SotDH T12 – CHAPITRE 4 PARTIE 3
Itsukihime : Contes Nocturnes de Sabres Démoniaques (3)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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— Salut, Himekawa.
— Salut. Tu rentres déjà chez toi, Momoe-san ?
— Ouais. Les activités de club, c’est vraiment pas mon truc. Et je te l’ai déjà dit, appelle-moi « Aki », pas « Moe » !
Une fois les cours terminés, les élèves quittèrent la salle de classe les uns après les autres. Ceux qui faisaient partie d’un club se dirigèrent vers leur local avec une gaieté qu’ils ne montraient jamais en cours, tandis que ceux qui n’en faisaient pas prévoyaient avec leurs amis de s’arrêter quelque part sur le chemin du retour. Moe, l’une des filles les plus voyantes de la classe, faisait partie de ces derniers. Elle semblait sur le point d’aller traîner près de la gare avec plusieurs autres filles à l’allure de gyaru.
— Hé, ça te dit de venir ? On va juste regarder des vêtements et des accessoires.
— Je vais passer mon tour. Ce n’est pas vraiment mon truc, répondit Miyaka.
— Roh. T’es jolie même sans maquillage. Je suis sûre que tu serais super belle si tu te faisais un peu plus apprêtée. Les garçons seraient tous à tes pieds. T’es sûre que tu ne veux pas venir ?
— Désolée. Comme je l’ai dit, ce n’est pas mon truc.
Miyaka n’était pas du genre à s’habiller de façon voyante comme Moe et ses amies, ni même du genre à beaucoup se mettre en valeur. Elle était un peu exigeante concernant son shampoing et son après-shampoing, et elle entretenait ses sourcils.
Elle prenait soin de sa peau pour éviter l’acné, dormait suffisamment, veillait à ne pas trop manger et faisait toujours un peu d’exercice chaque jour. Elle entretenait ses longs cheveux et prenait soin de son apparence.
Mais elle ne se maquillait pas, ne se teignait pas les cheveux, ne suivait pas les dernières modes et ne portait pas d’accessoires tape-à-l’œil. Ces choses-là n’étaient tout simplement pas faites pour elle. Elle préférait les pantalons aux jupes parce qu’ils permettaient de bouger plus facilement, et elle aimait davantage les vêtements sobres que ceux ornés de dentelle ou de rubans. Elle ne méprisait pas Moe et ses amies et les trouvait même mignonnes, mais leurs centres d’intérêt ne coïncidaient tout simplement pas avec les siens.
— Himekawa, il y a quelque chose que tu sembles ne pas comprendre.
— Hein ?
— On ne s’apprête pas parce que c’est notre passe-temps ou truc du genre. On porte des minijupes même en plein hiver, on met du lait hydratant et de la lotion dès qu’on sort du bain, on se lève trente minutes plus tôt pour se maquiller… Tout ça pour devenir la personne qu’on veut être. S’apprêter n’est pas quelque chose qu’on fait parce qu’on aime ça. C’est la façon dont on montre notre détermination. « Voilà celle que je veux être. Voilà la personne que je veux être au quotidien. » S’apprêter, c’est la façon dont on manifeste qui l’on est vraiment.
Moe termina en prenant une pose et en pointant Miyaka du doigt.
Miyaka fut honnêtement surprise. À voir son apparence, elle avait supposé que Moe était du genre délinquante qui ne prenait rien au sérieux. Certaines filles racontaient même qu’elle avait un homme qui l’entretenait. Pourtant, la réalité était tout l’inverse. Elle avait ses propres convictions et ne possédait rien de la frivolité que les autres lui prêtaient. Un sourire qui ne connaissait pas la peur flottait sur son visage.
— Oh, désolée. Je ne voulais pas être impolie, dit Miyaka.
— Hein ? Allez, je plaisante, bien sûr. T’es vraiment sérieuse, pas vrai ?
Moe sourit pour lui montrer qu’elle n’y voyait aucun mal.
La manière dont Moe s’habillait avait ses inconvénients. Les professeurs la considéraient comme une mauvaise élève, les garçons la reluquaient, et certains faisaient courir des rumeurs disant qu’elle vendait son corps.
Mais même si quelqu’un lui faisait remarquer tout cela, elle ne changerait pas sa façon d’être. Elle donnait l’impression de vivre sans se soucier de rien, mais elle était étonnamment obstinée. Non pas avec la rébellion propre à la jeunesse, mais avec l’entêtement de quelqu’un qui refusait de se plier aux autres.
— Toi aussi, tu es plutôt sérieuse, Momoe-san.
— Moi ? Je dirais plutôt passionnée. J’ai même voulu ce lycée parce que j’avais entendu dire que le garçon qui me plaisait allait venir ici. Tant qu’à le poursuivre, autant être aussi mignonne que possible, tu vois ?
Moe était plus sérieuse qu’elle ne le laissait paraître, et en plus de cela, c’était une romantique. Elle ne révéla pas l’identité du garçon qui l’intéressait et, à ce que Miyaka pouvait voir, elle n’était même pas encore allée lui parler. Elle se gratta timidement la joue avant de dire :
— En fait, oublie ce que je viens de dire à mon sujet, ok ? Enfin bref, ça te dit au moins qu’on marche ensemble jusqu’au portail du lycée ?
— Merci, mais ce sera peut-être pour une autre fois. Je dois aller parler de quelque chose avec Kadono-kun.
Miyaka laissa échapper la vérité sans le vouloir. Moe la taquinait depuis toujours au sujet d’elle et de Jinya.
— Oh ?
Moe bondit aussitôt sur l’occasion, un sourire inquiétant aux lèvres.
— Fallait le dire dès le début ! Maintenant, je me sens mal de t’avoir retardée. Alors, de quoi vous allez parler ? Je peux venir ?
— Euh… Je croyais que tu allais faire les boutiques ?
— Ça peut attendre ! Allez, raconte-moi. Vous êtes vraiment proches tous les deux, pas vrai ? Vous vous connaissez depuis longtemps ? Il t’a aidée quand tu as eu des ennuis ? Depuis quand vous vous entendez bien ? Et de quoi vous parlez d’habitude ? Je t’achète un goûter ou quelque chose, alors raconte-moi tout !
— Désolée, Momoe-san. Je dois y aller.
— Pour la millionième fois, appelle-moi juste « Aki » ! Hé ! Ne t’enfuis pas !
Miyaka échappa à cette avalanche de questions et prit la fuite en profitant de toute la vitesse acquise grâce au basket-ball qu’elle pratiquait au collège. Elle se sentait un peu coupable d’avoir faussé compagnie à Moe, mais elle n’avait rien de particulièrement intéressant à lui raconter, et elle faisait attendre Jinya. Elle pourrait toujours s’excuser demain. Pour l’instant, elle se hâta vers le toit.
Elle gravit les escaliers en courant, puis posa la main sur la porte métallique menant au toit et constata qu’elle était déjà déverrouillée. Sa conversation avec Moe s’était finalement un peu éternisée. La porte s’ouvrit dans un grincement métallique, et la lumière du ciel de l’après-midi l’éblouit. Jinya l’attendait près du grillage qui entourait le toit.
— Ah, te voilà.
Miyaka s’efforça de reprendre son souffle. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas couru à pleine vitesse, et elle prit plusieurs profondes inspirations avant de répondre.
— Désolée. J’ai été retenue.
— Ce n’est rien.
Elle ignorait depuis combien de temps il l’attendait, mais cela ne semblait pas le déranger. Malgré tout, elle l’avait fait attendre. Elle songea à s’excuser une nouvelle fois, mais il secoua la tête pour lui répéter que ce n’était rien.
Elle acquiesça et n’insista pas davantage. Cela n’aurait servi à rien de prolonger la chose. Tous deux s’adossèrent au mur près de la porte et levèrent les yeux vers le ciel.
— Tu voulais me parler ?
— Oui. Reprenons là où nous nous sommes arrêtés hier. Il est temps que tu apprennes l’histoire des lames de Yatonomori Kaneomi et celle de l’Itsukihime.
