle perspicacité ! Tu as tout de suite compris que nous étions responsables.

— J’ai ma petite idée, mais éclaire donc ma lanterne… monsieur le président de la compagnie postale Salvatore. Après tout, à l’école militaire, mes résultats étaient moins bons que les tiens.

— Quelle modestie… Voilà donc ce que nous dit l’entrepreneur dont tout le secteur postal connaît désormais le nom ? Ce que je veux est pourtant évident. La compagnie Salvatore et la compagnie CH se disputent le marché de Leidenschaftlich. Tu dois me trouver aussi gênant que je te trouve gênant, mais je suis dans ce métier depuis bien plus longtemps que toi. Je ne supporte plus tes méthodes… Enfin. Tu vas nous suivre sans faire d’histoires. J’aimerais discuter dans un endroit tranquille. Si tu coopères, nous repartirons sans faire le moindre mal à cette charmante demoiselle ni à tes autres employés.

Pour le dirigeant d’une compagnie postale, Salvatore avait quelque chose de singulièrement inquiétant. On lui aurait plus volontiers donné le titre de chef de la pègre. Ses hommes en noir n’avaient pas davantage l’air de citoyens respectables.

— Tu crois que tu vas pouvoir continuer ta petite vie après ça ? La police militaire va arriver d’un instant à l’autre.

— Tu as des relations dans l’armée, paraît-il. Moi aussi. Et d’excellentes. La police militaire de ce secteur ne bougera pas. On m’a promis de faire la sourde oreille toute la journée, quel que soit le vacarme. Claudia… Excuse-moi, je peux t’appeler par ton prénom ?

Hodgins serra les dents à les faire grincer.

— Je t’en prie. C’est le prénom que mes chers parents m’ont donné.

— Alors, Claudia, si nous continuons à bavarder, nous allons finir par rôtir. Je préférerais que tu nous accompagnes sur tes deux jambes.

— D’accord. Je viens. Mais laisse ma secrétaire ici.

Salvatore resta un instant sans expression. Puis il baissa les yeux vers Lux, dont les larmes coulaient malgré elle, sans doute sous l’effet de la terreur. Son sourire aurait presque pu passer pour compatissant.

Soudain, il lui assena un coup de poing à la joue.

Les yeux de Hodgins s’écarquillèrent et son visage se déforma de rage.

— Toi…! Tu oses frapper une femme !

L’un des hommes retint Lux alors que ses genoux cédaient. Salvatore jeta un regard de côté à Hodgins et essuya le sang de son poing sur la manche d’un de ses subordonnés.

— Je déteste les femmes qui croient que leurs larmes vont tout arranger. Désolé.

Sa voix ne trahissait pas le moindre remords.

Lorsque Violet, Benedict et Cattleya arrivèrent, les commerçants du voisinage aidaient déjà les pompiers à maîtriser l’incendie. Violet observa leur intervention et murmura :

— On dirait presque qu’ils savaient qu’un incendie allait se déclarer.

Leur efficacité avait en effet quelque chose de troublant. Grâce à cette intervention, les dégâts étaient restés limités au deuxième étage.

— Vous trois ! Par ici !

Ils se retournèrent. Des employés de la compagnie CH, en uniforme, s’étaient rassemblés dehors. Certains portaient des traces de brûlures ; tous avaient piteuse allure. Un homme d’âge mûr, qui semblait être le plus âgé du groupe, agitait la main.

— Anthony ! Vous allez bien, tous ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

Anthony, responsable de l’accueil, avait des traits affables. Son maintien et sa façon de parler avaient la même distinction.

— Tous les employés présents aujourd’hui sont sains et saufs. Mais… le président et sa secrétaire, Lux, ont été emmenés.

— C’est pas vrai !

Le cri de Cattleya résonna dans la rue. Benedict se tourna vers Violet. Elle cligna plusieurs fois des yeux. Chez elle, si peu expressive d’ordinaire, le battement de ses longs cils suffisait à révéler le choc.

Sa main se referma sur sa broche.

— Qui…? Où sont… les responsables ?

Elle ne desserrait pas les doigts.

— Qui… et où ?

Sa voix était glaciale. Si basse et si froide qu’à l’entendre, on aurait pu croire que la température venait de chuter. Son impassibilité presque mécanique rendait cette soudaine transformation plus inquiétante encore.

Une seule personne bougea.

— V.

Le surnom affectueux que Benedict était seul à lui donner rompit le silence. Violet tourna la tête vers lui.

— Tout ira bien, dit-il avec une douceur qu’on ne lui connaissait pas. Je trouverai une solution. Quoi qu’il arrive.

C’étaient presque les paroles d’un grand frère à sa petite sœur.

Les cils de Violet battirent de nouveau.

— Je m’en chargerai.

— Non. Si on agit, on le fait ensemble. Et ton rendez-vous, ça ira ?

— Mon rendez-vous… Oui. Le Major comprendra. D’ailleurs, il m’ordonnerait probablement de secourir le président Hodgins et Lux.

Cette confiance absolue sembla agacer Benedict. Il lui ébouriffa les cheveux sans ménagement.

— Ah oui ?

Ses mèches souples et ondulées s’éparpillèrent davantage.

— Arrêtez, s’il vous plaît.

Cette fois, Violet avait retrouvé sa voix habituelle. L’instabilité qui avait brièvement laissé entrevoir l’ancienne enfant soldat s’était dissipée. Autour d’eux, plusieurs personnes poussèrent un soupir de soulagement.

— Bon, ça suffit. Laisse-moi écouter la suite. Tu vois bien qu’Anthony ne sait plus quoi faire.

Un coup dans le tibia ramena tout à fait Violet à la situation présente. Elle acquiesça, et Anthony reprit :

— Les responsables sont ceux de la compagnie postale Salvatore. Leur président, cet homme aux allures de vampire, et ses hommes en noir ont fait ça à nos bureaux… J’ai tenté d’alerter la police militaire en leur exposant les faits, mais personne n’a voulu m’écouter. Salvatore doit bénéficier de puissants appuis. Je ne vois pas d’autre explication : quelqu’un étouffe l’affaire.

Salvatore avait donc enlevé Hodgins et Lux, et personne ne savait où ils se trouvaient. Les employés restés sur place semblaient encore s’efforcer de comprendre ce qui venait de leur arriver.

— Avant de partir, le président nous a dit : « Je vous confie la suite. »

— Quel soulagement ! Alors, pour l’instant, ils vont bien !

Cattleya porta la main à sa poitrine, les yeux pleins de larmes.

— Salvatore… C’est la boîte avec les facteurs en uniforme noir ? demanda Benedict. Leur siège est à Leiden, si je me souviens bien. Ces types ont essayé de m’imposer des limites à nos secteurs de livraison, un jour. Je leur ai foutu une raclée. Ce serait… à cause de moi ?

— Attends, comment ça s’appelle ? C’est un vrai virelangue, leur nom. Je n’arrive pas à le retenir. Salva… Sal… Salfa…

— Salvatore, Cattleya, articula lentement Violet.

— Salvatore, Salvatore… D’accord. Autant apprendre à le dire correctement : ce sont eux qu’on va envoyer en enfer. Alors, quand est-ce qu’on commence le carnage ? On va leur régler leur compte, hein ? On va chercher le président et Lux ?

La proposition était brutale. Pourtant, tous les employés présents acquiescèrent sans la moindre hésitation.

— S’il vous plaît, écrasez-les, demanda Anthony.

Un sourire carnassier étira les lèvres de Benedict.

— Avec plaisir. L’Ancien pourrait s’en tirer tout seul, mais il faut qu’on récupère la naine.

Il se frappa énergiquement la poitrine du poing. Son assurance arracha un soupir de soulagement à Anthony.

— Que devons-nous faire ? Rappeler les autres employés ? La compagnie Salvatore possède d’innombrables succursales, y compris à l’étranger. Vous pensez pouvoir vous en sortir ?

Violet leva la main.

— Nous mènerons des opérations simultanées. Certaines de leurs antennes dans le pays doivent se limiter à un simple guichet. Nous pourrons nous en occuper tous les trois… Mais notre priorité reste le siège. C’est vraisemblablement auprès de leur chef que se trouvent les deux otages. Si nos employés capables de combattre sont disponibles, demandez-leur de prendre le contrôle des succursales Salvatore les plus proches. Les autres assureront les communications et le suivi des opérations. Quant à la centralisation des informations… nous vous la confions, Anthony.

— Compris, Violet.

L’ancienne militaire n’avait rien perdu de ses réflexes. En quelques phrases, la chaîne de commandement était établie.

Benedict la dévisagea.

— V, tu serais pas un peu en train de redevenir un soldat ?

Son visage était aussi impassible que d’ordinaire. Ses propos, en revanche, n’avaient rien de pacifique.

— Non. Cependant, même lors de nos déplacements professionnels, nous sommes autorisés à riposter en cas d’agression. Nous allons simplement régler un différend entre compagnies postales. C’est bien le deuxième étage qui brûle ?

Elle ne posait pas la question sans raison.

