THE INSIPID PRINCE T2 – CHAPITRE 1 PARTIE 9
La querelle secrète au coeur de la capitale (9)
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Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
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Quelques jours plus tard, alors que les préparatifs pour notre départ avançaient à grands pas, je me rendis au manoir de l’archiduc suprême. Je voulais le remercier personnellement d’avoir caché et protégé Finne.
— Que se passe-t-il, Arn ? Tu n’es pas très occupé ces jours-ci ?
— Je ne suis pas très occupé. Je laisse Leo s’occuper de tout.
Elna m’accueillit à l’entrée du manoir. À ma réponse, elle posa les mains sur ses hanches et poussa un soupir exaspéré.
— Tu recommences… Leo va être débordé si tu lui refiles tout.
— Je sais très bien quelle quantité de travail je peux lui confier. Et puis, ce n’est pas grave. C’est le genre de personne qui cherche toujours à s’occuper quand il n’a rien à faire.
Des années d’expérience m’avaient amené à cette conclusion : partager ma charge de travail avec Leo était la solution optimale.
Elna avait l’air contrariée. Ce n’était probablement pas tant le fait que je dérange Leo qui la chagrinait, mais mon manque de motivation.
— C’est une explication astucieuse, mais je sais que ta principale motivation est simplement de te faciliter la vie.
— Le but dans la vie d’un petit frère est de faciliter la vie de son grand frère, répondis-je effrontément, et Elna soupira à nouveau.
C’était une conversation légère typique entre nous. Une fois les banalités d’usage terminées, je regardai Elna dans les yeux et abordai la véritable raison de ma présence.
— Tu es libre plus tard ?
— Pourquoi ? Tu vas m’inviter à sortir ? Si c’est le cas, tu devrais peaufiner un peu ta technique.
— Oui, quelque chose comme ça.
Après m’avoir fièrement taquiné comme à son habitude, Elna se figea à ma réponse. Elle resta immobile, le visage de plus en plus rouge. Elle était beaucoup trop expressive.
— Je pensais t’inviter à manger pour te remercier d’avoir pris soin de Finne. Qu’en dis-tu ?
— Oh, d’accord ! C’est pour me remercier, alors ! C’est logique !
— Bon sang, qu’est-ce que tu croyais que je voulais dire ? Alors, tu es libre ou pas ?
— Euh… oui, je suis libre. Je crois qu’un comte va passer, mais je n’ai pas besoin d’être là.
Pauvre comte, se faire poser un lapin juste au moment où il pensait enfin avoir une chance de rencontrer la fille de l’archiduc suprême. Ça devait être l’enfer.
— C’est juste pour déjeuner. Tu pourrais au moins voir le comte plus tard dans la soirée.
— C’est moi qui décide qui je vois et avec qui je passe mon temps, merci beaucoup. En fait, j’avais justement envie d’aller me promener dans la capitale. Viens avec moi.
— Non, vraiment, restons pour le déjeuner…
— C’est toi qui devrais me remercier, tu te souviens ? Je vais me préparer. Attends-moi ici.
Sans prendre la peine de m’écouter, Elna retourna à l’intérieur avec un large sourire. Je tendis la main sans conviction pour essayer de la retenir, mais ne rencontrant que du vide, je poussai un long soupir.
J’avais prévu de simplement déjeuner, mais cela allait probablement se transformer en une sortie qui durerait toute la journée. Je l’attendis une bonne demi-heure. La plupart des femmes prenaient du temps à se préparer, et attendre n’avait rien de pénible en soi. Mais ce n’était pas dans les habitudes d’Elna — d’ordinaire, elle était prête assez vite.
— Bon, je suis prête.
Elna arriva enfin en courant vers moi.
Elle portait un chemisier blanc, une minijupe rouge et un petit chapeau noir. Ce style lui allait bien — elle était magnifique, mais elle allait certainement se faire remarquer.
Tandis que je l’observais, je remarquai quelque chose. Le chapeau d’Elna était un outil magique.
— Tu as prévu quelque chose pour ne pas attirer l’attention sur toi ?
— Ce chapeau est imprégné d’une magie qui brouille la reconnaissance. Personne ne saura que je suis une Amsberg.
Il semblait que l’archiduc suprême avait sa part d’outils magiques.
