SotDH T12 – PRÉLUDE

Ce Qui Demeure

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei

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Et ainsi, le temps passa.

Février 2009.

— Miyaka-chan, on y va ?

— Tu viens encore réviser à la maison ?

— Si ça ne te dérange pas.

Elles étaient dans les derniers jours de leur troisième année de collège, mais elles n’avaient pas le temps de se laisser aller à la nostalgie, les examens d’entrée au lycée ayant lieu dès le mois suivant. Il aurait été difficile de trouver un seul élève de leur année scolaire en train de traîner à cette période de l’année.

Himekawa Miyaka et Azusaya Kaoru étaient en train de faire leurs dernières révisions pour l’examen d’entrée du lycée de la rivière Modori de la préfecture de Hyôgo, qui approchait à grands pas le 4 mars. Ces derniers temps, Kaoru se rendait chaque jour chez Miyaka après les cours pour des sessions d’étude qui se prolongeaient jusque tard dans la soirée.

Toutes deux formaient un duo improbable. Miyaka donnait l’impression d’être distante et difficile d’approche, tandis que Kaoru avait l’air d’une fille joyeuse et pleine de fraîcheur. Elles ne s’étaient rencontrées qu’au collège, mais étaient depuis devenues meilleures amies. Comme elles tentaient d’entrer dans le même lycée, Miyaka aidait Kaoru à réviser, les résultats de cette dernière étant suffisamment faibles pour qu’elle risque de ne pas être admise. Miyaka n’était pas du genre à l’admettre, mais elle voulait tout autant que Kaoru qu’elles réussissent toutes les deux, et cela ne la dérangeait pas le moins du monde de l’aider à étudier.

— …Alors ? Comment je m’en suis sortie ? demanda Kaoru avec nervosité.

— Quarante-huit sur cinquante-neuf. Tu t’es améliorée.

— O…Ouf ! Franchement, je ne sais pas ce que j’aurais fait si je n’avais fait aucun progrès après toutes ces révisions !

— Tu n’es pas encore totalement tirée d’affaire, mais tu es au-dessus de la barre d’admission.

— Héhé. Je l’ai fait !

Avec les livres de révision étalés sur la table, les deux filles terminèrent leur session par un examen blanc pour Kaoru, comme presque tous les jours. Elle avait obtenu un peu plus de quatre-vingts pour cent de bonnes réponses. Ce n’était pas exceptionnel, mais largement suffisant pour s’en réjouir.

Satisfaite, Kaoru se laissa tomber à plat dos. D’ordinaire, Miyaka l’aurait réprimandée pour son manque de tenue, mais elle décida de laisser passer pour aujourd’hui. C’était le meilleur score que Kaoru ait jamais obtenu. Miyaka paraissait indifférente en surface, mais au fond elle était heureuse que les efforts de son amie aient porté leurs fruits.

— Héhé. On dirait bien qu’on va pouvoir aller dans le même lycée.

— Oui, mais ne te relâche pas maintenant.

— Je saaaais. Je reverrai un peu quand je rentrerai.

Miyaka prit un air sévère, mais Kaoru savait qu’elle agissait seulement par inquiétude pour elle, et resta donc de bonne humeur.

— Au fait, ça te dirait d’aller voir le lycée demain ? proposa Kaoru. — Je me disais qu’on pourrait en profiter vu qu’on n’a pas cours. Et après, on pourrait aller quelque part. J’ai un peu envie de manger des crêpes.

Le lendemain était samedi. Ce n’était peut-être pas une mauvaise idée de se motiver en allant voir le lycée où elles espéraient entrer. Au vu de ses résultats, Miyaka avait peu de risques d’échouer à l’examen, et Kaoru s’était beaucoup améliorée, alors faire une pause ne poserait sans doute pas de problème.

— Hmm… Oui, d’accord. J’imagine que tu l’as mérité.

— Yay.

— Mais assure-toi de réviser après, compris ?

— Je saaaais.

Kaoru sourit, ce qui lui donnait l’air plus jeune que son âge. Peut-être savait-elle à quel point elle pouvait paraître juvénile et en profitait pour obtenir ce qu’elle voulait. Ce qui ne dérangeait pas Miyaka.

