SotDH T12 – CHAPITRE 4 PARTIE 2

Itsukihime : Contes Nocturnes de Sabres Démoniaques (2)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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La maison de Miyaka abritait le sanctuaire Jinta, dont l’histoire remontait à l’époque d’Edo. La divinité qui y était vénérée était Mahiru-sama, la déesse du feu, qui avait fait l’objet d’une profonde dévotion lorsque Kadono était encore ce fameux village du fer.

Mais Miyaka ne s’intéressait guère à l’histoire de son sanctuaire et ne s’y était jamais vraiment plongée. Tout ce qu’elle savait, c’était qu’il portait le nom d’un ancien gardien du village, que les prêtresses du sanctuaire étaient appelées « Itsukihime » et que les filles nées dans sa famille avaient toujours le caractère signifiant « nuit » dans leur prénom. C’était tout. Elle ne savait presque rien du passé du sanctuaire.

— Bon, pour être claire, le thème de notre groupe sera « Kadono, le village des forgerons », et nous allons concentrer nos recherches sur la ville de Kadono à l’époque où elle était encore un village du fer. Ça vous va ?

Même si Miyaka ne connaissait pas grand-chose au sujet, elle avait malgré tout des liens avec le passé de Kadono, ce qui expliquait qu’elle ait été choisie comme responsable du groupe. Cela signifiait simplement gérer les emplois du temps, diriger les discussions et rassembler les idées de chacun. Cela dit, l’organisation ne posait pas vraiment de difficulté. Jinya, Miyaka et Kaoru ne faisaient partie d’aucun club, tandis que Yanagi et Mai appartenaient tous deux au club de radiodiffusion, ce qui les laissait tous les cinq disponibles après les cours. Miyaka n’était responsable que de nom. En réalité, son rôle consistait surtout à veiller à ce que les discussions avancent.

— Ça me va. Mais par quoi devrait-on commencer ?

— La bibliothèque devrait être un bon point de départ. L’établissement possède une collection assez importante.

Kaoru et Jinya contribuèrent à faire avancer la discussion, travaillant naturellement de concert. Yanagi et Mai commençaient eux aussi à s’habituer à travailler avec le groupe et prirent la parole.

— La bibliothèque, c’est un peu ton domaine, pas vrai, Mai ? On compte sur toi.

— D…d’accord. Laisse-moi faire.

Après la fin des cours, les cinq étaient restés dans la salle de classe pour se mettre immédiatement au travail sur leur projet de groupe.

Leur rapport traiterait de la prospérité de Kadono en tant que l’un des rares villages sidérurgiques japonais entre les époques Sengoku et Edo, tout en mettant en lumière le forgeron Kaneomi. Ils prévoyaient d’aborder la célèbre croyance selon laquelle il aurait pris un démon pour épouse et forgé des lames démoniaques artificielles, ainsi que les diverses histoires liées à ces armes. Bien entendu, la plupart des gens ne croyaient pas à l’existence des lames démoniaques. Le rapport se conclurait donc en expliquant que les forgerons de Kadono étaient suffisamment renommés pour que des légendes naissent autour de leur art et que les techniques de forge de cette époque se perpétuent encore aujourd’hui à travers les couteaux qui font la renommée de Kadono.

Cela suffirait sans doute à satisfaire leur professeur, mais Miyaka voulait vraiment obtenir des informations sur les lames de Yatonomori Kaneomi ainsi que sur les choses que Jinya avait dit qu’elle devait connaître en tant qu’Itsukihime. C’était surtout ce dernier point qui éveillait sa curiosité. Qu’est-ce que Jinya savait qu’elle ignorait, et pourquoi le savait-il ?

Pour elle, Jinya n’était qu’un garçon mystérieux qui combattait les légendes urbaines. Il l’avait aidée suffisamment souvent pour qu’elle le considère comme quelqu’un de bien, mais il demeurait une énigme à ses yeux. Cela n’aidait pas qu’il donne souvent l’impression d’être bien plus âgé qu’eux.

— La bibliothèque, hein ? Je ne peux pas dire que ça m’emballe, dit Kaoru.

— Tu ne lis pas beaucoup, Azusaya ? demanda Jinya.

