SotDH T12 – CHAPITRE 3 PARTIE 2
Aller de l’Avant, Main Dans la Main (2)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Tout avait commencé lorsque Yoshioka Mai était en dernière année de collège.
Elle ne se souvenait plus de ce qui en avait été l’origine. Peut-être parce qu’elle était sombre. Peut-être parce qu’elle n’était pas jolie. Peut-être parce qu’elle était terriblement timide. Peut-être parce que les professeurs appréciaient son sérieux et ses bonnes notes. Peut-être à cause de sa voix. Ils lui disaient toujours à quel point elle était agaçante.
Elle pouvait imaginer de nombreuses raisons, mais elle ne se souvenait plus de ce qui avait tout déclenché.
— Cette fille est toujours si sombre et susceptible. Vous la trouvez pas un peu agaçante ?
— C’est clair. En plus, elle est super manipulatrice. Elle utilise toujours cette fausse voix pour que les garçons lui tournent autour.
— C’est vraiment dégoûtant.
— Du coup, je me disais…
— Ah, ouais.
— On devrait faire participer tout le monde aussi.
Elle n’avait rien fait de particulièrement mal, mais avant même de s’en rendre compte, elle n’avait plus sa place dans la classe.
— Hein ? Personne ne t’a dit que le prochain cours avait été déplacé dans une autre salle aujourd’hui ?
— Elle est sûrement partie jouer avec un garçon !
Un professeur la réprimanda, et elle devint la risée de la classe. Ses chaussures d’intérieur et ses manuels furent jetés plus de fois qu’elle ne pouvait en compter.
Ses vêtements de sport furent déchirés, et on la fit trébucher jusqu’à la faire tomber. Des seaux d’eau sale furent renversés sur sa tête, et des chiffons immondes lui furent frottés sur le visage.
— Tu es sale. Tiens, laisse-moi te nettoyer !
— Beurk, regardez-la !
— Ha ha ha ! Elle pue !
Pardon, pardon, pardon.
Plus elle pleurait et s’excusait, plus les filles semblaient y prendre plaisir. Même ses camarades riaient. Elle fit de son mieux pour continuer à aller à l’école malgré tout, mais chaque matin, la nausée la gagnait au point de la faire vomir.
Elle finit par avoir peur de l’école, peur de ses camarades, peur de leurs voix, de leurs regards. Elle se couchait chaque soir en redoutant le matin suivant et, finalement, devint trop effrayée pour aller à l’école.
Elle s’enferma dans sa chambre, tira les rideaux pour que personne ne puisse la voir, éteignit la lumière et se contenta de laisser le temps passer. Chaque fois que l’interphone de la maison sonnait, elle se mettait à trembler, et même lorsqu’il n’y avait personne, elle entendait des rires résonner dans sa chambre. Leurs regards, savourant sa détresse, la suivaient où qu’elle aille.
— Arrêtez… S’il vous plaît…
Qu’avait-elle fait pour mériter cela ?
Cric, cric. Cric, cric. Ce bruit sourd fut bientôt suivi d’une douleur qui se répandit. Seule dans sa chambre plongée dans l’obscurité, elle avait l’impression que son cœur meurtri grinçait comme du fer rouillé.
Son absence se prolongea longtemps, et elle passa ses journées à pleurer. Pourtant, il y eut une bonne chose durant cette période.
— Hé, Mai. J’ai acheté des taiyaki. Tu en veux ?
Tomishima Yanagi. Un garçon d’une autre classe avec qui elle s’était liée d’amitié en deuxième année de collège. Leurs classes étant éloignées l’une de l’autre, il ne savait pas grand-chose du harcèlement qu’elle subissait.
Ou peut-être le savait-il et faisait semblant de l’ignorer pour elle. Il continua à la traiter comme avant et vint la voir plusieurs fois après qu’elle se fut enfermée chez elle.
Le harcèlement n’avait pas encore commencé lorsqu’ils étaient en deuxième année. Elle se souvenait avoir été surprise lorsqu’il lui avait soudain adressé la parole à la bibliothèque.
— …Tu trouves ça amusant ?
C’est ainsi que leur amitié avait commencé. Contrairement à elle, il n’était ni timide ni réservé, alors il venait toujours lui parler lorsqu’ils se croisaient à la bibliothèque.
Ils n’avaient pas été placés dans la même classe durant leur dernière année de collège, mais elle l’attendait à la bibliothèque jusqu’à la fin de son entraînement de football, puis ils rentraient ensemble, en faisant généralement un détour quelque part avant. Ils se voyaient même pendant leurs jours de repos. Il était populaire auprès des filles, alors elle n’était qu’une amie proche parmi d’autres. Mais lui était probablement son ami le plus proche parmi les garçons. Peut-être même son meilleur ami, tout simplement.
Mais la voix de n’importe qui était devenue une source de terreur pour elle, si bien qu’elle n’essaya jamais une seule fois d’aller le voir lorsqu’il venait. Elle pensait qu’il finirait bientôt par se lasser et l’oublier, mais il passait presque tous les jours chez elle pour parler seul devant sa porte.
— Ce sera notre dernier tournoi de football, alors je m’entraîne à fond. Je ne vais pas te demander de venir nous regarder, mais ça me ferait plaisir que tu m’encourages.
Elle l’écoutait sans jamais répondre. Elle avait l’impression qu’il finirait par la détester s’il entendait sa voix.
— Maintenant que j’y pense, ça fait longtemps que je ne suis pas allé à la bibliothèque. Tu connaîtrais des livres qu’un idiot comme moi arriverait à lire ?
Elle n’arrivait plus à aimer les livres, alors qu’elle les avait tant aimés autrefois.
— On a fini deuxièmes au championnat. Tout le monde n’arrête pas de dire que j’ai bien joué, mais si seulement je n’avais pas raté ce tir…
Sa voix semblait si abattue ce jour-là, mais elle avait l’impression que les mots de réconfort perdraient tout leur sens s’ils sortaient de sa bouche.
— Je pense m’inscrire au lycée de la rivière Modori. Ce serait plutôt sympa d’y aller avec toi… Je dis ça comme ça.
Peu importe combien il parlait, elle ne lui répondait jamais. Pourtant, il continuait à venir, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau. Il ne lui demanda jamais de sortir de sa chambre. Il ne lui dit même jamais qu’il s’inquiétait pour elle. Il se contentait de parler de choses sans importance, comme on le ferait avec un ami.
Il n’y avait rien d’extraordinaire dans ce qu’il faisait, et pourtant les larmes débordaient de ses yeux. Peut-être que tout n’était pas si mauvais. Même si elle en était venue à avoir peur de tout, il restait quelqu’un qui lui tendait la main.