 

── ◇ ──

Tous trois se retrouvèrent derrière le bâtiment, devant une épaisse porte de fer qui jurait avec le mur de briques rouges. Benedict s’accroupit et se mit à creuser. Quelques minutes lui suffirent pour déterrer une petite boîte contenant une clé de bronze. Il l’introduisit avec précaution dans la serrure, et la porte les accueillit dans un grincement de métal rouillé.

Ils prirent la lanterne laissée à l’entrée, puis descendirent l’escalier plongé dans la pénombre.

La faible lumière éclaira bientôt un sous-sol dont le contenu n’avait pas sa place dans une entreprise ordinaire.

Armes à feu, épées, lances, haches, arcs, boucliers : toutes sortes d’équipements de combat y étaient entreposées. Même en supposant qu’il s’agisse d’une passion du président, réunir un tel arsenal dépassait largement les moyens d’un simple amateur.

— Il avait prévu le coup, hein… Il sait bien qu’il y a du monde qui lui en veut, commenta Benedict, presque admiratif.

— Ah ! Le président a acheté les tonfas que je voulais ! Et le fouet aussi !

— Tes poings te suffisent pas ? Va pas t’équiper de trucs encore plus dangereux. Et toi, V, tu prends quoi ? Moi, puisque j’en ai l’occasion, je vais essayer ce que je n’ai jamais utilisé.

— Je…

Violet parcourut l’arsenal du regard, puis tendit la main vers un objet enveloppé d’un tissu élimé, appuyé contre le mur du fond.

— J’ai choisi mon arme.

Elle souleva l’objet, aussi grand qu’elle, avec une aisance qui ne laissait rien deviner de son poids.

— Benedict, Cattleya. Essayons de rester aussi discrets que possible.

Tous trois se regardèrent en silence.

— Ça va pas être possible. Je suis trop en rogne.

— Avec nous trois ? Aucune chance.

— C’est bien ce que je pensais.

Après discussion, ils convinrent qu’il était acceptable de laisser leurs adversaires à moitié morts, tant qu’ils ne tuaient personne.

 

── ◇ ──

Salvatore dominait du regard Claudia Hodgins. L’homme qu’il détestait gisait à présent, affaibli et les poignets liés, sur un tapis en peau d’ours importé qu’il avait personnellement choisi.

Le mobilier noir de la pièce reflétait sans équivoque les goûts de son propriétaire. Des portraits de Salvatore côtoyaient des bibliothèques à doubles portes vitrées qui ne devaient pas s’ouvrir souvent. Des papillons naturalisés et des vases débordant de fleurs blanches fraîches complétaient le décor. Un gramophone diffusait doucement un morceau de violon, sans parvenir à apaiser l’atmosphère.

Lux Sibyl était assise sur une chaise, la joue gonflée. L’un des hommes de Salvatore gardait un pistolet braqué contre sa tête.

Elle ne cessait de regarder dehors. Au loin, à la même hauteur que le balcon, elle distinguait le bureau de Hodgins, d’où s’élevait une fumée noire. Les deux bâtiments se ressemblaient étrangement. Un autre détail avait attiré son attention : la pièce d’artillerie installée sur le balcon. Elle n’avait manifestement pas été placée là pour décorer.

— Tu veux savoir pourquoi je te déteste ?

Salvatore passa un bras autour de Lux et lui caressa la joue droite, comme il aurait flatté un chat. La douleur lancinante se raviva sous ses doigts, arrachant un frisson à la jeune fille.

— D’abord, parce que tu es toi. Né dans une riche famille de marchands, entré dans l’armée de Leidenschaftlich, promu major… Puis, sitôt la Grande Guerre terminée, tu quittes tout et tu fondes une compagnie postale. Et là encore, tu réussis brillamment. Il y a des gens comme ça, n’est-ce pas ? Des gens à qui tout réussit, quoi qu’ils entreprennent. En général, ils piétinent les efforts des autres au passage. Sans même y penser. Moi, malgré tout ce que je possède, je dois me battre pour arriver à mes fins. Alors, les gens comme toi, je les déteste.

— Si être meilleur que toi est un péché, va te plaindre à Dieu.

— Ensuite, tu bafoues les règles et les principes établis par nos prédécesseurs. « La compagnie CH livre partout. » Tu me donnes la nausée.

Hodgins ne quittait pas des yeux la main posée sur Lux.

— Un service de qualité à un prix abordable… C’est la base du commerce, non ?

— Et si tu en fais la norme, que deviennent ceux qui ne peuvent pas suivre ? Tu les écrases.

— C’est à force de rester les bras croisés qu’on se fait dépasser. Quand j’étais soldat, je me disais simplement qu’une compagnie comme celle-là serait utile. Aujourd’hui, je donne forme à cette idée. Des lettres qu’on peut envoyer sur n’importe quel champ de bataille. Des facteurs capables de les y apporter. Des poupées de souvenirs automatiques qui viennent à toi si tu le souhaites, même si tu vis au plus profond d’une forêt. Qu’y a-t-il de mal à faire ce qui me plaît avec mon argent ?

— Et puis, il y a ton bâtiment… Tu comptes nous remplacer, c’est ça ? Il n’y a guère que ta girouette qui dépasse du nôtre. Même ça, c’est agaçant.

La main de Salvatore quitta la joue de Lux pour glisser dans ses cheveux argentés.

— Ne touche pas à ma secrétaire… Oui, je t’ai déclaré la guerre. Je te connaissais avant d’entrer dans ce métier. Tu fais tes petites affaires partout dans le pays que j’ai défendu, et elles sont loin de lui rendre service.

— Quelles affaires, par exemple ?

Une mèche soyeuse glissa entre les doigts de Salvatore.

— Ton trafic d’armes, sous couvert d’activité postale. Tu revendais à l’étranger des armes fabriquées chez nous, pas vrai ?

— Notre compagnie fait de la courtoisie et du dévouement ses principaux atouts. Nous livrons donc tout ce qu’on nous demande. En revanche, je ne me souviens pas avoir livré quoi que ce soit au Nord.

— Ce n’est pas la question. Même si tu ne leur vendais rien directement pendant la guerre, il ne faut pas être un génie pour comprendre que ces armes pouvaient finir entre leurs mains. Je trouvais ça tellement étrange… Pourquoi l’ennemi avait-il des armes fabriquées à Leidenschaftlich ? Pourquoi mes camarades mouraient-ils sous les balles de nos propres fusils ? Après la guerre, j’ai enfin pu chercher la réponse.

Salvatore tira brusquement les cheveux de Lux, lui renversant la tête en arrière. Il lui retira son foulard, découvrant la naissance de ses clavicules au-dessus de son chemisier, puis prit le pistolet de son subordonné et le pointa contre sa poitrine.

— Si tu sais tout ça, tu sais aussi qu’une partie de mes bénéfices revenait à l’armée. Je n’étais pas le seul à le vouloir. Quelques personnes, dans ce pays auquel tu avais consacré ta vie, souhaitaient simplement arrondir leur retraite. Rien de bien original, tu ne trouves pas ? Arrête de jouer les moralistes. Ça me dégoûte.

— Je ne joue pas les moralistes… Hé ! Combien de fois faudra-t-il te dire de ne pas la…

— Claudia, ta vie n’a rien d’irréprochable non plus. Tu as misé toute ta fortune sur des paris de guerre, et tu en as tiré une somme considérable, non ? L’argent du jeu alimente la pègre et les réseaux du marché noir. Il finance le trafic d’armes, de drogue, de femmes et d’enfants. Tu n’en as peut-être fait que tirer profit, mais dès l’instant où tu as parié, tu es entré dans ce circuit. Toi aussi, indirectement, tu as fait du mal à quelqu’un.

— C’est bien pour ça que je te dis que je ne suis pas un moraliste ! J’ai fait tout ça parce que j’en avais envie. Toi et moi, on ne vaut pas mieux l’un que l’autre. Mais ma secrétaire, elle, est une fille respectable. Tu n’as pas entendu quand je t’ai dit de ne pas la toucher ?! Si tu ne peux pas garder tes mains tranquilles, frappe-moi !

Ces paroles semblèrent atteindre Salvatore. Il lâcha Lux et frappa Hodgins au visage d’un coup de jambe. Ses cheveux roux balayèrent l’air tandis qu’il s’effondrait. Il souriait pourtant encore.

— Merci. Tu veux que je me déshabille aussi ? Ça t’exciterait, hein ?

Salvatore le saisit rageusement par le col.

— Quelle vulgarité. Ton entreprise te ressemble. C’est moi, la victime, ici. Je veux que tu me rendes mes clients, mes itinéraires, tout ce que tu m’as pris. Tu aurais mieux fait de rester soldat. Être couché dans la poussière, voilà qui te va bien. Enfin… Il te suffit de signer un document. Tu t’engageras à ne plus empiéter sur mes secteurs. Avec toi dans les parages, certaines affaires deviennent difficiles. Toutes sortes d’affaires.

Il le lâcha brutalement. Le visage de Hodgins heurta le sol.

— Président !

À la voix de Lux, étranglée par les larmes, Hodgins releva aussitôt la tête et lui sourit. Il alla jusqu’à lui adresser un clin d’œil. Salvatore ordonna sèchement qu’on fasse venir le notaire chargé d’attester leur accord. Il comptait manifestement anéantir la compagnie de Hodgins à l’aide d’un contrat aux clauses inégales, mais dûment officialisé.