— Je lis toutes sortes de mangas, des shônen comme des shôjo. Ou alors les mangas, ça ne compte pas ?

— Je n’y vois aucun problème, mais rien ne vaut un bon livre.

— Peut-être. Enfin, j’imagine. Oh, je sais. Je te prêterai quelques mangas que j’aime bien un de ces jours.

— Ha ha, d’accord. J’attendrai ça avec impatience.

Miyaka ne put s’empêcher de penser que Kaoru comprenait Jinya mieux qu’elle. Elle avait d’abord remarqué leur proximité lorsqu’ils avaient assisté à cette pièce de théâtre en mai, mais en y réfléchissant bien, il avait toujours été indulgent avec elle depuis leur première rencontre. Par moments, il la choyait presque.

Miyaka ne pensait pas qu’il ait d’arrière-pensées, ce n’était pas comme si elle était jalouse ou nourrissait des sentiments cachés pour lui. Mais la manière dont il se comportait avec Kaoru allait au-delà de la simple gentillesse. Cela se rapprochait davantage de l’attitude d’un parent que de celle d’un camarade de classe, ce qui avait quelque chose d’étrange.

— Ne gâte pas trop Kaoru, avertit Miyaka. — Il faut parfois lui dire non, c’est pour son bien.

— Miyaka-chan ! Sois pas méchante.

— Il n’y a rien de mal à ce que les enfants restent des enfants. Un peu d’égoïsme ne me paraît pas être un problème.

— D’une certaine façon, ce que tu viens de dire est encore plus méchant, Kadono-kun…

Il la traitait comme une enfant turbulente du voisinage. Miyaka voyait bien qu’il n’y avait rien de romantique entre eux, mais cela ne faisait que rendre plus mystérieuse encore cette comparaison à une « nymphe céleste ».

Peut-être avait-elle accepté sa proposition de sujet parce qu’elle pensait pouvoir mieux le comprendre en travaillant dessus avec lui. Quoi qu’il en soit, elle devait pour l’instant se concentrer sur le projet.

— Séparons-nous pour rassembler des documents, puis retrouvons-nous ensuite.

Les cinq se dispersèrent dans la bibliothèque à la recherche de ressources. Yanagi et Mai formèrent naturellement un binôme, mais les taquiner à ce sujet aurait été déplacé.

Miyaka commença à parcourir les rangées de livres à l’air austère, examinant leurs titres un à un.

Elle tomba sur Pensées d’un maître du fer, d’Ono Tôen, qui constituait principalement une étude et un témoignage sur les forgerons du passé. C’était toutefois un ouvrage ancien, dont le style était difficile à lire. Il semblait malgré tout être une bonne source, alors elle le prit. Ensuite, elle trouva Comprendre les villages du fer. Le livre détaillait l’histoire de la ville de Kadono, célèbre pour ses couteaux, et expliquait également les méthodes de fabrication du fer autrefois. Il contenait de nombreuses illustrations et paraissait facile à lire, si bien qu’elle le prit lui aussi.

Elle cherchait un troisième livre lorsqu’elle croisa le regard de Jinya à travers une étagère.

— Oh, Kadono-kun. Tu as trouvé quelque chose ?

— Quelques livres.

Ils enquêtaient sur le même sujet, il était donc naturel que leurs recherches finissent par converger. Ils se retrouvèrent bientôt à parcourir les mêmes rayonnages côte à côte.

— Où est Kaoru ? Je croyais l’avoir vue avec toi tout à l’heure, demanda-t-elle.

— Elle a jugé qu’elle ne pourrait pas venir à bout de plus d’un de ces livres, alors elle est là-bas à faire de son mieux avec celui qu’elle a trouvé.

Miyaka suivit son regard et aperçut Kaoru, occupée à lutter vaillamment contre un livre. Kaoru détestait les études et les devoirs, mais elle n’était pas du genre à se reposer sur les autres pendant qu’ils travaillaient. En revanche, elle ne se croyait pas capable d’éplucher une montagne de documents.

Elle avait donc choisi un ouvrage qui paraissait relativement facile et s’y consacrait de toutes ses forces. Miyaka ne put s’empêcher de sourire. C’était tout à fait dans son caractère.