Le samedi, les deux filles allèrent voir le lycée de la rivière Modori. Juste à côté coulait la grande rivière dont l’établissement tirait son nom. Apparemment, le lycée avait été construit au sommet d’une haute colline qui servait autrefois de point de rassemblement lorsque la rivière débordait. Peut-être en raison de cette histoire, l’établissement recevait d’importants financements de la ville ainsi que de vieilles familles distinguées de la région, ce qui lui permettait de posséder davantage d’infrastructures que la plupart des lycées de la préfecture, bien qu’il ne soit particulièrement réputé ni pour le sport ni pour les études.

Aucune barrière ne bordait le chemin menant aux grilles du lycée. À la place, des ginkgos[1] avaient été plantés grâce aux fonds de la ville. Ils seraient probablement magnifiques une fois l’automne venu, mais cela restait encore loin. Pour l’instant, l’allée bordée d’arbres qui menait à l’établissement était dépourvue de couleurs et dégageait une certaine mélancolie.

— C’est étonnamment joli. Et grand.

Le lycée avait célébré son trentième anniversaire plusieurs années plus tôt, et des travaux de rénovation avaient été effectués à cette occasion. Le vieux bâtiment décrépit avait été repeint d’un blanc clair et soigné.

— Pour un lycée qui ne prépare pas spécialement à l’université, il a vraiment beaucoup d’installations, remarqua Miyaka. — Ils ont aussi plein de distributeurs automatiques. Regarde ! Ils ont même un distributeur de nouilles instantanées en pot ! Jamais ils feraient ça dans notre collège !

C’était bien le genre de Kaoru de vérifier la nourriture disponible avant toute autre chose. Elles allèrent demander l’autorisation au bureau administratif et reçurent la permission de visiter librement les lieux.

Elles errèrent ensuite plus ou moins au hasard, observant les salles de classe, la cafétéria, la bibliothèque, le terrain de sport et même le dojo, ce qui leur permit de voir à peu près tout l’établissement.

— Waouh, genre… le lycée, c’est vraiment à un autre niveau comparé au collège, dit Kaoru.

— Oui. Tu veux qu’on se repose un peu sur ce banc là-bas ?

— Carrément. J’ai les jambes en compote.

Les deux filles terminèrent leur visite par la cour arrière et s’assirent sur un banc avec les boissons qu’elles avaient achetées plus tôt à un distributeur automatique. Toute cette marche les avait fatiguées. Elles humidifièrent leurs gorges asséchées et regardèrent la rangée d’arbres devant elles.

Les cerisiers plantés dans la cour arrière offriraient probablement un agréable endroit pour se détendre au printemps, lorsque les fleurs écloraient sous une douce chaleur. Elles espéraient pouvoir fréquenter cet endroit en tant qu’élèves d’ici là. Venir voir le lycée s’était révélé être une bonne idée. Toutes deux se sentaient désormais encore plus motivées à étudier pour leurs examens d’entrée.

— Dis, au fait, pourquoi tu as choisi ce lycée à la base ? demanda Kaoru.

— Tu demandes ça maintenant ? Après avoir déjà décidé d’essayer d’y entrer ?

— Ah ah… Tant que je suis avec toi, peu importe le lycée où je vais.

C’était Miyaka qui, à l’origine, voulait entrer au lycée de la rivière Modori.  Kaoru ne faisait que suivre son amie et ne s’intéressait pas particulièrement à l’établissement. Avec ses résultats, Miyaka aurait probablement pu viser un lycée un peu plus prestigieux, mais elle avait tout de même choisi celui-ci.

— …J’imagine que je l’ai choisi à cause d’une vieille histoire, dit Miyaka.

Kaoru pencha la tête, perplexe.

Miyaka, qui s’était attendue à cette réaction, sourit et leva les yeux vers le ciel.

— Le sanctuaire de ma famille se trouvait ici à l’époque d’Edo.

— Hein ? Sérieux ?

