SotDH T12 – CHAPITRE 3 PARTIE 1
Aller de l’Avant, Main Dans la Main (1)
—————————————-
Traduction : Calumi
Correction : Raitei
——————————————
Yoshioka Mai s’était inscrite au lycée de la rivière Modori sur les conseils de son ami proche, Tomishima Yanagi. Ils étaient devenus amis en deuxième année de collège, bien qu’ils n’aient jamais partagé la même classe. Tout avait commencé lorsqu’il lui avait soudainement adressé la parole alors qu’elle lisait seule. Ils étaient dans des classes différentes, étaient de sexes opposés et ne partageaient ni passe-temps ni centres d’intérêt, mais ils s’étaient malgré tout bien entendus. Leur amitié, née d’une simple conversation, avait duré bien plus longtemps qu’elle ne l’aurait cru.
Même après son entrée au lycée, Mai passait chaque moment libre à lire à la bibliothèque, comme elle le faisait déjà au collège. Une fois les cours terminés, la bibliothèque se remplissait d’une lumière orangée, et l’atmosphère devenait paisible.
Le temps semblait s’être arrêté ici, et ici seulement. Depuis le deuxième étage où se trouvait la bibliothèque, le terrain était parfaitement visible. En regardant par la fenêtre, elle pouvait voir des élèves s’entraîner sérieusement dans leurs clubs sportifs. Certains étaient probablement dans sa classe.
— Qu’est-ce que tu lis ?
— Euh… un vieux recueil de récits. Des histoires de fantômes, ce genre de choses.
— Tu lis vraiment de tout, hein ?
Assis à côté d’elle, Yanagi lisait un manga historique emprunté à la bibliothèque. Ce n’était pas le genre de personne à aimer rester assis sans bouger, ni quelqu’un qui appréciait les livres difficiles.
Malgré cela, il prenait parfois le temps de lire avec elle comme ça.
Il le faisait ces derniers jours à cause des récents meurtres de plusieurs collégiennes dont parlaient les informations. Mai avait tendance à se laisser trop absorber par sa lecture et à oublier l’heure, alors il restait après les cours pour elle.
Heureuse de cela, elle rougit. Elle dissimula ses joues rouges derrière son livre, mais il ne l’avait probablement pas remarqué.
Le bruissement des pages qu’elle tournait lui parvenait aux oreilles, et ce son apaisait quelque chose au plus profond d’elle tandis que le temps s’écoulait lentement.
Elle était née avec une santé fragile. Elle ne pouvait pas faire de sport, et jouer avec les autres avait été difficile lorsqu’elle était enfant. C’était pour cela qu’elle avait eu peu d’amis. Lorsqu’elle repensait à ses souvenirs d’enfance, les seuls qui lui revenaient étaient ceux des livres. Elle était toujours seule, alors elle passait son temps libre à lire. Les histoires avaient été les seules compagnes à chasser sa solitude.
Elle referma son livre et laissa échapper un soupir. L’ayant terminé, elle ferma les yeux et se laissa porter par le souvenir de ses récits.
Aujourd’hui, elle avait lu Récits d’esprits du Japon ancien, un ouvrage publié à la fin de l’époque d’Edo. C’était une anthologie d’histoires de fantômes, célèbres comme obscures, datant de l’époque où Tôkyô portait encore le nom d’Edo.
La dernière histoire s’intitulait « La Princesse et le Démon Bleu ». Elle aimait imaginer les mondes qui avaient donné naissance aux récits qu’elle lisait. C’était comme entrevoir le passé. C’était peut-être une manière bien terne d’apprécier les histoires, mais c’était celle qu’elle préférait. Pourtant, « La Princesse et le Démon Bleu » avait été différent. Il n’avait rien de particulier. C’était un récit ordinaire entre un homme et un démon. Il manquait d’originalité, et pourtant il avait retenu son attention malgré tout, peut-être parce qu’il se déroulait ici même, là où elle était née.
— Tu as fini de lire ? On devrait bientôt rentrer.
— Désolée de t’avoir fait attendre, Yanagi-kun.
— Ce n’est rien. Je préférerais éviter que tu rentres seule en ce moment.
Yanagi traitait toujours Mai comme une enfant. Elle avait envie de protester, mais c’était difficile quand elle savait qu’il ne faisait que veiller sur elle.
Le ciel orange avait fini par devenir indigo, et l’heure de fermeture de la bibliothèque approchait. Il ne restait plus qu’eux deux et l’assistante de bibliothèque. Ils rassemblèrent leurs affaires, échangèrent quelques mots rapides avec elle, puis sortirent.