Miyaka comprenait pourquoi l’histoire de l’Itsukihime pouvait avoir de l’importance pour elle.
Mais les lames de Yatonomori Kaneomi, beaucoup moins. Au mieux, ce serait simplement un élément supplémentaire à ajouter à leur projet de groupe.
Elle ne formula cependant pas ses doutes, sans doute parce que son expression était si sincère.
Quoi qu’il ait à dire, elle était censée l’écouter jusqu’au bout.
Elle détourna son regard du ciel pour le poser sur lui.
— Alors je vais commencer. C’est une histoire qui n’a aucun rapport avec toi, et qui en a pourtant un.
Lentement, il commença à raconter l’histoire d’un forgeron, d’un démon et de l’Itsukihime.
***
Il y a une limite à ce qu’une seule personne peut connaître. Aussi sage ou érudite soit-elle, elle ne peut voir que le monde qui s’offre à elle.
Jinya ignorait quelle rencontre Kaneomi et Yato avaient partagée, et il ne pouvait pas davantage connaître les sentiments qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre. Tout ce qu’il possédait provenait des écrits qu’ils avaient laissés derrière eux ainsi que des souvenirs des lames démoniaques et des démons qu’il avait dévorés. Pourtant, il pouvait transmettre à Miyaka quelque chose issu de cette époque : l’histoire de sentiments qui avaient poursuivi leur route à travers les âges, une histoire qui avait commencé avec la rencontre d’un forgeron et d’un démon et qui se poursuivait jusqu’à l’époque moderne.
À l’époque des Royaumes combattants, un forgeron du nom de Kaneomi fut attaqué par des bandits de montagne et s’enfuit dans la forêt d’Irazu, où il rencontra un démon. Le pouvoir de ce démon était très probablement de contrôler le feu, et la tradition orale qui subsista par la suite indique qu’on l’appelait sans doute la Femme du Feu (hime), ou quelque chose d’approchant. Quoi qu’il en soit, Kaneomi fut sauvé par ce démon supérieur et lui en éprouva une profonde gratitude.
Mais les démons étaient haïs dans le village dont il était originaire. En ces temps anciens, les démons et les esprits représentaient une menace bien réelle. On les disait capables d’enlever des humains pour les dévorer et, parfois, d’apporter la maladie. Cette peur et cette haine de l’Autre Monde étaient particulièrement fortes dans ce village de montagne. Les habitants des villes et des villages agricoles considéraient les esprits comme des créatures de légende, mais dans les montagnes, ils constituaient une menace constante, comparable aux famines ou aux inondations.
C’était pour cette raison que les habitants de Kadono craignaient et détestaient les démons. Leur simple existence était considérée comme mauvaise.
Mais après avoir été sauvé par cette jeune démone, Kaneomi commença à douter de cette croyance. Les démons étaient-ils vraiment aussi mauvais qu’on le prétendait ? Il se mit à pénétrer en secret dans la forêt presque chaque jour pour aller la voir.
— Tu finiras toi aussi par perdre ton humanité si tu restes avec moi. Rentre chez toi.
La démone insistait sur le fait qu’il serait persécuté par les autres humains s’il continuait à la fréquenter et le renvoya à de nombreuses reprises, mais cela ne produisit que l’effet inverse. Il voyait dans sa bonté quelque chose qui manquait aux villageois, eux qui qualifiaient les démons de mauvais sans même les connaître. Finalement, elle comprit qu’il ne changerait pas d’avis et cessa d’essayer de le repousser.
Tous deux continuèrent à se rencontrer en secret dans les profondeurs de la forêt sacrée, et finirent par tomber amoureux.
Le temps passa, et Kaneomi prit une épouse.
Ses cheveux étaient d’un noir lustré, et sa peau d’une pâleur maladive. La grâce avec laquelle elle se tenait était rarement observée chez les femmes du village du fer.
C’était bien sûr parce qu’elle n’était pas une femme du village.
C’était quelqu’un qu’il avait rencontrée par hasard alors qu’il était parti vendre ses sabres. Kaneomi était un forgeron si renommé qu’il recevait même des offres de samouraïs souhaitant faire de lui le forgeron attitré de leur famille. La rumeur dans le village disait qu’il avait rencontré sa magnifique épouse grâce à l’une des nombreuses relations que son travail lui avait apportées.
Son épouse s’appelait Yato. Elle était un peu sèche dans sa manière d’être et semblait mener la danse dans sa relation avec son mari, mais tous deux formaient manifestement un couple très uni. Les hommes du village, certes un peu envieux, félicitèrent Kaneomi pour sa jeune et belle épouse.
Le forgeron Kaneomi et la démone Yato passaient leurs journées ensemble dans une grande intimité. Ils finirent par être connus dans tout le village comme le couple le plus amoureux qui soit.
Un jour, Kaneomi décida de fabriquer un ensemble de sabres particuliers, non pour son travail, mais pour son épouse.
Il travailla sans relâche, consacrant tout son corps et toute son âme au fer, et son épouse l’aida dans cette tâche. Elle lui donna une partie de son sang, son sang de démon, afin qu’il l’incorpore aux lames.
— Est-ce celui-là, Kaneomi ?
— Oui. C’est le tachi que j’ai forgé en y incorporant ton sang.
Il examina le sabre qu’il avait forgé et acquiesça avec satisfaction. Il l’avait créé dans l’espoir qu’il finisse par acquérir un pouvoir démoniaque propre. C’était pour cela qu’il avait souhaité utiliser le sang de son épouse.
Jusqu’alors, il n’avait forgé des sabres que pour son travail ou par plaisir. C’était la première lame qu’il façonnait avec quelque chose de plus grand à l’esprit, un idéal. Yato avait été déconcertée par sa demande, mais elle l’avait acceptée et lui avait donné son sang.
Elle avait affirmé vouloir voir le souhait de son bien-aimé se réaliser, et en tant que démon, ses paroles ne pouvaient être mensongères.
La lame de tachi forgée en partie avec son sang possédait un tranchant d’une beauté envoûtante. C’était un sabre digne d’être qualifié de chef-d’œuvre.
— C’est une belle pièce, mais est-ce qu’elle aura vraiment des pouvoirs démoniaques ?
— Aucune idée. Peut-être qu’elle en aura après cent ans, comme les démons quand ils vivent aussi longtemps. Pour être honnête, je n’en ai pas la moindre idée.
— …Tu ne te mouilles vraiment pas.
Les humains étaient incapables de voir aussi loin dans l’avenir. Un démon pouvait attendre les cent années nécessaires, mais Kaneomi lui-même mourrait avant de savoir si son sabre accomplirait ce qu’il espérait. En ce sens, ce sabre n’avait aucune utilité pour lui. Et pourtant, il avait plus de valeur que n’importe quoi d’autre.
— Mais ce serait quand même formidable si c’était le cas, non ? Quelque chose de nouveau, né de l’union d’un humain et d’un démon. Ça vaudrait le coup d’être vu.
Il s’était inspiré de quelque chose qu’elle avait murmuré avant leur mariage.
— Quelle était déjà cette question que tu m’avais posée ? Les humains et les démons sont-ils condamnés à se méfier et à se haïr pour toujours ?
Yato fut surprise qu’il s’en souvienne. Pour elle, ce n’avait été qu’une question sans importance, mais lui y avait réfléchi pendant tout ce temps.
Les humains et les démons pourraient-ils un jour se faire confiance et avancer côte à côte ? Il n’avait pas de réponse à cette question, et c’était précisément pour cela qu’il avait forgé la lame qu’il tenait entre ses mains.
— Yato, écoute… Je ne suis qu’un rustre incapable de faire autre chose que forger des sabres, alors je ne peux pas te donner de réponse. Mais toi et moi avons réussi à nous marier, non ? Je suis sûr qu’un jour viendra où nos deux espèces pourront s’entendre.
— Tu le crois vraiment ?