Le temps passa rapidement à partir de là. Mai finit par quitter sa chambre. Elle n’avait toutefois pas le courage de retourner à l’école, alors elle commença à fréquenter un établissement alternatif tout en préparant les examens d’entrée au lycée.
Yanagi la soutint, bien sûr, et tous deux se promirent d’intégrer le même lycée. Au bout du compte, ils réussirent tous les deux leurs examens d’entrée. Grâce à lui, elle était parvenue à surmonter son traumatisme.
…Mais ils ne furent pas les seuls à être admis au lycée de la rivière Modori. Une rencontre inimaginable attendait Mai le jour de la cérémonie de rentrée.
— Hé, c’est pas…?
— Tu plaisantes.
— Regardez qui voilà…
Les trois filles qui avaient mené le harcèlement avaient elles aussi été admises ici. La fin du collège n’avait pas marqué la fin de son calvaire. Le lieu avait changé, mais elle était toujours en enfer.
***
— Dis, Miyaka. Tu crois qu’il y a des gens qui vivent plus de cent ans ? demanda Kaoru pendant la pause entre deux cours, avec une expression étrangement sérieuse.
— À la télévision, il y avait ces deux jumelles âgées qui avaient dépassé les cent ans.
— Ah oui, je m’en souviens.
— Mais pourquoi cette question, au juste ?
Le regard de Kaoru était tourné vers un groupe de garçons réunis pour discuter. Leur conversation semblait animée, et leurs rires parvenaient jusqu’à elles. Parmi eux se trouvait Jinya, avec qui les deux filles avaient récemment noué un lien assez particulier.
— Jinya-kun a dit qu’il avait plus de cent ans quand on déjeunait à la cafétéria hier.
— Je suis presque sûre qu’il se moquait simplement de toi.
Il n’avait absolument pas l’air d’avoir plus de cent ans. Il y avait beaucoup de choses extraordinaires chez lui, mais il s’était certainement contenté de taquiner Kaoru.
— Tu crois ? Pourtant il n’est pas du genre à plaisanter.
Kaoru ne semblait pas convaincue.
Miyaka était d’accord sur ce point, mais il n’y avait tout simplement aucun moyen que Jinya soit sérieux lorsqu’il disait avoir plus de cent ans. Elle ne comprenait pas pourquoi Kaoru s’accrochait autant à cette idée. Jinya avait-il vraiment paru si convaincant, ou bien était-elle simplement naïve ? La facilité avec laquelle Kaoru faisait confiance aux autres était l’une de ses qualités, mais elle ne lui rendait certainement pas service dans ce cas précis.
— Oh, au fait, tu en veux une ? demanda Kaoru. J’ai acheté des bonbons à l’épicerie. Des Gorgeous Milk Candy. 680 yens le sachet.
— D’accord. C’est quand même un peu cher pour des bonbons, non ?
— C’est exactement ce que je me suis dit ! Mais ils sont bons, alors tant pis. Tiens.
Miyaka accepta un bonbon et le mit dans sa bouche. Il avait un goût de crème riche et onctueuse. Kaoru avait raison, c’était bon.
Kaoru en enfourna un dans sa bouche à son tour. Puis elle sembla avoir une idée et se leva brusquement de sa chaise. Elle se dirigea vers une camarade de classe qui lisait tranquillement, Yoshioka Mai.
— Yoshioka-san, tu en veux une ?
— Hein…?
— Goûte. Ils sont bons !
Mai fut décontenancée par cette proposition soudaine. La personnalité extravertie de Kaoru était une autre de ses qualités, mais elle pouvait parfois être un peu envahissante. Miyaka s’approcha derrière elle pour arranger les choses.
— Kaoru, tu ne peux pas aller voir quelqu’un et lui proposer des bonbons sans prévenir comme ça. Désolée pour elle, Yoshioka-san.
— N…non, ce n’est rien…
— Mais n’hésite pas à en prendre un. Ce n’est pas grand-chose. Elle m’en a donné un aussi, tu vois ?
Parlant doucement, Miyaka désigna sa propre joue.
Mai leur répondit avec un sourire un peu raide :
— Dans ce cas, je vais en prendre un. Merci.
— De rien ! répondit Kaoru avec un grand sourire.
Miyaka n’avait pas beaucoup parlé avec Mai jusque-là, mais elle n’avait pas l’air d’être quelqu’un de désagréable. C’était aussi la première fois qu’elle entendait réellement sa voix. Elle était un peu particulière, très claire et agréable à entendre.
— Euh, Azusaya-san. Je suis désolée pour hier. Même si vous m’avez aidée, je… je…
— Ce n’est rien ! Moi aussi, je suis désolée. Je crois que je t’ai un peu fait peur ?
Les trois filles passèrent le reste de la pause à discuter.
Miyaka trouva agréable de changer un peu ses habitudes et de parler à de nouvelles personnes de temps en temps.
***
Tout en discutant avec les garçons, Jinya observait les trois filles du coin de l’œil. Tomishima Yanagi faisait de même. Yanagi regardait souvent Mai de cette manière. Il avait semblé sur ses gardes lorsque Kaoru l’avait abordée, mais s’était détendu lorsqu’elles avaient commencé à manger des bonbons ensemble, son regard devenant plus doux.
— Tu es rassuré ? demanda Jinya.
Yanagi sembla pris au dépourvu. Peut-être pensait-il avoir été discret. Avec un sourire embarrassé, il se gratta la joue.
— C’était si évident que ça ?
— Un peu. Il n’y a pas de quoi avoir honte. Il est normal de s’inquiéter pour les personnes qui te sont chères.
— Qu…quoi ?
Yanagi rougit.
— Franchement, dire ce genre de choses, c’est quelque chose dont on devrait avoir au moins un peu honte.
— Jii-chan, tu pourrais ménager un peu les jeunes, non ? lança Natsuki en reprochant à Jinya sa franchise excessive.
Il semblait comprendre son ami Yanagi, qui avait le même âge que lui.
Yanagi apprécia le geste et se détendit, mais son expression s’assombrit bientôt.
— Mai s’est fait harceler par des filles de sa classe au collège. C’est pour ça que je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter pour elle. Peut-être un peu trop.
— Dans ce cas, tu ne devrais pas passer plus de temps avec elle ? suggéra Natsuki.
Mais Yanagi secoua la tête.
