THE INSIPID PRINCE T1 – CHAPITRE 3 PARTIE 2
La bataille pour défendre Kiel (2)
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Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
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— Argh ! Comment en sommes-nous arrivés là !!
Matin du troisième jour.
Qu’Elna fulmina en voyant les résultats était tout à fait compréhensible. À cause des avertissements de Krista, je m’efforçais de rester au plus près de Kiel et ne me déplaçais que vers le sud. Depuis la première nuit, découragée, Elna avait cessé de s’opposer à mes décisions. Nous n’étions manifestement pas en passe de gagner.
Notre taux de rencontres avec des monstres avait considérablement chuté dès le deuxième jour, mais c’était parfaitement logique. L’instinct de survie des monstres surpassait largement celui des humains : ils évitaient instinctivement ce qu’ils jugeaient plus fort qu’eux.
— Arn. On s’arrête ici… ?
— Attends un peu. Je réfléchis.
En disant cela, je ressentis un malaise diffus, comme si tout se déroulait trop parfaitement selon mes prévisions.
La frénésie d’Elna le premier jour avait suffi : les monstres des environs avaient perçu sa puissance comme une menace et choisi de ne plus s’approcher. C’était une évidence pour tout aventurier, mais Elna était chevalière, elle pouvait exterminer des monstres, certes, mais leur comportement lui était étranger. Un aventurier, lui, aurait avancé avec prudence, ménagé ses forces et réservé l’effort pour le gros gibier du troisième jour.
Si je ne les avais pas arrêtés à temps, c’était précisément parce que j’avais espéré que les choses tourneraient ainsi. À l’heure actuelle, seuls Gordon, Leo et notre groupe avaient vaincu un monstre de rang AAA. Chacun d’entre nous un seul. Pour l’instant, les trois groupes menaient donc la compétition, notre équipe incluse grâce à l’élimination des limiers sanglants, mais cela allait bientôt changer.
Je continuai néanmoins à avancer vers le sud. La raison en était simple. Seuls Leo et ses troupes se trouvaient dans cette direction. Si les monstres fuyaient Elna, ils afflueraient inévitablement vers le sud, guidés jusqu’à lui.
C’était Silver qui devait initialement jouer ce rôle. Mais désormais, c’était Elna qui le remplissait à sa place, et grâce à cela, Leo avait réussi à vaincre un monstre de rang AAA.
La voie la plus sûre aurait été que notre groupe l’emporte. Mais le résultat idéal, c’était que Leo triomphe. Je l’aidais donc de cette manière, dans l’ombre. Nous gardions encore une chance de gagner grâce à notre performance contre les limiers, mais tout se déroulait trop bien. Beaucoup trop bien.
Si Leo parvenait à éliminer un second monstre de rang AAA, ce serait parfait, mais était-ce trop espérer ? Un capitaine de l’ordre des chevaliers impériaux en aurait été capable, certes, mais seuls les plus hauts gradés disposaient de la marge nécessaire pour affronter une telle créature. Si Leo échouait, lui envoyer davantage de monstres n’aurait plus aucun sens.
Et puis il y avait autre chose…
— Il est presque l’heure… Ils ne vont pas tarder à passer à l’action…
— Arn ?
— Hmm ? Ah, désolé. Je trouvais simplement qu’Erik et Zandra agissaient étrangement…
— Je ne trouve plus aucun monstre de rang AAA… Je suis surpris que nous ayons pu en croiser trois rien que dans la région Est.
— C’est vrai…
— Capitaine ! Votre Altesse ! V…veuillez jeter un œil à ceci !
Alors que je parlais avec Elna, un chevalier nous interrompit, l’air pressé, et nous tendit le cristal. Ce qui s’y reflétait, c’était le classement actuel.
Nous étions tombés à la deuxième place. Celui qui venait de grimper à la première était le cinquième prince : Karlos Lakes Adler.
— Qu’est-ce que cela signifie ?