— Oui. C’est pour ça que j’ai fabriqué ce sabre. S’il acquiert un pouvoir après cent ans, ce sera la preuve que j’avais raison… Dommage que je ne serai plus là pour le voir de mes propres yeux.
Kaneomi soutint son regard sans détour. Il ne pouvait pas vivre aussi longtemps qu’elle et n’avait aucun moyen de savoir si sa lame deviendrait réellement un sabre démoniaque. En revanche, elle pouvait vivre mille ans s’il le fallait. Les jours qui suivraient sa mort seraient solitaires, mais ils ne seraient pas dénués de raison d’être.
— Désolé, Yato. Tu pourrais vérifier comment tout cela se termine à ma place ? Si cette lame acquiert réellement un pouvoir, alors je veux que tu gardes foi en cela. Les humains peuvent être stupides et commettre des erreurs de temps à autre, et les démons peuvent être obstinés et entrer en conflit, mais je suis sûr que nous pouvons malgré tout vivre en paix ensemble.
— …Kaneomi.
— Tu sais quoi… Je crois que je vais en forger encore trois autres comme celui-ci avec ton sang mêlé à l’acier. Oui, et je les appellerai tous les quatre Yatonomori Kaneomi, en utilisant nos deux noms. S’il te plaît, veille sur ce qu’il adviendra de ces sabres, sur ce lien entre l’homme et le démon.
Autrement dit, les lames de Yatonomori Kaneomi étaient une promesse faite par un mari à son épouse. Elles étaient quelque chose qu’elle pourrait attendre après sa disparition, afin de ne pas être écrasée par la solitude qui suivrait. Il ne pouvait pas rester à ses côtés pour la soutenir toute sa vie, alors il fit la seule chose qu’il savait faire et forgea des lames.
Il leur donna leurs deux noms et les chérissait comme s’il s’était agi de leurs propres enfants, lui demandant de veiller sur leur évolution à sa place.
Peut-être deviendraient-elles des lames démoniaques, peut-être pas. En vérité, cela n’avait aucune importance.
Tant qu’elles donnaient un sens à la vie de Yato, elles remplissaient leur rôle.
Les quatre lames forgées par Kaneomi avaient toutes été créées pour lui donner quelque chose à poursuivre après sa mort.
— …Très bien. Je veillerai à voir où mènera ton espoir.
— Merci. Et désolé de te faire porter quelque chose comme ça.
— Cela ne me dérange pas du tout. Après tout, c’est le devoir d’une épouse d’accomplir les souhaits de son mari.
Yato sourit. C’était un sourire fragile, proche des larmes, mais qui conservait malgré tout sa force.
On pouvait y sentir sa détermination.
— La vie d’un humain est courte. Un jour, tu quitteras ce monde pour me laisser derrière toi. Je suis certaine que je souffrirai. Je suis certaine que je pleurerai. Je suis certaine que je déplorerai notre séparation et que je souhaiterai te suivre dans l’au-delà.
Elle parlait de l’avenir cruel qui les attendait, mais sa voix demeurait douce.
— Mais je continuerai à vivre comme tu le souhaites. Je verrai jusqu’où iront ces lames démoniaques, je vivrai jusqu’au terme naturel de mon existence, puis je te dirai dans l’autre monde : « Ne t’inquiète pas. Nos précieux enfants ont grandi exactement comme tu l’espérais… ». Ton souhait et ta bonté ont atteint mon cœur. Je veillerai à mener une vie digne de ce que tu m’as donné.
Les lames de Yatonomori Kaneomi étaient une promesse. Des générations plus tard, une brève description serait associée à ces sabres.
« À l’époque des Royaumes combattants, le forgeron Kaneomi épousa un démon et utilisa son sang pour forger ces lames démoniaques artificielles. »
La raison de leur création fut oubliée avec le temps.
Plusieurs jours passèrent après cela.
— Oh, te voilà, Tsuchiura.
Kaneomi abattit son marteau tandis que son unique apprenti revenait de la commission qu’il lui avait confiée.
Tsuchiura était humain, mais il était né avec une carrure plus imposante et une force supérieure à celles de la plupart des gens, ce qui lui avait valu d’être surnommé l’enfant-démon. Il était mis à l’écart dans le village et ne parvenait pas à trouver de travail, alors Kaneomi l’avait à moitié forcé à devenir son apprenti.
Les villageois n’éprouvaient aucun remords à ostraciser Tsuchiura. Ils considéraient même qu’il était moralement juste de rejeter celui qu’ils croyaient être un démon. À leurs yeux, c’était Kaneomi qui était étrange pour avoir offert une place à ce paria.
Lui n’y accordait guère d’importance. Tsuchiura n’était qu’un apprenti pratique capable de l’aider pour les charges lourdes et les autres tâches exigeant de la force.
— Viens voir un peu. Je travaille sur le deuxième en ce moment. Je me suis dit que j’allais essayer quelque chose de différent avec la ligne de trempe, alors j’ai ajouté des taches en flocons en plus des ondulations douces. C’est élégant, non ? Délicat comme une jeune femme.
Kaneomi lui montra la lame, mais Tsuchiura se contenta de froncer les sourcils, comme s’il ne savait pas quoi répondre.
Kaneomi était un maître forgeron sans égal, mais c’était aussi un original. Il était considéré comme le meilleur forgeron du village, pourtant il ne travaillait que lorsque l’envie lui en prenait. À l’exception de la préparation des matériaux, il insistait obstinément pour accomplir seul chaque étape de la fabrication. Les gens racontaient que son atelier était un repaire de démons parce que Tsuchiura travaillait sous ses ordres, mais Kaneomi n’en avait cure.
Il ne se souciait pas des rumeurs propagées par les autres. Cela ne signifiait pas pour autant qu’elles étaient entièrement fausses.
— Arrête-toi là, Kaneomi. Tu mets ton pauvre disciple mal à l’aise.
Kaneomi et Yato étaient toujours aussi proches et continuaient d’être la preuve vivante que les humains et les démons pouvaient apprendre à se comprendre. L’atmosphère qui les entourait était paisible. Même Tsuchiura, qui affichait toujours un air sombre lorsqu’il se trouvait au village, se détendait et souriait en leur présence.
— Mais regarde-la, Yato ! C’est une beauté comme on en voit rarement.
— …Tu sais que les gens te prennent pour un type bizarre parce que tu dis sans arrêt ce genre de choses étranges, n’est-ce pas ?
— Hé, ne me regarde pas comme ça… Oh, pas toi aussi, Tsuchiura !
— Désolé.
Tsuchiura esquissa un sourire embarrassé.
Kaneomi prit une mine renfrognée et Yato le consola. Ce jour-là encore, il forgea ses sabres comme à son habitude. Il ne doutait pas un instant que ces jours paisibles se poursuivraient éternellement.
Mais la ruine survenait toujours lorsqu’on s’y attendait le moins. Certains remarquèrent que son épouse ne vieillissait jamais, et ce qui n’était au départ qu’un simple doute s’enracina peu à peu avant de grandir.
— J’en étais sûr. Cette femme que Kaneomi a épousée est un démon.
— Alors c’est décidé. Tsuchiura doit être un démon lui aussi. C’est elle qui l’a amené ici.
— Maintenant que tu le dis, j’ai toujours trouvé étrange qu’elle soit apparue de nulle part.
— Oui. Kaneomi doit être sous l’influence des démons.
— Mais qu’est-ce qu’on peut faire ?
— Tu sais déjà ce qu’il faut faire. Les démons n’apportent que le malheur aux villages.
— Mais est-ce qu’on doit aussi tuer Kaneomi ? Perdre notre meilleur forgeron ne serait pas bon pour le village…
— Je suis sûr qu’il retrouvera ses esprits une fois les démons éliminés.
— Tu as raison. Alors c’est décidé ?
— Oui.
Les démons devaient être tués.
Il y avait dans le village un homme nommé Tôgo. Il était considéré comme le meilleur forgeron après Kaneomi et nourrissait une obsession presque maladive pour la forge des sabres. Il passait une grande partie de son temps à répéter qu’il donnerait n’importe quoi pour forger un chef-d’œuvre dont on se souviendrait encore des générations plus tard.