La magie pouvait empêcher qu’on reconnaisse Elna, mais pas qu’elle se démarque dans la foule. Elle ne pouvait rien contre sa beauté. Et c’était tout à fait Elna de ne même pas s’en rendre compte. Tant pis.
— Bon, allons-y. Où veux-tu aller ?
— Je veux visiter tous les endroits qui ont une signification pour moi. Je n’ai pas eu l’occasion de me détendre et de me promener dans la capitale ces derniers temps.
— Je doute que quelque chose ait vraiment changé, mais d’accord.
Après avoir discuté de nos plans, nous partîmes vers la capitale.
***
— Cet endroit n’a pas changé du tout, remarqua Elna en se tenant devant une petite ruelle qui partait de la rue principale.
Pour moi, cet endroit n’évoquait pas de très bons souvenirs, mais Elna y entra joyeusement.
— Tu te souviens ? C’est ici que tu t’es fait intimider une fois.
— Comment pourrais-je oublier ?
Je devais avoir sept ou huit ans. J’avais sauvé un chat que des enfants torturaient, puis je n’avais pas pu me défendre quand quatre ou cinq brutes m’avaient encerclé et mis à coups de pied. Recroquevillé sur le sol, essayant de me protéger comme une tortue, j’avais vu Elna surgir de nulle part. Et puis…
— J’ai eu beaucoup de mal à t’empêcher de tabasser ces enfants.
— Ils le méritaient bien, ils s’en prenaient à un pauvre petit. Et un prince, en plus.
— Oui. Je ne leur ai jamais dit que j’étais prince.
Tout le monde se moquait peut-être de moi, le Prince Insipide, mais aucun roturier n’osait me frapper. Au pire, on se regroupait pour me railler. Si j’avais révélé que j’étais prince, ils auraient probablement cessé.
Mais ils auraient pu penser que je mentais — et Elna était arrivée avant que j’aie eu le temps d’envisager cette option.
— Mais je ne pouvais pas les laisser s’en tirer comme ça. Tu pleurais.
Elna serra les poings en se remémorant sa colère, mais je l’interrompis rapidement.
— Hé, attends un peu. Ne change pas l’histoire. Je ne pleurais pas.
— Quoi ? Mais si, tu pleurais.
— Je ne pleurais pas à ce moment-là. J’ai pleuré après, quand tu as commencé à me maltraiter sous prétexte de m’apprendre le maniement de l’épée.
— Je t’ai maltraité ? Tu plaisantes. Et pourquoi aurais-tu pleuré pendant que je t’entraînais ?
— Ton « entraînement » était pire que toutes les brimades que j’ai subies. Je m’en souviens encore. Sans même que je te le demande, tu m’as mis une épée dans les mains et tu m’as battu jusqu’à ce que je tombe à terre. Quand je tombais, tu me disais de me relever, puis tu me frappais à nouveau. Oui, c’était clairement de l’intimidation.
— Ce n’était pas le cas ! Je voulais seulement que tu deviennes un prince fort et compétent ! C’était ta faute, de te mettre toujours dans le pétrin alors que tu étais si impuissant et faible ! J’étais inquiète et je pensais que je pouvais au moins t’apprendre à te défendre !
— C’était ça, m’apprendre à me défendre ? Ah, je comprends maintenant. Tu m’entraînais à me protéger de toi… Aïe !
— Ce n’est pas vrai !
Ma remarque m’avait valu un coup de poing violent dans les côtes. Dans son élan, elle avait évité mes côtes et m’avait frappé dans le ventre, me laissant à bout de souffle et dans une douleur atroce pendant plusieurs secondes.
— Bon sang, pourquoi tu gâches ce moment ? Je savourais un bon souvenir.
— Un bon souvenir pour toi, peut-être.
Une fois que j’eus repris mon souffle, je répondis aux affirmations ridicules d’Elna avec toute ma frustration. Lui venir en aide ne suffisait pas — il fallait encore qu’elle essaie de m’entraîner pour que je puisse les battre la prochaine fois. Mon enfance était pleine d’épisodes comme celui-là.
Chaque fois que je sortais, Sebas me suivait probablement de loin pour me protéger, mais je ne l’avais jamais aperçu. Sans doute parce qu’il savait qu’Elna pouvait débarquer à tout moment.