— Oui. Tu sais que le lycée est construit sur une colline ? Comme l’endroit était à l’abri des inondations, ils y ont construit un sanctuaire à l’époque où Kadono n’était encore qu’une ville sidérurgique. D’après ma mère, le sanctuaire et les gens qui y vivaient avaient parfois plus d’influence que le chef du village à cette époque.

Pour dire la vérité, Miyaka ne s’intéressait pas tant que ça à l’histoire de son sanctuaire. Elle connaissait au moins l’origine du nom du sanctuaire Jinta, mais ignorait pourquoi les prêtresses portaient le titre d’Itsukihime ou pourquoi toutes les filles de sa famille devaient avoir le caractère « nuit » dans leur prénom, alors qu’il s’agissait pourtant de traditions importantes.

Mais lorsqu’elle avait parlé du choix de son lycée, sa mère lui avait appris que le lycée de la rivière Modori se trouvait sur la colline où se dressait autrefois le sanctuaire de l’Itsukihime.

— Oooh. Donc le terrain du lycée appartient peut-être à ta famille ou un truc du genre ?

— Pas du tout. Le sanctuaire du village appartenait à tout le monde.

— Mince. Pourquoi ils l’ont déplacé ?

— Aucune idée, mais il existe une vieille légende qui raconte qu’il a été attaqué par un démon, alors ils l’ont déplacé et renommé sanctuaire Jinta.

Les démons n’existaient évidemment pas réellement. Dans les récits, ils servaient à représenter de manière abstraite les catastrophes ou les calamités. La seule chose qu’on pouvait en déduire était donc que le sanctuaire avait été déplacé à la suite d’un mauvais présage.

Il était aussi possible que la préfecture ait simplement ordonné son déplacement afin de construire un lycée à sa place.

Un lycée constituait un bon lieu d’évacuation en cas de séisme ou d’inondation, et la colline représentait un emplacement idéal pour cela. Miyaka avait le sentiment que cette explication était la plus probable.

— Donc c’est pour ça que tu as choisi ce lycée ?

— Oui. Ça m’a un peu intriguée après que ma mère m’en a parlé. Je ne sais pas… Le fait que mes ancêtres aient vécu ici me donnait l’impression d’avoir un lien avec cet endroit. Et puis, pour un lycée où on peut entrer sans trop d’efforts, il est plutôt bien financé.

— « Sans trop d’efforts », hein ? Pendant ce temps-là, moi je me tue à la tâche !

La conversation était restée relativement sérieuse jusqu’à la plainte de Kaoru, après quoi les deux filles échangèrent un sourire.

— On arrête notre petite pause ici et on continue ? proposa Miyaka.

— D’accord. Oh ! Je veux voir quels clubs ils ont.

— Bonne idée.

Les deux filles reprirent leur visite du lycée, et le sanctuaire qui se trouvait autrefois ici ne fut plus mentionné.

Après tout, pourquoi en auraient-elles reparlé ?

C’était un sujet ennuyeux pour des filles de quinze ans. Et puis, elles avaient des choses bien plus importantes auxquelles penser, comme leurs révisions et leurs examens d’entrée afin de pouvoir venir ici.

Leur visite du lycée leur avait donné de la motivation, mais aussi rempli le cœur d’excitation. Elles s’imaginèrent arriver ici au printemps et terminèrent leur journée de bonne humeur.

Les examens d’entrée approchaient à grands pas.

Elles ressentaient une certaine inquiétude, mais leurs yeux débordaient d’espoir.

 

 

***

 

Kadono Jinya enfila le blazer de son uniforme scolaire, auquel il n’était pas encore habitué, et alla lui aussi visiter le lycée le lendemain du passage des deux filles. Cela ne faisait que quelques jours qu’il avait emménagé à Kadono, mais il voulait voir à quoi ressemblait l’établissement qu’il allait fréquenter.

Il posa doucement la main sur l’un des cerisiers de la cour arrière, dépourvu à la fois de feuilles et de fleurs.

— Cet endroit aussi a changé.

Le chef du village lui avait autrefois dit :

Le temps est cruel. Dans un siècle, je doute qu’il reste ici quelqu’un qui se souvienne de toi. Peut-être même que tu ne reconnaîtras plus le village. Rien n’est immuable. Nos vies sont si brèves, comparées à celles des démons.

