THE KEPT MAN t6 - CHAPITRE 5

Un homme entretenu a bien des talents

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Traduction : Raitei
Correction : Faucon

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Après mon transfert au quartier général des Paladins, un bref interrogatoire inaugura un nouveau séjour en prison. Des marques de doigts s’étaient imprimées dans la porte rouillée de ma cellule. Cette porte épaisse, la mousse dans les fissures des pierres, le sol puant, les murs creusés à coups de cuillère… Tout cela finissait presque par m’inspirer de la nostalgie. Sous terre, pas un rayon de soleil. Seules les bougies au-delà des barreaux nous éclairaient. Les latrines se résumaient à un coin séparé par des planches ; des années de pisse et de merde y avaient accumulé une puanteur insoutenable. J’allais vomir.

Je m’enveloppai dans la couverture fine comme du papier et me laissai tomber sur le lit grinçant.

— Qu’on me réveille quand ce sera l’heure de manger.

Cette longue journée m’avait épuisé. Mes années de mercenaire m’avaient appris une précieuse leçon : dormir dès que l’occasion se présentait. Je me recroquevillai comme une crevette cuite et fermai les yeux.

Des pas me réveillèrent quelque temps plus tard. À en juger par mon horloge interne, nous étions encore au milieu de la nuit. Sans surprise, c’était Vincent.

— À quoi tu penses ? demanda-t-il d’une voix rauque, de l’autre côté des barreaux.

— Je me demandais s’il y aurait au moins des haricots dans la soupe du petit déjeuner.

La nourriture de prison était évidemment dégueulasse. Pour un gourmet de mon genre, c’était particulièrement pénible.

— Arwin a encore droit à une chambre particulière ?

— C’est prévu.

— Mets-moi dans une de ces chambres. Tu peux même nous installer ensemble pour gagner de la place.

— C’est réservé aux nobles.

— Donc, vous la traitez comme une noble ?

Depuis la chute de Mactarode, elle n’était pourtant officiellement plus qu’une exilée, une réfugiée, à ce que j’avais entendu.

— Elle reste l’héroïne de cette ville. Si nous la traitons sans égards, les habitants seront furieux.

— Pour ça, j’ai l’impression que c’est déjà trop tard.

En tendant l’oreille, je distinguais les cris lointains d’une foule.

On réclamait la libération d’Arwin en insultant les Paladins. La dernière fois, son arrestation n’avait pas provoqué une telle agitation : il s’agissait d’un simple interrogatoire, auquel peu de gens avaient assisté. Cette fois, grâce au raffut de Noelle et Ralph, toute la ville s’en mêlait. J’entendais même le claquement sec des pierres contre le bâtiment. Tant qu’ils ne lançaient pas de sorts, ça restait presque civilisé.

— Tu es sûr de vouloir aller jusqu’au bout ?

Nous traîner devant un tribunal ne garantissait pas notre condamnation. Si tout ce tapage se terminait par un acquittement, les compétences de Vincent seraient remises en cause. Au mieux, on le suspendrait ; au pire, on le renverrait. Il risquait même de finir à la rue avec toute sa famille.

— Je sais qu’à ce stade tu te sens obligé d’avancer. Mais un homme doit savoir reculer. Tu peux encore t’en tirer en reconnaissant ton erreur.

Connaissant la clémence d’Arwin, des excuses lui suffiraient pour lui accorder une chance de restaurer sa réputation. Une petite indemnisation arrangerait encore les choses. Mais devant un tribunal, il ne resterait qu’un gagnant et un perdant.

— Je t’ai dit que j’avais des preuves.

— Des preuves qu’Arwin se drogue ? Il paraît que les dépendants ont des taches noires quelque part sur le corps… Une seconde. Ne me dis pas que c’est toi qui comptes l’examiner. Pas question que ça se fasse sans moi pour surveiller.

Je lui avais donné du décomposeur par précaution : même en la déshabillant entièrement, ils ne trouveraient rien. En fait, j’aurais préféré qu’ils me déshabillent, moi. Ils avaient certainement fouillé la maison, mais les bonbons et leurs ingrédients étaient tous dans ma cachette secrète. Aucune preuve matérielle ne devait rester chez nous.

— Je t’ai déjà parlé des progrès considérables de l’institut médical de la capitale dans l’étude des substances illicites, dit Vincent en brandissant un petit papier. Voici l’un des résultats de leurs recherches : le papier révélateur. Une goutte de sang d’un consommateur de drogue le fait devenir bleu.

— Tu l’as déjà utilisé ?

— Dame Arwin a accepté de bonne grâce de se soumettre au test.

— Et le résultat ?

— Négatif.

Du poison devait encore circuler dans son sang. L’absence de réaction signifiait que le décomposeur ou l’antidote avait fonctionné.

Malgré ce résultat contraire à ses attentes, Vincent paraissait sûr de lui.

— Je sais que tu t’es rapproché de Nick Burnstein… de Nicholas, autrement dit. C’est un herboriste, si je ne m’abuse. Il pourrait fabriquer un antidote ou une préparation capable de masquer la réaction. En tout cas, je suis certain que tu lui demanderais d’en fabriquer une.