Enfant, je ne savais pas encore utiliser la magie ancienne. J’étais vraiment faible.
— Quoi ? Tu veux dire que tu n’as pas de bons souvenirs avec moi ? demanda Elna en faisant la moue.
Elle n’était pas du genre à bouder, mais cela ne signifiait pas pour autant qu’il fallait mentir pour l’apaiser.
— Non, pas vraiment.
— Pardon ? Je crois que tu m’as mal entendu.
— Tes menaces ne marchent pas avec moi. Même toi, tu ne peux pas vraiment en garder tant de bons souvenirs, si ?
— J’en ai plein ! C’était sympa pour moi de sortir jouer avec toi entre mes séances d’entraînement. Je suis vraiment triste maintenant. Tu étais si gentil et facile à vivre à l’époque…
— Arrête d’idéaliser le passé. J’ai toujours été comme ça.
L’insistance d’Elna à me voir comme une personne facile à vivre était exaspérante. J’étais peut-être un peu plus calme et obéissant à l’époque, mais ma nature n’avait pas changé. Je savais me disputer avec elle quand il le fallait. Si elle gardait de moi l’image d’un garçon gentil et docile, c’est qu’elle n’avait probablement jamais pris la peine de m’écouter.
Elle pouvait être absurde. Mais il y avait une chose qui n’avait pas de sens.
— Hé, Elna. Comment se fait-il que tu étais toujours là chaque fois que je sortais ?
— Parce que Sebas me l’avait dit.
— Sebas ? Tu plaisantes… Oh mon Dieu. Il en avait juste marre de toujours devoir me protéger ?
Après toutes ces années, j’avais enfin résolu l’énigme. Je m’étais toujours demandé comment Elna faisait pour être là chaque fois que je quittais le château sur un coup de tête. Je n’avais pas imaginé un seul instant que quelqu’un s’y employait délibérément.
Depuis toute petite, Elna avait toujours été incroyablement coriace. Tant qu’elle était là, je n’aurais pas eu besoin d’un garde du corps.
Peut-être que Sebas pensait que je me sentirais plus à l’aise avec quelqu’un de mon âge ? Mais avec son don pour l’invisibilité, je n’aurais de toute façon pas ressenti sa présence comme un fardeau. L’hypothèse qu’il ait simplement voulu se débarrasser de ses fonctions de garde du corps était donc bien plus plausible.
— Mon père me laissait aussi partir en plein entraînement si je lui disais que j’allais jouer avec toi.
— Oui, par respect pour la famille impériale.
— C’est vrai. Mais ce n’est pas la seule raison.
Une réponse aussi ambiguë était inhabituelle de la part d’Elna, d’ordinaire si franche. Je réfléchissais à ce qu’elle voulait dire quand elle me tendit la main.
— Je te le dirai un jour. Maintenant, passons à la prochaine étape !
— La prochaine étape ? On va faire le tour de toute la capitale ?
— Bien sûr !
Elna me tira joyeusement par la main.
Devenue chevalier de la Garde impériale à onze ans, elle avait voyagé dans tout l’Empire pour accomplir des missions.
À l’époque, mon père voyageait beaucoup lui aussi, et quand il ne le pouvait pas, c’était aux chevaliers impériaux qu’il incombait de servir d’yeux à l’Empereur et de veiller sur l’Empire. Elna était par ailleurs le prodige des Amsberg, capable d’invoquer l’épée sacrée depuis l’âge de douze ans. Sa seule présence près des frontières représentait un avantage diplomatique.
Tout cela faisait qu’elle ne revenait dans la capitale qu’une fois par an, voire tous les deux ans.
Depuis que l’Empereur avait frôlé la mort au Festival de Chasse des Chevaliers, la majorité de la Garde impériale était stationnée dans la capitale, mais elle serait bientôt dispersée en mission. Pour Elna, c’était donc une occasion rare.
Au fond, je voulais ssans doute lui laisser cette journée
— Où allons-nous ensuite ?
— Hum. Décidons en marchant !
— … D’accord.