Jinya ressentait désormais pleinement la vérité de ces paroles. Après près de cent soixante-dix ans, il était revenu dans son ancien foyer et n’y avait trouvé aucune trace de ce qu’il avait connu autrefois. La région restait assez rurale et avait conservé beaucoup d’arbres, contrairement à Tôkyô, mais autour de lui s’élevaient désormais des bâtiments de béton et des routes recouvertes d’asphalte.

Tout cela lui paraissait étrange et déroutant. Sur cette colline se dressait autrefois le sanctuaire de l’Itsukihime, où des générations de prêtresses avaient vénéré la déesse Mahiru-sama afin d’apporter la prospérité au village. À présent, un lycée se tenait à sa place, et personne hormis lui n’y voyait quoi que ce soit d’étrange.

Il ne restait plus personne de cette époque. Ni Shirayuki ni Chitose ni les villageois ni Kiyomasa ni le chef ni même sa sœur, aussi détestable qu’elle lui était chère.

Les humains ne vivaient pas longtemps. Jinya le savait depuis le début, et pourtant il avait tout de même l’impression d’être resté seul, abandonné par tous ceux qu’il avait connus.

— Ça me rend un peu triste, murmura-t-il.

Le simple fait de pouvoir se l’avouer à lui-même prouvait qu’il n’était plus seul. Les gens du théâtre Koyomiza et du Kogetsudou étaient devenus sa force. Il avait peut-être perdu beaucoup de choses, mais il avait aussi indéniablement gagné quelque chose au cours de ce voyage guidé par la haine, et cela lui permettait d’être honnête avec lui-même ici.

Il avait vu ce qu’il était venu voir. N’ayant plus rien à faire sur place, il quitta le lycée. Combien de personnes connaissaient encore l’ancienne histoire de « La Princesse et le Démon bleu » ?

Kadono Jinya était finalement revenu à Kadono, dans la préfecture de Hyôgo. À l’époque de sa jeunesse, ce n’était qu’un petit village prospérant grâce à l’industrie du fer, mais le sable ferrugineux n’était plus récolté dans la rivière depuis longtemps déjà. La ville était désormais une modeste commune de province connue, dans une certaine mesure, pour ses couteaux de cuisine et quelques autres produits métalliques. Il ne restait plus la moindre trace du village qu’elle avait été autrefois. Malgré cela, le fait d’être revenu à l’endroit où tout avait commencé après tant d’années le touchait profondément.

— Plus qu’un an…

L’apparition du dieu-démon, annoncée par le démon doté de Clairvoyance, n’était plus qu’à une courte année de distance. Les retrouvailles avec Magatsume, qui lui paraissaient si lointaines lorsqu’il avait quitté Kadono, étaient désormais presque imminentes.

Au final, même près de cent soixante-dix ans n’avaient pas suffi à apaiser la haine qui couvait en lui, mais il savait au moins désormais ce qu’il ferait au terme de son voyage. Il ne lui restait plus qu’à lui faire face. C’était pour cette raison qu’il était revenu vivre à Kadono et s’était inscrit au lycée de la rivière Modori.

La famille Tôdô s’était chargée des démarches pour son inscription. Le démon de Clairvoyance avait affirmé que Magatsume réapparaîtrait au sanctuaire de l’Itsukihime, là où se trouvait désormais ce lycée.

— Dans ce cas-là, autant t’inscrire, lui avaient suggéré en plaisantant les enfants et petits-enfants de la famille Tôdô.

Autrefois, il aurait refusé, mais le Jinya d’aujourd’hui pouvait se permettre de simplement profiter des choses, alors il avait accepté leur proposition.

Il quitta le lycée et se mit en route vers la maison d’un vieil ami. Il gardait toujours contact avec les gens du Kogetsudou. Nanao, désormais propriétaire de la boutique, lui avait appris que Himekawa Yayoi vivait à Kadono, et il était donc en chemin pour lui rendre visite.

— Dire que ces deux-là sont mariés maintenant, songea Jinya.