— Évite de prendre tes fantasmes pour des faits, ricanai-je. Un herboriste de province inventerait un antidote que tous les plus grands cerveaux de la capitale réunis sont incapables de produire ? Tu rêves. À ce compte-là, on boira bientôt tous des élixirs de vie éternelle.

— Mais, comme toi, il a un passé avec le Dieu Soleil, non ? Supposer qu’il connaît des secrets ignorés du commun des mortels n’a rien d’absurde.

— Combien de fois faudra-t-il te dire d’arrêter d’inventer ? Moins souvent que tu n’as demandé un baiser à ta femme ? Ou j’ai déjà dépassé ce nombre ? Tu n’as pas l’air très romantique.

— Ne parle pas de ma femme ! lança-t-il, les sourcils froncés.

Je soupirai.

— Et où trouverait-il l’argent nécessaire ?

— Ses achats ont nettement augmenté dernièrement. Au regard de ses revenus d’herboriste et d’aventurier, il se procure des plantes et des minerais largement au-dessus de ses moyens.

— Il avait des économies avant de s’installer ici.

 

— Il dépenserait sa fortune personnelle pour créer un antidote uniquement pour toi et dame Arwin ?

— Dans ce cas, c’est un saint. Va demander sa canonisation, même s’il est encore vivant.

— Cette récente affaire de trésor caché, reprit Vincent, changeant de sujet. L’examen des lieux de l’explosion, des restes calcinés et de divers documents révèle un montant inférieur à celui annoncé par les rumeurs. Tu es entré le premier dans cette pièce secrète. Et si tu avais dérobé une carte menant à une autre cachette ?

Il sortit une gemme bleue enveloppée dans un linge blanc.

— C’est un saphir de dragon. Il a été vendu au marché noir.

Cette pierre rare ne se trouvait que sur le continent austral. Fragile, difficile à tailler, elle prenait une couleur éclatante en plein soleil. Celle-ci avait la taille d’un poing d’enfant. Je n’étais pas expert en pierres précieuses, mais elle devait valoir plusieurs centaines de pièces d’or.

— Une gemme rare et précieuse, que bien peu de gens pourraient posséder. Heather, collectionneur bien connu, était de ceux-là. Je parle évidemment de l’ancien lieutenant de l’Alliance du Diable, propriétaire du trésor caché.

— …

— Apparemment, la vendeuse ressemblait à une aventurière. Quand je leur ai montré un portrait, ils ont formellement reconnu Natalie la Tempête, ton ancienne camarade.

Cette idiote. Cette parfaite idiote avait tracé une belle piste d’idiote pour qu’il la suive. La prochaine fois, je lui graverais « idiote » sur le front.

— Tu as utilisé une partie du trésor partagé avec tes amis pour financer un traitement spécial dissimulant les signes de la dépendance de dame Arwin à une drogue illégale. Inutile de continuer à le cacher. Nicholas nous l’a confirmé. Il ignorait l’origine de l’argent, mais tu l’as payé pour fabriquer un antidote.

Nicholas avait confirmé, hein ? Il avait donc déjà un témoignage, mais avait commencé par suggérer que nous aurions pu lui commander un antidote. Vincent apprenait chaque jour de nouvelles saloperies.

— Il a maintenu qu’il ignorait le rapport entre cette drogue et dame Arwin. Je soupçonne pourtant qu’il s’en doutait.

— …

— D’après lui, l’effet du médicament est bref et disparaît sans prises régulières. Je l’ai fait fouiller à son arrivée : elle n’en avait pas sur elle. Dans trois jours, le résultat du test devrait changer.

— C’est comme ça que tu comptes procéder ? raillai-je. Admettons que ce soit vrai. Tu crois que Vanessa serait heureuse de te voir tourmenter des gens qui souffrent déjà de leur dépendance ?

— Ne prononce pas le nom de ma sœur ! hurla-t-il, faisant trembler les barreaux. Et toi ? Un célèbre aventurier sept étoiles, tombé au plus bas, devenu l’animal de compagnie d’une femme dans cette ville sordide ! Tu vas prétendre que ta vie ne t’inspire aucune honte ?

— Elle m’en inspire un paquet, répondis-je en haussant les épaules. Depuis toujours. Mais tant que je suis vivant, je continue à vivre. C’est dans ma nature. Une fois mort, c’est terminé.

Je vivais avec tout : les péchés, la honte, les souillures, les vices. Si je ne pouvais plus les porter, je serais mort. C’était ma manière de vivre.

— Vous êtes vraiment frère et sœur. Vanessa faisait pareil. Par bonté d’âme, elle accablait encore une femme qui souffrait déjà de la drogue. Il devait y avoir une façon plus douce de s’y prendre.

— Sans intervention, sa dépendance n’aurait fait qu’augmenter, et sa guérison serait devenue encore plus difficile.

— Se droguer fait de quelqu’un une personne faible ?

— Ce n’est pas le cas ?

Si j’avais eu un miroir, j’aurais pu y voir mon air abattu. J’avais cru que nous pourrions peut-être nous comprendre. Apparemment, nos chemins resteraient parallèles. Vincent et moi venions de mondes trop différents.

— Bon, laisse-moi répondre, dis-je en levant un doigt. D’abord, d’une manière générale, Arwin n’a aucun lien avec la drogue. Vos tests ne donneront rien.