Mai s’arrêta à la porte et jeta un regard en arrière vers la bibliothèque silencieuse, gagnée par une mélancolie du soir.
Elle avait lu l’histoire d’un jeune homme devenu un démon. Il n’avait pas réussi à protéger celle qu’il aimait et avait tourné le dos à sa famille d’autrefois.
Déplorant ses échecs, il quitta son village sous le nom du Démon Bleu et entreprit un voyage vers une destination inconnue.
***
Mai 2009.
Pour le déjeuner, Kadono Jinya avait pris le menu aux kurokke de la cafétéria.
Avec de la sauce, bien sûr. Une personne qui lui était chère lui avait appris que les kurokke étaient meilleures ainsi, parce qu’elles accompagnaient encore mieux le riz.
Le lycée de la rivière Modori était mieux équipé que les autres établissements de la préfecture. Il y avait trois bâtiments scolaires — A, B et C — ainsi qu’un quatrième bâtiment annexe. Le bâtiment A abritait la cafétéria, et une grande, en plus. L’endroit était principalement blanc, avec de larges fenêtres laissant entrer abondamment la lumière du soleil, ce qui lui donnait une impression de grande propreté. Lorsque l’heure du déjeuner arrivait, les élèves y affluaient, rendant l’endroit particulièrement animé.
— La nourriture est bonne ici.
— Grave. Et y a plein de trucs au menu aussi. Le lycée, c’est vraiment un autre niveau.
Jinya était assis à une table de quatre places près des fenêtres. À côté de lui se trouvait sa camarade de classe, Azusaya Kaoru, qui avait commandé des spaghettis à la sauce bolognaise. Cela devait être très bon au vu du sourire satisfait qu’elle affichait.
Himekawa Miyaka mangeait généralement avec eux aussi, mais elle avait quelque chose à régler avec un professeur aujourd’hui, alors ils n’étaient que tous les deux. Kaoru ne semblait nullement gênée de déjeuner avec un garçon au caractère mystérieux qui combattait les légendes urbaines, et profitait simplement de son repas avec insouciance.
— Himekawa avait quelque chose à faire en salle des profs ?
— Yep. Elle voulait parler d’un truc avec notre prof. Rien à voir avec nos histoires de légendes urbaines, juste des trucs de cours.
— Elle est vraiment consciencieuse.
— Hein ? Les gens disent qu’elle a l’air méchante, mais en vrai elle est juste timide. Elle est super gentille, et elle prend aussi les cours très au sérieux.
Les cheveux de Miyaka n’étaient pas très foncés, ce qui leur donnait une teinte brune sous la lumière. Combiné à son franc-parler, cela poussait de nombreux professeurs à la prendre pour une délinquante ordinaire qui se teignait les cheveux et se livrait à toutes sortes d’autres comportements rebelles. En tant qu’amie de Miyaka depuis le collège, Kaoru n’aimait pas que les gens la jugent sans vraiment la connaître.
— Au fait, tu ne fais partie d’aucun club, Kadono-kun ? Tu as l’air d’être doué en sport.
— Aucun ne m’intéresse vraiment. Je préférerais aussi éviter de me faire remarquer.
— Quel gâchis avec tout ce talent !
— Et toi, Asa… Azusaya. Tu fais partie d’un club ?
— Non. Je suis nulle en sport et j’ai envie de profiter de mon temps après les cours. Et tu ne crois pas qu’il serait temps que tu retiennes mon nom ?
— Je le retiens. C’est juste qu’à chaque fois que je te regarde, je ne peux m’empêcher de repenser à cette nymphe céleste que j’ai vue autrefois.
— Pas encore ça…
Ils discutèrent joyeusement tout en mangeant. Ils parlèrent de la sévérité de tel ou tel professeur, de leurs loisirs, des endroits où ils avaient envie d’aller après les cours, des clubs et de bien d’autres choses encore. Kaoru parlait la plupart du temps tandis que Jinya se contentait d’écouter, mais la conversation n’en demeurait pas moins agréable.
L’ambiance était bonne. Jinya avait rencontré Azusaya Kaoru sous le nom d’Asagao à l’époque Meiji. Elle ne semblait pas encore l’avoir reconnu, mais il ne pouvait s’empêcher d’éprouver une certaine nostalgie chaque fois qu’elle affichait son sourire insouciant.
— Et puis, genre…
— Je m’en doutais. Ces pauvres filles…
Quelques filles passèrent près d’eux, et Kaoru interrompit soudain sa phrase après avoir surpris leur conversation.