— Si je montrais aussi clairement que je m’inquiète pour elle, ça la mettrait mal à l’aise.
il essayait de ne passer avec elle que le temps qu’un ami proche ordinaire aurait passé. Son visage se tordit de colère, sans doute parce qu’il pensait au harcèlement que Mai avait subi autrefois. Natsuki compatit à son tour. Puis une idée lui vint et il posa une main sur l’épaule de Jinya.
— Pourquoi est-ce qu’on ne ferait pas aussi attention à elle, Jii-chan ? S’il arrive quelque chose, on pourra prévenir Tomishima.
— Bonne idée. Les conflits, ce n’est pas un domaine qui m’est étranger. Je donnerai un coup de main si besoin, répondit Jinya.
— Euh… Je ne sais pas ce que tu imagines exactement, mais je ne pense pas qu’on ait besoin de ce genre d’aide contre quelques harceleuses. Je t’en supplie, ne fais rien de bizarre.
— Je ne ferai rien. Tu me fais si peu confiance que ça ?
— Non, je te fais confiance. C’est juste que… Qu’est-ce que tu ferais si c’était moi qui me faisais harceler ?
— Je vois… Tes inquiétudes sont peut-être justifiées.
Si quelqu’un s’en prenait à Natsuki, Jinya ne lui ferait certainement aucun cadeau. Il ne le tuerait pas, mais il ne ferait preuve d’aucune indulgence. Yanagi sourit avec un profond soulagement, visiblement rassuré par leurs échanges.
— Désolé de vous impliquer là-dedans. Je compte sur vous deux. J’ai envie de voir Mai heureuse.
— Aucun problème. Miko m’a déjà demandé à peu près la même chose, de toute façon. Mais Tomishima et Yoshioka, hein ? On se croirait dans un film. Avec vos noms, vous êtes peut-être faits l’un pour l’autre.
— Haha, mais qu’est-ce que tu racontes ?
Jinya observa Natsuki avec un sourire. L’arrière-petit-fils de Yoshihiko et Kimiko avait bien grandi. Pouvoir regarder les autres mûrir ainsi faisait partie des joies qu’apportait l’âge.
***
Beaucoup de gens trouvaient Tomishima Yanagi étrange, même dans sa propre classe.
Pourtant, il ne disait ni ne faisait rien de particulièrement bizarre. Il était plutôt beau garçon, obtenait d’excellentes notes et était doué en sport. Il jouait au football depuis le collège, était devenu titulaire dès sa première année de lycée et avait conduit son équipe jusqu’à la deuxième place du championnat en tant que joueur vedette.
Il avait bon caractère, se montrait respectueux envers ses aînés et traitait les jeunes de son âge d’égal à égal. Il lui arrivait même de faire quelques bêtises avec les autres garçons de temps à autre, car il était lui-même assez vif et plein d’énergie.
Mais malgré cela, les autres continuaient à le trouver étrange.
Tout avait commencé au début de l’année, lorsque chacun choisissait un club. Comme il avait été la vedette de l’équipe de football de son collège, tout le monde s’attendait à ce qu’il continue ce sport au lycée. L’équipe de football de l’établissement lui adressa des invitations particulièrement enthousiastes, et de nombreux professeurs disaient avoir de grands espoirs pour lui. Pourtant, à la surprise générale, il rejoignit le club de radiodiffusion, qui ne comptait alors qu’un seul membre.
Pourquoi un sportif de ton niveau ne continue-t-il pas le sport ? Il n’est pas trop tard. Tu devrais y réfléchir encore.
Quelques élèves plus âgés qui avaient fréquenté le même collège que lui vinrent tenter de le convaincre d’intégrer l’équipe de football, mais Yanagi ne se souciait absolument pas des attentes des autres. Il était parfaitement satisfait de pouvoir diffuser la musique qu’il aimait pendant la pause déjeuner. Pourtant, en cours d’éducation physique, il affichait toujours des capacités bien supérieures à celles des garçons ayant rejoint l’équipe de football. Quelqu’un qui gaspillait aussi volontairement un talent aussi rare demeurait une énigme pour tout le monde, y compris pour ses camarades de classe.
Bien sûr, il y avait un autre aspect de lui qui dépassait l’entendement des autres, surtout celui des filles.
— Hé, Mai. Tu vas où ?
— Oh, Yanagi-kun. À la bibliothèque.
— Tu l’aimes vraiment, cet endroit, hein ? Attends-moi une seconde, je viens avec toi. Laisse-moi porter tes affaires.
— Je peux au moins faire ça toute seule…
Aussi doué qu’aimable, Yanagi était populaire auprès des filles. Beaucoup essayaient de se rapprocher de lui, mais toutes se heurtaient à son indifférence, car il était épris de Yoshioka Mai, une fille d’apparence assez ordinaire.
Mai n’était pas particulièrement jolie. Elle n’était guère différente de ces élèves discrètes qu’on trouvait dans un coin de chaque classe.
Beaucoup de filles racontaient qu’elle collait constamment à Yanagi, mais la réalité était exactement l’inverse. C’était lui qui la suivait partout où elle allait.
— Je ne comprends vraiment pas.
Miyaka déjeunait dans la salle de classe pendant la pause de midi. Au lieu de rejoindre Jinya et Kaoru, elle était assise aujourd’hui en face de sa camarade Momoe Moe. Tout en mangeant un pain au melon, Moe regardait Yanagi engloutir son déjeuner pour pouvoir suivre Mai à la bibliothèque.
À en juger par son regard, elle trouvait elle aussi leur relation étrange.
— Et toi, qu’est-ce que tu en penses, Himekawa ? Tomishima pourrait largement sortir avec une fille mieux, non ?
— Je ne vois pas ce qui cloche. Yoshioka-san a l’air gentille, et je ne pense pas que Tomishima-kun soit le genre de personne à se soucier de savoir avec qui il pourrait sortir ou non.
Ces derniers temps, Miyaka se retrouvait souvent à prendre la défense de Mai lorsque quelqu’un parlait d’elle. Mai était une fille discrète et timide, mais elle était gentille et polie. Miyaka comprenait en quelque sorte pourquoi Yanagi était si attiré par elle.
À vrai dire, le véritable mystère était plutôt de savoir pourquoi Miyaka déjeunait avec Moe.
Comme la semaine précédente, elle avait encore eu quelque chose à régler à la salle des professeurs. Retrouver Kaoru et Jinya après cela lui avait paru trop compliqué, alors ils avaient convenu de déjeuner séparément ce jour-là. Miyaka réfléchissait à l’endroit où aller lorsque Moe lui avait proposé de manger avec elle.
Miyaka n’avait rien contre Moe en particulier, alors elle avait accepté. Mais elles n’étaient pas spécialement proches non plus. Elle ne comprenait pas pourquoi Moe lui avait fait cette proposition.