— Tant que l’antidote fera effet.

— Je me suis effectivement rapproché du Doc… de Nicholas, je veux dire. Et je lui ai demandé un antidote contre la Release. C’est moi qui ai financé ses recherches. Dez a trouvé un trésor sur un monstre qu’il avait tué et m’en a donné une partie. Voilà d’où vient l’argent. Quant à Natalie, je n’en sais rien. Demande-lui où elle a trouvé cette gemme.

S’il essayait, elle l’enverrait promener ou lui ouvrirait le ventre.

— Si dame Arwin n’a rien à voir là-dedans, pourquoi payer si cher pour un antidote ?

— Pour Vanessa.

Vincent écarquilla les yeux.

— Je savais à quel point elle détestait la drogue. Quand le Doc m’a parlé d’un antidote possible, j’y ai vu un moyen de réduire le nombre de ceux qui en souffrent. À part l’alcool, le jeu et les putes, j’ai peu de désirs. Qu’est-ce que je ferais de tout cet argent ? On finirait par me le prendre.

— Et tu crois que je vais avaler ces absurdités ?

— Je n’attends rien de toi. Libre à toi d’y croire ou pas.

Je bâillai et me retournai sur le lit.

— Maintenant, j’ai sommeil.

Vincent tenta de me parler. Je l’ignorai. Je finis par l’entendre s’éloigner d’un pas las.

 

Le procès se tint dans une salle près du manoir du seigneur.

Dans le royaume de Rayfiel, seuls les membres de la famille royale et les nobles pouvaient rendre la justice. La ville étant sous l’autorité directe de la couronne, ce droit appartenait au seigneur local. Toutefois, seuls les chevaliers et les nobles de rang supérieur bénéficiaient d’un procès. Pour les roturiers, la peine dépendait du bon vouloir de la noblesse. Arwin aurait normalement subi le même sort, mais elle avait exceptionnellement obtenu le droit d’être jugée. Je comparaissais comme son complice.

Un vieillard au crâne luisant siégeait sur une estrade devant nous.

C’était notre juge.

Le public avait été admis : des riches et des gens de haute naissance, évidemment. Ralph et Noelle n’avaient pas pu entrer. Les nobles réagissaient diversement. Certains refusaient de croire à la déchéance de la Princesse Chevalier Écarlate ; d’autres dissimulaient à peine leur jubilation. Autrefois bien au-dessus d’eux, elle avait connu une vie de luxe par sa seule naissance. La voir ramenée à leur niveau les enchantait. Noble ou esclave, certaines personnes célèbrent davantage les malheurs d’autrui que leur propre bonheur. Le bonheur peut s’évanouir à tout moment ; la misère des autres reste une distraction sûre.

Je comprenais parfaitement. D’ailleurs, si vous creviez tous misérablement pour me faire plaisir ? Je pourrais vider dix tonneaux de vin devant un pareil spectacle. La majorité semblait espérer la chute d’Arwin. Nous étions en territoire ennemi.

Le vieux était également dans le public. D’origine roturière, il comptait parmi les hommes les plus puissants de la ville et pouvait se procurer une place ou deux. Un garde l’accompagnait, mais April était absente. Je l’imaginais facilement faire un scandale dans les tribunes. À la mine renfrognée du vieux, elle l’avait déjà bien engueulé.

La porte du fond s’ouvrit. On fit entrer Arwin, vêtue de noir comme pour un deuil. Elle s’assit sans un mot à côté de moi.

— J’avais hâte de te revoir, dis-je.

Trois jours s’étaient écoulés.

— Moi aussi, répondit-elle avec un sourire.

— Tu as maigri ?

— La nourriture ne me plaisait pas. Trop grasse.

Les nobles avaient souvent un penchant pour les plats riches et gras, mais Arwin préférait les saveurs simples et légères.

— Une longue bataille nous attend. Tu tiendras le coup ?

Ce procès serait un duel dont dépendait son avenir. Si elle perdait, l’honneur de Mactarode et de son peuple serait irrémédiablement souillé. Nous n’avions pas le droit de perdre. Quelle que soit la vérité, il faudrait nous battre de toutes nos forces.

En face, ils étaient cinq : Vincent, le juge et ses assistants.

De notre côté, Arwin et moi. Je plaiderais pour nous deux. Aucun rang, titre ou diplôme n’était nécessaire pour assurer une défense.

— Ça me convient, mais tu es sûr de vouloir t’en charger ?

On nous avait proposé un avocat ; j’avais refusé.

— Seulement s’il parle mieux que moi.

— Mais tu ne connais pas les subtilités de la loi, si ?

— Bien sûr que si, répondis-je avec un sourire. Quand on fait des bêtises, on se fait gronder.

Arwin leva les yeux au ciel.

— Très bien. Au fond, ça me semble plus familier.

Une expression songeuse passa sur son visage.

— Je remets mon destin entre tes mains depuis notre rencontre. Aujourd’hui ne change rien.

Elle posa sa main sur la mienne. Sa chaleur semblait à la fois confirmer tout le temps vécu ensemble et m’entraîner vers le fond. Ses yeux vert jade plongèrent dans les miens.

— Ça ne me dérangerait pas de tomber en enfer, tant que j’y suis avec toi, dit-elle comme une évidence.