Lui et Kaneomi n’étaient pas particulièrement proches. Plus exactement, il enviait le talent de Kaneomi et se montrait constamment hostile à son égard.
Tous deux avaient une conception fondamentalement différente de leur métier. Kaneomi forgeait par plaisir. La chaleur de son atelier l’apaisait, le son aigu du métal frappé lui plaisait, et il aimait la sensation de créer de ses propres mains.
Tôgo, en revanche, considérait la forge comme une épreuve pénible qu’il fallait endurer pour créer quelque chose de grand. L’un forgeait pour la joie. L’autre pour la gloire.
Tôgo croyait qu’il suffisait de fournir assez d’efforts pour créer un chef-d’œuvre, mais cette conviction fut impitoyablement écrasée par le talent de Kaneomi. Les lames qu’il forgeait au prix de sa propre santé ne pouvaient même pas rivaliser avec celles que Kaneomi façonnait simplement pour gagner de quoi vivre. Cette cruelle réalité nourrissait son ressentiment envers lui.
— Je suis forgeron. Est-ce si étrange que je veuille créer un sabre dont on se souviendra encore dans des années ?
— Je dis pas que c’est étrange, mais c’est clairement pas ma vision des choses ? Ça me suffit largement d’aimer mon travail et d’en vivre.
— Je ne te comprends vraiment pas…
Tôgo le regarda avec des yeux remplis de haine.
Le chef du village voyait les deux principaux forgerons du village se quereller sans cesse et espérait mettre fin à cette situation. C’était pourtant toujours Tôgo qui provoquait les disputes, mais ce fut Kaneomi qu’il convoqua pour le réprimander. Le chef appréciait Kaneomi et admirait son talent, mais il désapprouvait sa manière d’aborder la forge.
— Beaucoup consacrent leur cœur et leur âme à leur travail toute leur vie durant dans l’espoir de créer une seule lame dont ils puissent être fiers. Pourtant, toi, tu fabriques des lames de ce niveau avec la même facilité que tu respires. Voilà l’étendue de ton talent… Mais Kaneomi, un homme talentueux ne doit pas être dépourvu d’arrogance. Il doit dominer ceux qui lui sont inférieurs. Sinon, comment ceux qui n’ont pas de talent sont-ils censés se sentir ?
Kaneomi ne se souciait guère de son talent et n’y était pas attaché, mais ce fait même ne faisait que blesser davantage ceux qui ne pourraient jamais espérer l’égaler. Les paroles du chef du village contenaient une vérité indéniable, mais Kaneomi était incapable de voir ce que celui-ci voyait. Il y avait beaucoup de choses que Kaneomi ne percevait pas.
Son épouse Yato ne vieillissait jamais, peu importe le temps qui passait. Était-elle un démon ? Kaneomi entretenait-il des liens avec l’Autre Monde et préparait-il quelque mauvais dessein ? Ces pensées commencèrent à se répandre, et dès qu’elles apparurent, Tôgo fut le premier à proposer que la démone Yato soit mise à mort.
À l’époque où Kaneomi eut une fille avec Yato et s’apprêtait à forger la quatrième lame de Yatonomori Kaneomi, son atelier fut pris d’assaut. Sous prétexte que des démons s’étaient infiltrés dans le village, les villageois cherchèrent à tuer Yato et Tsuchiura.
Kaneomi lutta de toutes ses forces pour protéger son épouse, mais il ne pouvait pas s’opposer à autant de monde. Yato aurait probablement pu utiliser son pouvoir pour réduire les villageois en cendres, mais elle s’était affaiblie.
Même alors que sa vie était en danger, elle ne pouvait se résoudre à faire du mal aux semblables de son mari. Elle avait fini par aimer non seulement Kaneomi, mais l’humanité tout entière. Elle tenta de s’enfuir, mais fut finalement acculée puis transpercée par une lame dans l’atelier du village. Tôgo assista à ses derniers instants.
— Non… C’est impossible… Tôgo, dis-moi que ce n’est pas vrai…
— Pourquoi mentirais-je ? Ton épouse a été jetée dans un four et brûlée jusqu’à ne plus être qu’un tas de cendres. Soyez rassurés, tout le monde. Les démons Tsuchiura et Yato qui tourmentaient notre village sont morts tous les deux !
— N…non… Non, ce n’est pas possible !
Le plan des villageois fut en partie couronné de succès. Tsuchiura fut attiré hors du village par une femme dont il était proche puis attaqué par un groupe d’hommes. Mais il se révéla être un véritable démon, tua tous ceux qui se trouvaient là et s’enfuit de Kadono.
Quant à Kaneomi, les villageois conclurent qu’il n’était qu’un malheureux qui avait été trompé par deux démons.
Certains insistèrent pour dire qu’il était lui aussi un démon, mais le chef du village prit sa défense et affirma que Kaneomi resterait sous surveillance.
— Je suis désolé de n’avoir rien pu faire de plus pour toi.
Kaneomi comprit que les excuses de cet homme étaient sincères.
La mort de Yato n’avait été confirmée que par Tôgo, qui affirmait qu’elle avait été poignardée dans l’atelier puis brûlée dans un four. Il était en mauvais termes avec Kaneomi et n’avait aucune raison de le couvrir. Son témoignage fut donc accepté par les villageois.
L’obsession de Tôgo pour la création d’une lame exceptionnelle donna naissance à des rumeurs selon lesquelles il aurait brûlé Yato dans un four dans l’espoir de forger un chef-d’œuvre à partir d’un métal lié à un démon, à l’image des légendaires lames Kanshô et Bakuya, forgées par le couple de forgerons portant ces mêmes noms, dont l’une aurait été créée à l’aide des cheveux de l’épouse.
La véracité de ces rumeurs demeurait sujette à débat.
La seule vérité incontestable était que les démons Yato et Tsuchiura avaient disparu du village.
Ainsi s’acheva l’histoire d’amour de Kaneomi et Yato.
***
Après avoir terminé son récit, Jinya contempla la ville de Kadono depuis le toit du lycée.
Il ne restait plus la moindre trace de la cité du fer qui s’élevait autrefois en ces lieux, et avec le passage des années, une grande partie de son histoire la plus sombre était tombée dans l’oubli. La plupart des habitants de la ville ignoraient les tragédies qui s’y étaient autrefois déroulées.
— …Quelle histoire triste.
Une expression complexe apparut sur le visage de Miyaka. Le récit de Jinya lui avait laissé un goût amer.
Kaneomi et Yato avaient surmonté leurs différences et s’étaient aimés, avant d’être séparés par les villageois. Les lames démoniaques n’étaient pas des objets à craindre, mais la noble promesse qu’un couple s’était faite. C’était regrettable que cette promesse n’ait jamais pu être tenue.
— En effet. Mais les choses étaient ainsi à cette époque. Toi aussi, tu essaierais probablement d’arrêter Kaoru si elle déclarait soudain vouloir épouser le Manteau Rouge. C’est un peu la même chose.
— J’imagine…
Pour les habitants du village de Kadono, la présence de Yato et de Tsuchiura parmi eux devait probablement ressembler à ce que l’on ressentirait en ayant la Femme à la Bouche Fendue ou le Manteau Rouge pour voisin. Jinya pouvait comprendre leurs actes, ayant lui-même vécu à une époque semblable, mais quelqu’un de la génération Heisei comme Miyaka avait du mal à les concevoir.
— Je comprends que les villageois aient eu peur, commença-t-elle. Mais j’aurais voulu qu’ils puissent les accepter malgré leurs différences. Je ne sais pas… Peut-être que je dis ça à cause de Tomishima-kun et de Mai.
Apprécier une fin tragique dans une histoire était une chose, mais personne ne souhaitait voir une telle chose arriver à quelqu’un qui lui était cher. Les ressemblances entre le récit de Jinya et la situation de Yanagi et Mai permettaient facilement à Miyaka d’imaginer les deux être séparés. D’autant plus que c’était une possibilité bien réelle.