Jinya semblait lui aussi trouver Kaoru attendrissante. En parcourant les livres sur l’étagère, il arborait une expression douce, semblable à celle d’un père heureux de voir sa fille grandir.

— Kaoru et toi, vous êtes plutôt proches, non ? dit Miyaka.

— C’est l’impression que ça donne ? J’imagine qu’Azusaya est quelqu’un d’assez sociable.

— Elle t’apprécie beaucoup, ça c’est sûr, mais toi aussi, tu la traites différemment des autres. Tu la gâtes tout le temps. C’est parce qu’elle ressemble à cette personne que tu as connue autrefois ?

Il plissa légèrement les yeux. Miyaka fut incapable de dire s’il était heureux, surpris ou autre chose.

— Je n’avais pas l’intention de faire de favoritisme, mais je reconnais qu’être avec elle me donne un peu l’impression d’être un grand-père et sa petite fille. Est-ce que je la gâte vraiment à ce point ?

— Oh oui, complètement, répondit Miyaka en hochant la tête. — Quand on s’est rencontrés pour la première fois, tu l’as même carrément appelée « nymphe céleste », alors que moi, simplement « la fille Himekawa ».

Pendant un certain temps après leur rencontre, il s’était adressé à elle d’une manière assez étrange, mais elle ne lui en voulait pas. On lui reprochait souvent d’être trop directe, et elle savait elle-même qu’elle pouvait paraître un peu sèche. Cela ne la dérangeait pas. Elle avait tendance à moins se soucier des petites choses que la plupart des gens et ne se préoccupait donc pas particulièrement du fait que Jinya la traite différemment de Kaoru.

Elle avait simplement abordé le sujet par curiosité, estimant qu’ils étaient désormais suffisamment proches pour qu’il ne voie pas d’inconvénient à ce qu’elle le mentionne.

— Désolé. C’était impoli de ma part, n’est-ce pas ? dit-il.

— Ce n’est rien. Ça m’est égal.

— Je vois… Sache que ce n’était en aucun cas du mépris de ma part.

— Ah bon ?

Il acquiesça doucement. Elle voyait bien qu’il ne cherchait pas simplement à se justifier, mais son expression impassible l’empêchait de comprendre ce qu’il pensait réellement.

— Eh bien… je vais te croire sur parole, alors ne t’en fais pas. Je ne suis vraiment pas vexée ou quoi que ce soit.

— Dans ce cas, je m’excuse encore… Non, j’imagine que je devrais plutôt te remercier ?

Tous deux esquissèrent un léger sourire, puis laissèrent le sujet s’éteindre.

S’il ne l’avait pas appelée « la fille Himekawa » par mépris, alors qu’avait-il voulu dire ? Elle avait envie de lui poser la question, mais elle craignait que cela donne l’impression qu’elle était blessée par cette histoire et le mette dans l’embarras. Elle ne voulait pas non plus se montrer indiscrète. Ils retournèrent donc tous les deux à leur recherche de documents utiles parmi les rayonnages.

Une fois qu’ils eurent tous emprunté les livres dont ils avaient besoin, ils quittèrent la bibliothèque et retournèrent dans leur salle de classe, où il était plus facile de travailler. Ils rapprochèrent leurs bureaux et commencèrent à consulter leur documentation. Bien entendu, les cinq n’avaient aucun moyen de tout lire dans le temps dont ils disposaient. Ils parcouraient donc les ouvrages en diagonale et notaient tout ce qui semblait pouvoir être utilisé dans leur rapport. Mai, qui avait déjà lu de nombreux livres sur l’ancien Kadono, se révéla particulièrement précieuse au cours de ce travail.

— Kadono est réputée pour sa production de fer depuis l’Antiquité. On pouvait recueillir du sable ferrugineux de grande qualité dans la rivière Modori toute proche, et la forêt voisine facilitait l’approvisionnement en charbon de tatara. Mais si l’environnement local a largement contribué à la prospérité de Kadono, ce n’est pas la seule raison de son succès. Les forgerons de Kadono étaient célèbres pour fabriquer des tachi dont on disait qu’ils pouvaient même terrasser des démons, et nombre des plus grands maîtres forgerons du pays vivaient dans le village. Autrefois, les montagnes étaient considérées comme le domaine des dieux et des esprits. En tant que village de montagne, Kadono vivait constamment sous la menace des démons et des tengu, mais le fait que ses habitants aient malgré tout perduré était vu comme la preuve que leurs lames étaient d’une qualité exceptionnelle et que leurs habitants savaient exterminer les esprits.