— C’est tiède… Vraiment tiède.

Hodgins passa la langue sur le sang qui lui coulait au coin de la bouche.

— Comparé à ce qu’on vivait sur le front, tout ça manque un peu de mordant…

Une brève toux le secoua.

Puis il ajouta assez fort pour que Salvatore l’entende :

— Et cette compagnie n’appartient pas qu’à moi.

Il regarda par la fenêtre, guettant quelque chose dont il semblait certain de l’arrivée.

 

── ◇ ──

— Siège de la compagnie Salvatore en vue, annonça Violet.

Benedict conduisait la moto, avec Cattleya derrière lui. Debout à l’extrémité du siège arrière, Violet prenait appui sur les épaules de sa collègue. L’engin traversait les rues en ce début d’après-midi, chargé de trois personnes et d’un armement que personne ne s’était donné la peine de dissimuler.

— Hé ! Il y a un énorme canon sur le balcon. Quel mauvais goût !

— Bon… Je pensais passer par la grande porte, mais on change de plan. V, occupe-toi de ce balcon.

Benedict avait dit cela aussi légèrement que s’il lui proposait d’aller faire des courses.

— Compris. Cattleya, soutenez-moi, s’il vous plaît.

Violet prit sur le porte-bagages un long tube épais, à mi-chemin entre le fusil et le lance-roquettes. Malgré les mouvements de la moto, elle le cala contre son épaule et ajusta sa visée. Cattleya lui enserra les jambes pour la stabiliser.

Violet tira sans hésiter.

Pour la deuxième fois de la journée, une explosion ébranla Leiden.

— Impact confirmé.

Les pigeons s’envolèrent en tous sens. Les passants cherchaient, affolés, d’où venait la détonation, tandis que la moto continuait de se rapprocher du siège de Salvatore.

— Ça fait peur ! Mais c’est génial ! Moi aussi, je veux essayer !

À la vue du balcon éventré, Cattleya semblait ravie.

— Hors de question.

— Absolument pas.

Benedict et Violet secouèrent la tête à l’unisson. Sur ce point, ils étaient parfaitement d’accord : mettre une telle arme entre les mains de cette femme insouciante aurait été dangereux.

— Mais pourquoi ?! Moi aussi, je veux me défouler !

— Dans ce cas, laissons Cattleya entrer la première. Cela devrait suffire.

— Pourquoi tu décides ça toute seule ? Le premier, ce sera moi.

— Contente-toi de me suivre. Celle qui sauvera notre pauvre président retenu comme une princesse, ce sera moi ! Attendez-moi, président ! Où êtes-vous ?

— Une princesse ? Avec le gabarit qu’il a ? C’est quoi, cette princesse ?

— Si tu étais aussi grand que lui, tu n’aurais pas besoin de ces bottes à talons.

— C’est pas pour ça que je les porte ! C’est parce qu’elles ont de l’allure ! Toi, tu ne perds rien pour attendre. Je vais te faire pleurer ! Je passe chez toi ce soir, prépare-toi !

— T-tu… Espèce d’idiot ! Pourquoi tu dis ça devant Violet ?!

Violet avait écouté leur échange sans intervenir. Elle saisit lentement le manche qui dépassait de l’étoffe élimée, sur le porte-bagages.

— Dans ce cas, je vais en profiter pour y aller.

Profiter de quoi, exactement ? Ils n’eurent pas le temps de se poser la question. Elle avait déjà bondi. Elle toucha le sol au moment où Benedict immobilisait sa moto devant le siège dans un dérapage spectaculaire.

— J’y vais, Major.

Devant elle se dressait la compagnie Salvatore, dans un bâtiment presque identique à celui de CH. Bien que ce fût un jour ouvrable, un écriteau « Fermé » pendait à la porte. Cinq facteurs en redingote noire fumaient devant l’entrée.

Une jeune femme d’une beauté saisissante, un homme à moto et une autre beauté derrière lui venaient d’apparaître sous leurs yeux. De surprise, ils en laissèrent tomber la cendre de leurs cigarettes.

— Q-qui êtes-vous ?!

Tandis qu’ils restaient interdits devant son visage sans fard et ses cheveux couleur de lune, Violet arracha l’étoffe qui enveloppait son arme. Une hache de guerre aux dimensions invraisemblables pour une rue de ville se dévoila.

— Enchantée. Violet Evergarden, du service des poupées de souvenirs automatiques de la compagnie postale CH.

La hache que maniait cette femme à la beauté aussi inquiétante que celle d’une sorcière portait un nom : Witchcraft. Sa lame était argentée. La pluie rouge dont l’avaient couverte ses innombrables victimes témoignait de sa sinistre nature.

— Veuillez nous excuser de vous interrompre pendant votre travail, mais pourriez-vous nous laisser monter ? Notre président et notre secrétaire ont été emmenés dans votre compagnie, et nous ignorons où ils se trouvent.

Sous le soleil de l’après-midi, l’association de cette femme et de cette arme semblait incongrue.

— Si vous refusez d’accéder à notre demande, nous emploierons la force, conformément aux principes de notre entreprise.

Pourtant, lorsqu’elle se mit en mouvement, plus rien ne sembla déplacé. Bien au contraire.

Violet leva sans effort l’immense hache et en dirigea le tranchant vers les hommes. Pour toute réponse, ils sortirent des pistolets de leurs manteaux et de leurs pantalons, puis la mirent en joue

— C’est CH ! Ne les laissez pas passer !

— Violet !

Le cri de Cattleya résonna dans la rue.

Mais la poupée s’était déjà mise en mouvement. À peine leurs armes levées, elle prenait l’initiative.

— Négociations rompues.

Un seul coup de hache balaya les facteurs. Violet n’avait pas utilisé le tranchant : elle les avait frappés aux points vulnérables avec le plat de son arme. Trois hommes furent projetés contre le mur du bâtiment, s’y cognèrent la tête et s’effondrèrent.

Les deux autres, qui avaient esquivé le mouvement fulgurant de la hache, tirèrent dans la panique. Sans changer d’expression, Violet fit pivoter Witchcraft et dévia les balles avec sa lame. Elle changea sa prise, braqua l’extrémité du manche vers eux et déclencha un mécanisme dans un cliquetis.

— Veuillez pardonner mon impolitesse.

L’ornement en forme de bouton de fleur jaillit au bout d’une longue chaîne et arracha les pistolets de leurs mains. Ils n’eurent pas le temps de se remettre du choc. Violet ancra la hache dans le mur, se servit de la chaîne pour se propulser et pivota dans les airs. Son pied frappa le visage du premier homme. Elle y prit appui pour rebondir et asséner un coup de pied circulaire au second.

Pas un instant d’hésitation. Pas la moindre clémence.

— Mais je devais entrer la première !

— Non, moi !

Indignée, Cattleya détacha du porte-bagages le sac contenant son arme. Après avoir longtemps hésité entre les tonfas, le fouet et le reste de l’arsenal, elle avait choisi des poings américains.

Benedict, lui, tenait déjà deux pistolets. Il en ôta les sûretés d’un geste exercé.

— V ! N’en fais pas trop ! Si tu es en colère, laisse-moi m’énerver à ta place !

Aux fenêtres des étages supérieurs, des facteurs apparurent, fusils prêts à tirer. Ils semblaient s’être attendus à une attaque. Tout en parlant, Benedict leur transperça les bras, faisant pleuvoir des éclaboussures de sang.

— Si c’est là ce qu’on appelle la colère, je souhaite m’en débarrasser au plus vite. Cattleya.

Violet désigna le lance-roquettes désormais vide. Cattleya, qui avait enfilé ses poings américains, s’en empara d’une main. Elle prit de l’élan et le lança en le faisant tournoyer.

— Un, deux… et voilà !

Son exclamation enjouée accompagna le fracas du tube contre les hommes postés à l’étage. Les vitres éclatèrent. La violence du choc avait quelque chose d’un tir d’artillerie.

— Touché !

Cattleya sautillait sur place, enchantée.

Une personne ordinaire n’aurait jamais pu accomplir un tel exploit, encore moins une jeune femme de son apparence. Ses bras possédaient une force prodigieuse.

— Toujours aussi idiote… et toujours aussi bêtement forte.

— La ferme, monsieur les talons compensés.

— Tu me cherches ?

— Tu veux me trouver ?

Le cliquetis de la chaîne de Witchcraft interrompit leur querelle. Un homme jaillit d’une fenêtre en hurlant et s’abattit dans le massif de fleurs devant l’entrée.

— Benedict, Cattleya. Le président et Lux se trouvent bien dans ce bâtiment. Le président Hodgins m’a dit qu’il s’était inspiré du siège de Salvatore pour faire construire le nôtre. Son homologue doit donc occuper le dernier étage, le deuxième. Je compte sur vous pour suivre le plan.

Tous deux acquiescèrent.

— On leur règle leur compte et on va fêter ça.

— On dérange assez les voisins comme ça.

La rue était devenue silencieuse.

Le siège de Salvatore se trouvait dans une artère commerçante tout à fait ordinaire de Leiden. Pourtant, en quelques minutes, les passants avaient disparu. Les commerçants avaient fermé leurs fenêtres et abaissé les rideaux de fer de leurs devantures.