— Il est temps que je t’explique en quoi tout cela te concerne, reprit Jinya.
Il parlait doucement, en partie pour dissiper l’atmosphère morose.
— Les Itsukihime sont les descendants directs de Kaneomi et de Yato.
Miyaka en resta figée. Elle assimila lentement ce qu’il venait de dire avant de demander confirmation.
— …Qu’est-ce que tu viens de dire ?
— J’ai dit que les Itsukihime sont les descendants directs de Kaneomi et de Yato. Après avoir chassé les démons, le village fit construire un sanctuaire afin de vénérer la divinité protectrice du lieu, Mahiru-sama. Le chef du village, Kaneomi et un forgeron nommé Tôgo se réunirent et décidèrent que le sanctuaire aurait une prêtresse qui y résiderait en permanence. La prêtresse choisie était connue sous le nom de « Kayo », un nom utilisant le caractère de la nuit. Je pense que tu peux deviner de qui elle tenait cela.
Kayo était, selon toute vraisemblance, la fille de Kaneomi et de Yato. Pourtant, dans les archives du village, le nom de la première Itsukihime était consigné comme étant « Yato ». La chronologie ne correspondait tout simplement pas. Kaneomi avait donc probablement usé de son influence afin que son existence soit au moins préservée dans les mémoires.
De plus, le premier gardien de prêtresse mentionné dans les archives était Kaneomi, tandis que le gardien de prêtresse de Kayo était Tôgo. Jinya ignorait ces détails, mais il connaissait le fait le plus important : tout cela était lié aux Itsukihime.
L’Itsukihime était vénérée comme celle qui adressait ses prières à Mahiru-sama, la divinité du feu qui donnait naissance au fer. Le « hime » de son titre était généralement compris comme signifiant « princesse », mais à Kadono, il possédait également le sens secondaire de « Femme du Feu ». Dans les temps anciens, les habitants considéraient leur prêtresse Itsukihime comme la déesse elle-même. C’était pour cette raison qu’elle demeurait dans son sanctuaire et restait cachée derrière un écran de bambou, afin de se tenir à l’écart des regards du monde profane et de préserver sa sainteté.
Mais la raison pour laquelle l’Itsukihime était tenue hors de vue était différente à l’origine.
Itsukihime signifiait « l’Immaculée Femme du Feu », mais pouvait également être interprété comme « Celle aux yeux cramoisis qui demeura », en référence à la nature démoniaque de l’Itsukihime. Si Kayo était l’enfant de Yato, elle avait forcément hérité du sang des démons. Dans ce cas, le fait qu’elle ait été dissimulée derrière un écran de bambou devait avoir pour but d’empêcher que sa nature démoniaque ne soit découverte.
L’Itsukihime n’était jamais autorisée à quitter le sanctuaire et seuls le chef du village et son gardien de prêtresse pouvaient la voir, officiellement afin de préserver sa sainteté. La véritable raison de ces règles strictes était de réduire le risque que son identité soit révélée. Le chef du village et Tôgo coopéraient avec Kaneomi.
La raison pour laquelle le gardien de prêtresse avait également pour devoir de chasser les démons trouvait elle aussi son origine dans les événements de cette époque.
Kaneomi adressa une requête à ceux qui l’aidaient.
— Je vous en prie, laissez ma fille Kayo vivre à l’abri des regards des villageois en faisant d’elle la prêtresse du sanctuaire. S’il arrive quoi que ce soit, j’en assumerai la responsabilité.
La véritable mission du chasseur de démons était de tuer l’Itsukihime si son sang démoniaque venait un jour à représenter une menace pour le village.
Lorsque Kaneomi parlait d’assumer la responsabilité, il voulait dire qu’il tuerait lui-même son propre enfant si cela devenait nécessaire. Refusant qu’un père ait à accomplir une telle chose, Tôgo devint le gardien de prêtresse à sa place.
— Selon la légende, Yarai était un présent forgé par un vieux forgeron pour son épouse, la première Itsukihime. Il souhaitait lui offrir le plus grand sabre jamais créé, mais elle mourut avant qu’il puisse l’achever, alors Yarai fut consacré au sanctuaire à sa place. Je pense que tu peux désormais reconstituer le reste par toi-même, dit Jinya.
— Un sabre forgé pour son épouse… Le sabre que tu possèdes est la quatrième lame de Yatonomori Kaneomi ? Celle qui a été forgée après la mort de Yato ?
— Oui. Même si je l’ai ignoré pendant très longtemps. On lui a ensuite donné un autre nom, « Yarai », qui peut être interprété comme « repousser les démons ».
Yarai, le trésor du village de Kadono, était la quatrième lame de Yatonomori Kaneomi. Son pouvoir faisait qu’elle ne pouvait être dégainée que par ceux qui possédaient à la fois des caractéristiques humaines et démoniaques, et elle demeurerait intacte même après mille années. Elle représentait l’aboutissement d’un souhait : voir un jour humains et démons marcher ensemble dans l’avenir.
— Alors je descends d’un démon ? demanda Miyaka.
— Non. La lignée directe de Yato s’est éteinte à l’époque d’Edo… Sa dernière descendante fut Shirayuki, connue sous le nom de Byakuya lorsqu’elle était l’Itsukihime.
— Byakuya…
— C’était la Princesse de l’histoire de « La Princesse et le Démon Bleu ». Après avoir été tuée par la sœur cadette du Démon Bleu, la lignée des Itsukihime prit temporairement fin. Ensuite, le chef du village de l’époque choisit une jeune femme nommée Chitose pour devenir Chiyo et lui succéder. Elle épousa Kunieda Koudai et partit avec lui au sanctuaire Aragi Inari à Kyoto, tandis que sa fille poursuivit la tradition des Itsukihime au sanctuaire Jinta. S’il n’y a pas eu d’autre interruption depuis lors, tu devrais descendre de Chitose.
— Attends une seconde… Comment peux-tu savoir autant de choses ?
Les explications de Jinya s’étaient enchaînées si rapidement qu’elle n’arrivait plus à suivre, mais sa réponse ne fit que la dérouter davantage.
— Comment pourrais-je ne pas le savoir ? Je suis le Démon Bleu de cette histoire.
Que ce soit la mort de Shirayuki, le moment où Chitose était devenue l’Itsukihime ou encore son mariage avec Kunieda Koudai, Jinya avait tout vu ou vécu de ses propres yeux. Il aurait été plus étrange qu’il ignore ces événements.
— …Hein ?
— Je ne t’ai pas déjà dit que j’avais plus de cent ans ? Je crois que le nombre exact est cent soixante-dix. J’ai bien connu ton ancêtre Chitose. C’était une fille vraiment adorable.
Et gentille aussi. Même après toutes ces années, il se souvenait encore de sa promesse de lui préparer à nouveau des isobe mochi.
Il plissa les yeux avec nostalgie. On ne retrouvait pas la moindre trace de Chitose chez Miyaka, et pourtant quelque chose montait en lui. Il avait réussi à rencontrer une descendante de Chitose. Comment n’aurait-il pas pu s’en réjouir ?
— Tu plaisantes, n’est-ce pas ? dit Miyaka, incrédule.
— Héhé. Je te laisse en juger par toi-même.
Sa réaction ne le déçut pas. Au contraire, il trouvait amusant de voir son habituel calme se fissurer. Il reprit là où il s’était arrêté.
— Où en étais-je ? Kayo était la fille de Kaneomi et de Yato. Avec la mort de Byakuya, leur dernière descendante, la lignée des Itsukihime issue du sang mêlé des humains et des démons prit fin. La lignée des Itsukihime qui existe aujourd’hui descend de Chitose et est entièrement humaine. La tradition veut qu’elles perpétuent le nom de famille Himekawa en faisant adopter[1] leurs époux dans leur famille et en donnant à leurs filles des prénoms contenant le caractère de la « nuit ».
De nombreuses anciennes coutumes disparurent avec l’apparition de cette nouvelle lignée.