Sa bonne humeur disparut aussitôt, remplacée par la tristesse et un air coupable. Elle baissa les yeux.
— Tu penses à ce qui est arrivé ?
— Hein ? Ah… Oui.
Elle essaya de sourire, mais son expression demeura raide. Le sujet dont parlaient ces filles lui pesait sur l’esprit.
Les journaux et les informations n’avaient parlé que de cela ces derniers jours.
Deux collégiennes disparues retrouvées sauvagement assassinées.
Le coupable courait toujours. La police poursuivait son enquête sans relâche.
— Je sais que ça ne sert à rien d’y penser, mais malgré tout…
— Je comprends. Il n’y a plus rien à faire, mais cela ne veut pas dire que tout s’est réglé proprement.
— Oui…
Le responsable de cette affaire, le Manteau Rouge, avait été abattu par Jinya environ un mois plus tôt. L’incident était terminé, mais cela ne signifiait pas que tout allait revenir à la normale pour autant.
Les deux victimes du Manteau Rouge avaient été retrouvées récemment. Le monde ignorant l’existence de cette légende urbaine, l’affaire était traitée comme une simple série de meurtres.
La police poursuivait un coupable déjà mort, ce qui signifiait que l’affaire resterait à jamais non résolue.
— Tout ce que je peux faire, c’est exterminer les esprits. Malheureusement, je ne peux pas effacer ce qu’ils ont fait.
— Je sais que ce n’est pas ta faute, Kadono-kun. Tu m’as sauvée de la Femme à la bouche fendue et tu nous as laissées t’accompagner quand on a insisté pour aider avec cette histoire de Manteau Rouge. Mais malgré tout… c’est difficile à accepter.
Même après la défaite du Manteau Rouge, rien ne pouvait être fait pour les deux filles qui avaient été tuées. Kaoru le savait, mais elle n’en avait réellement pris toute la mesure que récemment. Elle se sentait frustrée de mettre autant de temps à comprendre ce genre de choses.
— Au début, j’étais toute excitée, tu sais. Découvrir que le monde était rempli de phénomènes surnaturels et en faire moi-même l’expérience… J’avais l’impression de vivre une aventure… Mais ce n’est pas un manga, pas vrai ? Des gens meurent vraiment à cause de ces choses.
La Femme à la bouche fendue et le Manteau Rouge avaient été éliminés assez rapidement après leur apparition grâce à Jinya, si bien que Kaoru n’avait jamais réellement dû envisager la possibilité de la mort.
Elle avait cru que rencontrer ces légendes urbaines était une expérience mystérieuse et exaltante qui se terminerait proprement une fois la légende vaincue, mais la réalité était tout autre.
En vérité, si le moindre détail avait été différent, les deux filles dont parlaient les informations auraient tout aussi bien pu être elle et Miyaka.
— Maintenant, je comprends pourquoi tu nous as raconté tout ce que tu savais. Je pensais que c’était parce que tu ne voulais pas qu’on te gêne, mais en réalité, c’est parce que tu ne veux pas qu’il nous arrive quelque chose.
— Exactement. Je peux vous protéger toutes les deux lorsque je suis là, mais je ne peux pas toujours accourir quand vous êtes en danger. En vérité, il m’arrive souvent d’arriver trop tard lorsque l’on a le plus besoin de moi.
C’était pour cette raison qu’il leur avait révélé l’existence des légendes urbaines et leur avait fermement conseillé de ne pas se mêler de ce qui ne les regardait pas.
Mais Kaoru avait ignoré ses avertissements, et elle en éprouvait une profonde honte.
Jinya leva la main et lui donna une pichenette sur le front.
— Aïe.
— Il n’y a pas lieu de te sentir aussi abattue. Le plus important est que tu connaisses désormais les dangers qui vous entourent.
— D’accord…
— Je ne vous demande pas de me faire entièrement confiance, mais je serais heureux que vous vous appuyiez sur moi lorsque vous aurez besoin d’aide. Je ne pourrai peut-être pas vous sauver de tout, mais j’ai davantage l’habitude que vous de ce genre de situations.
La pause déjeuner touchait déjà à sa fin. Voyant Jinya reprendre son repas, Kaoru fit de même, un peu plus précipitamment que lui. Dans sa hâte, elle se mit de la sauce sur le bord des lèvres, et il lui tendit une serviette.
— Tiens. Essuie-toi la bouche.
— Ah, merci. J’ai quand même l’impression que tu me traites comme une enfant…
Elle plissa les yeux et le dévisagea.