Ils avaient compris sans tarder qu’ils se trouvaient pris au milieu d’un affrontement. Ce réflexe appartenait aux habitants d’un pays qui repoussait les envahisseurs depuis sa fondation. Ils attendaient maintenant, en silence, que tout soit terminé.

— Bien. Entrons.

La voix claire de Violet ne laissait rien paraître, mais celle qui donnait cet ordre n’avait plus tout à fait son allure habituelle.

 

── ◇ ──

Depuis le bureau du président de Salvatore, le balcon encadrait quelques secondes plus tôt un véritable tableau : les cirrocumulus du ciel d’automne au-dessus des toits de Leiden.

Ce tableau avait volé en éclats.

Le canon fumait, gravement endommagé par l’explosion.

Les balustrades finement sculptées s’étaient effondrées, et quiconque aurait posé le pied sur le balcon aurait risqué de passer au travers. Si la pièce d’artillerie avait encore été chargée, les dégâts auraient sans doute été bien plus considérables.

Devant ce désastre, Salvatore demeurait bouche bée, plus pâle encore qu’à l’ordinaire. Hodgins, lui, tremblait en se mordant l’intérieur des joues pour ne pas éclater de rire.

— Qu’est-ce qu’ils ont fait…?

— Ah… Ahahahah ! Non, je n’y arrive plus ! C’est trop beau !

La tête de Salvatore eut raison de ses derniers efforts. Il partit d’un rire incontrôlable.

— Pourquoi cet air étonné ? C’est exactement ce que tu nous as fait ! Mais tu ne pensais pas qu’on te rendrait la pareille de cette façon, hein ? Ahahahah !

Même Lux, jusque-là blême et tremblante, retrouva une lueur d’espoir. Un petit rire lui échappa.

— Ce sont tes employés qui font ça ?

— Qui veux-tu que ce soit ? Chez nous, la philosophie d’entreprise, c’est « œil pour œil ».

Hodgins semblait si heureux qu’il aurait pu se mettre à chanter.

Plusieurs hommes de Salvatore descendirent. Des coups de feu et des hurlements leur répondirent presque aussitôt. Reconnaître les cris de ses propres hommes ne fit qu’accroître l’agitation de leur chef.

— Ils agissent comme ça alors que tu pourrais être blessé… Quel genre de formation leur as-tu donnée ?

— Je les laisse surtout se débrouiller. Quand j’ai monté la compagnie, j’ai recueilli pas mal de gens qui n’avaient nulle part où aller. Je les ai convaincus de me rejoindre… Je ne sais pas si ça tient à mes goûts, mais j’ai fini par rassembler une sacrée bande de costauds. Ceux qui sont là doivent être deux poupées en congé et… probablement un facteur qui devait rentrer en ville aujourd’hui. Même chez nous, ils font partie de l’élite. Salvatore, venant de toi, je pensais que tu t’étais mieux renseigné.

— Tes employés sont d’anciens soldats et mercenaires. Mes facteurs aussi…

— Pas n’importe lesquels. Benedict était connu sur un autre continent sous le surnom de « Monstre assoiffé de combats ». Cattleya pratiquait la boxe. À la force des bras, personne ne lui résiste. Et cette ravissante jeune fille dont le nom est connu de toutes les poupées de souvenirs automatiques… mon adorable petite Violet… était la plus puissante combattante de Leidenschaftlich. Enfin, tout ça appartient au passé.

Il sourit à Lux.

— Quant à ma secrétaire, c’est une ancienne demi-déesse.

— La plus puissante combattante de Leidenschaftlich…?

— Tes protecteurs ne t’ont rien dit ? Remarque, son existence était plus ou moins tenue secrète. Ce n’est pas étonnant qu’un civil ne soit pas au courant. L’armée avait même créé une unité pour elle. Elle la faisait combattre, mais sans lui accorder ni grade ni reconnaissance. Elle n’avait pas encore de nom de famille. On l’appelait simplement Violet. C’est un ami à moi qui l’a trouvée et élevée… Elle a joué un rôle décisif dans la Grande Guerre, dans l’ombre.

Salvatore se rappela les photographies des employés de Hodgins qu’on lui avait apportées. L’une d’elles l’avait particulièrement marqué : celle d’une jeune femme aux traits doux et délicats, d’une beauté rare. Il était difficile d’y reconnaître la redoutable combattante dont on lui parlait.

— Comment as-tu fait pour qu’une femme pareille t’appartienne ?!

— Elle ne m’appartient pas.

Le sourire de Hodgins se fit provocateur.

— Et elle n’appartient plus à l’armée non plus. Depuis le début, elle… Non, oublie ça. Cette histoire ne mérite pas d’être racontée à quelqu’un comme toi.

Les bruits du combat se rapprochaient du dernier étage. Des éclats de voix s’y mêlaient désormais. Une jeune femme semblait en train de se disputer avec quelqu’un. Les détonations ne suffisaient même pas à interrompre leur conversation.

Le sourire de Hodgins s’élargit à mesure que le visage de Salvatore s’assombrissait.

— Entrez poliment, les enfants.

Les hommes en noir braquèrent leurs armes. Tous les regards se fixèrent sur la porte, dans une tension devenue insoutenable.

C’est alors qu’une voix retentit derrière eux.

— Lux, couvre tes yeux.

Cette voix était trop belle pour ce lieu devenu un champ de bataille.

Une silhouette sombre venait de bondir depuis le balcon. Au premier regard, on aurait cru une bête. Une bête magnifique et terrifiante, qui se déplaçait avec grâce et écrasait ses ennemis.

Les chasseurs qui l’avaient repérée firent pleuvoir leurs balles sur elle. Rien n’entrava sa course. Même lorsqu’elle tournoyait dans les airs, elle gardait une vue parfaite du combat et abattait ses adversaires avec une précision effroyable.

— A-aaaaah !

L’extrémité projetée de Witchcraft transperça l’épaule de l’homme qui tenait Lux en joue. La bête fit tournoyer sa hache et se plaça devant les deux otages.

Salvatore recula. La pièce venait de se diviser en deux camps.

— Major Hodgins, veuillez nous excuser pour l’attente.

— Je te répète pourtant de m’appeler « président », petite Violet.

La bête — la jeune femme — posa un regard glacial sur celui qu’elle avait désigné comme son ennemi.

— Toi… Qu’est-ce que tu es ?

Salvatore fixait la nouvelle venue et sa hache couverte de sang.

Sa peau était lisse et blanche comme celle d’une poupée de porcelaine. Ses yeux bleus évoquaient des billes de verre. Ses cheveux d’or semblaient presque exhaler un doux parfum. Pourtant, sa beauté extraordinaire n’était pas la seule raison de la stupeur qu’elle provoquait.

Une légende vivante se tenait devant lui. Une légende dont il ignorait tout.

— Violet.

La douceur qu’il avait perçue sur la photographie s’était effacée derrière une ombre. Il émanait d’elle une violence proche de la folie.

L’attente s’étira tandis que chacun guettait le premier mouvement de l’autre.

Puis elle vola en éclats.

— PRÉSIDENT ! LUX !

— L’ANCIEN !

La lourde porte fut enfoncée comme une feuille de papier. Cattleya entra en marchant dessus, traînant par le col un homme qu’elle avait assommé de ses poings américains argentés.

— Ah ! Vous voilà tous les deux !

Elle lança sa victime à moitié morte du côté de Salvatore. Ses bras, capables de projeter ainsi un être humain, constituaient à eux seuls des armes redoutables.

Un canon de pistolet apparut derrière elle. Quelques détonations suivirent, puis Benedict entra à son tour. Ses tirs achevèrent de neutraliser les hommes que Cattleya avait laissés debout : à l’exception de Salvatore, tous les hommes en noir reçurent une balle dans les jambes.

Il claqua la langue en découvrant la pièce.

— Quoi ? V s’est déjà occupée de presque tout le monde ?

Avec un soupir, il jeta son arme vide et en sortit une autre.

— L’Ancien ! On t’a laissé le vieux qui a l’air important !

— Lux ! Violet te protège, hein ? Président, vous êtes attaché !

Cattleya courut vers Hodgins. Sans prendre la peine de chercher un couteau, elle rompit ses liens à l’aide de ses poings américains, puis le serra contre elle.

Il lui tapota le dos et lui rendit doucement son étreinte.

— Désolé, Cattleya. Mon adorable jeune fille n’a rien ?

— Rien du tout !

— C’est bien, ma grande.

Il lui déposa un baiser sonore sur le front. Cattleya rougit et lui tourna le dos, piétinant sur place pour contenir sa joie.

Benedict l’écarta et se planta entre eux. Il se mit à palper et à tapoter Hodgins sans ménagement, du visage jusqu’au torse, moins par colère que pour s’assurer qu’il était entier.

— Aïe, aïe ! C’est une nouvelle façon de me montrer ton amour ?

— Toujours vivante, la princesse captive ?

— Tu t’inquiétais pour moi, mon chou ?

Hodgins accueillait son sarcasme avec ses plaisanteries habituelles et une joie évidente.