La plus notable était que l’Itsukihime n’était plus confinée dans son sanctuaire ni condamnée à n’être vue qu’à travers un écran de bambou. Les nouvelles Itsukihime ne possédaient aucun sang démoniaque. N’ayant aucune raison de cacher leur apparence, elles pouvaient sortir librement.
Cependant, la coutume consistant à donner aux Itsukihime des prénoms contenant le caractère de la « nuit » demeura. À l’origine, ce caractère était attribué au gardien de Yarai, mais cette tradition fut maintenue même après que Jinya eut reçu la garde du sabre.
Peut-être était-ce une décision du chef du village de poursuivre cette pratique, ou peut-être était-ce quelque chose que Chitose avait elle-même décidé. Jinya n’avait aucun moyen de le savoir, mais il leur en était malgré tout reconnaissant d’avoir préservé une part de l’ancienne lignée des Itsukihime et de l’avoir transmise jusqu’à l’époque moderne.
— Ma mère m’en a déjà parlé. Son prénom et le mien, Yayoi et Miyaka, contiennent aussi le caractère de la « nuit ».
— Exact. Pour vous, ce n’était peut-être qu’une tradition, mais parce que les Itsukihime l’ont conservée, certains sentiments venus du passé ont continué à traverser les âges jusqu’à aujourd’hui. Toi aussi, tu contribues à transmettre ce flambeau.
— …Dit comme ça, c’est un peu embarrassant.
— Vraiment ? Moi, je trouve ça merveilleux.
Les Itsukihime avaient traversé les époques et relié le passé au présent.
De la même manière, les lames de Yatonomori Kaneomi continuaient de tisser d’innombrables histoires. Jinya, scellé dans l’une de ces lames, avait par hasard rencontré l’Itsukihime Yayoi et avait discuté avec elle durant quelques brefs jours. Elle était ensuite devenue la mère de Miyaka, permettant à Jinya de rencontrer la « fille Himekawa », comme il l’appelait.
— C’est tout. Les Itsukihime et les lames de Yatonomori Kaneomi sont toutes deux nées de la rencontre entre Kaneomi et Yato. Je voulais que toi, l’Itsukihime actuelle, tu le saches, alors je te l’ai raconté. C’est tout.
Il lui avait raconté cette histoire uniquement pour sa propre satisfaction. Le fait qu’elle la connaisse ne changerait rien, mais il trouvait trop triste de traverser sa vie sans jamais la lui transmettre. Ce qu’elle en penserait et la manière dont elle réagirait lui appartenaient, mais il tenait au moins à ce qu’elle sache.
— J’espère que tu pourras comprendre à quel point ce que ta famille a accompli est noble et beau… et à quel point j’ai été heureux de te rencontrer.
Il la regarda tandis que la lueur rouge du soir l’enveloppait. L’Itsukihime se trouvait hors de son sanctuaire et pouvait marcher librement. Rien que cela donnait l’impression que les tragédies du passé n’avaient pas été vaines.
— C’est beaucoup d’informations à assimiler. Je suppose que je devrais commencer par te remercier ? Je suis sûre que ça n’a pas dû être facile pour toi de me raconter tout ça.
Sa voix trahissait encore une légère hésitation, comme si elle ne croyait pas complètement à tout ce qu’il lui avait dit, mais il ne pouvait pas lui en vouloir. Il devait être difficile pour elle d’accepter que son camarade de classe ait réellement plus d’un siècle.
Pourtant, tout était vrai, y compris lorsqu’il disait avoir été heureux de la rencontrer. Elle semblait avoir compris sa sincérité et lui adressa un léger sourire, illuminée par le soleil couchant.
— Alors, merci. Mais qu’est-ce qui t’a poussé à me raconter tout ça ?
Les explications qu’il lui avait données étaient bien trop détaillées pour servir à leur projet scolaire, et il n’avait pas non plus besoin d’aller jusqu’à révéler sa véritable identité de démon simplement parce qu’elle était l’Itsukihime actuelle. Pourtant, cette histoire avait de l’importance à ses yeux, et c’était pour cette raison qu’il ne lui avait rien caché.
— Eh bien, tu m’as dit que ça te dérangeait quand je t’appelais « la fille Himekawa », alors…
Miyaka pencha la tête, déconcertée par ce changement soudain de sujet.
— J’imagine que j’essaie simplement de justifier mes actes. Je ne t’appelais pas ainsi par mépris, mais il n’y avait pas vraiment de bonne façon d’expliquer ce que je voulais dire sans d’abord te raconter tout cela.
Leur échange à la bibliothèque était resté inachevé, mais il ne pouvait pas entrer dans les détails sans d’abord lui expliquer l’histoire des lames de Yatonomori Kaneomi, des Itsukihime ainsi que le mariage de Kunieda Koudai et de Chitose.
— Savais-tu que le nom de famille de ta famille est resté le même depuis environ l’ère Meiji ?
— Vraiment ? Je n’en avais aucune idée, répondit Miyaka.
— « Himekawa » est un nom de famille créé par le chef du village de l’époque, et ta famille le préserve depuis lors.
Chitose avait épousé Kunieda Koudai, mais leurs descendants portaient le nom de famille Himekawa plutôt que Kunieda. Cela prouvait que la famille avait choisi de transmettre le nom de la mère plutôt que celui du père, et Jinya pensait savoir pourquoi.
— Mais même si nos vies sont courtes, il y a toujours des choses que nous pouvons laisser derrière nous. Permets-moi de laisser ce sanctuaire pour toi. Quand tu reviendras un jour et que tu le trouveras, n’hésite pas à verser une larme.
Le chef du village lui avait autrefois adressé ces paroles.
Il avait donné aux prêtresses le nom de famille Himekawa dans l’unique but de faire verser une larme à Jinya un jour, et les Itsukihime avaient préservé ce nom ainsi que la tradition consistant à porter le caractère de la « nuit » dans leurs prénoms.
— Le nom Himekawa vient probablement de la rivière du même nom qui prend sa source au pied oriental du mont Shirouma, dans le nord de la préfecture de Nagano. D’après le Kojiki, une belle princesse nommée Nunakawahime, ou princesse Nunakawa, y vivait.
— Continue.
— La rivière Himekawa traverse les villages de Hakuba et d’Otari avant de se jeter dans la mer du Japon. Depuis l’Antiquité, la région située près de sa source est réputée pour sa beauté incomparable. Les fleurs qui y éclosent poussent grâce aux eaux issues de la fonte des neiges du mont Shirôma.
Adonis, lysichitons, érythrones du Japon, anémones japonaises et renoncules aquatiques. Lorsque le long hiver prenait fin et que le printemps arrivait, ces délicates fleurs s’épanouissaient toutes à la fois tandis que les eaux pures de la rivière Himekawa recommençaient à couler. On disait que le spectacle était d’une beauté sans égale, semblable au premier souffle du printemps.
— Autrement dit, le nom de famille « Himekawa » peut évoquer le paysage qui apparaît lorsque la neige fond.
Dans « La Princesse et le Démon Bleu », l’Itsukihime mourait avant l’heure parce que son gardien n’avait pas réussi à la protéger. Tous deux ne souhaitaient rien d’autre que rester ensemble pour toujours, mais elle quitta ce monde comme la neige qui fond.
— C’est pour cela que je ne voulais vraiment pas t’offenser en t’appelant « la fille Himekawa ».
Mais les saisons continuaient de se succéder.
Le passé avait disparu à jamais, comme des bulles éclatées à la surface de l’eau. De même que la neige disparaissait avec l’hiver, les jours familiers finissaient eux aussi par s’évanouir. Pourtant, lorsque la neige fondait, elle ne disparaissait pas complètement.
Réchauffée par la lumière du soleil, elle devenait eau, puis cette eau se transformait en nuages portés par le vent avant de retomber sous forme de pluie.
Ainsi, lorsque le printemps arrivait, la neige disparue devenait l’eau qui permettait aux petits bourgeons de fleurir.
Les sentiments devaient être semblables à la neige. Ils fondaient et disparaissaient, puis refleurissaient fièrement au cours d’une autre saison. Ce qui avait été perdu l’était pour toujours, mais après un très long temps, Jinya avait réussi à retrouver une partie des sentiments du passé.