— Le classement a soudainement changé, madame… Il a peut-être vaincu deux monstres de rang AAA en même temps…
— C’est impossible ! Seuls des aventuriers de rang SS ou des capitaines de haut niveau en seraient capables ! Le capitaine qui a été affecté au prince Karlos est celui du septième corps. Je ne dirais pas qu’il est faible, mais c’est impossible pour lui.
— Peut-être ne les a-t-il pas affrontés directement. Ils les ont peut-être tués pendant leur sommeil, ou alors pendant qu’ils s’affrontaient entre eux. Il existe de nombreuses possibilités.
— Ce n’est pas une coïncidence un peu trop énorme ?
Eh bien, c’était naturel de réagir ainsi face à quelque chose qui semblait impossible. Intéressant.
Notre adversaire n’avait donc pas pu attendre plus longtemps et avait fini par dévoiler son jeu. Je m’étais demandé s’il préparait quelque chose de plus grand… mais s’il s’agissait de Karlos, tout s’expliquait. En un mot, c’était un imbécile. Quelqu’un avait forcément dû se servir de lui.
Le cinquième prince, Karlos, avait vingt-trois ans. C’était un homme sans relief particulier, connu ni pour être spécialement doué ou intelligent, ni pour être franchement incompétent. En revanche, c’était un rêveur : dès qu’on discutait avec lui, ses fantasmes de devenir un jour un héros finissaient souvent par ressortir. Quelqu’un capable d’exploiter ce rêve aurait eu beaucoup de facilité à le manipuler.
— Et si ce n’était pas une coïncidence ? Et si tout était un coup monté ?
— C’est…
— Inutile d’en discuter ici. Le délai prend fin à la fin du troisième jour. Faisons tout ce que nous pouvons d’ici là.
Sur ces mots, je renonçai pratiquement à poursuivre la chasse aux monstres.
Désolé, mais aucun monstre n’osait s’approcher d’Elna sans prendre aussitôt la fuite. À ce stade, il nous était impossible de remonter la pente.
Cela dit, peu m’importait que Karlos ait pris la première place.
Grand-père avait dit que son but n’était pas de gagner le Festival. Et cela venait de l’homme qui avait remporté la guerre de succession et s’était hissé sur le trône impérial, une autorité suffisante pour qu’on lui fasse entièrement confiance.
Il y avait aussi le cauchemar de Krista.
Si l’on accordait foi à sa vision — Kiel assaillie par une horde de monstres —, il fallait s’attendre au pire. La ville disposait bien de sa garnison, mais les chevaliers impériaux, censés protéger l’empereur, avaient été déployés auprès de ses enfants. Kiel n’avait jamais été aussi vulnérable.
Les seuls à demeurer à proximité étaient Leo, Karlos… et moi. Tous les autres s’en éloignaient à mesure que le festival avançait.
Il prévoit de sauver l’empereur des monstres tout en restant intentionnellement proche de la ville, hein, ce Karlos… C’est un idiot, mais il ne devrait pas croire que tout se passera aussi facilement.
— S’il te plaît, sois intelligent…
Murmurant à voix basse, je priai le ciel pour que mon frère fasse preuve d’un peu plus de sagesse.
***
Le sol tremblait.
Elna fut la première à le remarquer.
— Ne me dis pas… C’est…
— ELNA ! QUE SE PASSE-T-IL ?
Je descendis de mon cheval, paniqué, et l’interpellai. Il se passait manifestement quelque chose, mais je ne voyais rien depuis ma position. Je ne pouvais même pas utiliser ma magie devant Elna.
Je devais compter sur elle, cette fois.
Elna descendit de sa monture et posa l’oreille contre le sol. Puis elle se releva lentement.
— … Une horde de monstres en pleine course… c’est un tsunami.
— « Un tsunami » ?
— Dans une région riche en monstres, il arrive parfois que leurs déplacements se superposent et créent un mouvement massif… Nous avons trop acculé les monstres de l’Est, maintenant ils fuient tous ensemble, c’est certain !