— Donc c’est le genre de truc où il se dit : « C’est toi que je veux, pas toutes les autres filles plus jolies et plus extraverties ! » ? Quel tombeur. Attends… Ne me dis pas que tu craques pour lui ?
— Il a l’air gentil, mais je ne lui ai pratiquement jamais parlé, alors non.
— Hein. Eh bien, ça alors.
Moe semblait sincèrement surprise par sa réponse. Peut-être qu’en voyant ses cheveux légèrement châtains, elle s’était imaginé qu’elle était le genre de fille à aimer s’amuser avec les garçons.
— Et toi, Momoe-san ?
— Je te l’ai déjà dit, appelle-moi Aki. Mais non. C’est vrai qu’il est beau, mais j’ai quelqu’un d’autre en vue en ce moment, et je ne suis pas du genre à courir après deux garçons à la fois.
— Eh bien, ça alors.
— Oh ? Je vois que tu m’imites.
Ses véritables pensées lui avaient échappé, mais Moe répondit avec un sourire généreux.
C’était peut-être un préjugé de sa part, mais Miyaka avait complètement pris Moe pour une gyaru typique. Pourtant, il était possible qu’elle aime simplement s’habiller de façon voyante sans pour autant mener la vie qu’on associait à ce genre de filles.
— En fait, tu n’as pas déjà un garçon, toi ? demanda-t-elle.
— Hein ?
— Allez, ne fais pas l’innocente. Tu sèches toujours les cours avec Kadono.
— Ah…
Encore ça ? songea Miyaka en poussant un soupir.
Elle avait effectivement séché plusieurs cours avec Jinya pour enquêter sur des légendes urbaines comme le Manteau Rouge ou Hanako-san. Moe semblait persuadée qu’il y avait quelque chose entre Jinya et elle, et lui demandait souvent quelle était exactement leur relation.
— Comme je te l’ai déjà dit, il n’y a rien entre nous.
— Allez, tu peux bien m’en dire un peu plus. Tu es aussi discrète que Tôdô !
Pour une raison inconnue, leur camarade Tôdô Natsuki appelait Jinya « Jii-chan » et semblait assez proche de lui. Moe avait apparemment essayé d’en apprendre davantage de ce côté-là, mais sans succès.
— En parlant de Tôdô, il a dit que les noms « Tomishima » et « Yoshioka » étaient faits l’un pour l’autre. Tu sais ce qu’il voulait dire ?
— Pas la moindre idée.
— Je vois. J’ai essayé de lui poser des questions sur Kadono, mais il a changé de sujet et s’est mis à parler de ces deux-là à la place. Et il avait l’air super ému en plus.
— Leurs noms sont faits l’un pour l’autre…? Je ne comprends pas.
— Ouais… Moi non plus. Peut-être qu’il est secrètement du genre romantique et qu’il pense qu’ils sont destinés l’un à l’autre ou un truc du genre.
Tôdô Natsuki semblait percevoir quelque chose de particulier entre eux deux, mais Miyaka ne voyait pas du tout de quoi il pouvait s’agir. Quoi qu’il en soit, puisqu’elles avaient terminé cette conversation, elle se leva de son siège.
— Désolée, je vais aller me mouiller les mains.
— « Me mouiller les mains » ? T’es une vieille mamie ou quoi ? Presque personne ne comprendrait que tu veux dire que tu vas aux toilettes.
Miyaka fut un peu surprise que Moe connaisse elle-même cette expression, mais elle ne s’attarda pas et quitta rapidement la salle de classe comme si elle prenait la fuite. Tout en se dirigeant vers les toilettes, elle songea qu’elle voyait Moe sous un jour différent après cette conversation. Elle n’avait pas menti pour s’éclipser, mais elle pressait un peu le pas parce qu’elle était gênée par ce que Moe avait insinué à propos d’elle et de Jinya.
Elle traversa le couloir à une allure suffisamment modérée pour ne pas attirer les reproches des professeurs, puis entra dans les toilettes, croisant au passage trois filles qui s’y trouvaient déjà. Au même moment, elle surprit une conversation préoccupante.
— Cette Yoshioka me tape vraiment sur les nerfs.
— Elle ne se rend pas compte qu’elle dérange Tomishima-kun ?
— Hé, j’ai une idée…
Les trois filles parlaient de leurs camarades de classe. Miyaka comprenait que les amies des garçons populaires suscitaient souvent de la jalousie, mais entendre des gens médire dans le dos de quelqu’un n’avait rien d’agréable. Surtout maintenant qu’elle s’était récemment rapprochée de Mai.
***
La vie de Yoshioka Mai au lycée de la rivière Modori était plutôt paisible.
— Bonjour, Mai.
— Bonjour, Yanagi-kun.
Par chance, elle avait été placée dans la même classe que Tomishima Yanagi.
Ils étaient toujours de bons amis. Il l’aidait lorsqu’elle trébuchait à cause de sa maladresse et passait parfois du temps à lire avec elle à la bibliothèque.
— Franchement, je ne suis vraiment pas fait pour les livres. À chaque fois que j’essaie de lire, ça me donne sommeil.
— Allons, Yanagi-kun…
Même s’il l’accompagnait à la bibliothèque, il n’était pas un grand lecteur. Il s’affalait sur la table avec un air nonchalant qu’il ne montrait généralement à personne d’autre.
Elle aimait voir cette expression.
Cela prouvait qu’il baissait sa garde en sa présence.
— La nourriture de cette cafétéria est bonne.
— Oui. Ah…
— Tu n’aimes pas les tomates, c’est ça ? Ça te dérange si je les prends ?
— M…merci beaucoup… Je suis désolée.
— T’inquiète, j’aime les tomates. Tiens, prends mon orange en échange.
Ils mangeaient souvent ensemble. Au final, il lui donnait toujours plus de nourriture qu’il ne lui en prenait, ce qui la mettait mal à l’aise, mais c’était lui qui insistait.
— Yoshioka-san, on change de salle pour le prochain cours.
— On va dans la salle de sciences. Tu veux y aller avec nous ?
Elle s’était un peu rapprochée de deux filles de sa classe, Azusaya Kaoru et Himekawa Miyaka. Apparemment, Azusaya essayait d’être gentille avec elle à cause de quelque chose qui s’était produit auparavant. Au collège, tous ses camarades l’avaient soit harcelée, soit ignorée, mais grâce à ces filles, elle pouvait désormais profiter de ses journées en classe.
— C’est celui-là ?
— Ah, oui… M…merci beaucoup.