Mai récita ainsi l’histoire de Kadono sans même ouvrir les livres qu’elle avait apportés. Toutes ces informations semblaient déjà gravées dans sa mémoire.

Miyaka et Kaoru furent sincèrement surprises par la fluidité avec laquelle elle s’exprimait. Il semblait que Mai savait parler avec assurance lorsqu’il s’agissait d’un sujet qui la passionnait. Elle poursuivit son explication sans difficulté jusqu’au moment où elle remarqua que tous les regards étaient tournés vers elle. Son visage devint alors écarlate.

— Mai-chan, tu es incroyable, dit Kaoru.

— P…pas du tout.

Mai rougit encore davantage.

À ses côtés, Yanagi affichait un large sourire. Il semblait presque plus fier des compliments qu’elle recevait qu’il ne l’aurait été s’ils lui avaient été adressés à lui-même.

Miyaka ne pouvait pas lui en vouloir. Elle savait que Mai aimait lire, mais elle n’avait jamais imaginé qu’elle se révélerait aussi précieuse. À ce rythme, elle allait devenir le membre le plus important de leur groupe.

— Tu n’as pas besoin de faire preuve de modestie, Mai, dit Miyaka. — Ça te dérangerait de nous en raconter un peu plus ?

— D…d’accord, Miyaka-san. Euh… Pour comprendre Kadono en tant que village du fer, il faut parler d’une histoire appelée « La Princesse et le Démon Bleu ».

Jinya réagit légèrement à la mention de ce récit. Il ne dit rien, mais il était évident qu’il prêtait désormais davantage attention à la discussion.

« La Princesse et le Démon Bleu » était un conte figurant dans un recueil intitulé Contes d’esprits du Japon ancien, publié vers la fin de l’époque Edo. L’histoire mettait en scène un jeune homme qui devenait un démon après que sa sœur cadette eut tué la femme qu’il aimait. Il partait ensuite en voyage afin de retrouver cette sœur et l’arrêter. De nos jours, les démons n’étant plus considérés comme réels, le récit était généralement interprété comme une fable porteuse d’un sens symbolique.

— En résumé, la princesse est tuée et le Démon Bleu quitte Kadono. Selon les spécialistes du folklore, on pense que « Démon Bleu », ou ao oni, désigne en réalité le cinabre bleu, aoni. Le mot « bleu » ferait référence à un sable ferrugineux de grande qualité, tandis que le terme « cinabre » l’associerait à une substance métallique, le mercure.

Mai expliquait l’histoire sous un angle inhabituel, mais l’idée qu’un village du fer possède un tel récit paraissait plus crédible que celle de l’existence passée des démons.

— Autrement dit, le « Démon Bleu » viendrait du « cinabre bleu ». Dans cette optique, le fait que le Démon Bleu quitte le village peut être réinterprété comme le tarissement du cinabre bleu, c’est-à-dire du sable ferrugineux de la rivière, ce qui aurait entraîné le déclin du village du fer.

Kaoru hocha la tête, impressionnée par l’étendue des connaissances de Mai.

— Je vois… Attends, mais alors, toute cette histoire où la princesse est tuée par le Démon Rouge, ça correspond à quoi ?

— « Démon Rouge » est un terme technique lié au procédé de fabrication du fer. Le passage où la sœur cadette devient le Démon Rouge pourrait donc symboliser la nécessité pour le village de se transformer en autre chose lorsqu’il n’y eut plus assez de sable ferrugineux. Quant à la princesse, la fabrication du fer était comparée au corps d’une femme, euh… E…enfin…

Mai expliqua les choses avec assurance pendant un moment, puis s’interrompit brusquement. Elle baissa les yeux, le visage rouge et les yeux humides.

Cette fois, elle ne semblait pas embarrassée par l’attention des autres, mais par tout autre chose.

Les autres se demandaient ce qui se passait, mais Jinya sembla comprendre et dit :

— Ah, je vois. Autrefois, le processus de fabrication du fer était comparé à une hitoyo, c’est-à-dire la vie d’une personne.