Je lui rendis son sourire.

— Moi non plus. Mais ce serait encore mieux avec une plus grosse allocation.

Son coude me frappa violemment les côtes.

— Assez de conversations privées ! lança le juge, nous foudroyant du regard, moi et, à mon grand déplaisir, Arwin. Le procès va commencer.

L’audience était ouverte.

Le juge lut lui-même les chefs d’accusation.

Arwin Mabel Primrose Mactarode, la Princesse Chevalier Écarlate, était venue conquérir le donjon du Millénaire du Soleil de Minuit afin de reconquérir sa patrie. Mais les combats l’avaient plongée dans une détresse psychologique qu’elle avait cherché à soulager par des drogues illégales. Sa dépendance s’aggravant, elle avait recueilli chez elle un vagabond, Matthew, pour mener une vie dissolue.

— Cet homme est en réalité un aventurier sept étoiles, membre du tout-puissant groupe des Lames Infinies : Mardukas le Dévoreur de Géants.

La salle s’agita. Un rire sec montait en moi. Voilà, mon secret était éventé. Impossible désormais de redevenir un simple homme entretenu dépravé. Je m’étais demandé quand ils joueraient cette carte. Dès le départ, finalement.

Ils cherchaient à provoquer le public. Mardukas était connu comme un guerrier invincible et un coureur de jupons, mais sa réputation était aussi sinistre. J’avais corrigé tous les déchets qui m’avaient regardé de haut, rois et nobles compris. Dans la noblesse, ma réputation touchait donc le fond. Et comme la salle était pleine de nobles, mon passé se retournait contre moi. J’étais foutu.

Avant même que je puisse m’en désoler, le juge passa à mes accusations.

Pour se procurer de la drogue, Matthew avait assassiné Sterling le peintre. Pour s’emparer de sa réserve, il avait ensuite tué la propriétaire de la maison où elle était cachée : Vanessa, experte à la Guilde des Aventuriers. Après le vol, il avait incendié la maison.

Pour étayer l’accusation, Vincent présenta une peinture particulièrement grotesque qui arracha des gémissements à l’assistance. Ces grands personnages n’appréciaient pas son style.

— Alors, ce serait ça, la vérité ?

Une belle liste. Trois chefs d’accusation pesaient sur nous : possession et consommation de drogue pour Arwin.

Possession de drogue et deux meurtres pour moi.

Ils étaient étroitement liés. Une condamnation sur un seul point risquait fort d’entraîner toutes les autres. Espérer en accepter un pour échapper aux suivants aurait été fatal.

Arwin conserva pourtant sa dignité.

— Je n’ai consommé aucune drogue illégale.

Un murmure parcourut les rangs. Elle comptait se battre.

Je plaidai également non coupable, mais la réaction fut faible. Mon identité de Mardukas le Dévoreur de Géants les occupait trop.

— Et ces bonbons, alors ? demanda le juge en fronçant les sourcils. Ils contenaient une drogue illicite.

— Je n’en sais rien, répondit Arwin sans hésiter. Quelqu’un a dû les faire tomber.

— Ce n’était pas vous ?

— Non. Les Oiseaux de Proie d’Oswald se trouvaient là juste avant l’arrivée des Paladins. Ce sont eux qui les ont perdus.

Je lui avais conseillé de dire la vérité sur ce point. Oswald avait effectivement jeté les bonbons : ce serait plus facile à défendre. Le juge regarda Vincent, qui acquiesça à contrecœur.

— Pourquoi avez-vous réagi à leur vue ? Vous ne pouvez le nier. Vincent, le commandant des Paladins, vous a vue.

Voilà donc son angle d’attaque. D’autres Paladins l’avaient vue aussi : impossible de nier pour transformer cela en parole contre parole. Il fallait reconnaître les faits et réserver nos mensonges pour autre chose.

— Je me suis trompée, reconnut Arwin. Je mange souvent les bonbons préparés par Matthew. Ils leur ressemblaient beaucoup, tout comme le sachet. J’ai cru un instant qu’il les avait perdus.

La ressemblance entre mes bonbons et ceux à la drogue pouvait jouer en notre faveur.

— Vous maintenez vous être trompée ? insista le juge.

— Je souhaite présenter mes excuses pour avoir induit tant de personnes en erreur, dit Arwin en s’inclinant avec déférence.

— Votre réaction n’était pas liée à la présence de drogue ?

— Non.

— Ni vous ni Matthew ne les aviez préparés ?

— Mélanger de la drogue à des bonbons pour la consommer, ça existe depuis longtemps. N’importe qui peut le faire, ajoutai-je.

Le juge m’ordonna de ne pas parler sans permission.

— Le sachet avait exactement la même taille et le même motif que celui transporté par Matthew.

— C’est un contenant courant. Vous devriez lui demander où il l’a acheté, répondit Arwin.

Je voulus intervenir, mais Vincent se leva avant moi.

— Une vieille femme en vend au marché du sixième niveau. Les jours d’affluence, elle en écoule des dizaines et ne se souvient donc pas de ses clients.

Ça ne m’étonnait pas. Tant mieux pour son commerce.

— À taille et forme identiques, on peut raisonnablement s’en servir pour à peu près la même chose.