Un garçon de sa classe, Kadono Jinya, essayait souvent de veiller sur elle. C’était un grand garçon au visage imposant. Il paraissait un peu effrayant, mais un jour, à la bibliothèque, il avait attrapé pour elle un livre qu’elle ne parvenait pas à atteindre. Il semblait également proche de Himekawa et d’Azusaya. Ils n’avaient échangé que quelques mots, mais il était plus gentil qu’il n’en avait l’air.
Tout était complètement différent de sa troisième année de collège.
Elle n’avait plus peur d’aller à l’école.
Au contraire, elle se surprenait désormais à attendre chaque journée avec impatience.
— Ah…
C’est pour cela qu’elle s’en sortirait.
Même si ses manuels étaient jetés.
Même si ses chaussures d’intérieur disparaissaient.
Même si quelqu’un plaçait des punaises sur sa chaise.
Tout irait bien.
Elle savait que ce n’étaient pas ses camarades de classe qui faisaient cela.
Les responsables étaient probablement les trois mêmes filles qui avaient mené le harcèlement au collège.
Heureusement, elles étaient dans des classes différentes, même pour les cours d’éducation physique, mais le harcèlement continuait malgré tout.
Quand cela prendrait-il fin ? Que devait-elle faire ?
Elle avait enfin trouvé un peu de paix, mais cela ne faisait que rendre les moments douloureux encore plus pénibles.
— Mais tout ira bien…, murmura-t-elle.
Elle se répétait souvent ces mots.
Elle était désormais capable d’aller à l’école. Les choses étaient différentes. Elle ne pouvait pas fuir à nouveau et obliger Yanagi à venir la tirer de sa chambre plongée dans l’obscurité.
Discrètement, elle retira les punaises de son siège et tenta de se remonter le moral.
Quelque temps plus tard, lors d’une journée ordinaire pendant la pause déjeuner, elle lisait un livre à la bibliothèque lorsqu’une fille de sa classe vint l’aborder.
— Yoshioka-san. Tomishima-kun t’attend derrière le gymnase.
Yanagi lui avait pourtant dit de l’attendre à la bibliothèque parce qu’il avait quelque chose à faire dans la salle de son club. Ils devaient ensuite aller manger ensemble, mais il semblait que le programme avait changé.
Elle remercia la fille qui avait pris la peine de venir la prévenir, puis se rendit à l’endroit indiqué.
— Te voilà, Yoshioka-san.
— Tu accours vraiment dès qu’un garçon t’appelle, hein ?
— Hahaha, qu’est-ce que tu peux être stupide.
La vie relativement paisible que Mai menait au lycée l’avait rendue imprudente.
La personne qui l’attendait derrière le gymnase n’était pas Tomishima Yanagi.
C’étaient les trois filles qui l’avaient harcelée, accompagnées de deux garçons.
Pendant la pause déjeuner, Jinya mangeait avec Miyaka et Kaoru.
Tous trois discutaient lorsque Miyaka se souvint soudain de quelque chose.
— Ah, Kadono-kun, il y avait quelque chose que je voulais te demander.
— Oui ?
— C’est à propos de quelque chose que Tôdô-kun aurait dit. Apparemment, les noms « Tomishima » et « Yoshioka » étaient faits l’un pour l’autre. Tu sais ce qu’il voulait dire ?
— Natsuki a dit ça ? Ah, je vois. Il n’a pas tort.
Jinya, qui connaissait Natsuki depuis longtemps, sembla comprendre immédiatement.
— Natsuki a grandi dans un vieux cinéma à Tôkyô. Il regarde des films classiques depuis qu’il est enfant, et il existe un film romantique en particulier dont le héros s’appelle Tomishima et l’héroïne Yoshioka.
— Ah bon ?
Peut-être que Natsuki pensait que ces deux-là ressemblaient à ces personnages. Il serait effectivement intéressant de voir ces bons amis se rapprocher davantage et transformer leur relation en quelque chose de plus, comme dans un film romantique.
— Merci, ça explique les choses. Tu as vu ce film toi-même ? demanda Miyaka.
— Oui. Il était adapté d’un roman, mais le film a été réalisé peu après la guerre, alors la censure du GHQ[1] a supprimé beaucoup des meilleures scènes. Au final, le résultat était honnêtement assez décevant.
— Ah bon ? Les vieux films devaient donc composer avec la censure ?
Miyaka ignorait totalement que Jinya avait en réalité vu ce film lors de sa sortie, mais sa curiosité avait tout de même été éveillée.
— Comment s’appelle ce film ?
— L’Homme au pousse-pousse[2]. C’est l’histoire d’un homme nommé Tomishima Matsugorou qui tombe amoureux d’une veuve appelée Yoshioka Yoshiko. Tomishima est un hikiko, tandis que Yoshioka était mariée à un capitaine de l’armée. Leurs milieux sociaux sont très différents, mais il tombe amoureux d’elle malgré tout.
— J’aime ce genre d’histoire. J’ai presque envie de le voir maintenant.
Les histoires d’amour entre personnes de classes sociales différentes étaient populaires à toutes les époques.
Miyaka semblait intéressée et paraissait s’amuser davantage que d’habitude.
— Au fait, c’est quoi un « hikiko » ?
— C’est ainsi qu’on appelait les hommes qui tiraient les pousse-pousse. Je suppose que c’était de l’argot de l’époque. Hikiko signifie littéralement « celui qui tire ».
— Je vois. Tu sais, j’ai déjà fait un tour en pousse-pousse pendant un voyage à Kyôto.
— Ah bon ? Mais pour en revenir à ce dont on parlait, je parie que Natsuki a fait le lien entre Tomishima et L’Homme au pousse-pousse à cause de son prénom, Yanagi. Chez les hikiko, le mot « yanagi » désignait quelqu’un qui tirait son pousse-pousse calmement et discrètement.
— Tomishima-kun est vraiment en train de devenir une sorte de héros, alors. Enfin, Mai n’est pas veuve.
Miyaka laissa échapper un petit rire. Le sujet semblait l’intéresser de façon inhabituelle.
Ils passèrent ensuite un moment à parler d’autres films qu’ils aimaient. Kaoru, en revanche, participa peu à la conversation, car quelque chose la préoccupait.
— Hikiko… Où est-ce que j’ai déjà entendu ce mot ?
Ils terminèrent leur repas et quittèrent la cafétéria. À l’entrée, ils tombèrent sur Yanagi.
— C’est étrange…
Cependant, il n’entra pas. Il scrutait l’intérieur de la salle avec une expression perplexe. Lorsqu’il remarqua l’approche du groupe, il lança une plaisanterie à Jinya :
— Oh, Kadono. Tu déjeunes avec une fleur à chaque bras ?