À la surprise de Miyaka, Jinya se mit à expliquer avec aisance l’histoire de la métallurgie du fer sans même ouvrir un livre.

— Le terme hitoyo servait principalement à désigner la vie d’une femme, et les masses de fer produites par les fours étaient souvent appelées les précieux « enfants » du village. Dans ce cas, la princesse représente probablement l’acte même de fabriquer le fer. Sa mort dans le récit pourrait être une métaphore de la perte de cette capacité par le village. C’est bien ce que tu voulais dire, Yoshioka ?

— A…ah, oui ! C’est exactement ça !

Pour une fois, la voix de Mai avait porté plus fort qu’à l’accoutumée.

Les autres semblaient trouver étonnant que Jinya possède de telles connaissances, mais Mai paraissait surtout soulagée que quelqu’un soit intervenu à sa place.

— Merci, murmura-t-elle.

— Ne t’en fais pas pour ça, répondit-il.

Miyaka leur lança un regard sans vraiment comprendre ce qui venait de se passer entre eux. Avec une expression légèrement embarrassée, Jinya ouvrit un livre, le fit glisser vers elle et pointa un passage du doigt. En le lisant, Miyaka comprit aussitôt.

Comme il l’avait dit, le processus de fabrication du fer était effectivement comparé à la vie d’une femme, une hitoyo.

Mais l’explication ne s’arrêtait pas là. Si l’ensemble du processus correspondait au déroulement d’une vie, alors le fer qui émergeait des fours représentait l’étape de la naissance. Les fours étaient appelés hodo, un mot très proche de hoto, un ancien terme désignant les organes génitaux féminins. Les fours étaient ainsi considérés comme un symbole des organes génitaux féminins et étaient même parfois appelés mako, en utilisant le même caractère « do » de hodo pour former « ko », un mot qui serait à l’origine d’un terme plus vulgaire désignant les organes génitaux féminins.

Mai avait sans doute essayé d’expliquer que la princesse du récit représentait la fabrication du fer, mais elle était trop embarrassée pour entrer dans tous les détails devant des garçons de son âge. C’était pour cela qu’elle avait remercié Jinya d’avoir poursuivi l’explication à sa place.

— K…Kadono-kun, t-tu es vraiment très cultivé, dit Mai d’une voix hésitante.

Peut-être était-elle encore un peu gênée, ou peut-être son apparence l’impressionnait-elle. Ses traits sévères pouvaient sembler intimidants à quelqu’un qui avait subi du harcèlement.

Il lui répondit d’une voix douce, comme pour éviter de l’effrayer.

— Je pourrais en dire autant de toi, Yoshioka. Tu connais très bien l’histoire du Démon Bleu.

— J…je l’ai lue à la bibliothèque, dans un livre intitulé Contes d’esprits du Japon ancien.

— Ah, cette anthologie de la fin de l’époque d’Edo ? Je connais aussi certains de ses autres récits, comme « L’Amanojaku et Urikohime » ou « Le Miroir du Renard ».

— Je les ai lus aussi. Moi, j’ai particulièrement aimé « Le Démon invisible de la ville-sanctuaire » et « La Ruelle Inversée ».

— « Le Démon invisible de la ville-sanctuaire »… Ah, celui avec le meurtrier invisible à l’époque d’Edo ?

— Oui ! C’est une histoire de fantômes assez classique. J’aime penser que les gens du monde moderne éprouvent toujours cette même peur de ce qu’ils ne peuvent pas voir.

— En effet… Oh, on devrait s’arrêter là. On s’est un peu éloignés du sujet, et ton gardien me lance un regard assez inquiétant.

La conversation avait pris une tournure étonnamment animée. À mesure qu’elle échangeait avec Jinya, Mai se détendait peu à peu, tandis que le sourire chaleureux de Yanagi se faisait progressivement plus crispé.

— Yanagi-kun… ? demanda Mai en se tournant vers lui.

— Moi ? Te lancer un regard ? De quoi tu parles, Kadono ?

Yanagi conserva son calme habituel, fidèle à lui-même.