Benedict se mordit brièvement la lèvre, puis baissa les yeux. Avant qu’il ne détourne la tête, Hodgins crut y apercevoir de l’humidité.

Tiens… Il s’est vraiment inquiété ?

— Hé, mon chou. Benedict.

Il lui ébouriffa les cheveux. Benedict se débattit enfin avec vigueur. Ses yeux ne portaient plus aucune trace de larmes.

— Qui tu appelles « mon chou », l’Ancien ?!

— Tu t’es tant inquiété que ça ?

Il s’attendait à un démenti.

— Oui. Alors, ne recommence pas.

Benedict planta ses yeux bleu ciel dans les siens.

— Je me suis fait un sang d’encre. Ne me refais jamais ça, compris ?

La franchise de cette réponse laissa Hodgins interdit. Puis il se mit à rougir. Il avait toujours su qu’ils viendraient le sauver. En revanche, il découvrait à quel point ils tenaient à lui.

— Ah… Vraiment ? D-désolé.

— Bon sang… Avec le gabarit que tu as, trouve le moyen de ne pas te faire enlever ! Et la princesse captive numéro deux ?

— Ça peut aller. Mais la petite Lux a besoin de soins…

Violet défit les liens de Lux. Les tremblements qui l’agitaient s’apaisaient enfin, tout comme les battements affolés de son cœur.

— Merci, Violet.

Malgré sa joue douloureuse, elle sourit à son amie.

— J’ai cru voir un prince charmant.

Violet fronça les sourcils, embarrassée, puis lui prit les mains pour l’aider à se lever.

— Je suis désolée de ne pas avoir pu te protéger. Mais je ne te laisserai plus subir de telles frayeurs.

Comme un chevalier, elle la fit passer derrière elle.

Salvatore tenait toujours son arme, mais restait incapable de tirer sur ces trois personnes qui venaient de prendre le contrôle de sa compagnie. Dans le couloir, ses hommes gisaient en geignant.

— Ils devaient être… cinquante.

Sa voix tremblait.

— Tes sbires ? répondit Benedict. La quantité ne sert à rien quand la qualité ne suit pas. Cela dit, il y en avait vraiment autant ? Je comptais, pourtant… Hé, l’idiote, t’en as mis combien au tapis ?

— C’est toi, l’idiot ! Euh… dix. Je crois que j’en ai cogné une dizaine.

— Moi, vingt. Le reste, c’est V ?

— Je suis montée par la façade. En dehors de ceux de l’entrée et de ceux-ci…

— Il y en a qui se sont sauvés ? Ça ne fait pas le compte.

Ils en discutaient avec désinvolture, alors qu’il s’agissait du nombre d’hommes qu’ils avaient mis hors de combat.

Eux-mêmes n’avaient pas une blessure, pas même une déchirure à leurs vêtements.

L’écart entre leurs capacités de combat était écrasant.

Et, par extension, celui entre les deux entreprises.

Salvatore se mordit la lèvre, puis aboya vers Hodgins :

— Ils sont arrivés trop tard ! Tu as déjà perdu ! Tu as signé le contrat ! Le notaire est parti le faire enregistrer auprès de l’administration. À l’heure qu’il est, il doit déjà être validé ! Partez si vous voulez. Mais je te ferai payer tous les dégâts et toutes les blessures infligées à mes hommes !

Il avait dû renoncer à briser Hodgins par la violence et la peur. Mais l’essentiel était acquis : leur accord inégal avait force légale. Tant que ce contrat existait, son avantage demeurait intact.

— Salvatore… De quoi tu parles ?

Hodgins paraissait sincèrement perplexe.

— Je viens de te le dire ! Ton entreprise ne peut plus emprunter nos itinéraires…

— Et alors ?

— La force ne peut rien contre un document officiel dûment enregistré !

— Je te repose la question : et alors ? On a signé. Les documents ont apparemment été déposés avant l’arrivée des renforts. Qu’est-ce que ça change ?

Claudia Hodgins, président de la compagnie postale CH et ancien major de l’armée de Leidenschaftlich, était un homme enjoué, léger, d’un naturel insouciant.

Pourtant, plus aucun sourire ne flottait sur ses lèvres. Ses yeux brillaient d’une lueur tranchante.

— Il suffit que ton entreprise cesse d’exister, non ?

Il retroussa ses manches et retira sa montre, manifestement coûteuse. Il en serra le bracelet entre ses doigts, le boîtier contre ses articulations.

Quiconque avait l’habitude de se battre savait qu’une montre pouvait être fort utile lorsqu’on n’avait pas d’arme.

— Salvatore, si tu n’avais pas frappé Lux, je ne serais pas aussi en colère.

Lorsqu’il leva le bras, Salvatore tira. La balle ne l’effleura même pas. Par une ironie du sort, elle alla se loger entre les yeux de son propre portrait.

— A-arr…

Ce fut tout ce qu’il eut le temps de dire.

Le poing d’un homme d’un mètre quatre-vingt-quatorze pour quatre-vingt-cinq kilos fendit l’air et s’abattit sur son visage. Son nez se brisa. Le sang jaillit, et plusieurs dents tombèrent sur le tapis luxueux. Salvatore fut secoué de quelques convulsions, puis cessa de bouger.

— Tu l’as tué ?

Hodgins se pencha, écouta son cœur et secoua la tête.

— Il est vivant. Laissons-le là.

Quand il se retourna, il était redevenu lui-même.

— Vous avez été magnifiques ! Je suis tellement heureux ! Mes employés sont les meilleurs ! Et moi aussi, puisque c’est moi qui vous ai choisis !

Il accompagna ses louanges de grands gestes avant de serrer contre lui ceux qui étaient venus le sauver. Puis il rejoignit Lux et lui embrassa la joue qui n’avait pas été frappée.

— Je t’en ai fait voir de toutes les couleurs, petite Lux. Je suis vraiment désolé.

— Mais non. Je suis votre secrétaire, après tout.

Elle ne parut pas particulièrement embarrassée par ce baiser. Ce geste ne devait pas être inhabituel.

Lorsque la tension se relâcha enfin, de grosses larmes se mirent à couler sur ses joues. Hodgins s’empressa de s’excuser à nouveau.

— Ce n’est pas ça… Je m’en veux… J’aurais aimé être comme les autres. Avoir la force de vous protéger. Si je n’avais pas été prise en otage, tout ça ne serait pas…

Cattleya lui caressa doucement le dos tandis qu’elle sanglotait.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es très bien comme tu es, Lux. Une fille normale, fragile… Enfin, je ne dis pas que je ne suis pas normale. Je suis forte et jolie, mais je suis une fille parfaitement normale…

— Cattleya, c’est contradictoire…

Violet tendit un mouchoir de soie à Lux. À peu près de la même taille, les trois jeunes femmes blotties les unes contre les autres avaient quelque chose de trois sœurs, malgré leurs visages et leurs silhouettes si différents.

— C’est joli, des filles qui se serrent les coudes. Tu ne trouves pas, Benedict ?

— L’Ancien, occupe-toi plutôt de ce bazar.

— On se fait un câlin, nous aussi ?

— Arrête de plaisanter et donne des instructions !

Un vigoureux coup de pied dans le derrière mit fin aux plaisanteries de Hodgins.

— Bon… Quartier libre ! Voilà ce que j’aimerais vous dire, mais j’ai encore un petit service à vous demander. Ceux qui n’ont rien de prévu peuvent-ils m’aider à démolir la compagnie Salvatore ?

— Hé, l’Ancien.

— Oui, monsieur Benedict ?

— Tu pouvais pas le savoir, mais on a déjà confié leurs agences à l’étranger aux autres employés capables de se battre. Ceux du siège les ont contactés. Vu les types qu’on a, ils vont s’en charger sans problème.

— Formidable ! Mais nous n’avons pas de « personnel combattant » ! Ce n’est pas pour ça que je vous ai embauchés ! Enfin… Puisqu’il fallait des gens capables de se rendre sur les champs de bataille, je ne peux pas dire que je n’y avais pas pensé, mais…

— C’était notre intention dès le départ, président Hodgins. Pour éviter que cela se reproduise, nous avons estimé qu’il valait mieux les anéantir complètement.

— Effrayant. Vraiment effrayant. Même ton expression fait peur, petite Violet ! Souris donc, tu gâches ton joli visage !

— Président ! Quand on aura fini, vous m’achèterez un nouveau ras-du-cou ? Regardez, les perles se sont arrachées… C’était mon préféré.

— Bien sûr, Cattleya. Des colliers, des vêtements, tout ce que tu voudras ! Tonton s’en charge !

— Euh… Président ? Et moi, que dois-je faire ?

Lux, seule membre du groupe incapable de combattre, serrait nerveusement sa jupe.

— Retourne au siège, petite Lux. Tu pourras t’y faire soigner. Les employés ont prévenu les autres, il doit déjà y avoir du monde. Tu y seras plus en sécurité qu’avec nous. Benedict, raccompagne-la, puis rejoins-nous.

— Compris. Laissez-m’en quelques-uns.

— On ne se partage pas un gâteau… Petite Violet, Cattleya, vous venez avec moi. On s’occupe des succursales. Une règle, cependant : on ne frappe pas les filles. Les salauds, en revanche, vous pouvez.