Il la traitait effectivement d’une manière assez étrange pour une simple camarade de classe, mais il ne pouvait pas s’en empêcher. Le passé était toujours présent en lui. Chaque fois qu’il regardait Kaoru, il repensait aux jours qu’il avait passés avec Nomari.
— Il faudra me le pardonner. J’ai largement dépassé les cent ans, alors vous êtes tous comme des petits-enfants à mes yeux.
— Hein ? Attends, quoi ?
— On devrait y aller. Ce serait dommage d’arriver en retard en cours.
— Hé, hé ! Tu ne peux pas balancer ça et partir comme si c’était rien !
Jinya se leva de son siège, laissant Kaoru bouche bée. Après avoir rapporté son plateau, il l’attendit à l’entrée.
— Désolée, je suis prête, dit-elle.
— Allons-y, alors.
Elle ne le traita pas différemment après l’avoir entendu dire qu’il avait plus de cent ans. Ce qui était compréhensible. Elle avait probablement pris cela pour une plaisanterie.
Sans y accorder davantage d’importance, ils quittèrent la cafétéria et regagnèrent leur salle de classe, pressant légèrement le pas pour éviter d’arriver en retard.
La cafétéria se trouvait dans le bâtiment A, tandis que la classe de 2nde C était située au quatrième étage du bâtiment B. La propreté des lieux et la qualité des repas étaient appréciables, mais la distance constituait un inconvénient non négligeable.
Ils poursuivirent leur conversation tout en marchant dans le couloir, mais Kaoru s’arrêta brusquement.
— Quelque chose ne va pas ?
— Euh…
Jinya suivit son regard.
Un peu plus loin dans le couloir se trouvait un groupe de trois filles. Elles venaient probablement d’une autre classe, car aucune ne lui était familière.
Elles observaient une fille que Jinya reconnut comme étant Yoshioka Mai, une camarade dont il connaissait le nom, sans lui avoir jamais vraiment parlé.
Elle ramassait quelque chose sur le terrain tandis que les trois autres la désignaient du doigt en riant, un sourire cruel aux lèvres.
Peu importe comment on regardait la scène, il était évident qu’elles agissaient par méchanceté.
Kaoru fronça les sourcils et fixa les trois filles.
Celles-ci lui rendirent son regard, mais lorsqu’elles remarquèrent la présence de Jinya, elles détournèrent aussitôt les yeux avec gêne.
La jeune Kaoru ne les intimidait pas particulièrement, mais elles n’avaient aucune envie de provoquer quelqu’un d’aussi grand, musclé et impressionnant.
Elles s’éloignèrent donc sans insister, tout en continuant à marmonner leurs plaintes.
— Les gens comme elles sont vraiment les pires, hein ? souffla Kaoru.
Puis elle se mit à trottiner vers le terrain.
— Oh, attends une seconde !
Elle était du genre honnête et directe.
Elle agissait souvent sur un coup de tête et fonçait sans réfléchir, mais Jinya ne pensait pas que ce soit forcément une mauvaise chose.
Il la suivit jusqu’au terrain et aperçut Yoshioka, l’air épuisé, penchée en train de ramasser des manuels et des fournitures éparpillés. Son sac et son contenu semblaient avoir été jetés dehors et étaient couverts du sable du terrain.
— Ça va ? demanda Kaoru.
— Ah !
Yoshioka réagit avec une vivacité surprenante et recula aussitôt, comme effrayée.
Mais Kaoru n’attendit pas de réponse et se mit immédiatement à l’aider à ramasser ses affaires. Jinya lui prêta également main-forte.
Une fois tout récupéré, Kaoru lui tendit ses affaires avec un sourire enjoué, comme pour essayer de la rassurer.
— Tiens.
— A…ah…
Yoshioka paraissait toujours aussi timide. Elle resta figée sur place sans dire un mot, les larmes aux yeux.
Kaoru ne semblait pas savoir quoi faire non plus.
Le silence gênant se prolongea un moment, jusqu’à ce qu’une voix le brise soudain.
— Mai ! Tu vas bien ?!
C’était un cri puissant, presque un hurlement.
Tomishima Yanagi arriva en courant et se plaça immédiatement entre Kaoru et Yoshioka, comme pour protéger cette dernière.
Il jeta un rapide regard autour de lui avant de froncer les sourcils.
Il semblait avoir conclu que Kaoru était responsable de ce qui était arrivé à Yoshioka.
Son regard était dur. Bien trop dur pour être adressé à une jeune fille.
Sous le poids de cette colère, Kaoru se crispa.