Je soupirai et nous poursuivîmes notre visite des lieux mémorables
***
Après avoir parcouru la capitale et évoqué des souvenirs, nous trouvâmes un restaurant au hasard et déjeunâmes. J’avais prévu de l’inviter dans un endroit plus chic, mais elle avait refusé — trop de temps perdu.
Pour elle, découvrir la capitale primait sur tout le reste.
— Continuons !
— Tu es vraiment pleine d’énergie aujourd’hui, murmurai-je en la suivant.
Après cela, Elna se dirigea vers la périphérie de la capitale et nous entraîna dans une tournée chaotique : elle se fit traiter de « plate » par des gamins insolents qu’elle punit sous prétexte de jouer, s’empara de leur terrain, entra dans une rage noire en apprenant qu’ils m’avaient déjà vu avec une fille aux gros seins, se lamenta que ses anciens magasins préférés avaient disparu, et bien d’autres choses encore.
Finalement, alors que je commençais à me lasser de la suivre, une goutte de pluie tomba sur ma joue.
— Oh oh, murmurai-je en levant les yeux.
Le ciel bleu s’était soudain couvert. Le tonnerre grondait au loin et une pluie légère avait commencé à tomber.
Il fallait trouver un abri.
Elna semblait s’en rendre compte et accéléra le pas. Je la suivis en silence un moment, puis un mauvais pressentiment me saisit et je lui demandai où nous allions.
— Hé, Elna ?
— Oui ?
— Où allons-nous ?
— À l’auberge. On y allait tout le temps, tu te souviens ?
Je m’en souvenais. C’était une auberge où nous nous arrêtions parfois sur le chemin du retour, parce que chaque chambre y disposait d’une baignoire — chose rare. Un établissement chic et cher, que la plupart des gens du peuple ne pouvaient pas s’offrir une seule fois dans leur vie. Avoir une baignoire par chambre impliquait un outil magique pour chauffer l’eau dans chacune d’elles. Ces outils étaient coûteux et consommaient du mana à chaque utilisation. Une opération onéreuse.
Malgré tout, Elna avait toujours fréquenté cette auberge de luxe pour se laver. Le grand-père d’Elna, prédécesseur de l’archiduc suprême, avait fourni nombre de ces outils magiques à l’auberge lors de son ouverture. Elle pouvait donc les utiliser gratuitement.
Elle s’y rendait probablement pour la même raison — mais ce serait une grave erreur.
— Attends, Elna. Fais-moi confiance, c’est une mauvaise idée.
— Hein ? Quel est le problème ?
— Rien. Ce n’est juste pas une bonne idée.
— Hum, maintenant je me méfie. Ne me dis pas que tu es allé là-bas avec cette fille dont parlaient ces enfants ?
Elna me lança un regard interrogateur. Malgré toute son intelligence, elle était parfois d’une lenteur déconcertante.
Je soupirai, résolu à lui dire la vérité. Mais avant que je puisse ouvrir la bouche, elle m’interrompit.
— Eh bien, le fait est que…
— Si je dis qu’on y va, on y va ! Un chevalier ne revient jamais sur sa parole !
— …Oh, bon sang.
Je poussai un soupir de frustration. Pourquoi fallait-il toujours qu’elle ramène le fait qu’elle était un chevalier dans tout ?
— Et maintenant ?
— D’accord, peu importe. Tu comprendras peut-être quand tu verras par toi-même.
Cette fois, je pris les devants. Nous arrivâmes rapidement à destination. C’était toujours l’auberge dont Elna gardait de bons souvenirs, mais son apparence avait beaucoup changé. Le changement le plus flagrant était l’enseigne à l’entrée. Dès qu’Elna la vit, elle rougit et poussa un cri étouffé.
— …Euh… ?
— Tu comprends maintenant ?
Sur l’enseigne était inscrit « Love Hotel ». L’auberge était devenue un hôtel haut de gamme où les couples pouvaient passer la nuit ensemble. Il n’existait que quelques établissements de ce type dans l’Empire, et la plupart des gens n’en avaient même jamais entendu parler.
La deuxième génération de gérants avait changé de stratégie quelques années auparavant et avait rénové l’auberge pour lui donner son aspect actuel. Toutes les commodités nécessaires étaient déjà présentes, ce qui en faisait un endroit idéal pour les nobles souhaitant y emmener leurs partenaires ou leurs amants. L’hôtel était rapidement devenu une destination très prisée et les affaires avaient prospéré.