— Plutôt une fleur de printemps et une nymphe céleste.
Le sens complet des paroles de Jinya ne passa pas, mais Yanagi ne réagit pas. Malgré sa plaisanterie, il semblait agité. Tout en parlant, il continuait à regarder autour de lui comme s’il cherchait quelque chose.
— Hé, vous n’auriez pas vu Mai ? Elle devait me retrouver à la bibliothèque, mais elle n’y était pas.
— Je suis presque certain qu’elle a quitté la salle de classe, et je ne l’ai pas vue non plus ici à la cafétéria, répondit Jinya.
— Je vois. Où est-ce qu’elle a bien pu aller…?
Il leur expliqua qu’il devait régler quelque chose dans la salle du club de radiodiffusion avant de déjeuner avec Mai. Elle était censée l’attendre à la bibliothèque, mais il ne l’y avait pas trouvée.
Il lui avait envoyé plusieurs messages sur son téléphone, sans recevoir la moindre réponse.
Il avait déjà vérifié la salle de classe. Pensant qu’elle s’était peut-être rendue directement à la cafétéria, il s’y était dirigé tout en lui envoyant un quatrième message d’affilée.
Malgré cela, il n’avait toujours pas trouvé Mai.
C’est alors qu’il était tombé sur Jinya et les autres.
— Nous ne l’avons pas vue non plus, dit Miyaka.
Yanagi sembla encore plus inquiet.
À ce moment-là, une fille de leur classe qui passait par là les interpella.
— Oh, Tomishima-kun. Tu as réussi à trouver Yoshioka-san ?
— Non. Attends, qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— Une fille d’une autre classe m’a demandé de dire à Yoshioka-san que tu l’attendais derrière le gymnase. Tu l’as retrouvée, au moins ?
— C’est la première fois que j’entends parler de ça…
— Hein ?
Yanagi comprit immédiatement que quelque chose n’allait pas.
Quelqu’un semblait avoir utilisé son nom pour attirer Mai derrière le gymnase. Une véritable amie n’aurait pas eu besoin de recourir à un tel stratagème.
— Désolé, j’y vais !
— Tu veux que je vienne avec toi ? demanda Jinya.
— Non, ça ira, je peux y aller seul ! Mais appelle un professeur pour moi, au cas où.
Yanagi partit en trombe.
Ancien membre de l’équipe de football, il était rapide. Il se faufila entre les élèves dans le couloir sans heurter personne et disparut bientôt de leur vue.
Jinya allait l’interpeller, mais s’arrêta.
Il entendit de nouveau ce bruit étrange.
Cric, Cric.
— Hein ? Vous n’avez pas entendu quelque chose d’étrange à l’instant ? demanda Kaoru.
— On aurait dit le bruit d’un cutter dont on sort lentement la lame, répondit Jinya. — Je l’ai déjà entendu une fois après avoir parlé avec Tomishima.
— Ah, c’est ça. Mais pourquoi ?
Cette fois, Kaoru l’avait entendu elle aussi.
Elle affichait une expression perplexe, se demandant pourquoi un tel bruit leur était parvenu.
— Tu as entendu quelque chose, Miyaka ? demanda Jinya.
— Non, rien de particulier.
Elle l’avait peut-être simplement manqué à cause du bruit provenant encore de la cafétéria toute proche, mais quelque chose lui semblait étrange.
— Kadono-kun, tu crois que…?
Kaoru oublia toutefois rapidement cette histoire de bruit.
Yanagi et Mai l’inquiétaient davantage.
— Oui. Ce sont probablement les mêmes responsables que d’habitude qui s’en prennent à Yoshioka.
— Tu crois qu’ils vont s’en sortir ?
— Je suis sûr que Tomishima peut les arrêter, mais je vais quand même aller voir, juste au cas où. Vous pouvez aller chercher un professeur ?
Kaoru répondit par un signe de tête énergique.
D’après ce que Yanagi leur avait raconté, les principales responsables du harcèlement de Mai semblaient être les filles de son ancien collège. Yanagi pouvait probablement s’occuper d’elles seul, mais il existait toujours la possibilité qu’elles aient amené d’autres complices.
— Bon sang. Gérer des histoires de harcèlement est encore plus épuisant que les légendes urbaines, grommela Jinya.
Il n’avait rien voulu dire de particulier, mais Kaoru ouvrit soudain de grands yeux.
— Hein ? Kadono-kun, qu’est-ce que tu viens de dire…?
Ne comprenant pas ce qui la mettait dans un tel état, Jinya la regarda tandis que son visage pâlissait à vue d’œil.
— Qu’est-ce qu’il y a, Azusaya ?
— Oh non… Kadono-kun, je crois que j’ai compris ce qu’était ce bruit de cutter. Il venait probablement du corps de Tomishima-kun.
Jinya resta perplexe devant ce changement brusque de sujet, mais Kaoru parlait avec assurance.
Elle avait compris quelque chose.
— Il faut le suivre tout de suite, sinon…
— Tomishima-kun est Hikiko-san !
— Hikiko-san ? Ça a un rapport avec l’histoire du film ?
— Non. C’est une légende urbaine liée au harcèlement !
Hikiko-san était une histoire de fantôme traitant de problèmes sociaux contemporains tels que le harcèlement scolaire et le phénomène des hikikomori[3]. Contrairement à des récits transmis de bouche à oreille comme la Femme à la Bouche Fendue ou le Manteau Rouge, Hikiko-san était une légende urbaine moderne qui s’était propagée par l’intermédiaire d’Internet.
J’aperçus une silhouette à travers la pluie et entendis quelque chose traîner sur le sol au milieu du bruit des gouttes qui tombaient. La silhouette était celle d’une femme. Elle portait un kimono blanc usé jusqu’à la corde et traînait derrière elle ce qui ressemblait à une poupée.
Lorsque je regardai son visage, je vis ses yeux recourbés vers le haut et les coins de sa bouche fendus jusqu’aux oreilles. La chose qu’elle traînait était si horrible que j’eus envie de détourner les yeux. Ce n’était pas une poupée. C’était une personne. Elle traînait derrière elle un enfant qui semblait être à l’école primaire.
La femme s’appelait Hikiko-san. Les enfants qui la voyaient étaient capturés puis traînés derrière elle jusqu’à ce qu’ils ne soient plus qu’une masse de chair méconnaissable. Elle les emmenait ensuite dans un lieu précis et les abandonnait à la mort. Elle comptait parmi les légendes urbaines les plus cruelles et les plus violentes.