— Compris.

— D’accord !

Leur réunion se poursuivit sans qu’aucun d’eux prête attention aux vaincus étendus autour d’eux. Lorsqu’ils quittèrent enfin le bâtiment, ils prirent soin de remettre à terre les facteurs de Salvatore qui avaient trouvé la force de se relever.

Hodgins alluma une cigarette et se mit en marche. Les autres le suivirent.

Ce jour-là, des coups de feu retentirent dans plusieurs quartiers de Leiden, capitale de Leidenschaftlich. Personne n’intervint pour y mettre un terme.

Malgré les signalements, la police militaire ne bougea pas.

 

── ◇ ──

La nuit était déjà bien avancée.

À l’angle d’une rue commerçante, un bar brillait de tous ses feux. Une feuille collée sur l’ardoise du menu annonçait maladroitement : « Réservé pour la soirée. » Une danseuse séduisante ornait l’enseigne. On devait pouvoir y dîner tout en profitant d’un spectacle.

Des rires et une musique entraînante s’échappaient de la salle. Une entreprise semblait y donner un banquet. Hommes et femmes s’y trouvaient en nombre à peu près égal, de tous âges, avec des couleurs de peau, de cheveux et d’yeux très diverses.

Même dans cette assemblée, quelques personnes se distinguaient.

Sur une table, un jeune homme exécutait des pas remarquables avec des bottes à talons qu’on aurait pu prendre pour des chaussures de femme. Les danseuses l’accompagnaient, se laissant porter par la musique.

À une autre table, une belle jeune femme souriait en affrontant au bras de fer un homme au visage farouche et à la musculature impressionnante. Elle rabattit son bras en quelques secondes. On aurait pu croire qu’il l’avait laissée gagner, mais la manière dont il se massait le bras en grimaçant paraissait bien trop sincère.

Un peu plus loin, une jeune fille aux cheveux argentés, la joue couverte d’un large pansement, jouait aux cartes avec une blonde aux vêtements singulièrement malmenés. Il devait s’agir de poker. La première semblait peiner à lire le visage de son adversaire. Alors que les autres vidaient les bouteilles, toutes deux s’étaient contentées de thé et se concentraient sérieusement sur leur partie.

— J’ai gagné ! De quoi m’acheter une belle paire de chaussures ! Oh, Lux, tu as une bonne main, non ?

— Les femmes qui savent danser, c’est quand même quelque chose… V, t’es vraiment mauvaise à ce jeu.

Benedict, qui avait assez dansé, et Cattleya, lassée du bras de fer, vinrent troubler la tranquillité de leur table.

Lux posa les cartes qu’elle cachait jusqu’alors devant sa bouche.

— On arrête, Violet ?

— Oui. Nos jeux ont été révélés par une tierce personne.

Aucune n’avait le cœur à se fâcher. Lux était même si heureuse de retrouver ces petits riens avec ses amis qu’elle se mit à rire.

Sa joue la rappela aussitôt à l’ordre.

— Aïe, aïe, aïe…

Elle se courba sous la douleur.

— Tu vas bien ? Tu ne devrais pas te reposer ?

— Si… Mais je préfère rester avec tout le monde, ce soir. Je me sens plus en sécurité. Et puis le président est encore là, je ne peux pas rentrer.

Cattleya tourna brusquement la tête vers elle.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je reste avec lui ce soir. Comme son appartement était au dernier étage du siège, il n’a plus d’endroit où dormir. Et après mon enlèvement, il s’est inquiété pour moi… Il m’a réservé une chambre dans un hôtel de la ville. Il va y loger quelque temps, lui aussi. Tant que tout ça ne sera pas réglé, je travaillerai là-bas. On doit y aller ensemble, alors je l’attends.

— C’est rassurant, répondit Violet.

Cattleya, en revanche, devint écarlate. Son visage trahissait sans peine les idées qui lui traversaient l’esprit. Elle saisit Lux par le bras et la secoua.

— Tu te rends compte de ce que tu dis ?!

— Euh… On a des chambres séparées, tu sais ?

— Cattleya, Lux est blessée.

— Aucun risque, ajouta Benedict. Je sais pas ce qu’il en sera dans quelques années, mais même lui n’est pas sans gêne à ce point.

— Hé ! Ne te mêle pas d’une conversation entre filles !

— Très bien. Alors, ne te mêle plus jamais de mes conversations avec l’Ancien.

Une nouvelle dispute venait de commencer. Avec l’habitude, Violet et Lux savaient comment réagir : elles laissèrent les deux autres se quereller et reprirent leur discussion.

— Au fait… Violet, ça va, pour toi ? Tu t’es faite jolie, aujourd’hui. Tu devais voir cette personne… monsieur le Major ?

Au moment précis où Lux posait la question, le regard de Violet venait de se fixer sur l’entrée.

— Tout va bien.

Quelqu’un se dirigeait vers elle.

Il semblait être venu en hâte. Son souffle court et la sueur à son front témoignaient des efforts qu’il avait déployés pour arriver jusque-là. Hodgins l’intercepta un instant, mais il reprit aussitôt sa route vers elle.

Il l’avait repérée dès son entrée. Violet, elle aussi, s’était figée au moment où il avait paru. Une force semblait les attirer l’un vers l’autre.

Elle se leva tout naturellement et courut le rejoindre.

Ah, Violet…

Lux avait compris.

Je vois…

N’importe qui, à proximité, aurait pu s’en rendre compte.

Vous en êtes déjà là, tous les deux.

Dès qu’il était apparu, l’atmosphère autour de Violet avait complètement changé.

— Colonel.

L’homme qui se tenait devant elle était le colonel Gilbert Bougainvillea, de l’armée de Leidenschaftlich. Il devait être en congé : il ne portait qu’une chemise et une veste bien coupée.

Tous les regards curieux de la salle convergèrent vers lui.

— Violet.

Dans la compagnie, on racontait qu’il avait fait intervenir l’armée pour la protéger. Les employés avaient découvert son existence lors du détournement du train intercontinental, un peu plus d’un an auparavant. Bien entendu, cette histoire ne circulait qu’entre eux. Officiellement, Hodgins était considéré comme le principal artisan de l’opération.

Ceux qui s’étaient rassemblés pour sauver Violet avaient vu de leurs propres yeux cet homme arriver en courant, la jeune femme dans les bras. Ils avaient aussi vu la tête de Benedict, bouche bée, lorsqu’on la lui avait confiée.

— Colonel, je vous prie de m’excuser… Je n’ai pas pu tenir notre engagement.

Ses cheveux si soigneusement apprêtés étaient en désordre. La tenue choisie pour elle ne ressemblait plus qu’à un assemblage d’étoffes malmenées. Tout ce qu’elle avait préparé pour lui avait souffert de cette journée.

Pourtant, à la voir ainsi habillée, le cœur de Gilbert battit plus fort.

— Tu…

Il allait lui dire qu’elle était belle. Un regard particulièrement insistant, venu du côté, l’arrêta.

Benedict avait l’air profondément mécontent. Lorsque leurs yeux se croisèrent, il claqua la langue.

— Un problème…?

— Non. Il y a une loi qui m’interdit de regarder ce type rare qui vient tourner autour de V de temps en temps, depuis l’incident du train ?

— Tu m’as aidé en prenant soin de Violet, ce jour-là. Je t’en suis reconnaissant… Et je ne connais pas de loi de ce genre. Mais s’il s’agit de jouer les chiens de garde, j’ai de l’avance sur toi.

Une tension presque électrique passa entre eux.

Benedict continuait de se méfier de Gilbert. Cet homme, qui aurait pu devenir un rival auprès de la femme qu’il aimait s’ils avaient travaillé au même endroit, l’irritait décidément.

— Et ainsi s’ouvrit le grand combat des passions !

Hodgins lança son commentaire au moment où tous deux allaient reprendre la parole.

Silence.

Ils lui jetèrent simultanément le même regard consterné.

Il se glissa entre eux, passa un bras autour de chacun et éclata de rire.

— Ne vous battez pas pour moi ! Ah, je rêvais de dire ça au moins une fois !

— La ferme, l’Ancien !

— Éloigne-toi, Hodgins. Tu empestes l’alcool.

Leur entente ne paraissait pas prometteuse, mais au moins partageaient-ils la même attitude envers Hodgins.

— L’Ancien, si tu bois trop, tu vas le regretter demain. T’as plus vingt ans.

— Mon chou… Tu t’inquiètes pour moi, hein ?

— Arrête. Arrête ça. Je suis pas une femme.

Benedict s’écarta pour éviter le baiser que Hodgins tentait de lui donner. Gilbert et Violet purent enfin se regarder de nouveau.

Elle avait le visage de quelqu’un qui avait traversé une journée éprouvante.

— Tu es blessée ?

— Très légèrement. L’équivalent d’un genou éraflé.

— Tant mieux…

Son soulagement était profond. Puis il remarqua Cattleya et Lux, qui les observaient avec inquiétude.

— Et vous deux ? Vous n’avez rien ? Ah… Il vous faut un médecin.

— Non, non, ça va, répondit Lux.

Elle avait déjà reçu des soins, mais sa blessure risquait de lui faire encore mal le lendemain.