— Cet endroit est désormais réservé aux couples. Ce serait problématique si tu y entrais et que tu étais reconnue, tu ne crois pas ?
Les propriétaires et le personnel de l’hôtel comprenaient le besoin d’intimité, mais les autres clients, eux, ne le comprenaient pas. Si quelqu’un voyait Elna entrer là-dedans, cela ferait un scandale. Elle était l’héritière de l’archiduc suprême. Son mariage serait un événement important au sein de l’Empire. Son père serait probablement impliqué dans les retombées.
Compte tenu de tout cela, je suggérai de changer de destination, mais la réponse d’Elna me surprit.
— Allez, allons ailleurs.
Je n’étais pas ravi à l’idée de me mouiller, mais je n’avais pas le choix. Entrer dans un love hotel juste pour éviter un peu de pluie me semblait déplacé — surtout avec Elna. Je pensais qu’elle serait du même avis et amorçai un demi-tour.
— Non… Entrons.
— Quoi ?!
Cette situation inattendue avait dû la troubler. Bien que rougissante, Elna se dirigeait vers l’hôtel. Je m’empressai de lui expliquer à nouveau en la retenant.
— Elna, c’est un love hotel.
— Je m’en fiche. Une chevalière ne revient jamais sur sa parole.
— Je ferai comme si je n’avais pas entendu ta suggestion. Allez, viens.
— N…non ! Maintenant que j’ai donné ma parole de chevalière, je dois entrer ! Ça ira ! Je n’ai qu’à m’assurer que personne ne me remarque !
Elle avait raison. Tant que personne ne reconnaissait Elna, il n’y aurait pas de problème. Me voir ici plutôt qu’ailleurs n’alimenterait aucun ragot.
Mais Elna avait un caractère bien trempé. Elle ne revenait jamais sur ses décisions, aussi insignifiantes soient-elles. Elle pensait que céder une fois, c’était céder toujours — et qu’une seule entorse rendrait inutiles toutes ses années de dévouement.
Personnellement, je ne voyais pas les choses ainsi. Mais je ne pouvais rien contre sa conviction.
— On y va ! On cherche juste un abri pour se protéger de la pluie, et on prendra des chambres séparées, de toute façon !
— T’es stupide ou quoi ? Aucun couple qui vient ici ne prend de chambres séparées.
— Hein ?!
Elna semblait soudain très intimidée. Entrer dans ce genre de chambre avec un homme représentait un obstacle énorme pour elle. J’étais pratiquement de la famille, ce qui valait mieux que n’importe quel autre homme, et elle savait qu’il ne se passerait rien. Mais il était normal qu’elle hésite.
Pour elle, cependant, ce qu’elle avait dit plus tôt tenait pratiquement du serment sur son honneur de chevalier. Elle n’allait pas revenir dessus.
La pluie tombait de plus en plus fort. Nos vêtements étaient déjà trempés.
Continuer à chercher un abri nous vaudrait un rhume. Ou plutôt, me vaudrait.
Je soupirai et entrai dans l’hôtel. Je pris rapidement une chambre, saisis Elna par la main et montai au deuxième étage.
— Je suppose qu’on va devoir rester ici jusqu’à ce que la pluie cesse.
Tout en parlant, je baissai les yeux vers mes vêtements. Complètement trempés depuis que nous étions restés plantés devant l’hôtel. Il fallait les enlever pour les faire sécher.
— Hé, Elna…
— Ne me regarde pas ! cria Elna en essayant de se cacher avec ses bras.
Du coin de l’œil, je remarquai que la pluie avait rendu ses vêtements pratiquement transparents. Le tissu humide plaqué contre sa poitrine resta gravé dans mon esprit. Je détournai rapidement le regard et partis à la recherche de la salle de bain pour me distraire. Dès que je la trouvai, je le regrettai aussitôt.
— Tu te moques de moi.
Une baignoire blanche entièrement entourée de cloisons vitrées. Une salle de bain conçue explicitement pour le voyeurisme.
Pouvait-on même appeler ça une salle de bain ? J’avais du mal à comprendre pourquoi quelqu’un avait pu concevoir une telle chose.