C’était l’hypothèse la plus raisonnable, et elle permettait de justifier un tel phénomène sans difficulté. C’était toujours préférable à l’idée d’une flûte capable de commander les monstres.
Karlos se contenterait probablement de cette explication lui aussi.
Cependant, du point de vue d’un aventurier, quelque chose clochait. Il était étrange que tous les monstres fuient dans une seule et même direction, au même moment.
Le mot « tsunami » évoquait plutôt les éruptions volcaniques, les tempêtes géantes, les catastrophes naturelles. Or, dans cette situation, la seule chose comparable à une catastrophe naturelle… c’était Elna. S’ils fuyaient pour lui échapper, cela se comprendrait encore. Mais leurs traces étaient trop resserrées.
Le fait qu’ils l’aient ainsi ignorée était bien trop anormal.
— Où vont-ils ?
— À ce rythme… je pense qu’ils atteindront bientôt Kiel…
— La garnison de Kiel pourra-t-elle les contenir ?
— Je pense que c’est impossible… Le commandant des chevaliers escorte les concubines de la capitale impériale pour l’annonce des résultats demain. Il ne reste qu’un effectif minimal de chevaliers impériaux auprès de Sa Majesté… Ils ne tiendront pas…
Tout ira bien tant que l’empereur parvient à s’échapper. Ils ont certainement prévu une escorte suffisante pour cela. Mais… tout cela n’a aucun sens.
Ce Festival avait pour but d’attiser le mécontentement dans la région Est.
Si l’empereur fuyait de son propre chef et abandonnait Kiel à un tsunami monstrueux, le peuple n’en serait que plus révolté. Au pire, cela pourrait provoquer une rébellion. Si les choses allaient jusque-là, c’est que la personne derrière Karlos était vraiment sans scrupules.
« En temps de guerre, tu pourras te distinguer. » Que ce soit Erik ou Gordon, c’était un plan qui faisait abstraction de la sécurité du peuple.
Même s’ils ont le devoir de protéger les civils une fois devenus empereurs…
— On ne peut pas laisser ce type monter sur le trône…
— Arn…?
— Elna. Si je te demande de sauver Kiel, le feras-tu ?
— … Bien sûr. Après tout, c’est notre devoir de protéger Sa Majesté et le peuple.
— Tu ignores combien il y a de monstres ? Tu pourrais mourir, tu sais ?
— Je n’ai pas peur de la mort.
— …Et les autres ? Est-ce qu’ils pensent la même chose ?
— Oui, Votre Altesse ! Même si cela doit nous coûter la vie, nous le protégerons !
— Nous sauverons Kiel, quoi qu’il arrive !
Les subordonnés d’Elna prononçaient ces mots avec courage.
Ne pas craindre la mort, risquer sa vie… Voilà des paroles que je déteste. Je ne veux pas entendre ces mots qui ne servent qu’à se donner bonne conscience.
— …Jure-moi une chose, Elna. Sur ton épée.
— Hein ? Quoi ?
— De vivre. Vous tous. Jurez que vous survivrez. Si vous ne le faites pas, je ne vous laisserai pas avancer d’un pas.
— Arn…
Elna murmura mon nom, stupéfaite. Puis, elle s’agenouilla, posant son épée au sol et son front contre la garde. Ses subordonnés l’imitèrent.
— Moi, Elna von Amsberg, membre de l’ordre des chevaliers impériaux, je jure sur mon épée que je ne mourrai pas.
Tous prêtèrent le même serment.

Avec ça, il ne devrait plus y avoir de problème.
— Maintenant, allons-y ! Arn ! Il y a beaucoup de monstres… ils pourraient bien renverser la situation…
— Non… Je ne ferai que vous ralentir. Partez sans moi.
Je dis cela en retirant de force mon bracelet. Le bracelet qu’il ne fallait jamais retirer. À cet instant, j’étais disqualifié pour avoir enfreint les règles.
— A…Arn…?
— Ah, il est tombé. Tant pis, je suis maladroit. Puisqu’il est déjà par terre, je vais aller boire un verre dans la ville voisine.