Mai ne semblait pas comprendre ce qui se passait, mais pour Kaoru et Miyaka, Yanagi était transparent. C’était même un mystère qu’ils ne soient pas encore officiellement ensemble, tant leurs sentiments semblaient réciproques à ce stade.

— Revenons au sujet principal. Ça ne te dérange pas si je reprends là où tu t’es arrêtée, Yoshioka ? demanda Jinya.

— V…vas-y.

— Merci. Sachant que « La Princesse et le Démon Bleu » se déroule à Kadono, nous pouvons interpréter la princesse comme désignant autre chose encore que ce dont nous venons de parler. À Kadono, la princesse désigne aussi la Femme du Feu.

Il expliqua que Kadono était un village entièrement tourné vers la fabrication du fer. Le feu étant indispensable au travail de la forge et du métal, les habitants en étaient venus à vénérer Mahiru-sama, la déesse du feu.

On croyait qu’elle allumait les fours hodo d’une flamme inextinguible et apportait la prospérité au village.

Il allait de soi que les habitants vouaient un culte au feu. Le fer faisait vivre le village, et les flammes étaient la mère du fer.

Mais autrefois, les gens vénéraient également une autre personne comme une extension de la déesse : celle qui pouvait parler aux flammes.

— Celle qui pouvait parler aux flammes…? demanda Kaoru, la tête légèrement inclinée.

— Oui. L’oracle du village, celle qui possédait les connaissances nécessaires pour entrer en communion avec la déesse du feu. Autrement dit, la prêtresse du sanctuaire. Autrefois, on l’appelait la Femme du Feu, mais aussi la « Princesse », parce que ces deux termes se prononcent hime. Autrement dit, la princesse n’était pas une véritable princesse, mais une prêtresse qui préservait la pureté de son corps et de son esprit afin de servir sa déesse…

Il tourna son regard vers Miyaka.

— Itsukihime. L’Immaculée Femme du Feu. C’est ainsi qu’on appelle les prêtresses qui servent Mahiru-sama et qui, autrefois, étaient elles-mêmes l’objet de vénération.

— Itsukihime… ? répéta Miyaka, abasourdie.

— Exactement. Ta famille perpétue la tradition qui consiste à appeler ses prêtresses Itsukihime, un héritage de l’époque où Kadono était un village sidérurgique. Et toi, tu es l’Itsukihime de cette génération. Si nous vivions à une autre époque, tu serais une personne si élevée que de simples mortels comme nous n’oseraient même pas t’adresser la parole, dit Jinya sur le ton de la plaisanterie.

Suivant son exemple, Kaoru inclina la tête et déclara :

— Gloire à Miyaka-sama !

Mais Miyaka mit rapidement fin à son manège.

Yanagi ne se prêta pas à la comédie comme Kaoru, mais sa surprise était manifeste.

— Attends, le sanctuaire de ta famille est donc vraiment ancien ?

— J…je suppose. J’ai entendu dire qu’il existait depuis l’époque Edo.

— Et toi, tu es l’Itsukihime actuelle ? Eh bien… C’est assez fou de se dire que quelqu’un que je connais a ce genre d’origine. Je suis surpris. Mais pour être honnête, ce qui me surprend le plus, c’est de découvrir que Kadono connaît autant de choses sur l’histoire que Mai.

Yanagi venait d’exprimer ce que tout le monde pensait.

Miyaka était sans conteste la plus bouleversée. Même si elle était l’Itsukihime actuelle, presque tout ce qu’elle venait d’entendre lui était totalement inconnu.

Bien sûr, Kaoru était elle aussi stupéfaite. Elle s’était rendue de nombreuses fois chez Miyaka et au sanctuaire sans jamais soupçonner un tel passé.

— Waouh, je ne savais rien de tout ça. C’est donc pour ça que le sanctuaire Jinta appelle ses prêtresses des Itsukihime. Hein ? Pourquoi est-ce que tu as l’air aussi surprise, Miyaka-chan ? Tu devrais déjà savoir tout ça puisque tu es l’Itsukihime, non ?

— Euh… Eh bien, je ne me suis jamais vraiment intéressée à l’histoire de notre famille, alors…

Elle éprouvait une certaine honte à connaître moins bien les origines de sa propre famille qu’un étranger. Évitant le regard de Kaoru, elle invita Jinya à poursuivre.