— Bon, eh bien… Elna, je vais sortir, tu peux te laver en premier.
Sur ce, je commençai à quitter la pièce, me consolant à l’idée qu’au moins nous n’attraperions pas froid tous les deux, quand une main m’agrippa soudain par les vêtements.

— Non, ça va… Je vais sortir en premier. Je suis un chevalier, après tout.
— Tu crois que je vais laisser une femme sortir et attendre dans le couloir ? Les autres invités vont te voir attendre dehors. Qui sait quelles moqueries tu vas devoir endurer ?
Elle aurait l’air d’une femme qui s’était fait enfermer dehors par son compagnon. Ce serait une humiliation intolérable pour Elna.
— Je pourrais te dire la même chose. Personne ne me reconnaîtra, mais toi, ils te reconnaîtront. Tu seras encore ridiculisée.
— Ça, je connais.
— Mais je ne veux pas être la raison pour laquelle on se moque de toi.
— Oh mon Dieu. Quoi, on devrait tous les deux attraper un rhume alors ?
— Eh bien… on peut rester dans la chambre tous les deux. L’un de nous n’aura qu’à ne pas regarder pendant que l’autre est dans la baignoire. D’accord ?
Elna rougit en faisant cette suggestion inattendue.
— Euh… Tu es sérieuse ?
— Bien sûr que je suis sérieuse ! Allez, vas-y en premier. Dépêche-toi !
Elle se dirigea vers le coin de la pièce en soufflant et s’assit sur une chaise.
Je restai figé sur place pendant un moment, mais je compris rapidement qu’Elna n’irait pas dans la salle de bain si je ne suivais pas son plan, et cela signifierait qu’elle tomberait malade.
N’ayant pas le choix, je pris une serviette et me rendis dans la salle de bain.
***
— J’ai fini.
— Ça a été rapide.
— Je ne pouvais pas vraiment me détendre, n’est-ce pas ?
Je réajustai mon peignoir blanc tout en discutant. Mes vêtements mouillés séchaient, suspendus quelque part — je n’avais rien d’autre à me mettre. Me retrouver en peignoir devant Elna me mettait profondément mal à l’aise. Je m’assis sur la chaise qu’elle occupait auparavant.
Bientôt, j’entendis le froissement de vêtements. Elna se déshabillait. Je n’y avais pas prêté attention quand c’était mon tour, mais écouter ajoutait à la tension.
Je regardais autour de moi pour me distraire quand je remarquai le miroir au bord du lit — et autre chose aussi.
— …?!
J’avais une vue imprenable sur Elna qui se déshabillait.
Elle avait déjà retiré son chemisier blanc. Je la regardai enlever sa jupe rouge et la faire glisser le long de ses jambes. Sa lingerie rose à froufrous aurait surpris quiconque la connaissait.
Mouillée par la pluie, elle collait à sa peau. Elna fronça les sourcils, mal à l’aise, et commença à l’enlever.
Mon instinct me poussait à continuer à regarder. Ma conscience me rappelait que si je me faisais prendre, ma tête ne tiendrait plus longtemps sur mes épaules. Les deux se livraient bataille.
Elna finit d’enlever son soutien-gorge, exposant sa poitrine peu développée. Ses mains se posèrent sur sa culotte.
Ce fut à ce moment que je tournai enfin la tête.
Belle échappatoire. J’avais failli perdre à la fois la bataille contre ma libido et la vie.
Assis, figé sur mon siège, j’entendis l’eau couler. Les images du corps que je venais d’entrevoir se bousculaient dans ma tête, alimentant mon imagination sur ce qui se passait derrière moi.
Tu n’es pas un petit enfant stupide. Arrête de fantasmer !
Je me réprimandai et chassai ces images de mon esprit. Enfin, après quelques minutes paradisiaques mais tortueuses, Elna sortit du bain.
— Bon, tu peux regarder maintenant.
Elle me donna sa permission à voix basse.
Quand je regardai, elle était enveloppée dans un peignoir, le visage rouge vif. Elle essaya de faire comme si de rien n’était, mais abandonna rapidement et se glissa sous les couvertures avec un gémissement embarrassé quand le poids de mon regard devint insupportable.
— Si tu es si gênée, on n’aurait pas dû entrer.