Gilbert sortit de la poche intérieure de sa veste un stylo-plume et un petit carnet, qu’il semblait garder sur lui. Il y inscrivit une adresse de Leiden, arracha la feuille et la lui tendit.

— C’est le cabinet de mon médecin. Allez le voir. En donnant mon nom, vous n’aurez rien à payer. Vous aurez probablement besoin d’antidouleurs pendant quelque temps. À l’hôtel aussi, si vous avez besoin de quoi que ce soit, donnez mon nom au responsable. Nous nous connaissons bien, il prendra soin de vous.

Lux prit le papier avec hésitation.

— Merci beaucoup… C’est très généreux. Est-ce que… la réservation à l’hôtel… Monsieur Bougainvillea, enfin, colonel Bougainvillea… C’est vous ?

Gilbert regarda Hodgins, toujours occupé à importuner Benedict, puis acquiesça.

— Cette chose me l’a demandé. Et, sans le dire trop fort, j’ai aussi fait le nécessaire pour les documents déposés auprès de l’administration au nom de votre compagnie. Quand j’utilise mon influence en dehors de mes attributions, je perds une faveur que je pourrais réserver à une urgence, mais…

Il fronça légèrement les sourcils, comme à un souvenir, puis eut un petit rire.

— Hodgins s’est occupé de Violet. Si vous avez besoin d’aide, je ferai tout mon possible pour vous aussi. En cas de difficulté, parlez-m’en. Vous pouvez passer par Violet.

— O-oui.

Lux et Cattleya rougirent en silence.

Gilbert inspirait une confiance différente de celle de Hodgins : celle d’un homme mûr sur lequel on pouvait compter. Une jeune femme aurait-elle pu rester insensible à cela ?

— Colonel, vous avez tellement de classe.

— Colonel, vous êtes merveilleux.

Apparemment non.

Sans s’en rendre compte, toutes deux avaient joint les mains devant leur poitrine dans une pose identique.

— Vous n’êtes pas mes subordonnées, répondit-il simplement. Vous n’avez pas besoin de m’appeler par mon grade.

Violet tira très légèrement le bas de sa veste.

— Colonel, souhaitez-vous vous asseoir ? Vous devez être fatigué.

— Non, désolé, je vais repartir. Toi aussi, Violet. Ces deux-là t’attendent chez les Bougainvillea et nous les inquiétons. Je les ai prévenus que je te ramènerais, alors viens. La voiture nous attend un peu plus loin, nous allons marcher jusque-là. Miss Lux, vous restez avec Hodgins ce soir, c’est bien ça ? Et vous, Miss Cattleya ? Nous pouvons vous raccompagner.

— V-vous connaissez mon nom ? Le mien ?!

— Bien sûr. Violet m’a parlé de vous. Alors ?

De joie, Cattleya donna plusieurs grandes tapes dans le dos de Violet.

— Ça ira ! Je reste avec tout le monde jusqu’au matin !

— C’est sans doute mieux de rester nombreux. Pardonnez-moi d’écourter cette conversation, mais je vous l’enlève. Merci… d’être toujours aussi proches de Violet. J’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir. Laissez-moi au moins vous inviter à dîner.

Avec naturel, il retira sa veste, la posa sur les épaules de Violet et l’accompagna vers la sortie.

— Hé ! Attends un peu ! V, c’est comme ma petite sœur !

— Bonne nuit à tous. À vous aussi, Benedict.

— Attends ! V ! Hé, l’Ancien !

Hodgins avait immobilisé les bras de Benedict derrière son dos. Il adressa un clin d’œil à Violet. Il était bel et bien ivre, mais il avait probablement voulu empêcher Benedict de retenir Gilbert.

Peut-être cherchait-il à se faire pardonner de leur avoir volé leur journée à cause de son enlèvement.

Gilbert et lui n’échangèrent que quelques mots.

— Je t’appellerai.

— À bientôt.

— Défaite écrasante pour Benedict…

— L’Ancien !

— Un rival… sans vraiment en être un. Compliqué, tout ça.

Restées à leur table, les deux jeunes femmes regardaient encore la porte.

— Pour être honnête, après l’incident, le président m’a beaucoup parlé du passé de Violet. Je me demandais si quelqu’un comme lui était vraiment ce qu’il lui fallait… Mais quand on le rencontre…

— Oui. C’est différent quand on le voit.

— Il tenait si fort à elle qu’il a commis beaucoup d’erreurs. Et il s’est donné tant de mal pour réparer ce qu’il pouvait… C’est comme ça qu’ils en sont arrivés là.

Lux avait murmuré ces mots d’un air songeur.

── ◇ ──

Le vent froid de cette nuit d’automne leur déroba peu à peu la chaleur du bar. Enveloppée dans la veste de Gilbert, Violet le regardait marcher en chemise avec une interrogation muette.

Il remarqua son regard et lui sourit.

— Tu n’as pas froid ?

Cette simple question suffit à accélérer son cœur. Elle n’y était pas encore habituée.

— Non. Et vous, Major ?

Ils ne s’étaient revus qu’un petit nombre de fois, assez peu pour les compter sur les doigts d’une main. La retenue née de leur longue séparation se traduisait encore, chez elle, par une agitation intérieure. De l’extérieur, presque rien n’en était visible. Son visage restait généralement impassible.

— Ça va. J’ai couru partout aujourd’hui, j’ai encore chaud.

— Je vous prie de m’excuser, Colonel.

— Tu n’as pas à le faire. C’est moi qui l’ai voulu, Violet. Et c’était aussi pour Hodgins.

— Je comprends, Colonel.

— Marchons un peu moins vite. Une fois dans la voiture, nous serons rentrés en un rien de temps.

— Est-ce un problème…?

Elle n’eut pas le temps d’aller au bout de ce qu’elle voulait dire. Il ajouta doucement :

— Je n’ai pas assez de temps avec toi.

— Je comprends, Major.

Ses yeux étaient plus éloquents que son visage. Leur bleu ne quittait plus l’émeraude de Gilbert.

— J’aimerais aussi parler un peu. Tout va bien avec ce jeune homme, Benedict ?

— Que voulez-vous dire ?

— Il semble beaucoup tenir à toi.

— Il s’intéresse à une autre femme. Ils semblent entretenir une relation. Ils cherchent à la cacher, mais tout leur entourage est au courant.

— Ah oui ?

— Oui. Il occupe plutôt… une place de frère aîné… auprès de moi. C’est ce qu’il m’a dit.

— Il t’a dit ça ? Lui ?

Il était vrai qu’ils avaient des couleurs de cheveux et d’yeux assez proches. Benedict possédait aussi une beauté androgyne. Mais son langage et ses manières étaient à mille lieues de ceux de Violet.

— Lui-même.

— C’est vrai qu’il t’a appelée sa petite sœur… Je suppose qu’il faut y voir une marque d’affection. Mais je ne crois pas que nous allons très bien nous entendre.

— Vous croyez ?

— Ça risque d’être difficile.

Violet, qui connaissait désormais l’histoire de son amitié avec Hodgins, n’en était pas si sûre. Eux non plus n’avaient rien de deux hommes faits pour s’entendre.

— Il semble bien décidé à s’interposer chaque fois que je serai avec toi.

Son expression était si contrariée qu’elle préféra garder son avis pour elle.

— Major.

— Oui ?

Aussitôt qu’elle l’appela, son visage s’adoucit.

— Si nous avions pu nous retrouver comme prévu, où comptiez-vous m’emmener ?

— J’avais organisé une promenade à cheval.

— À cheval.

— Tu sais monter les chevaux de l’armée. Et une longue promenade par une belle journée d’automne me semblait agréable… Cela ne t’aurait pas plu ?

— Colonel, tout me plaît lorsque je suis avec vous.

— Ta réponse me rend heureux. Mais j’aimerais tout de même apprendre à connaître tes goûts.

Il eut soudain un petit rire. Violet inclina la tête.

— Qu’y a-t-il ?

— Tu ne t’en rends sans doute pas compte, mais tu alternes entre « Major » et « Colonel ».

Depuis la guerre, il avait été promu lieutenant-colonel, puis colonel. Continuer à lui donner son ancien grade aurait pu passer pour un sérieux manquement.

Violet se redressa.

— Je… vous prie de m’excuser, Colonel.

— Non, je ne suis pas en colère. Tu m’appelles ainsi depuis que tu es petite. C’est même le premier mot que je t’ai entendue dire. Si tu n’arrives pas à t’habituer, « Major » ne me dérange pas.

— Colonel… Colonel. Je ne me tromperai plus.

Elle s’efforçait de le graver dans sa mémoire avec une obstination attendrissante. Cette candeur fit resurgir en lui l’image de celle qu’elle avait été.

Au commencement, leurs échanges avaient été maladroits. Comme deux enfants, ils s’étaient appris leurs noms.

— Ma… jor.

— Comprends-tu ce que je te dis, Violet ?

— Major.

Puis elle avait appris à parler, à obéir, et elle était devenue son arme.

— Si c’est l’ordre du Major…

— Ce n’est pas un ordre…

— Si… tel est votre désir…

Et il avait fini par aimer cette jeune fille que l’on traitait comme une arme.

— Les yeux du Major sont là.