Le juge me rappela encore à l’ordre. Pourquoi j’étais le seul à me faire engueuler ?

Pour l’instant, ça allait. Évidemment, si Oswald se présentait pour parler, tout pouvait changer. Mais il n’oserait pas. On ne l’enverrait pas à la barre : on l’enverrait à la potence.

Même s’il venait, l’écart de crédibilité entre la Princesse Chevalier Écarlate et un haut placé de la pègre était immense. Il avait récemment cherché à se faire connaître, mais seulement du petit peuple. Pour les riches et puissants présents, il restait un hors-la-loi méprisable.

Je priai pour que tout continue aussi bien. Quelle naïveté.

Vincent se leva.

— Nous avons recueilli la déclaration d’un membre des Oiseaux de Proie arrêté l’autre jour. Il affirme avoir assisté à la scène. Comme le dit l’accusée, Oswald était présent et a jeté un sachet de bonbons. Ils l’avaient pris à Matthew lors de son enlèvement.

La salle frémissait.

— Matthew possédait donc un sachet de bonbons contenant de la drogue.

— Objection ! m’écriai-je en me levant. Il a pu glisser ces bonbons dans le sachet pour nous piéger.

— Impossible, trancha Vincent. Tu prétends qu’il aurait livré de la Release, que son groupe s’efforce de soustraire aux Paladins, pour une simple ruse ? Ridicule.

En outre, le sachet défait, les bonbons tombés, Vincent présent pour les ramasser et l’exclamation d’Arwin relevaient tous du hasard. Oswald n’était pas assez patient pour attendre que plusieurs coïncidences se produisent ensemble.

— Ce n’est pas la seule preuve. Tu transportes toujours un sachet de bonbons ?

— …Oui.

J’en avais donné à April et à bien d’autres : impossible de nier.

— Tu m’en as également proposé un. L’analyse a confirmé qu’il était parfaitement ordinaire.

— Il était bon, hein ?

— Ce n’est pas le bonbon qui importe, mais l’endroit d’où tu l’as sorti.

Il désigna mon pantalon.

— Tu l’as tiré de ta poche pour me l’offrir.

Je compris enfin où il voulait en venir.

— Quand les soupçons se sont portés sur dame Arwin, tu m’as précipitamment proposé un bonbon pour détourner mon attention. Mais nous avions déjà le sachet. Tu m’en as donc donné un resté dans ta poche.

Jamais je n’aurais cru qu’un geste aussi anodin servirait contre moi. Il allait me coincer.

— Quel crime j’ai commis en ne prenant pas un bonbon dans le sachet ? protestai-je. Les Oiseaux de Proie venaient de m’enlever, j’avais à peine réussi à m’en sortir vivant. Pourquoi j’aurais fait attention à l’endroit d’où je le sortais ?

— Des bonbons drogués se trouvaient au sol dans un sachet presque identique au tien. Tu étais présent et tu as sorti un bonbon de ta poche plutôt que d’un sachet. Évidemment que tu es le principal suspect.

La salle s’agita de nouveau, dans un sens bien plus mauvais cette fois. Les regards ouvertement méprisants allaient d’Arwin à moi. J’entendais chuchoter.

— Je le savais.

— Est-ce possible ?

— Évidemment.

— Incroyable.

La plupart de ces commentaires visaient Arwin. Ma rage était immense.

Je poussai un soupir théâtral.

— Je n’y suis pour rien s’il y avait des bonbons par terre, et ces sachets sont partout. J’étais là parce que je venais d’échapper à un enlèvement. Et c’est un hasard si j’ai pris le bonbon dans ma poche plutôt que dans mon sachet.

Le raisonnement tenait suffisamment pour être défendu. Mais nous allions tourner en rond, et ce serait moi qui perdrais. Dans le doute, les nobles étaient toujours ravis de punir le roturier à l’air coupable.

— Bref, il faut que je prouve que ces bonbons n’étaient pas à moi ? Très bien. Je vais le prouver.

— Comment comptes-tu faire ? demanda Vincent, soudain sur ses gardes.

Il devait croire que j’allais me battre. C’était une possibilité, mais vraiment la dernière.

— Un seul bonbon contenait de la drogue ?

— …Non, répondit-il en secouant la tête. Six au total.

— Tous à la Release ?

— Oui.

— Et combien n’en contenaient pas ?

— …Neuf.

— Mets-les tous dans ce petit sachet.

Vincent comprit. Il me lança un regard mauvais et remplit le sachet. Avec les quinze bonbons, il menaçait d’éclater.

— Bon, tu as réussi à tout mettre dedans. Tu crois que ce sachet pourrait tenir dans la poche de mon pantalon ?

— …Non, je ne pense pas.

— Tu commences à comprendre ? Le nombre de bonbons dans le sachet ne correspond pas à celui trouvé au sol. À ce moment-là, je n’avais évidemment que celui qu’Oswald m’avait pris. Et pour être sûr : il y avait d’autres sachets sur place ?

— …Nous n’en avons pas trouvé.

La salle murmura.

— Alors c’est l’inverse. Les bonbons ne sont pas tous tombés du sachet. Quand il est tombé, les bonbons drogués étaient déjà par terre.

— …Que veux-tu dire ?