— Je sais, mais… mais…
Elle semblait au bord des larmes, la voix étonnamment fragile.
La situation avait été assez traumatisante, après tout.
— Si je romps ma parole de chevalier, ne serait-ce qu’une seule fois… cela dévalorisera tout ce que j’ai dit jusqu’à présent… tous mes vœux et toutes mes déclarations…
— Ce ne sera pas le cas. Du moins, je ne le pense pas.
— Eh bien, moi si… Alors je ne romps pas ma parole.
— Et à la place, tu vas pleurer ?
— Je ne pleure pas…
Même en disant cela, je pouvais entendre les larmes dans sa voix. Frustré, je soupirai, ce qui, pour une raison quelconque, mit Elna en colère.
— C’est ta faute, c’est toi qui m’as dit des choses bouleversantes !
— Maintenant, c’est ma faute ?
— Et comment savais-tu que cet endroit était un love hotel, d’ailleurs ? Avec qui es-tu venu ici ? La fille aux seins énormes dont parlaient ces gamins ? !
Je soupirai à nouveau.
— Tu ne dois pas être trop bouleversée si tu as encore l’énergie de t’en prendre à moi.
— Ne change pas de sujet !
Elna ne lâchait pas le morceau. Je pris un moment avant de répondre.
Malheureusement, quand elle avait réprimandé les gamins turbulents plus tôt, ils lui avaient parlé de la fille avec qui ils m’avaient vu. Maintenant qu’Elna était au courant, inutile de garder le secret.
— Dans les maisons closes où je vais de temps en temps, il y a des tonnes de filles qui ont été vendues par leurs parents quand elles étaient enfants et qui n’ont d’autre choix que de se prostituer.
— Et alors ? Où veux-tu en venir ?
— Je les paie et je fais semblant de les emmener dans un love hotel pour leur permettre de sortir et de s’amuser pendant une journée. C’était probablement l’une de ces filles que les enfants ont vues avec moi. Elles peuvent entrer dans des endroits où elles sont normalement interdites si elles sont avec moi, et personne ne s’attendrait à voir un prince se promener en public avec une prostituée.
— Vraiment ? Tu as fait ça ?
— Même du point de vue des maisons closes, le seul travail qu’elles peuvent obtenir est celui de prostituées. C’est une réalité de leur vie. C’est probablement mieux que d’être sans abri et de mourir de faim. Mais même les prostituées veulent avoir la possibilité de se promener en ville, de faire du shopping et de s’amuser de temps en temps. Alors je leur donne cette opportunité. Je sais bien que cela ne change pas grand-chose, mais je pense qu’il faut faire le bien autour de soi, même si c’est peu.
Les prostituées que j’emmenais dans les love hotels me proposaient généralement de coucher avec moi, mais je n’avais jamais accepté. Céder aurait donné l’impression que c’était mon véritable objectif.
Si je devais prétendre être quelqu’un de bien, autant aller jusqu’au bout. C’était ma logique.
— Pourquoi ne pas dire plus clairement aux gens ce que tu fais ?
— S’ils savaient la vérité, on m’arrêterait. Le simple fait qu’un prince impérial se rendait dans un bordel quelconque serait déjà assez grave. Ce serait ennuyeux que les gens commencent à me dire de fréquenter des prostituées plus chères.
— Mais… tu ne fais que nuire à ta réputation si tout le monde pense que tu sors avec beaucoup de femmes.
— Ça m’est égal. C’est plus ou moins ce que je fais, et ce n’est pas comme si je n’avais jamais été un coureur, de toute façon.
Ce n’était pas comme si j’avais une réputation à gâcher. La mienne était déjà assez mauvaise, alors je me fichais qu’elle soit encore plus salie.
— Ce n’est pas douloureux pour toi ?
— Ça le serait peut-être si j’étais tout seul. Mais je ne le suis pas. J’ai des gens qui m’aiment et me respectent. Toi aussi, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas juste… quand tu le dis comme ça…
Je crus percevoir une légère bouderie dans sa voix qui s’évanouissait en murmure.
Après cela, notre conversation dériva vers des sujets plus légers, le temps que nos vêtements sèchent. Cela faisait longtemps qu’Elna et moi n’avions pas discuté ainsi, et c’était étonnamment agréable.