— E…enfin, j’imagine que les Itsukihime portent ce nom depuis longtemps ? Au moins depuis l’époque Edo ?

— Oui. Les habitants du village de Kadono vénéraient les Itsukihime qui leur permettaient de communiquer avec la déesse du feu et vivaient dans la gratitude envers le fer et les flammes qui lui donnaient naissance. Les Itsukihime possédaient en réalité davantage d’autorité que le chef du village, et le sanctuaire où elles résidaient avait été construit à l’endroit le plus sûr de tout le village.

— Oh ! Celle-là, je la connais !

Kaoru leva vivement la main droite après s’être souvenue de quelque chose que Miyaka lui avait raconté avant la rentrée.

— Le sanctuaire de la famille de Miyaka-chan se trouvait autrefois à l’emplacement de ce lycée, pas vrai ?

Jinya hocha la tête comme un professeur, ce qui fit aussitôt apparaître un large sourire sur le visage de Kaoru.

— Azusaya a raison. Le sanctuaire avait été construit ici, là où les dégâts seraient les plus limités en cas de crue de la rivière Modori. Le sanctuaire Jinta actuel fut construit vers l’époque d’Edo, mais les Itsukihime ont toujours eu un sanctuaire depuis l’époque Sengoku. Autrement dit, l’emplacement actuel du lycée était autrefois le cœur du village. Voilà un détail qui devrait plaire à notre professeur, vous ne trouvez pas ?

— Oh, pas bête, dit Yanagi. — Les professeurs vont adorer entendre tout ça. Si on ajoute toute cette histoire sur Himekawa-san et les Itsukihime, on va avoir un excellent rapport.

— Exactement ! Il ne reste plus qu’à nos responsables de groupe de tout mettre en forme ! s’exclama Kaoru.

Yanagi et Kaoru semblaient tous deux particulièrement enthousiastes à propos de leur projet. Le sanctuaire qui se dressait autrefois à l’emplacement du lycée était lié au sanctuaire de la famille de Miyaka. Rien que cela était déjà fascinant, mais il y avait aussi toute cette histoire d’Itsukihime. Ils n’avaient plus l’impression de simplement accomplir un devoir scolaire. Ils étaient réellement captivés par le sujet. Même Mai semblait profondément investie. Avec excitation, elle posa à Jinya une question légèrement hors sujet.

— E…euh, Kadono-kun. Est-ce qu’il est possible que les événements de « La Princesse et le Démon Bleu » se soient réellement produits, au lieu d’être seulement des métaphores ?

— Absolument. Je suis même presque certain que l’histoire s’inspire en partie de faits réels. Cela ne veut pas dire que l’interprétation que tu as donnée tout à l’heure est erronée pour autant.

— Donc c’est un mélange de vérité et de symbolisme… Je crois que je vais emprunter de nouveau Contes d’esprits du Japon ancien. Peut-être qu’une seconde lecture me permettra de découvrir quelque chose de nouveau.

Ils avaient choisi le sujet de leur projet un peu au hasard au cours d’une discussion pendant le déjeuner, mais tout se déroulait remarquablement bien. Les échanges avaient été productifs du début à la fin et, en tant que responsable du groupe, Miyaka décida de conclure la séance pour la journée.

Lorsque le ciel du soir commença à prendre une teinte indigo, ils avaient déjà terminé une première ébauche de l’introduction de leur rapport.

— Ça me paraît plutôt bien. Ce n’est encore que l’introduction, mais on a déjà rassemblé beaucoup de choses, dit Miyaka.

— Ouf. Je suis épuisée. J’ai envie de rentrer chez moi, dit Kaoru.

— Moi aussi. Tout le monde est d’accord pour arrêter là pour aujourd’hui ? demanda Miyaka.

Tous lui répondirent par un signe de tête.

Il faisait déjà un peu sombre dehors, mais ils avaient bien travaillé. Il était temps de partir. Si la nuit tombait complètement et qu’ils croisaient une légende urbaine, il n’y aurait vraiment rien de drôle à cela.