Takamori Keito avait apparemment intégré la famille de Yayoi après leur mariage, il s’appelait donc désormais Himekawa Keito. D’après Nanao, il était toujours aussi éperdument amoureux de sa femme et ne cherchait pas le moins du monde à le cacher.

Yayoi venait rendre visite à Asakusa chaque été lorsqu’elle était jeune, mais cela devint plus difficile en grandissant, et Keito poursuivit ses études supérieures dans une autre préfecture. Yayoi aimait cependant écrire des lettres, alors Jinya continua à garder contact avec elle de cette manière. Malgré tout, cela faisait presque vingt ans qu’il n’avait vu ni l’un ni l’autre en personne.

Vingt ans étaient une courte période pour un démon, mais pas pour des humains. Se sentant un peu coupable d’avoir tant tardé à leur rendre visite, Jinya suivit la carte dessinée à la main par Nanao.

Dans son esprit, il allait simplement revoir une vieille amie. Il ignorait encore que Nanao lui réservait une petite surprise.

— C’est ici ? murmura-t-il avec une certaine surprise en arrivant à destination.

Il savait déjà que la maison de Yayoi était un sanctuaire et que Keito avait intégré sa famille par mariage afin d’en devenir plus tard le prêtre principal, mais c’était la première fois qu’il venait réellement sur place. Comparé aux immenses sanctuaires servant aussi d’attractions touristiques, celui-ci restait modeste, mais il n’était certainement pas petit. Il y avait même assez d’espace pour la maison familiale à l’intérieur de l’enceinte du sanctuaire afin que le prêtre principal puisse vivre sur place.

Jinya gravit lentement le long escalier de pierre et atteignit enfin l’enceinte du sanctuaire, bordée de cerisiers. Le chemin pavé devant lui était impeccablement entretenu, et l’endroit dégageait une sérénité spirituelle.

Une jeune fille balayait le chemin de pierre avec un balai en bois. Elle portait des vêtements de prêtresse, il était donc naturel de supposer qu’elle appartenait au sanctuaire. Ses longs cheveux semblaient légèrement bruns, ce qui était assez inattendu, les prêtresses gardant généralement les cheveux noirs. Lorsqu’il aperçut son visage, il esquissa un léger sourire.

On retrouvait chez elle quelque chose de l’image de la jeune Yayoi… Peut-être était-ce sa fille ?

— Vous êtes la prêtresse de ce sanctuaire ? J’aimerais vous demander quelque chose, si c’est le cas.

La jeune fille leva les yeux vers lui, perplexe. Pendant un bref instant, cela éveilla chez lui un sentiment de nostalgie, mais sa réponse lui coupa le souffle.

— Non, je ne suis pas vraiment une prêtresse ici. Je suis une Itsukihime.

Ce n’était pas une coïncidence. Yonabari avait transmis à Motoki Sôshi toutes les informations qu’ils possédaient sur le Dévoreur de démons afin qu’il puisse assouvir sa vengeance, et Sôshi avait ensuite légué ces informations à ses enfants ainsi qu’à sa petite-fille. Il y avait fort à parier que Yunohara Aoba en savait bien plus sur Jinya qu’il ne l’imaginait.

C’était pour cette raison qu’elle avait préparé cette surprise. Rien de grandiose. Elle avait simplement caché le nom du sanctuaire et le titre donné à ses prêtresses, mais cela suffisait à lui infliger un choc immense.

— Une… Itsukihime… ? parvint-il à articuler.

La jeune fille ne montra aucune surprise devant sa réaction, comme si elle s’y était attendue. La plupart des visiteurs ne connaissaient probablement pas leur tradition, raison pour laquelle elle avait déjà une explication prête.

— C’est comme ça qu’on appelle les prêtresses ici. Plus personne ne sait vraiment pourquoi, mais c’est la coutume depuis longtemps.

— Je vois…

Lui, il savait pourquoi. Il ne pouvait pas avoir oublié la signification du titre d’Itsukihime. Itsukihime signifiait « l’immaculée Femme du Feu », le terme « immaculée » faisant référence au fait que celle qui servait la Déesse du Feu devait être une fille célibataire.  Avec le temps, cette notion s’était effacée du village de Kadono, et Itsukihime en était simplement venu à désigner celle qui priait la Déesse du Feu… et désormais, même cela avait disparu.