— Je me demande… comment cela s’appelle.

Cet amour n’avait pas eu de réponse.

— Je serai votre bouclier et votre arme.

— Je vous protégerai.

— N’en doutez jamais. Je suis votre outil.

Cela ne l’avait pas empêché de l’aimer.

— Je t’aime !

— Je ne veux pas te laisser mourir ! Violet !

— Je t’aime, Violet.

La jeune fille avait pleuré, incapable de comprendre ce qu’il lui offrait.

— Qu’est-ce qu’aimer ?

Personne ne le lui avait appris.

— Qu’est-ce… qu’aimer ? Qu’est-ce qu’aimer ? Qu’est-ce que c’est ?

— Je ne comprends pas, Major…

Elle n’avait pas davantage compris pourquoi il lui disait cela.

— Qu’est-ce qu’aimer ?

Elle avait cherché le sens de ces mots. Elle l’avait cherché, lui aussi, disparu de sa vie. Et, après tant de détours, elle avait fini par les retrouver.

Jusqu’à cet instant.

— Violet.

Elle s’était arrêtée. Gilbert lui prit le bout des doigts. Son index artificiel émit un léger grincement.

— Et si tu essayais de m’appeler par mon prénom ?

Il guida son doigt vers lui.

Ces doigts avaient autrefois été souples et chauds. Ils ne l’étaient plus. Il en allait de même pour l’un des bras de Gilbert.

— Je suis Gilbert. Gilbert Bougainvillea.

Puis il dirigea le doigt vers elle.

— Et toi, tu es Violet. Violet Evergarden.

Il répéta le mouvement.

— Gilbert, Violet… Gilbert, Violet.

Tous deux portaient désormais du métal dans leur corps. Ils avaient grandi. Ils avaient changé.

Ils n’avaient jamais été père et fille, ni frère et sœur.

Et ils n’étaient plus un supérieur et sa subordonnée.

— Lord Gilbert.

À cette réponse prévisible, il eut un sourire un peu embarrassé.

— Le « Lord » n’est pas nécessaire.

Il avait cru parler avec douceur. Pourtant, Violet parut désemparée.

— Je vous prie de m’excuser… Est-ce que… vous avez fini par me détester ?

— Non. Je ne sais rien éprouver pour toi qui ne soit de l’affection… On dirait que…

Il songea qu’il n’était guère différent d’elle.

— Tu as parfois besoin d’être rassurée, mais je ne te détesterai jamais.

— Pourquoi ?

Comme il aurait aimé pouvoir lui montrer son cœur. Lui dire : voilà, c’est cela, l’amour. Tout aurait été plus simple s’il avait pu lui en donner une forme visible.

Mais c’était précisément parce qu’on ne le pouvait pas que les êtres humains cherchaient des mots pour l’offrir.

— Parce que je t’aime plus que tout.

Violet chercha ces mots dans l’océan de ceux qu’elle avait appris.

— Aimer… plus que tout…

Sur sa langue, l’expression avait quelque chose de vertigineux, de brûlant.

Aucune ne convenait mieux à Gilbert Bougainvillea.

— Vous m’aimez… plus que tout ?

— Je n’ai d’yeux que pour toi. Tu es la seule que j’aime ainsi.

— C’est cela… aimer plus que tout ?

— C’est te chérir pour toujours. Continuer à t’aimer, sans fin.

Elle ne répéta pas sa question.

Ses joues prirent la couleur des roses. Son cœur battait si fort qu’il lui faisait mal, et sa vue se brouilla. Elle ne parvenait plus à regarder Gilbert. Elle baissa la tête malgré elle, mais il se pencha pour retrouver ses yeux.

Leurs visages étaient assez proches pour qu’un baiser les réunisse.

Il faisait nuit. Ils étaient seuls. Quoi qu’ils fassent, personne ne les verrait. Peut-être pourraient-ils même en garder le secret à Dieu.

— D’abord, j’ai eu de l’affection pour toi. Puis je suis tombé amoureux. Et maintenant, je t’aime plus que tout. Tu comprends ?

— Cela ne diminue jamais ?

— L’affection ?

— L’amour.

— Je ne sais pas. Je ne veux pas que cela arrive. Et comme je me demanderai sans doute encore et encore si je t’aime, je crois que cet amour grandira plutôt qu’il ne diminuera. Tu m’en remplis le cœur.

— D’amour ?

— Oui. Si je sais que je t’aime, c’est parce que tu fais naître ce sentiment en moi.

Violet Evergarden, qui avait tant appris auprès de lui et des autres, put accueillir le sens de ces paroles.

— C’est moi qui vous fais éprouver cela, Major ?

Elle avait encore changé sa façon de l’appeler. Gilbert se dit que cela n’avait aucune importance.

— Oui. C’est toi.

En silence, il déposa un baiser, non sur ses lèvres ni sur sa joue, mais sur les doigts qu’il tenait.

Le silence se prolongea.

Ces doigts étaient artificiels. Elle n’y sentait rien. Ses bras avaient disparu et ne reviendraient jamais.

Un baiser à cet endroit ne pouvait lui transmettre aucune sensation.

Pourtant, il l’avait fait. Volontairement. Avec tendresse.

Et, sans qu’elle sache pourquoi, ce geste — les sentiments de Gilbert — lui brûla les yeux et y fit monter les larmes.

Violet tenta de les retenir. Elle ne les comprenait pas. Pourquoi maintenant ? Elles allaient inquiéter l’homme devant elle.

Mais elles s’accumulaient déjà, jusqu’à ce qu’une première goutte roule sur sa joue.

Comme elle l’avait craint, Gilbert se troubla aussitôt.

— Violet.

Il lui lâcha les doigts.

— Je suis désolé.

Il recula, levant les mains pour lui montrer qu’il n’irait pas plus loin.

— Je suis vraiment désolé.

Elle ne répondit pas. Elle le regardait sans même essuyer sa larme, comme absente. Elle ne semblait ni en colère ni triste. Il ne savait pas ce qu’elle pensait.

Elle avait les yeux de quelqu’un qui rêve.

Depuis leurs retrouvailles, après ces années de séparation, il l’avait trouvée plus expressive. Pourtant, dès qu’elle se taisait, il redevenait incapable de la déchiffrer. Son visage de poupée ne lui livrait rien.

Une seule chose lui paraissait certaine : il venait de commettre une erreur.

Qu’est-ce que je fais ?

Il lui avait promis d’attendre aussi longtemps qu’il le faudrait. Ce baiser avait peut-être trahi sa promesse. Il voulait être, pour elle, un homme irréprochable. Peut-être venait-il d’en perdre le droit.

Lorsqu’elle était près de lui, il la trouvait si chère que l’amour allumé dans sa poitrine finissait par déborder.

— Je te jure que je ne recommencerai pas…

Le colonel de l’armée de Leidenschaftlich perdait toute contenance devant celle qu’il aimait.

— Violet…

Quelle expression avait-il ? Qu’en pensait-elle ?

— Major, je…

Sa voix claire, légère comme un carillon, l’appela. Elle lui prit les doigts et avança d’un pas. La distance se réduisit.

Puis elle fit un autre pas.

Elle était assez proche pour qu’il puisse la prendre dans ses bras.

— Violet…

— Major… s’il vous plaît.

Elle plongea son regard dans le sien.

Cet œil vert émeraude était là, aussi beau qu’au premier jour. La même douceur y demeurait, avec un peu de solitude.

Et Violet s’y reflétait.

Elle existait dans son monde.

— Ne le jurez pas.

Gilbert battit de la paupière.

— S’il vous plaît, ne jurez pas… de ne plus recommencer.

Les larmes emplirent de nouveau ses yeux. Il tendit instinctivement la main et caressa ses cheveux d’or pour l’apaiser, attentif à chaque mot qu’elle cherchait à lui offrir.

— Major, vous me l’avez expliqué… Aimer, c’est vouloir… protéger quelqu’un plus que tout.

Il essuya ses larmes du bout des doigts.

Violet abandonna sa joue dans sa main et pleura davantage.

— C’est ce que je ressens… depuis toujours.

Elle cherchait à combler ce qui avait manqué à sa vie. Peut-être auraient-ils pu y parvenir dès leur rencontre. Leurs maladresses semblaient faites pour se répondre. Pourtant, ils s’étaient manqués tant de fois, sans jamais réussir à se rejoindre tout à fait.

À présent, une chaleur inconnue emplissait la poitrine de Violet.

— Depuis toujours… depuis si longtemps. Je ne le… savais simplement pas…

Ces battements dans ma poitrine, cette joie immense, la façon dont chacun de vos gestes me bouleverse…

— Je…

La raison pour laquelle j’ai pleuré en vous suppliant de me laisser à vos côtés, de ne plus m’abandonner…

— Major… je…

La raison pour laquelle je pleure aujourd’hui…

— Maintenant, j’ai l’impression…

L’affection et l’amour sont tombés comme de la neige, se sont accumulés sans que je puisse les faire fondre. Et j’ai voulu vous dire que j’espérais qu’il en soit de même pour vous.

— …de mieux comprendre…

Les êtres humains prononçaient ces mots comme on adresse une prière.

— …qu’avant.

« Je t’aime. »

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