Yanagi raccompagna Mai chez elle, tandis que Miyaka rentra comme à son habitude avec Jinya et Kaoru. Lorsqu’il se faisait tard, Jinya les raccompagnait toujours jusqu’à leur domicile. D’une certaine manière, il accordait donc à Miyaka la même attention particulière qu’à Kaoru. Elle n’aimait pas lui imposer cela, mais elle ne pouvait pas nier qu’elle appréciait d’être traitée ainsi.

— À demain, Miyaka-chan, Kadono-kun ! On se voit demain !

— À demain.

— Veille à bien rester au chaud cette nuit.

— Je suis contente que tu te soucies de moi, Kadono-kun, mais tu crois que j’ai quel âge au juste ?

La maison de Kaoru étant relativement proche du lycée, Miyaka et Jinya la raccompagnaient toujours en premier. Ils se retrouvaient donc souvent à marcher ensemble, tous les deux.

Lorsqu’ils s’étaient rencontrés, Miyaka était nerveuse en sa présence.

Ce n’était plus le cas aujourd’hui. Aucun d’eux n’était du genre à parler sans arrêt, alors ils échangeaient simplement quelques mots de temps à autre, avec parfois un sourire. Ces petites conversations avaient quelque chose d’apaisant.

— Nous avons bien avancé sur le projet, dit Miyaka.

— En effet. Je suis certain que ce dont nous avons parlé aujourd’hui t’a beaucoup appris.

C’était vrai. Il lui avait dit qu’elle souhaiterait connaître ces choses en tant qu’Itsukihime, et il avait eu raison. Ce qu’ils avaient découvert ce jour-là n’était pas seulement l’histoire de Kadono, mais aussi celle du sanctuaire Jinta et, par extension, celle des Itsukihime.

— Oui. Je suis quand même surprise. Je ne pensais pas que tu savais autant de choses. Tu lis beaucoup ?

— L’arrière-grand-mère de Natsuki est une ancienne noble. J’ai beaucoup lu dans sa bibliothèque. Mais les connaissances dont j’ai parlé aujourd’hui ne viennent pas de mes lectures. J’ai plus de cent ans et j’ai vécu personnellement tout ce dont nous avons parlé.

— Haha, bien sûr.

C’était une plaisanterie évidente pour elle. Si un autre camarade de classe avait dit une chose pareille, elle n’aurait sans doute pas ri, mais venant de quelqu’un qui n’avait habituellement aucun sens de l’humour, la plaisanterie était réellement drôle. Au collège, Kaoru était la seule à agir avec elle de façon aussi légère.

Jinya et Miyaka marchaient côte à côte en conservant une distance naturelle entre eux tout en discutant. Elle appréciait ces trajets de retour en sa compagnie.

— Nous y voilà. À demain, alors.

— Oui. À demain.

— Bonne nuit.

Ils arrivèrent devant chez elle et se séparèrent après de brefs adieux. Elle ne voulait pas le retenir plus longtemps et risquer que ses parents le croisent.

Elle venait à peine de poser la main sur la poignée de la porte lorsqu’il reprit soudain la parole.

— Au fait…

— Qu’y a-t-il ?

— J’aimerais encore te parler demain. Il y a quelque chose que je dois te dire.

En tant que responsable du groupe, elle n’avait aucun mal à trouver du temps pour le projet, mais elle avait l’impression que ce n’était pas de cela qu’il parlait. Il y avait quelque chose qu’il voulait lui dire à elle personnellement, sans rapport avec leur travail.

— Pourquoi ne pas prendre un peu de temps avant de rejoindre les autres ? proposa-t-elle.

— Ce serait parfait.

— Cette chose que tu dois me dire est importante ?

— Pour toi ? Je ne saurais pas le dire. Mais c’est quelque chose que je dois te raconter pour mon propre bien.

Sa réponse restait vague, mais elle sentait sa sincérité. Quoi qu’il ait à lui dire, cela avait de l’importance.

Elle acquiesça fermement.

— Dans ce cas, retrouvons-nous après les cours… sur le toit ?

— Très bien. J’emprunterai de nouveau la clé.

Il poussa un léger soupir de soulagement avant d’ajouter avec sérieux :

— Il est temps que tu apprennes l’histoire de Kaneomi, de Yato, des lames de Yatonomori… et, bien sûr, celle des Itsukihime.

 

 
 
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