Le sanctuaire avait été attaqué par des démons et l’Itsukihime Shirayuki avait été tuée. La lignée de l’immaculée Femme du Feu avait pris fin, mais quelque temps après le départ de Jinya de Kadono, Chitose avait été nommée prochaine Itsukihime du nouveau sanctuaire.

— Excusez-moi, mais pourriez-vous me dire le nom de ce sanctuaire ? demanda Jinya le cœur lourd, tandis que des souvenirs nostalgiques lui revenaient en mémoire.

Il se rappela les paroles que le chef du village lui avait adressées lorsqu’il lui avait confié Yarai, le trésor du village.

Hm, oui… Je pense que je vais créer un sanctuaire. Comme ça, tu auras quelque chose qui t’attendra lorsque tu reviendras à Kadono, à la fin de ton voyage. Et pour le nom du sanctuaire…

— Bien sûr. C’est le sanctuaire Jinta.

— Je vois…

Il ferma les yeux, et une larme solitaire coula sur sa joue. Ah… alors c’était donc pour cela que leur famille portait le nom de Himekawa[2], comprit-il. Sans doute une autre plaisanterie du chef du village.

— Chef… vous m’avez vraiment laissé un endroit où revenir.

À l’époque, Jinya n’avait pas compris les paroles du chef du village au sujet du passage du temps. Il ne savait même pas ce qui l’attendait le lendemain, encore moins près de deux siècles plus tard.  Pourtant, le chef du village avait imaginé et préparé le retour de Jinya, créant une coutume et un sanctuaire qui traverseraient les générations avant de finalement parvenir jusqu’à lui.

Et c’était une chose merveilleuse. Jinya avait cru avoir été laissé derrière par tous ceux qu’il avait connus, mais il se trompait. Il avait ici un endroit où revenir et des gens qui l’attendaient. Certaines émotions de cette époque subsistaient encore.

— Merci beaucoup. Je vais vous laisser tranquille maintenant, dit-il d’une voix lumineuse.

Il posa une main sur son cœur et sentit ses battements. Il battait à un rythme différent de celui des humains, mais sa chaleur était la même qu’autrefois.

— Hein ? Euh, vous ne vouliez pas me demander quelque chose ? dit la jeune fille, déconcertée.

Il observa cette silhouette encore jeune vêtue de vêtements de prêtresse et se dit qu’elle ressemblait à une fleur. Elle était la fille des Himekawa. Une fleur solitaire ayant éclos de la neige ancienne.

— J’ai déjà obtenu mes réponses. Vous m’avez donné exactement les mots que j’espérais entendre.

Il lui adressa un sourire paisible avant de se détourner. Il lui coûtait de partir, mais il ne pouvait pas rester éternellement ici, alors il s’en alla sans se retourner. Le sentiment de mélancolie qu’il avait ressenti au lycée avait désormais complètement disparu, et ses pas étaient assurés.

À l’origine, il comptait rencontrer Yayoi et Keito, mais il ne pouvait décemment pas se montrer devant eux dans l’état où il était, les larmes aux yeux. Il garderait la joie de leurs retrouvailles pour une prochaine fois.  Pour l’instant, il voulait encore un peu profiter de la chaleur qui emplissait son cœur.

Les sentiments autrefois portés finissaient par devenir indistincts et s’effacer comme des bulles à la surface de l’eau.

Rien de ce qui existait ne demeurait immuable, mais de minuscules fragments subsistaient.

Son voyage avait été désespérément long, mais il était finalement revenu à l’endroit où tout avait commencé.

 

[1] Le ginkgo est un arbre très présent au Japon, souvent associé à l’automne. Ses feuilles jaunes en éventail sont facilement reconnaissables.

[2] Le nom Himekawa associe hime (« princesse », ici en écho à l’Itsukihime) et kawa (« rivière »), rappelant à la fois l’ancien sanctuaire et la rivière Modori autour de laquelle s’était développé Kadono.

 

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