La neige qu’il avait autrefois aimée avait disparu, mais elle lui avait permis de rencontrer cette fleur de printemps.
C’était pour cette raison que le nom « Himekawa » avait tant d’importance à ses yeux.
Même si ce qui avait été perdu ne pouvait revenir, cela pouvait au moins conduire à un magnifique paysage dans l’avenir. Le chef du village avait préparé cela pour lui comme l’une de ses dernières plaisanteries. Sa vie avait été courte comparée à celle d’un démon, mais il avait réussi à relier le passé à l’avenir pour Jinya.
La joie qu’il en éprouvait l’avait poussé à appeler Miyaka par son nom de famille.
— Parce qu’à mes yeux, tu es une magnifique fleur de printemps qui a éclos après de très, très nombreuses saisons.
Il considérait cela comme une comparaison du même ordre que « nymphe céleste », mais elle avait donné lieu à un malentendu. Même après toutes ses explications, Miyaka semblait encore un peu perplexe. Malgré tout, elle pouvait sentir la profondeur des sentiments qui se cachaient derrière ses paroles, et elle rougit.
— Hum… D’accord, je crois que je comprends ? Enfin, se faire comparer à une fleur, c’est quand même assez embarrassant.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Désolée, mais laisse-moi un moment. J’ai besoin d’un peu de temps pour remettre de l’ordre dans mes pensées, répondit-elle avec un sourire gêné.
Autrefois, sous un ciel couleur d’ambre, Shirayuki et Jinta s’étaient juré de rester Itsukihime et gardien de prêtresse jusqu’à la fin. À présent, sous un autre ciel, Jinya regardait Miyaka.
Les cœurs changeaient avec le passage du temps, et les paysages comme les promesses que l’on croyait éternels finissaient par s’effacer. Pourtant, quelque chose venu du passé demeurait inchangé, et cela lui permettait de croire que tout le temps qu’il avait traversé n’avait pas été vain.
Leurs deux ombres finirent par n’en former qu’une seule, et quelques étoiles commencèrent à scintiller dans le ciel. La nuit ne tarderait sûrement plus à tomber.
Ce qu’il voyait à présent était différent de ce qu’il avait vu autrefois, et pourtant un profond sentiment de nostalgie l’envahissait.
Se disant qu’il pouvait bien rester encore un peu, il observa chaleureusement Miyaka se débattre encore avec ses pensées
— Votre exposé est remarquablement bien documenté. Bon travail.
Quelques jours plus tard, ils présentèrent leur exposé sur leur ville natale, « Kadono, le village des forgerons », et obtinrent une excellente note.
Ils abordèrent diverses histoires liées au village de Kadono, parlèrent du forgeron Kaneomi ainsi que de plusieurs récits le concernant, et développèrent en détail l’histoire des Itsukihime ainsi que celle de Kadono à l’époque où la localité était un village du fer.
Leur groupe entra bien plus dans les détails que la plupart des autres, ce qui leur valut les éloges des enseignants et leur donna le sentiment que leurs efforts avaient été récompensés.
— Ouf. Ça a été beaucoup de travail, mais ça valait le coup, non ? dit Kaoru.
Après les cours, le groupe s’était réuni pour fêter la fin du projet. Kaoru était affalée sur son bureau, complètement détendue, comme si un poids immense lui avait été retiré des épaules.
D’ordinaire, Miyaka l’aurait réprimandée pour son manque de tenue, mais cette fois elle laissa passer, son expression étant plus douce qu’à l’accoutumée. Elle aussi était soulagée que ce long projet soit enfin terminé.
— Ah, je sais ! Allons quelque part pour fêter ça ! proposa Kaoru.
— Pourquoi pas.
Yanagi adhéra aussitôt à la proposition, ce qui poussa également Mai à manifester son intérêt.
Miyaka ne formula aucune objection, et Jinya déclara lui aussi que l’idée lui plaisait. Leur projet de groupe les avait rapprochés, ce qui leur permit d’organiser facilement quelque chose. Ils décidèrent de manger un morceau sur le chemin du retour puis d’aller passer un peu de temps ensemble.
Ce projet ne les avait pas seulement rapprochés tous les cinq. Il avait aussi renforcé le lien entre Miyaka et Jinya.
— Il y a un endroit où tu aimerais aller en particulier, Miyaka ?
— Ça vous dit un restau abordable ? Ah, mais j’imagine que tu préférerais peut-être de la cuisine japonaise, Jinya ?
— Peu m’importe. Allons jusqu’à la gare et nous déciderons là-bas.
— Ça me va.
Après leur conversation sur le toit, ils avaient commencé à s’appeler par leurs prénoms. C’était Miyaka qui l’avait proposé. Apparemment, être appelée Himekawa l’embarrassait trop, parce que cela lui rappelait ce dont ils avaient parlé.
— Miyaka-chan, il s’est passé quelque chose entre toi et Kadono-kun ? demanda Kaoru.
— Hein ? P…pourquoi tu dis ça ?
— Eh bien, vous vous appelez par vos prénoms et vous avez l’air plutôt proches. Et puis, tu sais qu’il aime la cuisine japonaise ? Moi, je ne le savais pas.
— En fait, je suppose juste ça parce que les personnes âgées ont tendance à aimer la cuisine japonaise.
— Les personnes âgées ?
Miyaka avait fini par accepter, au moins en partie, l’idée que Jinya était un démon âgé de plus d’un siècle, et cela avait changé sa manière de le traiter. D’une certaine façon, on pouvait dire qu’elle se comportait avec lui comme avec une personne âgée, mais ce n’était nullement péjoratif.
Pour information, il avait déjà parlé de son âge à Kaoru auparavant, mais cela n’avait rien changé à son attitude. Dans son cas, ce n’était pas tant qu’elle ne le croyait pas. Elle semblait simplement se moquer complètement de son âge réel.
— On y va ?
— Allez, Kaoru. On y va.
— Euh… Oui. Bien sûr.
Jinya s’adressa aux deux filles, offrant à Miyaka une occasion de mettre rapidement fin à la conversation. Encore un peu déconcertée, Kaoru suivit les autres hors de la salle de classe.
Tout en marchant, le groupe poursuivit sa discussion et décida d’aller manger dans un restaurant de hamburgers près de la gare. Apparemment, les cheeseburgers de cet établissement étaient les préférés de Mai, ce qui expliquait naturellement pourquoi Yanagi l’avait choisi.
L’ambiance était animée. Tous étaient de bonne humeur après avoir terminé leur projet.
— Désolé, vous pouvez m’attendre une minute ? J’aimerais passer d’abord au konbini, dit Yanagi.
Ils parlaient d’aller quelque part après le repas, et il voulait retirer de l’argent au distributeur.
— Waouh, Tomishima-kun. Tu as ton propre compte bancaire ? Tu fais vraiment adulte, dit Kaoru avec un regard plein d’admiration.
Il semblait trouver étrange d’être complimenté pour quelque chose d’aussi banal.
— Ce n’est pas grand-chose. Ce sont mes parents qui m’ont demandé de le faire. Ils m’ont dit qu’en entrant au lycée, il était temps que j’apprenne à gérer mon argent.
— Puisqu’on est déjà là, pourquoi ne pas entrer nous aussi ? proposa Miyaka.
— Bonne idée, répondit Jinya.
Ils n’avaient rien de particulier à acheter, mais ils se dirent qu’il valait mieux regarder un peu autour d’eux que d’attendre dehors, alors ils suivirent Yanagi à l’intérieur.
Ils se séparèrent pour parcourir le magasin chacun de leur côté, mais à peine avaient-ils commencé que Mai heurta une jeune femme et tomba assise par terre. Yanagi le remarqua immédiatement, quitta l’écran du distributeur automatique et se dirigea vers elle. Il commença par demander à la jeune femme si elle allait bien avant d’aider Mai à se relever.
— Ça va, toi aussi, Mai ?