Le véritable nom de Hikiko-san était Mori Hikiko. C’était une grande jeune fille qui excellait à l’école, gentille et jolie, appréciée de ses professeurs. Mais la jalousie des autres élèves la transforma en cible de harcèlement. Elle cessa d’aller à l’école et devint une hikikomori recluse. Le harcèlement qu’elle subit finit par briser son esprit et la changea en monstre dans sa chambre plongée dans l’obscurité.
La haine qu’elle nourrissait envers les harceleurs fit d’elle une créature qui attrapait les enfants et les traînait jusqu’à les réduire à un amas sanglant. Les coins de sa bouche, fendus comme ceux de la Femme à la bouche fendue, étaient le résultat de blessures qu’elle s’était infligées elle-même avec un cutter.
Elle était née à la fois du rejet et de la peur inspirés par le harcèlement scolaire, mais aussi de l’image négative associée aux hikikomori. Certains considéraient qu’elle avait été créée pour punir les harceleurs qui échappaient souvent aux conséquences de leurs actes dans le monde réel, ce qui faisait d’elle une sorte de héros des ténèbres. Malgré son caractère effrayant et cruel, elle ne s’en prenait jamais à ceux qui avaient eux-mêmes été victimes de harcèlement et apparaissait, disait-on, devant les harceleurs les jours de pluie.
Hikiko-san était une légende urbaine née de problèmes sociaux contemporains, à l’image d’autres récits façonnés par des phénomènes du monde réel.
À noter que, bien qu’Hikiko-san soit considérée comme une légende urbaine dangereuse, elle n’était pas particulièrement difficile à vaincre. Il suffisait de lui montrer un miroir pour qu’elle prenne la fuite.
— Et cette « Hikiko-san » est une légende urbaine ? demanda Jinya d’un ton incertain.
— Oui ! C’est pour ça qu’il faut se dépêcher ! Avant que quelqu’un ne soit blessé !
Kaoru parlait avec impatience.
Elle était la seule à percevoir un véritable danger.
Jinya ne connaissait pas Hikiko-san, tout comme il ne connaissait pas l’émission spéciale NNN auparavant.
La raison était simple. Bien que les légendes urbaines soient souvent regroupées sous une même appellation, leur mode de propagation, leur structure et la manière dont elles étaient transmises différaient grandement selon les générations.
La Femme à la bouche fendue et le Manteau Rouge s’étaient répandus durant l’ère Shôwa. Ils avaient été relayés à la télévision et dans les journaux, mais surtout transmis de bouche à oreille. Les légendes urbaines comme l’émission spéciale NNN ou Hikiko-san étaient différentes. Elles étaient nées sur des forums occultes en ligne et étaient principalement discutées dans ces mêmes espaces ou sur les réseaux sociaux. Ainsi, leur popularité sur Internet ne signifiait pas nécessairement qu’elles étaient connues du grand public.
Jinya, démon venu d’une autre époque, n’avait utilisé un ordinateur que quelques fois dans sa vie et connaissait très mal les légendes urbaines qui s’étaient propagées sur Internet, telles que Kaijin Answer, Hasshaku-sama, l’émission spéciale NNN et, bien sûr, Hikiko-san.
— Je ne suis pas certain de comprendre ce qui se passe, mais j’imagine qu’il pourrait y avoir un danger ? demanda Jinya.
Un peu plus calme à présent, Kaoru commença à expliquer.
Ils avaient eux-mêmes été témoins du harcèlement dont Mai était victime et avaient appris par d’autres élèves qu’elle avait cessé d’aller à l’école pendant un certain temps. Yanagi n’avait pas lui-même subi de harcèlement, mais il avait des raisons d’éprouver de la rancœur envers les harceleurs et possédait en outre un lien avec le nom « Hikiko ». Cela restait une hypothèse un peu tirée par les cheveux, mais ces éléments pouvaient suffire à faire de lui un candidat à devenir Hikiko-san. Bien entendu, cela seul ne suffisait pas, mais le bruit d’un cutter dont on déployait la lame était difficile à ignorer. Kaoru insistait sur le fait que Yanagi risquait très sérieusement de tuer quelqu’un à ce rythme.
Cette hypothèse ne paraissait pas si invraisemblable à Jinya.
Les humains pouvaient devenir esclaves de leur haine et se transformer en esprits.
C’était une vérité qu’il connaissait mieux que quiconque.
— Je vais le suivre, d’accord ?
— M…merci. Mais dépêche-toi, s’il te plaît !
Sans attendre de réponse, Jinya s’élança.
Miyaka restait figée, tentant encore de comprendre ce qui se passait, mais il n’avait pas le temps de s’occuper d’elle.
***
Derrière le gymnase se trouvait un petit bosquet qui bloquait la vue.
Aucune classe n’utilisait le gymnase pour le cinquième cours ce jour-là, ce qui signifiait que personne ne passerait par là et ne remarquerait ce qui allait se produire.
— Je te dis qu’on en a marre de ta gueule !
L’une des filles poussa Mai au sol, lui arrachant un petit cri.
Les autres affichèrent aussitôt une expression de mépris, comme si elles se moquaient jusqu’à sa réaction.
— Regardez-la faire « hiii ! ». Beurk. C’est dégoûtant !
— Tu n’es pas assez jolie pour jouer les filles mignonnes.
Les insultes pleuvaient sans relâche.
Les deux garçons qui les accompagnaient semblaient eux-mêmes un peu mal à l’aise devant une telle agressivité, mais leur présence n’avait rien de rassurant pour Mai. Ils étaient connus pour être des délinquants et n’auraient certainement pas été là s’ils avaient eu de bonnes intentions.
— Tu es vraiment insupportable. Le pauvre Tomishima-kun doit supporter que tu lui colles aux basques en permanence.
— C’est clair. Il est juste trop gentil pour t’envoyer promener, mais ça ne veut pas dire qu’il t’apprécie vraiment.
— Il rêve de se débarrasser de ta sale tronche. Tu n’es même pas capable de comprendre ça ?
Mai avait toujours peur. Mais quelque chose ressemblant à de la colère commençait à naître en elle. Qu’elles se moquent d’elle, elle pouvait le supporter. Qu’elles la frappent, elle y était habituée. Mais ce qu’elles disaient à présent dépassait les limites. Elle savait à quel point Yanagi était gentil. Elle savait tout ce qu’il avait fait pour elle. Elle ne pouvait pas accepter qu’elles prétendent le connaître.
— …Vous avez tort.
— Quoi ?
— Y…Yanagi-kun n’est pas ce genre de personne. Vous ne le connaissez pas du tout.
Pour ses harceleuses, Mai n’avait toujours été qu’un jouet qui ne se rebellait jamais.