— Si tu répands des bonbons au sol en pleine nuit, tu crois que tu les retrouveras tous ?

Tout reposait sur la drogue. Si les Paladins ou les gardes trouvaient ces bonbons, ça poserait problème. Que faire si on n’arrivait pas à tous les ramasser ? En augmenter le nombre : ajouter des bonbons ordinaires pour rendre les autres plus difficiles à repérer. Avec de la chance, personne ne remarquerait rien. Et en cas de soupçons, on s’en prendrait au propriétaire du sachet.

— Tu crois qu’Oswald a fait ça ?

— Aucune idée, répondis-je en feignant l’incertitude.

Autant dire que je l’affirmais.

Bien sûr, Oswald n’avait rien fait de tel. C’était moi qui avais ajouté des bonbons. Exactement comme je venais de le décrire : j’étais revenu au milieu de la nuit pour disperser des bonbons drogués. Plus il y en aurait, plus il serait facile de faire accuser Oswald.

— Les bonbons ne sont tout de même pas l’objet de cette audience, déclara le juge avec irritation. Ce sont les terribles soupçons pesant sur la Princesse Chevalier Écarlate. Nous ne pouvons clore cette affaire sans les avoir éclaircis de façon satisfaisante.

Je m’en doutais bien.

La plupart des personnes présentes — toutes, probablement — étaient venues pour ça : connaître la vérité sur Arwin.

L’antidote tenait trois jours, au mieux.

Cinq jours s’étaient écoulés depuis notre séparation.

Nous ne nous étions retrouvés qu’ici, entourés de regards. Les contacts physiques étaient interdits. En plus, je n’avais pas d’antidote sur moi. Impossible de lui en transmettre discrètement comme la dernière fois.

— Établissons donc la vérité, dit Vincent en sortant son papier révélateur.

Une goutte de sang sain y resterait rouge. Du sang contenant de la drogue le ferait virer au bleu.

Une démonstration concrète, au résultat limpide. L’agitation de la salle monta d’un cran.

Un résultat visible de tous aurait d’autant plus d’impact. Si le papier bleuissait, les spectateurs éclateraient en huées et en railleries. Le juge se retournerait aussitôt contre elle. Vincent avait choisi le tribunal pour donner au test tout son poids dramatique. Le commandant diligent et prudent était devenu une sacrée garce.

Un officier apporta un plateau devant Arwin.

Il portait, évidemment, un petit papier et une fine aiguille.

— Arwin Mabel Primrose Mactarode, veuillez procéder.

Elle obéit et se piqua le bout du doigt. Après avoir contemplé la petite perle rouge, elle la laissa tomber sur le papier sans un mot.

Le sang fut immédiatement absorbé, formant une marque rouge.

Vincent retenait son souffle. Dans le public, les spectateurs se penchaient avidement vers la tache.

Le silence devenait presque étouffant.

Vincent fixait la goutte comme s’il avait oublié de cligner des yeux.

Les substances contenues dans le papier allaient réagir avec les traces de drogue et devenir bleues d’un instant à l’autre. Voilà certainement ce qu’il imaginait.

Dommage pour lui.

Le papier restait rouge.

— Vous êtes satisfait ? demanda Arwin avec agacement.

Un nouveau murmure parcourut la salle, teinté, me sembla-t-il, de déception.

— Objection, lança Vincent. Matthew a demandé à Nicholas l’herboriste de créer un antidote. Elle a pu s’en servir pour fausser le test.

— Combien de temps cet antidote agit-il ? demanda le juge.

— Cela dépend des individus : entre trois et cinq jours, d’après Nicholas lui-même. Nous l’avons testé sur un autre patient, et le résultat semblait confirmer ses déclarations.

— Depuis combien de jours l’accusée est-elle détenue ?

— Cinq jours.

— A-t-elle pris de l’antidote durant cette période ?

— …Pas à ma connaissance.

— Son sang a-t-il fait bleuir le papier au cours de l’un de vos tests ?

— …Non, Votre Honneur.

L’abattement se lisait dans le public. Désolé de vous décevoir. Et je retiendrais vos visages. On me fit également passer le test, par précaution. Le papier ne changea évidemment pas de couleur.

— Sans établir que l’accusée a consommé une drogue illégale, votre accusation ne tient pas, déclarai-je.

Les bonbons, la réaction d’Arwin : tout cela n’était que des indices. Même le collier de jade ne signifiait rien sans lien avec la drogue. Sans preuve matérielle solide, impossible de la condamner. Voilà le risque qu’avait pris Vincent en provoquant un procès.

Le juge déclara les débats clos. Il ne restait qu’à attendre l’acquittement.

— Un instant, je vous prie, dit Vincent en se levant. Matthew a assassiné Vanessa à cause de la consommation de drogue de dame Arwin.

— Objection. Désolé, mon frère, mais tes preuves sont-elles seulement authentiques ?

— Que veux-tu dire ?

— Tu me soupçonnes d’avoir tué ta sœur. Alors tu vois des vérités là où il n’y en a pas.

— Tu m’accuses de fabriquer des preuves ?

— Pas forcément. Mais dans une telle situation, il n’est pas rare de voir les faits de travers.

Vincent désigna la peinture étrange.

— Tu prétends qu’elle est l’œuvre de quelqu’un d’autre ?