— J…je suis désolée, Yanagi-kun.
— C’est vraiment à moi que tu devrais présenter tes excuses ?
Mai saisit la main que Yanagi lui tendait et se releva maladroitement, puis baissa la tête.
— J…je suis désolée de vous être rentrée dedans.
— Pas du tout. C’est moi qui ne regardais pas où j’allais.
La jeune femme paraissait avoir à peu près leur âge. Elle avait de longs cheveux noirs qui descendaient presque jusqu’au sol et une peau d’une pâleur frappante, presque maladive. Sa silhouette était menue et fine. Si elle ne s’était pas trouvée dans un konbini et vêtue d’habits aussi simples, on aurait facilement pu la prendre pour la fille d’une famille aisée.
Les friandises qu’elle venait d’acheter avaient été dispersées sur le sol à cause de la collision.
Tandis que Yanagi aidait Mai à se relever, Jinya, qui se trouvait à proximité, ramassa les articles éparpillés et les remit dans le sac de courses. Deux paquets de senbei à la sauce soja et cinq puddings.
Heureusement, aucun ne semblait abîmé.
— Tenez. Vous ne vous êtes pas blessée ? demanda Jinya.
— Je vais bien. Merci d’avoir ramassé mes affaires.
Elle récupéra le sac de courses et s’inclina poliment. Elle paraissait jeune, mais ses manières étaient très formelles. Lorsqu’elle croisa le regard de Jinya, elle sembla même un peu gênée.
— J…je suis vraiment, vraiment désolée pour tout ça, s’excusa une nouvelle fois Mai.
— Ce n’est rien, vraiment. Prenez soin de vous.
La jeune femme s’inclina avec grâce.
— Tu as eu de la chance que la personne sur qui tu es tombée soit gentille, Mai. Fais plus attention, la gronda Yanagi.
— O…oui… Désolée, Yanagi-kun, répondit Mai d’une voix abattue.
Trop inquiet pour la laisser seule, il lui prit la main et l’entraîna vers le distributeur automatique.
Mai avait simplement heurté quelqu’un, et personne n’avait été blessé. Tout aurait dû s’arrêter là. Pourtant, la jeune femme s’immobilisa soudain, comme si elle venait de se rappeler quelque chose.
— Excusez-moi, mais pourrais-je vous prendre un instant ?
Elle ne s’adressa pas à Mai, mais à Jinya. Elle ne semblait pas contrariée par la collision, alors il n’y prêta pas grande attention et se retourna vers elle.
Au moment où leurs regards se croisèrent, son souffle se coupa.
— Ah, Kaneomi… J’ai enfin accompli mon devoir d’épouse.
La profondeur et la douceur de ses yeux rouges figea son esprit.
Elle tendit la main vers lui, mais il ne réagit pas. Aucun mal ne se trouvait dans ses gestes. Elle bougeait avec la douceur qu’une mère pourrait avoir envers son enfant, et Jinya sentit qu’il ne devait pas s’écarter d’elle.
— C’était exactement comme tu l’avais dit. Les humains et les démons peuvent vivre ensemble… Cet homme en est la preuve.
À l’époque où les villageois avaient tenté de chasser les démons du village, un forgeron nommé Tôgo avait affirmé que Yato avait été transpercée par une lame puis jetée dans le four. Aucun corps n’avait jamais été retrouvé, et il était le seul témoin.
Ce n’était qu’une hypothèse, une idée qu’il n’aurait jamais dû envisager sérieusement, mais si Tôgo avait, au fond de lui, fini par accepter Kaneomi ? S’il avait été incapable de permettre que l’épouse d’un forgeron qu’il respectait soit tuée ? S’il s’était porté volontaire pour accomplir la tâche lui-même, uniquement pour la laisser s’échapper ?
Si Yato était encore en vie, alors, en tant que démon à la longue existence, elle aurait pu tenir sa promesse à Kaneomi et voir ce qu’étaient devenues les lames de Yatonomori Kaneomi. Au cours de ses longues années, elle aurait même pu rencontrer le démon qui vivait parmi les hommes et avait hérité de la lame désormais connue sous le nom de Yarai.
— Ne t’inquiète pas. Nos précieux enfants ont grandi exactement comme tu l’espérais.
Les yeux rouges étaient la preuve de l’existence d’un esprit. À cet instant, les yeux de la démone étaient humides de larmes.
Lentement, elle posa sa main sur la joue de Jinya.
— Ah, nos précieux enfants, ainsi que celle qui porte leur héritage… Je suis heureuse de vous avoir rencontrés.
Après avoir laissé ces quelques mots derrière elle, elle s’en alla pour de bon, sans la moindre hésitation.
Jinya, figé par la stupeur, ne put que regarder sa petite silhouette s’éloigner. Lui qui venait tout juste d’exposer avec tant d’assurance sa connaissance du passé à Miyaka se retrouvait pris au dépourvu de cette manière.
Les coïncidences les plus étranges finissaient toujours par se produire quand on vivait assez longtemps. Une petite fleur avait simplement éclos au bord du chemin, et cette femme s’était arrêtée un instant pour admirer sa beauté. Rien de plus, rien de moins.
— Désolé de vous avoir fait attendre, dit Yanagi après avoir terminé son retrait.
Il se dirigea vers la sortie.
C’est alors que Miyaka remarqua que quelque chose n’allait pas chez Jinya.
— Bon, on y va. Hein ? Jinya, quelque chose ne va pas ?
Jinya était trop bouleversé pour répondre clairement. Il se contenta donc d’exprimer ce qu’il pensait sincèrement.
— J’imagine que les sentiments du passé finissent toujours par retrouver leur chemin…
— Hein ?
— Désolé, ce n’est rien. J’avais juste quelque chose en tête.
— Ah bon ? D’accord.
Elle n’insista pas davantage, et tous les cinq quittèrent ensemble le konbini.
Jinya n’essaya pas de rattraper cette femme.
Ils n’étaient rien de plus que deux inconnus qui s’étaient croisés.
Son histoire à lui était celle d’un démon mu par la vengeance. La sienne était celle d’une promesse échangée par un couple heureux. Elles n’avaient aucun lien entre elles.
Il ignorait ce qu’elle avait réellement voulu dire lorsqu’elle avait déclaré être heureuse de l’avoir rencontré, et elle était partie sans rien lui demander. Pourtant, elle paraissait satisfaite.
Pourquoi aurait-il gâché cela en lui courant après pour exiger des réponses ?
— Je veux aller au karaoké ! Je parie que la voix de Mai-chan quand elle chante est super mignonne !
— Oh, bonne idée, Azusaya-san. Très bien, c’est décidé. Après avoir mangé, on va au karaoké.
— H…hein ?
Mais surtout, il ne pouvait pas rester absorbé par ce qui venait de se produire au point d’en oublier ce qui se passait sous ses yeux.
Il rentrait chez lui après les cours en compagnie de quelques amis. C’était une chose ordinaire, mais le bonheur qui se trouvait ici n’avait pas moins de valeur que celui contenu dans une promesse échangée entre un mari et son épouse.
— Qu’est-ce que tu en penses ? On devrait les arrêter ?
— Je pense que ce n’est pas nécessaire, répondit-il. — Il n’y a rien de mal à se laisser aller de temps en temps.
— Si tu le dis.
Après avoir parlé du passé, il fallait aussi savoir profiter du présent.
Après tout, les sentiments étaient semblables à la neige.
Et ces jours heureux que l’on tenait pour acquis deviendraient eux aussi, quelque part un jour, des fleurs en pleine éclosion.
[1] Cette pratique existe encore aujourd’hui, notamment au sein des grandes familles à la tête de conglomérats. Lorsqu’elles n’ont qu’une fille, il n’est pas rare que son futur époux soit adopté par sa belle-famille afin d’hériter du nom de famille et d’assurer la continuité de la lignée. Juridiquement, il devient ainsi le « frère » adoptif de son épouse, sans qu’il n’existe évidemment aucun lien de sang entre eux. C’est le « Mukoyôshi ».