La voir leur répondre de cette manière les surprit. Mais leur surprise se transforma rapidement en colère. Leurs visages se déformèrent sous la rage. Et dans leurs yeux brillait surtout la jalousie. Peut-être était-ce là la véritable raison de leur harcèlement.
— Va crever !
La meneuse des filles donna un coup de pied dans le ventre de Mai alors qu’elle était encore à terre, puis lui cracha dessus tandis qu’elle se tordait de douleur.
Elle lui tourna ensuite le dos.
— Ah, et puis merde. On en a fini avec elle. Faites ce que vous avez à faire. Faites en sorte qu’elle ne puisse plus jamais montrer sa tête ici.
— Oh, c’est enfin à nous ?
— J’ai même pensé à prendre un appareil photo.
En voyant le sourire des deux garçons, Mai se mit à trembler. Ils étaient venus pour profiter d’elle. Elle voulait s’enfuir, mais la douleur était trop forte.
— Allez, Mai-chan. Viens par là. Ne t’inquiète pas, on sera gentils.
— Tomishima est populaire, pas vrai ? Il a sûrement déjà été avec plein de filles. Tu pourrais au moins voir ce que ça fait.
Au collège, elle avait été harcelée. On lui avait volé ses chaussures d’intérieur. On avait découpé ses vêtements de sport. On lui avait frotté le visage avec des chiffons sales. Et bien d’autres choses encore. Mais ça… C’était une première. Alors que les garçons s’approchaient, une peur différente de toutes celles qu’elle avait connues l’envahit. Elle ne pouvait même pas crier.
Et même si elle en avait été capable, cela n’aurait rien changé. Personne ne venait jamais l’aider. Personne, à part Tomishima Yanagi.
— Mai…
Cette voix glaciale figea tout le monde sur place. Quelques instants avant que les garçons ne puissent poser la main sur elle, Yanagi apparut. Il avait dépassé le stade de la colère. Son visage était totalement dépourvu d’émotion.
Les trois filles commencèrent aussitôt à bafouiller, prises sur le fait.
— T…Tomishima-kun ?
— C…ce n’est pas ce que tu crois !
Yanagi observa la scène, puis baissa la tête.
Les filles continuèrent à se justifier.
— Tu te trompes. Tout est de la faute de Yoshioka. En réalité, les victimes, c’est nous.
Il ne réagit pas le moins du monde. Il devait être fou de rage, mais il ne prononça pas un mot. Il ne lança même pas un regard noir. Sans avancer d’un pas, il se contentait de trembler légèrement de tout son corps. Quelque chose était étrange chez lui. Même les deux garçons qui s’apprêtaient à s’en prendre à Mai s’étaient figés sur place, déconcertés par ce qui se passait.
Mai était elle aussi déconcertée. Elle comprenait que Yanagi était venu pour la sauver, mais quelque chose était différent chez lui. Inquiète, elle s’apprêtait à lui parler lorsqu’il releva la tête avant qu’elle n’en ait le temps.
— Ah… Aaaaah !
En voyant ce qu’il était devenu, elle comprit enfin. Il était arrivé trop tard. Non pas pour la sauver, mais pour se sauver lui-même. Son visage se tordit sous l’effet de la haine tandis qu’il se transformait en une chose hideuse et inhumaine.
***
Yanagi sentait des émotions sombres le submerger, mais il était incapable de leur résister.
— Je suis désolée, Yanagi-kun. J’ai peur.
Il se souvenait encore de cette voix tremblante de larmes qu’il avait entendue derrière la porte. Il la considérait comme une amie, et pourtant il n’avait pas réussi à l’aider lorsqu’elle en avait eu besoin. Il avait été occupé par le football. Par la préparation de leur dernier tournoi. Mais quelle excuse était-ce là ? Qui d’autre que lui aurait pu l’aider ?
Rongé par les regrets, il avait choisi de ne pas rejoindre l’équipe de football au lycée. Le football n’avait fait que lui barrer la route. Voir Mai vivre une vie normale comptait davantage pour lui que les éloges des autres.
Il avait veillé à ne pas répéter les erreurs du passé et avait cru que les choses se passaient bien. Leur nouvelle classe lui semblait agréable. Mai s’était fait quelques amies. Il était convaincu de pouvoir la protéger cette fois.
Mais il avait échoué.
Cric, cric. Son cœur grinçait comme du fer rouillé. Chaque fois que ce bruit sourd résonnait en lui, une douleur insupportable parcourait tout son corps.
Mai était une amie précieuse à ses yeux. Peut-être éprouvait-il même pour elle quelque chose de plus que de l’amitié. Lorsqu’elle était heureuse, il était heureux. Lorsqu’elle était triste, il était triste. Sa douleur était la sienne. Son harcèlement aussi. Il était donc naturel que l’inverse soit également vrai. Si ses joies, sa tristesse et sa souffrance étaient les siennes, alors toutes les émotions qu’il ressentait devaient aussi être les siennes.
Sa colère devait être sa colère.
Celui qui portait le nom d’un « hikiko » devint, par procuration, une victime du harcèlement, nourrissant une profonde rancœur envers ceux qui tourmentaient les autres.
En compatissant avec Mai, Yanagi remplit les conditions nécessaires, bien que de façon irrégulière.
Et ainsi, un esprit naquit.
La haine envers ceux qui faisaient souffrir les autres gonfla en lui, transformant Yanagi en quelque chose d’inhumain.
Ce n’était pas une légende urbaine fabriquée.
C’était un véritable esprit né de ce qui sommeille dans le cœur des hommes.
À cet instant, la légende urbaine de Hikiko-san, qui n’avait jusque-là été qu’une œuvre de fiction, devint réalité.
[1] General HeadQuarters. L’administration militaire chargée de l’occupation du Japon aussitôt après la capitulation japonaise qui mit fin à la Seconde Guerre mondiale. Cette administration était dirigée par le général Douglas MacArthur avec le titre de « Commandant suprême des forces alliées ».
[2] L’Homme au pousse-pousse (無法松の一生, Muhômatsu no isshô) est un film japonais réalisé par Hiroshi Inagaki, sorti en 1958. Ce film est un remake d’un autre film du même nom réalisé par Hiroshi Inagaki en 1943 d’après un roman de Shunsaku Iwashita.
[3] ikikomori (引き籠も) est un mot japonais désignant un état psychosocial et familial, concernant en majorité des hommes, qui vivent coupés du monde et des autres, cloîtrés le plus souvent dans leur chambre pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, et ne sortant que pour satisfaire aux impératifs des besoins corporels.