— Non, elle est bien de Sterling.

Personne au monde ne pouvait posséder la même sensibilité artistique. Heureusement.

— Mais quelqu’un d’autre a mis la drogue dans le cadre. Et pour t’éviter de demander comment je le sais, je vais le démontrer.

Je m’approchai des sachets de drogue disposés près du tableau, à côté de Vincent. Quand je tendis la main, il la repoussa d’un coup.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— T’inquiète pas, je vais ni en mettre dans ma poche ni y goûter devant le tribunal.

Autant reconnaître publiquement ma culpabilité.

— C’est ça que je veux vous montrer.

Je vidai un sachet de ses doses, puis regardai à l’intérieur.

— Oui, comme je le pensais.

J’y glissai la main pour le retourner. Quelqu’un eut un hoquet.

— …Tu connais la boutique des frères Ross ?

— Une pâtisserie du nord de la ville, si je me souviens bien, répondit Vincent à voix basse.

Il comprenait où je voulais en venir.

— Quand on achète leur génoise, ils donnent un sachet spécial avec leur enseigne cousue dessus. Il paraît que c’est une bonne publicité. Les gens les apprécient pour leur solidité. Vous voyez la couture ?

Je montrai l’enseigne au fond du sachet. Vincent était assez vif pour saisir ce que cela impliquait.

— Sterling est mort il y a presque six mois. Mais les frères Ross n’ont ouvert qu’il y a deux mois. Qu’est-ce qu’on en déduit ?

Sterling n’avait évidemment pas caché ce sachet dans le cadre. À moins d’être revenu d’entre les morts pour le faire.

— Un trafiquant a probablement récupéré cette peinture et caché sa marchandise dans le cadre avant de vendre le tout. Seulement, il est mort avant de pouvoir s’en débarrasser, et un pauvre type qui n’en savait rien l’a revendue à un brocanteur.

— Ce ne sont que des conjectures.

— Bien plus crédibles que ton raisonnement.

— Tu n’as pas dissipé mes soupçons, s’obstina Vincent en montrant le tableau. Tu as dit que c’était un chien. Tu es le seul à l’avoir identifié.

— Parmi toi et tes copains, tu veux dire ?

— J’ai aussi interrogé plusieurs marchands d’art.

Il brandit leurs témoignages. Qui se donnait autant de mal ?

— C’est simple. L’intermédiaire qui a confié cette commande à Sterling, c’était moi.

Les lèvres de Vincent tremblèrent. Sur le point de s’avouer vaincu, il s’accrocha de nouveau. Il ne savait vraiment pas renoncer.

— Mais…

— Le commanditaire n’a pas parlé de moi ? Normal. C’est ta sœur qui a mené les négociations.

 

— Arrête ça ! hurla-t-il, sa voix résonnant dans la salle. Tu crois pouvoir te servir du nom de ma sœur pour me faire céder ?!

— C’est la vérité.

Vanessa voulait aider Sterling à se relever et à vivre de son art. Elle m’avait demandé de lui trouver plusieurs commandes pour lui redonner confiance.

— Vanessa connaissait beaucoup de monde, mais les cinglés qui apprécieraient ce genre de tableau, j’avais plus de chances qu’elle de les connaître. Elle m’a donc demandé de servir d’intermédiaire. Contre commission, bien sûr. Demande les détails au client. Tu pourras vérifier s’il avait parlé à quelqu’un avant de passer commande.

— …

— Il n’y a donc rien d’étrange à ce que je sache ce que représente cette peinture. Tu comprends ?

— Alors pourquoi…?

— Pourquoi je ne l’ai pas dit plus tôt ? Facile.

Je haussai les épaules.

— J’avais oublié.

Vincent ouvrit la bouche, furieux. Je levai la main pour l’arrêter.

— Tu peux vraiment m’en vouloir ? Il s’est passé tellement de choses depuis. Et Vanessa m’en a parlé autour d’un verre. Ça ne t’arrive jamais de te rappeler un détail important trop tard ?

— Mais…

— Assez.

Malgré ses protestations, le juge fit reconduire Vincent à sa place par les gardes.

La situation s’était inversée. On convoqua ensuite le commanditaire du tableau du chien, qui confirma l’essentiel de mes propos. Il l’avait revendu parce que sa famille le trouvait effrayant. Le cadre contenant la Release venait également de lui, mais il s’en était séparé avant la Ruée : il ne pouvait donc être lié à la drogue. Aucune preuve directe ne me plaçait chez Sterling le jour des meurtres. L’hypothèse d’un tiers restait possible.

Les débats étaient terminés.

— Je vais rendre mon jugement, annonça le juge en frappant de son marteau. Les deux accusés sont déclarés innocents de tous les chefs d’accusation.

Sa proclamation résonna entre les murs.

— Merci pour ce procès équitable et impartial, dis-je avec une courbette servile.

En réalité, bien des gens pliaient les verdicts à leur convenance et utilisaient leur pouvoir comme un outil. On déclarait « mortes de maladie » des personnes tailladées à coups d’épée. Un manchot avait été exécuté pour avoir étranglé une femme des deux mains. Apparemment, on ne pouvait exclure que son second bras ait momentanément repoussé.