— Azusaya était simplement en train d’aider Yoshioka-san à ramasser ses affaires. Je pense qu’il n’est pas nécessaire d’être aussi hostile, déclara Jinya d’un ton ferme.
C’était un peu triste de voir la gentillesse de Kaoru récompensée de cette façon.
Tomishima se tourna vers Yoshioka pour chercher confirmation.
Lorsqu’il la vit acquiescer, il alterna un regard méfiant entre Jinya et Kaoru avant de finalement se détendre.
— C’est… vrai ?
— O…oui, répondit Kaoru.
— Je vois… On dirait que j’ai réagi trop vite.
Il poussa un soupir et retrouva son attitude habituelle, douce et bienveillante.
— Je suis désolé, Azusaya-san. Je t’ai fait peur, n’est-ce pas ?
— Ce n’est rien. Je comprends que tu aies pu mal interpréter la situation.
— Malgré tout, c’est moi qui ai eu tort. Je dois aussi m’excuser auprès de toi, Kadono. Je n’ai pas réfléchi correctement.
Jinya se contenta d’agiter la main comme pour dire : « Ne t’en fais pas. »
Les choses étant réglées, Yoshioka tira nerveusement sur la manche de Tomishima.
— Ah, désolé. On va retourner en cours. Merci d’avoir ramassé ses affaires, dit Tomishima.
— Remercie plutôt Kaoru. Je n’ai fait que donner un coup de main, répondit Jinya.
— C’est vrai. Merci, Azusaya-san. Allez, toi aussi, remercie-la, Mai.
D’une toute petite voix, Yoshioka remercia Kaoru, mais cela sembla être tout ce dont elle était capable. Elle baissa aussitôt la tête.
Tomishima s’excusa à sa place, puis l’emmena en lui tenant la main.
Cric. Cric.
Alors qu’ils s’éloignaient, Jinya entendit un bruit dur et froid.
Qu’était-ce ?
Avant qu’il puisse poser la question, les deux avaient disparu, tout comme le bruit. Kaoru ne semblait pas l’avoir entendu, mais Jinya l’avait perçu bien trop distinctement pour croire qu’il l’avait imaginé.
— Désolée de t’avoir entraîné là-dedans, Jinya-kun.
La voix de Kaoru interrompit ses réflexions.
Yoshioka avait à peine réussi à la remercier avant de partir, mais Kaoru ne semblait pas s’en formaliser le moins du monde. Elle se retourna vers Jinya avec une expression davantage agacée qu’autre chose.
— Ça ne me dérange pas du tout.
— Tu te rends compte quand même ? On est déjà au lycée, et il y a encore des gens assez immatures pour faire ce genre de choses. Ça me met vraiment hors de moi.
Son ruban trembla tandis que tout son corps frissonnait de colère.
Quelqu’un avait manifestement jeté le sac de Yoshioka sur le terrain depuis le bâtiment scolaire. À voir la façon dont elle s’était montrée craintive même envers Kaoru, ce genre de chose lui arrivait probablement souvent.
Ce ne fut qu’alors que Jinya comprit qu’il s’agissait de ce qu’on appelait du « harcèlement ». Les disputes étaient inévitables lorsque des gens vivaient ensemble, mais il n’avait jamais réussi à accepter ce genre de malveillance.
— Les légendes urbaines peuvent être effrayantes, mais les gens aussi, dit Kaoru.
— Oui.
Contrairement aux légendes urbaines, les problèmes entre les gens ne se résolvaient pas facilement par la violence.
Il fallait que ceux qui harcelaient prennent conscience de leurs torts, et il était trop exigeant d’attendre des victimes qu’elles trouvent seules la force de leur tenir tête.
Jinya n’était bon qu’à tuer. Il ne voyait pas vraiment comment il pourrait aider Yoshioka
— On y retourne ?
— Oui…
Ils parlèrent peu sur le chemin du retour vers la salle de classe.
La bonne humeur qui avait accompagné leur déjeuner avait disparu, laissant derrière elle un goût amer. Pourtant, le bruit qu’avait entendu Jinya continuait lui aussi de lui rester en tête.
Il avait l’impression de l’avoir déjà entendu quelque part.
Après y avoir réfléchi un peu plus longtemps, il finit par se rappeler de quoi il s’agissait, notamment parce qu’il avait lui-même utilisé un cutter récemment.
— Un cutter… murmura-t-il.
Les cutters étaient souvent utilisés à l’école.
Le cliquetis caractéristique de la lame qu’on faisait sortir cran par cran — cric, cric — résonnait dans son esprit…