— Pourquoi… ? On avait encore une chance de revenir dans la course, tu le sais, non !? POURQUOI !?
— Je suis déjà disqualifié. Ce n’est pas votre départ qui m’a mis hors course.
Je me suis disqualifié de moi-même. Alors ne vous inquiétez pas.
Si je leur avais ordonné de me laisser seul ici, ils auraient hésité. C’est pourquoi je fis disparaître cette source d’hésitation. Comparée à la vie de l’empereur et à celle des habitants de Kiel, la place dans ce Festival n’était qu’une préoccupation secondaire.
— Arn… tu es…
— N’oublie pas de le dire à mon père. Que j’ai brisé le bracelet de mon propre chef.
L’empereur avait prêté serment : les chevaliers ne pouvaient jamais abandonner un prince, même si ce dernier le leur ordonnait. La responsabilité m’incombait donc, à moi qui avais retiré le bracelet. Il ne fallait pas que cela devienne un prétexte pour leur faire porter la faute.
Tant qu’ils parviendraient à sauver Kiel, tout irait bien. Mais s’ils échouaient, les reproches pleuvraient — et je ne voulais pas leur en laisser l’occasion. Elna avait peut-être compris mon intention, car elle semblait au bord des larmes. Ses chevaliers gardaient la tête baissée.
Je pris alors la parole.
— Chevaliers. Écoutez mes ordres.
— …
— Sauvez l’empereur, et les citoyens de Kiel. Peu importe si la ville est perdue. La vie de ses habitants passe en priorité.
— Nous acceptons l’ordre de Votre Altesse.
— Oh, et… Krista et Finne sont là aussi. Elles doivent être terrifiées, en ce moment. Pourriez-vous faire quelque chose pour elles également ?
— Oui, Votre Altesse. Je m’en chargerai personnellement. Je laisserai quelques subordonnés partir à leur recherche.
Elna me répondit avec un visage mêlé de regret, d’impuissance et de tristesse. Ses chevaliers affichaient les mêmes expressions. C’est alors que Sebas apparut dans mon dos, sans un bruit.
— Laissez-moi escorter Son Altesse. Ne vous inquiétez pas, tout le monde.
— Sebas… pourquoi… ?
— J’étais simplement inquiet pour la vie de mon seigneur. C’est pourquoi je vous demande de me le confier, Dame Elna.
Elna, à qui l’on disait qu’elle n’était pas nécessaire à mon escorte, sembla légèrement choquée. Elle avait peut-être cru qu’on lui interdisait même de veiller sur moi. Ce n’était pas le cas, bien sûr.
Mais je n’avais pas le temps de dissiper ce malentendu.
Cependant, comme on pouvait s’y attendre de la part de chevaliers impériaux, ils commencèrent tous à préparer leurs montures.
Puis, au moment où ils s’élancèrent, je leur adressai quelques mots d’adieu.
— Mes chevaliers. Je vous les confie. Vous seuls pouvez y parvenir.
À ces mots, les yeux d’Elna se remplirent de larmes. Mais elle tira son épée et secoua la tête avec force.
— La chevalière impériale Elna von Amsberg répondra sans faillir au souhait de Votre Altesse ! Je le jure sur mon épée et sur mon nom : j’anéantirai tous les ennemis et je sauverai Kiel !
— Oui. Je t’en confie la tâche.
Après cela, Elna et ses chevaliers partirent à une vitesse stupéfiante.
Je les trouvais déjà rapides lorsque je chevauchais à leurs côtés… mais il semblait qu’ils se retenaient encore considérablement.
Alors qu’ils disparaissaient à l’horizon, j’appelai mon unique majordome.
— Sebas.
— Monsieur.
— Prépare-toi. À partir de maintenant, il est temps d’entrer en action… secrètement.
— Certainement.
Enfilant ma robe noire habituelle et mon masque argenté, je me téléportai au loin, sous l’apparence de Silver.