Plus on était puissant, plus la frontière entre le noir et le blanc s’effaçait. Ce système désavantageait ceux qui n’avaient rien, comme nous. À chacune de mes preuves, le juge aurait pu répondre froidement : « Et alors ? » D’une certaine façon, nous devions notre acquittement à Vincent. Son sens de la justice, son idéalisme moral, quels qu’ils soient, lui interdisaient de corrompre le procès. Il était allé trop loin dans sa recherche d’équité.

Voilà pourquoi il n’avait pas vengé sa sœur.

Quelle ironie. Mais le monde en était rempli, même si personne n’en réclamait.

— Innocente, donc, murmura Arwin une fois dans la salle d’attente. Alors que je ne le suis pas…

Je posai la main sur sa bouche.

— Pas ici. On en parlera à la maison.

Nous étions encore en territoire ennemi. Impossible de savoir qui écoutait.

Elle acquiesça et je retirai ma main. Nous allions partir quand la porte s’ouvrit sur Vincent. La rage et l’humiliation déformaient son visage.

— Tu m’as bien baisé, cracha-t-il.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Tu as caché la drogue dans le cadre. Tu as fabriqué une fausse preuve pour m’enfermer dans ton piège.

— Aucune idée de ce que tu racontes.

Je mentais, bien sûr. Comme il venait de le dire avec amertume, j’étais le seul à avoir glissé cette drogue dans le cadre de Sterling.

J’avais récupéré le tableau dont le client s’était débarrassé, ajouté la drogue, puis abandonné le tout près d’un rassemblement de Gentilshommes des rues. Quelqu’un qui en reconnaîtrait la valeur le ramasserait pour le vendre.

Je pressentais que Vincent m’attaquerait par l’intermédiaire de Sterling. Il me fallait donc une fausse preuve qui me nuirait délibérément. J’avais feint de reconnaître par mégarde le chien pour qu’il s’accroche à ce détail. Une preuve aussi commode le pousserait à relâcher ses recherches ailleurs. Enfin, je retournerais la situation en démontrant qu’elle était fausse.

Plus personne ne viendrait nous soupçonner. Le plan B avait fonctionné.

— Dame Arwin a forcément reçu de l’antidote à notre insu.

— Comment ? Vous surveilliez les lieux, non ?

— Quelqu’un s’est infiltré…

— En se transformant en brume ? En traversant les murs ?

Nous venions justement d’affronter des adversaires capables de tels exploits.

— Aucune trace de magie. En revanche, j’ai trouvé ceci.

Il déplia un linge contenant une substance violette et collante.

— Il en restait sur les murs extérieurs. Voilà le moyen utilisé.

Nous avions un autre complice : Nicholas. Sous sa forme de gelée violette invertébrée, il s’était infiltré dans la prison pour administrer régulièrement l’antidote à Arwin. Nous ignorions quand on la testerait. Mieux valait être méticuleux.

Sans lui, nous étions fichus.

Je lui devais vraiment une fière chandelle.

Le présenter à une véritable beauté, capable de lui faire oublier sa prédicatrice, serait peut-être un beau cadeau.

— Mais sans preuve, ça reste une accusation en l’air.

— Oui, répondit Vincent en frappant le mur du poing. Tu as gagné. Tu as changé la vérité en mensonge, et la mort d’innocents restera impunie.

Il se mordit la lèvre, les yeux pleins de dépit.

— Avant le procès, le seigneur m’a parlé. Un message était arrivé de la capitale. Si je perdais… je serais démis de mes fonctions chez les Paladins.

Eh bien.

— Tu as plus de temps libre, alors ? Allons boire un verre.

— Je ferai tout pour découvrir la vérité.

— En abandonnant ton gamin ? Ou ta femme, cette fois ?

— Ferme…

— Mon chéri.

Emmelaine, sa femme, tirait sa manche derrière lui. Les yeux plissés, elle le réprimanda :

— Ce n’est pas digne de toi.

Quelques mots qui en contenaient tant d’autres. Le verdict est définitif. « Ne t’impose pas davantage. Comporte-toi avec la fierté d’un chevalier. Fais-le pour ton fils. » Il abaissa lentement le poing qu’il avait levé.

— …Je reviendrai, prévint-il avant de sortir.

Sa femme le suivit.

— Il a l’air épuisant, lui lançai-je.

— J’ai l’habitude.

Quelle femme explosive. Elle aurait peut-être mieux dirigé les Paladins que son mari.

— Veuillez nous excuser.

Ils partirent tous deux, et le calme revint.

— …

Arwin regardait la porte en silence. Je lui passai un bras autour des épaules.

— On a tous quelque chose qu’on refuse d’abandonner. Moi, toi, lui. Tout le monde.

— Je sais.

— Oublions-le et fêtons notre acquittement. On réservera une taverne entière, on fera ça en grand.

— Et qui paiera ? demanda-t-elle en me fusillant du regard.

— Considère ça comme mes honoraires d’avocat.

— C’est avec tes plaisanteries que tu as « racketté » le seigneur Carlyle ?

— Tu utilises encore un mot que tu viens d’apprendre. C’est adorable.

Elle me pinça.

— Réponds franchement.

— Dans cette ville, quand on se fait avoir, on ne peut s’en prendre qu’à soi-même.

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